‹ Souvenirs de jeunesse, 1828-1835Chapitre 21 sur 41 · LA MUSIQUE ET LES MŒURS A MUNICH · texte numérisé non relu

LA MUSIQUE ET LES MŒURS A MUNICH

Une des choses qui contribuaient le plus à rendre agréable pour moi le séjour de Munich, c'était la satisfaction que j'y trouvais pour ce goût le plus profond et le plus décidé de mon âme : je veux parler de mon goût pour la musique. Jamais en effet je n'avais trouvé autant de ressources sous ce rapport; jamais je n'avais éprouvé d'aussi vives jouissances. La musique religieuse y était cultivée avec un soin particulier, et elle avait à cette époque pour protecteur un homme d'une science et d'un goût remarquables. C'était M. Ett, maître de chapelle de l'église Saint-Michel, qui appartenait autrefois aux Jésuites. C'est dans cette église qu'on exécutait sous sa direction les compositions des anciens maîtres. Pendant le carême surtout, on n'y entendait que les messes simples mais grandioses des quinzième et seizième siècles. C'était à cette époque qu'on réservait le chant de contre-point. Les compositions qu'on exécutait à la chapelle royale étaient d'une date plus récente, et tenaient le milieu entre celles de l'église Saint-Michel et celles de la cathédrale où

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l'on n'entendait guère que des messes composées par des maîtres encore vivants. A j)art la chapelle du roi, où le chant était exécuté par des jeunes gens élevés pour celte fonction, l'orchestre et les chœurs des autres églises étaient comj)osés uniquement d'amateurs de bonne volonté, d'étudiants et déjeunes femmes, (jui tous étaient ravis de pouvoir satisfaire leur goût pour la musique et de se i)erfectionner dans cet art. Il n'y a qu'en Allemagne où l'on puisse former des chœurs assez nombreux pour exécuter avec une rare perfection la musique la plus savante et la plus difficile. Les Allemands doivent cet avantage à une aptitude particulière, développée même dans les classes inférieures par une éducation soignée et une pratique persévérante. Il en est des peuples comme des individus. Chacun a son don sp('citil et certaines a])titudes naturelles, qui le disposent à tel genre de travail ou d'activité plutôt qu'à tel autre. Or le goût pour la musique paraît être l'aptitude la plus prononcée du génie allemand.

Peut-être aussi cette aptitude tient-elle en partie au caractère de la langue allemande, dont les sons pleins et gutturaux doivent avoir pour effet de former et d'assouplir le gosier, et de le rendre par là plus propre au chant. D'ailleurs, la langue allemande, de même que la langue italienne et toutes les langues accentuées, est pour ainsi dire un chant ébauché. Et peut-être en comparant les diverses langues entre elles et les aptitudes musicales des peuples qui les parlent, pouriait-on ri'unir un assez grand nombre de fiiits, pour conclui-e (pie ces aptitudes sont toujours en raison directe au degré d'accentuation dans le langage. Il faudrait cricoi-c tenir compte d'un ('lément ((ui doit ncccssaircmenl avoir une grande influence sur la formation et sur la perfection du son. Chaque langue en effet exerce de préférence un or-

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gane particulier, chez ceux qui la parlent. Ainsi, il y a des langues gutturales ; il y en a de dentales et de labiales, selon qu'elles exercent plus spécialehient le gosier, les dents et les lèvres. Or de ces trois organes, le premier est le plus musical, et le second est inférieur aux delix autres sous ce rapport. Enfin le nombre et la nature des voyelles dans une langue doivent aussi modifier d'une manière sensible l'émission du son, et influer par là sur le degré d'aptitudes musi^ Cales des différents sons. Des diverses combinaisons de ces trois éléments, doivent résulter des variétés nombreuses dans les dispositions des diverses races. Ainsi la langue italienne est éminemment musicale à cause du nombre et de la beauté de ses voyelles. La langue allemande, quoique moins riche en voyelles, trouve une compensation dans le nombre des sons gutturaux qu'elle possède. De toutes les langues européennes, la langue anglaise est celle qui semble classée dans les conditions les plus défavorables sous le rapport musical, parce qu'elle exerce spécialement l'organe le moins mc-lodieux : je veux parler des dents, et qu'en serrant les lèvres de ceux qui la prononcent, elle emprisonne pour ainsi dire le son dans leur bouche et rcmpêche ainsi d'acquérir tout son développement. L'infériorité de notre langue vient à la fois de son manque d'accent et de sons gutturaux, et de la nature peu mélodieuse de ses voyelles. Car elle semble éviter toutes celles dont le son large et plein peut reposer la voix et lui donner tout son développement, tandis qu'elle accumule comme à plaisir les voyelles grêles et maigres sur lesquelles la voix ne peut s'appuyer longtemps, ou celles qui l'étouffent, Comme cet e que nous appelons avec tant de raison e muet.

Le maître de chapelle de l'église Saint-Michel avait singulièrement contribué par son action à ressusciter

un j)eu le goût de l'ancienne musique. Il avait fait pour cet art ce qu'avaient fait les frères Boisserée pour la peinture et Gôrres et Brentano pour la littérature et la poésie. Il avait cherché dans cet art l'élément traditionnel que le mauvais goût et la négligence des derniers temps avait si malheureusement altéré. Il était persuadé avec raison que la musique, de même que tousles autres arts, de même que toutes les sciences, a un développement harmonieux et régulier qu'elle ne peut interrompre impunément, et que toutes les fois qu'elle repousse et dédaigne les œuvres de ses premiers maîtres, elle se détériore. C'était pour rendre à cet art le caractère de grandeur et de simplicité qui en fait le plus grand charme, (ju'il essayait de le rappeler à sa source, en faisant connaître et exécuter les œuvres admirables qui lui ont servi de point de départ. Cet homme vivait dans son art comme dans une atmosphère. Je crois qu'il en était arrivé à penser avec des sons, comme nous pensons avec des mots. La musique semblait être devenue sa langue. Il avait toujours sur sa table un petit clavier sur le({uel sa main se tenait a])puyée, et qu'il faisait résonner de temps en temps sous ses doigts tout en causant avec vous. 11 sentait avec une merveilleuse vivacité les moindres nuances de mélodie ou d'harmonie. Les œuvres des anciens maîtres le ravissaient par leur simpliciti'. Il recherchait avec une sorte de passion tout ce qu'avait laissé leur génie si souple et si fécond. Un hymne, un répons, une antienne qu'il retrouvait étaient pour lui un véritable trésor. Je lui chantai uu jour deux lépous de l'ancien antiphonaire angevin, qui m'avaient frappé moi-même dès mou enfance. Ce cliant le plongea dans une sorte d'extase, et il me lit promettre de faire copier et de faire venir pour lui ces magni(i(|ucs morceaux que je ne me rappelais qu'imparfaitement. Et lors(|ue je lui

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