‹ Souvenirs de jeunesse, 1828-1835Chapitre 17 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Arrivé à Munich, nous nous empressâmes de présenter à M. Ernest de Moy la lettre de recommandation que M. de Gazalès nous avait donnée pour lui. Le Correspondant, dont M. de Moy était rédacteur, formait entre nous et lui un lien naturel. Il nous accueillit avec cette simplicité et cette bonté allemandes, que rehaussaient encore en lui l'amabilité etlapolitesse françaises. Allemand par sa mère, il avait pour père un émigré français, qui s'était établi à Munich, où il avait ouvert un magasin d'objets de luxe et de mode. Le docteur de Moy était professeur libre à l'université de Munich. L'antipathie et les ressentiments du roi de Bavière lui avaient fermé la carrière du professorat légal, dont il était digne autant par l'élévation de son caractère, que par la distinction de son esprit ^ .

1. Le roi Louis de Bavière était devenu amoureux de sa belle-sœur; comme il multipliait sans prétexte les visites chez le docteur de Moy, celui-ci réconduisit avec fermeté: <■ Il partit le dépit dans l'âme, et prévenu contre le docteur de Moy qu'il avait cru trouver plus complaisant. » (Ch. Sainte-Foi.)

Le docteur de Moy j>uiissa la t-omplaisanco à notre égard jusqu'à nous accompagner lui-môme dans la ville, pour nous trouver un logement, faisant les conditions et nous servant d'interprète, car nous ne savions pas assez d'allemand pour nous faire comprendre et pour comprendre les autres. Nous louâmes une chambre chez un vieillard dont le fils était comparse au théâtre, et qui recevait lui-même, de la bonté du roi, une modique pension. Une fois installés, nous priâmes le docteur de Moy de nous présenter chez ses amis, qui étaient alors les chefs du mouvement catholique en Allemagne, et dont les noms, illustrés par de glorieux travaux, nous étaient déjà connus.

Le premier de tous, non seidement par l'âge, mais encore par le génie et parle caractère, était Joseph Gôrres. C'était une nature riche, féconde, inépuisable, infatigable, qui semblait plus riche à mesure qu'elle donnait davantage, et dont le travail augmentait encore les forces et l'énergie. La vie de cet homme est pour ainsi dire une histoire, tant elle est remplie d'accidents et de vicissitudes. Sa personnalité, si puissante et si complexe, semble se composer de plusieurs hommes, enti'S les uns sur les autres, au profit du dernier ([ui les rc'sume tous, et de la vérité catholi([ue à la ch'fense de laquelle il a consacré les derniers efforts de son génie et ses plus importants travaux.

Gôrres naquit à Coblcntz en 177(). 11 ado])ta avec l'ardeur de son caiactère et l'enthousiasme de son imagination les idées et les j)rincipes que la Révo-

lution française avait répandus dans le monde. A l'âge de vingt ans, il se faisait déjà remarquer dans les clubs et dans les réunions populaires par l'exaltation de ses opinions et par le feu de son éloquence. Il publia un journal intitulé : La Feuille rouge, et montra dès lors les premiers rayons de cette auréole de gloire qui devait le couronner plus tard. Un article, dont le prince de Hesse s'était trouvé offensé, fit supprimer cette feuille, qui reparut bientôt sous un autre titre. En 1799, la conduite arbitraire du général Levai, qui commandait sur la rive gauche du Rhin, provoqua les réclamations unanimes de la province. Une députation fut chargée de les porter de Mayence au représentant Lakanal. Plus tard, il fut envoyé à Paris, à la tête d'une autre députation, pour demander la réunion du pays à la France. Mais la révolution du 18 Brumaire arriva sur ces entrefaites et la députation ne put pas même obtenir une audience du Premier Consul. Gôrres revint à Coblentz, ennuyé et fatigué de la vie politique.

Son intelligence pouvait s'appliquer également à toutes les branches des connaissances humaines, tellement elle était riche et féconde ; il chercha dans la science et la littérature une diversion aux ennuis et aux dégoûts de la politique. 11 accepta la place de professeur d'histoire naturelle et de physique dans une école secondaire de Coblentz. Ce fut alors qu'il j)ubliases Aphorismes sur lorganonomie, ses Aphorismes sur Vari, son Organologie, et son ouvrage intitulé : Foi et Science, faisant ainsi marcher de front l'art, les sciences naturelles, la théologie et la philosophie. En 1806, il s'établit à Heidelberg, où il publia, avec Brentano et Arnim, la Feuille des Solitaires eiles Livres populaires (T Allemagne , cherchant à ranimer parmi ses compatriotes l'amour des anciennes traditions, et rallumant ainsi leur patrio-

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tisme à son véritable foyer. C'est aux soins et aux efforts de ces trois hommes si éminents, ([ue l'Allemagne doit en grande partie la conservation, ou plutôt la rt'surrection de ses vieilles li-gendes et de ses contes populaires, qui ont contribué peutêtre plus que toute autre chose à la rénovation de cet esprit et de ce patriotisme allemands, ([ui, quelques années plus tard, devaient produire des merveilles et devenir si i'unestes à la France.

11 semble ({u'il était dans les destinées de cet homme, de parcourir tous les domaines de la science 'et de la pensée. Nous l'avons vu artiste, médecin, orateur des clubs, théologien, philosophe. Nous l'avons vu remonter aux sources mêmes du langage et des traditions de l'Allemagne, se faire enfant, pour ainsi dire, et étudier les contes et les légendes de son pays. Maintenant, il va se livrer à l'étude des langues orientales, traduire des ouvrages persans, et résumer tous ses travaux dans une Histoire des mythes de l'Asie. Puis son esprit ingénieux et mobile va se tourner vers la poésie du moyen âge et étudier avec une infatigable ardeur les poèmes héroïques, qui sont comme la source de la littérature et des traditions allemandes. Mais Gorres était avant tout un homme politique et un tribun. Son caractère ardent, son imagination vive et impétueuse, sa volonté de fer, son style énergique et imagé, sa passion pour la liberté et pour l'indépendance de sa patrie, le rendaient singulièrement projjre à soulever les masses et à leur coniniunicjucr le feu dont il brûlait lui-même. L'homme politique, s'était endormi en lui, fatigu('' )>ar les dc'copf ions qu'il avait (îprouvées. Les évt'nements de 1813 le réveillèrent, et il commença en I8I/1 la ])ubli('ali(>n du Mercure du lihin^ qui exerça une si grande inlluence en Alleni.igiie, que Napoléon l'appelait la quatrième puissance.

L'Allemagne n'avait point encore eu, et n'aura peutêtre jamais de feuilles politiques qui puissent être comparées à ce journal, qui fut, pendant une année entière, pour FAllemagne, comme un soufflet de forge, dont le souffle })uissant et continu ravivait sans cesse le patriotisme et le courage des populations allemandes, et entretenait parmi elles la haine contre la France et le désir de venger sur elle les affronts et les humiliations d'une longue et affreuse servitude. Quand PAllemagne fut vengée, et que ses princes victorieux furent remontés sur leurs trônes, ils oublièrent les promesses qu'ils avaient faites, et le langage énergique de Gorres, qu'ils avaient encouragé lorsqu'il pouvait servir leurs desseins, commença à leur déplaire. Et le journal auquel ils devaient })eut-être en grande partie leurs triomphes, fut interdit en 1816. Gorres était impitoyable pour ces princes parjures, qui trahissaient si promptement leurs serments, et provoquaient l'explosion de l'esprit révolutionnaire par leur conduite arbitraire et despotique. C'est sous cette impression qu'il écrivit sa brochure sur V Allemagne et la Révolution, qui mécontenta tellement le gouvernement prussien, qu'on donna l'ordre de le renfermer dans une forteresse. Averti à temps du danger qui le menaçait, il put chercher un refuge en France, chez ce peuj)le contre lequel il avait déchaîné toutes les colères de ses compatriotes. Il publia encore plusieurs ouvrages politiques dans le même sens.

Le roi de Bavière, en l'appelant à l'université de Munich, comme professeur d'histoire générale, donna une nouvelle direction à ses pensées et à ses travaux. Pendant le séjour qu'il avait fait à Strasbourg, Gorres avait senti l'impulsion de la grâce ^.

1. Cette évolution a particulièrement irrité Henri Heine, qui écrivait dédaigneusement dans l Allemagne (édit. de 1891, p. 298) :

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C'ost là ([uc Dieu l'attendait pour domj)ter son intelligence sous le joug de la foi, et captiver sa voloiih' si fière et si indé])endante. A ])artir de ce moment, ce grand homme ne s'est jamais démenti. Une fois à Munich, il renonça pour toujours à la carrière ])olitique, qui avait été pour lui la source de tant de dégoûts et d'ennuis, et se livra tout entier aux études historiques que lui commandait sa nouvelle position. C'est là qu'il comj)Osa son gi'and ouvrage sur la mystique, si riche de faits et d'observations, mais dont la partie théorique est, comme dans tous les autres ouvrages de l'auteur, obscure, vague et diflicilf à comprendre. Car ce (pii manquait à Gôrres, ce n'était pas l'esprit philosophique; il l'avait au contraire à un degré remar<(uable, mais c'était l'ordre et la clarté. Il savait trop de choses et il n avait pas assez digéré ce qu'il savait; (piand il écrivait, son esprit était comme assailli j)ar les faits et les id(''cs qu'il y avait accumulés, et qui semblaient vouloir sortir tous à la -fois. Et comme il était poète et d'une imagination luxuriante, il ne pouvait parler (pie par images, de sorte que le vague de l'exju^ession venait bien souvent augmenter encore l'obscurité de la pensée*.

« Ouand M. Gœrres, délaissé par les princes, n'eul plus rien à se mettre sous la dent, il se jeta dans les bras îles jésuites. Il les sert encore à celte heure, cl il est un des principaux soutiens de la Propai;ande de Munich. Je le vis là, il y a plusieurs années; je le vis dans toutléclat de son abaissement. 11 faisait des lectures sur l'histoire universelle devant un auditoire qui était primitivement composé de séminaristes. » Sur cet enseignement de G(erres. voir (îeoiîges Goyau, l'Allemafjne relii/ieuse, /e C«/;io//t/.sme (lSoO-1848), t. 11, pp. (i? et sfpi.

1. " Ceux <|ui ont lu sa Mi/sUijuc l'Iirélieniie, dit Hio, comprendront sans peine (|uil n'élait pas donné à tous ses auditeurs de suivre cet aii,di' dans son vol, et (|u'il devait arriver (pH-lipiefois aux plus allerdil's de le |>erdre de vue, surtout ijuaMil ils étaient aussi peu familiarisés tjue je le fus d'abord, avec les brusques allures de son esprit et avec l'accenluation tant soit peu sau-

A MUNICH. LES CHEFS DU MOUVEMENT CATHOLIQUE 2i5

Cependant personne ne raconte plus simplement et plus clairement que lui. Ses brochures politiques sont, dans quelques-unes de leurs parties, remarquables par la clarté, la justesse et l'énergie de Fexpression. J'ai dit : dans quelques-unes de leurs parties, car Gôrres se croyait obligé de faire précéder tous ses ouvrages d'une théorie ou d'un système qui devait en donner la clef. Et c'est presque toujours, au contraire, la partie la plus obscure et la plus embrouillée. Il écrivait avec une facilité prodigieuse. Plusieurs de ses ouvrages, surtout depuis qu'il était à Munich, ont été écrits par son fils, sous sa dictée dans les leçons publiques qu'il donnait à l'université. Pour préparer ce qu'il devait dire à cette jeunesse avide et studieuse qui se pressait en foule autour de sa chaire, il allait ordinairement se promener pendant une heure dans le jardin anglais. Puis il montait dans sa chaire, et parlait pendant une heure entière avec une facilité et une rapidité vraiment extraordinaires, surtout si l'on considère le genre sérieux, abstrait et profond des matières qu'il traitait. Et pourtant, quelque obscure que fût la matière qu'il traitait, jamais il ne s'arrêtait. Son esprit n'était jamais embarrassé, et ne cherchait jamais ni la pensée qui devait expliquer ou compléter celles qui précédaient, ni l'expression qui devait lui donner sa forme. Les pensées se suivaient sans interruption et sans effort, comme l'eau qui coule d'une source toujours abondante et intarissable. Les images pleuvaient de ses lèvres, comme les fleurs d'un arbre qu'on secoue. Il était tellement plein de son sujet,

vage qu'il donnait à ses paroles. » {Épilogue à l'art chrétien, t. II, p. 24S.) — « On ne saurait refuser à ce penseur, écrivait Lerminier. le génie de l'infini; mais il ignore le secret de communiquer aux hommes le Dieu dont il s'inspire. » {Au Delà du Rhin, t. II, p. 30.)

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(pTil semb];iil rrjiindi'o, en s'arrétant un seul instant, «le j)ei'(lre le fil précieux et eoloiN' <le ses ])ensées. Vous eussiez dit un homme qui a une rourse à faire et qui est pressé d'arriver à son but. Quelfpiefois sa tête se redressait jiar \u\ mouvement noble et fier, et son regard semblait chercher au ciel la pensée ou l'expression dont son esj)rit avait besoin. Mais ni Tun ni l'autre ne se faisaient attendre, et s'il était quelquefois embarrassé, c'était bien plus par l'abondance des idées et des images qui accouraient en foule sur ses lèvres, que par l'indigence ou la stérilité. Son fils, accoutumé par un long exercice à la rapidité de ses paroles, recueillait, du mieux qu'il ]touvait, ces discours pleins de choses ])rofon(les et de mots resplendissants. Puis, de retour à la maison, il revo}'ait ses notes, les mettait en ordre, et recomposait, avec l'aide de son père et sous sa direction, CCS pages, qui sont restt'cs comme un monument du génie et de l'ardeur infatigable de ce dernier.

Autant cet homme était grand, magnifirpie, ])rol'ond, obscur «[uel«[uefois c^t manic-nî <lans son style, autant il était sim[)le, familier, négligé même dans sa personne, dans sa conversation et dans ses manières. L'inti'i'ieur de cette famille avait un caractère de simjdicilé, de bonhomie, de franchise qui allait juscpTà l'oiiginalité. Un Français, accoutuuK' à la ]»i)lilesse froide et ('-tudié'e des salons de son j»ays, aurait cru, en entrant <lans celui de Gori'cs, tomber «lans la hutte «l'un sauvage. Vous entriez; |)ersoune ne faisait attention à vous, j»ersontie ne se levait. A jieine vous faisait-on un signe de tête, acconq»agne de denx ou trois j)arolcs, marmottées entre les dents.

que vous étiez obligé de deviner. Chacun continuait, ou sa conversation, ou son travail, sans se mettre en peine de vous. Et cependant ce laisser-aller, ce sans-façon n'était l'effet ni de l'indifférence, ni de la fierté. Votre visite faisait plaisir, au contraire; on était heureux de vous recevoir, mais l'on vous recevait comme si vous eussiez été de la famille et que vous fussiez sorti de votre chambre pour entrer dans le salon. Vous étiez chez vous, c'était à vous de vous mettre à l'aise et dadmettre franchement le sansfaçon qui était le caractère général de la famille. Car chez Gôrres il n'y avait point d'étrangers. Ce mot ou plutôt l'idée qu'il exprime, était complètement inconnue. Et l'on vous recevait ainsi, non pas après qu'une longue fréquentation avait établi entre vous et la famille des rapports de familiarité, mais après une ou deux visites. C'est que l'Allemand est éminemment hospitalier. Il n'y a point de peuple qui le soit davantage, chez qui le premier accueil soit plus gracieux, chez qui l'intimité se forme plus vite et plus facilement.

C'est ainsi que nous fûmes reçus chez Gôrres, dès la première visite que nous lui fîmes. C'était le soir, au moment où la famille se reposait, dans une conversation familière, des travaux delà journée. On servit le thé, repas obligé du soir pour les Allemands, qui ne savent bien causer qu'autour d'une table et au milieu de la fumée de tabac, et notre couvert se trouva mis sans formalité d'invitation. Après un repas extrêmement léger, la maîtresse de la maison s'étendit sur le canapé sur lequel elle était assise, et s'endormit sans façon. Mme Steingass, sa fille, quitta la table pour aller se coucher sur un sopha qui était au bout de l'appartement. Nous ne savions trop ce qu'allait devenir cette scène, et si l'on n'allait pas nous inviter nous-même à nous étendre sur un divan

et à dormir un peu, j^oiir reprendre ensuite la conversation. Mais, au bout d'un (juart d heures, arrivèrent deux personnages, dont l'un portait sur ses bras une magnifique chatte qu'il caressait, et dont il cherchait à a|)aiser les cris. Le bruit qu'ils firent en entrant, Texclamation avec laquelle on les accueillit, les miaulements du chat, c'en était plus qu'il ne fallait pour réveiller de leur sommeil Mme Gôrres et sa fille. Je vis bien, à la manière dont on les recevait, que ces deux personnages étaient des habitués de la maison. Bientôt la conversation s'anima, et je crus un instant avoir sous les yeux le spectacle de Babel. Chacun parlait de son côté, sans écouter les autres, et sans faire attention à ce qu'ils disaient. La voix du père, avec son timbre de trompette, dominait ce concert de voix discordantes. La mère murmurait entre les lèvres quelques mots qu'on ne pouvait entendre. Mlle Marie miaulait (pichpics phrases d'une voix haute et traînante : c'était un spectacle vraiment curieux pour un étranger. Les personnes qui venaient d'entrer étaient MM. Bertram et Sulpice Boisserée, à qui l'Allemagne doit la conservation des œuvres les plus précieuses de la ])einture du moyen âge. Car tous ces hommes com- ])renaicnt ([ue la source du vrai j)atriotisme est (hms l'histoire, dans les institutions d'un peuple, dans le dévelop|)emont de son esprit et de ses formes. Tous travaillaient, chacun dans son genre, à retremper dans leurs sources le caractère allemand, soit en conservant, soit en faisant revivre, j)ar le moyen de l'impression ou de la litliographie, les phis beaux monuments de l'art ou delà littérature. Pendant (|uc Gôrres publiait les contes et les légendes de l'Allemagne, les frères Bosserée publiaient dans le même but cette magnifique collection de lithi)gra])hies, (|ui a gardé leur nom et qui seule suffirait à leur gloire.

Animés d'un sentiment de patriotisme aussi noble que délicat, et craignant de voir passer en des mains étrangères des chefs-d'œuvre de la peinture des quatorzième, quinzième et seizième siècles, ils consacrèrent généreusement leur fortune à l'achat de tous les talDleaux qu'ils purent trouver, et dont les commotions politiques avaient singulièrement diminué la valeur. En Allemagne comme en France, la sécularisation ou la vente des monastères et des églises avait jeté dans le commerce une foule de peintures, auxquelles le goût dépravé de l'époque attachait peu de prix. Mais plus heureuse que la France, l'Allemagne eut le bonheur de posséder des hommes assez intelligents pour apprécier la valeur de ces œuvres méconnues du A'ulgaire, et assez dévoués pour chercher à les sauver à tout prix de la ruine et de l'oubli qui les menaçaient. Dieu ne laissa point sans récompense un si beau zèle et d'aussi louables efforts. Les frères Boisserée trouvèrent plus tard un prince non moins patriote, ni moins éclairé qu'eux, et la collection de tableaux que leur patriotisme avait conservée fidèlement devint, par une heureuse circonstance, la source de leur fortune. Ils la vendirent au roi de Bavière, en se réservant le droit d'en publier les lithographies, afin de répandre parmi leurs compatriotes, et surtout parmi les artistes, le sentiment et le goût des anciennes traditions de l'art, et de ramener à son véritable but,, par la connaissance et l'étude des plus beaux modèles, la peinture qui allait se perdre et s'abîmer dans un matérialisme abject ou dans une raideur exagérée. Il fallait rappeler au sentiment de l'expression ces artistes dégénérés, qui ne voyaient plus dans la peinture que le dessin et le coloris, et qui semblaient oublier que^ sous cette enveloppe périssable que nous portons en nous, habite une àme immortelle, foyer profond de

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jeunesse et de beauté, dont los rayons donnent à nos traits l'éclat ({ui nous charme et à nos attitudes la grAce qui nous ravit. La galerie des frères Boisserée lait aujourd'hui le plus bel ornement de la Pinaco-thè((ue, niu9(''e splendide où le roi de Bavière a ri'uni tous les tableaux des diverses écoles qui ont illustré l'art de la peinture, et les lithographies qu'ils ont jiubliées lornieut la collection la [)lus complète peutêtre et la plus belle que nous possédions en ce genre. L'exi'cution de ce travail a ('ti' tellement soignée et a atti^int un tel degré de perfection, que, ])armi ces lithographies, be.iucou]) sont supi'-rieures à la gravure et expriment avec une admirable précision les traits et le fini de l'original, l^ar un heureux mélange d'ombre et de lumière, les ai-tistes ont su imiter jns- ((u'à un certain point le coloris de la peinture et les effets de perspective qu'il produit. Je ne veux citer ici que le Saint-Christophe qui a excité une admiration universelle.

Les frères Boisserée ont fait plus encore pour la gloire de l'Allemagne, car c'est à eux peut-être (pi'elle devra l'achèvement de ce magnifique dôme (le Cologne, qui semble l'expression la plus haute du génie allemand, et qui est devenu, pour ainsi dire, en ces derniers tem])s, pour l'Allemagne tout entière comme le symbole de sa nationalité. Il est b(^au, dans un temps où le sentiment religieux s'affaiblit |)artoiil, où les honuni^s, inclinc'S vers la terre, semblent craindre de regarder le ciel, et ne tiennent plus compte que des choses rpii peuvent s'escomjiter dès cette vie en jouissances et en j)laisii's, il est beau de voir les membres épars et divisés d'un même jieuple se rc'unir, s'embrasser et retrouver leur uniti' autour d'un temple, de les voir reprendre après six siècles et continuer l'œuvre inachevée de leurs ancêtres, surtout lorsqtic cotte œuvre est une prière,

un hymne, une immense aspiration vers le ciel. Rois et peuples, grands et petits, riches et pauvres, catholiques et protestants, tous ont contribué et contribuent encore, avec un louable empressement, à l'achèvement du dôme de Cologne, comme pour protester du patriotisme qui les anime tous, et de cette unité qu'on leur conteste, parce qu'elle ne se manifeste pas, comme chez nous, par un gouvernement commun et des lois communes. Mais ce qui fait l'unité d'un peuple, n'est-ce pas avant tout cette communauté de pensées, de souvenirs, de besoins et d'espérances, qui lait d'une nation tout entière comme une seule âme, et qui fond toutes les personnalités dans une vaste individualité dont le caractère est facile à reconnaître, parce qu'elle se révèle partout sous les mêmes formes ? Cette unité ne vaut-elle pas bien l'unité politique, qui n'est désirable et précieuse pour un peuple, qu'autant qu'elle est le résultat et l'expression d'une imité plus haute et plus intime, mais qui, lorsque celle-ci n'existe pas, loin de servir de lien entre les divers membres d'une nation, ne fait bien souvent que les désunir au contraire ?

Dans cette visite chez Gôrres, nous avions là, sous les yeux, les hommes les plus distingués de l'Allemagne, les plus recommandables par leur patriotisme et par leurs efforts pour renouer dans leur pays le fil depuis longtemps interrompu des traditions, qui sont comme l'âme et la vie d'un peuple. Et, cependant, rien n'annonçait chez ces hommes la haute position qu'ils s'étaient justement acquise parleurs travaux et leur zèle. Tout en eux était simple, et annonçait une modestie qui n'a pas même la conscience du bien qu'elle fait. Ils ne cherchaient point à poser devant nous, ni à nous donner d'eux une haute idc'e. Ils no souproiiuaient même

j)as h'S seiiliments de res|)ect et d'admiration dont ils l'taient pour nous rohjct. M. Hertram continuait de caresser son chat, tout on animant de temps en temps la conversation j)ar fjuelqucs saillies auxquelles le jeu de sa figure originale donnait jtlns de charme encore. M. B<)isser(''e avait des manières et une mise ([ui annonçaient plus un homme du monde et qui le rapprochaient davantage des Français. Sa fiffuro noble et belle resi)ii-ait un calme et une douceur admirables. Pour Gorrcs, c'était le vieux tj'pe teuton. Le son de sa voix, ses gestes, ses manières, la couleui" de ses cheveux, ses traits, toute sa personne enfin annonçait une grande ('uergie, un souverain mi'pris pour tout ce qui n'est que forme et apparence. Cependant au milieu de cette figure bourgeonnée, i-ude et sévère, sous ce front plissé j)ar la pensée et les émotions de tout genre, ses yeux bleus exprimaient une douceur, dont le charme était encore relev('' par le contraste que formait avec elle la sévé rite de l'ensemble. C'est qu'en effet cet homme si ardent dans ses convictions, si terrible dans la lutte, surtout quand il avait affaire à des adversaires dont la bonne foi lui était sus])ecte, cet homme, était éminemment bon, bon mari, bon père, bon ami, d'un commerce facile, indulgent à l'excès, ])atient, sans défiance, sans arrière-pensée, ne souj)çonnant pas même le mal quand il n'était pas évident, ne cherchant jamais à faire parade des magnifi(|ues qualités que Dieu lui avait d(»nn(''es,ni à imjtoser aux autres ses opinions; laissant à chacun dans la discussion la plus entière liberté. Je l'ai vu fréquemment pendant mon séjour à Munich, et je ne l'ai |)as entendu ])arler une seule fois de ce (ju'il avait fait j)our l'allranehisseraent ou ])Our la gloire de son pays. J'ai cherché souvcMit à amener la conversation sur cejtoint, dé-sireux (jue j'étais de connaître les particularili's d'une

vie si agitée, et qui avait été mêlée aux plus grands événements. Mais, soit modestie de sa part, soit répugnance à revenir sur un passé qui avait été pour lui la cause de tant de dégoûts et d'ennuis, je n'ai jamais pu obtenir de lui aucun détail sérieux. Il répondait par quelques paroles brèves à mes questions, et rentrait dans son silence ou parlait d'autre chose.

Je l'ai trouvé plus d'une fois travaillant dans son salon, à côté de son fils, pendant que sa femme et sa fille, assises sur un sopha, causaient en écossant des pois. Ni leur conversation, ni les cris d'un perroquet qui venait quelquefois se poser sur sa table, ni le tapage et les mouvements de son petit-fils Franz, qui lui prenait tantôt une feuille de papier, tantôt un livre dont il avait besoin, ne pouvaient le déranger ni même le distraire. Son fils était tout aussi imperturbable. J'admirais ce calme d'une âme qui se possède assez elle-même pour pouvoir se retirer dans son fond, comme dans un sanctuaire, et rester étrangère aux bruits extérieurs.

Guido, son fils, était un bel adolescent aux yeux bleus, comme ceux de son père, aux cheveux blonds et flottants sur les épaules, au cou long et blanc, mais dont la figure manquait de cette expression sans laquelle il ne peut y avoir de beauté réelle dans un visage humain. Guido s'était distingué de bonne heure par des travaux remarquables sur les langues orientales, car la science et l'aptitude au travail semblaient héréditaires dans cette famille. Mais son esprit inconstant avait abandonné cette étude, que des succès précoces devaient l'engager à poursuivre, pour s'appliquer à l'histoire, et particulièrement à la biographie des hommes les plus populaires, et dont la vie pouvait laisser un vaste champ à l'imagination et à la poésie. C'est ainsi qu'il publia celle du bien-

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iK.Mircux Nicolas du Fluc, (if Jeaimc d Ai'c et de Charlemagne. Il aurait pu suivre de près son père dans l(î domaine de rintollig-ence, s'il avait eu ])his de constance dans resjtrit et jtlus de suite dans les j)ensées.

L'habitude d'écrire les leçons de son j)ère, et de les reconij)Oser ensuite, avait donne'' à son style (juelquc chose de maniéré, et chez lui la j)r()fusion des images ne couvre pas toujours une grande abondance de pensées. A le voir, on aurait pu croire qu'il était froid et insensible, si l'on ne savait que, sous les dehors les plus calmes, l'Allemand cache toujours une âme ou du moins une imagination très ardente.

M. de Moy nous présenta aussi chez l'abbé Dollingei", ((ui enseignait l'histoire ecclésiastique à l'univeisité ri (pii avait déjà publié sur l'histoire de l'Église plusieurs travaux, ([iii l'avaient rendu cher aux catholiques et odieux aux protestants. 11 est dilficile de savoir mieux et de savoir ]>lus (pie l'abbé Dollinger. C'est pour ainsi dire une bibliothè(pie vivante. Peu d'hommes ont lu plus (jue lui, et ont profité mieux que lui de leurs lectures. Il m'est arrivé souvent de 1(3 consulter sur qutîhpies ])oints d"histoin' ou d(î théologie; j'ai (Hé à cha(|ue fois étonné d(^ sa science bil)liographi(pie. Il m"indi(iuait avec une parfaite exactitude les ouvrages (jue je devais lire, et souvent uK'.'nie les cha|)itres. Et lorsqu'il avait dans sa bibliothè(pi(^ le livre (pi'il me conseillait de lire, il ne lui fallait ])as jilus de quatre à ciii(| minutes pour trouver le passage (|u'il m'importait de connaître. Sa bibliotluMpic était riche, moins par le nombre que par la valeur des ouvrages

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qu'elle renfermait. Il 1 avait formée lui-même avec cette patience et ce soin particuliers aux Allemands. C'était au reste son seul trésor et son seul luxe. Je pourrais ajouter que ses livres étaient à peu près sou unique compagnie. Il passait au milieu d'eux tout le temps qu'il ne passait pas à ses leçons ou aux pratiques de son ministère. Gomme tous les Allemands, Dôllinger est simple, franc, serviable, studieux, sérieux dans ses goûts, constant dans ses affections. Mais c'est un esprit positif, une tête froide, une raison calme. C'est un homme chez qui l'intelli'gence l'emporte sur le cœur, qui sent moins qu'il ne réfléchit, et qui ne se laisse point emporter par l'imagination, comme il arrive si souvent chez ses compatriotes. Presque toutes les langues et toutes les littératures de l'Europe lui étaient familières. Il parlait le français non seulement avec facilité, mais encore avec une grande correction, et son accent n'était pas désagréable K

Le docteur Ringseis était professeur de médecine et praticien distingué. C'est une des plus belles têtes d'homme qu'on puisse voir. Son front dantesque est remarquable par ses saillies et par son élévation. C'est un esprit original, systématique, mobile dans ses applications, inconstant dans ses goûts, mais large et intelligent, dégagé de ces préjugés étroits, de ces opinions préconçues, de ces partis pris, qui dans les esprits vulgaires ferment la voie au véritable progrès, en les empêchant de rien oublier, ni de rien

1. Sur Dôllinger (1799-1890), consulter le livre de son disciple Friedrich, théologien vieux catholique [Ignaz von Doellinger, Munich, 1901, 3 vol.). Rio disait de Dôllinger qu'il était « le plus jeune professeur de l'Université et sans contredit le mieux doué pour fau-e jouir les autres, en parlant à chacun sa langue, des trésors d'érudition, qu'un travail infatigable, joint à une rare puissance d'assimilation, lui avait fait amasser avant l'âge de trente ans. » {Épilogue, t. I, p. 366.)

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a}4)i'eiicJi'e, deux conditions sans Icscjnellcs l'iiomme est condamné à végéter dans une trancjuille et orgueilleuse nu'diocrité. Mais c'est ici le lieu d'ajtpliquer laxionie des anciens : est modus in rébus, et celui des philosophes du moyen âge : in medio slal virliis. Car s'il faut oublier et aj>|)rendre pour faire (pielques progrès, il faut jirendre garde d'oublier ou d'ai)prendre trop, et de passer inconsidérément d'un objet à un autre, dun système au système opposé. Le progrès intellectuel de l'homme consiste presque toujours à suivre une ligne droite : il suppose de la suite dans les idées et de la fermeté dans l'esprit. Moins mobile et moins systématique, Ringseis serait i)eut-ètre devenu dans l'art de la médecine l'homme le plus remarquable de son époque •.

1. Ringseis, médecin du roi Louis, lui avait ouvert l'esprit à rintelligence de lart chrétien. Il a laissé des Souvenirs, en (jualre volumes, que M. Georges Goyau cite souvent. (Cf. op. cit., t. II, pp. (31, 05, etc.)

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