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la gravité do nos ('tudes et do la hauteur du but auquel nous tendions. Indulgent pour les faildesses des hommes, mais sans enthousiasme pour leurs qualités et leurs vertus, il ne s'était laissé ni fasciner par le génie de notre maître, ni rebuter par ses misères. Il le jugeait froidement, sans passion, ni parti pris. Etranger d'ailleurs <à la philosophie, il comprenait peu de chose aux doctrines de l'abbé de Lamennais, qui étaient pour la plupart d'entre nous comme un code de la raison humaine. Aussi celui-ci avait peu de goût pour lui, car il n'aimait pas les caractères indë])endants et les hommes qui paraissaient indifférents à ses doctrines. L'importance que nous y attachions paraissait h Cypi'ien jiuèrile et ridicule, et comme il ('-tait d'une grande franchise il ne cherchait point à dissimuler son opinion sur ce sujet.
L'abbé de Lamennais le regardait comme un profane ou comme un hérétique, il se déliait de lui, et je suis persuadé que sa présence le gênait (]uelquefois. Et par un retour singulier des choses, celui de nous qui était le plus éloigné de lui en est aujourd'hui le plus proche, et la même cause qui produisait à la Chesnaie un éloigneinent, produit ce i-approchement aujourd'hui. Si Robert s'était occupé comme nous d'études philosophiques, il aurait pris parti comme nous dans les discussions qu'ont soulevées les doctrines de M. de Lamennais, et il se serait trouvé dans la nécessité de se séparer de lui avec éclat. La nature de son esprit et de ses études lui donne maint(!nant avec lui des points de contact qu'il n'avait point alors. Il était religieux })lut(')t par sentiment, par instinct que par conviction, et il n'éprouvait i)as même le besoin de se rendre compte des motifs de sa foi. Il ('-tait l'eligitnix autant (pion peut l'être sans humilité, et s'il avait été humble je ne
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sais où cet homme se serait arrêté, soit dans la carrière de la vertu, soit dans celle de l'intelligence. Car jusqu'où peut aller un homme qui possède à un degré presque égal les deux facultés les plus opposées, et dont une seule, à un degré inférieur, suffit souvent pour faire un homme éminent ? Joignez à cela un cœur sensible, chaud, accessible à l'amitié et à tous les sentiments généreux.
Ce qui lui manquait, c'était une intelligence large et élevée qui pût coordonner, réunir en faisceau une grande masse de faits, les réduire en idées par une synthèse vraiment philosophique et en tirer les applications pratiques qu'ils renferment. Le sens philosophique lui manque souvent, et lorsqu'il veut passer de l'exposition des faits dans le domaine de la spéculation, il s'égare bien souvent et se perd dans des conjectures hasardées et paradoxales. Son imagination enlève à son jugement quelque chose de sa solidité. Sa critique n'est pas toujours très sûre, et parfois l'historien se souvient trop du poète et prend pour des réalités les impressions de son esprit.
Quoique défiant et réservé, il est facile à tromper, surtout quand il veut prendre des précautions pour ne pas l'être ; car il ne connaît ni les hommes ni les choses ; il est d'une autre époque et d'une autre société que celle où il vit. C'est un esprit grave, prenant tout au sérieux, soit en lui, soit dans les autres ; également incapable d'employer et de supporter l'ironie et la plaisanterie, quelque fines et spirituelles qu'elles soient. C'est une âme contemplative et mélancolique, qui n'est guère frappée que par le côté sérieux et triste des choses. Au moyen âge, lorsque les ordres i-eligieux offraient dans leur admirable variété une satisfaction légitime aux besoins si variés de la nature humaine, un asile de recueillement, de prière, de paix et de contemplation aux âmes al-
t('i-rps (le la soif dos hions éternels, et un refuge contre les distractions et les dangers du monde aux âmes faibles, malades ou trop tendres, Cyprien aurait certainement laissé après soi une trace de lumière, et par la hauteur de son intelligence et par la sainteté de sa vie.
Vers le milieu de Tannée, Ange Biaise vint s'adjoindre à nous. C'était le fils aîné de la sœur de M. Feli et c'est le seul d'entre nous qui ait suivi ce dernier jusque dans ses plus lointains écarts, et qui n'ait pas craint de franchir avec lui l'abîme qui le séparait de ses nouveaux amis ^ Ange est une de ces créatures énergiques et tenaces qui veulent fortement et constamment ce qu'elles ont une fois voulu, qui savent prendre une résolution extrême, et qui, une fois qu'elle est prise, ne la lâchent plus. Il a dans le caractère et la volonté beaucoup de l'abbé de Lamennais, avec plus de cœur que lui et moins de mobilité dans l'esprit. Biaise s'est jeté à la suite de son oncle dans les clubs, dans les sociétés secrètes, dans les systèmes démagogiques les plus avancés, car c'est un homme à ne reculer devant rien, pas même devant un écliafaud. Quand ces -âmes échapptMit à Dieu^ il se l'ait un grand vide dans Tb^glise et un
1. Mnrin, sreur ilc Joan-Maric et de Fôlicilé de Lamennais, avait l'poiist!!, en 1.S14, Anj^e iSlaisc de Maisonneuve ; leur fils, Aii{^e niaise, a publié deux volumes (l'Œuures inéilites de /•'. 1mmt'n«a/s, suiloul des lettres (IHCC); en IM">8, il avait fait parailre sur Lamennais un /:.ssa/ hiotjnip/ufjue important. Ses opinions démoci ali(iues et sa compétence i)our les (pieslious relatives à l'assislanie pul)li(|ue (cf. ses deux ouvrages. [)e.i Monts-ilejiiàlé cl lies lUiiKiiien tic pri'l, 1H4:<; et Dca <'.ontmis.<ionn(iircs au monl de-pièlc de Paria, 184 4) lui valurent d«ilre nommé, en 1M4H, directeur du Mont-dc-piélé de Paris.
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grand deuil dans le ciel. Les ang-es de la paix pleurent amèrement ces défections, parce qu'elles en entraînent toujours d'autres après elles ; les âmes puissantes, concentrées et vigoureuses ne peuvent ni se sauver, ni se perdre seules. Leur nom est légion, elles ont ou la vertu d'un ange, ou l'orgueil et l'opiniâtreté d'un démon.
A l'extrémité opposée se trouvait un homme dont la personnalité offrait avec celle de Biaise le plus éclatant contraste, et dont l'esprit, le caractère, les manières, les habitudes tranchaient singulièrement avec les nôtres. L'abbé Jules Morel semble avoir été élevé dans les salons et sur les genoux de ces femmes qui au seizième et au dix-septième siècles exercèrent par les charmes de leur esprit une si grande influence sur la société française K II est impossible d'avoir plus d'esprit que lui et de savoir mieux le faire paraître. 11 brillerait dans les salons les plus vantés de la capitale ; on le rechercherait comme on recherche un bon acteur ou un chanteur distingué, qui puisse, en exerçant son talent, donner de la vogue à la société qu'il fréquente ; car Jules est toujours sur la scène ; et le premier des spectateurs, celui qui apprécie le mieux son talent, et dont Tappro-
1. L'abbé Jules Morel est célèbre par sa collaboration à i Univers; ullramontain déterminé, il n'a cessé de poursuivre le libéralisme et de le dénoncer sous toutes ses formes : voir son livre la Somme contre le catholicisme libéral (2 vol. in-8, 1876), dans lequel il a réuni ses brochures contre Falloux, Gratry, Dupanloup, etc. 11 saluait dans la préface la ruine du catholicisme libéral : « J'ai dit, en commençant, que je l'avais vu naître, et je finis en disant que, quoique devenu septuagénaire, je le verrai mourir. »
bation ne lui manque jamais, c'est lui-même ; il pose toujours, toujours il s'écoute, se regarde et s'admire, en chaire comme dans un salon, aussi bien quand il est seul que lorsqu'il est avec d'autres. Penser, causer, effleurer avec la légèreté du papillon les corolles des fleurs, ou s'enfoncer comme l'abeille dans leur calice, pour s'y nourrir de leurs sucs odorants, et en composer le miel attique de ses gracieux entreliens, c'est là toute l'occupation de Jules. Ne lui demandez pas d'agir, il n'en a ni le goût ni la force ; sa santé s'y oppose, le moindre effort tend outre mesure ses nerfs, plus déliés et plus fragiles que les fils de l'araignée, et dérange l'accord de cet admirable instrument dont les cordes, quand elles sont convenablemen tendues, rendent de si beaux sons. Au reste, les natures comme celle de Jules Morel ne sont pas faites pour l'action. N'appartenant en quelque sorte à aucun sexe, et participant à cause de cela aux qualités et aux défauts de l'un et de l'autre, l'effet qu'elles produisent ne va guère au delà du plaisir. Elles plaisent, mais elles ne touchent pas : elles j)ersuadent, mais elles ne convainquent pas ; elles flattent l'imagination, chatouillent l'esprit, mais elles ne connaissent pas le chemin qui mène au cœur, ni les grands coups qui subjuguent la volonté.
Nos jours s'écoulaient paisibles dans cette retraite, et le temps, abrégé par un tiavail varie mais continuel, fuyait rapidement, nous emportant sur ses flots que n'agitait aucune tempête. Nous étions là comme autrefois les moines do la Thébaïde, séparés du monde fuitiei', non |)iir des déserts arides et brûlants, mais par des l'orèts de chênes et de pins
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entrecoupées de champs de blé noir, dont la fleur nourrissait de nombreux essaims d'abeilles, avant de donner au laboureur un de ses mets les plus goûtés, car l'apparition de la galette de blé noir sur la table des Bretons est toujours une fête et un régal, et l'abbé de Lamennais, fidèle aux habitudes et aux goûts de son pays, savourait ce rude aliment comme il eût fait du mets le plus exquis. Au reste, rien ne saurait donner une idée de la frugalité de cet homme. Il mangeait comme s'il n'eût point eu de corps et comme si le sens du goût lui eût manqué. Pendant tout le temps que j'ai passé avec lui, je n'ai jamais pu remarquer en lui un mouvement de sensualité. Toutes les passions chez lui s'étaient réfugiées dans la tête. Il devait être un apôtre ou un séducteur, un ange ou un démon.
.Aucun bruit du monde n'arrivait jusqu'à nous, et dans notre solitude nous n'entendions que le bruit plaintif des sapins, qui rappelait à nos oreilles les magnifiques murmures de l'Océan, ou le chant des peupliers dont les feuilles sonnaient comme des clochettes agitées par le vent, ou le bruit monotone de l'eau du lac qui se versait dans la prairie pour y alimenter un ruisseau que n'épuisaient jamais les chaleurs de l'été.
Dans le silence de la solitude, l'oreille s'affine et devient capable de percevoir et de discerner des sons qui lui échapperaient dans le tumulte des villes. D'ailleurs l'homme, à mesure qu'il s'éloigne de^ ses semblables, se rapproche de la nature, car il ne peut vivre seul, et lorsque la société des autres hommes lui manque, il entre, pour y suppléer, dans une intimité plus grande avec la nature. Celle-ci s'entretient plus familièrement avec lui, parce qu'il l'écoute plus volontiers. L'homme n'est jamais seul quand il est avec Dieu et avec soi-même. Chacune
des œuvres de la création a un sens pour lui, chaque être a une voix qu'il comprend, et leurs voix réunies forment un concert dont Iharmonie berce et élève sa pensée. Que de fois, pour me distraire après une longue fatififue d'esprit, je suis allé sur la terrasse plantée de tilleuls, qui s'élevait entre les deux jardins, aspirer à pleine poitrine la brise humide de la mer, et m'enivrer du bruit solennel et grandiose de ces vents d'équinoxe si terribles, mais si majestueux dans ces contrées. La nature devenait alors pour moi comme un temple. Les chênes plantés dans les enfractuosités des rochers qui bordaient l'étang et dont les ombres épaisses donnaient ii leau la couleur obscure des lacs de Suisse, les pins droits et verts du jardin, les tilleuls dont les larges feuilles claquaient fouettées par le vent, tous ces arbres devenaient pour moi comme les divers tuyaux d'un orgue immense qui résonnait sous les doigts des anges. Et moi, j'étais au milieu de tous ces bruits et de toutes ces grandeurs, comme le prêtre qui devait les animer de sa propre vie, afin ((u'ils pussent faire monter vers Dieu des harmonies plus pures et plus dignes de lui.
Rarement les visites du dehors venaient varier ])our (pielques instants les nuances de notre vie habituellement si uniforme. Nous voyions de temps en temjis l'abbé Jean (jui ne pouvait être considéré comme un étranger, M. Marion qui administrait les propriétés des deux l'rères et dont la piésence arrachait M. Féli à ses travaux et lui donnait l'occasion de se livrera sa passion pour le jeu «le tric-trac'; car chez cet homme tous les goùls, tous les senti-
1. Aitliiir ilii Finis (If l.'i Villcr.ihi'l .1 piil)lii'', onl8S(i, sous le litre «le <'.i)ii/iilenrcs de Lunicimnis, Ifs Iclln-s rniles ]i;ir I.uinciinais à son liuiaïuc d'alluircs, M. Murioii, do 1821 à 1848.
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ments, toutes les idées étaient des passions. Nous voyions aussi M. Biaise, son beau-frère, mais par une délicatesse que nous comprenions et que nous admirions, jamais sa sœur ni aucune autre femme ne paraissait à la Chesnaie.
CHAPITRI-: llf
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Nous vivions ainsi gaiement, sans trop savoir, sans trop mémo chercher à deviner ce que l'on voulait faire de nous. M. de Lamennais ne nous trouvait pas encore mûrs pour les communications qu'il avait à nous faire, et nous étions toujours persuadés que la maison de Maîestroit et celle de la Chesnaie avaient un but dilTérent et que la première était un établissement ecclésiastique, tandis (jue la seconde était purement laïque. Un événement imprévu vint hàtei' le moment des révélations et éclaircir une situation qui était fausse pour tout le monde.
Plusieurs d'entre nous avaient, dans une belle journée de printemps, visité le château de M. de X..., pair de France. Léon proposa à ceux qui l'accompagnaient d'adresser chacun un quatrain aux filles du noble |)air, et de le placer sous la pendule du salon afin qu'elles pussent le trouver a leur arrivée (h; Paris, où elles étaient avec leur père. La proposition fut acceptée et chacun composa son madrigal du mieux (jti'il jinf. Il y avait là de la légèi-etcî, j'en convitMis ; mais il fallait être bien sévère pour y voir autre
chose ; car nous nous considérions comme des hommes du monde, destinés à vivre dans le monde, libres de tout engagement. Si nous avions connu le but où l'on voulait nous conduire, cette conduite n'aurait plus seulement été légère, mais inconvenante. Les acteurs de cette petite scène se croyant parfaitement innocents ne prirent aucune précaution pour la cacher. L'abbé Morel, qui était engagé déjà dans les ordres, et qui probablement connaissait le but que se proposait M. de Lamennais, fut naturellement très scandalisé d'une action qui répugnait d'ailleurs à son caractère, et il se crut obligé d'avertir M. de Lamennais. Celui-ci, indigné, s'exagéra le mal qui déjà lui avait été présenté sous des couleurs trop noires : il crut devoir frapper un grand coup, et pour la première fois nous aperçûmes que nous étions considérés, non comme des hommes libres de tout engagement, mais comme des enfants ou des séminaristes. Après avoir achevé sa messe, M. de Lamennais se tourna vers nous et, d'une voix solennelle, il nous annonça qu'il ne savait pas encore s'il pourrait nous garder, mais qu'en tout cas un règlement était nécessaire, puisque nous ne trouvions pas en nous-mêmes une règle pour nous conduire.
En effet, au bout de quinze jours, on nous apprit que l'œuvre de la Ghesnaie n'était point indépendante de celle de Malestroit, que la première maison n'était que le vestibule de la seconde et comme une préparation au noviciat qu'on faisait dans celle-ci, qu'il s'agissait réellement de fonder un ordre religieux, que chacun de nous devait examiner s'il s'y sentait appelé, et retourner chez soi s'il ne croyait avoir aucune disposition pour ce genre de vie. Tout cela fnt dit d'un ton fort sec, qui lit paraître encore plus extraordinaires les choses qui nous étaient révélées. Aussi plusieurs voulaient-ils partir sur-le-
cliamj) ; mais Tabbé Gerbet fit en cotte circonstance son office accoutumé et s'interjjosa comme médiateur entre la colère de M. Fcli et notre dt'pit. Mais chacun de nous se prit à étudier sérieusement sa vocation, afin de prendre le plus tôt possible un parti décisif, car iious sentions tous que notre présence gênait M. Féli, qui ne voulait avoir auj)rés de lui que des hommes sur qui il put compter jjour l'œuvre qu'il avait en vue, et qui avait hâte de séparer parmi nous l'ivraie du bon grain '. Cette séj)aration se fit peu à peu, à mesure que les vocations se prononçaient. Château et Cyprien Robert se déclarèrent les premiers comme n'ayant aucun goût pour la vie religieuse, et à partir de ce moment M. Féli fit tous ses efforts pour hâter leur départ. 11 y avait dans ce procédé quelque chose de })énible et d'humiliant, et ceux qui j)artirent em]»ortèrent une médiocre idée du cœur et du caractère de M. de Lamennais.
Je ne me sentais aucun goût pour l'état qui nous était proposé. J'eus avec l'abbé (lerbet ([ui dirigeait ma conscience plusieurs entretiens qui eurent ])eu de résultats. Il me conseilla de m'adresser directement
1. Cette œuvre s'appela la Congrégalion de Saint-Pierre; le but en est exposé ainsi par Lamennais; « La scierue tout entit're ayant été coirompue par riiiipiété, elle doit être jniriliée tout, entière. Ainsi il est dans l'esprit de l'ordre* de cuilivcr non seulement les sciences tliéoiot,'i(iues, jjhildsopliiipies et histori<|ues. ainsi rjue leslansiues, si nécessaires poui' remonter à l'orit^ine despeujjles r'I des traditions, mais encore les sciences matliémati<|ues et physiques, avec celles cjui en dépendent... On s'applinucra à l'ornier reiilance dans les colléf;cs et les écoles ec(^lésiasti<ples, et la jeunesse dans les séminaires. s'elTorçant de perfectioimer les méthodes d'ensei^nemeid et d'inculquer aux élèves, avec les seidimenis d'ime ])iéfé solide et pure, les doctrines (jui seules peuvent les aOermir inéhraniahkMuent dans la toi... La troisième classe d'oMivres comprendra les missions, les retraites, la direction des iïmes, la conduite des coniîréjjations et des académies de jeunes gens. » — Kxirait d'un manuscrit intitulé : Coiisliltiliorm cl lic<jh's des reliijieti.r de Sainl- Pierrc {dans Laveille, op. cil., t. Il, pp. 447 et sqii.).
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à M. Féli, soit de vive voix, soit par écrit si je Taimais mieux. Je choisis ce dernier parti et j'écrivis à M. Féli une longue lettre, dans laquelle je lui exposais tous les motifs qui me faisaient penser que je n'étais pas appelé à la vie religieuse. Parmi ces motifs, les uns étaient tirés de moi-même, de ma vie passée, de mes dispositions présentes et de mes craintes pour l'avenir. Les autres, et c'était là le point délicat, étaient tirées de la connaissance que j'avais de son caractère et du peu de confiance qu'il m'inspirait. Après lui avoir mis mon passé sous les yeux dans un tableau raccourci, et lui avoir parlé comme à un confesseur, j'arrivais à ce qui le concernait lui-même, et je lui parlais de lui avec autant de franchise que je l'avais fait pour moi-même.
Je lui portai cette lettre le dimanche de la Pentecôte, après la messe où j'avais communié, et j'attendis dans le jardin qu'il me fit appeler pour répondre aux doutes que je lui proposais relativement à ma vocation. Mon angoisse était extrême, je craignais que ma franchise n'excitât son ressentiment et que mon humilité n'eût pas assez de puissance pour éveiller la sienne. Je montai l'escalier qui conduisait à sa chambre avec l'émotion et le frissonnement d'un coupable qui va recevoir sa sentence. 11 fut admirable de modestie, de bonté, de sincérité. Ma franchise l'avait touché et lui avait inspiré pour moi un véritable intérêt, qu'il n'avait peut-être pas encore éprouvé. Mais son humilité me toucha bien plus encore moi-même, quand il reconnut devant moi, qui n'étais encore qu'un enfant à ses yeux, les défauts qui me faisaient craindre qu'il n'imprimât une direction fâcheuse à la société qu'il voulait fonder, ne se permettant aucune justification, mais se contentant de me faire observer que la haute idée que je m'étais faite de lui avant de le connaître avait bien pu,
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lors([ue je l'avais vu de jirès, lui nuiro dans mon esprit on provoquant une réaction comme il arrive presque toujours en pareille circonstance.
Puis, répondant à mes diflicultés, il m'exposa son opinion sur la vie religieuse et la vocation avec une lucidité et une force de logique qui me frappèrent et me convainquirent. Au reste, son opinion, qui me parut nouvelle au moment où il me l'exposait, n'était que l'expression du sentiment général de l'Eglise, tel qu'il se produit dans toute l'histoire ecclésiastique, dans les actions des saints, dans les écrits des docteurs et des Pérès, et particulièrement de saint Thomas et de saint Bonaventure, et si je m'étonne de quelque chose aujourd'hui, c'est de m'ôtre étonné de cette doctrine au moment où elle m'était exposée pour la première fois, et n'y avoir pas reconnu sur-lechamp la doctrine de l'Eglise. J'avais toujours pensé jusque-là qu'il fallait, pour entrer dans l'état religieux, une vocation particulière, et que tous ceux qui ne la sentent pas en eux doivent, s'ils ne veulent exposer leur salut, vivre dans le monde et embrasser la vie commune, que la première condition pour la profession monastique est une vie j)ure, exempte de grandes fautes et un cceur calme, préservé par ses propres dispositions contre les grandes tentations et les grands dangers. Cette opinion chez moi était sincère ; elle est commune non seulement parmi les gens du monde, ce qui s'explique facilement, mais encore dans le clergé, ce qui est moins facile j» comprendre, car elle suppose une ])rofonde ignorance de l'histoire ecclésiastique, de la saine théologie et des j)rcmiers principes de 1 ascétique chrétienn(\
J'ai oublié depuis l'impression qu'avaient produite sur mon esprit les paroles de M. F(''li et j'ai embrassé la vie commune, persuadé (pi'elle convient
mieux à ceux qui, ayant beaucoup prché, ont moins d'élans pour aspirer à la perfection et moins de force pour l'atteindre, comme à ceux dont la volonté faible et languissante a besoin de certains ménag-ements. Mais je me suis trompé et c'est maintenant pour moi une vérité, qu'il est cent fois plus facile de s'abstenir que de se contenir, et de vaincre ses passions en leur refusant tout ce qu'elles demandent qu'en leur donnant une satisfaction légitime ; et si parmi ceux qui liront ces lignes il en est qui sentent dans leur cœur un attrait pour la vie religieuse, qu'ils prennent bien garde de le perdre par leur faute, qu'ils soient assurés que cet attrait vient de Dieu, que c'est une grâce dont il leur demandera compte un jour, et qu'en y résistant ils s'exposent non seulement à être malheureux, ce qui serait peu de chose pour des enfants d'Adam à qui le péché fait une obligation de la pénitence, mais encore, mais surtout à perdre ces grâces de choix qui préservent du péché et entretiennent la ferveur. Je suis même convaincu que pour plusieurs la négligence de cette grâce et la résistance à cet attrait sont souvent comme un dernier effort de la miséricorde divine pour retirer du péché et remettre dans la bonne voie une àme qui s'était égarée. Et j'engage ceux qui sentiraient leur volonté chanceler à lire ce qu'a écrit sur ce sujet saint Thomas dans la seconde partie de sa Somme ihéologiqae ou dans quelques-uns des opuscules qu'il a composés pour défendre les droits de Dieu et de sa grâce en cette matière.
Quoique je n'eusse rien à répondre aux raisons que m'avait données M. de Lamennais pour me persuader, et que mon esprit fût convaincu, ma volonté ne l'était pas encore, et peut-être serait-elle demeurée inflexible si mon cœur n'eût été engagé dans la question. Mais la seule pensée de quitter Léon me brisait
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l'àmc, et Dieu, qui voulnit ([uc je mordisse à l'hameçon que sa grâce me tendait, mit au l)Out, pour mattirer, le sentiment qui avait sur moi le plus de puissance. Léon me surprit au moment où le regret de le quitter m'avait jetô dans uti profond abattement. Me voyant le visage baigne de larmes, il voulut connaître la cause de ma douleur. Je ne pus la lui cacher : en la lui rov(''lant je lui donnais toute puissance sur mon cœur. Aussi la victoire lui fut facile, il me rendait service en triomphant de moi, et mon cœur plaidait sa cause avec plus de force que lui-même. Je me décidai donc à rester sous la domination de M. de Lamennais et je me préparai à partir pour Malestroit où il avait établi son noviciat.
Je (juittai la Chesnaie avec un jeune hommede Saint- Etienne, nommé Dupeyron^ que la grâce de Dieu avait touché et qui avait répondu à son appel avec toute la ferveur de son âme ardente et impétueuse. Nous arrivâmes à Malestroit ', la veille de la Fête- Dieu, et je pus admirer le lendemain, pendant la procession, la foi de cette population bretonne qui oppose devant Dieu un contrepoids précieux à Tincrédulilé des autres parties de la France, et tient en balance entre ses mains les deux plateaux de la justice et de la miséricorde.
1. Diipoyion devint professeur suppléant à Malcslrnil et se fil plus tard j(''suite.
2. I.o, \'. Laveille dôrrit ainsi Malestroit : « Une petite l»ourf,'aile aux rues lorlueuses et scunlires, perdue au milieu des landes de la Hretaf,Mie, A (jualre lieues de Ploërniel ; tout autour, des cliarnps de ^encMs eoupés de clieniins ereux, où rt>n peut parcourir des kilouièlres sans reneonirer Ame qui vive; à l'entrée d'une des ruelles, un couvent ;"i moitié ruiné, dont on relève les décombres. » (O/). cil., l. I, p. 458.)
La maison de Malestroit était un vrai noviciat avec un règlement dont personne ne pouvait s'affranchir et qui encadrait les heures de la journée dans une suite de travaux sérieux, mais variés. Nous portions tous l'habit ecclésiastique. La règle était matériellement à peu près la même que dans les séminaires; mais l'esprit en était bien différent. Nous nous levions à cinq heures et, après une méditation d'une demiheure et la messe, chacun remontait dans sa chambre pour y faire son lit et s'acquitter de ces petites fonctions de ménage imposées à celui qui est réduit à l'heureuse nécessité de se servir soi-même. Jusqu'à onze heures, chacun s'occupait d'études théologiques ou philosophiques, préparait les matières qui lui avaient été assignées et analysait les ouvrages qu'on lui avait désignés. L'abbé Rohrbacher, qui présidait les conférences théologiques, nous indiquait le sujet que nous devions traiter, les livres que nous devions lire et consulter, et le temps que nous devions y employer.
Ordinairement nous consacrions un mois ou six semaines à l'étude d'un dogme particulier ou d'un traité de philosophie, comme celui del'lncarnation, de l'Eglise, etc. Chacun rédigeait à part son travail, qui était plus ou moins considérable selon le temps ou l'ardeur qu'il y mettait, et qui était fait avec plus ou moins de goût, selon le degré de facilité ou d'application qui lui était possible. Ces rédactions, écrites en français après la lecture et l'analyse d'un Père de l'Eglise, d'un docteur ou d'un théologien célèbre, formaient à la fois le jugement et le goût, et nous initiaient à ces belles et grandes sources de la tradition catholique, dont les écrits des Pères
sont comme l'immense réservoir. L'étude de la théoloofio. si aride et sifastldieusc lorsciii'clle t'st renfermée dans les bornes étroites d'un abrégé, où la pcnsi-edes Pères, toujours si animée, perd sa couleur c^t sa vie et est présentée à l'esprit sous la forme d'un squelette dc'charné, l'étude de la théologie est de toutes la plus intéressante, celle qui satisfait le mieux à tous les besoins de l'intelligence, du cœur et de l'imagination quand elle est présentée sous une l'orme convenable qui réponde à la hauteur des objets dont elle s'occupe et du but où elle tend.
C'est une vérité que j'ai pu constater par mon expérience et par celle des autres, en comparant les études que j'avais faites au séminaire de Nantes et celles que j'ai faites quatre ans plus tard à Malestroit. Les matières étaient les mômes, les aptitudes de mon esprit et les dispositions de mon cœur étaient les mêmes aussi. Parmi les professeurs que j'avais eus à Nantes, plusieurs étaient égaux, sinon supérieurs à ceux qu'on nous avait donnés à Malestroit, et pourtant il y avait une grande dilTérence dans les progrès et dans l'ardeur. Tous n'avaient pas sans doute, à Malestroit, la même application ni le même zèle, mais tous pouvaient donner un libre essor à leur intelligence et voler aussi haut qu'ils voulaient. Loin d'être arrêtés ou gêués dans leurs élans, ils trouvaient au contraire un encouragement puissant et dans leurs maîtres et dans leurs compagnons d'études'.
1. << La l)il»liolhèqnc. <'crit ailloiirs Charles Saiiito-l'oi, n'iMail sépan'îC de la .satiislic qur. par un conitlor, elle seinhlail coinine le vestibule de la chapelle... Celle hihliolhèqiie «'-lait composée <laiis l'espril le plus lari^e el le plus élevé. I.e médiocre seul ou le mauvais en était exclu, l^ucoi-tr leidermail-elle les principaux ouvrages des erunMiiis de lliglise, que l'on est souvent olilii,'é de consulter, lors(iu'on veut réfuter l'erreur. Tous les livres étaient étalés autour <le la chambre, sur des rayon.s que ne fer-
Une louable émulation, qui n'ôtait rien à la charité, animait tous les membres de la famille. Celui qui faisait mieux que les autres recevait la récompense de son succès dans les félicitations bien sincères de ses frères. Il n'en coûtait point à ceux-ci de reconnaître sa supériorité ; et ils étaient plus portés peutêtre à se l'exagérer qu'à la diminuer. Les travaux étaient quelquefois très considérables et auraient pu fournir la matière d'un volume.
La conférence de théologie commençait à onze heures et finissait à midi. Elle était présidée par l'abbé Rohrbacher, dont toute la fonction se bornait à écouter les travaux de chacun et à empêcher que la discussion ne dégénérât en dispute, ce qui ne pouvait arriver que bien rarement à cause de la charité qui nous unissait tous. Du reste, on était très large et très indulgent, aussi bien pour le fond que pour la forme ; et l'on tenait à laisser pour l'un et pour l'autre la plus grande liberté. En dehors de la doctrine philosophique du sens commun et des doctrines théologiques relatives à la puissance du pape, chacun pouvait exprimer librement son opinion, pourvu qu'elle n'eût rien de contraire aux dogmes définis par l'Eglise. On encourageait même, dans leurs efforts, ceux d'entre nous qui cherchaient à concilier avec la foi certaines opinions, singulières en apparence, en
mait aucune clef, où nous pouvions toujours mettre la main. Car nos maîtres, si l'on peut donner ce nom à ceux qui dirigeaient nos études, nos maîtres avaient confiance en nous, et leur confiance était pour notre curiosité une barrière plus sûre que les portes les mieux fermées. Aucun de nous n'aurait lu un livre, fût-ce un Père de l'Église, sans en avoir obtenu la permission. Mais aussi nous savions tous que cette permission nous serait accordée, toutes les fois qu'elle serait vraiment utile, et que si on nous imposait cette formalité, c'était non seulement pour diriger nos études en les surveillant, et pour entretenir en nous l'esprit de soumission et de docilité, mais encore pour nous encourager au travail et exciter notre ardeur. »
prouvant qu'elles avaient été soutenues par quelque docteur recommandable sans que l'Eglise l'en ait blâmé.
Après quelques minutes d'examen de conscience, nous allions au réfectoire, où nous attendait un repas, simple, mais assaisonné par une lecture intéressante qui durait jusqu'au dessert. On lisait ordinairement l'histoire ecclésiastique ; mais il arrivait quelquefois qu'une brochure importante ou un article remarquable de journal faisait l'objet de la lecture. Fuis, pendant le dessert, on causait avec familiarité de ce qu'on y avait trouvé de plus saillant. Et cette faculté de causer à la fin des repas nous engageait à écouter avec plus d'attention la lecture qui devait fournir le sujet de la conversation.
Après le dîner, nous prenions une heure de récréation dans le jardin quand il faisait beau. Les uns se promenaient en causant, d'autres jouaient aux quilles, d'autres travaillaient au jardin. Chacun suivait en cela son attrait ou le sentiment de ses besoins. Condamner tous les jeux est peut-être imprudent dans les communautés vouées à l'étude, où l'esprit a besoin de se détendre et d'accorder beaucoup au corps dans les moments de récréation, pour que le corps se montre à son tour moins hostile à l'esprit dans le travail. C'est d'ailleurs dans la spontanéité qui accompagne les jeux qu'on apprend ordinairomont h mieux connaître le caractère. Un jeune homme peut de la meilleure foi du monde se contraindre à l'église, pendant l'étude ou même dans la conversation ; je dis de la meilleure foi du monde, car il le fait sans hypocrisie, sans arrière-pensée, il le fait parce qu'il doit le faire. L'homme (jui [)rie, ou qui étudie, ou même qui cause de choses sérieuses en présence de ses supérieurs, doit prendre un autre air et d'autres contenances que dans les jeux, dont les accidents imprévus
l'arrachent à chaque instant à la réserve qu'il s'est imposée. Je crois donc que les directeurs des séminaires, en prohibant les jeux bruyants pendant les récréations, se privent d'un moyen puissant et infaillible de connaître le caractère des jeunes gens qui leur sont confiés, et que, s'ils se trompent si souvent dans les jugements qu'ils portent, c^est qu'ils n'ont point laissé à ces jeunes gens la liberté de se révéler tels qu'ils sont. Je ne parle pas ici des inconvénients qui peuvent résulter pour la santé de cette vie sédentaire, contrainte et renfermée, à un âge où l'homme a besoin de mouvement et d'expansion, car je regarde ce point de vue comme bien moins important que le premier.
Après la récréation qui finissait à deux heures, chacun disait en particulier le chapelet, allait prier quelques minutes devant le Saint Sacrement et remontait dans sa chambre pour y travailler jusqu'à sept heures à l'étude des langues et de la littérature. Car il était défendu de s'occuper dans l'après-midi d'autre chose, de même que la matinée était exclusivement réservée à la théologie et à la philosophie. Chacun choisissait les langues pour lesquelles il avait le plus de goût. Il n'y avait d'obligatoires que l'hébreu comme langue de Dieu, et le grec et le latin comme langues de la tradition. Le sanscrit, l'arabe, le persan, le chaldéen, le chinois, et, parmi les langues européennes, l'allemand, l'anglais et l'italien se partageaient notre application et notre temps. Plusieurs d'entre nous étudiaient en môme temps cinq ou six langues. Chacun de nous devait en outre composer pendant la semaine un travail en latin, en tâchant d'imiter les bons modèles de l'antiquité, et préparer quelques pages d'un auteur latin ou grec. Comme j'avais un certain attrait pour le latin du moyen âge, et que je réussissais assez bien à imiter la langue
ascétique de cette époque de foi, on m'avait permis de composer quelques opuscules de piété dans le style do Thomas a Kenipis et des autres auteurs du même genre, tant on avait de respect pour l'attrait et l'invidualité de chacun de nous.
Nous soupions à sept heures et demie du soir, après une demi-heure de lecture spirituelle que chacun faisait en son particulier. Puis nous ])renions une heure de récréation dans le jardin en été ou quand il faisait beau, et dans la bibliothèque pendant rhiver, car c'était la seule pièce commune dont on pût disposer. Aussi servait-elle de salle d'étude pour ceux qui ne voulaient pas travailler dans leur chambre, ou qui avaient besoin de consulter beaucoup de livres en travaillant. C'était d'ailleurs la seule pièce qui fût chauffée pendant l'hiver. Nos récréations du soir, quand elles se passaient dans cette salle, étaient les plus joyeuses et les plus bruyantes. Les charades, les danses au Colin-Maillard étaient nos principaux amusements. En nous voyant, on nous aurait pris pour des écoliers, et l'on aurait eu peine à distinguer les maîtres des élèves, ou les jeunes de ceux qui étaient plus âgés. Et pourtant nous avions parmi nous des hommes de tous les âges, de tous les caractères, et l'un d'eux, M. de Hercé, avait cinquante-cinq ans ^
A neuf heures, le son de la cloche nous avertissait d'éteindre nos lumières et de nous livrer au sommeil. L'ardeur pour l'étude était si grande qu'il fallait toute la puissance de la règle pour nous arracher à nos travaux et nous forcer à prendre un repos que les occupations de la journée avaient
1. l:;n .sci)l('inbrc 1S29, élail arrivé A Maleslroil, pour se préparer h la jjrélrisc, M. de llcrcé, ancien maire de Laval, veuf depuis plusieurs années; il sera beaucoup question de lui dans la suile du chapitre.
A MALÈStROÎt l03
rendu plus nécessaire encore. Mais nous ne faisions pas grâce d'une minute de temps à la règle, et le point qui nous paraissait le plus sévère et le plus difficile était celui qui nous obligeait à quitter nos livres si aimés et si précieux. On ne pouvait guère redouter d'autres excès de notre part, et chacun de nous était sous ce rapport charitablement espionné par ses confrères, qui, attentifs à la plus légère indisposition des autres, allaient aussitôt les dénoncer au supérieur, et leur faisaient imposer un repos de quelques jours, des promenades dans les prairies qui longeaient le canal, un sommeil plus prolongé ; car l'union la plus intime, la charité la plus vraie et la plus grande confiance régnaient entre nous tous ; de tous ceux que j'ai connus dans ce pieux asile, il n'en est pas un seul dont le nom ne me rappelle un doux souvenir.
Quelques-uns pourraient croire qu'une piété tendre et fervente était incompatible avec une aussi grande ardeur pour l'étude. Peut-être en effet y avait-il dans cette ardeur, chez quelques-uns d'entre nous, un peu d'excès. Et je l'avoue d'autant plus volontiers, que j'étais probablement sous ce rapport le plus coupable, et que plus d'une fois mes supérieurs m'avaient fait des reproches à ce sujet. Cependant, en me mettant hors de cause en cette matière, je dois à la vérité de déclarer que je n'ai point connu dans ma vie de réunion où il y eût une piété plus sincère et plus vive, une charité plus ardente et plus dévouée. Tous approchaient de la sainte table au moins une fois la semaine, et plusieurs étaient dignes d'en approcher tous les jours. Aucune dissension, aucune dispute, aucune jalousie, aucune rivalité ne venaient troubler l'harmonie qui régnait parmi nous. Notre respect et notre confiance pour l'homme éminent à qui nous devions un jour faire le
sacrifice de notre volonté par le vœu d'obéissance, notaient rien à l'indépendance de notre esprit et de notre caractère.
D'ailleurs, éloignés de lui, nous n'avions point à craindre d'être fascinés par son génie, ou subjugués par son autorité, comme il aurait pu arriver si nous avions vécu plus près de lui. Et quoique la plupart des évêques de France fussent les adversaires déclarés de ses doctrines, la plupart d'entre nous ne se croyaient nullement obligés à partager ses rancunes et ses colères contre l'épiscopat. Nous gémissions de cette hostilité, nous la croyions injuste et fâcheuse pour le bien de l'Eglise. Nous ne faisions nulle difficulté d'exprimer nos sentiments à cet égard, mais nous le faisions généralement avec réserve et convenance, et nous avions en cela })Our modèles les maîtres qui nous dirigeaient '.
Les discussions, quoique vives et animées, dégt'néraient rarement en disputes, et ceux qui avaient quelques reproches à se faire en ce genre, ne craignaient point de s'humilier en demandant pardon à ceux qu'ils avaient pu blesser par des paroles inconsidérées. Je n'oublierai point l'exemple d'humilité qui nous fut donné dans une circonstance de ce genre par M. Uohrbacher, qui, après s'être emporté outre mesure dans une discussion avec l'abbé JJlanc, notre supérieur, reconnut sa faute publiquement au pied de fautel, et nous conjura de prier pour lui, pour que Dieu corrigeât ses emportements. Cet aveu et l'humilité qui en était le principe lirent
1. Ainsi Rolirbacher trouvait peu exactes les idées de Lamennais sur la nature et la t.'r;\ce : << La grAce, dit-il, n'apparaissait (\\iv coninic une siiiiple reslnuralinii de la nature; (juclquefois l'une y semblait confcimliie avec l'aulrc. » Aussi les recliliait-il jiar léludc de saint riiomas,et,en 1832, il (Il paraître des liéflexions sur la grûcc cl lu nnlnrc
sur nous tous une salutaire et profonde impression, et chacun de nous put appeler heureuse une faute qui avait produit un si bel exemple d'humilité.
Nous faisions chaque semaine une promenade qui pendant l'hiver commençait après le dîner, mais qui durait toute la journée pendant l'été. Le but de nos promenades d'hiver était bien souvent un lieu retiré, situé sur le bord d'une rivière, au pied d'une colline, où l'on voyait encore les ruines d'un ancien monastère de Camaldules. Mais l'été nous partions le matin après la messe, et nous allions passer la journée à deux lieues environ de Malestroit, dans une maison de campagne nommée Lienyel, qu'une dame charitable avait mise à la disposition de la communauté. Le dîner était le seul exercice commun de la journée, et, tout le reste du temps, chacun allait où il voulait et faisait ce qui lui plaisait davantage. La plupart portaient des livres où l'agréable assaisonnait l'utile, et entrecoupaient la lecture de conversations joyeuses et intéressantes. Près de la maison était un moulin, dont je crois encore entendre le bruit, car le mouvement de Teau et le bruit du moulin se trouvent, par je ne sais quelle singularité, mêlés à presque tous mes souvenirs. Et c'est pour cela peut-être que la vue du plus petit ruisseau et le tic-tac d'un moulin me jettent dans d'inexprimables rêveries et produisent dans mon àme comme un apaisement général. La règle nous défendait de parler français dans les promenades; on voulait par là nous accoutumer à parler les langues étrangères, à l'étude desquelles on attachait une grande importance.
10(i LAMENNAIS KT SON LCOLE
C'est dans ces promenades, où j'avais de longs entretiens avec M. de Hercé, que j'ai appris le grec par un procédé que je tiens à indiquer ici, car je sais par mon expérience combien l'étude dos langues, et particulièrement des langues vivantes, pourrait être abrégée et rendue moins pénible, si on suivait la méthode indiquée par la nature, au lieu de s'en tenir à une routine que rien ne saurait justifier. En effet, l'enfant, dont les organes sont à peine formés, apprend en peu d'années la langue que lui parle sa mère, c'est-à-dire non seulement les mots, mais encore les phrases, et par conséquent la syntaxe et la philosophie. Car il y a plus de philosophie dans le langage, dans les règles qui déterminent la composition des phrases, qu'il n'y en a dans la plupart des ouvrages philosophiques. Comment se fait-il qu'il faille à un homme, dont l'intelligence est déveloi)pée et dont les facultés sont mûries par l'âge, plus de temps pour apprendre une langue, qu'il n'en faut à un enfant placé dans des conditions moins favorables ? C'est que l'enfant suit la loi de la nature et que l'autre la viole. Je regarde comme fausse et arbitraire la division des langues en mortes et vivantes. II n'y a point à proprement parler de langues mortes, si ce ne sont celles dont il ne reste aucun monument, ni aucun vestige. Toute langue qui a un livre, un dictionnaire et une grammaire doit être considérée comme vivante. Ce qui rend une langue morte ou vivante, c'est la manière dont on l'enseigne. Le principe de cette classification existe donc non dans la langue en elle-même, mais dans la méthode. Toute langue qu'on apprend comme on a appris sa langue maternelle est une langue viviinto, dont l'étude demande peu de temps et d'efforts. J'en a|if»elle d'autant plus Vdlonliers à ma propre expérience, que je n'ai jamais eu de dispositions extru-t
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ordinaires pour cette étude, et que jla plupart des hommes peuvent faire ce que j'ai fait moi-même. Or voici un fait que je constate : à la fin de novembre ,1829, il m'aurait été impossible de traduire, même avec un dictionnaire, une fable d'Esope, et dans le mois de juin 1830, je pouvais porter avec moi Euripide et Sophocle, et les lire sans avoir besoin de recourir au dictionnaire. Et, pour obtenir ce résultat, je n'avais consacré à l'étude du grec que les promenades, le quart d'heure destiné chaque jour au déjeuner et les instants que je pouvais dérober, pendant les récréations, à la vigilance de l'abbé Rohrbacher, qui, connaissant ma passion pour l'étude et craignant qu'elle ne devînt préjudiciable à ma santé, me surveillait très sévèrement. Pour tromper sa vigilance, j'étais obligé de cacher mon livre dans mon chapeau, et de marcher derrière lui de manière qu'il ne put m'apercevoir.
M. de Hercé, se considérant comme une mère qui doit apprendre sa langue à son enfant, ne voulait entendre parler ni de grammaire, ni de dictionnaire. II me lit commencer par Euripide, un des auteurs grecs sans contredit les plus difficiles, surtout dans les chœurs. A la première promenade qui dura peutêtre quatre heures, je lus tout au plus une trentaine de vers, car j'étais tellement ignorant qu'il fallait m'apprendre non seulement à distinguer un verbe d'un substantif, mais encore à lire et à prononcer. Ces trente vers, je les relus vingt fois peut-être, car je ne devais quitter une phrase que lorsque je pouvais la lire couramment. Ce que j'avais fait pour une phrase, je le faisais pour deux, puis pour trois, réunissant toujours à la dernière toutes celles qui l'avaient précédée. De retour dans ma chambre, je me mettais encore à lire ce que j'avais lu pendant la promenade, et si la signification d'un mot m'était
échappée, je récrivais sur un morceau de papier, que je portais toujours attaché par une épingle à ma manche, et qui contenait tous les mots (Hrangers que j'avais été obligé de chercher dans un dictionnaire, pendant la journée, à quekjue langue qu'ils a|)partinssent. Ayant toujours ce papier sous les yeux, je j)0uvais le regarder et le consulter sans cesse dans les récréations, dans les repas, dans les allées et venues que nécessitaient les diverses occupations qui nous étaient imposées par le règlement. Ce que j'avais l'ait pour chaque phrase en particulier, je le faisais pour chaque scène, puis pour chaque acte, puis enfin pour chaque tragédie. De sorte que je ne quittais une scène, un acte, une tragédie qu'après les avoir étudiés au point de pouvoir les lire comme j'aurais lu une tragédie de Racine.
L'affection et la société de M. de Ilercé, outre les agréments qu'elles me procuraient, en me faisant jouir de tous les charmes de son esprit et de sa conversation, m'étaient encore un puissant secours pour l'étude des langues et des litt(*ratures ; cet homme n'était ni un dictionnaire, ni une grammaire polyglotte, mais un livre en plusieurs langues, car celles qu'il connaissait, il en avait une science vive et animée. Il en possédait l'esprit et le génie. Il reconnaissait bien mieux les mots et les règles dans les phrases où ils étaient enchaînés et comme incarnés, que lorsqu'ils étaient isolés dans un dictionnaire ou dans une grammaire. Ce n'était ni un philologue, ni un pliilosophe, mais un littérateur et un artiste, qui apprenait une langue pour jouir des beautés de sa littérature, et pour charmer son imagination par la lecture de ses j)oètes et de ses orateurs. Il avait un j)rofond mépris pour tout ce qui se rapportait à la philosopliie. Son esprit ne comprenait, et son cœur n'admirait que le beau. C'était un homme du siècle
de Périclès, égaré dans la France prosaïque du dixneuvième siècle, qui joignait les goûts, les instincts d'un amateur, à la foi, à la piété, à l'innocence d'un chrétien du moyen âge. Je n'ai pas connu d'homme dont le sens littéraire fût plus exquis, qui savourât avec plus de plaisir le parfum d'une phrase ou d'un mot, qui entr'ouvrit avec plus de grâce et de délicatesse ces belles fleurs que les auteurs grecs ont semées avec tant de profusion dans leurs ouvrages. Son esprit était une véritable abeille, qui ne se plaisait que dans le calice des roses de Pestum ou sur le thym et le serpolet du mont Ida. Rien n'échappait à son goût si fin, à son tact si délié. Mais il se contentait de respirer le parfum de ces fleurs et de repaître ses yeux du spectacle de leurs couleurs. Il se serait bien gardé de les cueillir, comme le philologue, pour les conserver desséchées et flétries par l'analyse. Il aurait cru les profaner en les soumettant à une appréciation philosophique ; il jouissait sans chercher à se rendre compte de ses jouissances. Si M. de Hercé n'avait été formé de bonne heure auprès de son oncle, l'évéque de Dôle, mort à Quiberon, martyr de sa charité ^ ; si la grâce et la fréquentation des sacrements ne lui avaient donné, dès sa première jeunesse, l'habitude des vertus chrétiennes, et ne lui avaient appris à modérer et à réprimer la fougue de l'imagination et les saillies du cœur, ce goût si prononcé et si exclusif pour les auteurs païens aurait pu exercer à la longue une influence fâcheuse, non seulement sur son esprit, mais encore sur son âme. Mais la piété dominait toutes ses affections, toutes ses pensées, et réglait tous les mouvements de son cœur. Les beautés dont
1. La vie de ce prélat, Urbain de Hercé (1720-1795), dernier éTéque de Dôle, a été écrite par M. Ch. Robert (1900).
son esprit s'enivrait dans la lecture des auteurs profanes le reportaient, par un instinct que la grâce avait fini par rendre comme naturel, vers Celui qui est la source et le principe du vrai et du bien. Il sut d'ailleurs se préparer plus tard un correctif et un remède contre cette gourmandise spirituelle, en se livrant avec ardeur à Tétude de Ihébreu, ce qui lui permit de goûter les beautés plus sévères, plus hautes et plus pures des livres saints; et malgré son enthousiasme pour Homère, Sophocle, Euripide, il mettait incomparablement au-dessus d'eux Moïse, Isaïe, Jérémie et David. Il trouvait d'ailleurs dans la Sainte Ecriture un aliment pour sa piété, des affections et des prières pour son cœur, et une règle pour sa conduite. L'Esprit-Saint nous dit que la vie du juste est un festin délicieux ; cette parole n'a jamais été mieux vérifiée que dans la personne de M. de Hercé. Mais dans ce festin de la vie, les livres saints et les ouvrages des Pères ont toujours fait le corps du repas, et les auteurs profanes n'en ont été que le dessert et les friandises.
Il aurait voulu m'apprendre le persan pour pouvoir lire avec moi Haphiz, un de ses poètes favoris; mais on m'avait conseillé d'apprendre le sanscrit que je commençais sous sa direction, et que j'abandonnais bientôt parce que je fus rebuté par les difficultés de cette étude, par le manque de livres, et surtout par l'indifférence de mon maître, qui n'avait aucun goût pour cette langue si monotone dans la variété de ses sons et dans l'abondance de sa littérature. Je quittai cependant avec regret cette étude, à cause des rapports philosophiques et des sens proforuls que renfermrnt les mots de cette langue, où l'on rccoMiiait si bien l'cmprcintii de la (\'\stc sacerdotale entre les mains de qui elle s'est formée. C'est la langue hiérarchique par excellence, et rien qu'en
lisant avec un peu d'attention le dictionnaire, on pourrait découvrir de vastes points de vue dans les régions les plus élevées de l'esprit. Dans le peu de temps que je m'y suis appliqué, j'avais déjà fait plusieurs découvertes curieuses et intéressantes. Et plus d'une fois, l'analyse d'un mot, l'étude d'une racine m'avait donné la confirmation d'une vérité philosophique ou d'un dogme révélé.
La différence de nos goûts, de nos tendances et de nos esprits alimentait notre conversation, qui jamais ne tarissait, parce que nous causions le livre à la main, et que, d'accord sur bien des choses pour le fond, nous dilFérions souvent par les accessoires et par les nuances. Notre admiration pour les auteurs que nous lisions ensemble, quoique partant de deux points opposés, se rencontrait dans un objet commun et se fortifiait mutuellement. M. de Hercé est un des hommes à qui je dois le plus, avec qui j'ai vécu le plus intimement. Jamais un seul nuage n'a troublé pour un instant la sérénité de ce ciel où nos âmes vivaient dans la contemplation du beau. Toujours gracieux, toujours gai, toujours aimable et complaisant, je n'ai jamais pu apercevoir dans son humeur ou dans sa bienveillance aucune variation. Ma société était devenue un besoin pour lui, et la sienne m'était devenue insensiblement nécessaire. Nous nous étions touchés d'abord par l'esprit, mais bientôt Tesprit avait rapproché le cœur. La différence de l'âge, de la position, donnait à nos rapports une certaine réserve qui en entretenait la fraîcheur. Lorsque notre admiration était épuisée et que nous ne pouvions plus parler des choses que nous avions lues ensemble;, nous parlions de ce qu'il avait vu et souffert : nous parlions de sa tille ' et de sa sainte amie Mme de