‹ Souvenirs de jeunesse, 1828-1835Chapitre 9 sur 41 · La Société des l'rôlresdc Saint-Méen · texte numérisé non relu

La Société des l'rôlresdc Saint-Méen

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éminemment pratique et peu porté vers la spéculation, il ne négligeait pas néanmoins la lecture des ouvrages importants qui paraissaient à cette époque. Au reste, cet homme connaissait parfaitement le prix du temps et l'employait toujours utilement; sans jamais ni se presser ni s'arrêter, il a fait beaucoup de choses et laissera après sa mort un nom béni et vénéré dans toute la Bretagne.

Parmi ceux qui vivaient avec moi sous la direction de l'abbé Féli, Eugène Bore est celui avec lequel je me liai le plus intimement K Nous avions beaucoup de goûts communs, surtout une grande passion pour l'étude et un désir sincère de profiter des avantages que nous offrait une aussi glorieuse hospitalité. Nous travaillions plus que les autres, quoique chacun de nous eût des aptitudes différentes. L'étude des langues lui prenait la plus grande partie de son temps. Cette étude avait aussi de l'attrait pour moi, mais comme accessoire, tandis que pour lui c'était la chose capitale. D'ailleurs le sens philosophique lui manquait complètement, tandis qu'il était déjà la qualité distinctive de mon intelligence. Eugène était un philologue, j'avais le désir et l'espoir de devenir philosophe. Eugène avait été devancé à la Chesnaie par la réputation que lui avait donnée le grand prix de philosophie obtenu au concours général de l'année 1828. Son exemple prouve quel cas il faut faire de ces jugements et de ces couronnes, qui semblent

1. Eugène Bore, né à Angers, le 15 août 1809, étudia particulièrement les idiomes de l'Extrême-Orient, surtout l'arabe, l'arménien et le persan ; il fut chargé de missions scientifiques en Orient (18.S7); revenu en 1848, élu membre correspondant de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, il se fit prêtre en 1850, retourna dans les missions du Levant, et mourut, en 1877, supérieur général des Prêtres de la Mission. Cf. Eugène Bore, notice biographique, suivie d'extraits de son journal et de sa correspondance (1879).

prédestiner un jeune homme à toutes les gloires de ce monde. Il avait eu le j>remi(;r prix de philosophie, et la philosophie était précisément de toutes les branches des connaissances humaines ceUc pour laipiellc il avait le moins de dispositions. M. de Lamennais le plaisantait souvent sur cet heureux caprice de la fortune ; et lui-même avait assez de bon sens et de modestie, pour reconnaître Terreur de ses, juges.

Ce qui distinp^uait Eugène, c'était une grande simplicité d'esprit et de manières, et une candeur enfantine qui pr(''venait en sa faveur à la première vue. Je n'ai jamais connu personne qui avec un mérite mieux reconnu, eût moins de prétentions que lui, et cherchât moins à paraître. Aussi était-il difficile que ses qualités ou ses talents lui fissent des envieux; car il paraissait en être lui-même plus embarrassé ((ue les autres, et sembler les regarder comm(! quelque chose qu'il avait pres(|ue besoin de se faire pardonner.

Loin de se poser devant les ;iutres comme un liomme qui leur fût supérieur, il semblait d'autant plus oublier son mérite (|ue les autres paraissaient s'en souvenir davantage. Une seule passion, celle de l'i'tude, lui tenait lieu de toutes les autres. Son bonheur c'était de lire quelque auteur grecou latin. Ses amis, c'étaient ceux (pii le pouvaient aider dans cette étude ou la partage»' avec lui ; et s'il avait été accessible à la haine, ses ennemis auraient été les hommes importuns et frivoles (pii l'auraient d'orange dans ses travaux en lui prenant le seul bien au(puîl il attachait (juehjue importance, le tenqis. Quolipi'il fût naturellement calme et modéré, la contradiction l'irritait facilement, et l'émotion intérieure de son Ame se trahissait dans ces circonstances par la rougeur de son front, l'altération de sa voix et l'embarras de ses paroles.

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Des goûts communs et surtout des idées communes nous avaient liés intimement à la Cliesnaie. Et de tous ceux qui y étaient avec moi, c'était celui vers lequel je me sentais le plus d'attrait. J'aimais sa simplicité, sa candeur, sa bonhomie, la naïveté franche de son rire, la limpidité de son regard. Il m'aimait comme il savait et pouvait aimer. Son affection n'était ni de l'intimité, ni de la confiance, ni de la tendresse, mais une certaine inclination qui lui faisait préférer ma société à celle des autres, parce que j'étais celui avec lequel il pouvait le mieux causer et rire. De son côté, c'était une liaison d'esprit, c'était du mien un vrai besoin du cœur.

La lecture commune de jNIilton, du Dante et de Schk'gel nous avait rapprochés. Dans ces lectures présidées par M. FiUi, et qui avaient autant pour but de former notre prononciation et notre goût que de nous apprendre les langues étrangères, nous suivions ordinairement, Eugène et moi, sur le même livre; et c'était pour nous, plus peut-être que pour tous les autres, une occupation sérieuse et importante.

Par une contradiction singulière, Eugène qui était de nous tous le plus froid, le plus calme, le plus difficile à entraîner au delà des justes limites, soit dans le domaine de l'intelligence, soit dans celui du cœur, est celui de nous qui a suivi et le plus loin et le plus longtemps M. de Lamennais, dans les écarts de son esprit •.Mais depuis ce temps, la grâce a opéré dans l'âme d'Eugène de grandes choses, elle a considérablement modiiié son caractère : elle a comblé

1. Il écrivait à Lamennais, 20 janvier 183ô : « Si quelques amis vous ont aliandonné, ne croyez pas cependant que le noniijre de ceux qui vous portent une affection sincère ou un profcmd intérêt ait diminué. Il me semble, au contraire, qu'il augmente tous les jours. » (Cité par Roussf.l, Lamennais inlimn craprcs une correspondance inédite, p. .S2!).)

bien des lacunes, suppléé bien des défauts. Et dans un temps comme le nôtre, où tant d'hommes sont disposés à s'exagérer leur mérite, on ne jx'ut s'ompècher d'admirer un homme qui, avec un peu d'ambition, aurait pu se faire une position très belle selon le monde et qui n'a cherché à tirer parti que pour Dieu et ri']glise des avantages que son mi'rite lui avait procurés, La gloire, ce hochet qui fait frémir d'espérance le cœur toujours enfant des hommes du siècle, a brillé de bonne heure à ses yeux, et il a su lui préférer des biens moins éclatants aux yeux du monde, mais plus solides aux yeux de Dieu : il a choisi la meilleure part, elle ne lui sera point enlevée.

Il est dificile de trouver une opposition plus complète que celle qui existe entre Eugène Bore et Léon son frère'. Cette opposition est telle qu'on pourrait en beaucoup de choses conclure de l'un à l'autre par la voie des contraires. Je ne sais s'il existe une nature plus riche, plus belle, plus heureusement douée que celle de Léon.

Un esprit élevé, capable de goûter et de comprendre les grandes choses ; un cœur excellent, dévoué, généreux et fidèle dans ses alîections, accessible à tous les sentiments nobles, à toutes les émotions pures ; une imagination fraîche, gracieuse, et colorée; une Ame ardente, sensible, naturellement amie du vrai,

1. Léon Dore'' ne fil (|uc Iraverspi- la (Ihcsnaie ol Maleslroit; l'Allfimagne l'atlira. Il passa de loti^'s mois à Munich avec C.iiailes Saintc-i-'oi cl C.azalés, étudiant les jdiilosophes, érrivaiil MuMiic dans les journaux po!iU(|ucs des arlicles en allemand ; en IHU'A, il s'y maria avec la sœur d'un professeur de droit à riJniversité, Krnest de Moy, anrien correspondani du Mi'-morial cnlholiqne et de l'Avenir. Il devint inspi'ciciir irénérai <le l'Université.

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du beau et du bien; un caractère facile, liant, expansif ; de belles manières ; une figure noble et agréable lin regard plein de feu et de puissance, tel était Léon, et tel il est encore au milieu des ruines que le malheur et le découragement ont faites en sa vie.

Pendant son séjour à la Chesnaie, Léon n'eut qu'une seule occupation, à laquelle suffisaient à peine les heures de sa journée : aimer, admirer M. de Lamennais, s'enivrer de sa parole, adorer son regard; se laisser bercer comme un enfant sur cette âme profonde, mais agitée comme un abîme ; placer son âme sous cet astre dévorant, afin d'en recevoir tous les rayons, et fondre comme la cire sous cette lumière ardente, c'était là pour Léon le travail de toutes les heures. Son séjour à la Chesnaie a été un long sommeil magnétique pendant lequel son esprit, au lieu de se former par l'étude une individualité puiifsante, a reflété avec une fidélité servile toutes les pensées, toutes les impressions de son maître.

Il était plus nécessaire encore à M. de Lamennais que celui-ci ne lui était nécessaire, car il fallait à ce Dieu des victimes qui s'offrissent en holocauste sur ses autels, et qui, reconnaissant son souverain domaine sur elles, lui sacrifiassent leur individualité et consentissent à n'être que des copies de la sienne. Il se nourrissait avec une sorte de sensualité des hommages et de l'affection de ces jeunes âmes qui se laissaient absorber par lui et qui lui renvoyaient ses propres traits. Puis, quand il les avait épuisées, il les rejetait avec un affreux dédain et semblait vouloir se venger sur elles des illusions dont elles avaient été pour lui la source.

Ce revers de fortune ne se fit pas attendre longtemps pour Léon, et son cœur ne put résister à ce coup terrible. Il en fut atterré et brisé. Chassé de ce paradis de délices où il s'était tant de fois entretenu

familièrement avec Tliommo qu'il considérait presque comme un Dieu, il ne put jamais y rentrer et trouva toujours à la porte un chérubin avec une ('pôe llambityante. Je fus, à cette époque, le confident des tristesses et des amertumes de son âme, car le malheur l'avait rapproché de moi, et il savait d'ailleurs JTisqu'à quel point je pouvais comprendre ce ^•enI•e do douleurs. Sa confiance ranima le feu de notre affection et prépara cette intimité qui devait plus tard modifier ma vie tout entière, en me transplantant en d'autres pays et me soumettant à de nouvelles habitudes. J'étais mieux placé que son frère pour recevoir ces confidences. Eugène ne les aurait pas comprises, et il aurait trouvé également étranges, et le culte de Léon pour M. de Lamennais, et le désespoir que lui causait la rupture d'une intimité qui était devenue un besoin pour son esprit et pour son cœur. Comme le Samaritain de l'Evangile, je recueillis cette âme meurtrie et brisée, je pansai le mieux que je pus ses blessures, je la réchauffai dans la mienne, et si je ne pus rem))lacer pour lui la glorieuse affection qui lui avait été si injustement ravie, je pus du moins lui donner en retour de sa confiance, une amitié sincère, tendre, dévouée et qui ne s'est jamais démentie un seul instant.

Après lui, VAïe de Kertanguy d(>vint l'enfant (K; prédilection de l'abbé de Lamennais '.Il était le plus

1. Klic (le Koilaiigiiy, né en isil, ;m cliàleau tic ( ioaludjivel, près Saint-I'ol-de-l^éon ; élevé au séminaire de Sainte. \nned'Aurrty, il vint, nprès le départ des .fésuites (1.S2S), à la C.liesnaic. Secrélaire de Lamennais, dont il avait !ï'''ffné le cieur, lïlie de. K'eflani,'uy resia seul au|)rès de l'écrivain, (jue sa rupture avec ri!;,'lise séparait de ses amis. lOn is;ir),il épousa une niécc de Laniennai.s, cl il mourut en IfSKi, Agéile trenle-scplann.

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jeune de nous tous, mais il était peut-être le plus grave et le plus sérieux, car c'était un Breton de l'ancienne souche, et avec les apparences d'un caractère mou et d'une volonté faible, il avait la patience et la ténacité bretonnes. Il allait lentement, mais il marchait toujours et arrivait souvent au but plus vite que les autres, qui, plus prompts et plus vifs que lui, dépensaient toutes leurs forces dès les premiers pas.

Elie fut celui de nous tous qui suivit le plus exactement et le plus constamment la méthode que M. de Lamennais nous recommandait sans cesse, et qui consiste à ne jamais lire que la plume à la main et à ne jamais quitter un livre sans analyser ce qu'on a lu. Il regardait ce procédé comme le moyen le plus sur et le plus prompt de profiter de ce qu'on lit, d'acquérir les connaissances qui sont la base d'une instruction solide, et de former en soi le raisonnement, cette faculté si précieuse et si rare aujourd'hui, et dont l'absence se fait si malheureusement sentir dans tous les domaines de la vie. Deux choses font Técrivain, la pensée et l'expression, ou autrement le fond des idées, et la forme dont il les revêt. Or Tune et l'autre s'acquièrent par le travail et l'étude. Ce qui meuble l'esprit, ce qui l'enrichit, ce qui en développe la substance, c'est la lecture accompagnée de l'analyse. Et ce qui donne à ce fond une forme convenable, c'est la traduction des grands modèles de l'antiquité. Analyser et traduire, tout aux yeux de M. de Lamennais se réduit là pour celui qui aspire à la gloire de l'écrivain. Cette opinion, légitime d'ailleurs et si bien justifiée par l'expérience, était un corollaire de la doctrine de M. de Lamennais sur l'insuffisance de l'homme isolé, et sur la nécessité pour lui de recevoir des autres la nourriture de son intelligence. 11 regardait la tradition comme l'unique

moyen de développement pour Thomme, non seulement dans le domaine du vrai et du bien, mais encore dans celui du beau ; l'homme devait recevoir par elle non seulement le fond, mais encore la forme, et les grands écrivains de l'antiquité étaient à ses yeux les plus beaux anneaux de cette chaîne par laquelle le beau, dont Dieu est le principe, descend de sa source jusqu'à nous. Sa propre- expérience lui avait démontré l'eflicacité de ce procédé. Car c'était par la lecture et la traduction des anciens qu'il avait acquis cette perfection de style qui l'a placé au premier rang parmi les écrivains de la France. Cette méthode est pénible, ennuyeuse, je le sais mieux que personne, car elle me coûtait plus qu'à tout autre. Mais je la crois la meilleure ou plutôt la seule qu'on puisse employer quand on considère la profession de l'écrivain comme une profession sérieuse, importante et grave.

Élie en éprouva pour lui-même et en démontra aux autres la bonté par les avantages qu'il en retira en peu de temps, car il acquit bientôt une solidité de jugement, une étendue de connaissances, un aplomb de l'esprit, une suite dans les idées que nous no pouvions nous empêcher de reconnaître et d'admirer en lui. Il avait gagné par l'exercice une mervi'illeuse facilité à se rendre compte de tout ce qu'il entendait, ou lisait : de sorte qu'il n'y avait rien de perdu pour lui, et qu'il ne tombait pas une pensée des lèvres ou de la plume d'un homme qu'il ne se l'assimilât aussitôt par l'analyse. Il avait sous ce rapport un beau modèle dans la personne de l'abbé Gerbet (jui devait à l'analyse tout ce qu'il avait et tout ce qu'il donnait aux autres.

Élie, comme Eugène, est resté fidèle à son maître aussi longtemps qu'il a pu l'être sans blesser sa conscience. Il l'a suivi jusqu'aux portes de l'enfer;

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mais, arrivé là, il a reculé, et l'a laissé seul franchir la terrible limite. Il a dû lui en coûter beaucoup d'assister à la chute épouvantable de cet homme dont il était devenu plus que le disciple, car il avait épousé sa nièce et s'était ainsi lié à lui par la double parenté de l'esprit et du sang^

Cyprien Robert se distinguait ou plutôt se séparait de nous par son originalité et sa vie à part"-. Il semblait ne pas faire partie de cette petite famille si unie, si studieuse et si gaie, et n'être avec nous qu'en passant. Il vivait uniquement avec les livres et ne s'associait que par accès à nos récréations folles et enfantines. Il était beaucoup plus sérieux que les autres, et son àme mélancolique aimait le silence et la solitude. Ses études d'ailleurs n'avaient rien de commun avec les nôtres. Il aimait peu la philosophie, moins encore la théologie, et nos conférences, qui avaient ces deux sciences pour objet, ne l'intéressaient guère. Il regardait à peu près comme perdu le temps qu'elles lui prenaient et ne s'arrachait qu'avec peine à la lecture de ses vieux historiens qui étaient devenus pour lui comme des amis. Nos jeux et les éclats de notre gaieté lui paraissaient peu dignes de

1. Malgré son père, Élie de Kertanguy refusait de quitter la Chesnaie ; il écrivait de son maître : « Je suis trop heureux de lui être de quelque consolation. Je ne pense pas en tout comme lui; mais en tout je lestime, parce qu'en tout il cherche le bien... Il m'aime comme un fils. » (Cf. A. Layeille, Jean-Marie de Lamennais, t. II, p. Itjs.)

2. Cyprien Robert, né à Angers, le 1="" février 1807, eut le goût des voyages ; il visita le nord de 1 Europe et, plus tard, fut nommé professeur au Collège de France, où il enseignait la littérature et la langue slaves. Ses principaux ouvrages sont: Essai d'une philosophie de l'art (1836) ; les Slaves de Turquie {I8ii); le Monde slave, son passé, son étal présent et son avenir (18.51).

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