Sa fille s'était mariée à M. d'Ozouville
Vaufleury; il me lisait les lettres qu'il leur écrivait ou qu'il en i-cccvait. Elles l'ormc^nt une correspondance charmante où l'on peut suivre leuis vies jour par jour et voir jusqu'au fond de ces âmes pures et limpides comme l'eau du rocher'. M. de Hercé, si spirituel, si gracieux, si aimable et si causi'ur quand il était seul avec moi, devenait taciturne, morose, ennuyé dès qu'il survenait un étranger, et je me sers de ce mot : étranger, comme d'un euphémisme; car, à ses yeux, celui qui venait ainsi nous déranger était vraiment un importun : « Vous et moi, me disait-il, avec cette grâce charmante qu'il savait mettre à toute chose, vous et moi, nous sommes ce que sont Tarbre et l'écorce qui le recouvre. Avec vous je suis à l'aise parce que je me sens seul ; mais dès qu'un troisième survient, mon âme se replie sur elle-même. »
En frénoral, il donnait dans ses amitiés toutes les choses qui étaient à la surface de son être : son temps, ses soins, sa parole, les charmes de son esprit, les grâces de sa conversation ; mais il ne se donnait jïimais lui-même. C'était sous ce rapport une nature insaisissable ; au moment où l'on croyait le tenir, il vous échappait avec la grâce et le naturel d'un enfant.
L'exil, le martyre de ses deux oncles, l'un évêque de Dole, l'autre son grand vicaire, morts tous les deux victimes de leur zèle; la perte de sa fortune et la nécessité de donner des leçons pour vivre et faire vivre son père, qu'il perdit après une longue et douloureuse maladie : toutes ces choses avaient donné au caractère de M. de Hercé une maturité précoce et qu'il n'aurait peut-être jamais eue sans cela. Tant il est vrai (pie tout, selon la parole de saint Paul,
1. La roiTospondnnrc de M. do Ilcrcé avec Mme do Vanfloury a <'>t«î communiquoe au V. Lavcillo, qui en a pulilii^ (]uol(|uos fragments : op. cil.,l. I, i)p. 459 et sqq.
tourne au bien de ceux qui aiment Dieu, et que la justice est encore à leur égard, quand elle semble les frapper, toute pleine de tendresse et de miséricorde. C'est dans l'exil, c'est dans cette vie partagée entre Tétude et la prière, agitée par le malheur et les émotions dont il est la source, que s'est formé le mari vertueux, le père incomparable, le magistrat intègre et exemplaire, le curé charitable et zélé, l'évèque apostolique dont M. de Hercé a offert le modèle dans les diverses périodes de son existence.
Le sacerdoce n'eut rien à changer, rien à ajouter à ses habitudes, car pendant qu'il était maire de Laval, il récitait tous les jours le bréviaire romain et il communiait chaque matin. La prière lui était devenue tellement familière qu'il m'a avoué bien souvent n'avoir jamais eu un seul moment d'ennui pendant qu'il priait, et avoir toujours trouvé trop court l'office du bréviaire, même dans les jours où il est le plus long. Il avait pour l'eucharistie un amour, je dirais presque une passion insatiable. Les plus doux instants de sa vie étaient ceux qui suivaient la réception de cet adorable sacrement. Son imagination venant au secours de sa foi et de sa piété, allait chercher et cueillir dans les auteurs païens, dont sa mémoire était pleine, les plus belles fleurs, les images les plus grandioses, pour les répandre avec profusion aux pieds de Notre Seigneur Jésus-Christ. Dans ces heureux moments, son âme s'exaltait jusqu'au lyrisme, mêlant dans une confusion qui n'était pas sans charme David et Homère, Eschyle et Ézéchiel, Sophocle et Isaïe, Haphiz et Jérémie, parlant à Dieu latin, grec, persan, arabe, hébreu, sanscrit, allemand, français, anglais et italien, forçant ainsi toutes les langues à bénir par la sienne son Créateur, et renouvelant en un certain sens, dans son
lU LAMENNAIS ET SON ECOLE
âme transportée d'amour, le mystère de la Pentecôte.
Je l'ai vu, depuis qu'il était évéque, au château de la Roche, qu'habitait sa fille, entouré de tous ses petits-enfants, jouant aux charades avec eux, et je n'oublierai jamais ce spectacle touchant. Il avait pour sa fille les soins, les attentions, les prévenances délicates d'un père et d'un ami. Dans les promenades que nous faisions ensemble il lui donnait le bras pour l'aider à passer les endroits difficiles ; et s'il trouvait un peu de boue sur son passage, il y posait le pied, pour que sa fille put s'en servir comme d'un pont, et passer sans se salir appuyée sur son bras. Celle-ci était en tout l'œuvre et le portrait de son père. C'était lui qui avait non seulement dirigé, mais fait son éducation ^
La maison de Malestroit, quoique située dans le diocèse de Vannes, était placée dans la juridiction spirituelle de l'évéque de Rennes, avec le consentement de lévêque de Vannes ; et le supérieur apparent était l'abbé Jean de Lamennais. On avait été obligé de prendre toutes ces précautions, parce que Mgr de Lesquen, alors évêque de Rennes, était peutêtre le seul prélat en France qui osât se déclarer franchement pour les doctrines de l'abbé do Lamennais. Si celui-ci avait été le fondateur et le supérieur avoué de cet établissement, aucun évéque n'aurait permis aux sujets de son diocèse d'y aller étudier la théologie. Mais comme l'abbé Jean avait fondé depuis quehjues années, j\ Rennes, une maison de mis-
l. L'.Ml)bé Maupuinl •» iMiii la Vie de M(/r de Ihrvr, (hu-que de Nantes, et, A celle occasion, C-liailes Sainte-Foi publia <leii\ arliclos dans l'Univers (1857, 12 et 13 fAviier).
A MALESTROIT lîo
sionnaires diocésains, qui fournit à l'œuvre de son •frère les premières pierres *, Malestroit était reconnu comme le noviciat de cet institut ; et les évêques les plus opposés aux doctrines de M. Féli avaient moins d'objections à faire à ceux de leurs clercs qui leur demandaient la permission d'aller étudier à Malestroit.
Parmi nos maîtres, l'abbé Rohrbacher était d'une patience d'esprit et de volonté que rien ne pouvait lasser ni rebuter. Il s'était refusé le style pour qu'il ne fût pas amusé dans l'entreprise qu'il devait faire, par le soin à chercher les mots ou à polir les phrases, mais qu'attentif seulement au fond des choses il marchât vite et toujours vers son but ; car ce qu'il fallait avant tout, c'est qu'il put achever son œuvre et venger dans une histoire consciencieuse le Saint-Siège et les papes des accusations odieuses, miensongères et perfides que Fleury fait peser sur eux-. Ce qu'il fallait, avant tout, c'est qu'il se hâtât de briser le monopole qu'une usurpation de deux siècles avait attribué au prieur d'Argenteuil, et d'arrêter le cours des préjugés et des erreurs que son
1. La Congrégation des prêtres de Saint-Méen, auxquels s'étaient réunis, en 1825, les Missionnaires de Rennes.
2. Il s'agit de la grande œuvre de Rohrbacher, son llisloire universelle de iÉglise catholique (29 vol., 1842-i9) : « Cet ouvrage, dit un bon juge, fruit d'un immense labeur, mais d'un style rude et négligé, forme, malgré les défauts graves de sa critique, un répertoire général d'une grande utilité. » (Funck, Histoire de iEglise, trad. franc., t. I, p. 22.) Le livre de Rohrbacher a été continué, de 1848 à 1868, par J. Chantrel, sous forme d'Annales ecclésiastiques, et de 1869 à 1889 par doni Cliamard. Une édition en a été publiée (12 vol. 1878-85) avec une continuationpar M. Guillaume. — Fleury, prieur d'Argenteuil, avait composé une Histoire ecclésiastique iusqu'en 141-1 (20 vol., 1691-1720), continuée par Fabre, jusqu'en 1595 (16 vol.). Ce livre, inspiré par les doctrines gallicanes, a toujours irrité les ultramontains et, avant Charles Sainte-Foi, .J. de Maistre l'avait violemment attaqué. Cf. C. L.\treille, Joseph de Maistre et la Papauté.
histoire ecclésiastique a mis en circulation parmi le clertj^é. Ce qu'il fallait avant tout, c'est qu'il fît promptement un livre qu'on pût mettre sans crainte entre les mains des jeunes clercs, et qui leur présentât sous leur vrai jour les faits, les institutions, les règlements, la foi, la discipline et la liturgie de cette Eglise qui est la société de l'homme avec Dieu, et dont l'histoire embrasse celle du monde entier et de Dieu lui-même. Ce livre existe aujourd'hui, et s'il en existe de mieux écrit, il n'en a point paru dans notre siècle qui soit plus considérable, qui suppose plus d'étendue de recherches, d'application et de patience. Ce livre sulTit à lui seul pour convaincre d'erreur ceux qui accusent le clergé d'ignorance et de paresse. Il n'est pas un homme qui ait remué plus de choses, raconté plus de faits, éclairé plus de questions, dissipé plus de doutes, de préjugés et d'erreurs, qui ait mis en lumière plus de vérités, qui ait plus mérité de l'Eglise et du Saint-Siège'.
Allemand d'origine, l'abbé Rohbacher a tous les défauts et toutes les qualités du caractère allemand. 11 pousse la simplicité jusqu'à des limites qui le con-
1. Charles Sainte-Foi a dit encore que ce livre « heurtait des préjuges qui avaient vieilli parmi nous et qui s'étayaient de noms respectables, ce qui les rendait plus dangereux encore et plus difliciles à déraciner. Propagés par renseignement des séminaires, par les livres que l'on mettait entre les mains des aspirants au sacerdoce, soutenus par l'autorité elles exemples d'hommes vertueux et recommandables, ils auraient lini par altérer profondément l'esprit du clergé français, si une réaction puissanti; n'était venue à temps encore, en arrêter les progrès. Or, nul n'a plus coniriltué au nifuivemenl salutaire (jue M. l'abbé Hi)brbacber dans son Ilisloirc ecclésiastique, et c'est à lui surtout que nous devons l'heureuse modification qui s'est opérée dans les esprits, dans les institutions et dans les habitudes du clergé depuis quelque tenq)S ». (Notice Inotjraphique el littéraire sur l'abbé liolirbaclicr, en tète d'une édition de V Histoire univer. selle, parue chez Gaume; cette Notice complète ce qui est dit ici de Rohrbacher.)
duiraient à la grossièreté, si l'on pouvait être grossier quand on a autant de science et de piété qu'il en a. Les formes lui manquent complètement, soit quand il parle, soit quand il écrit, soit quand il marche, soit quand il se présente. Mais il ne manque ni de jugement, ni d'habileté, ni même d'une certaine finesse qu'on ne soupçonnerait pas en lui à la première vue, et qui lui font apprécier les hommes et les choses bien plus sûrement que ne le pourraient faire des hommes en apparence mieux exercés. M. Rohrbacher, de môme que tous les hommes qui n'ayant aucune forme n'ont aucun moyen de manifester aux autres ce qu'ils sont, et d'exprimer convenablement ce qu'ils sentent, est condamné à rester méconnu de tous ceux dont l'esprit n"a pas assez de force pour pénétrer à travers l'écorce, jusqu'à la partie intime et essentielle des hommes et des choses.
Parmi les membres de notre communauté, je me rappelle particulièrement l'abbé Houet et l'abbé Oléron. J'ai connu bien des hommes dans ma vie, mais je n'en ai point connu de meilleurs que ces deux jeunes gens, tous deux enfants de la Bretagne. Le premier avait un talent remarquable pour la philosophie qu'il a enseignée pendant longtemps avec succès au collège de Juilly *. Le second avait un goût particulier pour les langues orientales, qu'il étudiait avec ardeur. Tous deux s'aimaient comme des frères, et étaient dignes l'un de l'autre. La tempête qui a dispersé le troupeau après avoir frappé le pasteur, les a séparés, en jetant sur les rivages de l'Angleterre l'abbé Oléron qui, de savant et de philologue, est devenu apôtre et missionnaire dans la Cornouaille,
1. L'abbé Houel est mort, le 30 mai 1890, à 1 ago de quatrevingt-quatre ans, supérieur de lOratoire de Rennes: ses papiers ont été utilisés par A. Roussel, dans Lamennais d'après des documents inédits, 2 vol.. 1892.
llîi LAMENNAIS ET SON CEOLE
oVi son zrlo a déjà giignr boaucoiip d'âmes à Jésus- Christ '. Tous deux réunissaiont des qualités bien opposées, et dont raccord constitue la perfection humaine, au degré où «die est possible ici-bas. En effet, ils avaient assez d'imagination pour sentir le beau partout où il se trouve, et pour l'admirer; mais ils n'en av,'\ient point assez pour se laisser emporter par elle, jusqu'au point de perdre de vue le vrai et le bien, dont le beau ne doit jamais être séparé. Ils avaient assez de cœur pour être accessibles à tous les sentiments nobles et généreux, mais au-dessus de rimai2;'ination et du cœur planaient chez eux une intelligence large et élevée et une volonté tellement affermie dans le bien, que rien ne semblait pouvoir Tébranler. Toutes les facultés de leur âme étaient à leur place ; et c'est dans cette subordination et dans cette hiérarchie, que consiste à proprement parler la perfection de l'homme sur la terre.
A Malestroit, je m'étais l'ait des amis, non pas seulement parmi les vivants, mais encore parmi les morts, ou plutôt ])armi des hommes immortels dont la pensée est toujours vivante, et dont le génie laisse après eux sur la terre une longue trace de lumière. Entre ces d(Mni-dieux de l'humanitc', celui avec lequel je me liai plus intimement (;t à qui je dois davantage, c'est saint Thomas d'A(|uin nommé à juste titre Vange de l'école, l'intelligence la plus élevée peutêtre, et la plus étendue qui soit jamais sortie des mains de Dieu. Je comprends les paroles du papt^ qui répondait à ceux qui lui demandaient où sont les miracles de saint Thomas : « (Chacune de ses ])arole3 est un miracle. » Je comprends le resjK'ct de l'Eglise pour ce grand iiomme, et le culte qu'elle rend à ses
1. Olt-ron, né à H(''d«'e (Illc-et-Vilain(^), mort vicaire général de NorllKiniplun (Ant^lcIiMrei.
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ouvrages, en plaçant dans ses assemblées celui qui les résume tous à côté de la Bible. Car si la Bible a besoin d'être interprétée par la tradition, et si celle-ci doit être considérée relativement à celle-là comme un corps qui la revêt et la rend sensible, n'estce pas à bon droit qu'on place à côté de la Sainte Écriture le livre qui est le résumé le plus complet et le plus exact de la tradition, et lanneau, sinon le plus brillant, du moins le plus solide de cette chaîne qui s'étend sans interruption depuis Adam jusqu'à nos jours ? La Somme de saint Thomas est le panorama le plus complet de l'intelligence humaine, à l'époque où ce grand homme a vécu. Et depuis, il faut bien avouer qu'à part les sciences naturelles dont l'essor a commencé vers lo seizième siècle, il n'a rien été fait d'aussi exact, d'aussi profond, d'aussi étendu dans les sciences spéculatives. C'est dans la théologie et la philosophie le plus magnifique ouvrage qui soit sorti de la main des hommes. Et dans un temps comme le nôtre, où les grandes questions de Dieu, de l'humanité, de l'Eglise, sont si peu étudiées, si peu connues, il serait facile de se donner l'apparence du génie, en s'illuminant des clartés qui forment autour du front de saint Thomas une si brillante auréole. Il serait facile de dire des choses qui paraîtraient nouvelles et qui exciteraientl'admiration, en donnant d'autres formes et une autre tournure aux pensées du docteur angélique. Jamais le clergé ne reprendra l'ascendant qu'il possédait autrefois, et qui lui est nécessaire pour accomplir sa mission, tant que la science ne refleurira pas en son intelligence et sur ses lèvres. Et dun autre côté, jamais la science ne lui rendra l'empire sur les âmes, tant qu'il la cherchera dans des abrégés inexacts ou incomplets pour le fond, fastidieux pour la forme, au lieu d'aller la puiser dans les sources antiques ou vénérables,
d'où elle coule commp une eau ]nir(' l't bicnraisante, ou au moins dans li'S réservoirs qui la cons(»rvent inaltérable. Et parmi ceux-ci, la Somme de saint Thomas estpeut-étrc le plus large et le plus ])rf»fond. La forme, je le sais, en est désagréablt' ; Técorci^ sous laquelle coule cette sève puissante et vigoureuse est dure et épaisse. Mais quand une fois on est parvenu, avec un peu de patience et d'efforts, jusqu'à la partie qui contient cette sève, on se sent bien récompensé de la peine qu'on s'est donnée. La lumière se fait, les propositions les ])lus obscures s'illuminent d'une clarté soudaine, les questions les plus abstruses se simplifient. Une fois qu'on a la clef qui ferme aux profanes toutes ces richesses, on peut fouiller à son aise dans ce trésor et s'enrichir de tous les objets précieux qu'il contient. J'ai connu saint Thomas à Malestroit, en prenant sa Somme pour guide et pour règle, dans l'ana- Ivse d'une question qu'on m'avait chargé de traiter; cette circonstance je la regarde aujourd'hui comme une des plus heureuses de ma vie, comme une de celles qui ont le plus influé sur le dévelo])j)ement de mon intelligence. A partir de ce jour, saint Thomas est devenu mon maître dans la science, mon père, mon guide et mon conseil. Le sentiment qui me portait vers lui était mêlé d'admiration et d'enthousiasme. Mon âme était tellement imprégnée de sa doctrine, tellement pleine de sa pensée et de son souvenir qu'elle continuait souvent dans les rêves de la nuit ce qu'elle avait commencé dans les veilles de la journée, et que plus d'une fois, son image vénér»''e est venue bénir et sanctifier mes songes. Et je j)uis encore, après tant d'années écoulées, rappeler sans effort dans ma mémoire les traits sous lesquels se présentait à mon esprit ee maître de mon intelligence.
Après saint Thomas, et dans un ordre bien diffé-
rent, les deux hommes qui ont exercé le plus d'influence sur mon esprit, sont le Dante et Shakespeare. Pendant mon séjour à la Chesnaie, j'avais comme entrevu ces deux astres qui brillent entre tous les astres du firmament de la poésie. Mais pour comprendre ces grandes âmes, pour contempler la lumière qui en rayonne^ comme d'un large foyer, il faut que l'atmosphère de notre vie soit pure et qu'aucun nuage ne s'interpose entre elle et nous; il faut, en un mot, que notre intelligence soit jusqu'à un certain point de niveau avec la leur. Mais pour atteindre ce résultat, il faut s'élever au-dessus des régions inférieures, s'arracher à ces soins et à ces préoccupations vulgaires qui arrêtent l'essor de la pensée et alourdissent ses ailes. Les œuvres des génies ressemblent beaucoup aux œuvres divines, soit dans le domaine de la nature, soit dans celui de la grâce. Pour contempler les unes et les autres, il faut se rapprocher de Dieu, soit par Tillumination de l'intelligence, soit par la pureté du cœur. Or, sous ce double rapport,jen'avaisjamais été dans des conditions meilleures, pour sentir et admirer soit les grandes sciences de la nature, soit les merveilles de la grâce, soit les chefs-d'œuvre du génie. J'étais poète par le cœur : car j'avais dans l'âme ce qui est la source et le principe de la poésie. Je ne touchais pour ainsi dire à la terre que du bout des pieds ; toutes les facultés de mon âme vivaient dans une atmosphère toute céleste, toute de paix, de clarté et d'harmonie. Aussi bien des choses auxquelles je n'avais pas pris garde auparavant, m'apparaissaient sous un tout autre jour, tant il vrai que l'homme porte en soi-même la vraie mesure des choses, et que c'est lui, pour ainsi dire, qui broie les couleurs dont elles se revêtent à ses yeux.
Toujours occupé de pensées sérieuses et de hautes
contemplations, nequittantle domaine de lathéologie que pour entrer dans celui de la philosophie, j'étais mervciliousementpréparé à comprendre deux hommes dont l'un, If Dante, peut être considéré comme le poète de la théologie, tandis que l'autre réunit dans un degré éminent la poésie la plus sublime à la philosophie la plus profonde. De tous les poètes, Dante est celui qui a le mieux connu Dieu, et qui est entré le plus avant dans les mystères de sa grâce ; et Shakespeare est celui qui connaît le mieux l'homme, et qui est descendu le plus bas dans cet abîme sans fond qu'on appelle le cœur humain. Dante peint et chante, dans ses hymnes célestes, toutes les miséricordes, mais aussi toutes les justices et toutes les colères de Dieu. Shakespeare décrit dans ses drames, avec le calme et le sang-froid d'un philosophe, toutes les faiblesses du co'ur de l'homme, et toutes les audaces de sa volonté, tous ses vices et toutes ses vertus. Il est également à l'aise, également maître de son sujet, soit qu'il descende dans les abîmes de la corruption la plus profonde, soit qu'il monte sur les sommets glorieux delà plus héroïque vertu. Dante a pe'int l'enfer, le purgatoire et le paradis, qui existent au delà de cette vie, et où nous trouvons la récompense de nos vertus ou la punition de nos fautes. L'enfer, le purgatoire et le paradis de Shakespeare sont sur cette terre. Ils sont dans l'âme de l'homme coupable que déchire le remords, ou dans le C(eur de l'homme de bicMi, que rend heureux dès ici-bas le témoignage de sa propre conscience. Les drames de Shakespeare bien étudiés donnent de vives lumières pour connaître le cœur humain, le ressort (jui eu fait mouvoir les passions. Il a peint dans ses tableaux toutes les nuances de sentiments depuis la chaste ignorance d'Ophélie jusqu'à la scélératesse de lady Macbeth. Ses por-
A HIALESTROIT 123
traits de femmes forment peut-être la galerie la plus curieuse et la plus complète qui existe. Dante est idéaliste, Shakespeare est réaliste, et sa réalité est presque toujours triste ou affligeante. Il ne cherche point à représenter les choses plus belles qu'elles ne sont ou les hommes meilleurs qu'ils ne paraissent, mais, prenant la nature sur le fait, il la reproduit telle qu'il la trouve, sans s'inquiéter de l'effet qu'il va produire, persuadé que la vérité est une des conditions les plus essentielles de l'art ; et que l'idéal dans la poésie consiste, nonà changer les traits des événements ou des personnes, mais à en agrandir les proportions, afin que vus à distance, ils puissent encore être reconnus et frapper les regards. Dans ses drames, la vertu n'est pas toujours triomphante, il s'en faut. Mais triomphe-t-elle toujours dans la réalité? Et la moralité de l'art ou de la poésie exige-t-elle que le poète nous représente les choses telles qu'elles devraient être ? Je n'oserais l'affirmer, surtout en me rappelant les impressions que produisait en moi la lecture des drames de Shakespeare. Peut-on accuser le poète de manquer le but moral qu'il doit se proposer dans ses œuvres, lorsque après les avoir lues l'âme, fatiguée et comme brisée du spectacle de tant de misères, ne regarde plus qu'avec un sentiment de compassion et de dégoût ce monde qui leur a servi de théâtre ; lorsque ne trouvant pas sur cette terre, inondée du déluge de tant de passions et de crimes, un seul endroit où elle puisse se poser, elle est comme contrainte de prendre son vol vers le ciel, et porter de ce côté, tous ses désirs et toutes ses espérances ?
L'art est immoral quand il fait aimer le vice, et dégoûte de la vertu, il manque d'idéalité, lorsqu'il présente la réalité sous des traits séduisants qui vous attachent à elle, au lieu de vous en détacher,
en portant plus haut vos pensées; lorsque, au lieu d'arracher notre âme de ce monde de douleur et d'illusions, il l'y retient au contraire par l'attrait du bonheur qu'il promet. Or, ce n'est point là assurément l'impression (jue produit la lecture du poète anglais. Et s'il est quelquefois immoral dans les détails, et dans la peinture trop fidèle des caractères, il ne l'est jamais dans le but et dans l'ensemble. A part son Falstaff, personnage bouffon, caricature d'un type assez commun chez les Anglais à l'époque de leur guerre contre la France, les hommes vicieux et criminels ne sont jamais aimables dans les drames de Shakespeare. On ne peut ni les estimer, ni les admirer, ni les aimer. Et il y a sous ce rapport une différence considérable entre le poète anglais et Goethe, poète réaliste s'il en fut jamais, poète immoral parce qu'il vous attache à la réalité, vous retient sur la terre, et vous fait oublier, qu'il y a au delà de ce monde et de cette vie un but plus élevé vers lequel nous devons tendre.
Je lisais le Dante avec M. de Hercé; mais pour Shakespeare, je le lisais seul et ne m'adressais à lui que lorsque j'étais embarrassé par quelques difficultés, comme il s'en rencontre si souvent dans cet auteur. Je n'aurais pu consentir à lire avec lui les drames de cet auteur, pour lequel j'avais conçu un enthousiasme qui allait presque jusqu'au fanatisme. Je n'aurais point trouvé en lui d'écho à mon admiration. Car quoiqu'il sentît les beautés de Shakespeare, le genre de ce poète était trop lUoigné du type grec, pour ne pas choquer bien souvent son goût délicat et trop exclusif. Je ne lisais jamais Dante ni Shakespeare sans avoir la plume à la main, afin de copier dans mon cahier de notes les ])assages qui m'avaient frappé davantage. Et je pourrais encore aujourd'hui en revoyant mes notes, relire ces deux poètes et re-
nouveler en moi les impressions que produisit leur première lecture. Bien souvent aussi j'apprenais par cœur les plus beaux passages, et les récitais dans mes moments de loisir, afin de rafraîchir mon imagination et de l'embaumer du parfum de cette belle et riche poésie. J'avais même composé une mélodie pour les strophes du Dante, afin de pouvoir les chanter dans mes promenades solitaires.
Si j'avais trouvé en allemand un auteur qui m'eût inspiré autant d'enthousiasme que le Dante et Shakespeare, j'aurais étudié cette langue avec plus d'ardeur. Mais ni Goethe, ni Schiller n'avaient pu partager l'admiration que ces deux poètes m'avaient inspirée. Et je ne travaillais à l'allemand que parce que ce travail m'avait été imposé, et que je savais d'ailleurs combien pourrait m'être utile, dans la suite, une langue qui semble avoir remplacé le latin, et être devenue comme le dépôt de toutes les sources, soit de l'histoire, soit de la philosophie.
Non seulement on ne nous interdisait pas la lecture des journaux, mais chacun de nous devait y consacrer trois quarts d'heure par jour, et prendre comme pour toutes les autres lectures, des notes ou faire des analyses. Si cette lecture ne nous avait pas été imposée, beaucoup parmi nous l'auraient omise, regardant comme perdu le temps qu'ils ôtaient à l'étude des Pères ou de la philosophie.
Nous recevions à Malestroit, outre un journal quotidien, quatre journaux périodiques : le Mémorial catholique, le Correspondant, VAmi de la religion et le Globe. Le premier avait pour principaux rédacteurs MM. de Lamennais, Gerbet, de Salinis et O'Mahoni. C'était en quelque sorte notre journal officiel, car il était l'organe des doctrines à la défense desquelles nous avions consacré notre vie. Le second avait été fondé pendant mon séjour à Malestroit, par
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des jeunes gens plein de talent et de dévouement, et qui partageaient nos idées en beaucoup de choses, mais qui mettaient à les défendre plus de mesure et de prudence. Tous, quoique jeunes, avaient vécu et vivaient encore au milieu du monde, ce qui leur donnait une connaissance plus exacte des hommes et des choses et un esprit plus })ratique. Ils nous avaient demandé notre concours, et M. Rohrbacher l'avait prorais d'autaat plus volontiers qu'avec le produit des articles que nous pourrions faire, il comptait acheter quelques livres qui nous étaient nécessaires et que nous ne pouvions sans cela nous procurer. On me chargea de rendre compte pour ce journal de plusieurs ouvrages, et mes travaux procurèrent à notre bibliothèque la collection des auteurs grecs que M. Rohrbacher désirait depuis longtemps. J'avais fait ma première épreuve àlaChesnaie dans leil/e'mo/'/rt/ catholique, pour lequel j'avais composé un article sur un livre de M. Vuarin, curé de Genève, relativement aux mariages mixtes', si toutefois je puis regarder comme à moi un travail qu'on m'avait fait recommencer cinq ou six fois, et où l'on avait ajouté et retranché beaucoup de choses 2. A Malestroit j'étais plus libre, grâce à l'abbé Rohrbacher qui attachait moins d'im-
1. Seconda letlre à MM. les ecclésiasliques du canton de Gtnèue, \\nr l'Éclair eiir du Jura (1S2S). I/auleur do celte brochure, l'abbé Vuarin, ami de Jcjseph de Maislre et de Lamennais, y discutait la question de la sécularisalion du iiiariaire. Cf. Mahtin et Fleumy, llisloire de M. Vuarin el du rclahlissement du ralholicisnie à Genève, 18G1, 2 vol. in-S.
2. Hohrbacher (''crivait A (Jerbet (7 mars 188(t) : <• Je crois devoir vous dire que votre iniprobalion si laconique de larticlc de M. Jourdain a répandu le décourai?ement parmi nos jeiinoa frères. Si on leur renvoyait leurs articles en indiquant pourquoi telle ou t<;lle pallie n'est pas bien, ils travailleraient avec qucl- «|ue espoir; mais (luand, au lieu de cela, il ne leur vient qu'un mot bref qui ne leur appn-nd qu'une cbose, c'est qu'ils n'ont pas réussi, ils perdent tout courage. \ dilà ce que je leur ai entendu dire. » (Laviillr, op. fit., t. I, p. 167, note.)
portance à la forme que M. de Lamennais et qui avait d'ailleurs un respect scrupuleux pour l'invidualité de chacun. Mais celui-ci ayant appris que j'avais envoyé plusieurs articles au Correspondant, lit des reproches àFabbé Rohrbacher de ne l'avoir pas averti et me fît défendre d'adresser aucun travail, soit à ce journal, soit à d'autres, avant qu'ils eussent été lus et corrigés par lui. Cette défense me surprit, et je n'envoyai plus aucun article à Paris.
Cependant on nous expliqua le but de la société religieuse que M. de Lamennais voulait fonder, et les dispositions qu'il demandait de ceux qui voulaient s'associer à son œuvre. Il avait été frappé avec raison de l'absence des ordres reliçrieux dans un pays et dans un siècle qui semblaient en avoir besoin plus que tous les autres. Il attribuait à cette cause l'impuissance du clergé, l'inutilité de ses efforts pour entretenir parmi les populations un reste de foi prête à s'éteindre. Le clergé séculier, abandonné à lui-même et privé du concours des ordres religieux, lui semblait unearméeprivéc de son avantgarde et exposée aux attaques de l'ennemi. Son âme, qui voyait de si haut et de si loin les choses, et qui d'ailleurs était dévorée alors d'un saint zèle pour la gloire de Dieu et de l'Eglise, songeait à combler cette lacune.
Mais ici deux partis se présentaient à son esprit, ayant chacun ses avantages et ses inconvénients. Fallait-il choisir parmi les ordres religieux déjà existants, celui dont l'esprit et le but semblaient le mieux répondre aux besoins de notre époque, en se contentant d'en rajeunir la forme, pour mieux
l'approprier aux circonstances, sans toucherau fond, de peur d'en faire évanouir Tesprit ? ou bien fallaitil regarder comme usées par le temps et le travail et réduites à l'impuissance, ces associations qui avaient depuis tant de siècles prêté à l'Eglise un si généreux concours, et demandera des sociétés nouvelles les secours que celles-là ne pouvaient fournir? L'esprit était arrêté des deux côtés par des raisons puissantes. Car un homme sincèrement chrétien, qui sait combien est puissant et fécond l'esprit qui anime l'Eglise, et comment Dieu peut susciter des enfants d'Abraham du fond même le plus dur et le stérile, hésite à condamner ainsi des institutions qu'il a en quelque sorte fondées lui-même, qu'il a longtemps soutenues et animées de sa grâce. Il craint de faire injure à Dieu et de Taccuser d'impuissance en doutant ainsi de la durée et de la solidité de ses œuvres. Mais d'un autre côté les faits sont là, parlant plus haut que tous les arguments et nous apprenant par une triste expérience la caducité de certains ordres autrefois florissants. En considérant les résultats, on peut se croire en droit d'accuser d'impuissance ceux qui ont été fondés dans des circonstances et des temps différents de ceux où nous vivons et qui semblent ne point avoir les qualités qui répondent à des besoins pour lesquels ils n'ont point été faits. Et comme d'ailleurs l'esprit de Dieu n'a jamais cessé aux diverses époques de l'histoire de susciter des hommes et des associations capables de comprendre toutes les nécessités de leur temps et de parer à tous les dangers, il semble ({ue ce soit bien j)lutôt l'accuser d'impuissance, de borner ainsi aux siècles qui ne sont plus la vigueur de sa grâce et de penser qu'il ne peut ou ne veut plus faire aujourd'hui ce qu'il n'a jamais manqué de faire jusqu'ici. Ajoutez à cela que les
ordres religieux les plus opposés en apparence, soit par les constitutions qui les régissent, soit par le but qu'ils se proposent, se rapprochent par le fond et la substance de leurs règles, dont les points principaux sont communs à la plupart des sociétés religieuses, et ont été établis par les patriarches mêmes de la vie monastique. Enfin les vœux, qui forment l'essence même de la vie religieuse, sont les mêmes partout et danstous les temps, et les obligations auxquelles on s'engage en l'embrassant, ont toujours été et seront toujours de tendre vers la perfection évangélique et de renouveler la ferveur des chrétiens des premiers siècles.
^lais ici une difficulté grave se présente. Il n'en est pas des œuvres de Dieu comme de celles de l'homme, pour lesquelles la science et le génie suffisent. Depuis que Dieu s'est plu à confondre la sagesse humaine, en sauvant le monde par la folie de la croix, il tient bien peu de compte de toutes ces qualités brillantes qui semblent assurer le succès des entreprises ordinaires, et sans lesquelles nul homme n'oserait concevoir quelque grand projet. 11 semble même que, dans les intérêts de sa gloire dont il est si jaloux, il craigne de la diminuer, en employant, pour accomplir ses œuvres, des hommes qui pourraient en paraître les auteurs, lorsqu'ils ne sont que des instruments. En effet, depuis les apôtres, je ne remarque parmi les hommes de Dieu que bien peu de ces grands personnages, à qui le monde eût volontiers confié ses destinées. La plupart lui eussent paru d'assez pauvres gens, et il en est plusieurs qu'il n'eût pas manqué d'accuser de folie, et ce sont ordinairement les plus remarquables. La sainteté, voilà le génie dans les œuvres divines ; voilà ce qui fait les grands hommes du bon Dieu et de son Église. On peut ne savoir ni lire, ni
écrire, ni faire un beau discours; on peut n'avoir ni fortune, ni santé, ni puissance, ni réputation, ni crédit, et devenir un g-rand homme aux yeux de Dieu et de l'Eglise, et faire de grandes choses, et fonder des œuvres merveilleuses, des sociétés plus glorieuses et plus durables que les royaumes les plus puissants. Qu'était François le séraphique aux yeux du monde, sinon un pauvre fou que tous les habiles du siècle méprisaient ? et l'œuvre de ce fou dure encore. Et ce fou, dans sa folie sublime, a peutêtre entrevu le problème capital des sociétés modernes et préparé la seule solution possible aux ({uestions formidables qui agitent le monde sous nos yeux. Qu'était Ignace de Loyola, sinon un pauvre gentilhomme ignorant, qui à trente ans allait à l'école et faisait courir après lui, comme après un fou tous les petits enfants? Et pourtant l'Europe entière, avec ses gouvernements, avec sa diplomatie, avec ses ministres, avec ses trésors, avec ses législateurs, sa police et ses armées, s'acharne vainement contre l'œuvre de cet ignorant, qui semble braver tous les efforts et tous les coups. Qu'avaient donc ces hommes pour bâtir des édifices si solides avec si peu de ressources ? Ils avaient la sainteté, qu'aucune qualité ne peut remplacer et qui peut remplacer toutes les autres : la sainteté, qui est à la vertu ce que le génie est au talent, et qui fait ce que le génie ne pourrait jamais faire. Or M. de Lamennais avait cru que, pour fonder une œuvre durable et prendre place dans l'histoire à côté des Benoit, des Bernard, des François, des Dominique, des Ignace, il suffît d'une vaste intelligence et d'une volonté énergique. 11 comptait trop sur lui-même, sur son génie, sur sa réputation, sur sa gloire, sur les moyens d'influence (jue lui donnaient toutes ces choses. Il ne se considérait ]»as
assez comme un pur instrument entre les mains de Dieu, et semblait attacher bien plus d'importance, pour le succès de son œuvre, aux merveilleuses ressources de son intelligence qu'à une humble et naïve confiance au secours den haut. Il était pieux : mais la piété qui suffît pour se conduire et se sanctifier soi-même, ne suffit pas toujours pour diriger et sauver les autres. Et ce qu'il y avait de plus fâcheux peut-être encore, c'est que les hommes qui s'étaient associés à son œuvre avaient été attirés moins par sa sainteté que par son génie, et semblaient, comme lui, compter principalement sur la science et le talent, jjour produire les grands effets ([u'ils avaient en vue. Le maître avait comme donné le branle sous ce rapport : tous, et le chef et les disciples, avaient pris trop peu de soin d'intéresser Dieu à leurs œuvres, car Dieu ne se mêle d'une entreprise que lorsque l'homme s'efface et la lui abandonne entièrement.
M. de Lamennais voulait fonder une institution qui pût remplacer celle des .Jésuites, dont il regardait le temps comme passé sans retour K Un jugement aussi absolu était déjà bien téméraire de la part d'un homme qui ne savait pas encore si Dieu bénirait son œuvre. ^lais il y avait plus que de l'imprudence à proclamer ce jugement, dans des circonstances où l'on pouvait soupçonner la pureté de ses motifs et
1. Il écrivait en 1829: « Ce ri"e>t ici ni le lieu, ni le moment de juger la Compagnie de Jésus et de chercher, entre les calomnies de la haine et les panégyriques de l'enthousiasme, la vérité rigoureuse et pure. Rien de plus absurde, de plus inique, de plus révoltant, que la plupart des accusations dont elle a été l'objet. On ne trouverait nulle part de société dont les membres aient plus de droit à l'admiration par leur zèle et au respect par leurs vertus. Après cela, que leur institut, si saint en lui-même, soit exempt aujourd'hui d'inconvénients, même graves: qu'il soit suffisamment appro])rié à l'état actuel des esprits, aux besoins présents du monde, nous ne le pensons pas.>' [Des Progrès de la Révolution, t. IX de l'édit. de 18:^6, p. 118.)
Taccuser de jalousie pour un onlre dont il se posait comme le rival. La congrégation ([u'il voulait fonder devait avoir le même but et embrasser les mêmes œuvres que celle des Jésuites. L'enseignement à tous les degrés, soit dans les séminaires, soit dans les chaires, soit dans les journaux ou les livres ; toutes les fonctions des ministres ecclésiastiques, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevées, les missions, rien de tout cela ne devait rester étranger à cette œuvre conçue dans les proportions les plus grandioses. Outre les trois vœux qui sont communs à tous les ordres, et sans lesquels l'homme ne saurait être arraché entièrement à soi-même pour devenir uni(|uement Thomme de Dieu et de l'Eglise, M. de Lamennais demandait encore a ses disciples l'engagement de prendre toujours pour règle de ses pensées et de ses engagements la doctrine du sens commun, et celle que les papes ont toujours tenue sur les prérogatives du Saint-Siège '.
Quant à cette dernière, même en supposant qu'elle ne déj)asse pas les limites d'une opinion plus probable, on conçoit qu'elle puisse être l'objet d'un vœu spécial qui attache l'homme par des liens plus étroits au centre de l'unité catlioli([ue; car, selon cette belle parole de saint François de Sales : « Le pape et l'Eglise, c'est tout un », et s'engager envers l'un, c'est honorer l'autre. Mais il n'en est pas de même pour luie oi»inion particulière, sur laquelle l'Eglise ne s'est jamais prononcée, et que chacun est libre d'admettre ou de rejeter. S'engager par \\\\ vœu de reli-
1. " Les doctrines romaines sont la règle invariable de l'ordre cl lie ses membres en tout ce tnii lient ^ la rclii,Mon. Leur premier devoir est do ne jamais s'en <''<arler sur aucun point ni sous aucun prétexte. L'ordre n'exige rien d'i'ux plus expressément, » [Conslitutions et Itùgles des religieux de Saint-Pierre, Laveilli:. op. cit., t. 1,448.)
gion à soutenir Topinion d'un homme, quelque recommandable d'ailleurs que soit celui-ci, c'est confondre en quelque manière le dogme et la philosophie, donner à un système la valeur d'une vérité absolue, se faire en quelque sorte l'esclave de cet homme, et lui transmettre par une sorte d'idolâtrie les droits de l'Eglise et de Dieu lui-même ; c'est s'exposer à placer l'erreur sous la sauvegarde de la religion, en la consacrant par un vœu. Car, cette opinion, qui m'en garantit la vérité ? Et si cette vérité n'a pas pour mon esprit tous les caractères d'une certitude, ou au moins d'une forte probabilité surnaturelle, comment puis-je m'engager à la croire et à la persuader aux autres ? Aujourd'hui que je considère les choses à une distance qui laisse plus de calme et de liberté à mon esprit, je n'hésite pas à condamner, comme injurieuse à Dieu et à l'Eglise, cette prétention de placer ses opinions personnelles sur le même plan que les doctrines définies par l'Église, ou approuvées par elle d'une manière plus ou moins explicite. Et je suis persuadé que c'est là une des choses qui ont le plus provoqué la jalousie de Dieu, qui ne veut céder sa gloire à personne et qui, parmi tous les privilèges de son être infini, tient surtout à sa souveraine infaillibilité.
Comme le but de M. de Lamennais, dans la société qu'il voulait fonder, était de recruter pour le Saint- Siège une milice courageuse et dévouée, il devait penser à la placer sous la sauvegarde et l'invocation de saint Pierre qui l'avait occupé le premier. C'était donc lui qui devait donner son nom à notre congrégation naissante, et la solennité de la chaire de Saint- Pierre à Rome en devait être la fête patronale. Ce fut en ce jour que je fus admis avec plusieurs autres au nombre des novices. La cérémonie qui accompagnait cette admission était simple, trop simple peut-
être. Car j'ai toujours été persuadé que si lo dogme parle surtout à l'iutellicrence ot la morale au cœur, le culte doit s'adresser à l'imas^ination, afin que de cette manière toutes les facultés de l'âme soicMit rapportées à Dieu qui les a toutes créées. Je pris sincèrement et de bon cœur les engagements provisoires imposés aux novices. J'étais vivement pénétré de l'importance de la démarche que je faisais ; et si je n'en apercevais pas toutes les conséquences, je la regardais du moins comme un engagement à vivre dans une union plus intime avec Dieu.