Le ministère Casimir Périer se forma le 13 mars
Choron. La vue de cet admirable monument fut pour mon esprit comme une révélation, car elle me fit discerner des instincts, des aptitudes et des sentiments que je ne me soupçonnais même pas. Tant il est vrai que le développement de Tintelligence est le résultat de l'expérience et de l'éducation, et que l'homme le plus heureusement doué peut rester enseveli dans une médiocrité profonde, si rien ne vient le tirer de sa splière pour le transporter dans un monde plus élevé. Mais jusque-là mes yeux n'avaient encore jamais été frappés par un ouvrage fait de main d'homme. J'avais bien admiré quelquefois les sites et les scènes de la nature, où j'avais cru remarquer un caractère particulier de grandeur et de majesté. Encore est-il vrai de dire que cette admiration avait été plutôt un instinct vague qu'un sentiment réfléchi, et que je n'avais jamais cherché à m'en rendre compte et à l'analyser. Pendant le séjour que j'avais fait à Paris, les monuments que j'avais eus sous les yeux, m'avaient peu frappé. J'étais resté, je dois le dire à ma honte, presque froid et insensible sous les voûtes de Notre-Dame et dans la cour du Louvre. Peut-être les émotions si vives et si variées, qui avaient agité mon àme pendant mon séjour dans cette capitale, où l'émeute grondait à chaque heure, ne m'avaient laissé ni le calme, ni la sérénité dont l'intelligence a besoin pour regarder et comprendre une œuvre architecturale. 11 n'en était plus de même à Strasbourg. Là mes yeux n'étaient distraits par aucun autre spectacle, et mon esprit pouvait donner toute son attention à ce magnifique monument, qui, à lui seul, est plus grand, plus considérable, plus précieux que la ville tout entière.
Peut-être aussi le moment n'était pas encore venu pour mes yeux et pour mou esprit de saisir et de comprendre ces belles lignes dont l'harmonie rellùte
la splendeur des œuvres de Dieu. Car il y a dans la vie de l'homme, aussi bien pour le développement de son intelligence que pour le perfectionnement de sa volonté, des temps favorables, et comme des jours de salut, où la lumière lui apparaît tout à coup et lui montre pour la première fois des objets qu'il n'avait point aperçus jusque-là. Dante et Shakespeare avaient initié mon âme aux ineffables beautés de la poésie. Saint Thomas m'avait emporté sur les ailes de son génie jusqu'aux sommets les plus élevés de la pensée humaine, et m'avait appris en quelque sorte à regarder sans sourciller cette lumière incréée, qui éclaire tout homme venant en ce monde. Haendel m'avait introduit dans ce sanctuaire oii l'âme, bercée par les sons les plus doux et comme enveloppée d'harmonie, croit entendre les derniers retentissements des célestes concerts. Le dôme de Strasbourg m'initia aux mystères de cet art sacré, qui semble avoir avec la religion des relations plus intimes, et qui, par sa simplicité et sa grandeur, rapproche, plus que tous les autres, l'homme de Dieu lui-même. Car Dieu, en tant qu'il se rend visible à nous par ses œuvres, est surtout architecte. Et l'univers, qu'est-ce autre chose qu'un temple magnifique que Dieu s'est construit lui-même, et dont l'homme est le prêtre ?
Trois semaines n'étaient pas trop pour étudier ces pierres, ces lignes, ces statues, ces arcs, ces ogives, ces vitraux, ces symboles, ces mystères, dont l'ensemble forme un des plus admirables chefs-d'œuvre que la main de l'homme ait produits. Je passais chaque jour cinq ou six heures sous ces nefs sombres que semble remplir la majesté de Dieu. Ma chambre donnait sur le côté nord du dôme, et de mon balcon je pouvais étudier et admirer ce beau livre qui raconte si bien la puissance et la grandeur de Dieu. Pour que rien ne m'échappât, je m'étais procuré à la
bibliothèque les ouvrages les plus remarquables sur rarchilecturc religieuse du moyen âge, et particulièrement celui que venait de publier sur le dôme de Cologne Sulpice Boisserée, dont le patriotisme intelligent et sincère recherchait avec une admirable persévérance toutes les gloires de l'Allemagne, afin de féconder l'avenir par les souvenirs du passé et d'enflammer l'ardeur des contempoiains par le spectacle des grandes choses qu'avaient faites leurs glorieux ancêtres ^
En passant par Stuttgard, nous assistâmes à la représentation d'un opéra de Weber; c'était le premier opéra que j'entendais. Nous n'entrâmes au théâtre qu'avec une certaine inquiétude que notre raison s'efforçait de combattre, mais qu'entretenaient, malgré tous nos raisonnements, l'éducation et les habitudes de notre vie. Nous fûmes frappé de l'ensemble et de la perfection avec laquelle fut exécuté l'admirable ouvrage de ce grand maître. C'est surtout dans l'harmonie qu'excelle le génie allemand ; nulle part on ne trouve plus de justesse, plus d'assurance dans l'exécution. L'orchestre est toujours remarquable par l'ensemble et l'unité, quelque nombreux (|u'ilsoit d'ailleurs. Chacun exécute sa ])artie commes'il l'avait composée lui-môme, tellement il est pénétré de la pensée et du génie de l'auteur.
Je sortis du théâtre ravi, et je dois avouer (|ue je n'emportai avec moi aucune impression ([ui put
1. Sulpice Boisserée fit pnrailrc en 1831 sa fameuse ///s/o/'re de la calhèdrale de Cologne. — Sur Sulpice Boisserée (1783-1854) et Melcliior Boisserée (17S6-1851), voir le recueil de lettres publiées, en IHC.l, p.ir la veuve de Sulpice, sous le titre : Sulpiz Boisserée, en deux volumes (Slultf^ard, Colta). L'historien Bohmer appelait ce recueil un trésor de la nation. (Note de M. CJoyau, op. cil., t. F, p. 217, note.) A cet endroit, d'ailleurs, on lira avec fruit les belles pajjes consacrées aux Boisserée par .M. Goyau.
alarmer la délicatesse de ma conscience, aucun souvenir, aucune image qui pût en ternir la limpidité. Je me sentais, au contraire, élevé en quelque sorte au-dessus de moi-même et transporté dans une sphère supérieure. J'étais étonné de mes inquiétudes et des préjugés qui en étaient la source. Je ne comprenais pas l'importance qu'on attache chez nous au théâtre, et la sévérité avec laquelle on en défend généralement la fréquentation. Il me semblait, au contraire, en analysant avec impartialité les impressions que je venais d'éprouver, qu'il serait non seulement possible, mais encor^ facile, de donner un but moral aux représentations scéniques, et de les disposer dételle sorte qu'elles servissent en même temps à former le goût et à corriger les mœurs. Ces deux effets d'ailleurs sont bien plus intimement unis qu'on ne le suppose ordinairement. L'absence ou la dépravation du goût amène presque toujours infailliblement une détérioration plus ou moins profonde du sentiment moral qui dégénère tôt ou tard en une certaine rudesse ou grossièreté, laquelle dispose singulièrement à la corruption du cœur. D'ailleurs il faut bien le dire, la constitution physique ou morale de l'homme est telle que la récréation lui est absolument nécessaire, et que sans elle il ne tarderait pas à tomber dans une sorte de barbarie "et de brutalité également funeste à son âme et à son corps. Or si la récréation est un des besoins les plus impérieux de son être, si elle réclame une portion plus ou moins considérable de sa vie, il est donc souverainement important au point de vue moral de disposer les choses de telle sorte que le plaisir, tout en opérant une diversion salutaire, ne l'éloigné jamais du but élevé vers lequel il doit tendre sans cesse.
Les plaisirs les plus nobles et les plus purs sont ceux qui élèvent l'homme au-dessus de la sphère ma-
234 A TH.WEHS L AI.LEMAUNE
térielle où il vit. Ceux au contraire qui le font descendre en quelque sorte au-dessous de lui-même, et qui ne lui demandent (|ue l'action et le concours de 8«s forces corporelles, tiennent le dernier rang. Si Ton voulait apprécier le théâtre d'après ce critérium, on le jugerait peut-être beaucoup moins sévèrement, et, au lieu de le condamner d'une manière presque absolue, on distinguerait avec soin les représentations (|ui, par leur nature, tendent à déprimer Vhommo, en aifaiblissant en lui le sentiment moral et en surexcitant au contraire ses apj)étits matériels et grossiers, de celles qui intéressent et éveillent les instincts les plus nobles et les plus généreux de son cœur. Contre lès premières, on ne saurait jamais être trop sévère, et on ne peut jamais être trop indulgent pour les secondes. Bien des fois une belle mélodie a fait monter dans mes yeux des larmes de dévotion ou de repentir, et fait descendre de douces prières sur mes lèvres. Oui, dùt-on regarder cet aveu comme un paradoxe, plus d'une fois la grâce est venue parler à mon cœur jusque dans ces lieux où d'autres vont chercher le péché. Si le théâtre était ce iju'il doit être, il n'y aurait point de récréation plus noble pour l'homme, ]»lus aj)propriée à ses besoins et à sa natureet plus digne de ses hautes destinées. Il est moins utile et moins nécessaire peut-être d'interdire aux hommes le théâtre, <{ue de les rendre capables d'en braver les dangers, en leur apprenant à en goûter les jouissances, et c'est là le but d'une éducation solide et chrétienne. Les dangers des tiiéàtres tiennent moins à la chose elle-même ((u'aux dispositions de ceux(|ui les fré(|uentent, au degré de culture de leur esprit, à l'imperfection de leur goût et à la direction générale de leur vie. Former le goût, insjurer à l'homme le sentiment et l'amour du beau, l'élever au-dessus des réalités de la vie, et le rapprocher de cet idéal
que l'homme le plus vulgaire entrevoit parfois dans les moments où son esprit est le mieux disposé, tel est le plus sur moyen de prémunir le cœur contre les séductions du théâtre.
Si elles sont moins dangereuses en Italie ou en Allemagne qu'en France, cette différence ne tient point à la nature des pièces qu'on y joue, à la moralité de ceux qui les représentent, à la mise plus ou moins décente des femmes qui y assistent, car, sous ce rapport, la diversité est peu sensible; mais elle tient surtout à la disparité des mœurs, des habitudes et de l'éducation. En Italie^ le fond de Fàme et de la vie est chrétien, et ce fond donne au caractère plus de consistance et de solidité, plus d'élévation aux pensées, plus de force au cœur. En Allemagne, l'âme est prémunie contre les impressions grossières que pourrait éveiller le théâtre, par un certain idéalisme qui la tient toujours au-dessus des réalités vulgaires de la vie, et qui, s'il a l'inconvénient d'obscurcir quelquefois l'esprit, a aussi l'immense avantage de préserver le cœur et de l'empêcher, quand il s'égare, de descendre trop bas, ou d'aller trop loin. La conscience en Italie, l'imagination en Allemagne, servent de cuirasse au cœur et le rendent moins accessible aux traits de la volupté. Chez nous, les sens sont éveillés de bonne heure, l'esprit manque de simplicité etlecœurd'ingénuité. Le caractère français est positif; il saisit et comprend la réalité, il s'y attache et laisse échapper l'idéal, que trop souvent il méprise. Or, si au théâtre vous détournez les yeux de l'idéal qu'on y représente pour les attacher à la réalité, votre esprit et votre cœur, n'étant plus soutenus par une pensée supérieure, se trouvent exposés sans défense aux séductions qui s'adressent aux sens, et qui sont si nombreuses dans certaines représentations. J'ai remarqué généralement dans mes voyages que le
goût des spectacles dramatiques ou lyriques coïncide avec une certaine dignité de mœurs et de manières, qui va quelquefois même jusqu'à l'exagération. Ainsi l'Italien, qui vendrait sa chemise pour aller au théâtre, a dans ses attitudes, dans ses manières et, dans ses mouvements quelque chose de théâtral; et dans la conduite ordinaire de la vie, une certaine fierté qui lui sert en quelque sorte d'échelle, quand il descend dans les profonds abîmes du vice et de l'erreur. Chez nous, le cabaret remplace pour le peuple le théâtre, et les brutales jouissances de l'ivrognerie lui tiennent lieu de celles que lui procureraient, à moins de frais, les représentations scé- , niques. L'ivrognerie, la grossièreté des manières et du langage sont des vices très rares chez les peuples qui aiment les spectacles, et très communs, au contraire, chez ceux qui n'en connaissent ou n'en apprécient point les émotions.
A Ulm, nous visitâmes avec un vif intérêt la magnifique église, qui sert aujourd'hui de temple aux protestants, et qui a perdu en grande partie, entre leurs mains, sa destination primitive. Les sculptures du chœur sont peut-être les plus remarquables que je conn.'iisse en ce genre. C'est une véritable gal(M-ie de grands hommes, composée avec cette largeur de vue et cette admirable tolérance propres au moyen âge. A cette époque, le moindre rayon de lumière était [considéré comme une émanation du Verbe de Dieu, (!t la foi le reportait respectueusement à son foyer. L'es|)i'it humain ignorait encore cette ingratitude, si comniiiiie aujourd'liiii, (jui nous fait oublier les hommes dont rintelligence ou les vertus, les soins et les travaux ont enrichi l'humanité, et creusé, pour ainsi dire à la sueur de leur front, le lit où coule à pleins bords ce fleuve du j)rogrès dont nous sommes si fiers. Nous accusons les siècles passés
d'intolérance, et nous en montrons bien davantage encore. Ils respectaient les monuments et les traditions antiques, lors même qu'ils appartenaient à un ordre d'idées et de choses dillerent du leur. L'Eglise plaçait dans ses temples les sybilles des peuples païens, à côté des prophètes du peuple de Dieu; les philosophes de Rome et d'Athènes, à côté des pères et des docteurs; Platon, près de saint Augustin; Aristote, près de saint Thomas. Dans son respect profond pour l'intelligence humaine, reflet du Verbe divin, elle recueillait, avec un soin pieux, toutes les pensées que le passé avait léguées à l'avenir; elle les entrelaçait comme des fleurs précieuses aux pensées que l'esprit de Dieu avait inspirées à ses pontifes et à ses docteurs, et elle en formait comme une seule couronne, dont la variété rehaussait encore la beauté et l'éclat.
A Augsbourg, tous les souvenirs étaient effacés dans notre esprit par le souvenir douloureux de cette diète, pendant laquelle Luther présenta à Charles- Quint cette fameuse confession de foi, qui scellait si tristement la division entre les divers membres de la famille européenne, et devait servir de bannière aux luttes les plus funestes et aux discordes les plus affreuses. La ville d'Augsbourg est sous la protection de sainte Afïre, cette illustre courtisane, qui, après avoir livré son corps aux ardeurs de la volupté, se fit chrétienne et le livra courageusement aux flammes du martyre. Ces deux images si opposées, du moine apostat et de la pécheresse purifiée parle martyre, flottaient devant mon esprit et produisaient en moi deux impressions bien contraires, l'une de terreur à la vue des jugements de Dieu qui laisse aller jusqu'à l'apostasie un homme qu'il avait appelé à la pratique de la perfection chrétienne, l'autre de reconnaissance et d'amour à la vu(i de cette bonté
ineffable, qui donne pour patronne et pour protectrice à une ville tout entière une femme qui, après l'avoir scandalisée par ses désordres, l'a édifiée par la constance de son martyre et l'héroïsme de sa mort.