CHAPITRE V
La différence qui existe entre le caractère allemand et le caractère français est surtout remarquable dans le clergé. Et ceci doit être, car les défauts du caractère allemand sont tels, qu'ils deviennent plus choquants à mesure que la position devient plus élevée. Peu sensibles dans l'homme du peuple, qui, privé des avantages d'une éducation soignée, n'a le plus souvent, pour se diriger dans la vie, que les heureux instincts d'une bonne nature, ces défauts deviennent bien plus choquants dans les hautes positions, où l'on s'attend à trouver plus de gravité dans les habitudes et de dignité dans les manières. Or ce sont là des qualités que le Français possède bien souvent jusqu'à l'excès, tandis qu'elles sont extrêmement rares en Allemagne. Le Français acquiert très facilement les formes et les manières qui conviennent à une position donnée : il les prend à peu près comme on prend un habit, et les ([uilte avec la même facilité, tant est grand son' esprit d'imitation ou plutôt d'aj)jtroprialion. En se donnant les airs, les façons et les gestes qui conviennent à
une situation, il n'imite pas simplement comme le ferait un mime, mais il se pénètre bien d'abord du caractère de son rôle, et les habitudes extérieures qu'il prend ne sont que l'expression des modifications intérieures qu'il a éprouvées. Aussi l'art disparait-il bientôt, les formes qu'il s'est appropriées lui deviennent comme naturelles ; il serait né dans la position nouvelle qu'il occupe, qu'il n'en posséderait pas mieux les airs et les façons. La nature est chez l'Allemand beaucoup plus tenace, elle a des racines bien plus profondes, et subit plus difficilement les modifications qu'imposent les circonstances extérieures. Elle se réserve toujours dans l'âme un coin où elle se loge, et d'où elle fait de temps en temps ses apparitions. Rarement l'Allemand cherche à modifier sa nature et à prendre des habitudes extérieures conformes aux diverses situations où il peut se trouver. Il est sous ce rapport d'une paresse incroyable. Le moindre effort lui coûte, et d'ailleurs il ne sent pas même le besoin de réformer dans son caractère les défauts qui peuvent où choquer les autres, ou nuire à son développement moral. Il paraît toujours ce qu'il est, et reste toujours ce que le bon Dieu l'a fait. Cette disposition a sans doute de grands avantages, elle est favorable à la sincérité du caractère, à la sûreté des relations auxquelles elle donne un grand charme : celui de la franchise et de la simplicité. ^Mais elle a aussi de graves inconvénients, surtout dans les positions où une certaine dignité de mœurs et de manières est nécessaire. Peut-être même a-t-elle contribué bien plus qu'on ne le smppose à ce relâchement dans les mœurs, à cet alfaiblissement de l'esprit chrétien et de la discipline de l'Eglise, qu'on remarque, non seulement parmi les fidèles, mais encore dans le clergé.
Pour conserver l'esprit de son état, le prêtre a
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besoin de se rappeler sans cesse sa dignité. Du moment où ce sentiment s'affaiblit en lui, il se trouve exposé sans défense aux atteintes des passions vulgaires. Dès qu'il ne se considère plus que comme un homme, il cesse en quelque sorte d'être prêtre et laisse paraître toutes les faiblesses de l'humanité. Il y a sans doute un milieu juste et raisonnable entre une gravité quelquefois sèche, raide et affectée, et une simplicité souvent trop naturelle et trop vulgaire ; mais s'il fallait choisir entre ces deux extrêmes o])posés, on devrait, je crois, préférer encore le premier au second, et pour les fidèles et pour le prêtre lui-même. En effet, le caractère du prêtre est tellement élevi' et tellement saint, les fonctions de son ministère sont tellement en dehors de toutes celles ([ui remplissent le cours ordinaire de la vie, ses enseignements sont tellement sublimes dans leursprincipes et dans leur but, que les fidèles ont peine à se le représenter comme un homme semblable aux autres. Leur respect a besoin d'être soutenu par des exemples qui soient continuellement en harmonie avec la doctrine qu'on leur prêche. Si la familiarité engendre le mépris, c'est surtout lorsqu'elle mêle aux socit'tés et aux fêtes du monde les hommes (|ui, j)ar leur position, doivent en inspirer l'éloignement. Si la vie sévère et retirée du prêtre français le porte quelquefois à exiger des fidèles une perfection qui les effraie, et qu'il vaudrait mieux peut-être attendre du ])rogrès de leurs bonnes disj)Ositions et d'un attrait plus puissant de la grâce, le prêtre allemand doit, par une raison contraire, se montrer bien souvent troj) indulgent à l'égard des faiblesses dont il n'est pas exempt lui-même. En France, le clergé n'est pas apprécié comme il mérite de l'être ]>ar les hommes du monde, parce que, vivant trop en dehors des relations ordinaires de la vie et se réservant tout en-
tier pour son ministère, il reste complètement étranger à ceux que le doute ou l'indifférence éloigne des pratiques religieuses. En Allemagne, au contraire, le prêtre est trop connu des fidèles, parce qu'il vit trop avec eux, et que sa vie ne se distingue guère de .la leur. En France, ceux qui n'ont jamais recours au ministère du prêtre, et qui, par conséquent, ne peuvent connaître le désintéressement de son zèle et l'ardeur de sa charité, se défient de lui, l'accusent d'orgueil et de fierté, parce que ses principes et sa conduite le tiennent dans une sphère supérieure à celle où ils vivent habituellement. En Allemagne, le prêtre se trouve en quelque sorte plus rapproché de ceux qui ne croient ni à ses leçons, ni à son ministère, que des fidèles pieux et fervents, et il semble que la confiance des derniers diminue à mesure que leur piété augmente.
La manière diverse dont la théologie est étudiée et appréciée dans les deux pays, explique en grande partie la différence des deux clergés. En France, l'esprit est positif, précis; il s'applique volontiers aux détails, aux particularités, il est logique, il veut avoir une raison pour chaque chose, et ne se contente point d'une contemplation vague, qui, ne regardant les choses que dans leur ensemble, en laisse échapper les applications particulières. Aussi le syllogisme est-il resté l'arme théologique, dont le prêtre se sert chez nous pour se démontrer ou démontrer aux autres les vérités religieuses. La forme scholastique s'est conservée dans nos écoles de théologie et dans la plupart des ouvrages où cette science est traitée. Dans la morale, après avoir contemplé, d'un coup d'œil rapide, les principes généraux qui doivent servir de point de départ aux déductions les plus éloignées, on se hâte de descendre aux détails, etbien souvent l'esprit semble
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avoir perdu la trace de l'idée qui lui a servi de poiut de départ dans les applications et les particularités où il s'on^apfe. La moiale est réduite à j)cu près à la casuistique, et les livres qui traitent de cette science ne sont plus guère qu'une compilation de cas spéciaux, groupés et renfermés danscertaines rubriques générales. Vous diriez un code pénal commenté, et par le raisonnement et par l'autoHté. Ce dernier éli'ment a pris surtout dans les derniers temi)s un développement considérable, et dont les résultats ont été avantageux en fournissant au prêtre une base plus large et plus solide dans ses appréciations, en lui inspirant plus de déiiance de ses propres lumières, et plus de déférence pour ces docteurs, dont le nom est devenu célèbre dans l'Église.
li'esprit allemand a les qualités et les défauts opposés, et cette opposition se manifeste dans l'étude de la théologit; comme dans celle de toutes les autres sciences. L'esprit allemand est éminemment spéculatif; il aime les généralités, il a horreur des détails qu'il regarde et dédaigne comme dos minuties, il se laisse plus facilement éblouir par les clartés, trompeuses quelquefois, d'un théorème contestable, qu'il ne se laisse convaincre par l'autorité des plus grands noms. Le genre et la forme des scholasliques du moyen âge répugne à ses habitudes et à ses goùls. D'ailleurs, depuis Ivant, la philosoj)hie a envahi tous les domaines (h^ la science au delà du Rhin; et la théologie n'a [)as échappé à cette invasion. Rien ne s'y traite plus que par les procéd(''S philosophiques, el rien ne s'y d(''ci(h^ plus cpie par dm considérations prises dans cet ordre d'idées. Une tell(! manière de procéder doit nécessairement ôler aux vérilt's surnaturelles (juehpie chose de li'ur force et de leur puissance, et les rapprocher de celles
qui ne sont point au delà de la raison humaine. Le protestantisme n'ayant pu entamer le fond même de la théologie s'est réfugiédansla forme. On peut dire quela méthode est protestante. Or, dans les sciences, le fond dépend bien plus qu'on ne le croit de la méthode qu'on emploie. Et ceci est vrai, surtout pour la théologie, où la forme est inhérente au fond, où la méthode fait partie de la science, dont elle dirige les applications, ou plutôt constitue la science elle-même. Car ce qui distingue proprement la théologie de la philosophie, c'est que la première s'appuie sur l'autorité, tandis quela seconde procède par voie de raisonnement. Il arrive bien souvent, en effet, que l'objet de ces deux sciences est identique, et qu'elles ne se distinguent que par la manière de l'envisager. En Allemagne, la casuistique est à peu près inconnue. Chaque prêtre suit, dans ses appréciations et dans la direction des âmes qui lui sont confiées, les lumières de sa raison, et ce bon sens naturel qui sert de guide dans la conduite ordinaire de la vie. Les scrupules sont un phénomène extrêmement rare en ce pays, et les scrupuleux y trouveraient, je crois, peu de prêtres capables de les comprendre et de les diriger. A part quelques ordres religieux, qui ont conservé l'esprit de leur institution primitive, il est difficile pour une âme pieuse et qui désire tendre à la perfection, de trouver un directeur, dont le zèle et les lumières puissent la guider dans les voies où Dieu l'appelle. Aussi trouve-t-on peu, même parmi les femmes, de ces âmes pour qui le soin de leur avancement spirituel est l'affaire la plus importante de la vie. Et si l'incrédulité et l'indifférence religieuse, malheureusement si communes chez nous, sont rares en x\llemagno, la ferveur, le goût des prati({ues pieuses et la fréquentation des sacrements y sont presque aussi rares.
En com])arant la direction des prêtres allemands avec celle des prêtres français, un esprit facile à prévenir aurait pu croire à une différence dans les principes même les plus essentiels. Je fus moi-même, je l'avoue, au premier abord, confondu de cette indulgence, ou plutôt de cette excessive facilité, qui, mise en regard de la sévérité française, déconcertait toutes mes pensées. Un refus d'absolution est à j)eu près inouï en Allemagne. Tout pénitent qui se présente aux pieds d'un prêtre, est censé y apporter toutes les dispositions que demande TEglise. Et le prêtre, ne jugeant que par les signes extc-rieurs qu'il a sous les yeux, ne se permet pas de pénétrer plus avant et laisse à Dieu le soin de décider si les sentiments intérieurs répondent aux actes sensibles dont il est témoin. Ni le nombre, ni la promptitude des rechutes ne l'arrête. Il a toujours devant les yeux cet axiome : il s'est confessé, donc il est contrit. Il regarderait même comme une sorte de profanation de laisser en suspens le sacrement, en mettant un intervalle entre la confession et l'absolution. C'est du moins l'observation qui me fut faite à moimême par le directeur auquel je m'étais adressé.
Le prêtre allemand porte partout, môme à l'église, même à l'autel, cette liberté, cette absence de contrainte et de dignité qui le caractérise. Son attitude, ses gestes, sa (h'marehe, lacomj)ositioii de ses traits, rien ne respire la piété, ni le sentiment profond des grands mystères qu'il accomplit. Il serait injuste bien souvent d'attribuer ce sans-façon à une négligence intc'rieure et coupable, car les ])rètres les |tlus réguliers ne sont pas exempts de ce défaut, qui tient
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à la nature allemande, et qui ne pourrait être corrigé que par une éducation cléricale longue et soutenue. Or, c'est là ce qui mancjue à l' Allemagne. On y trouve bien à la vérité c[uelques séminaires ; mais outre qu'ils sont peu nombreux et insuffisants pour les besoins de rÉglise, l'esprit et les formes de ces institutions laissent beaucoup à désirer, et les jeunes clercs qu'on y élève n'y sont guère mieux préparés que dans leur propre famille aux sublimes fonctions du ministère sacerdotal. Le but de ces établissements est bien moins de former ces jeunes gens à l'esprit ecclésiastique, que de procurer à ceux qui sont pauvres les moyens de recevoir l'instruction qu'ils ne pourraient acquérir par leurs propres ressources. Le temps qu'ils y passent est ordinairement fort court, la règle y est peu sévère et peu observée. Il ne s'y donne aucun enseignement, mais toutes les leçons sont données à l'Université par des professeurs étrangers à la maison, et qui n'ont par conséquent avec les élèves du séminaire aucun lien particulier. Ce sont moins des séminaires que des pensions, ou comme on dit en Allemagne des convicts, où les jeunes gens ne reçoivent que la nourriture et le logement, et sont abandonnés pour le reste à leurs propres inspirations.
De cette manière les étudiants ecclésiastiques sont confondus avec les autres dans les universités dont ils fréquentent les cours et dans toutes les autres relations delà vie. Ils logent et mang^ent ensemble dans les diverses maisons où ils prennent leur pension ; ils se promènent et jouent ensemble sans être soumis à aucune surveillance, sans recevoir aucune direction, soit pour leur intelligence, soit pour leur cœur. Ce mélange, s'il a des avantages incontestables, a aussi de nombreux inconvénients ; s'il rapproche le clergé des autres professions, et établit
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entre le pn^tre et Tavocat, ou le mrdocin, ou le magistrat, des relations plus intimes, et qui peuvent tourner plus tard nu profit de l'Église, il est souvent défavorable au développement de la piété et de l'esprit ecclésiastique : il sécularise trop le prêtre et le mêle trop aux i)assions et aux intérêts de co monde. Sans doute, le prêtre ne doit être étranger à rien de ce qui peut intéresser noblement le cœur ici-bas, et la charité doit, non pas étouffer en lui tous les autres sentiments humains, mais les élever, les fortifier et leur donner un but surnaturel et divin. Le prêtre doit prendre une part vive et profonde à tous les événements qui s'accomplissent sous ses yeux, parce que tous sont dirigée par la main de la Providence, vers un but digne d'elle, et qui se termine toujours à la gloire de Dieu et à la sanctification de ses élus. Maie il doit y prendre part, comme Dieu lui-même, non pas en s'y mettant, mais eu se tenant au-dessus d'eux, et en tâchant de les ramener par un concours charitable et prudent aux fins que Dieu s'est proposées.
Il faut avouer néanmoins qu'en Allemagne, surtout en Bavière, Dieu ne laisse jamais son Eglise sans quelques-uns de ces prêtres zélés et fervents, dont l'action suffit quelquefois pour renouveler tout un diocèse, et dont les vertus répandent au loin un parfum de sainteté qui réjouit l'Kglise. Les jeunes clercs qui savent conserver la piété et l'esprit ecclésiastique au milieu des séductions qui les environnent, et parmi des confrères tièdes pimr la plupart et négligents, doivent être certainement des hommes d'élite et des âmes privilégiées. Car il leur a fallu, pour devenir ce qu'ils sont, lutter contre do grande
obstacles et développer une grande énergie de caractère. Une telle docilité à la grâce mérite d'ailleurs une grâce plus abondante encore de la part d'un Dieu qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, et qui paie largement tout ce qu'on lui donne. Ainsi la race des saints ne manque point en Allemagne. Je dis : des saints, car c'est le seul mot qui puisse exprimer convenablement le degré de perfection où Dieu élève les âmes qu'il s'est choisies dans le clergé pour en faire les instruments de sa miséri-' corde.
J'ai eu moi-même le bonheur d'en connaître plusieurs, dont le souvenir ne s'effacera plus jamais de ma mémoire. Pendant mon séjour à Munich, je Aboyais quelquefois un jeune homme, nommé Hofstel^ter, qui ('tait alors étudiant en droit, et qui ne laissait point encore pressentir la sainteté qui a rendu depuis son nom si glorieux en iVllemagne. Il est aujourd'hui évêque de Passau, et rappelle par l'éclat de ses vertus les prélats des plus beaux siècles de l'Eglise. L'idée qu'on avait de sa sainteté, lorsqu'il fut élevé a l'épiscopat, quoique bien jeune encore, était telle, qu au jour de son gacre, les assistants crurent apercevoir autour de son front une auréole de gloire. J'ai questionné à ce sujet un de mes amis, le docteur Phillips, qui m'a répondu, qu'avec plus de foi il aurait certainement reconnu une véritable auréole sur le front du saint évêque, mais que la science, l'haliitude et le d(''sir de se rendre compte de tout, avaient rendu moins claire pour lui la manifestation qui avait été évidente pour tant d'autres; ([u'en tous cas, pour rendre hommage à la vérité et pour satisfaire au cri de sa conscience, il était obligé de déclarer qu'il avait aperçu autour du front de r évêque quelque chose d'extraordinaire et de radieux, dont il ne pouvait se rendre compte. A peine consa-
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en'', le snint prélat, pour contenter sa dévotion envers la sainte Vierge, alla visiter en pèlerin un des sanctuaires où elle est le plus honorée, et mettre au doigt de sa statue son anneau pastoral. Depuis ce temps, sa ferveur et son zélé ne se sont pas dc-mentis un seul instant. Les douceurs de la contemplation et de la prière, et les austérités de la pénitence remplissent tous les instants qu'il peut arracher aux fonctions de son ministère. Partout il est regardé et vénéré comme un saint, que Dieu favorise de ses grâces les plus spéciales et dont les prières sont toutes puissantes auprès de Dieu.
Je peux joindre au nom de Hofstotter, ceux de Sailer, de Wiedemann et de Diepenbrock que je connus plus tard à Ratisbonne, dont Sailer était évêque alors. C'était un vieillard vénérable qui, après l'abolition de l'ordre des Jésuites auquel il appartenait, avait continué comme prêtre séculier la vie d'abnégation et de dévouement, qui lui était devenue familière dans sa première profession K Quoiqu'il fût remarquable par l'intelligence, comme le prouvent le grand nombre et l'incontestable mérite des ouvrages qu'il a composés, il était encore plus éminent par les qualités du cœur. Sa vertu principale était la charité. Cette charité, il l'étendait à tous, mais surtout à ceux qui, étant plus éloignés de Dieu, avaient plus besoin de miséricorde et d'amour. Son nom était béni parmi les protestants, qu'il cherchait à ramener dans le sein de l'Eglise par tous les moyens que lui suggérait son zèle. Le désir extrême qu'il avait de les rappeler à Dieu l'entraîna plus d'une fois jusqu'au point d'atténuer, sans le savoir ni le vouloir, les vérités de la foi, afin de les rendre plus accessibles à
l.M. Tioyau n longuement cl excellemment parlé de Sailer {op. ril.,\. I, pp. 291 etsqq.).
ceux qu'il voulait convertir. Plusieurs propositions, extraites de ses ouvrages, alarmèrent javec raison les catholiques. Mais la censure qui leur fut infligée, ne fit que donner un nouveau relief à son humilité, et lui fournit l'occasion de manifester sa docilité et sa soumission envers l'Eglise. Il a laissé après lui un nombre considérable d'ouvrages théologiques et ascétiques, aussi remarquables par le fond que par la forme. Il était honoré et chéri dans son diocèse comme un père. Et en effet, sa charité pastorale lui faisait considérer comme des enfants tous ceux que Dieu avait confiés à ses soins. Sa vie simple et modeste lui permettait de distribuer en aumônes à peu près tous ses revenus. Aucune étiquette, aucune cérémonie ne rendait son abord difficile. Les pauvres étaient reçus avec la même attention, avec la même bienveillance que les riches ; les plus malheureux étaient toujours les mieux accueillis.
Nous lui fûmes présentés par l'abbé Diepenbrock, qu'il aimait comme son fils, et dont l'âme était en quelque sorte de la même famille que la sienne K Celui-ci s'était fait connaître déjà par quelques poésies, morales et religieuses, qui avaient révélé en lui un talent poétique distingué, mais surtout une âme riche de sentiments, belle de candeur et d'ingénuité. Cet homme est devenu depuis un des prélats les plus considérables et les plus illustres de l'Allemagne. Il est aujourd'hui prince évêque de Breslau, et il a montré sur ce siège une fermeté de caractère et un zèle apostolique, qui offrent un contraste bien frappant avec la lâcheté de ses prédécesseurs.
Le saint évêque Sailer nous parla du coadjuteur qu'il s'était choisi, et qui devait le remplacer après
1. Cf. FôRSTER, Cardinal und Fiirsîbischof Melchior von Diepenbrock (Ratisbonne, 1878), et d'Haulleville, Correspondant, avril 1860.
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sa mort. 11 nous en^aii^oa à l'aller voir an séminaire où il logeait, et nous vanta beaucoup son éniinente sainteté. Nous allâmes au séminaire, et après avoir traversé le réfectoire, nous entrâmes dans une cliam])re où tout respirait la pauvreté et riiumilité. Un domestique préparait le repas de Fliumble prélat. 11 nous lit signe de passer derrière un paravent qui })artageait la chambre. Là, nous vîmes couché sur un lit de sangles un homme vêtu d'une soutane rapiécée, sans croix sur la poitrine, sans anneau au doigt. C'était le saint, car c'est ainsi qu'on l'appelait, et il méritait bien ce nom. Il était souiïrant depuis plusieurs mois, et tout le mor^de attiibuait sa maladie aux austérités qu'il ne cessait d'exercer pur son corps. Pendant longtemps il avait couché sur le parquet de sa chambre, ayant \in missel pour oreiller. Et il avait si bien caché ce genre de mortification que personne ne le soupçonnait. 11 fut découvert par son domestique, qui le trouva un jour étendu sans connaissance et dans un état de faiblesse telle qu'il n'avait pu se lever ])our prévenir la visite de son serviteur et soustraire son humilité aux éloges qu'elle redoutait. Son évêque Sailer, averti de cette circoi)stance, avait exigé de lui qu'il couchât désormais sur un lit. Mais j)Our accorder le moins possible à \(\ nature, il avait pris un lit de pangles 3ur lequel il couchait tout habillé.
Wiedemann, car c était le noiu du saint prélat, s'était distingué de bonne heure par l'éclati de ses viirtus. Dans les guerres qui eurent lieu sous Napoléon, entre la France et TyMlomagne, il avait nuuii-' feste son ardente charité, non seulemcmt à l'égard do ses compatriotes, mais encore à l'égard i|es FraU' çais eux-mêmes, soignant les uns et les autres avec le dévouement d'une mère, pjinsant leurs blessures, et leur prodiguant, avec un zèle admirable, les
consolations de son ministère. Nos soldats, reconnaissants pour un dévouement auquel le clergé allemand les avait peu accoutumés, appelaient Wiedemann « le prêtre français », rendant ainsi hommage à la charité des prêtres de leur pays. Cet homme s'était fait tellement aimer, non seulement des catholiques, mais encore des protestants, et même des juifs, que lorsqu'il fut sacré à Ratisbonne, les protestants lui offrirent un calice, et les juifs un ornement approprié à ses nouvelles fonctions. Sa sainteté était si généralement reconnue que lorsqu'il parcourait les rues de Ratisbonne, les enfants et les femmes se pressaient autour de lui pour baiser le bord de son manteau. Et pour échapper à ces hommages qui fatiguaient son humilité, il était obligé de marcher très vite et repoussait de la main ceux qui se pressaient sous ses pas,
L'humilité était le trait distinctif de son àme. Il la poussait à un point qui pouvait paraître excessif à quelques-uns. H ne portait japiais que dans les cérémonies ecclésiastiques les marcjues du caractère épiscopal. Dans toutes les autres circonstances, il était vêtu comme un simple prêtre, il ne se distinguait des autres que par la pauvreté de sa mise. Il portait ses soutanes jusqu'à ce qu'elles fussent complètement usées, et qu'il ne fût plus possible de les rapiécer. Une sorte de corde lui servait de ceinture. Il ne portait pas même de bas violets, et cherchait continuellement à faire oublier qu'il était évêque. Le moindre éloge alarmait son humilité, et il le repoussait avec une singulière énergie. J'en fis moi-même l'expérience, car le trouvant malade et abattu, je lui témoignai l'espoir que Dieu le conserverait pour l'avantage de son Eglise. A ces mots, je vis la rougeur couvrir le front de cet homme, qui me répondit avec l'accent d'une conviction profonde ; « O Dieu î
que dites-vous l;i ? ()ue Dieu me préserve de me croire nécessaire à son Eglise ! Oh ! ne me parlez pas ainsi, je vous en prie. » Lorsque nous prîmes congé de lui, quelques jours après, et que nous voulûmes nous mettre à genoux pour recevoir sa bénédiction, nous eûmes bien de la peine à vaincre son humilité : « Je ne suis point évêque, nous disait-il, ce n'est point à moi, mais à l'évèque Sailer qu'il faut demander la bénédiction. »
Ce saint prélat regardait Tépiscopiit comme un fardeau, et il priait Dieu sans cesse de le lui épargner. Plein de confiance dans l'efficacité de la prière, il avait toujours prédit qu'il ne serait jamais évoque de Ratisbonne. En effet, il mourut quelques semaines après Sailer, et avant que sa nomination à l'évôché de Ratisbonne eût été confirmée par le pape. Il n'avait été j>endant la vie de Sailer que son évoque suffragant, titre inconnu chez nous, et très commun en Allemagne, où la plupart des évoques ont un suffragant chargé d'exercer pour eux les lonctions épiscopales.