‹ Souvenirs de jeunesse, 1828-1835Chapitre 19 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

MUNICH CAPITALE ARTISTIOUI-: DK LALLEMAGNE

Cc'tait siii'lout dans le domaine des arts ([lU' se distinguait la capitale de la Bavière, gi-àco au zèle intelligent du roi, qui cette l'ois avait ('te'' bien conseillé par sa vanité et son amour de la gloire. Il savait que c'est surtout aux artistes qu'a »''t('' dctnnt'e la puissance du rendre immortel le nom des princes, et de l'inscrire en traits ineffaçables sur les monuments de leur génie. Munich ('-tait devenu |iar ses soins comme une nouvelle Athènes, où il avait i-éuni autour de son trône les artistes les plus éminents, et qu'il avait enrichie des trésors les ])lus ])i'(''cieux. L'architecture religieuse et civile, la seuljtture, la peinture étaient cultivées avec un succès égal, et occu- ])aient plus de cin([ cents artistes, qui, à des degrés «lifférents, les uns comme maîtres, les autres comme disciples, contribuaient à la gloire du |>rinc(% dont le zèle encourageait et rc'compensait leuis travaux, et entretenaieid dans sa capitale une activité et un mouvement (|iii ne se trouvaient point ailleurs.

C estj)endant mon séjour à Munich (|u\int eti' projetés ou commencés, ou continués ou achevés, la plu-

part des monuments qui l'embellissent aujourd'hui. L\''glise gothique du faubourg Au venait d'être achevée, et ses fenêtres s'ornaient de splendides vitraux, qui, par l'éclat et la vivacité des couleurs, ne le cédaient aucunement à ceux des quatorzième et (piinzième siècles. La Pinacothèque, destinée à recevoir les tableaux disséminés dans les diverses galeries, se terminait, ainsi que l'église de Saint- Louis. Hess et Sclinorr couvraient de leurs admirables fresques les salles du palais que le roi avait fait élever sur le modèle du palais Pitti à Florence, et les murs de la chapelle royale de tous les saints. Schwanthaler travaillait les belles statues qui devaient orner le Walhalla de Ratisbonne, espèce de Panthéon élevé à la gloire des grands hommes qui ont illustré TAllemagne. Toute la vie artistique de l'Allemagne semblait concentrée dans ce petit coin de terre, où le roi avait su grouper autour de son trône les artistes les plus distingués.

C'est là que vivaient les deux frères Eberhard, qui semblaient deux hommes du quinzième siècle égarés dans le dix-neuvième; dont les habitudes, l'esprit, le genre et le caractère appartenaient à une autre époque, et qui avaient su conserver toute la candeur et la simplicité des âges de foi, dans un siècle où les hommes sont en même temps sensuels et maniérés. Leur ciseau patient et conduit par une piété tendre et profonde, donnait surtout aux vierges qu'ils travaillaient, une expression d'innocence et de ])ureté qui semblait leur avoir été révélée par les anges. Et si Ion remarquait dans leurs compositions quelque monotonie et })arfois un manque de A^igueur,

ces di-fauts rtaieut bien raclieti-s jiar la suavih' de Fexjiressioii et la grâce des attitudes. Ces deux hommes, unis ensemble plus encore ])ar la ])arent(> des âmes que |»arcelle du sang, occupaient un modeste ap})ai'temenl compose de ([uatre pièces, dont Tuneservait d"at«'lier, l'autre de chambre à coucher, une troisième de cuisine, et la quatrième de salon et de salle à manger. Ces quatre pièces étaient rempliesde fragments de sculjiture, dont les ])lns modernes remontaient an seizième siècle. Leur l)ibliothè({uese comj)Osait de la Bible et des légendes des saints (|u'ils lisaient sans cesse, ])our se bien jx-m'lrer de Fesprit du christianisme ([u'ils reproduisaient si j)arfaitement dans leurs œuvres, et pour étudier les types et les formes consjicri'S par la tradition, et (pi'ils observaient avec une exactitude scrupuleuse. Tout, autour (1 eux, respirait l'esprit du moyen âge et en ra])i>elait les habitudes. Le t\'pc même de leur figure» leui- mise, leurs manières, toute leur j)ersonne enfin nous trauspoi-lait ])arune sorte d'illusion involontaire au teiujts de Van Ep^k et de son école. Ils n'avaient ]toint de domestirpie et se servaient eux-mêmes; et ([uaud ils sortaient, leur mise était simjtle comme celle d'un ouvrier. Le j)lus jeune, (pii était le ]dus habile, était, en sa qualité de directeur de l'Académie de sculj)ture, vêtu d'une manière un peu |»lus soignée que son frère. Je l'avais vu souvent aux leçitns de Gorres, (ju'il suivait assidûment, et, à son extérieur, je l'avais ju'is j)our un prêtre. J'allais visiter de temjts en teinj)s leur modeste atelier. J'aimais à contempler tant de bonhomie jointe à tant de gt'uie, et j enviais pour mon juiys les qualité-s et les habitudes qui rendent possible en Allemagne une aussi admiiable siin]tlicit(''.

Sch\vanlhalcr ('tîiil à cette ('qxxpie un jeune homme de trente îuis. Sa belle et noble figure annonç.iit une

intelligence pnissante. Le séjour de Rome et un travail trop assidu avaient affaibli sa santé et ré])andu sur ses traits une pâleur qui sied bien aux natures contemplatives. Mais le feu de son regard exprimait assez Tardeur de cet homme, dont le ciseau infatigal>le créait chaque jour quelque nouveau chefd'œuvre et jouait avec le mar])i'e, comme un enfant avec le sable. 11 est peu d'artistes dont la fécondité puisse être comparée à la sienne. Il en est peu dans les temps modernes ([ui Taient surpassé pour le grandiose des conceptions et la vigueur de Text-cution. Le Walhalla est plein des œuvres de son génie, qui ])Ouvait s'exprimer à son aise dans ces figures colossales que travaillent de préférence les artistes éminents. Schwanthaler avait la simplicité d'un Allemand, rehaussée par une certaine dignité, qu'il devait peut-être en partie à son séjour à Rome et à la contemplation des modèles de l'antiquité. Ce n'était point, comme les frère Eberhard, un homme du moyen âge, ni un disciple de Nicolas de Pise, mais c'était un artiste formé à l'école de Michel-Ange et des ûfrands maîtres du seizième siècle.

Parmi les peintres les plus illustres, le plus fécond, celui qui a le plus contribué à la gloire du roi et à rembellissement de sa capitale, c'est incontestablement Pierre Cornélius. Quoique Allemand dorigine,^ sa ligure, le feu de son regard, sa voix, toute sa personne annonce plutôt un homme du midi. C'est qu'en elfet Cornélius a vécu bien plus en Italie qu'en Allemagne, et, toutes les fois qu'il a eu quelque grande œuvre à faire, il a toujours senti le besoin d'aller chercher des inspirations dans ce pays, qui possède

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non soulemont les plus jjarfaits modrlcsdu heaii dans tous les genres, mais encore ce ([uil y a de jdus Ijeau dans les œuvres de Dieu, et ce fjui donne aux œuvres de Part humain leur beauté el leur ('clat : je veux dii'e la lumière. Je Tai i-enconlré jtlus d une fois à Rome, se promenant seul sur le Forum, et allant chercher des impressions dans ces lieux qui ont rtr le théâtre de tant d'événements, et où Thomme se sent comme accablé par le poids des souvenirs qui se pressent en son âme. C'est à Rome que Cornélius a fait les cartons de toutes ces grandes peintures (|ni ornent aujourd'hui les murs de Tt-glise Saint- Louis et delà GljqUothèque à Munich. C'est à Munich c[ue son crayon ébauchait et ]»erfectionnait les c.iml)Ositions que son esprit avait conçues, nn'ditf'es, créées et comme animées de son souffle sous le beau ciel de l'Italie, au milieu des s]>lendeurs de l'art et de la lumière. Quand il avait ])orté longtom])s dans son âme ces fruits de son gc-nie, comme une mère porte sur son cœurl'enfant qu'elle a conçu, illes produisait an dehors dans des ébauches successives qui expiimaient le développement de sa j)enst''e toujours claire, toujours puissante, toujours fé'conde et sûre d'ellemême. J'ai assisté bien souvent à ces r(''créations,dans les longues soirées dhiver où il recevait ses discij)l('S et ses amis, causant avec eux, pendant ([u il crayonnait sur le papier les ligures ({uavait créc'cs son génie, on })lutùt qu'il avait entrevues dans ces contem])lations et dans ces mystérieux ravissements familiers aux grands artistes, mais (pie ne connaissent jtoint les esj)rits vulgaires. Si Corindins laissa souvent à désirer pour le coloris, il ne le i-eda à i>ersonne parmi les artistes modernes ])Our la grandeur et la hardiesse de la conceplion, j)onr la vigueur el la raj)idité de rexj)ression, ])our l'harmonie et la majesté de l'ensemble, et surtout pour le sens j)rofond de la compo-

sition. Son dessein est presque toujours pur et exact, la force et l'énergie qui le distinguent ne Tempêchent point de sentir et d'exprimer admirablement les nuances les plus légères des diverses passions qui peuvent agiter le cœur humain.

Au reste, l'imperfection du coloris et le défaut de souplesse dans les lignes sont des défauts qui ne lui sont pas particuliers, mais qui sont communs à la plupart de ses compatriotes. La couleur étant un elïet de la lumière, le coloris dans la peinture doit avoir un rapport intime avec la lumière ; et dans les régions où celle-ci a moins de puissance et d'éclat, il n'est ])as étonnant que les artistes soient inférieurs pour le coloris à ceux des contrées qu'éclaire un soleil plus radieux.

Peut-être en comparant les diverses écoles sous ce ra])})ort, trouverait-on dans le coloris de chacune d'elles le reflet de la lumière qui a éclairé ses œuvres et ses artistes. Peut-être pourrait-on, d'après le même principe, mais par un procédé opposé, déterminera priori, avec une certaine exactitude, le coloris de chaque école, par l'inspection du ciel sous lequel elle a vécu, et de la lumière dont elle a reçu les émanations. Un séjour plus ou moins prolongé dans les paj^s les plus favorisés sous ce rapport ne suffît pas pour suppléer la nature, à moins que l'homme n'ait été transplanté de bonne heure sous un ciel plus splendide et i)lus chaud, et qu'il n'ait (piitté que rarement ou pour peu de temps cette patrie adoptée par son intelligence et son cœur. On trouverait, je crois, peu d'exceptions à cette règle, qui parait fondée sur la nature des choses. Car l'homme dans sa constitution morale, aussi bien que dans son tempérament, semble le résultat, non seulement des influences spirituelles auxquelles il est soumis, mais encore des impressions que produisent

en son corps les autres corps qui l'envii-onnent. Et pai'mi ces corps, en est-il un qui agisse avec plus d'efficacité que la lumière ? N'est-ce pas elle qui détermine principalement les différences de climat, qui exercent elles-mêmes une action si puissante^ sur les variétés de tempérament et de caractères qui distinguent les peuples? Les fils de la lumière, ceux quelle semble aimer d'un amour de pn-férence et ne quitter qu'à regret, doivent en quelque sorte être pénétrés davantage de son essence et de son action; ils doivent avoir plus de lumière dans le regard; il n'est donc pas étonnant qu'ils en mettent davantage dans leurs œuvres.

Quand on com})are l'école italienne à l'i-cole allemande, à l'époque où chacune d'elles était moins soumise aux influences étrangères et ne suivait guère que la direction de son propre génie, on remarque dans la seconde une certaine raideur, dont la ])remière a mieux su se défendre. Et cependant l'une et l'autre sont filles de la même mère, car toutes deux proviennent de l'école byzantine, qui a])porta en Europe les premiers germes de l'art moderne. Les Italiens, pour exprimer cette qualité qui est un admirable mc'lange de souplesse, de grâce, de mollesse et de suavité, qu'on remarque dans les œuvres de leurs artistes, ont inventé un mot que nul autre peuple ne ])0ssèd(', ])arce qu'aucun ne possède au même degré la qualité qu'il ex]»rime. C'est le nom Morbidezza, que les autres peuples se sont a])proprié avec plus ou moins de bonheur, sans s'ajtproprier pour cela \\àve (ju'il exprime. Celte qualité man(|ue souvent aux Allemands, et on la désirerait quelquefois chez Cornélius.

De tous les artistes ([uele roi Louis avait réunis à Munich, Cornélius est jteut-être celui dont l'action a été la })lus puissante, et (|ui a su grouper autour de lui

un ])lus grand nombre de disciples. Ce pri\àlège si honorable i)Our lui, il le devait autant à son caractère qu'à son génie, car il est difficile de trouver un homme d'un commerce plus sur et plus facile, de relations plus agréables, mieux dis})Osé à l'égard dès jeunes gens. Ajoutez à cela ([u'aucun artiste peut-être en Allemagne ne possède à un plus haut degré toutes les qualités qui peuvent donner une inlluence étendue et durable. En effet Cornélius a dans l'esprit ce mouvement et cette activité qui donnent à l'homme le besoin de se communiquer aux autres, cette clarté dans les idées et cette netteté dans l'expression, qui facilitent chez ces derniers riutelligence des principes qu'on essaie de leur inculquer, cette affabilité ([ui attire par un charme irrésistible, cette bonté qui encourage la timidité,, qui rapproche les distances et fait disparaître, en quelque sorte, toutes les supériorités d'âge, d'intelligence et de conditions, pour ne laisser en présence que des hommes liés par une commune sympathie. Cornélius était l'ami, plus encore que le maître de tous ses disciples. 11 avait leur confiance et il la méritait. 11 avait pour eux l'intérêt et la sollicitude d'un père, et mettait toujours à leur disposition ses conseils et ses avertissements. Il était franc et sincère dans les avis qu'il leur donnait ; ses éloges étaient sans flatterie et son blâme sans amertume.

Parmi ses disciples, deux semblaient l'objet d'une prédilection particulière de sa part, et ce sont les deux avec qui j'eus les rapports les plus fréquents pendant mon séjour à Munich. L'un, Hermann, protestant de confession, mais catholique dans les tendances de son esprit et de son cœur, avait peint pour le temple protestant de Munich des fresques qui promettaient un bel avenir au jeune peintre dont elles étaient l'ouA^'age. Mais il est à craindre que le

protestantisme, si })eu l'avorable au (lévelopjx'ineut de lart et au sentiment du beau, (|ui en est la condition essentielle, n'ait alourdi les ailes de cette âme qui, placée dans une autre atmosphère, ]>ouvait s'élever bien haut. L'autre, Seiltz, était un beau et charmant jeune homme, qui joignait la candeur et linnocence d'un enfant à l'enthousiasme d'un adolescent. La beauté de ses traits n'était (jue l'épanouissement de la beauté de son âme. Ses longs cheveux retombaient en boucles sur ses épaules, sur lesquelles se balançait avec grâce son cou long, flexible et blanc comme celui dun cygne. "Vous eussiez dit, en le voyant, Raphaël adolescent et sentant déjà les premières étincelles du génie. Je l'ai revu deux fois à Rome depuis ce temps. La première fois je le trouvai achevant ses études en présence des beaux monuments de l'antiquité et de l'art moderne. La seconde fois, en 18^6, j'ai remarqué avec peine que son talent n'aviiit j)as tenu tout ce qu'il avait prt>mis, et que le développement de son esprit n'était ])as en harmonie avec celui de son âge. La j<'Unesse intarissable de son cœur aurait-elle arrêté ou retardé la maturité de son intelligence ? ou bien les réalités de la A^e et les sollicitudes de la famille auraient-elles retenu sur la terre cette âme (pii semblait destinée à vivre dans une s))hère plus haute '.' Comme son maître, il avait ("pousé une Romaine, dont les habitudes })araissaienl former avec les siennes un contraste frap])ant. Le mariage re})ose souvent, je le sais, sur la loi des contrastes, mais si celte loi est ordinairement favorable au dc'vcloi»pement intellectuel ou moral, et au bonheur de ceux qu'elle rapproche, c'est à la condition toutefois (pi'il y ait entre eux une certaine communauté d'idées et de sentiments, (|ui serve de fond et de sujipoit aux oppositions (pii les distinguent, et les mette davan-

tage en relief. Je n'ai jamais compris dans le mariage l'union d'une nature délicate, suave et poétique, avec une autre sans distinction ni poésie.

Un autre disciple de Cornélius, Kaulbacli, amieux tenu les promesses que donnait son talent déjà mùr, et qui s'est manifesté surtout dans une admirable composition représentant une maison de fous, et empreinte d'un sens philosophique très profond.

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