CHAPITRE IV
L'année 1830 s'écoulait ainsi, rapide et pleine, partagée entre la prière et l'étude, sans que jamais mon esprit ni mon cœur eussent franchi, dans leurs désirs et leurs espérances, les murs de notre pieux asile. Un seul lieu pouvait me promettre plus de paix et de bonheur ; et ce lieu n'était pas sur la terre. Mais^ tout à coup, le silence de notre retraite fut troublé par les derniers bruits de cet orage qui avait éclaté sur la France, brisé un trône et emporté trois g'énérations de rois. Cette tempête, préparée depuis longtemps, depuis longtemps prévue par ces intelligences délicates qui sentent les moindres variations de l'atmosphère morale où elles vivent, cette tempête qui avait bouleversé tant d'existences, exalté tant d'ambitions, trompetant d'espérances, et fait courirjusque dans les dernières veines du corps social comme un frisson de fièvre, n'avait point épargné notre petit cénacle. Plusieurs parmi nous sentirent profondément la commotion de cette étincelle électrique et furent diversement agités par ces secousses Anolentes et répétées. Je fus un des plus calmes et des
plus insensibles. J'avais vécu depuis un an dans des régions situées au-dessus des nuages et des tempêtes ; tout ce bruit se faisait au-dessous de moi, et mon âme en percevait à jteine les dernières ondulations.
Je n'oublierai jamais la manière solennelle dont ces événements nous furent annoncés. Les ordonnances qui servirent de prétexte à la révolution de 1830 nous avaient préparés à cette catastrophe, bien moins terrible en elle-même que dans ses résultats. L'absence des journaux pendant les trois jours que dura la lutte, nous annonçait que quelque chose d'important se passait dans la capitale. Et la Bretagne humiliée et accablée, comme toutes les autres provinces, sous le joug de Paris, par une centralisation aussi maladroite que pernicieuse, attendait dans l'angoisse et la stupéfaction l'issue qu'il plairait à la capitale de donner aux affaires. La volonté de Paris nous fut enfin connue : une malle-poste, surmontée d'un drapeau tricolore, apprit au souspréfet de Ploërmel que la révolution était accomplie dans Paris et que, sous peu de jours, le reste de la France connaîtrait le gouvernement qui devait nous régir.
Mais les lettres particulières, écrites au milieu même de la lutte et sous l'impression de la terreur ([u'elle devait produire, étaient arrivées en même temj)S que les journaux, et augmentaient encore les inquiétudes en exagérant les dangers et les malheurs. Une de ces lettres nous fut envoyée de Ploërmel par un ami dévoué à notre établissement. C'était un samedi. On nous invita d'une manière mystérieuse à nous rendre à la chapelle pour y recevoir des communications inqtortantes. Là, après une courte prière adressée à l'Esprit-Saint, l'abbé Uohrbacher monta sur la marche di? l'autel et nous lut avec une émotion
visible la lettre qu'il avait reçue. Cette lecture fut écoutée avec un religieux silence, que provoquait encore la sainteté du lieu où elle nous était faite. La douleur et les craintes de plusieurs d'entre nous se manifestèrent par des larmes et des sanglots. Ce n'était pas pour eux qu'ils s'inquiétaient, car nous avions tous appris à placer plus haut que cette terre nos espérances et nos désirs ; mais ils craignaient pour l'Eglise, cet unique objet de nos affections ; pour la prospérité de la religion, pour la gloire de la France, jetée inopinément sur une pente qui côtoyait un abîme. Ils craignaient pour cette auguste et vénérable famille qui reprenait encore une lois le chemin de l'exil; et dont les intentions avaient toujours été pures et irréprochables, malgré les fautes nombreuses et considérables de deux règnes, qui, avec un peu d'habileté, auraient pu être si glorieux pour la France. Cependant, à l'exemple de notre chef qui avait depuis longtemps rompu avec le parti monarchique, nous étions assez indifférents aux diverses formes de g'ouvernement ; et nous avions appris à séparer l'avenir de la religion et de TÉglise, du sort de la dynastie qui occupait le trône. Nous considérions les choses de plus haut, et notre horizon était plus étendu que celui des hommes qui considéraient les événements au point de vue de la politique humaine, au lieu d'y voir la manifestation des décrets de la Providence.
On nous disait, dans la lettre qui nous avait été lue, que Paris nageait dans le sang, que le roi et ses fidèles serviteurs avaient été égorgés, que des bandes de forcenés allaient se répandre de la capitale dans les provinces, afin d'y éveiller l'esprit de sédition et de révolte ; et que le signe de ralliement allait être comme aux jours de la première révolution: « Guerre aux églises et aux châteaux. »
Dans la crainte des événements qui pouvaient survenir, l'abbé Rohrbacher nous avait engagés à chercher dans les sacrements la force et le courage dont nous avions besoin. Car on nous annonçait que notre maison, signalée comme une réunion d'hommes hostiles à l'esprit de la Révolution, allait être envahie la nuit par une troupe d'hommes qui voulaient en finir avec les prêtres. Après nous avoir donné le temps de nous préparer, il revint donc à la chapelle afin d'entendre nos confessions. Et chacun de nous, accusant humblement ses fautes, alla demander le pardon de Dieu à celui qui tient sa place sur la terre. Cette confession, en raison des craintes qu'on nous avait inspirées, était comme celle d'un homme qui va paraître dans quelques instants devant le tribunal de Dieu ; avec cette différence qu'ici la violence de la maladie ou de la douleur n'obscurcissait pas notre intelligence et n'aiïaiblissait point Ténergie de notre volonté. Pour nous tenir prêts à tout événement, et pour nous donner le temps de nous déguiser et de prendre la fuite, si on essayait de venir nous attaquer pendant la nuit, il fut résolu que deux d'entre nous veilleraient chacun à son tour, et avertiraient les autres au moment du danger. Car notre maison était ouverte de tous les cotés, et l'on pouvait facilement s'y introduire par le jardin, qu'un fossé peu large et facile à franchir séparait de la route.
Comme je ne partageais point les inquiétudes de la plupart de mes confrères, je m'offris ])0ur veiller pendant la première moitié de la nuit. On me donna, pour me défondre en cas d'attaque, une faulx, dont j'étais bien résolu à ne point faire usage : non seulement parce que dans ces circonstances la défense est inutile et ne fait que rendre l'agression plus violente ; mais encore parce que l'idée du martyre sou-
riait à ma ferveur. Après avoir veillé une heure, je me couchai sur mon lit et m'endormis profondément, bien assuré qu'aucun ennemi ne viendrait troubler mon sommeil. En effet la nuit se passa calme, paisible comme les autres; et tous se réveillèrent le matin presque surpris de trouver encore leur tête sur leurs épaules. Plusieurs de mes confrères, me voyant plus calme et plus assuré, obtinrent la permission de venir travailler avec moi dans ma chambre, espérant qu'en se rapprochant de moi, ils pourraient participer en quelque sorte à ma confiance en Dieu et dans l'avenir. Mais, au lieu de leur communiquer mes impressions, je partageai insensiblement les leurs, et mon àme, jusque-là si ferme, si inaccessible au bruit et au choc des événements, se sentit à la fin ébranlée par leurs coups. C'est alors que je pus comprendre que la lecture des journaux, si elle est sans inconvénient dans des temps de paix et de sécurité, peut être désavantageuse lorsque le sol est chaque jour ébranlé par quelque nouvelle secousse. Dans ces circonstances, un journal est comme le fil conducteur de l'étincelle électrique ; et il est difficile de conserver le calme et la quiétude nécessaires pour les travaux de la pensée ou pour les saintes aspirations de la prière, au milieu des agitations que renouvelle chaque jour quelque spectacle inattendu. Dans le temps de révolution, les événements se pressent, ils marchent vite, ils se choquent et soulèvent par leurs vicissitudes les sentiments les plus opposés et les passions les plus contraires. J'ai éprouvé moi-même le résultat; et je sentis, pour la première fois, chanceler dans mon àme la résolution que j'avais prise d'enfermer dans un cloître toutes mes espérances.
Une nouvelle circonstance vint encore confirmer cette impression. Mon j)ère désirait me voir, et l'abbé Jean lui-même m'engagea à aller passer près de lui un ou deux mois. Léon Bore, que son imagination mobile rendait plus accessible au bruit du monde extérieur, commençait de son côté à voir les choses sous un jour bien différent de celui sous lequel il les avait considérées jusqu'ici. Et comme mon ancienne affection pour lui avait été rafraîchie et augmentée par sa confiance à mon égard et par l'injuste rigueur des procédés de l'abbé Féli, les impressions de son âme devaient passer rapidement dans la mienne, à cause de l'étroite union qui régnait entre nous. Je partis de Malestroit la veille de l'Assomption, et Léon m'accompagna jusqu'à Ploërmel, où nous passâmes ensemble cette belle fôte, dont la solennité était encore relevée par la clôture d'une retraite qui avait réuni à Ploërmel tous les frères des Ecoles chrétiennes, dii-jgés par l'abbé Jean de Lamennais. Je les vois encore défiler dans l'enclos, graves et recueillis, précédés par l'image de la Croix et par l'étendard de la sainte Vierge. J'entends leurs chants simples et pieux. Car ici, comme dans tous les souvenirs profonds de ma vie, un chant me rappelle l'impression que j'éprouvais et marque pour ainsi dire le lieu où s'arrêta mon âme. La nuit se passa dans un long et intime entretien entre Léon et moi, et nos deux âmes se révélèrent alors des commencements de désirs et comme des ébauches d'espérances qu'elles n'auraient jamais osé juscjuo-là se révéler à elles-mêmes. Hien souvent en effet l'œil d'un ami plonge plus avant dans notre âme que ne le pourrait faire notre propre regard. Et sa main, en fouillant
cet abîme, y découvre des choses qui nous étaient restées cachées.
Ce fut à Ploërmel que j'aperçus pour la première fois les effets de la révolution qui venait de s'accomplir, et que ma confiance dans l'avenir commença de s'ébranler. Je rencontrai sur la place une troupe de jeunes gens qu'on avait disséminés dans les départements, afin d'en délivrer la capitale, où leur esprit d'insubordination et leurs prétentions exagérées auraient pu entretenir une agitation continuelle. Politique funeste et machiavélique, qui ne faisait que pallier le mal au lieu de le guérir, et qui, pour purger une ville déjà infestée, répandait par toute la France l'esprit de sédition et de révolte. Politique qui était peut-être devenue une nécessité, par les excès de la centralisation et par la prépondérance que Paris avait acquise sur les provinces. Quand on a concentré toute la vie d'un peuple dans une ville, et qu'on a accoutumé toutes les autres à ne se considérer que comme les instruments passifs de cette dernière, l'attention d'un gouvernement doit forcément se borner à préserver la capitale de toute excitation dangereuse, puisqu'il n'a rien à espérer ni à craindre des provinces, devenues incapables d'aucun mouvement spontané. La vue de l'habit ecclésiastique, que j'avais conservé, provoqua parmi ces jeunes gens des cris de raillerie, qui devaient paraître quelque chose de bien nouveau dans un pays aussi religieux que la Bretagne. Cependant, sur toute la route depuis Ploërmel jusqu'à Beaufort, mon habit ne m'attira aucun geste, aucune parole désagréable. Peut-être même me valut-il en plusieurs circonstances quelques témoignages de bienveillance et de sympathie. Dans les révolutions où toutes les ambitions sont surexcitées, où les âmes les plus calmes ont peine à se préserver de cette fièvre de désirs qui
agite le corps social tout entier, où chacun croit pouvoir j)réteadre à tout parce qu'en efîet la roue de la fortune, dans son jeu oaj)ricieux, fait monter au faite ceux qui étaient aux derniers degrés; dans les révolutions, ceux qui ont le désir de conserver la nouvelle ))Osition qu'ils se sont faite, comprennent que la religion seule peut leur offrir une garantie solide. Car jamais sa stabilité ne paraît aussi grande que dans ces circonstances, où elle seule semble rester debout au milieu de lagitation universelle, et s'asseoir d'autant plus fortement sur sa base que tout tremble autour d'elle.
Mon séjour dans ma famille, en me mettant en rapport avec l'esprit du monde, développa dans mon esprit les doutes et les incertitudes qu'y avaient fait naître les événements de juillet. Les Oj)inions politiques que j'avais puisées à la Chesnaie et à Malestroit, la tolérance qu'on m'y avait insjurée me disposaient davantage à recevoir les impressions (|ue les commotions sociales ne manquent jamais de produire sur les âmes ardentes et mobiles. J'avais vu partir sans beaucoup de regrets cette famille, dont les bonnes intentions n'avaient pu couvrir les fautes aux yeux de cette France, si difficile à gouverner, et ce])endanL si exig-eanti; à l'égard de ceux qui la gouvernent : j'attachais d'ailleurs trop peu d'importance aux diverses formes de gouvernements, pour que les révolutions publiques me donnassent beaucoup d'inquiétudes ou beaucoup d'espérances. Je ne partageais ni les illusions, ni les craintes de la plupart des hommes qui m'environnaient.
Je repartis après six semaines de vacances en passant par Laval, où je devais prendre M. de Ilercé et plusieurs autres, pour me rendre avec eux à Saint- Méen, ville du diocèse de Kcnncs où était le petit séminaire dirigé par des prêtres associés à notre
congrégation. C'était là que nous devions nous réunir tous, pour y faire la retraite qui, dans les sociétés religieuses, commence chaque nouvelle année. C'est d'ailleurs le seul moyen qu'aient leurs membres de se connaître, de se mettre en rapport les uns avec les autres, de renouveler en eux l'esprit qui distingue l'ordre particulier auquel ils appartiennent, et de l'entretenir dans la communauté tout entière. Je retrouvai là Léon, dont les dispositions devaient nécessairement avoir une grande influence sur les miennes, à cause de l'intimité qui régnait entre nous. Le premier entretien que nous eûmes ensemble me fit comprendre que ses doutes et ses incertitudes, loin de diminuer, n'avaient fait que se fortifier au contraire; et que, tôt ou tard, il quitterait M. de Lamennais, qui ne paraissait plus lui offrir les garanties que son esprit et sa conscience demandaient au chef et au fondateur d'une association, dont les circonstances allaient rendre la mission bien plus délicate encore. Chacune de ses pensées projetait comme un retlet dans mon âme ; et je sentais que je lui étais trop attaché pour le laisser partir seul.
Ainsi, lorsque nous commençâmes notre retraite, notre départ était décidé. Non dans cette partie haute et claire de l'àme, où se manifestent les résolutions et les pensées; où l'homme a conscience de ce qu'il sent et de ce qu'il veut, mais dans cette partie obscure et profonde où naissent et se forment à son insu ses déterminations les plus importantes. Car il y a pour celles-ci comme une gestation morale, dont les commencements sont à peine perceptibles pour celui qui l'éprouve, mais qui n'échappent pas à un regard exercé. L'âme éprouve je ne sais quel malaise vague et indéfinissable, et comme des défaillances et des éblouissements, dont elle ne peut discerner la
cause. Les objets ne font plus sur elle l'impression qu'ils faisaient auparavant. La direction de ses pensées change par une pente insensible ; la nuance de ses sentiments et de ses goûts s'altère par une dégradation lente mais continuelle. Ce qui lui plaisait, la fatigue ou l'ennuie; ses espérances s'obcurcissent, et ses craintes au contraire s'éclairent d'une lumière inaccoutumée. Elle éprouve au dedans de soi de ces tressaillements, qui lui indiqueraientqu'elle porte dans son fond quelque fruit nouveau, si une certaine pudeur ne l'ompèchait en quelque sorte de se l'avouer à elle-même. Car c'est une loi générale, que le voile de l'incertitude et du mystère doit couvrir l'origine de toutes les choses. Et c'est pour obéir à cette loi, dont le sentiment vit au fond de son être, que l'homme semble craindre de voir trop clairement les premiers linéaments des choses qu'il lui importe le plus de connaître. Ainsi naissent et se forment, au dedans de nous, nos affections les plus vives, nos résolutions les plus graves. Si dans ces premiers moments où, le cœur n'étant pas encore préoccupé, la volonté conserve toute son indépendance, l'homme avait assez de courage et de franchise avec soi-même, pour descendre, la lampe à la main, jusque dans ces profondeurs où dort enseveli le germe de ses futures espérances ; si, pour aider son impuissance, il ne craignait pas de réclamer le secours d un ami, de lui ouvrir sou âme, et de lui en révéler le fond, bien des fautes pourraient être évitées, bien des regrets, l>ien des malheurs seraient épargnés. L'homme serait toujours maître de sa destinée, au lieu qu'il est presque toujours entraîné et dominé par elle. Car presque toujours il attend, pour legarder en face ses espérances ou ses résolutions, qu'elles aient assez grandi pour (pi'il ne puisse ])lus leur résister.
Pendant la retraite que je fis à Saint-Méen, je m'adressai à Tabbé Jean de Lamennais, mais sans apporter dans mes rapports avec lui cet abandon et cotte confiance qui auraient pu le mettre à même de me donner un conseil utile et une direction salutaire. J'étais d'ailleurs trop décidé, sans vouloir m'en rendre compte, pour sentir le besoin de lui demander un conseil. Je l'introduisais volontiers dans cette partie de l'âme qui en est comme le vestibule et où l'homme admet sans difficulté ceux qu'il aime ou qui lui veulent du bien. Mais je tenais rigoureusement iermée la porte de cet appartement secret, où je me serais bien donné garde d'entrer moi-même. Mais son œil, exercé par une longue pratique de la direction des âmes, ne tarda pas à apercevoir ce que je me cachais avec tant de soin, et il comprit bientôt qu'il ne devait plus compter sur moi. Cette pensée l'affligea, car il m'aimait sincèrement ; et il me voyait avec peine renoncer à un genre de vie qui éloignait de moi tous les dangers, et donnait à Dieu et à l'Eglise toutes les forces vives de mon âme.
Je revins à Malestroit avec Léon, mais nous laissâmes à Rennes M. de Hercé, qui devait s'y préparer à recevoir à Noël la prêtrise. Privé de sa société, qui seule aurait pu contrebalancer l'influence de Léon sur moi, je me livrai aveuglément à celui-ci avec l'ardeur d'une âme incessamment attirée vers l'infini, et qui ne sait point mettre de bornes dans ses affections. Son âme s'infiltrait goutte à goutte dans la mienne. Ses pensées, ses désirs, ses projets, ses craintes et ses espérances, je les partageais avec lui. Chacun de nous devenait, à son insu, pour l'autre et une copie vivante et un exemplaire. Car ce que chacun de nous avait, était un reflet de ce que l'autre portait en soi ; de sorte que, dans les expansions les plus tendres de notre amitié, nous ne sortions jamais
de nons-mêmcs, mais nous nous retrouvions toujours^ tant nos existences étaient confondues. L'amitié, à ce degré d'intimité, et dans un âge où le cœur est plus développé que l'intelligence, est souvent dangereuse par les illusions dont elle peut être la source ; et presque toujours elle est inutile quant aux résultats, car on peut dire d'elle dans un certain sens ce qu'on a dit de l'amour : « Que c'est de l'égoïsme à deux. » Le principal avantage de l'amitié est de tirer l'homme hors de lui-même, et de lui donner dans un autre un conseiller, un censeur même, un miroir fidèle,, non seulement de ce qu'il est, mais encore de ce qu'il doit être. Or, cet avantage disparaît, dès que chacun des deux amis n'est plus que le reflet de l'autre et qu'au lieu de trouver en lui des pensées qui soutiennent les siennes, il n'y retrouve que l'écho fidèle, mais inutile de sa propre voix.
Sur ces entrefaites, l'abbé de Lamennais fonda V Avenir '. L'apparition de ce journal fut pour ainsi dire un événement, non seulement en France mais dans l'Eglise tout entière. Depuis plusieurs siècles^ TEglise, voyant le principe d'autorité menacé par les doctrines pernicieuses que le protestantisme avait lait surgir, avait pris sous sa protection les Princes et leur avait prêté son concours pour les aider à réprimer l'esprit d'insubordination. Cette sorte d'alliance avecles Princes, nécessitée parles circonstances, avait alïaibli parmiles peuples leur confiance et leur amour pour l'Eglise, qu'ils accusaient de complicité dans les entreprises des gouvernements contre leurs droits et leui's libertés. M. de Lamennais crut (jue le moment était venu pour elle de se séparer des Princes
1. Le premier numéro parut le 16 octobre 1830; il avait en é|»iKi'<'iplie : Dieu el laliberlô. Los principaux rédaclours furent: Lamennais. Gerbef, Molirbacher, Lacordairo. Monlaicinbert,de <'.uux, d'.\ull-lJumrsriil.
qui avaient si perfidement abusé de son concours, et de se tourner du côté des peuples, qui, gagnés par les avances qu'elle leur ferait, ne manqueraient pas de revenir à elle. Et la publication de V Avenir était comme le premier pas fait dans cette voie. Aussi que d'espérances et de craintes ne fit-elle pas surgir et parmi les amis de TEglise, et cliez ses adversaires ! Les dispositions de mon esprit à cette époque, les projets qu'il nourrissait à mon insu, les impressions fâcheuses que j'avais reçues relativement à M. de Lamennais dans mes entretiens avec Léon, me faisaient craindre les résultats d'une publication de ce genre en des circonstances aussi délicates. Le caractère des princijjaux rédacteurs me faisait penser qu'ils compromettraient plus d'une fois par des paroles inconsidérées, ou par des démarches intempestives, la cause de l'Eglise, ou du moins celle de notre congrégation naissante. La voie dans laquelle on s'engageait était si nouvelle et semée de tant d'écueils ; les hommes qui la tentaient, étaient si ardents et si faciles à se laisser entraîner par la fougue de leur caractère, que je pouvais craindre avec raison qu'il ne s'emportassent à quelque excès '. D'ailleurs dans l'état d'esprit où nous étions, Léon et moi, nous étions heureux d'avoir un prétexte pour nous affermir dans nos résolutions et pour quitter une association dont
1. Le parti légitimiste s'elTraya des audaces de YAvenir, qui soutenait la politique du ralliement, et affii'inait la nécessité d"unir la religion et la liberté et d'affranchir la religion de la dépendance du pouvoir temporel : " En moins d'un demi-siècle, écrivait Lamennais, on a vu tomber la monarchie absolue de Louis XIV, la république constitutionnelle, le Directoire, les consuls, l'Empire, la monarchie selon la charte : qu y a-t-il donc de stable ? et dans le mouvement précipité qui emporte les peuples, et leurs lois, leurs institutions, leurs opinions, qu'estce qui survit au fond du cœur des hommes ? deux choses, seulement deux choses : Dieu et la liberté. « Numéro du 10 octobre 1S3U.J
l'avenir nous semblait compromis par celui qui en était comme la personnification. Chacun des articles qui pouvaient justifier nos prévisions et nos craintes était commenté par nous, avec une sévérité qui n'était pas toujours impartiale. Il est si facile à l'homme de prendre ses préjugés pour des jugements, et ses désirs pour des raisons.
Bientôt les projets que nous avions tenus cachés si soigneusement, devinrent tellement arrêtés, qu'ils sortirent de leur retraite et se montrèrent au grand jour. Nous ne primes plus aucune peine pour les voiler à nos propres yeux. Il ne s'agissait plus que de fixer l'époque de notre départ, et de ramasser notre courage pour nous arracher aux sollicitations et à la tendresse de ceux que nous laissions. Nous profitâmes d'un voyage que l'abbé Jean fit à Malestroit, pour lui révéler notre dessein et pour l'exécuter. N'osant le lui communiquer de vive voix, dans la crainte de céder aux instances qu'il ne manquerait pas de me faire, je pris le parti de lui écrire. Il comprit que ma résolution était prise, et que toutes les raisons seraient inutiles, dans une affaire qui avait été examinée et décidée au point de vue du cœur et du sentiment. Il se contenta de me faire les représentations que sa conscience et son amitié pour moi lui inspiraient. Il me pria de lui servir la messe le matin du jour où nous devions partir ; puis il me fit venir dans sa chambre et me donna des conseils empreints d'une sagesse antique. Il était persuadé que j'étais entraîné par Léon, et cette pensée lui donnait contre celui-ci un certain ressentiment qui contrastait avec la bonté et l'indulgence habituelles de son âme. « Mon pauvre enfant, me dit-il, je vous plains plus que je ne vous blâme, car vous cédez à un entraînement du cœur. Mais vous vous embarquez dans un vaisseau fragile, qui vous manquera à la
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première tempête. » Ces paroles, dites avec un accent de conviction profonde, me frappèrent de terreur, quoique je ne crusse nullement au présage qu'elles renfermaient.
Pendant que je servais la messe à l'abbé Jean, Léon assistait à l'oraison avec nos frères que nous allions quitter. Il nous recommandait à leurs prières, et leur demandait pardon, en son nom et au mien, des peines que nous avions pu leur faire et du scandale que nous avions pu leur donner par notre tiédeur. Ses paroles, prononcées au milieu du silence de l'oraison, et venant à interrompre les entretiens mystérieux de nos frères avec Dieu, les avaient profondément émus, et tous y avaient répondu par des larmes. Mais cette scène n'était que le prélude d'une autre plus déchirante encore. Car lorsqu'il nous fallut arracher nos âmes de ce faisceau si étroitement lié, dont elles faisaient partie depuis dix-huit mois ; quand il fallut donner le dernier embrassement et le dernier adieu à ces frères auxquels la charité nous avait unis par des liens aussi intimes que ceux de la chair et du sang, le courage me manqua. Je crus un instant que mon âme allait se dissoudre dans une profonde défaillance. Si j'avais été seul, je serais resté. Il fallait, pour m'arracher à ces affections si vives et si douces, une affection qui pût les remplacer toutes, un ami en qui se concentrât cette tendresse que je répandais sur tous les autres. Le cher abbé Oléron était aussi affligé que moi. Sa douleur allait jusqu'à l'accablement. Nous ne pouvions nous séparer; et dans les déchirements de ces adieux multipliés, nos âmes saignaient et se révélaient par leur douleur la vivacité de leur affection.
Enfin il nous fallut partir. Pendant longtemps, nous cheminâmes sans nous rien dire : car les s^randes douleurs sont muettes. Nous jetâmes un dernier
regard sur ces murs qui avaient si doucement abrité notre vie, qui avaient été témoins de nos plus belles espérances, de nos joies les plus pures et de nos jours les plus pleins. Oh ! qu'il soit compté entre les jours les plus tristes de ma vie, celui où je quittai ■ce séjour de prière, de paix et d'amour !