‹ Souvenirs de jeunesse, 1828-1835Chapitre 13 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Léon me précéda à Paris de deux jours, et, après avoir pris congé de M. de Hercé à Rennes, je partis pour la capitale, avec les émotions qu'un premier voyage à Paris produit toujours chez un jeune homme. Ces impressions étaient encore plus vives alors, parce que les communications étaient moins rapides et moins fréquentes qu'elles ne le sont devenues, depuis que les chemins de fer ont fait de la France entière comme un immense faubourg de Paris. D'ailleurs aucune réaction ne s'était encore manifestée dans les provinces contre la centralisation qui la réduisait à l'impuissance. Car il n'y a que l'excès du mal qui puisse provoquer contre lui une réaction salutaire. Et le mal n'était pas encore parvenu à son comble. La révolution qui venait de s'ac- €omplir flattait les passions de la bourgeoisie, qui l'avait préparée par une opposition de quinze ans, et donnait à son ambition une satisfaction depuis longtemps attendue. Sous l'Empire les bourgeois étaient devenus barons, comtes, ducs et princes. Mais, dans la révolution de Juillet, la bourgeoisie avait

remporté une victoire bien plus complète, puisqu'elle avait forcé le roi, les princes et les plus grands seigneurs à se faire bourgeois. Or, cette révolution, c'était Paris qui l'avait faite, et en la faisant il avait affirmé son influence et son empire ; et personne ne lui contestait une puissance à laquelle on devait des résultats que l'on considérait comme heureux.

J'approchai de Paris avec le saisissement qu'éprouve le pèlerin musulman en approchant de la Mecque, car Paris était pour moi la capitale du monde, de la civilisation, de la science, do la politique et des arts. C'est de cette ville que sont partis, en effet, tous les mouvements qui ont ébranlé l'Europe depuis soixante ans. C'est là que l'histoire a, depuis ce temps, son point de départ et comme son foyer. C'est là qu'est le principal atelier de la Providence, et qu'elle fabrique en quelque sorte les destinées du monde. C'est là que s'allume l'étincelle de sa colère et que s'enflamment les foudres vengeresses dont les éclats portent l'épouvante parmi les nations coupables. Singulière destinée d'une ville qui a su rendre toutes les autres solidaires de ses vertus ou de ses fautes, et à qui Dieu a imposé une telle responsabilité, qu'elle ne peut faire un pas, soit vers le bien, soit vers le mal, sans entraîner après soi non seulement la France entière, nmis encore tous les peuples de l'Europe. Privilège dont il faut peut-être plus s'effrayer pour elle qu'il ne faut s'en réjouir, et qui, en la plaeant plus près de Dieu, l'expose davantage aux coups de sa justice et de sa colère. Ce privilège, elle le doit surtout à l'empire qu'exerce sa langue. Car ce sont l(!s idées et les doctrines qui mènent le monde et c'est par le langage que les doctrines se manifestent. Aussi l'I-^glise, pour conserver sur les peuples conliés à ses soins une légitime inlliience, a cherchi' à établir et à faire prévaloir dans le monde

une langue universelle comme la doctrine dont elle était l'expression, et invariable comme elle ; sachant bien que, de tous les liens qui constituent la nationalité, le plus puissant c'est le langage, et que l'homme appartient toujours plus ou moins au peuple dont il parle lalangue ou dont il lit les livres, parce qu'il en reçoit toujours plus ou moins les idées, les habitudes, l'esprit et les mœurs.

Depuis l'invasion de la langue française en Europe, Paris semble avoir remplacé Rome dans la direction des peuples. Ce n'est plus la foi et le dogme, dont le centre d'unité est à Rome, qui'gouvernent le monde aujourd'hui, mais c'est l'opinion et la philosophie, dont Paris parait être le siège et le foyer. Et certes nous ne voyons pas jusqu'ici que le monde ait beaucoup gagné à ce déplacement; pour acquérir cette prépondérance, Paris n'a pas eu besoin de faire de grands efforts; les peuples et les princes qui les gouvernaient, fascinés par je ne sais quel aveuglement, sont venus, vers la fin du dernier siècle, s'offrir comme d'eux-mêmes, en qualité de vassaux intellectuels, à la France, consentant à tenir d'elle en fiefs leurs opinions, leurs arts, leurs constitutions, leurs habitudes, leurs mœurs, leurs goûts, leurs plaisirs et jusqu'à leurs défauts. C'était la féodalité de l'intelligence remplaçant celle du sol, et la souveraineté d'une ville établie sur toutes les autres. Cette suprématie de la langue française impose à tous nos écrivains une terrible responsabilité; car quiconque écrit en français, parle au monde entier et a tous les peuples de l'Europe pour auditeurs. C'est par la parole vivante de ses apôtres et de ses missionnaires que Rome et l'Eglise entretiennent parmi les peuples la foi et la doctrine de Jésus-Christ. La foi parle, elle chante, elle agit; la science et l'opinion écrivent, spéculent et dissertent.

ir>4 LAMENNAIS ET SON KCOLE

J'arrivai à Paris le soir, et quoique la ville ne fût pas encore illuminée par le gaz, je fus cependant frappé par ce nombre infini de lumières se reflétant dans les eaux de la Seine, ou se croisant dans tous les sens, et faisant mille circuits, mille évolutions aux côtés des voitures qu'elles éclairaient dans leur course. En traversant le Palais-Royal, je me crus transporté dans un palais do fées; je me sentis pris d'un vertige, et mon impression fut si saisissante et si vive que je n'osai la révéler à Léon, dans la crainte de paraître tro]) provincial ou trop enfant, en paraissant trop étonné.

Les anciens faisaient consister la sagesse à ne rien admirer; je ne puis admettre cette doctrine, qui confond la sagesse avec l indifférence et l'insensibilité. J'aime l'enthousiasme naïf des jeunes âmes; et s'il suppose quelquefois un peu d'ignorance, il annonce toujours une certaine fraîcheur et une vivacité qu'émoussent bien souvent l'âge et l'expérience. Il faut que l'homme soit de son âge comme il est de son époque et de son pays. Un jeune homme doit sentir comme un jeune homme et non comme un vieillard. Depuis que la jeunesse est passée j»our moi, j'ai bien souvent regretté les candides admirations de cet âge, et je les regarde comme une dos principales sources de ces jouissances si vives et si nombreuses, que ne connaît point l'homme réduit par l'oxpérience à ne plus s'étonner de rien.

C'est une chose si grande que la parole, qu'on a peine à représenter sous les traits d'un simple mortel, les hommes que Dieu a investis de la mission subUme de parler aux autres et de leur faire admirer sa pnissance. Pour des jeunes gens capables

d'apprécier une œuvre littéraire ou philosophique, un écrivain ou un penseur dont ils ont admiré les ouvrages, est ce qu'est un prêtre pour Tàme pieuse qu'il dirige dans les voies du salut, ce qu'est un roi pour le courtisan qui attend tout de ses faveurs. Nous étions tous les deux, Léon et moi, mais chacun dans un degré différent, dans cette situation d'esprit à l'égard de tous les grands écrivains, dont les ouvrages avaient excité notre admiration et nourri notre intelligence. L'expérience que nous avions faite, n'avait point corrigé nos préjugés sous ce rapport, et notre imagination s'obstinait toujours à voir dans un auteur plus qu'un homme. Aussi nous regardions comme une bonne fortune pour nous de pouvoir faire la connaissance de quelques-uns de ces hommes puissants par l'intelligence, qui dirigeaient alors l'opinion publique. Nous aimions à écouter leurs paroles, à contempler leurs traits, à aller entendre leurs leçons, moins encore pour en profiter que pour graver leur image dans notre mémoire. Quoique ce culte des grands hommes me paraisse aujourd'hui exagéré et presque puéril, je ne voudrais pas ne l'avoir point éprouvé; et je le regarde encore comme un heureux présage dans un jeune homme. Pour admirer un grand homme, il n'est pas nécessaire de lui être égal, mais il faut au moins lui être semblable. On n'admire point, on ne sent point ce que l'on ne comprend pas. L'admiration est comme l'amour de l'intelligence, et, comme l'amour, elle rapproche les distances, en élevant celui qui l'éprouve jusqu'à la hauteur de celui qui en est l'objet.

Je n'oublierai jamais l'impression de respect que produisit en moi la belle et majestueuse figure de Cuvier, dont les traits portaient l'empreinte du génie. L'intelligence, chez cet homme, semblait logée à l'étroit : vous eussiez dit que, pour agrandir sa

demeure, elle avait élevé, élargi et bombé ce front auguste, qui ressemblait à celui du Jupiter Olympien. Cuvier et Gœthe étaient peut-être à cette époque les deux hommes qui portaient le plus visiblement sur leurs traits le caractère du génie, Cuvier faisait son cours avec une grâce et une simplicité charmantes. Sa parole, toujours claire, toujours noble et digne, captivait ses auditeurs sans exiger aucun effort. Il se jouait au milieu des mondes et des merveilles de la création comme un enfant au milieu des fleurs ; et quelque sérieux que fussent les sujets qu'il traitait, il les rendait toujours accessibles à l'intelligence de ses auditeurs. Les femmes qui assistaient en grand nombre à ses leçons, pouvaient les comprendre sans trop d'application. Sa main se portait de temps en temps à son front et relevait les cheveux qui l'ombrageaient, comme pour soulager son intellio'ence et la délivrer d'un fardeau.

Nous eûmes quelques rapports avec le baron d'Eckstein qui rédigeait seul le Catholique, recueil périodique qui paraissait tous les mois, je crois, et qui réunissait toutes les qualités et tous les défauts de son rédacteur'. ^I. de Lamennais disait de lui, qu'il avait les clefs de tout, mais qu'il n'ouvrait rien. Il ne pouvait lui pardonner de ne s'être pas fait son disciple et le champion de la doctrine du sens commun, à laquelle il attachait tant d'importance. Le baron d'Eckstein admettait bien cette doctrine,

1. Le baron d'Eckstein, né en 1790 de parents Israélites, à Actona (Danemark), converti au luthérianisme, puis au catiiolicisme, rendit de signalés services au gouvernement de la Restauration. Il fonda, en 182(), le Calliolirjiie, <■ ouvrage périoilique dons lequel on traite de l'universalité des connaissances huiii;jincs sous le point de vue de l'unité de doctrine ». (Cette revue dura jusqu'en 1830, et la collection forme l(i vol. in-8.) Collaborateur à l'Avenir, à la Gazelle d'Augsbourg, au Correspondant, etc., il est mort en 1861.

Li: MOUVEMKNT CATHOLIQUE A PARIS EN 1830 157

mais il Texpliquait à sa manière, et ne se regardait pas comme lié par les interprétations de M. de Lamennais. Au fond, le mot de celui-ci était parfaitement juste, car le baron d'Eckstein a remué une multitude infinie de questions sans jamais en résoudre aucune. Son journal est une mine riche et féconde, où les métaux les plus précieux gisent mêlés et confondus avec les matières les plus communes ; qui, habilement exploitée, pourrait donner des résultats utiles, mais qui, dans l'état de désordre où elle est maintenant, serait plus nuisible qu'avantageuse à celui qui s'aventurerait dans ses routes tortueuses et souterraines. On voit que l'auteur a lu immensément, mais on voit en même temps qu'il n'a pas su digérer assez et coordonner ce qu'il a lu. Il semble qu'il donne à ses lecteurs ce qu'il sait, à mesure qu'il l'a appris, et avant de s'être donné la peine de vérifier les idées ou les faits qu'il leur communique. Sa science se ressent de son origine, et sa critique porte l'empreinte de son caractère. Il ne faut point attendre de critique bien sure et bien exacte d'un homme dont les convictions ne sont pas profondes, et qui n'attache qu'une légère importance aux idées qu'il émet ou qu'il expose. Le baron d'Eckstein a parcouru en quelque sorte toutes les phases de l'esprit humain. Né dans le judaïsme, il a passé parle protestantisme avant d'arriver à l'église catholique. Et ces diverses transitions ne paraissent pas avoir été déterminées pas des convictions bien profondes. Juif et Allemand, il a conservé la mobilité d'imagination du premier et la patience d'esprit du second. Ces deux qualités, réunies dans une âme profonde ou d'un caractère grave et sûr, auraient pu donner lieu à une admirable combinaison et produire les plus heureux résultats. C'est un homme agréable et brillant, d'une conver-

sation séduisante et bien nourrie. Il cause comme i! écrit, il écrit comme il cause. En l'entendant, vous diriez qu'il prépare un article de son journal. J'ai beaucoup entendu parler de lui, en Allemagne, par des hommes qui paraissaient l'avoir connu particulièrement, et ce que j'en ai appris m'a confirmé dans l'opinion que je m'en étais faite après l'avoir vu deux ou trois fois à Paris. Sa vie semble avoir été singulièrement aventureuse et variée, et ceux mômes qui l'avaient connu le plus intimement, semblaient encore incertains de l'opinion qu'ils en devaient avoir, tant cette nature est mobile et insaisissable. Les relations que j'avais eues avec le Correspondant, pendant mon séjour à Malestroit, m'inspiraient le désir de connaître les principaux rédacteurs de ce journal, dont l'existence et l'action, lente, mais progressive et sûre, n'ont peut-être pas été assez reniarqées. Quoiqu'il fût dirigé par des jeunes gens, ce journal s'est toujours distingué par une prudence, une modération, une sagesse, un tact et un respect des convenances bien rares dans des temps de révolution, où l'on est trop disposé à confondre la violence du langage avec l'énergie des convictions. Cette prudence ne pouvait aller au caractère ni aux habitudes de M. de Lamennais, qui ne ménageait pas, dans ses moments d'humeur, les rédacteurs du Correspondant, et qui regardait comme faysse et dangereuse la voie où ils étaient engagés. Et cependant ce journal a survécu à V Avenir; la plupart de ses rédacteurs ont pris part aux affaires ^ et se

1. Le plus distingué des hommes politiques sortis de Téfolc du Correspondu/il est le comte Louis de Carné : consoillei' i^énéi-aldu IMnistcM-e, depuis 18:^8, il fut envoyé en 1839 àla Chambre des députés, où il compta longtemps j^armi les membres les plus actifs de l'opposition : à la chute de Louis-Philippe, il cessa d'être député. — Edmond de Ca/alès, tlont il sera question plus bas, lui nommé représentant du- peuple français, en

sont distingués dans la carrière qu'ils ont embrassée. Ils sont restés fidèles à leurs principes et à leurs affections. Et ils peuvent encore aujourd'hui se retrouver ensemble, avec les mêmes opinions et les mêmes sentiments sur les points les plus importants. L'esprit qui a fondé et dirigé le Correspondant forme, entre tous ses anciens rédacteurs, un lien que les vicissitudes des événements n'ont pu alFaiblir. Cet esprit a eu un développement, comme toutes les choses vivantes et vraies, car l'immobilité et l'inertie sont les tristes privilèges de la mort. Mais le développement a été régulier, harmonieux, il s'est produit doucement, lentement. Il a été le résultat des événements et de l'expérience qu'ils apportent. En tout cas, n'est-ce pas déjà une chose remarquable, que les grands événements qui se sont accomplis depuis vingt ans, n'aient pu surprendre, ni déconcerter les hommes qui avaient fondé ce recueil, quoiqu'ils fussent encore à l'àge où les illusions sont faciles, et que l'histoire de ces derniers temps, si pleine, si variée, si compliquée n'ait pu donner un seul démenti à leur prévision. La révolution de 1830 les a trouvés préparés et résignés, quoiqu'elle brisât les affections et les espérances de la plupart d'entre eux. Tous, mettant le salut de la patrie au-dessus de toute autre considération, se sont ralliés simplement et modestement, sans arrière-pensée, mais aussi sans éclat et sans bruit, au mouvement qui semblait emporter alors la majorité de la nation. Tous ont offert leur concours au nouveau gouvernement, sans abjurer ni leurs re-

1848; il adopta l'ensemble de la Conslilution. Réélu à la Législative, il prit une part active à la discussion de la loi sur l'enseignement, et donna sa démission — Le baron de Montreuil fut, lui aussi, élu à la Constituante de 18i8, mais échoua à la Législative: en 1852, il fut nommé, comme candidat du gouvernement, député au corps législatif, dont il cessa de faire partie en 1857.

grets ni leurs désirs, mais décidés aies renfermer dans le secret de leur cœur et à ne jamais demander qu'à Dieu la réalisation de leurs espérances. La révolution de ISliS les a trouvés encore sur la brèche, devenus plus forts parles leçons de l'expérienee et par l'adjonction de nouvelles recrues. Et, pour mieux manifester leur fidélité à leurs principes, ils avaient voulu conserver au nouveau recueil qu'ils avaient fondé, le titre qu'ils avaient donné à l'ancien; titre simple, sans prétention et qui n'exprime rien, sinon une correspondance intime de pensées, de vues et d'action '. Après février, comme après juillet, ils ont respecté les décrets de la Providence et la volonté de la France. Tous se sont mis à la disposition de l'une et de l'autre : Dieu et la France, acceptant leurs offres généreuses, ont ouvert à plusieurs d'entre eux, ou les portes de l'Assemblée, ou l'entrée des plus hautes dignités de l'Etat ou de l'Eglise. Mais partout ces hommes ont été fidèles, non seulement à leurs principes, mais encore à leur caractère. Partout ils ont conservé cet esprit de justice, de bienveillance, de prudence, de sagesse, de bon sens pratique, qui les avait distingués dès le commencement de leur carrière. Jeunes, ils avaient devancé les années, et au milieu des entraînements dont ils avaient été témoins, ils avaient montré le calme et la maturité qui sont ordinairement le fruit de l'âge et de l'expérience. Et parvenus à l'âge où l'homme, en feuilletant les pages déjà écrites de sa vie, est souvent obligé d'effacer beaucoup de choses, ils ont pu regarder en arrière sans avoir une seule ligne à effacer, une seule parole

1. « Titre insignifiant et incorrect, dil le comte de Carné, contre lequel nous proleslAines en vain.» (Sonucnirs de ma Jeunesse, p. 172.) Le recueil devait être l'organe des réclarnalions adressées de la France et de rélrani,'er contre les atteintes portées à la liberté religieuse : de là le nom de Correspondant.

à rétracter. Jeunes, ils avaient paru au-dessus de leur âge ; mûris par Fexpérience, ils ont gardé de la jeunesse son indulgence, son inépuisable bonté, l'ardetir et la sincérité des convictions^ et une grande confiance dans l'avenir. Ni les événements, ni les hommes n'ont pu rompre ce faisceau si uni, si bien lié, malgré la diversité des caractères, car jamais peut-être on ne vit une réunion d'hommes composée d'éléments plus variés et plus nombreux. Mais au dessus de ces variétés régnait une admirable unité de principes, et un respect sincère pour [les opinions et la liberté de chacun. Or avec ces deux choses, l'accord est toujours facile.

Une histoire du Correspondant pourrait former une brochure qui ne manquerait ni d'actualité, ni d'intérêt ; soit parce qu'elle embrasserait une époque féconde en événements, soit parce qu'elle ferait connaître le développement intellectuel de plusieurs hommes dont ce recueil a reçu les premiers travaux et les premières confidences, et qui depuis se sont fait remarquer par des travaux plus importants. Le Correspondant, depuis le jour où il a été fondé, jusqu'aujourd'hui, n'a jamais cessé complètement. La Revue Européenne n'était que la continuation de ce journal, sous une autre forme i. Et lorsque la Bévue Européenne a cessé de paraître, ses rédacteurs ont considéré cette interruption seulement comme une suspension. Tous ont conservé l'espoir de reprendre plus tard une œuvre qui leur était si chère. Tous se sont promis de se tenir prêts, le jour où de nouveaux combats les appelleraient sur le champ de bataille ~. Lorsque le jour est venu, le nouveau Correspondant

1. La Bévue européenne a paru de 1831 à 1835, et la collection comprend 11 vol. in-8.

2. Chaque mois, un banquet les réunissait et leur permettait d'échanger leurs vues et de fortifier leur amitié.

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a pu montrer que ces hommes n'étaient point restés inactifs ; on a pu voir tout le chemin qu'avait fait leur esprit, tout le développement qu'avaient acquis leur intelligence, leurs pensées, leurs vues, leursespérances, parmi lesquelles ils mettaient toujours au premier rang celle de reprendre un jour To-uvre de leur jeunesse. Et Dieu n'a point trompé leur espoir, et lorsque le nouveau Correspondant a paru, aucun des rédacteurs de l'ancien n'a manqué à l'appel. Tous sont accourus autour de leur bannière chérie avec un nouveau courage et de nouvelles forces, mûris par les graves événements qui s'étaient accomplis et par les prévisions de ceux qui se préparaient encore.

Cazalùs et de Carné étaient à proprement parler les vrais fondateurs, les directeurs et l'àme du Correspondant. Gomme presque tous les autres collaborateurs, ils appartenaient à cette fraction intelligente, sage et modérée du parti légitimiste, qui voulait appuyer sur une base solide et sur un principe inattaquable la société ébranlée par tant d'agitations et de secousses ; mais qui voulait en même temps que. l'on tint compte des faits accomplis, des nécessités sociales qu'ils avaient fait surgir et des exigences de l'opinion publique. Ils voulaient qu'on réprimât la révolution dont l'esprit et les tendances travaillaient toujours les masses, non parla compression, mais par l'évolution intelligente et continuelle (le tous les éléments vrais et bons que cette idée contenait. Car ils savaient que l'erreur toute pure, ])as plus que le mal, ne saurait jamais exister dans le monde et que pour soutenir ce vide qu'on appelle le faux ou le mal, et pour lui donner une forme, il faut un principe vrai, qu'en développant en droite ligne ce principe, on l'empêche de dévier et de s'égarer dans des voies tortueuses, tandis qu'en le refoulant, on le force à se développer d'une manière irrégulière

et factice. C'étaient les descendants de ces hommes intelligents et sages qui, à l'époque de la première révolution, voulaient prévenir une lutte funeste et incertaine, par une transaction honorable pour les deux partis.

Edmond de Gazalès, lorsque le Correspondant parut, avait une trentaine d'années^. Il était de force à porter le nom de son père, si une paresse presque insurmontable ne lui avait rendu le travail très difficile. Quoique jeune, il avait parcouru les carrières les plus opposées. D'abord page à la cour de Louis XVII [, puis officier dans un régiment, puis magistrat, il avait embrassé la profession d'écrivain comme allant mieux à ses goûts et lui offrant plus d'occasions de se dévouer à la défense des idées qu'il regardait comme la sauvegarde de la société.

Cette foi naïve, cette crédulité charmante, ce mysticisme rêveur, ce goût pour le merveilleux contraste d'une manière frappante avec son esprit positif et sa raison froide, avec les formes concises de son style et même avec les habitudes extérieures de son corps .^

1. Né en 1804, fils de Jacques de Cazalès, membre de la Cons^ tituante. D'abord juge à Provins, il fut nommé, en 1835, professeur à l'Université de Louvain et y fit un cours de littérature publié dans V Uniuersilé calholiqiie de Bo.nnety. Il a écrit, en plus de ses articles de la Revue des Deux Mondes, de Y Univers, des Annales de la philosophiechrétienne,d.n Correspondant, des Ivaductions sur la vie et les révélations de la samr Emmerich ^1835 et 18(JUj, Discours sur les avantages de féducalion chrétienne dans les classes pauvres {ISii), Étude historique et critique sur l'Allemagne contemporaine (1853); Nos maux et nos remèdes (1875). M. de Champagny le caractérisait ainsi : « Parfaitement instruit de l'antiquité, possédant également bien les langues et les littératures modernes; sachant, sans nuire à ses travaux personnels ni plus tard à ses devoirs sacerdotaux, se tenir au courant même de la littérature contemporaine, qu'il estimait ce qu'elle vaut, ayant le sentiment et le goût des arls; mais, par-dessus tout, même avant qu'il fût prêtre, chrétien pieux et théologien érudit. » {Correspondant, t. Cil, p. 371). Il est mort en 1876.

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Par sa position, par son nom, par les relations de sa famille il avait été mêlé à une foule d'hommes et de choses ; et il avait acquis dans ses nombreux rapports cette science pratique du monde, cette aisance, ce tact, que rien ne saurait suppléer et qui rendent la vie plus facile, et pour soi-même et pour les autres. Ce commerce fréquent avec les hommes, s'il a quelque inconvénient, a bien aussi de grands avantages. Si par le frottement continu qu'il produit, il émoussc certaines qualités saillantes de l'esprit et du cœur et ôte à l'homme quelque chose do son originalité, il diminue en même temps les aspérités du caractère, et dilate les jointures par où les âmes peuvent s'emboîter les unes dans les autres et se souder ensemble. Je suis convaincu aujourd'hui par ma propre expérience et par celle de beaucoup d'autres que la science instinctive et expérimentale des hommes doit, dans une éducation bien dirigée, accompagner, sinon précéder toutes les autres, et que si on en rejette l'étude à plus tard, on s'expose à ne jamais la connaître que très imparfaitement. Savoir comment on doit agir avec les autres hommes dans telle outellecirconstancedonnée; ([uand il faut parler, quand il faut se taire ; connaître les préjugés et les erreurs de la société où l'on vit ; posséder cotte patience, cette indulgence et cette modération qui évite les luttes, et tourne les difficultés si nombreuses de la vie : c'est là, sans contredit, ce qu'il y a de plus important pour l'homme dont la sphère d'activité ne doit pas se renfermer dans l'horizon étroit de son clocher. C'est là ce qu'on peut appeler la science et la philosophie de la vie ; et c'est bien à tout prendre la plus nécessaire et pourtant la plus rare chez les peuples qui sont comme nous dominés par l'orgueil et la vanité, et partagés en classes distinctes dont chacune n'est occupée qu'à

refouler plus bas ceux qui sont au-dessous d'elle, ot à remplacer ceux qui sont au dessus. L'inégalité dans les mœurs et les habitudes jointe à l'égalité dans les droits et les prétentions, en voilà assez pour entretenir le désordre dans un peuple, et pour faire des hommes inhabiles, maladroits, imprudents, sans tact, ni mesure, sans aucun sentiment des convenances, sans aucune science pratique des hommes et des choses, qui gâtent tout ce qu'ils touchent, qui ne pardonnent rien aux autres, et qui ne sont bons qu'à vivre seuls dans la contemplation de leurs qualités ou de leurs droits imaginaires. Il faut apprendre de bonne heure à lire les hommes et les événements, car ce sont là les livres qui nous en apprennent le plus, et qui nous sont le plus nécessaires.

Si la position de Cazalès le mettait naturellement en rapport avec les familles aristocratiques de la Restauration, la modicité de sa fortune, les tendances et les habitudes de son esprit, froid, impartial et conciliant, lui faisaient en même temps rechercher la société des hommes distingués, à quelque parti, à quelque nuance qu'ils appartinssent. Ainsi il avait non seulement des relations, mais encore de vraies amitiés partout, dans toutes les classes et dans tous les partis. J'ai peu connu d'hommes qui fussent plus simples et qui le parussent moins. A la première vue cet accueil froid et réservé, cette parole lente, cette voix s'élevant et s'abaissant dans des proportions peu ordinaires à la conversation familière, glissant sur certains mots et tombant comme un marteau sur d'autres, comme pour fixer l'attention de ceux qui l'écoutenl ; cette agitation des mains toujours occupées à déplacer et à replacer quelque objet, tout cela vous donne à penser que vous avez affaire à un homme prétentieux, occupé de soi-même, qui se prête négligemment aux autres, mais qui ne se donne

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jamais. Et cependant, si vous a-ous arrêtiez à cette première impression, vous ne connaîtriez point Cazalès. Car c'est au contraire un homme simple dans ses goûts et ses habitudes, excellent dans le commerce familier, s'accommodant de tout, se prêtant à tout, sachant jouir, mais sachant aussi se priver, causant aussi volontiers avec un enfant qu'il le ferait avec un savant ou un prince. Malgré cette froideur et cette réserve apparente, c'est une nature intime, sensible, capable de tendresse et de dévouement. Mais chez lui l'esprit n'est, pas plus que les traits du visage, complice des émotions du cœur, qui ne se trahissent que par des larmes, sans altérer en rien ni les traits, ni la couleur. Son style a pris l'empreinte de son esprit, plutôt que celle de son •cœur. Il manque de chaleur, de coloris et danimation. Il est pur, simple, concis et toujours égal. Cazalès a des opinions très décidées, et il les exprime très franchement, trop peut-être pour un homme qui veut persuader les autres.

Sa traduction des visions de la sœur Catherine Emmerich, sur la douloureuse passion de Xotre-Seigneur Jésus-Christ, a exercé une grande inlluence sur son esprit et donné à ses pensées une direction bien dilïérente de celle qui semblait convenir à sa nature '. Son séjour en Allemagne et ses relations avec les hommes les plus remarquables de ce pays ont eu aussi une grande part dans ce mysticisme et cet amour pour le merveilleux qui s'est emparé de lui subitement, et qui a tant étdnné ses amis'. Car

1. Anne-Catherine Emmerich (1774-1824), céU''bre sligmatist^e, qui, dans ses extases, revivait la vie du Christ, de la N'ieriie et -des saints. Clément Brentano avait publié en 1833 ses visions sur les sonlTranres du Christ.

2. La FeiHie des Deux Mondes a iiis»''ré (1S39-1S42 ses llludes historiques cl pnlilifjues sur l'Allem(i</ne. 11 fut ordiiniK- jin-lrc «n 1843.

nul d'entre eux ne Taurait cru accessible à cet ordre <le sentiments et d'idées. Mais peut-être que sans cette traduction, et sans la nouvelle direction qu'elle a donnée à son esprit, Cazalès n'aurait jamais songé sérieusement à embrasser l'état ecclésiastique, et ç'&urait été une véritable perte pour l'Eglise à laquelle il peut être très utile en mettant à sa disposition les ressources nombreuses de son intelligence et de son ■cœar. •

De Carné, avec un esprit moins riche peut-être que Cazalès, a fait plus que lui, parce que sa position, les besoins de sa nombreuse famille, l'ont forcé à travailler davantage^. A la première vue, il prévenait moins encore en sa faveur que son ami. En voyant Carné s'enfoncer dans son fauteuil, d'un air nonchalant et négligé, ou se promener à grands pas dans sa chambre les bras croisés; en l'entendant parler de ses projets, de ses espérances pour l'avenir, avec •ces g-rands gestes des bras et de la tête, qui annon- -cent un homme surchargé d'affaires, et ennuj'é des grandeurs ; vous l'auriez pris pour un ministre, qui <iérobe avec peine quelques minutes à ses travaux, pour vous les donner. Et cependant tout cet étalage, toute cette importance n'est que dans les manières, l'esprit et le cœur n'y sont pour rien. Il n'y a pas d'homme dont l'enseigne soit plus fausse. Carné est

1. La production de L. de Carné est considérable : la Renie •européenne, l'Encyclopédie du dix-neuvième siècle, le Dictionnaire de la conversation, le Journal des Débats, le Correspondant, la Revue des Deux Mondes, VAnii de la religion l'ont compté parmi leurs rédacteurs. Ses principaux livres sont : Vues sur l'histoire contemporaine {IS^3,, Des Intérêts nouveaux en Europe (183S), Du Gouvernement représenlcdif en France et en Angleterre (1841), t^ludes sur les fondateurs de l'unité française (1848 , la Monarchie française au dix-liuitième siècle {IS'/S. Souvenirs de ma jeunesse (1872). En 18(53, Carné fut élu membre de l'Académie française, ■en concurrence avec Littré. Il est mort en 1876. (Cf. Correspondant, t. Cil, p. 559 et sqq.)

un esprit sérieux, un cteur droit et simple, capable d'entendre la vérité sur toute chose et de recevoir les leçons que nous donnent si souvent dans la vie les événements et les hommes.

Après Cazalès et Carné, le principal rédacteur du Correspondant, était le comte Frantz de Champagny fils du duc de Cadore, qui, dans ses études sur les Césars, a révélé un sens historique et un ta!ent remarquable K Chez lui le style est l'homme. L'ui et l'autre manquent peut-être un peu de nature et de simplicité, de chaleur et d'animation. Son style est saccadé comme ses gestes. Mais c'est un homme grave, simple dans ses mœurs, fidèle à ses principes et à ses affections, aimant la retraite, le calme, l'étude et la vie de famille, modeste dans ses goûts, sans ambition, d'une grande indépendance de caractère, d'une vertu austère qui ne s'est jamais démentie, de convictions arrêtées, d'unesprit juste et élevé, d'un jugement droit et sur, tolérant à l'égard de toutes les opinions, indulgent pour toutes les faiblesses. Il convenait merveilleusement pour traiter les questions qui demandaient du calme et de la précision à la fois, dans lesquelles il fallait dessiner une position, en ménageant les personnes. 11 apprécie fort heureusement les faits ou les personnages de l'histoire. Il analyse avec un grand talent les événements et les caractères. Mais il manque de cette synthèse

1. Les proinit''res de ces éludes furent insérées dans In Revue des Deux Mondes (1H36-I83!t); conliiiuées dans le Nouveau Correspondant (ISll), elles parurent on 4 vol. in-8 flH41-4H). Des tr^s nombreux articles (ju'il publia au Correspondant, (jucbiues-uns ont été reproduits à part : Un mol d'un cal/iolique sur quelques travaux protestants (1H44); Du Projet de loi sur la liberté d'ensei- (jnement (1H47); De la Propriété (ls4<»). Il a traduit les Lettres et Discours de Donoso Cartes (IH'iO,, et a encore écrit de nombreux ouvrages: De la Critique contemporaine (li<Gi); le Père Larnrdaire (1870); i Apologétique d'aujourd'liui (1873); l'Italie, études fiisloriqucs (1875). Il est mort en 18S:i.

large et élevée qui réunit comme dans un faisceau un nombre de faits et qui les réduit à une formule simple et caractéristique. Il décrit et raconte trop, il rie juge pas assez.

Mais à côté ou plutôt au-dessus de ces trois hommes, était un quatrième qui a beaucoup moins écrit qu'eux sans doute, mais dont l'influence n'a pas été moins considérable dans la direction du Correspondant. Cet homme est Edmond AYilson ^ Je ne connais personne qui soit plus serviable, plus obligeant plus dévoué, plus occupé des autres. Son esprit possède au suprême degré les qualités et les défauts qui caractérisent l'école du Correspondant: un jugement droit, un sens pratique remarquable, une juste appréciation des hommes et des choses. Mais de même que ses collaborateurs, il n'avait pas assez le sens philosophique qui n'attend pas que les événements s'accomplissent pour les apprécier et les juger ; mais qui, pressentant les efïets dans leurs causes et goûtant en quelque sorte par avance la saveur des fruits dans les germes qui les contiennent, peut prévenir en les signalant les périls d'une situation. Ce qui distingue cette école, c'est l'esprit d'analyse et d'observation. Mais l'analyse quand elle n'est pas accompagnée d'une synthèse large et élevée, rétrécit bien souvent l'intellio-ence et lui donne un hori-

1. Né en Italie, en 1801, de parents anglais, recueilli à l'âge de trois ans par la comtesse d'Aumale, il connut, dans les salons de sa protectrice, Royer-Collard, Becquey, Beugnot, Maine de Biran. Il a peu écrit; le Nouveau Correspondant (t. IV, pp. 173-234) contient de lui un bel article sur Bonald, qui venait de mourir ; pendant trois ans, il se consacra à la direction du Correspondant de 1843, et il y écrivit quelques articles, notamment.une étude très pénétrante sur le projet de loi relatif à renseignement secondaire, préparé en 1844 par Viilemain (lr<= série, t. V, 3» livr.) Il s'occupait beaucoup d'œuvres de charité, et ses travaux sur l'organisation de la bienfaisance publique sont remarquables. Il est mort en 18G2.

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zoii trop borné. Car il ne faut pas l'oublier, la synthèse seule peut donner à l'esprit des jioints de vue élevés et de larges horizons. Je sais bien que lorsqu'on regarde les choses de haut et de loin, les objets qui sont le plus t'-loigncs de nous apparaissent dans un vague qui nous empêche d'en bien saisi i' les formes et les contours. Je sais encore que le travail de l'analyse est plus sur, et donne des résultats plus certains. Mais ce que je sais aussi, c'est que dans tous les ordres de l'intelligence, les grandes découvertes ont presque toujours été le résultat de la synthèse. C'est à elle que les sciences doivent leurs plus beaux génies. Parce que le regard de l'homme est borné, lui est-il défendu de plong-er dans l'esjjace pour en entrevoir les merveilles ?

L'influence de Wilson sur la direction du Correspondanl tenait à plusieurs causes. Ne pouvant travailler beaucoup, parce que le travail le fatiguait promptement, et sentant néanmoins le besoin d'agir, il ne lui restait plus qu'à faire travailler les autres et c'est en quoi il excellait : aller chez l'un, chez l'autre, presser celui-ci, pousser celui-là, revoir les articles, les corriger, donner des idées, proposer des sujets. C'était là son occuj)ation, et il s'en acquittait émerveille'. De plus, établi à Paris depuis longtemps, dans un quartier peu éloigné, il était le seul d'entre nous qui pût offrir un local convenable aux réunions où devaient se d(''ci(ler les questions lesjdus importantes. Ne pouvant d'ailleurs ni lire beaucoup, ni écrire longtemps, il sentait le besoin de causer et

1. « Faisant peu par lui-môme, a dit de Wilson L. de Carné, il nous remplissnil tous de sa confiance et de son ardour; il allait de l'un à l'autre, siiniuiant la tié<lcur, L(ourmandant l'imprudfficc, anlici|)anl par la droiture de son bon esprit sur l'exjx-rience iiu'ap|)ort<'nl les aiun-es, et toujours assez fort pour imposer à autrui la Llclie (juil se reconnaissait trop faible pour accomplir lui-môme. » [Correspondant, 25 février 1862.)

de faire causer les autres. Les hommes remplaçaient pour lui les livres, et la conversation lui donnait ce que la méditation lui refusait. Mais les hommes, formés de cette manière, se distinguent des autres par des caractères bien tranchés. Quelque sérieuse en effet que soit une conversation, elle ne peut jamais aller au fond des choses, comme le fait l'esprit qui médite ou contemple. Le point de vue ne peut être aussi élevé, ni l'horizon aussi large. Le commerce des hommes donne surtout la science pratique des choses ; il aiguise l'esprit, il fortifie le jugement, donne au coup d'œil plus d'assurance, à l'observation plus de finesse, plus de délicatesse au tact. Mais il n'exerce pas suffisamment les facultés supérieures de l'àme auxquelles est dévolue la fonction de comprendre ou d'opérer les grandes choses. Le cercle au milieu duquel Wilson avait été élevé, était composé d'hommes remarquables, mûris par une longue expérience des aff"aires, qui avaient pris une part plus ou moins active aux événements, mais qui tous se distinguaient par les caractères que j'ai signalés plus haut dans l'école du Correspondant. Et celle-ci les avait probablement reçus d'eux par l'intermédiaire de Wilson. Et c'est ce qui me fait penser que de tous les rédacteurs de ce recueil, il est celui qui en a déterminé plus particulièrement l'esprit et la direction. Les rédacteurs du Correspondant peuvent être considérés comme les doctrinaires du catholicisme : et il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque par VYilson ils tenaient de très près au patriarche des doctrinaires, !M. Royer-Collard, que ce dernier voyait très souvent, et dont il était en quelque sorte l'élève. Or les doctrinaires descendaient par une filiation intellectuelle de l'école écossaise représentée par M. Dugald-Stewart, de cette école ennemie de la synthèse, et qui recommandait exclusivement l'analyse à ses

disciples, prétendant que l'esprit humain était impuissant en dehors des données que lui fournissait l'observation des phénomènes extérieurs ou des faits de la conscience. A la nuance doctrinaire du Correspondanl appartenaient encore, quoique dans un degré moindre, Louis Moreau, le traducteur des Confessions de saint Augustin et de la Cilé de Dieu ', ^I. de Jonnès et du Lac. La figure de celuici, la saillie de son œil, la clarté de son regard, la bienveillance de son sourire, tout annonce un homme excellent, simple, franc, dévoué, d'un commerce sûr et facile, une belle intelligence et un noble cœur. Son dévouement à sa famille ruinée par la mauvaise administration de son père est au-dessus de tout éloge. 11 n'est rien de grand soit dans la pensée, soit dans le sentiment, soit dans l'action dont ne soit capable un homme qui sait comprendre ainsi son devoir, s'y attacher et l'accomplir. Poussé par un attrait puissant vers la vie religieuse, il a retardé pendant longtemps la réalisation des désirs que Dieu lui avait inspirés, convaincu qu'il ne pouvait abandonner sa mère et ses sœurs, tant que sa présence dans le monde leur serait nécessaire. Puis, lorsqu'il a cru le moment arrivé, il a quitté sans regret une position brillante selon le monde ; car il dirigeait avec talent Vi'nivers, à une époque où ce journal était une tribune, dont la parole pouvait être entendue de bien loin, il s'est renfermé modestement dans un cloître, aimant mieux obéir pour Dieu à un homme, que de régner sur les hommes par la parole '-'. Maison se

1. Louis Moreau, ne en 1807, a ('crit, en plus des liaduclions citées par Jourdain : le Philosophe inconnu, réflexions sur les idées de L. -Cl. de Sainl-Marlin le Ihéosophe (1850); la Deslinée de l'homme (1857); Jean-Jncf/ues liousseau el le Siècle philosophe; Joseph de Maislre (1879).

2. En effet, Du Lac se retira à Solesmes, don il continua A écrire dans l'Unircrs; il y inséra nolaninient des articles qui

donnant à Dieu, il n'a pas cru que Dieu exigeait de lui qu'il dépouillât son cœur de ses plus légitimes affections. Avant de s'engager irrévocablement, il a voulu assurer le sort de sa famille, et ne pouvant y réussir il n'a pas fait difficulté de sacrifier à un devoir impérieux ses goûts les plus profonds et ses plus chères espérances. Il a quitté sans hésiter sa chère retraite et est retourné dans le monde pour lequel il n'est point fait, afin de subvenir par son travail aux besoins de sa famille. Dieu bénira dès cette vie, j'en suis sur, un aussi noble dévouement et lui permettra un jour de dilater dans les expansions de la prière et de la méditation son âme fatiguée des luttes delà politique et de la pensée. Du Lac compte pour amis tous ceux qui le connaissent un peu particulièrement, et j'aurais, je l'avoue, une assez médiocre idée de celui qui, après avoir vécu quelque temps avec lui, serait indifférent à son égard. Son intelligence vaut son cœur et lui doit une partie des qualités qui la distinguent. 11 a l'esprit ferme, le jugement droit et sur, des convictions arrêtées et profondes, un style net, clair et concis. Sa discussion, quoique vive et animée, n'est jamais amère et ne dégénère point en personnalités blessantes. Il combat vivement, mais loyalement ses adversaires. On sent, en le lisant, un homme de cœur dont les heureuses dispositions ont été cultivées par cette première éducation que donne la famille et qui forme comme les premières assises du caractère et de l'intelligence. Du Lac était comme la transition

résumaient les travaux de dom Guéranger sur la liturgie. En 1848, il quitta l'abbaye de Solesmes, pour soutenir sa famille; V Univers traversait une crise; sollicité de travailler au journal, il ne voulut y rentrer que si Louis Veuillot était maintenu à la direction. Cf. Louis Veuillot, par Eugène Veuillot, t. II, p. 200; voir aussi la Correspondance de Louis Veuillot, t. IV, pp. 54 et sqq.

de la partie doctrinaire du Correspondant, à cette autre partie qui donnait plus au sentiment et à l'imagination. C'est à cette seconde partie qu'appart(Mîait le docteur Gouraud et le baron de Montreuil.

Henri Gouraud est fils d'un médecin distingué qui a publié un excellent ouvrage sur les fièvres intermittentes, et dont le cœur était encore supérieur à rintelligence. Au reste les qualités de l'esprit et du cœur, semblent héréditaires dans cette famille'. Il est difficile d'avoir plus d'esprit que Gouraud, de cet esprit fin, délicat, gracieux, aimable et bon jusque dans les plus heureuses saillies de cette malice agréable et enjouée, qui plaît autant à celui sur qui elle s'exerce, qu'à ceux qui en sont témoins. Sa plaisanterie toujours délicate et spirituelle chatouille doucement l'épiderme sans jamais le dc'chirer. Elle provoque de la part de celui qui en est l'objet et de la part de ceux qui l'écoutent, ce sourire léger et bienveillant qui ne coûte ni à l'esprit le plus distingué, ni au cœur le plus indulgent, sans jamais exciter ce gros rire qui ôte aux traits du visage leurs grâces, et au cœur quelque chose de sa bonté. Son Ame se peint admirablement sur sa figure, mais surtout dans sa bouche et ses yeux. Sa bouche exprime à la fois la finesse et la bienveillance. Toute la bonté de sou cœur se révèle dans son sourire, et son œil bleu comme l'azur du ciel respire la candeur d'un enfant et la tendresse d'une jeune fdle. Ses manières sont aisées, nobles et simples. Sa conversation est sjnrituelle, enjouée et passe avec une agréable facilité du sérieux au plaisant, et du sévère au léger. Elle

1. Henri Gouraud est moil en 1874, laissant une t'Iude sur Broussais, dans la<iuelle il ronil)al le nialérialismo, cl un éloç:e du docteur Hécaniicr. Cf. article nécrolof^ique i>.ir V. in.C.iiwi- PAGNY, Correspondant, t. XCV, p. 40ii.

est toujours assaisonnée par ce sel attique que nos pères connaissaient si bien, et qui est devenu si rare aujourd'hui parce qu'il est l'effet, non de l'instruction qu'on reçoit par les livres, mais bien plutôt de cette première éducation que l'enfant reçoit sur les genoux de sa mère.

Ce que j'ai toujours admiré dans Gouraud, c'est cette indulgence charmante qui le porte à excuser dans les autres ce qui n'est pas évidemment coupable, et qui, dans les fautes les plus manifestes, découvre encore des circonstances qui en atténuent la gravité. Je ne l'ai jamais connu sévère et inexorable, que pour les vices qui supposent de la bassesse ou une profonde altération du sens moral. Au reste sans cette indulgence l'homme ne saurait être juste dans les jugements qu'il porte sur les autres. Car nous sommes tous si pleins demisère et de faiblesse, quelorsque nous voulons peser exactement les actions de nos semblables, nous devons, avant de les mettre dans un des plateaux de la balance, poser dans l'autre plateau un peu de cette bienveillance que Dieu nous a donnée, afin que nous puissions être justes à l'égard de nos frères. Et si nous nous trompons si souvent dans nos jugements, c'est que nous ne mettons point le cœur de la partie, et que nous croyons pouvoir être justes sans être charitables. Si l'on pouvait faire un reproche à Gouraud, ce serait de porter souvent la bonté naturelle de son caractère au delà des limites que lui assignent la sagesse et la prudence. 11 lui en coûte tellement de condamner les autres ou de les blâmer, que, pour s'épargner cette peine, il refuse avec une négligence affectée de regarder jusqu'au fond des actions qu'il veut apprécier, dans la crainte d'y trouver le motif' d'un blâme ou d'un soupçon. Il aime mieux voiler son esprit sous les affections de son cœur, que

s'exposer à aimer moins ceux qu'il aime, en les regardant de trop près.

Dieu qui dispense ses dons avec une sage mesure et qui, pour nous préserver de l'orgueil, ne nous donne jamais une qualité ou une vertu, sans nous laisser la faiblesse ou l'imperfection qui doit lui servir de contrepoids, lui a donné, dans un degré remarquable, ct'tte force d'inertie et ce courage passif qui font supporter avec résignation les grandes douleurs. Les coups de l'infortune rebondissent sur son âme, sans pouvoir ni l'entamer, ni la briser, et, par une merveilleuse souplesse de volonté, il sait conserver jusqu'au milieu des plus terribles épreuves, le calme, le sang-froid et la patience d'un stoïcien. Ses principes, sa foi vive, éclairée, son caractère doux et conciliant concourent à lui rendre supportables les coups de l'infortune. Son âme plie comme un roseau, sous le souffle de la tempête, et se redresse après que l'orage est passé; tandis que le chêne qui résiste à ses côtés, est brisé par la fureur du vent.

Ceux qui le connaissent et qui l'aiment sentent quelquefois le besoin d'admirer autant ses faiblesses que ses vertus, tant les premières leur paraissent excusables, soit par la source d'où elles proviennent, soit par le but qu'elles se proposent. Son style est facile, coulant, pur et placide comme son âme. Ce qui lui manque, c'est la force et la couleur. Ecrivain distingué, médecin remarquable, surtout comme praticien, il a fondé avec les docteurs Trousseau et Lebaudy le Journal des connaissances médico-chirurrjicales, que de malheureuses circonstances ont rendu la propriété du premier, et qui jouit encore d'une réputation non contestée.

Mlle Julie Gouraud est sa so-ur encore bien plus par l'âme que par le sang. Quand même ces deux âmes n'auraient point eu de corps, elles auraient

toujours été sœurs. Ce sont deux esprits jumeaux, qui semblent le fruit d'une même pensée et comme les deux valves d'un même germe. Aussi, en traçant à grands traits l'esquisse du caractère du frère, j'ai dessiné celui de la sœur, et pour la faire connaître, je n'ai rien à ajouter ni à retrancher. Les ouvrages qu'elle a publiés lui ont acquis une réputation méritée. Tous ont un but moral et sont de nature à développer, dans l'âme de ceux qui les lisent, l'amour du bien et l'horreur du mal. En les écrivant, Mlle Julie Gouraud a révélé sans le vouloir, et sans même s'en apercevoir, les qualités et les vertus de son propre cœur, qu'elle prête aux personnages que son imagination met en scène.

L'âme du baron de Montreuil est de la même famille que celle de Gouraud, avec moins de distinction peut-être dans l'esprit, mais aussi avec plus de force active dans la volonté *. Le baron de Montreuil et sa femme rappellent par leur piété tendre et fervente, par la simplicité de leurs goûts, par la mortification de leur vie et l'abondance de leurs aumônes, ces familles du moyen âge, où Dieu était l'unique objet de toutes les pensées et l'unique but de tous les projets et de toutes les espérances. Le baron de Montreuil aun talent poétique fort agréable ; mais son esprit était trop sérieux pour se borner à plaire. 11 devait tôt ou tard éprouver le besoin d'instruire et surtout d'édifier, et ne considérer la poésie que comme un délassement à des ocîcupationsplus graves. En publiant la vie de sainte Zite, qui s'est sanctifiée en servant les autres, il a fait une bonne œuvre et rendu à son pays un véritable service. Car dans un temps où l'orgueil, en exaltant toutes les âmes et en

1. Né à Paris en 1802, il est mort en 1866. On a de lui: Quelques Poésies (1841) ; Vie de sainte Zite, servante de Lucques, au treizième siècle (1843).

confondant toutes les conditions, porte à reo^arder -comme humiliante celle de la domesticité, c'était une bonne et heureuse pensée de la mettre dans son véritable jour et de la replacer sur le piédestal où Tavait posée Jésus-Christ lui-même en venant sur la terre, non pour être servi, mais pour servir les autres. En efïet, après l'exemple de sainte Zite placée sur les autels par Th^glise et proposée au culte et à l'imitation •de tous les fidèles, il est diflicile de se sentir humilié dans une condition où l'on peut faire d'aussi grandes choses, et acquérir une aussi grande srloire. L'ardente charité du baron de Montreuil, son amour pour les pauvres devait porter son attention sur toutes les questions qui intéressent particulièrement les classes souffrantes et laborieuses. Aussi a-t-il étudié avec soin toutes ces questions, qui ont acquis depuis quelque temps une importance bien plus considérable encore *. Et il est arrivé à l'Assemblée nationale préparé par des études sérieuses ■et réfléchies à défendre avec succès la cause des pauvres et des opprimés. Apres avoir consacré au soulaerement de leurs misères les revenus considérâbles dont il jouit, il leur consacre toutes les forces -de son intelligence et toute l'activité de son âme ardente et généreuse. C'est un homme qui a pris l'Évangile au sérieux, qui en adore toutes les paroles ^omme sorties de la bouche d'un Dieu, et (|ui ne cherche point à en atténuer le sens ou à en affaiblir la vigueur au profit de ses intérêts et de ses passions. Cest dans l'Evangile et dans les oracles infaillibles de ce livre divin qu'il a puisé ses théories d'économie politique, il est démocrate, ou plutôt iJémophile dans le sens de TEvangilc ; c'est-à-dire qu'il est for-

1 . Il n |tiil»li<' (l.'iiw le Corvcspondanl (lô j.invior \x\'^) un ;irticle : Bapporls des nmilrps cl dcn acrcilcurs dunsla uie clirclivnne.

tement convaincu que les riches sont pour les pauvres, qu'ils ne sont que les trésoriers et les aumôniers de Dieu, placés comme médiateurs entre Dieu et les pauvres, et chargés de dispensera ceuxci les biens dont ils sont les dépositaires et les administrateurs. Si l'Assemblée nationale n'avait été composée que d'hommes animés de cet esprit et imbus de ces doctrines, les lois qui en seraient émanées n'auraient peut-être été guère plus agréables aux riches que celles que nous préparaient les utopies dangereuses des socialistes. La forme aurait été différente, car un abinie sépare les socialistes de l'école de Proudhon et de Louis Blanc, de ceux qui sont inspirés par la lecture de l'Evangile. La liberté aurait été respectée, car le chrétien ne connaît pas la violence ; mais la législation aurait été combinée dans ses dispositions principales et dans son ensemble, de manière à préparer et à amener par un développement naturel et régulier un ordre de choses qui aurait été la réalisation politique des doctrines de l'Evangile sur les rapports entre les riches et les pauvres.

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