CHAPITRE X
semble. Nous datons de trop loin pour nous brouiller à présent : nos mères, si elles apprenaient cela, ne seraient pas contentes. La noce se faisait à Yillers, chez la bonne madame Maugras, grand' mère de la mariée. La première fois que je dînais chez elle et que je fis plus ample connaissance, il n'y avait pas de poivre sur la table ; je dis : « Sacrée baraque ! on manque de tout ici ! » Elle se souvient encore de cette apostrophe de ma part. La mère de la mariée, sa fille, est la bonté même ; ainsi j'étais donc tranquille du côté de la mariée et pas beaucoup inquiet du côté du marié. Un de mes amis me dit avant mon départ : « Vous ne serez pas aussi à votre aise de ce côté. — Bah ! lui dis-je, on parlera peu au commencement du repas, davantage au milieu, et à la fin on bavardera. Je trouverai quelques faquins et je les empoignerai. » Tout ce raisonnement ne put avoir lieu. Je vis arriver le père du marié et sa belle et bonne femme dans leur calèche, à la porte de madame Maugras. Le père, en descendant, me tendit la main, médit : « Bonjour, M. Barba! Je lui dis : « Vous n'êtes donc pas fier? Comment avez- vous fait pour devenir
riche? — Mon père était capitaine des dragons de la reine, et j'ai cultivé mon bien, et me voilà! » Tant de franchise et de loyauté me mirent fort à mon aise. Je ne doute pas qu'on n'ait parlé de moi avec bienveillance, mais je soupçonne qu'écrivant à la mariée, je lui disais : « Vous épousez juste l'homme que j'avais rêvé pour vous. » Elle a peut-être confié cette lettre à son prétendu, qui l'a montrée à ses parents, et je crois avoir trouvé le véritable motif de la bienveillante bonté que j'ai trouvée dans cette belle famille. La mère du marié n'avait d'autres occupations que de travailler pour ses enfants; à présent je suis sûr qu'elle travaille encore pour eux, même pour ses petits-enfants. A table, chez madame Maugras, j'avais devant les yeux la plus belle personne et la plus spirituelle femme qu'on puisse voir : c'était, en un mot, mademoiselle Mars à trente ans. Elle était la femme du frère cadet du marié ; je lui dis : « Madame , pourquoi êtes-vous laide comme cela? » Elle me répondit de fort jolies choses avec beaucoup d'esprit que je ne rapporte pas, je les gâterais. Ce jour-là, qui était le surlendemain de la noce, j'eus fort affaire avec
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M. Menesson, ancien notaire, qui jouit d'une belle réputation et de fortune. Dans le salon, avant ce repas, je discutais avec lui, et j'eus le malheur de mettre la Ligue après la Fronde, et deux fois il me reprocha mon anachronisme, à table encore une fois. Je lui répondis : « Si j'avais le bonheur d'être né avec une belle éducacation et de l'instruction comme vous, je n'accablerais pas un paysan comme moi ; voilà trois fois que vous me reprochez ma faute! il y en a deux de trop. Tout le monde dit , comme M. Menesson, que cela n'était pas, et il avait presque gagné sa cause, lorsque M. de Variemont prit ma défense et dit que j'avais raison, que M. Menesson m'avait dit cela deux fois dans le salon. Alors je l'empoignai et lui demandai d'où venait le mot frondeur. Il me répondait : « Souvent les peuples étaient serfs, » et ne sortait pas de là. « — Pourquoi ne voulez-vous pas dire la cause du mot frondeur? Ne soulTrez pas qu'un paysan vous l'apprenne ! Vous ne le voulez pas? alors je vais le dire aux frondeurs. Nous étions sous Louis XIII; il y avait des fossés tout autour de Paris. Il était défendu de bâtir au delà de ces fossés, où le fisc
s'en emparait. Cette loi, qui avait cent ans, était tombée en désuétude. A la cour, il y avait le parti Mazarin et celui de la cour ou du roi. Les gamins de Paris étaient toujours dans les fossés, lançant des pierres avec des frondes ; le guet les chassait ; ils revenaient aussitôt, et le parti opposé à Mazarin prit le nom des gamins qui se battaient avec des frondes. Vous saviez cela comme moi; pourquoi avez-vous souffert que le paysan de Sommelan le dise? Vous savez aussi, M. Menesson, que le véritable esprit est d'être à la portée des gens avec qui l'on est. Heureux celui qui peut causer avec un ministre et être son égal, et celui qui peut l'être avec un charretier ou un commissionnaire du coin de la rue ! qui peut parcourir toutes ces phases sans ostentation ! voilà le véritable esprit. » J'ai conté cela à madame la comtesse du l'Auloi, à son château de Villeneuve ; elle en a ri et m'a dit des choses fort obligeantes.
Le jour de la noce qui eut lieu chez Chartier, bon restaurateur de la ville, nous étions soixante personnes à table. J'eus le bonheur de connaître plusieurs personnes distinguées, entre autres M. de Savoie, grand chef de la forêt de Vil-
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ers-Cotlerets. Je l'avais remarqué pour son physique et sa tenue; mais qu'il est beau au moral! J'eus le bonheur d'être à côté de lui pendant une heure. 11 m'a parlé de la belle famille qui nous gouverne aujourd'hui en homme pénétré de reconnaissance pour tout ce que sa famille avait reçu depuis longtemps des d'Orléans. Louis-Philippe, mon propriétaire, peut se flatter qu'il avait à cette noce deux véritables amis de cœur et beaucoup d'autres convives. Heureux les princes qui ont des serviteurs pareils à M. de Savoie ! Je n'oublierai jamais ce que m'a dit ce digne homme. Nous étions tous les deux F.-. M.-., ce qui ajoutait encore plus de charmes à ce qu'il me disait.
Au repas de la noce , la mère et la fille me tutoyèrent avec une grande bonté. Le père reprit sa fille pour cela : « Tu le fais bien , toi , répondit-elle à son père. — C'est différent , il est mon frère de lait. » Un jour, nous sortions de dîner chez Prevot , au Palais-Royal ; nous allâmes ensuite au beau café d'Orléans. En entrant , il dit très haut : « Oui , je suis votre frère de lait. » Je dis de suite aux personnes qui étaient dans le café : «Messieurs, je m'en rapporte
à vous, il est plus laid que moi. » On se mit à rire. Un jour, j'étais au café Lamblin avec mon ami Merle; je vis entrer Danré , et je dis : « Tu vois bien ce monsieur qui vient d'entrer? eh bien! c'est un paysan. » Je vais le trouver, et, après lui avoir demandé des nouvelles de ma marraine , sa mère , il nous invita à venir prendre le café avec lui. «Dans le pays, on m'appelle le paysan de Sommelan : j'aime mieux cela que Barba, libraire au Palais-Royal ; quoique je sois sans gêne partout, je suis plus à mon aise. 11 y avait encore un paysan à cette noce à qui j'appris que son père, Robert-le-Moine , était cousin germain de ma mère; un Barast avait épousé une fille de Henri Laurent chez Chéron , intendant du seigneur de Vareille. Le château est détruit ; il n'y a plus qu'une fontaine. Il y avait des vignes qui donnaient de fort bon vin. Henri IV, qui avait la manie de s'éloigner de sa chasse , vint un jour avec un de ses courtisans jusqu'à Vareille. N'ayant rien trouvé à manger dans l'espace de trois à quatre lieues , ils allèrent chez le seigneur , et le courtisan dit à son ami : « Il faut que tu nous donnes à déjeuner; nous mourons de faim, Henri IV