‹ Souvenirs de Jean-Nicolas BarbaChapitre 90 sur 122 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

lui disant : « Prenez garde, Dancourt, vous allez tomber! » Se retournant ensuite vers les seigneurs qui l'environnaient, il ajouta : « 11 faut convenir que cet homme parle bien ! »

Il n'eut pas le même succès dans une autre occasion où sa société était intéressée. Ses camarades l'avaient chargé de porter aux administrateurs de riIôtel-Dieu la part qu'ils étaient obligés de donner aux pauvres dans leur recette. Il s'acquitta de sa commission et accompagna son argent d'un de ses plus beaux discours. Il s'efTorçait de prouver que les comédiens, par les secours qu'ils procuraient aux hôpitaux, méritaient d'être à l'abri de l'excommunication. Le président de Harlay lui répondit : « Dancourt, nous avons des oreilles pour vous entendre, des mains pour recevoir vos aumônes, mais nous n'avons pas de langue pour vous répondre. »

Dancourt demandait quelquefois sur ses pièces le sentiment de sa fille Mimi, célèbre par sa beauté, ses grâces et son esprit. Quoique jeune, elle joignait à un goût sûr des connaissances que l'expérience seule peut donner. Quand Dancourt ne réussissait pas, entraîné par les

amis de sa femme qui craignait la mauvaise humeur de son mari, il allait avec eux chez Chéret, fameux marchand de vin, à l'enseigne de la Cornemuse, noyer son chagrin dans les bouteilles, et l'on prétendait que Chéret le voyait souvent. Un jour que l'on répétait une de ses pièces dont il espérait beaucoup : « Mimi, dit-il à sa fille, que penses-tu de ceci? — Ah! mon papa, répondit-elle, vous irez souper à la Cornemuse! »

La considération qui lui était accordée dans le monde le consolait sans doute des échecs que ses ouvrages essuyaient quelquefois. Désiré par la meilleure société de Paris, il se rencontra un jour avec le père Delarue, son ancien professeur. La conversation roulait sur un sujet qui lui était familier ; il s'en empara, discourut avec sa facilité ordinaire et fut applaudi par une nombreuse compagnie. Le jésuite ne fut pas un de ceux qui le goûtèrent le moins; mais, ne le connaissant que sous le nom de Carton et l'entendant appeler Dancourt, il n'avait garde de le reconnaître. Dancourt, content de son suffrage, lui rappela le souvenir des années où il avait profité de ses leçons ; alors le jésuite , qui ne

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pouvait oublier son refus d'entrer dans la société de Jésus, entreprit de le prêcher sur le choix d'une profession aussi mondaine. Dancourt l'écouta quelque temps sans l'interrompre ; mais, enfin, perdant patience : « Eh ! morbleu ! mon révérend père, s'écria-t-il , que trouvez-vous tant à redire à ma profession? c'est presque la vôtre : toute la différence, c'est que vous êtes comédien du pape et que je suis comédien du roi. »

Baron. L'orgueil poussé jusqu'au dernier degré faisait le fond de son caractère et produisait en lui les plus comiques effets. Il disait souvent, dans sou enthousiasme de vanité : « Tous les cent ans, on peut voir un César, mais il en faut deux mille pour produire un Baron, et depuis Roscius je ne connais que moi. »

Un jour, son cocher et son laquais furent battus par ceux d'un très grand seigneur avec qui il vivait familièrement. « Monsieur le marquis, lui dit-il, vos gens ont maltraité les miens ; je vous en demande justice; » et comme il revint plusieurs fois à la charge, ce seigneur, impatienté et choqué, lui répondit à la fin : « Hé ! mon pauvre Baron, que veux-tu que je te dise?

de quoi, diable, t'avises-lu aussi d'avoir des gens! »

Béjard était brave et avait beaucoup de présence d'esprit. Un jour, il eut la hardiesse de se présenter au milieu d'un tumulte épouvantable soulevé par des mousquetaires, vêtu en vieillard pour la pièce qu'on allait jouer, et de dire aux mutins : « Eh! messieurs, épargnez du moins un pauvre vieillard qui n'a plus que quelques jours à vivre ! »

Ces expressions, dans la bouche d'un jeune acteur aimé du public, excitèrent un rire général et calmèrent la fureur des séditieux.

L'acteur Mole était d'une grande fatuité; ce défaut lui valut quelques bonnes leçons dont il ne profita guère. Nous n'en citerons qu'une.

Un jeune auteur lui remet un rouleau de papier lié avec un ruban ; il le prie de lire sa pièce, de lui en dire franchement son avis et passe vingt fois chez lui sans en obtenir de réponse. Fatigué de ses visites importunes, Mole veut enfin s'en délivrer. « Ah ! vous voilà, monsieur ! je suis bien aise de vous voir; j'ai lu votre pièce. -- Eh bien ! comment la trouvezvous? — Vous avez exigé que je vous donnasse

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franchement mon avis , et , en ce cas, je dois vous dire que votre pièce annonce du talent et qu'elle ne nous convient pas. — Eli! pourquoi? — Le sujet en est trop léger, l'exposition obscure, le dénoùmenttrop brusque et le style diffus, etc. — Je vous remercie de vos observations, monsieur Mole, mais vous me permettrez de ne pas en profiter. » En disant ces mots , le jeune homme dénoue le ruban qui attachait le prétendu manuscrit, et fait voira l'acteur stupéfait qu'il ne lui avait remis qu'un cahier de papier blanc.

Sarrazin était fort zélé pour la recette. Un jour que les premières actrices, sous différents prétextes, refusaient de jouer leurs rôles, Sarrazin leur dit avec colère : « Eh bien ! mesdames , il faudra donc fermer boutique et mourir de faim? — Eh quoi ! monsieur, serez-vous plus à plaindre que nous? quand vous manquez une recette, ne la manquons-nous pas aussi?— Oui, mesdames, répliqua Sarrazin ; mais je n'ai pas d'autres ressources , moi ! »

Piron , mécontent du jeu de Sarrazin et sachant qu'il avait été abbé dans sa jeunesse, cria du milieu de l'amphithéâtre : « Cet homme , qui n'a pas mérité d'être sacré à vingt-quatre

ans , n'est pas digne d'être excommunié à soixante ! »

L'acteur Legrand avait des réparties très spirituelles qui firent souvent passer sur sa médiocrité.

Un jour , après avoir joué un rôle tragique dans lequel il avait été sifflé , il harangua le public et termina ainsi son discours : « D'ailleurs , messieurs , il vous est plus aisé de vous faire à ma figure qu'à moi d'en changer ! »

Une autre fois, on donnait Phèdre; le parterre reçut fort mal tous les acteurs qui jouaient dans les deux premiers actes. Legrand était dans le foyer; il entendit le tumulte sans en être épouvanté. S' armant au contraire de toute sa hardiesse , il s'avança sur le bord du théâtre, et parla ainsi aux mécontents : « Messieurs , j'ai entendu vos plaintes , je suis fâché que mes camarades les excitent ; mais que direz-vous , quand vous saurez que moi , moi qui ai l'honneur de vous paler , je joue le rôle de Thésée?»

Le public, charmé de cette saillie, s'apaisa sur-le-champ.

Bouret. La Harpe ne fait pas un pompeux éloge de ce comédien.

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