CHAPITRE VI
Le séjour de Paris était à cette époque instructif sous tous les rapports. On pouvait facilement y étudier l'esprit révolutionnaire. Il s'y manifestait chaque jour sous toutes les formes. Pétitions, clubs, rassemblements dans les rues, émeutes, cris séditieux, journaux, proclamations, chansons, caricatures, tout était pour affaiblir ou, ce qui est pis encore pour avilir l'autorité et ébranler l'obéissance ; car la soumission à une autorité qu'on méprise ou dont on conteste l'origine, est une lâcheté, et personne ne consent de bon cœur à être lâche. De sorte qu'on cherche à s'épargner cette flétrissure en bravynt le pouvoir qu'on méprise et en s'insurgeant contre lui. IjC plus grand mal des révolutions est moins de renverser le pouvoir qui existe, que de rabaisser celui qui le remplace, et de substituer un fait toujours plus ou moins contestable à un droit, ou certain, ou sanctionné j)ar le temps. Car dès (ju'on entre dans le domaine des faits, indépendamment du droit ; dès qu'on admet (jue tout fait accepté porte avec soi sa juslilication ; dès qu'on essaye d'appuyer le droit sur
le fait, on consacre par là même toutes les révolutions qui parviennent à s'imposer aux peuples ; on déplace la loi morale qui régit le monde, et l'on fait consister le bien ou le mal dans l'insuccès ou le triomphe d'une entreprise. D'ailleurs le pouvoir établi sur un fait se trouve impuissant contre les attaques dont il est l'objet, et ne peut invoquer contre elles que la force. Or, rien n'humilie l'homme autant que l'empire de la force : il s'irrite contre le pouvoir qui s'impose à lui et qui, oubliant sa dignité d'homme, le traite comme une brute, et, au lieu de demander à sa conscience une soumission libre et volontaire, exige une sujétion aveugle et non raisonnée. De plus le nouveau pouvoir, pour justifier son origine, est contraint d'accuser celui qui l'a précédé et d'accorder sa confiance à ceux qui l'ont établi : donnant ainsi une prime à la sédition, justifiant d'avance toutes les révoltes, et formant contre soi-même des armes qu'on ne peut manquer tôt ou tard de tourner contre lui. C'était une chose pénible pour un cœur vraiment français, que de voir traîner dans la boue un pouvoir qui avait gouverné pendant quinze ans la PVance, qui en avait augmenté la gloire et la prospérité, qui s'était fait respecter au dedans et craindre au dehors, et qui avait donné assez de liberté à la nation pour que ses ennemis eux-mêmes eussent la force et les moyens de le renverser.
Au reste la loi du talion, cette grande loi de la Providence, dans l'administration des choses de ce monde, n'a pas tardé à être appliquée au nouveau roi, qui, par une lâche condescendance, avait, sinon favorisé, du moins toléré les ignobles injures dont la presse cherchait à salir une famille qui, après tout, était la sienne et qui s'était montrée généreuse à son égard. Car bientôt des caricatures non moins ignobles vinrent salir son nom, et le proposer au
monde entier comme un objet de mépris et d'horreur. Les vices les plus bas lui furent attribués, ses actes furent calomniés, et, quand ils étaient extérieurement irréprochables, on ne craignait pas de violer cet asile sacré de la conscience, que Dieu s'est réservé, et d'en suspecter les intentions. C'est ainsi que, pendant plusieurs années, le peuple français, ce peuple autrefois si noble, si courtois, si respectueux,, si compatissant pour le malheur, si généreux pour les ennemis qu'il avait vaincus, ce peuple a vécu d& calomnies au milieu d'une boue infecte, incessamment remuée par la haine et par les passions les plu& basses. On lui a rendu méprisable tout ce qu'il avait respecté, on lui a appris à ne plus rien regarder comme sacré, pas même la religion, pas même Dieu ; à ne plus tenir compte ni des droits, ni de la gloire, ni de la faiblesse, ni du malheur qui désarment toujours les grandes âmes.
L'Eglise seule, en ces circonstances, comme en toutes les autres, se tint dans ce milieu qui est lesiège de la sagesse et de la vérité. Sans sacrifier le droit au fait, elle accepta celui-ci comme une nécessité, après avoir proclamé d'avance que sa conduite à l'égard des gouvernements établis ne préjugeait en rien la question de principe à laquelle elle ne prétendait pas toucher. Après avoir condamné les doctrines anarchiques qui tendaient à bouleverser la société, et avoir ainsi assuré dans la conscience des fidèles la cause de l'ordre sans laquelle toute société est impossible, l'Église ou le Saint-Siège, car c'est tout un, avec un tact divin et une prudence toute surnaturelle, refusa toujours de toucher à la question de droit, sachant bien que ce n'est point dans des tempa de trouble, d'effervescence et de confusion, que des questions do ce genre peuvent être décidées. Elle résista à toutes les sollicitations qui lui furent adres-
sées SOUS ce rapport par les divers partis. Et dans rencyclique que le Saint-Sièa^e publia contre les doctrines do V Avenir, il ne voulut donner aucune décision nouvelle, mais il se contenta de réprouver ce que rÉ^lise avait déjà condamné dans XN'iclel'et Jean Huss. Aussi le pape Grégoire XVI vit-il se tourner contre lui les deux partis extrêmes, car pendant que l'un l'accusait de partialité en faveur du nouveau pouvoir, ]M. de Lamennais se séparait du Saint-Siège^, parce qu'il le croyait hostile à la liberté.
Si VArenir s'éiait renfermé dans le cercle des faits,, si, prenant les choses au point où il les trouvait, il les avait acceptées avec sincérité ou môme avec enthousiasme, s'il avait demandé le développement de toutes les conséquences qu'elles renfermaient comm& une nécessité amenée par les circonstances, on aurait pu contester la valeur de ses idées ; mais il aurait été irréprochable au point de vue de la foi qui nejuge point les laits politiques, qui ne cherche pointa s'immiscer dans les affaires des peuples, et qui ne prétend point leur imposer telle ou telle forme de gouvernement, telle ou telle constitution particulière. Mais V Avenir allait plus loin; il voulait ériger en principes absolus les nécessités sociales qu'avaient fait surgir les événements, et élever pour ainsi dire à l'état de dogmes les faits qui venaient de s'accomplir. Parce que la liberté des cultes, celle de l'enseigne* ment et de la presse, celle d'association étaient devenues des nécessités auxquelles il eût été imprudent de résister, ou plutôt des faits accomplis qu'il fallait accepter, M. de Lamennais en concluait que ces libertés sont inhérentes à la nature même de la société^ et il voulait amener le Saint-Siège à les proclamer avec lui. Il ne comprenait pas que demander à l'Eglise une telle décision, c'était demander qu'elle reniât son passé, qu'elle se reconnut coupable d'avoir-
trompé jusqu'ici les peuples, qu'elle effaçât son histoire tout entière et déchirât les décrets de ses pontifes et de ses conciles, car elle avait lutté de toutes ses forces contre ces libertés dans un temps où les peuples, n'étant pas encore mûrs pour elles, auraient retiré plus do dommage que d'utilité de leur établissement K Dos qu'on attribue à une idée ou à une institution une valeur absolue, il est clair que son acceptation ne dépend plus dos circonstances, et qu'il est du devoir de chacun d'en poursuivre partons les moyens lapplication, quels qu'en puissent être d'ailleurs les résultats. C'est le cas de dire avec un célèbre conventionnel : Périssent les colonies plutôt qu un principe. Si donc une doctrine politique pouvait avoir une valeur absolue, le peuple, qui en aurait obtenu la réalisation, seraitcoutraint d'en poursuivre le développement chez tous les autres peuples par la persuasion et parla force : et touslesautrespeuples devraient être considérés comme étant, non seulement dans un état de civilisation inférieur, mais de barbarie incompatible avec tout progrès.
Le Saint-Siège se tint prudemment dans le cercle que lui avaient tracé et les décrets des papes anté-
1. « Le Sainl-Père, écrivait le cardinal Pacca à Lamennais, désapprouve et réprouve môme les doctrines relatives à la liberté civile et polilique, lesquelles, contre vos intentions sans doute, tendent de leur n.iture à exciter et propager partout l'esprit de sédition et de révolte de la i)art des sujets contre leurs souverains... Les doctrines de V Avenir sur la liber le des culles et la liberlé de la presse, (jui ont été traitées avec tant d'exagération et poussées si loin par MM. les rédacteurs, sont également très réprchensibles et en opposition avec l'enseignement, les maximes et les pratiques de i'Kglise. Klles ont beaucoup étonné et affligé le Saint-Père; car si dans certaines circonstances la prudence exige de les tolérer comme un moindre mal, de telles doctrines ne peuvent jamais être présentées par un catholique comme un bien ou comme une chose désirable... » Cette lettre accompagnait l'encvclique Mirari vos. datée du 15 aoi1t
rieurs et sa propre histoire. Sans approuver la révolution qui avait déplacé le pouvoir en France, il offrit loyalement son appui au nouveau gouvernement, afin do l'aider à vaincre les difficultés sans nombre qu'il trouvait sous ses pas, et à travailler au bonheur des peuples que les événements lui avaient soumis. Il lui oiïrait son assistance avec d'autant plus de dévouement, qu'il le savait plus faible et environné de plus de dangers. Ses offres étaient aussi désintéressées qu'elles étaient sincères. Au reste c'était moins l'avantage du gouvernement lui-même qu'il cherchait, que celui de la nation qui l'avait accepté. Le pape, en agissant ainsi, donnait à tout le clergé et aux fidèles un exemple et une règle à suivre.
Malheureusement la révolution avait surpris tout le monde, aussi bien ceux qui l'avaient faite ou qui en avaient profité, que ceux qui la subissaient à contre-cœur. Personne n'était préparé à recevoir les modifications profondes qu'un aussi grand événement devait introduire dans les habitudes politiques et sociales de la nation. Les hommes qu'elle avait portés au pouvoir, éblouis par une position si nouvelle pour eux, ne comprenaient point le véritable sens des événements qui venaient de s^accomplir. Ils n'y voyaient qu'un changement de personnes et n'apercevaient point le travail intérieur qu'ils avaient produit dans les entrailles même de la société. Ils avaient perdu de vue cette loi providentielle qui gouverne toute l'histoire : à savoir, que Dieu n'efface que pour écrire quelque chose de nouveau, et que quand il se donne la peine d'ébranler le monde par un de ces coups où les plus incrédules ne peuvent s'empê-
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cher de reconnaître sa main, ce n'est pas seulement pour remplacer une dynastie par une autre, ou pour faire monter des hommes nouveaux à la place des anciens ; mais bien pour substituer une idée à une autre qui a fait son temps, et pour donner à Tliistoire un nouveau cours. Quand Dieu s arme de sa faux, et qu'il fait tomber chez un peuple les hommes, les lois et les institutions qui l'avaient p^ouverné, ce n'est ni pour laisser en friche le champ qu'il a moissonne, ni pour y jeter les mêmes semences, car l'assolement est une condition do la culture des peuples, comme de celle des plantes, et quand la faux de Dieu a passé sur un pays, l'habileté d'un homme d'état consiste à bien connaître quelle semence il convient d"y jeter.
Trop souvent les hommes ne voient que la superficie des choses, tandis qu'on n'en peut connaître la véritable nature, qu'en les étudiant dans cette partie secrète qu'elles cachent aux regards et enfoncent en quelque sorte dans le sol qui les porte. Chaque i-éA'Olutiou est le produit de deux doctrines, dont l'une, publique, avouée, sert de signe de ralliement au plus grand nombre; mais dont l'autre, plus profonde, mystérieuse, sert de mot d'ordre à un petit nombre d'adeptes. La révolution, une fois accomplie, porte au pouvoir des hommes qui représentent la première de ces doctrines, et les remplace dans le gisement des diverses couches sociales par les hommes qui professent la dernière ; car les révolutions politiques s'accomplissent par les mêmes procédés (pie celles du sol. La couche supérieure, une fois qu'elle est épuisée par le temps, fait place à celle qui était située immédiatement au-dessous d'elle. Dans le cliamp de l'histoire, de même (jue dans les champs matériels, les racines des choses vont chercher les sucs qui les nourrissent dans les couches inférieures.
et plus l'idée qui doit surg-ir est grande et puissante, plus elle va chercher loin dans le sol les éléments de sa puissance et de sa force. C'est ainsi que dans la première révolution^ dont les diverses phases se sont succédé si rapidement, le sol, remué et bouleversé dans tous les sens par les idées qui voulaient se faire jour, a découvert successivement toutes les couches dont il se composait, jusqu'à cette couche infime, stérile et maudite qù s'infiltrent par des canaux mystérieux toutes les immondices.
Les révolutions se font toujours au profit de& hommes qui approchent de plus près ceux qu'elles renversent, et au profit des idées que représentent les hommes qui viennent après ceux qu'elles portent au pouvoir. En d'autres termes, les hommes d'une idée ne parviennent au pouvoir qu'à la condition de dégager et de développer l'idée qui vient immédiatement après la leur, de même que le cultivateur ne peut rendre fertile le sol qu'il travaille, qu'en faisant monter à la surface par la bêche ou la charrue la couche située au-dessous du sol extérieur. La révolution de 1830 avait donné définitivement le pouvoir à la bourgeoisie, car, quelles que fussent les raisons apparentes qui l'avaient déterminée, la véritable cause, la cause intime et profonde de ce grave événement avait été la rivalité, l'antagonisme de la noblesse et de la bourgeoisie, que la charte de iSlli avait inutilement essayé de faire disparaître, parce que les préjugés et les habitudes sont plus puissants que les lois. Mais la bourgeoisie ne pouvait se maintenir au pouvoir qu'en travaillant sincèrement à dégager l'élément situé au-dessous d'elle, à le préparer, par un développement lent et régulier, à monter plus haut et à partager avec elle l'autorité qu'elle possédait exclusivement. Au lieu d'agir ainsi, elle a voulu garder pour elle seule Tinfiuence et le pouvoir,.
qu'elle avait conquis sur cette dernière. Et le peuple, négligé par elle, retenu dans les langes qui Tempêchaient de croître et de se fortifier, a fait ce qu'avait fait avant lui la bourgeoisie.
Les indices de ses projets et de ses espérances se manifestèrent dès les premiers jours qui suivirent la révolution de 1830, non seulement dans la presse, dans les clubs et dans les émeutes qui venaient chaque jour jeter l'épouvante parmi les habitants de la capitale, mais encore, mais surtout, dans la doctrine, politique et religieuse à la fois, de Saint- Simon, dont l'esprit, franchissant l'intervalle qui sépare la révolution de 1830 de celle de 18Zi8, formula les idées et les principes qui se firent jour le lendemain de cette dernière. Saint-Simon et ses disciples furent regardés comme des fous. On crut un instant que le ridicule suffirait pour étouffer cette doctrine, mais souvent les fous de la veille sont les sages du lendemain. Instruit par l'expérience, et connaissant d'ailleurs tout ce qu'il y a de force et d'expansion dans une idée, je suis effrayé, je tremble pour l'avenir, toutes les fois que je vois une idée fausse et pernicieuse affirmée sérieusement, et défendue avec courage et persévérance par des hommes intelligents. Car aucune force matérielle ne peut arrêter l'expansion d'une idée, parce que là où est la vie, il y a une puissance à laquelle nulle force ne saurait résister. La semence, que le vent dépose sur un rocher, est plus forte que celui-ci, parce qu'elle a en soi un principe de vie.
Aussi, pendant notre séjour à Paris, nous nous préoccupions beaucoup des doctrines des Saint- Simoniens. Nous fréquentions assidûment les réunions, nous suivions avec intérêt les discussions, nous lisions leurs ouvrages, et nous étions persuadés que, de tous les systèmes que la révolution
de 1830 avait mis en lumière, celui de Saint-Simon était le plus sérieux, le plus dangereux pour l'avenir, non seulement par la facilité qu'il donnait de se satisfaire à toutes les passions du cœur humain, mais surtout parce qu'il se produisait comme une doctrine religieuse, avec un culte, une théologie et une discipline. Les événements n'ont que trop justifié nos craintes : et de Saint-Simon à Fourier, et de Fourier à Louis Blanc, et de Louis Blanc à Raspail, et de Raspail à Proudhon, il y a une filiation intellectuelle incontestable et qui prouve que l'idée qui sert de base à tous ces systèmes n'a jamais disparu ; que son travail intime ne s'est jamais arrêté, et que cette société si riche, si joyeuse, si pleine d'espérance, à qui la révolution de 1830 avait donné la puissance et les honneurs, dansait sur un abîme couvert de fleurs.
Pour moi, je ne doute pas qu'un jour l'idée qui fait le fond de tous ces systèmes, ne se réalise sous une forme quelconque; elle est tro[» persistante et trop audacieuse pour ne pas triompher un jour. Je ne sais ni quand ni comment cela se fera, et je prie Dieu de ne point me rendre témoin de ce grand bouleversement. Mais j'affirme que cela sera, car je lis l'avenir dans le passé. Je sais comment les idées naissent, comment elles se développent : faibles d'abord, timides et incertaines, puis hardies et audacieuses. Le christianisme seul, bien compris et appliqué au gouvernement de la société, pourrait guérir homéopathiquement cette maladie^, qui n'est qu'une altération et une exagération du principe chrétien, et qui menace de mort le corps social tout entier. Mais qui veut du christianisme aujourd'hui ? qui le veut sérieusement, pour soi d'abord, et pour les autres ensuite ?
Les Saint-Simoniens comprenaient bien qu'entre
leur doctrine et celle du catholicisme, il n'y a point de milieu ; que le protestantisme étant une négation ne peut donner un appui solide à l'esprit; que le déisme n'est qu'un athéisme déguisé. Ils savaient que la religion est le premier besoin de l'homme, et que toute idée, pour s'emparer de son esprit, doit lui être présentée sous une forme religieuse. La partie critique et négative de leur système était bien souvent inattaquable. Ils étaient impitoyables pour toutes les doctrines intermédiaires, qui se trouvaient entre la leur et celle du catholicisme, qu'ils regardaient comme le seul adversaire redoutable pour eux. Plusieurs parmi eux avaient un incontestable talent, parlaient avec éloquence et facilité et faisaient briller dans les discussions du soir toutes les qualités d'un esprit vif, logique et pénétrant. Quoique je ne me sentisse aucune sympathie pour leurs idées, je ne pouvais m'empêcher d'admirer le courage avec lequel ils bravaient le respect humain, ce tyran des âmes faibles, qui tient tant d'hommes sous sa domination, et méprisaient les plaisanteries dont leur doctrine ou leurs personnes étaient l'objet. Je voyais en eux des hommes logiques, qui, ayant abandonné le principe catholique, avaient eu le malheureux courage de descendre, de conséquence en conséquence, jusqu'aux dernières limites de Terreur. Comme eux j'étais convaincu qu'il n'y a plus aujourd'hui pour les esprits sérieux que deux doctrines dans le monde : le panthéisme et le catholicisme; que le premier résume et condense en quelque sorte toutes les erreurs, tandis que le second contient comme dans un foyer de lumière toutes les vérités (îparses çà et là dans les autres doctrines; que ces deux grandes idées, situées aux deux limites extrêmes du monde de la pensée, écraseront dans leurs luttes gigantesques toutes les erreurs intermédiaires, et qu'il viendra un temps où
AU LENDEMAIN OE LA REVOLUTION DE JUILLET l'Jl
il ne restera plus sur le champ de bataille que la doctrine catholique qui propose à notre foi un Dieu incarné dans l'homme, et le panthéisme qui nous présente la divinité disséminée et comme perdue dans l'universalité des choses.
Pendant notre séjour à Paris, l'émeute était pour ainsi dire en permanence. La faim était souvent sinon la cause, du moins le prétexte de ces attroupements. Pour soulever le peuple et le pousser contre les institutions qu'on veut détruire, il faut lui faire des promesses, il faut lui faire espérer un avenir meilleur. Et comme il est presque toujours impossible de tenir toutes les promesses qu'on lui a faites, il ne faut pas s'étonner si dans son dépit ce pauvre peuple les rappelle de temps en temps à ceux qui l'ont trompé et les menace de sa colère. C'est un bien triste spectacle pour la dignité humaine, de voir des hommes sortir du réduit qui cache leur dénùment, comme des loups affamés sortent do leurs tanières, et venir par bandes sur les places publiques, ou devant les palais des grands, étaler à leurs yeux leur misère repoussante ; d'entendre dans des rues, bordées de riches maisons et de magasins splendides, ce cri rauque et lamentable : du pain, du pain. C'est un spectacle déchirant de contraste entre un luxe insolent et une épouvantable misère.
Le Palais-Royal, qu'habitait encore le roi, était ordinairement le rendez-vous de l'émeute. C'était là que la révolution avait commencé en 1789; c'était là qu'elle avait triomphé en 1830, et qu'elle était assise sous un dais de velours rouge. Car il ne faut pas se le dissimuler, ce qui avait fait la fortune de
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Louis-Philippe, ce qui faisait alors sa popularité, c'est que le peuple voyait en lui le symbole vivant de la révolution. Position difficile et pénible pour un roi, obligé par les devoirs mêmes de sa charge de marcher dans un sens contraire à son origine ; et de s'exposer à passer pour un traître, quand il n'est que juste et raisonnable. Avoir pour mission d'arrêter l'agitation qui l'a poussé sur le trône, et d'apaiser ces flots dont on a soulevé à dessein la colère, c'est une situation humiliante et si douloureuse pour un homme, que, pour s'y résigner, il faut tout le courage de l'ambition ou toute l'ardeur du dévouement. J'ai plaint bien des fois ce pauvre homme, obligé de paraître sur le balcon doré de son palais, pour recevoir ces hommes déguenillés qui venaient lui demander dapain, et chantant avec eux cette Marseillaise, que cette populace devait chanter sans lui et contre lui dans son palais dévasté. Il tenait enfin cette couronne si longtemps convoitée !
Mais que Dieu sait faire payer cher ces sortes do faveurs ! qu'il faut se faire petit pour devenir grand ! ou, pour rester grand, que de passions il faut servir ! de combien d'hommes il faut se faire l'esclave pour régner sur eux !
La plupart de ces émeutes étaient au fond peu redoutables. C'était comme l'écho lointain et affaibli de cette tempête qui venait de briser un trône et, ce qu'on ne croyait pas alors, une société. Car c'était bien une sociét('' révolutionnaire qu'on V(Miait de substituer à l'ancienne, en plaçant sur le trône un fils de la Révolution.
Cependant le procès des ministres vint donner à l'émeute un caractère plus grave. Ce n'était plus du pain que demandait le peuple, c'était du sang humain. Quel spectacle, grand Dieu, que celui de cette foule d'hommes, de femmes, do filles et
d'enfants amassés devant la porte du Luxembourg, le long des rues de Vaugirard et de Tournon, pesant comme un cauchemar sur la poitrine des juges, et essayant de leur arracher une sentence de mort. J'ai vu des femmes et des enfants de douze ou treize ans brandissant en l'air des coutelas et demandant à grands cris qu'on leur livrât leurs victimes, et menaçant de les immoler de leurs propres mains si on ne les abandonnait à celles du bourreau. Comment se fait-il que, dans ces occasions, les femmes, oubliant et la pudeur et la douceur naturelles à leur sexe, se montrent plus violentes et plus effrontées que les hommes eux-mêmes ? C'est qu'un être qui sort de sa nature, va toujours beaucoup plus loin que celui qui y reste. Lors donc que la femme oublie les conditions môme de son sexe, elle ne connaît plus de limites parce qu'elle ne tient plus le frein qui peut arrêter. L'homme se possède encore jusque dans les emportements de la fureur, parce que la violence est moins opposée à sa nature qu'à celle de la femme. La femme dans un accès de débauche ou de colère^ c'est un monstre qui fait horreur.
Si le courage des juges épargna une flétrissure à la France, et si leur arrêt peut être considéré comme un indice heureux de l'adoucissement des mœurs et d'un véritable progrès dans la civilisation, la révolution ne resta pas pure toutefois, et pour son coup d'essai, elle s'attaqua à ce qu'il y a de plus saint, de plus élevé et de plus vénérable, à Dieu luimême, à ses temples, à ses ministres et au signe sacré de notre rédemption. Un service anniversaire célébré pour le duc de Berri dans l'église de Saint- Germain-l'Auxerrois, fut l'occasion de cet épouvantable scandale. L'imprudence ou la perfidie, on ne sait encore lequel des deux, d^un homme qui attacha au catafalque l'image du duc de Bordeaux, en fut
lui L.VMKNNAIS ET SON ECOU.
l'occasion. Les légitimistes avaient assurément bien le droit de célébrer un service pour le père de celui qu'ils regardaient comme leur roi, mais ce qu'on peut faire, est-il toujours expédient de le faire .' Au-dessus du droit légal, n'y a-t-il pas des couve" nances, dont la violation peut entraîner quelquefois des conséquences plus désastreuses qu'une injustice évidente ? Si les légitimistes, qui avaient demandé ce S(!rvice àrarclievèque (jui l'avait accordé, avaient prévu tous les crimes, tous les sacrilèges, tous les blasphèmes dont il a été l'occasion, les premiers Tauraient-ils demandé ? le second Taurait-il accordé ? Assurément non, car le sacrilège est un si grand crime et il attire si visiblement sur les peuples qui le commettent la malédiction et la vengeance divines, qu'il ne faut jamais y donner le moindre prétexte. Hélas ! pourquoi mes yeux ont-ils vu ces horribles profanations ? Pourquoi mesoreilles ont-elles entendu les blasphèmes, les cris licencieux etimpies de cette foule furieuse qui semblait échappée de l'enfer ? J'ai vu, ou plutôt je vois encore, car ce spectacle est tellement présent à mon esprit que l'impression que j'en ai reçue est toujours aussi vive, toujours aussi profonde ; j'ai vu des hommes, des enfants, escalader en blas[)hémant l'église de Saint-Germain-lAuxerrois, se piécipiter dans ces nefs séculaires comme s'ils fussent entrés, après un long siège, dans une citadelhi ennemie, briser les autels et chercher, les malheuieux ! chercher le Saint des Saints pour servir peut-être de jouet à leur fureur. Mais unu heureuse précaution avait rendu impossible ce forfait saciilège et épargné à la capitale de la France un crime de plus. i*eudant que la maison de Dieu était ainsi pillée, dévastée, polluée, une foule immense rassemblée sur la place, et que grossissaient à chaque instant de nouveaux flots
mugissait comme une mer en furie et accompagnait de ses rires impies et de ses plaisanteries sacrilèges les blasphèmes des profanateurs. Au milieu de ces saturnales de la colère et de l'impiété, le silence était presque de Théroïsme, et un mot de blâme aurait pu procurer à celui qui se le serait permis les honneurs du martyre. Mais que dire, que faire pour calmer une multitude furieuse et aveugle ? La parole d'un homme peut-elle rabattre l'orgueil des vagues soulevées par la tempête?
Quand l'œuvre de destruction est achevée, quand il n'y a plus rien à briser dans le temple, les profanateurs étonnés d'avoir accompli si promptement leur ouvrage, regrettent de n'avoir plus rien à souiller et à briser. De même que la vue du sang enflamme ces instincts de cruauté qui dorment au fond de la nature humaine et excitent à le répandre encore, ainsi l'impiété de l'homme semble s'exalter par ses excès mêmes. Un cri se fait entendre : A l'archevêché ! Soudain cette foule s'ébranle pour aller chercher quelque chose à démolir, quelque temple à profaner. Là se reproduisent les scènes de dévastation, de pillage, de blasphèmes et de bouffonneries sacrilèges dont l'égliso Saint-Germain-l'Auxerrois avait été le théâtre. Après avoir détruit de fond en comble la demeure du premier pasteur, on s'attaque à la maison de celui dont il est le ministre; j'ai vu des hommes revêtus des habits sacrés marcher sur le toit de l'antique cathédrale, égayer par des gestes les plus indécents la foule stupide amassée sur les quais, ébranler l'énorme croix de fer qui surmontait le chevet du temple au risque d'être entraînés par sa chute. Pendant que tout cela se faisait, pendant que les livres les plus précieux, jetés à la Seine, étaient emportés par les flots, pendant qu'on saccageait la maison de Dieu et de son ministre, la garde
nationale était là, l'arme au bras, assistant lâchement à ces scènes de désordre, riant^, causant, plaisantant de tout ce qu'ils voyaient, de tout ce qu'ils entendaient, plus coupables peut-être par leur silence, que ne Tétaient par leurs actes ceux dont ils n'osaient réprimer les excès. Ils étaient là pour cerner en quelque sorte l'émeute, former autour d'elle comme une ligne de circonvallation, l'occuper en lui jetant des crucifix à briser, des objets saints à profaner, pour l'empêcher de se ruer sur les magasins et les boutiques; estimant que tant qu'elle ne s'attaquerait qu'à Dieu, il ne fallait pas en faire état, comme s'il n'y avait rien de moins important au monde.
Je me retirai de cette scène abominable la honte et la douleur dans l'âme, accablé par les réflexions et les craintes que m'avait inspirées cet odieux spectacle. Pour en augmenter encore l'horreur, par un affreux contraste, les débauches effrontées du carnaval accompagnaient ces saturnales de l'impiété. Les masques parcouraient les rues, passaient en gambadant et en ricanant près des temples qu'on dévastait, et dans leurs sales railleries mêlaient le nom du prélat dont on saccageait la demeure. Des femmes, ivres d'eau-de-vie, montaient sur des bornes, et là, d'une voix avinée, chantaient des chansons infâmes, ou disaient des choses qu'aucune bouche ne pouvait répéter, qu'aucune oreille humaine ne pouvait entendre sans frémir. Vous rencontriez de ces figures flétries par le vice, et qui font douter si ce sont bien des hommes que vous avez sous les yeux. L'enfer semblait déchaîné sur la terre, vous eussiez dit que Satan avait convoqué le ban et l'arrière-ban de son empire. Ces croix qui tombaient, ces pierres qui croulaient, ces hommes qui blasphémaient, cette foule qui mugissait, ces masques qui
dansaient, ces femmes (''chevclées qui chantaient et criaient, tout cela formait comme un concert infernal qui devait épouvanter le ciel lui-même.
Ce scandale, augmenté encore par la lâcheté du pouvoir, jeta dans la stupéfaction toutes les âmes honnêtes, et arracha un cri d'horreur à V Avenir, dont les rédacteurs durent être bien refroidis dans leur admiration pour la générosité du peuple français, et pour la révolution de 1880, qui avait i)u rendre possible de tels excès.
Nous avions peu de rapports avec ce journal qui appartenait plus ou moins à Tabbé de Lamennais. Or notre sortie de Malestroit lui avait déplu singulièrement, soit parce qu'il tenait à nous, soit parce qu'il craignait que notre exemple n'entraînât d'autres défections, ce qui arriva bientôt en elfet. Il refusa même de nous voir dans un voyage que nous fîmes à Juilly. L'abbé de Salinis et l'abbé de Scorbiac qui dirigeaient ce collège étaient les premiers disciples de M. de Lamennais, qu'ils connaissaient depuis longtemps, et dont ils avaient partagé les espérances et les projets. Il est même probable qu'ils avaient acheté pour lui l'ancienne maison de Juilly, afin d'y fonder un établissement où il pourrait appliquer à l'éducation des jeunes gens ses principes et recruter parmi les élèves les plus distingués des collaborateurs et des disciples. Juilly convenait admirablement pour ce but. C'était une maison ancienne, qui avait appartenu aux Oratoriens, qui avait de belles traditions, où s'étaient formés une foule d'hommes distingués dont plusieurs vivaient encore, et devaient voir avec plaisir renaître un
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établissement auquel ils étaient redevables peut-être d'une partie de leur gloire'.
Les noms sont beaucoup pour le succès des choses^ et ceux qui nient leur puissance ne connaissent pas la nature humaine. N'a pas un nom (jui veut. Avoir un nom, c'est être reconnu dès qu'on est nommé, et arracher, en quelque sorte, à ceux devant qui l'on vous nomme, cette parole : Je le eonnais. Or, Juillv a un nom, parce qu'il a une tradition et une histoire. Malebranche a médité sous ces ombrages sombres et frais, il s'est assis sous ce beau marronnier ([ui porte encore son nom. D'autres noms glorieux dans la littérature, dans l'armée, dans la magistrature, dans l'Eglise, ont ajouté des rayons à l'anréole de gloire qui environne celui de Juilly. Pendant les dernières années de la Restauration, cet établissement était, avec celui de Pont-le-Voy, composé presque uniquement de jeunes gens apjtartenant aux meilleures familles. La noblesse et les légitimistes opulents V envoyaient presque tous leurs enfants. Aussi cachait-on avec bien du soin les rapports de dé[iendance qui soumettaient cette maison à l'inlluence et à l'autorité de l'abbé de Lamennais. Et l'on craignit que sa présence en 1831 n'elVarouchàt plusieurs familles légitimistes, qui voyaient en lui l'adversaire de leurs principes, et le partisan de la révolution qui avait brisé toutes leurs espérances.
C'était de là qu'il avait dirigé VArenif : c'était là
1. .Iiiilly avait ('lé, jusqu'/i la lU^volulion, le principal colli'^'o ij(' l'Oraloiic: les hAliinonls t''(liai»pèreiil A la tourmenle, ol, quand l'ordre fui rélahli, plusieurs oraloi-iens s'associèrent pour restaurer Juilly et y reci»nsliluer leur ancienne congréj^alion. Mais le succès ne vint pas; et en 1828, trois prtMres, Saliriis, Scorhiac et Caire, oITrirenl de se cliart^er de .luilly, qui devint hientùf l'un des cenires du niouveinent calholicpje. A la lin de sepletnhre 18:W, la colonie de la (Jliesnaie éniif,Ma à Juilly. (If. Ch. h amel. Histoire de idhhaije el du collèijc de Jullltj.
qu'il écrivait ces pages brûlantes où respiraitun si profond amour de la patrie et de la liberté. La gloire que sa présence donnait à Juilly, faisait pâlir celle qu'il ayait reçue de Malebranche. A plus de deux siècles de distance, deux hommes également illustres venaient demander à cette maison la retraite et le calme, dont ils aA^aient besoin pour se livrer à leurs pensées. Mais l'un, d'une nature plus pacifique et plus intime, quoique d'une imagination non moins ardente, sondait les abîmes de l'intelligence humaine et étudiait les phénomènes de la pensée, ou les rapports qui lient l'action de l'homme à celle de Dieu. L'autre, étendant ses investigations, descendait jusqu'aux fondements mêmes de la société, et en étu^ diait le mécanisme et la constitution. Tous deux, quoique d'une manière diverse, et d'un degré différent, furent emportés au-delà des bornes par l'ardeur et la vivacité de leur imagination. L'un fut le poète de la philosophie, l'autre fut le poète de la politique. L'un et l'autre prirent les illusions et les abstractions de leur esprit pour des réalités. L'un et l'autre surent donner à leurs systèmes l'éclat d'un style plus vif, plus animé, et le revêtir de tous les ornements et de toutes les grâces de la poésie.
Malgré les imprudences et les exagérations de V Avenir, ce journal produisait cependant des résultats considérables, et modifiait favorablement les opinions des catholiques et du clergé. Jusque-là la doctrine catholique, par une déplorable exagération du clergé français, avait été identifiée avec les systèmes politiques que les partisans du pouvoir absolu avaient mis en circulation. La cause de l'Église et celle des princes avait été maladroitement confondue, et cette confusion, loin de servir à l'une et aux autres, leur avait été également préjudiciable. Toute réaction est égale à l'acti'on contre Inquolle elle réagit,
de même que, dans l'ordre matériel, l'angle de réllexion est ég-al à l'angle d'incidence. C'est la même loi appliquée à deux ordres différents. Il n'était donc pas étonnant que VAuenir, en réagissant contre les doctrines politiques qu'il attaquait, se laissât souvent emporter au-delà des bornes, et exagérât luimême les principes avec lesquels il combattait les principes opposés. Les rédacteurs de VArcnir pouvaient moins encore que d'autres échapper h cette loi orénérale, h cause de la nature de leur caractère. Peut-être d'ailleurs fallait-il des coups violents pour ébranler, dans l'esprit si tenace et si ferme du clergé, les opinions fausses ou exagérées dont il était nourri depuis plusieurs siècles. Peut-être même qu'en visant au-delà du but, on pouvait à peine espérer de l'atteindre.
Les exagéi'ations de V Avenir, si elles manquaient leur but auprès des hommes calmes, froids, pacifiques qui jugent plut('»t qu'ils ne sentent, et qui veulent être convaincus plutôt qu'entraînés, produisaient leur effet sur lésâmes jeunes, ardentes, chez qui le sentiment est plus développé que la pensée, et qui demandent que le beau accompagne toujours le vrai, et que le premier séduise leur imagination pendant que le second persuade leur esprit. C'était déjà beaucoup que de discuter des opinions qu'on n'aurait pu révoquer en doute autrefois sans encourir le soupçon d'hérésie, sans s'exposer aux anathèmes et aux poursuites des tribunaux. Chaque jour la plume des rédacteurs de l'Avenir remuait avec une légèreté et une imprudence qu'expliquaient leur âge et le caractère emporté de leur chef, les questions les plus graves, lesj)luscomplexes et les plus profondes. On ne peut calculer le nombre des idées qui ont été mises en circulation par ces hommes audacieux et entreprenants, qui montaient à l'assaut des vieilles opi-
nions gallicanes et parlementaires, avec l'ardeur et l'entraînement qu'éprouvent de jeunes soldats dans leur première campagne. Et si, par imprudence, ils se sont laissés emporter trop loin ; si, cédant aux provocations de leurs adversaires, qui, ne pouvant les vaincre par le raisonnement, cherchaient à les égarer dans leurs propres excès, ils se sont engagés sur un terrain inconnu et dans les défilés d'une discussion étroite et sans issue ; si, après une année de lutte et d'efforts, ils ont dû rendre les armes et s'avouer vaincus, ils ont pu en même temps garder la conviction que leurs combats n'avaient pas été inutiles, que le pays qu'ils avaient exploré serait visité plus tard par des hommes plus heureux, et que le terrain qu'ils avaient déblayé servirait un jour de théâtre àdes batailles plus régulières, que couronnerait la victoire. Leurs doctrines, une fois délivrées des excès qui en diminuaient la force, devaient avec le temps acquérir chaque jour une nouvelle puissance.
L'Avenir^ dans la lutte qu'il soutenait avec tant de vigueur, avait pour principal adversaire VA mi de la religion dont l'esprit se personnifiait dans son principal rédacteur : M. Picot •. C'était un homme qui avait rendu d'incontestables services, dans un
1. L'Ami de la religion et du roi, journal ecclésiastique, politique et littéraire, a paru de 1815 à 1859; il continuait les Annales religieuses, fondées en 179(i par Sicard et Jaufïret, et devenues tour à tour les Annales catholiques (1796-1797), les Annales philosophiques (1800-1801), les Annales lilléraires elmorales (1803-1806) les Mélanges de philosophie (1806-1811). En 1859, VAnii de la religion se transforma en journal quotidien. — Picot (1770-1841) a écrit en outre des Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique du dix-huilième siècle (1806) et un Essai historique sur l'influence de la religion (1824).
temps OÙ les dévouements étaient rares, et où l'Église n'avait point en l'rance d'antre or<çanc reconnu que le journal qu'il avait fondé. Mais comme tous les fondateurs, il était disposé à no rien trouver de bon et d'utile, en dehors de l'd'uvre qu'il avait établit; et de la forme qu'il lui avait donnée. Il ne comprenait pas qu'on put songer à établir un autre journal religieux à côté du sien, qui lui semblait réunir toutes les conditions qu'on pouvait désirer et répondre parfaitement aux besoins du clergé français. Pour qui comprend bien la nature humaine, ces dispositions n'ont rien qui doive étonner, il n'y a même pas lieu de blâmer beaucoup ceux qui les éprouvent. Car tous, tant que nous sommes, chacun dans sa sphère, quand nos cheveux auront blanchi, que notre front sera dégarni, que le temps aura mis derrière nous plus de choses qu'il n'en reste à faire, à voir ou à subir, nous ferons comme ceux qui nous ont précédés. Nous nous attacherons au passé, parce que c'est là que nous aurons mis plus de notre âme et de notre vie, et voyant que l'avenir nous échappe, nous le regarderons d'un œil défiant et jaloux. Nous caresserons nos n'uvres avec cette tendresse paternelle (jue l'homme porte à tout ce qu'il fait, et les œuvres des autres nous paraîtront peu de chose en comparaison des n('»tres.
M. Picot recevait ses inspirations de la congrégation de Saint-Sulpice, avec laquelle il avait toujours conservé des liaisons très intimes, et qui était à cette époque comme la forteresse du gallicanisme. Son journal, soit par la nature des sujets qu'il traitait, soit par sa périodicité, soit par le format qu'il avait adopté, tenait le milieu entre les livres et les journaux ordinaires. H était admirablement proportionné aux goûts, aux opinions, aux caractères de ses abonnés. Et comme il avait été jiendant longtemps l'uni- <jue orgaiu; du cletgi' (.-l (|ii'il coiitcnail totilcs les
pièces et tous les documents importants de Fliistoire ecclésiastique des derniers temps, il formait comme une collection nécessaire à la bibliothèque des prêtres studieux ou qui avaient besoin de temps en temps de faire des recherches. Une fois qu'on était abonné à ce journal, on ne pouvait plus, en quelque sorte, interrompre son abonnement.
Il suffisait de voir une fois M. Picot pour connaître la nature de son esprit et de son caractère ; le teint jaune et livide de sa figure annonçait une âme peu sensible aux charmes du beau, et ])eu disposée à se laisser emporter au delà des bornes de la prudence et de la réserve la plus ordinaire. Son esprit était juste, mais étroit; sa modération était jjlutôt dans le fond même des choses que dans la forme, et tenait plus à l'étroit horizon de son esprit, qu'à l'assurance calme de ses convictions. Sa douceur avait la nature du lait : dès qu'on l'agitait ou qu'on l'échauffait un peu, elle aigrissait facilement, et ])roduisait dans la discussion ce ton aigre-doux, ces insinuations dont la malveillance était enveloppée et comme confite dans le miel de la charité la plus pure. Quand il attaquait quelqu'un, il semblait ne le faire qu'à regret, et donnait à ses paroles un air de compassion si touchant, qu'il paraissait toujours l'ami de son adversaire. Aux emportements, aux coups de M. de Lamennais et de V Avenir, VAitii de la religion répondait avec le calme, la patience, l'humilité d'un chrétien qui ayant reçu un soufflet sur une joue, tend l'autre à son ennemi. Mais de même que la vraie charité et la vraie humilité ont des charmes auxquels ne sauraient résister les esprits même les plus prévenus, ainsi l'affectation de ces sentiments irrite et éloigne peut-être encore plus qu'une colère injuste, mais qui se montre telle qu'elle est.
Aussi la discussion entre ces deux journaux devait
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nécessairement dégénérer tôt ou tard on récriminations améres et produire dans l'âme do M. de Lamennais, rù Horo, si om|)ort<!'e ot si dédaigneuse, un sentiment de mépris vl de j)itié, aussi fâcheux pour celui qui l'éprouve que pour celui qui en est l'objet. Car dos que des hommes qui discutent ensemble cessent de s'aimer et de s'estimer, ils |>erdent bientôt ce sentiment des convenances, ce calme et cette dignité qui retiennent la discussion dans de justes limites. Une fois que la charité s'est retirée du cœur, la lumière de l'esprit s'éteint bientôt sous le soufllc incessant des diverses ])assions qui l'agitent ; on va plus loin qu'on no voulait aller ; on dit des choses qu'on voulait taire ; on dé]»asse le but. Chacun des deux adversaires donne à son mécontentement et à sa colère les Formes et le tour de son caractère et de son es])rit. Lun s'avance résolument tout armé, demandant une bataille rangée qui puisse terminer promptement la guerre ; l'autre, supjdéant par la ruse à la force qui lui manque, cherche do préférence de légères escarmouches qui, laissant la victoire indécise, prolongent la lutte et fatiguent son adversaire. Telle était la position respective de V Avenir et de VAmi delà religion. Il s'est passé entre eux ce que le bon La Fontaine nous raconte dans la fable du Lion et le Moucheron. Celui-ci fond sur le cou du lion, qu'il rend presque fou. Le quadrupède écume, et son œil étincelle : il rugit, on se cache, on tremble à l'environ, et cette alarme universelle est l'ouvrage d'un moucheron :
L'insccle du rombal so relire avec trloire : Comme il sonn.-i la cliarue, il sonne la virtoiro.
L'abbé de Lamennais avait écrit autrefois dans le journal de M. Picot, ce qui avait établi entre eux dos rapports assez intimes. ^L Picot, qui connaissait
mieux que personne la nature et les besoins de ses abonnés, revoyait, corrigeait^ retoucbait tous les articles qu'on lui apportait, avec le soin minutieux et l'autorité d\m professeur qui corrige les copies dé ses élèves. Il n'y avait d'exception ni de faveur pour personne, pas même pour M. de Lamennais, qui se soumettait à cette loi avec une docilité vraiment édifiante. M. Picot, qui était d'ailleurs beaucoup plus âgé que lui, devait donc le regarder un peu comme un ancien disciple, et prendre pour de l'ingratitude et de l'orgueil l'opposition qu'il faisait à ses doctrines.
Quoique le caractère de M. de Lamennais suffise pour expliquer la plupart des exagérations de VA venir, il faut dire cependant, pour donner à chacun ce qui lui appartient, que les articles les plus violents et les plus compromettants n'étaient pas de lui, mais de ses collaborateurs, dont l'âge développait encore l'impétuosité naturelle. Parmi ces rédacteurs, les plus remarquables étaient l'abbé Lacordaire et le comte de Montalembert, qui n'avait guère que vingt ans à cette époque, mais qui annonçait déjà les belles qualités de l'intelligence et du cœur qui l'ont illustré depuis ou plutôt qui, en se développant et se manifestant davantage, ont ajouté de nouveaux rayons à sa gloire. Une éducation très soignée, de précieuses relations formées de bonne heure, des voyages et de longs séjours à l'étranger à la suite de son père qui avait représenté la France comme ministre dans plusieurs cours sous la" Restauration, tout cela était plus que suffisant pour former l'esprit et le caractère d'un jeune homme qui avait d'ailleurs reçu de Dieu d'admirables dispositions. Pour bien
juger M. (Je Moiitaleiiibcrt, il ne faut tenir compte ni (le ses manières l'roitles, un peu embarrassées et quelquefois même dédaigneuses, ni de ses habitudes et de ses airs de grand seigneur, car les unes et les autres sont un produit anglais que lui a transmis sa mère'. Il y a chez lui, comme chez la plupart des hommes remarquables, un contraste frappant entre ses principes et ses habitudes, entre son intelligence et sou caractère, entre le fond de son être et ses formes. Les natures riches sont fécondes en contrastes : c'est ce qui rend leur personnalité si complexe et si difficile quelquefois à connaître. Peut-être Dieu Ta-t-il voulu ainsi |>our leur faire sentir Fimporfection de la nature humaine, qu'ils ne reconnaîtraient point sans cela, élevés comme ils le sont au-dessus des autres hommes, par les qualités de rint«dligriice ou du cœur.
M. de Montalembert a quelque chose de timide et d'incertain dans son attitude; et pourtant, il est peu d'hommes qui aient j)lus d'assurance dans les convictions, une parole plus éloquente et plus de courage moral. On pourrait même l'accuser de porter le courage jusqu'à l'imprudence et l'audace, et de compromettre souvent par une certaine témérité le succès des causes qu'il défend. Il a la fierté d'un lord anglais ; mais pour racheter ce défaut, qui a éloigné do lui beaucoup d'hommes qui admiraient ses belles qualités, il a une lierté de caractère plus remarquable encore, et je ne connais personne qui soit plus incapable que lui, je ne dis pas de faire une bassesse, mais de sacrilier à un lutmme ou à une position le moindre de ses devoir», ou la plus faible de ses con-
1. I.i" pcn; (!l' l'écriv.iiii, M.ii<--|{fiii' ijr Moijlalrinhorl. avtiit «'•pdiihiV, cil !>««, Mlle l'orbi's, lillc dun s.naiil .iiiglais <|iii avait voyaf^é peiidaiit vingt aiiri à travers l'Asie, l'Afrique et l'Amérique.
victions. La fierté de ses manières et ses préjugés aristocratiques, portés jusqu'à l'excès, l'ont isolé, ou du moins lui ont fait rechercher de préférence les sociétés et les hommes à qui sa présence peut être moins utile ; tandis qu'en se modifiant un peu sous ce rapport, il aurait pu exercer parmi la jeunesse une influence considérable, et dissiper chez beaucoup de jeunes gens les préventions défavorables qu'ils avaient conçues à l'égard des familles aristocratiques. Il devait en sentir d'autant plus la nécessité que ses manières sont en désaccord avec les principes de toute sa vie, et surtout avec les opinions démocratiques qu'il a si souvent exprimées dans V Avenir ^ et qui ont commencé sa réputation.
Quoique la gloire soit venue le trouver bien jeune, il est toujours resté un homme sérieux dans ses études, grave dans ses goûts, digne et sévère dans ses mœurs et ses habitudes, ferme et persévérant dans ses convictions. Sa piété ne s'est jamais démentie ; et jamais le regard le plus sévère n'a pu surprendre dans sa vie une seule action indiscrète ou légère. Il est sérieux dans sa foi, comme dans tout le reste. Le christianisme n'est pas seulement une spéculation pour lui, mais il en pratique avec une exactitude rigoureuse les conseils autant que sa position le lui permet. Cet homme ne s'est jamais arrêté depuis le moment où il a commencé sa carrière politique et littéraire ; mais chaque jour il a fait un pas, chaque jour il a grandi. 11 est devenu un des meilleurs écrivains de son pays, un de nos grands orateurs politiques. Et si un choix intelligent l'avait appelé à la direction des affaires, son esprit large et élevé, son cœur noble et généreux n'auraient point été au-dessous de sa haute position. Mais les hommes de cette trempe ne consentent point à être les instruments passifs d'une pensée ou d'une volonté étrangère.
Leur indépendance les tient éloignés du pouvoir et ils n'ambitionnent que celui que donnent la vertu et l'élévation des caractères.
Sous un extérieur froid, M. de Montalcmbert cache une âme sensible, un cœur large, profond, fidèle et dévoué dans ses affections. Le beau, sous quelque forme qu'il se présente, séduit son imagination vive et ardente. 11 a un sens exquis pour le discerner, un goût sur pour le sentir. Il justifie admirablement cette parole de Jésus-Christ : « Bienheureux ceux qui ont le cteur pur, parce qu'ils verront Dieu. » Car voir et contempler ce qui est vraiment beau, n'est-ce pas voir Dieu, puisque Dieu est la source de tout le bien qui nous frappe dans les objets extérieurs. Le goût naturellement pur, délicat et fin de M. de Montalcmbert a été heureusement cultivé de bonne heure par l'éducation, par des voyages qui, en plaçant sous ses yeux les chefsd'œuvre de l'art antique et moderne, lui ont donné cette pratique et ce discernement sans lesquels le goût le plus exquis serait encore exposé à de graves erreurs.
L'intelligence de M. de Montalcmbert ne manque ni d'élévation, ni de largeur, ni de profondeur. Elle réunit avec une rare perfection le talent de la synthèse et celui de l'analyse. Car il peut envisager également une question dans son ensemble et regarder d'en haut les choses, ou descendre jusqu'aux plus petits détails, pour remonter au sommet par une rapide analyse. Ses livres ou ses discours annoncent en même temps un sens philosophique remarquable, une étude sérieuse et patiente des sujets qu'il traite. On voit que c'est un homme qui respecte ceux à qui il parle, ou pour qui il écrit, comme il se respecte lui-même. Son esprit, quoique sérieux, sait manier l'ironie. Mais son ironie est souvent mordante, acca-
blante ; on voit qu'elle prend sa source dans une indignation profonde, ou dans un superbe dédain pour des adversaires sans bonne foi. 11 n'est guère de sujets qu'il ne puisse traiter avec succès, car il s^est rendu familières, par l'étude et la réflexion, les questions les plus importantes. Mais il a donné une attention particulière à celles de la liberté de renseignement et de la Pologne, persuadé que la cause de tous les désordres qui affaiblissent la France à l'intérieur est dans la servitude sous laquelle gémit l'Eglise, et dont elle ne pourra sortir que lorsqu'on lui donnera la liberté d'enseigner sa doctrine à tous ceux qui veulent l'entendre ; persuadé en même temps que la grande iniquité, dont les gouvernements et les peuples se sont rendus coupables dans le partage de la Pologne, est l'étincelle qui a allumé dans les mains de Dieu ses foudres vengeresses. Si FEglise et la Pologne lui doivent être reconnaissantes pour son dévouement, il en a été bien largement payé par la gloire qu'il en a reçue, car c'est à ces deux causes qu'il doit ses plus beaux mouvements d'éloquence.
Son mariage avec Mlle de Mérode Fa allié avec une des familles les plus considérables de la Belgique, dans laquelle la foi la plus vive et le patriotisme le plus ardent sont comme héréditaires. Sa femme, remarquable par sa beauté, mais plus remarquable encore par la simplicité de ses manières et la bonté de son âme, était digne de l'époux que Dieu lui adonné ; et elle est capable de comprendre par le cœur tout ce que peut produire l'intelligence de son mari.
M. de Montalembert s'était livré à l'abbé de Lamennais avec tout l'enthousiasme de la jeunesse, avec tout l'entraînement de son imagination et tout le dévouement de son cœur. Il lui avait donné sans
réservo toutt'S les belles qualités do son Ame. L'abbô d(; Lamennais le rej^ardait et Tainiail comme son lils ; il voyait en lui le reflet le plus brillant do son intelligence et de ses doctrines. Il jouissait do la gloire précoce do ce jeune homme, comme d'un rayon de sa propre gloire. Mais les foudres de l'Eglise, en touchant cette tête orgueilleuse et opiniâtre, ont brisé les liens de cette j)aternité intellectuelle. M. de Montalembert, après avoir suivi son maître avec une fidélité qui inquiétait déjà les hommes dévoués à ri'^glise, s'est séparé de lui dès qu'il ne lui a plus été possible de se faire illusion sur les dispositions de son cœur. Fidèle aux doctrines et aux principes qu'il avait reçus de lui, il a préféré l'Eglise à des relations auxquelles se rattachaient les plus douces impressions et les plus précieux souvenirs de sa vie. Il a vidé son cœur de cette alfection qui l'avait rempli et occupé, et à laquelle s'étaient allumés les premiers rayons de sa gloire, aiin de conserver intacte sa foi et son obéissance à l'Iîlgliso. Ce sacrifice a dû lui coûter beaucoup, car son allection pour M. de Lamennais se composait des sentiments les plus doux au cœur de l'homme et était devenue comme un culte. Mais, dans cette âme profondément chrétienne, il y avait un sentiment qui dominait tous les autres, c'était sa foi et son amour pour le Saint-Siège '.
L'abbé Lacordairo était digne par son beau talent d'être le collaborateur de M. di; Lamennais dans l'œuvre qu'il avait entreprise -'. Son esprit, comme
1. C'est le 8 déceiubie 1834 <|ue Moiilalcmbeit «-nvoyail an cardinal Pacca un acte de soumission aux deux l'ticycliques, Miruri vos v\ Sini/ulari nos, diriy<''cs conlri> Lamennais. Voir dans le bel ouvrag*' du V. Le<;ani;i:t (Monlalemberl, ho JeunesKe, pp. -1 15 et sipi.j 1 liist(tire des derniî'res rclalioiisdc Monlalemberl avec Lamennais.
a. Charles Sainle-I'oi a publié un article sur Lacordaiie datK le Correspondant du 16 janvier 1843.
celui de tant d'hommes de notre siècle, avait commencé par le doute et l'incrédulité. Par une protection particulière de Dieu, il avait échappé à la cor-, ruption dont l'incrédulité est presque toujours le principe ou l'effet ; et son cœur étant par conséquent désintéressé dans les doutes de son esprit, la lumière de la foi, quand elle apparut à ses yeux, ne trouva point cette résistance que les passions des sens lui opposent si souvent, et contre laquelle viennent se briser les coups miséricordieux de la grâce. L'abbé Lacordaire avait été préservé de cette corruption, dont le spectacle avait plus d'une fois frappé ses regards au collège, par une fierté naturelle que devaient révolter les turpitudes dont il avait été témoin, et par une certaine froideur du cœur et des sens, qui prenait sa source dans une contexture de l'âme, plus ferme et plus serrée qu'elle ne l'est ordinairement a cet âge. Pour une âme comme la sienne qui a l'instinct et le besoin des grandes choses, et qui place toujours bien haut le but qu'elle veut atteindre, se convertir, c'était se donner à Dieu tout entier et aller jusqu'où sa grâce le pousserait. Cette nature, éminemment communicative, ne pouvait garder pour soi ni le bien, ni le mal, ni la vérité, ni Terreur. S'il était resté incrédule, l'abbé Lacordaire aurait infecté beaucoup d'âmes du poison qui aurait atteint la sienne. Revenu au sein de l'Église, il devait y ramener beaucoup d'intelligences par l'entraînement de sa parole.
Les idées, les opinions, les formes, les habitudes d'esprit et de cœur qu'il avait reçues au séminaire de Saint-Sulpice n'étaient guère propices à le rapprocher de l'abbé de Lamennais, dont le système philosophique et théologique était vu d'assez mauvais O'il par la congrégation qui dirigeait cette maison. Mais il semble que cet homme devait être pour les catho-
liquos en France, co qu'est le solei! pour le monde dont notre terre fait partie, et que tous les esprits lumineux, marqués par Dieu de ce cachet particulier qui forme comme le signe de la distinction ou du g('nie, dussent finir par entrer dans la sphère de son attraction et graviter autour de lui comme autour de leur centre. Ceux qui croyaient d'abord avoir ôchappé à cette puissante influence, finissaient toujours par en sentir les atteintes et par succomber en chemin. Celui qui voudrait juger Lacordaire d'après les donn(''es que lui fournirait cette première moitié de sa vie, qui a précédé son entrée dans l'état religieux, serait exposé à de graves erreurs. La vie de l'illustre dominicain se divise en trois périodes, dont chacune est séparée des deux autres par un abîme. En eiïet, il n'y a pas plus de liaison entre la première, qui est la période de l'incrédulité, et la seconde, qui comprend le temps écouh' entre sa conversion et son entrée chez les Dominicains, qu'il n'y en a entre cette seconde et la dernière. Et de même que ceux qui l'avaient connu pendant qu'il était incrédule, ne l'auraient pas reconnu après sa conversion et son entrée dans l'état ecclésiastique; ainsi ceux qui l'ont connu prêtre ne le ti'ouveraient plus le même, depuis que la discipline religieuse a assoupli cette âme naturellement fière et impatiente do tout joug. Je ne l'ai point connu dans la première piM'iode de sa vie, je l'ai peu connu dans la seconde, et beaucoup dans la troisième, et je regarde comme un bonheur ])0ur moi que mes relations aient commencé précisément a l'époque la plus belle de sa précieuse vie, car je n'ai connu de celte manière aucun des dé-Fauls que son caractère avait cons(^rv(''S a])rès sa conversion, par une disposition de la Pi-ovidence qui, ])('ut-étre, ne voulait pas laisser cette grande âme sans quelque faiblesse, avant qu'elle fût devenue
assez humble })Our pouvoir se regarder sans être éblouie de sa propre ^^i-loire. Je n'ai rien trouvé en lui que je ne [)usse admirer^ et qui ne fût le reflet d'une nature belle et féconde, enrichie et développée par la grâce.
J'ai bien trouvé la place de ce volcan où bouillonnait un caractère imp'étueux; j'ai pu sonder du regard cet abîme et entendre comme le sourd murmure de ces passions réprimées et contenues qui faisaient effort pour échapper par le cratère toujours béant. Mais j'ai pu voir aussi, sur la lave calcinée et refroidie, croître les plus belles fleurs et les fruits les plus savoureux. A la place de cet orgueil qui se nourrissait de ses propres pensées et qu'irritait la moindre contradiction, je n'ai plus trouvé que le sentiment calme, ])rofond et majestueux de la dignité humaine, relevée par l'incarnation et placée comme sur un piédestal divin: sentiment que l'homme ne doit jamais étouffer dans son cœur, parce que Dieu veut qu'il le garde comme un encouragement à faire de grandes choses. A la place de cette ambition que semblaient justifier un beau talent et une gloire précoce, je n'ai ])lus trouvé que ce désir noble, légitime et saint de gagner des âmes à Jésus-Christ, et de continuer la glorieuse série de ces paciRques conquérants qui ont agrandi ])ar la parole le royaume de Dieu et de son Eglise. A la place de cette nature susceptible, irritable, amère dans ses mépris et dédaigneuse dans ses colères, je n'ai plus trouvé qu'une àme douce, bienveillante, patiente, cherchant à persuader la vérité plutôt qu'à l'imposer, traitant avec un souverain respect les adversaires qu'elle combat, et évitant en quelque sorte d'avoir trop raison contre eux, leur accordant tout ce qu'elle peut accorder sans trahir ses devoirs à l'égard de la vérité, descendant jusqu'au fond de leurs préjugés ou de leurs erreurs, afin d'y saisir le
germe de la Vi-rité qui les su|i|>orte et d'en dégager tout ce (jui est étranger à celui-ci.
Quelle vigueur dans l'attaque, quel ordre dans le combat, quelle majesté, quelle harmonie dans la disj)Osition du plan, quel bonheur dans le choix du terrain ! Il grandit ses adversaires, comme pour augmenter la gloire de son triomphe. 11 semble exagérer la force de leurs raisons, comme |)Our faire briller davantage les ressources de son génie, bien éloigné de la méthode de ces orateurs qui rapetissent tellement leurs adversaires, qu'on ne comjirend pas la peine qu'ils se donnent ])0ur les réfuter. Le Père Lacordaire est surtout un grand orateur. Il a toutes les qualités qui conviennent à la chaire : une voix claire et vibrante, un regard vif, et qui dans cei'tains moments, semble se retirer dans des profondeurs infinies et s'envelopper sous un nuage sombre ; un geste noble, simple et toujours d'accord avec la pensée qui l'accompagne et à laquelle il semble huliquer le chemin qui conduit à l'âme de ses auditeurs ; une intelligence toujours claire et lucide, qui se pose avec l'assurance de l'aigle sur les questions les ])lus hautes, et qui semble se jouer avec les plus difliciles problèmes; qui, toujours maltresse d'elle-même, ne vole jamais si haut qu'on la perde de vue, et jamais ne d(!scend si bas qu'on ne puisse la toucher et la saisir comme une chose ordinaire. Ce grand artiste sait toucher et faire vibrer toutes les cordes du cœur humain, soulever toutes les passions que Dieu y a mises, depuis l'indignation jusqu'à la tendresse, rpii jtaraît cejtendant la moins familière à son génie. Mais comme tous les grands artistes, jamais il n'épuise un motif, jamais il n'occupe l'attention jusqu'à la fatigue, jamais il ne tend une corde de l'âme jus((u'à la briser; mais avec une sobriété et une habileté admirables il laisse toujoursaux[iassionsqu'il a (^\citées le i-egret de ne l'avoir
pas été davantage, et les adversaires qu'il combat avec le plus de force seraient tentés de lui reprocher ses ménagements.
Pour jouir de toutes les splendeurs de son éloquence il faudrait être près de lui, et suivre sur ses traits, dans ses yeux, dans les plis de sa bouche, tous les mouvements, toutes les ondulations de sa pensée. Jamais je n'oublierai l'impression de terreur que j'ai reçue de cet homme lorsque après avoir eu l'audace de donner l'ignoble définition de l'homme par les matérialistes qui ont osé l'appeler un îabe digestif per^ ce par les deux bouts, il s'écria, le visage pâle d'indignation et la bouche ccumante de colère : « Eh bien ! puisque vous me traitez comme un chien, laistjez-moi fouler aux pieds cette canaille de doctrine. »
Le Père Lacordaire reçoit autant de ses auditeurs qu'il leur donne. Il forme avec eux tous comme une chaîne électrique, le long de laquelle l'étincelle court avec la rapidité de l'éclair. Il faut qu'il les regarde })endant qu'ils l'écoutent, il faut qu'il voie sur leurs visages l'effet de sa parole, afin qu'il sache s'il doit enfoncer plus avant dans leur âme le trait dont il les veut percer, ou s'il doit le retirer avant d'avoir émoussé en eux le sentiment qu'il veut produire. Les orateurs ordinaires échauffent souvent le cœur sans éclairer l'esprit;- chez lui le feu est toujours accompagné de lumière, ou plutôt il darde ses rayons comme le soleil, et le cœur se sent échauffé à mesure que l'esprit se sent éclairé.
Le Père Lacordaire est, comme je le disais plus haut, un homme d'intelligence et d'initiative, qui attire plus qu'il n'est attiré, dont l'âme ferme et droite n'éprouve point le besoin de s'incliner vers les objets créés, pour y chercher un appui qui la soutieune ou un aliment qui la remplisse, parce que, dans l'atmosphère élevée où elle vit, elle s'appuie de
toute sa force sur Dieu lui-même et se nourrit des plus hautes pensées. Sa réserve et l'isolement de toute affection terrestre où vit son âme accoutumée à la contemplation, ne sont ni de l'égoïsmc, ni de rindilïérence, mais le signe d'une exquise pureté et d'une vocation sublime, car s'il ne se donne point aux créatures, ce n'est point afin de se garder pour soi-même, mais afin de se réserver pour Dieu et pour son Eglise. S'il ne verse point son cieur dans un autre cœur, c'est afin de pouvoir en répandre tout l'amour sur cette grande famille dont Dieu est le Père, et pour laquelle Jésus-Christ a répandu son sang sur la croix. Si sa grande àme refuse de s'emprisonner en quelque sorte dans une afiection humaine, c'est qu'elle veut avoir la liberté de ses mouvements, afin de se porter là où l'appellent les besoins de l'Eglise et les nombreuses misères de l'humanité. Il sait aimer, mais de cet amour intellectuel qui est propre à Dieu et aux anges, qui ne passe ni par l'imagination, ni par les sens, mais qui prend sa source dans les pi-ofondeurs mêmes de l'intelligence, ([ui ne trouble j)oint le cœur, mais qui le fortifie et l'élève, qui n'affaiblit point la volonté, mais qui la soutient au contraire en lui donnant un point d'appui large et solide; qui, loin de rétrécir l'àme, la dilate, l'agrandit et la rend susceptible d'éprouver et de communiquer aux autres toutes les nuances et tous les degrés de la charité.
Il faut regarder avec admiration, sans avoir la témérité de les juger, ces grandes et fortes natures, que Dieu remplit tellement, qu'il n y a plus en elles de place pour aucun objet créé, et qui, avant de donner accès dans leur cœur à aucun sentiment humain, sentent le besoin de le transligurer et de le revêtir des splendfîurs mêmes de la ciiarité. (>e serait un grand malheur qu'il n'y eût point dans le monde
d'hommes de cette trempe, et que toutes les âmes fussent disposées de telle manière, qu'elles sentissent le besoin de se donner à un autre et de lui appartenir. Ces hommes sont la principale richesse d'une nation. Ils sont dans l'ordre moral ce que sont dans l'ordre matériel ces biens communs qui, n'appartenant à personne, appartiennent à tout le monde, et dont tous peuvent user. Leur patrie, c'est l'univers ; leur famille, c'est le genre humain; leur but, c'est la gloire de Dieu. Leurs pieds sont sur la terre, mais leurs yeux sont au ciel. Les âmes communes les accusent d'égoïsme, parce qu'ils ne savent point soupirer un amour profane aux pieds d'une femme qui les captive; parce que, occupés d'objets plus sérieux, ils dédaignent les aifections qui replient l'âme sur la terre et alourdissent son vol. Dieu semble même avoir voulu leur épargner jusqu'à la tentation de descendre des hauteurs où il les a placés pour se mêler aux hommes ordinaires. Car il place autour de leur front comme une auréole, semblable à celle qui brillait au front de son serviteur Moïse, et qui, en commandant l'admiration et le respect, éloigne et comprime ces alîections sensibles qui entament quelquefois l'âme de ceux qui en sont l'objet. Et si quelqu'un, ravi par la beauté de leur génie, ou entraîné par la force de leurs paroles, se sent pris pour eux d'un sentiment trop tendre ou trop humain, ils le repoussent comme par une force invisible et semblent lui dire, à l'exemple de Jésus-Christ, leur maître et leur modèle : « Ne me touchez pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père. » On se contente de les admirer, on n'ose pas les aimer. Chez le Père Lacordaire, l'extérieur est dans une parfaite harmonie avec l'intérieur. Platon demandait à Dieu qu'il embellît son âme et qu'il en fît rejaillir la beauté sur son corps. 11 semble en voyant le Père
Lacordaiie qu'on ait sous les yeux la réalisation la plus parfaite do cette prière. Car sa figure est helle comme son âme, non de cette beauté matérielle, qui n'excite en ceux qui en sont témoins que des désirs grossiers et terrestres, ou une puérile admiration, mais de cette beauté toute spirituelle, qui n'est que le reilet harmonieux des hautes pensées de l'intelligence et des nobles sentiments du cœur. Son maintien, ses attitudes, ses mouvements, ses gestes, le son de sa voix, tout respire la dignité, le calme dune âme qui se possède elle-même et qui vit habituellement dans les sphères les plus élevé(;s. Sa tète est penchéiî légèrement à gauche, comme si, chargée de pensées, elle s'inclinait sous le faix et cherchait un appui. Ses mains sont croisées Tune sur l'autre dans une attitude <\m ressemble à celle de la contemplation ou de la prière. Son regard, toujours large et profond, semble fixé sur quelque saint objet que lui montrent les anges. La pensi'e en illumine les profondeurs de ses brillantes clartés, et semble se jouer dans ce prisme vivant, commet la lumière du soleil dans les vapeurs de l'arc-eu-eiel. Sa pose est ordinairement celle d'un homme cpii écoute : ses traits expriment l'attention douce et calme d'une âme qui ne perd jamais la présence de Dieu. La blancheur de sa robe est comme le refiet de la pureté de son âme, et la maigreur de son visage, indice «l'une mortification soutenue, en donnant plus de saillie aux os, permet de suivre plus facilement, dans le jeu mobile de ses traits, toutes les ondulations de sa pensée. Sa tète, longue en comparaison du reste du corps, semble annoncer que cet homme a été surtout créé pour les hautes fonctions de; l'intelligence. On piîut trouver des corps plus beaux que le sien; on n'en peut trouver de plus harmonieux ni (pii semblent ètie plus près de l'âme.
AU LENDEMAIN DE LA REVOLUTION DE JUILLET 2Ut
Sa conversation, toujours spirituelle, toujours vive et animée, illuminée de temps en temps par les éclairs de génie qui jaillissent de cette riche intelligence, s'élève parfois jusqu'à la hauteur des plus sublimes enseignements, par la grandeur des vues, par la finesse des observations, ou par le pittoresque des images qui tombent de ses lèvres comme les fleurs tombent de la branche qui les soutient. Jamais aucun mot trivial, aucune expression inconvenante ne lui échappent, et, malgré cette réserve et cette dignité qui ne se démontent jamais, sa conversation ne perd rien du naturel et de la simplicité qui en font le charme. Sa charité, toujours indulgente et miséricordieuse, épargne avec une grâce charmante la mèche qui fume encore, le roseau qui se soutient encore sur sa tige à demi brisée. Il n'est sévère et impitoyable que pour les hommes qui mettent à l'abri du pouvoir dont ils sont revêtus les faiblesses ou les vices de leur cœur. L'absence de naturel lui est souverainement antipathique dans les autres.
Le Père Lacordaire ne perd rien à être vu de près. Il est aussi beau, aussi grand au coin du feu que dans la chaire, aussi attachant dans la conversation la plus familière que dans les conférences les plus élevées. Ses lettres valent ses discours les plus soignés. Rien n'égale la simplicité, la grâce, la naïveté dont elles sont empreintes. Lorsqu'elles seront imprimées, après sa mort, elles formeront une collection précieuse, elles feront connaître l'illustre dominicain sous un point de vue tout nouveau, et révéleront en lui des qualités de cœur et d'esprit, que ne peuvent soupçonner ceux qui n'ont fait qu'entendre ou lire ses conférences K Comme toutes les natures riches et
T. Les lettres de Lacorilaire ont été puljliées : Lettres à des jeunes gens (1862), à Mme de la Tour du Pin (1863), « Mme Sur.-
abondantes, il sait varier ses tons avec une admiral)le souplesse, et passer du jj^rave au familier, et du sublime à la plus aimable simplicité. Sa gravité toute sacerdotale n'a rien de guindé ni d'affecté, rien qui puisse elïaroucher un homme du monde. On voit qu'elle est la manifestation naturelle de cette dignité intérieure que la grâce donne aux âmes où elle habite, et de la miijesté du sacerdoce chrétien. Je ne connais personne qui soit plus prêtre que lui dans tout son extérieur et qui le soit avec moins d'efforts et d'apprêt.
Le Père Lacordaire a certaines particularités que ne manquent jamais d'avoir ceux qui se distinguent des autres par une individualité fortement accentuée. Il a même de ces petites manies qui, sans nuire en rien au caractère et sans affaiblir le moins du monde la haute opinion qu'on a d'un homme, le rapprochent de ses semblables et ajoutent à l'admiration qu'il inspire ce sentiment plus vif et plus familier que produit toujours la nature prise sur le fait. Un grand homme sans originalité serait inabordable, à moins qu'il ne fût un saint. Les singularités du Père Lacordaire tiennent presque toutes à un amour excessif de l'ordre et de tout ce qui s'y rapporte. Son excessive propreté, qui s'arrête toujours à la limite où commence le luxe ou la recherche tient à ce sentiment de l'ordre si développé chez lui. Une chaise qui n'est pas à sa place, un petit morceau de bois ou de papier tombé à terre, en voilà assez pour le m(!ttre mal à l'aise, et s'il connaît assez ceux avec ([ui il se trouve, il ne se donnera pas de repos qu'il n'ait remis à sa place l'objet qui l'offusquait.
Ichine (1864), Correspondance inédite (1870), Lettres inédites (1874), à Sfme lie Prailltj MSHâ . <) T/i. Foissei (1880), Lettres nouvelles ^Ibyû;, ù un ami de séminaire (ISUbj.
Ce qui nous charme et nous attache si viven^ent chez les enfants, c'est qu'ils se montrent tels qu'ils sont sans arrière-pensée, ni calcul ; c'est que la nature est chez eux plus forte que l'art et Pusage. L'originalité donne aux hommes remarquables quelque chose de la grâce et de la naïveté des enfants, et forme avec les grandes qualités de leur intelligence ou de leur caractère un contraste qui 'plaît et frappe en même temps. Leurs singularités sont des formes qui n'ont pu entrer dans le moule ordinaire, trop étroit pour elles.
C'est à cette époque que je fis la connaissance de Choron, chez qui le sens musical était développé d'une manière vraiment extraordinaire '. Son âme vivait au milieu des sons comme les autres hommes vivent au milieu des objets qui les entourent, et sa vie était une harmonie continuelle. Cet homme n'avait qu'un sens : c'était l'ouïe, et ce sens avait tellement absorbé chez lui tous les autres, qu'il les avait réduits à une sorte d'inaction et d'insensibilité. Quand il marchait dans les rues de Paris, il semblait ne rien voir, parce qu'il écoutait toujours quelque chose. Son oreille, dont l'exquise délicatesse avait encore été développée par un exercice continuel, ne laissait échapper aucun son, aucun cri, aucun bruit. Toutes les voix trouvaient un écho dans son âme, et y éveillaient un sentiment agréable ou pénible. 11 vivait de sensations et
1. Choron, né en 1792, fut chargé, en 1812, de réorganiser les maîtrises; il fut directeur de l'Opéra et écrivit (en collaboration avec La Fage) un Manuel de musique (6 vol., 1836).
LAMKNNAIS ET SON KCnl l;
(l'i'motions, et l'on a peine à comprendre comment il a pu vivre avec une organisation si facile à ébranler, si profondément et si diversement agitée. Je ne sais s'il a jamais composé quelque chose : mais du moins personne n'a mieux compris, mieux apprécié, ni senti plus délicatement les compositions des autres. Peut-être même rex(|uise sensibilité de son àme sous ce rapport lui rendait-elle impossible ou du moins très difficile la composition (jui exige souvent beaucoup de travail et de patience. D'ailleurs il était trop plein des chefs-d'œuvre des grands maîtres pour pouvoir se contenter de peu, et il était trop impatient, trop vif et trop impressionnable, pour se soumettre à toutes les conditions ({u'exige le travail de la composition. Mais n'est-ce pas composer (jue de sentir et de faire exécuter parles autres, comme il le faisait, les chefs-d'œuvre des maîtres les plus illustres !
Il avait formé à Paris, sous les auspices et avec la protection de la duchesse de Berry, une école d'enfants et de jeunes gens qu'il avait pénétrés de son esprit ut de son goût, et <jui étaient devenus en quelque sorte pour lui comme les touches dociles d'un clavi('r qu'il faisait résonner sous l'impression de son puissant génie. Passionné pour les o'uvres religieuses des maîtres du dix-huitième siècle, si peu connus chez nous, il était parvenu, à forc(^ de soins (ît de patience, à trouver des hommes capables de les exécuter, et un public capable de les aj)précier et de les sentir. Les oratorios de Joseph Haydn et de Haendel étaient rendus j)ar la jeune école qu'il avait réunie autour de lui avec une perfection (juo les All(!inands (3ux-mêmes auraient pu nous envier. I^a plupait de ses élèves étaient des enfants, qu'il avait en quebjue sorte recueillis dans les rui;s de Paris et les principnjps villes de l'Vance, et dont les
voix l'avaient frappé. Il faisait chaque année des excursions artistiques, atiu de chercher des sujets pour son école, au moyen de laquelle il voulait faire revivre en France le goût de la musique sérieuse, et renouer le fil de la tradition interrompue dans cet art comme dans tous les autres domaines de l'intelligence. Un enfant qui chantait dans la rue, ou qui se disputait avec son camarade attirait son attention, et le timbre de sa voix, la vivacité de sa gaité, la noblesse des attitudes lui faisaient pressentir quelquefois tous les trésors et toutes les gloires cachés sous les dehors d'une condition humble et pauvre. C'est ainsi qu'il devina Duprez, rien qu'enl'entendant chanter dans une rue. C'est ainsi encore qu'il devina Rachel, lorsqu'elle n'avait encore qu'une dizaine d'années, et que, frappé par l'harmonie de sa voix, il l'amena chez un de ses amis, en lui disant dans une sorte de ravissement prophétique : « Mon cher, je vous présente la première tragédienne de l'époque K »
Ses études et ses investigations lui avaient fait découvrir dans les bibliothèques de Paris d'admirables œuvres de nos plus vieux compositeurs, des chansons du quinzième et du seizième siècles, qui exprimaient avec une parfaite ingénuité le caractère vif, gai et léger de la nation française, et dont l'exécution variait agréablement le ton sérieux et
1. Choron, s'étant aperçu que la voix de Rachel ne se développait pas, la présenta à Saint-Aulaire, qui avait ouvert, rue Saint-Martin, à l'ancien théâtre Molière, une école dramatique. Védel, caissier du Théâtre-Français, vit Rachel dans une représentation chez Saint-Aulaire, la signala à son directeur, Jouslin de la Salle, qui la fit entrer au Conservatoire. En 1838, Rachel, après un court séjour au Gymnase, déhutait au Théâtre-Français, que dirigeait alors Védel. Cf. article de la Revue des races latines, 1859, par Védel.
t^^rave de ses concerts. Mallieureuseracnt, en perdant ses protecteurs, il perdit les moyens de continuer l'œuvre qu'il avait commencée, et comme son n'uvre, c'était sa vie, il ne tarda pas à mourir de douleur et d'ennui, car il ne pouvait plus entendre ces beaux chants, ces belles mélodies, aux([uelles s'étaient accoutumées ses oreilles, et qui étaient devenues comme l'aliment habituel de son âme. La dispersion de son école fut une perte pour la 1^'rance ; lui seul peut-être pouvait ressusciter et entretenir parmi nous ce feu sacré, qui avait inspiré les beaux génies des siècles précédents.
Les répétitions qui précédaient ses concerts étaient plus curieuses et plus intéressantes peutêtre que les concerts eux-mêmes : c'était là que cette personnalité si vive, si impressionnable, si originale, s'exprimait avec une entière liberté au milieu de ces enfants, ([ui étaient en quel([ue sorte les fils de son intelligence et de son génie; et (jui, accoutumés à ses excentricités, ne s'étonnaient ni de ses exclamations, ni de ses mouvements brusques et impétueux. Un son faux le jetait dans des états difficiles à décrire ; le plus petit défaut dans l'ensemble était senti par lui, et ébranlait ses nerfs toujours tendus comme les cordes d'une lyre. Ses relations avec l'abbé de Lamennais m'avaient servi d'introduction auprès de lui et m'avaient obtenu la faveur d'assister aux répétitions de ses concerts. Ces relations n'avaient pas été sans influence sur Tesprit et les habitudes de M. Choron, et quoicpiil ne puisse être considéré comme un disciple de l'abbé de Lamennais, il lui devait cependant une partie des qualitc's «jui le distinguaient, et il représentait, dans l'art auquel il avait voué sa vie, l'élément traditionnel dont l'abbé de Lamennais était le plus ardent défenseur. Aussi l'admiration de ce dernier pour
M. Choron était sincère et profonde, et bien sou vent il nous avait parlé de lui avec les plus grands éloges. Il fallait que l'influence de cet homme illustre s'étendît partout et que son génie se reflétât dans tous les domaines de l'intelligence.