‹ Souvenirs de jeunesse, 1828-1835Chapitre 24 sur 41 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Après avoir passé un an à Munich, nous partîmes au mois de mars 183'2 pour Berlin. A Nuremberg nous passâmes plusieurs jours, occupé à visiter les églises et les autres monuments de cette ville, l'une des plus anciennes et des plus intéressantes de l'Allemagne, soit par son antiquité, soit par les richesses artistiques qu'elle renferme ; c'est celle qui rappelle le plus le moyen âge, et qui a le mieux conservé les vestiges de cette époque, soit dans la forme de ses maisons, soit dans la direction de ses rues, soit dans les mœurs de ses habitants. Nous ne pouvions nous lasser d'admirer l'église et le tombeau de saintCébald, qui peutêtrecompté parmi les œuvres les plus merveilleuses de l'art allemand.

A Bamberg nous fûmes retenu pendant quelques jours par l'archevêque, pour qui nous avions des lettres de recommandations. Lorsque je me présentai chez lui, un valet de chambre m'introduisit dans un appartement assez modeste, où je trouvai un homme assis à une table, vêtu d'une redingote et portant des bottes à l'écuyère. Je lui demandai si je

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pouvais parler à rarchovèque, il me répondit que c'était lui. Sou costume ne me l'avait pas fait deviner, et je fus un peu contrarié de mon erreur. Si l'archevi'que de Bamberg n'était point de la race des saints, comme les deux évoques ([ue nous avions visités à Ratisbonne, c'était cependant un homme excellent, de mœurs irrépi-ochables. Il appartenait à une des bonnes familles de la Bavière. Il nous accueillit avec une grâce parfaite, nous invita à dîner, en nous promettant de ne nous servir que des vins français. Il tint parole : c'était au reste le seul luxe du repas que nous fîmes chez lui. Après le dîner nous sortîmes tous ensemble pour faire une promenade hors de la ville, et rari-hevéque nous invita lui-même à rentrer un peu plus tôt que nous ne voulions, pour aller le soir au théâtre, avec ses neveux et leur gouverneur. Pendant la promenade que nous fîmes ensemble, je fus frappé de la simplicité de ce prélat et de son affabilité pour tous ceux qu'il rencontrait. C'était un bon pore de famille, qui n'avait à la vérité aucune des qualités qui commandent l'admiration, mais qui avait celles qui font aimer. On lui reprochait un peu ses complaisances à l'égard du pouvoir, et on aurait désiré trouver en lui plus de vigueur et de /èle apo6toli(|ue.

Après avoir prié dans cette cathédrale de Bamberg, si remarquable par son architecture, près du tombeau de l'empereur saint Henry et de sa femme, ou plutôt de sa sœur sainte Cun(''gonde, nous partîmes pour Hudolstadt, nous (h'-tournant un peu de notre route, afin de rendre visite à des compagnons de voyage, avec lesquels nous avions fait connaissance. .\otre séjour dans cette petite capitale de cinq à six mille âmes fut une véritable fête ; notre hôte, le baron de Hohlbenn, nous donna une soirée charmante, où il avait invité toute la cour de Rudol-

stadt et les musiciens de la chapelle du duc, afin de nous procurer la jouissance d'un concert. Nous visitâmes le château ducal, qui à lui seul est plus grand que la ville tout entière, et qui en est d'ailleurs le seul monument. C'est là que nous pûmes apprécier les avantages de la constitution allemande, qui, en disséminant la souveraineté, répand l'activité et la vie dans les diverses parties du pays, et établit autant de centres d'action qu'il y a de principautés distinctes. Cette organisation nous semblait bien préférable à la centralisation, qui concentre chez nous toute la vie dans une seule cité et qui fait dépendre l'avenir de la nation toute entière des passions ou des caprices d'une minorité factieuse. Aujourd'hui les Allemands, trompés par les fausses théories qu'ils ont reçues de nous, et fermant les yeux aux leçons de l'expérience, bien plus solide que tous les systèmes, travaillent à détruire cette constitution, à laquelle ils doivent une grande partie de leurs avantages et de leur prospérité, et essayent d'introduire chez eux cette unité factice et tyrannique, qui a été pour nous la cause de tant de malheurs et de tant de ruines. La petite ville de Rudolstadt, grâce à son prince, à son château, à sa cour, offrait le mouvement et l'activité qu'on retrouverait à peine chez nous dans une ville de trente à quarante mille habitants. Le temps que nous y passâmes nous parut bien court, et nous quittâmes les larmes aux yeux cet homme, qu'un voyage de quelques jours avait rendu notre ami et que probablement nous ne reverrons plus jamais.

Un voiturin nous conduisit à Weimar, où nous étions attiré par le désir de voir le grand homme,

OU plutôt le Dieu de rAllemagne, car, dans leur enthousiasme pour Gœthe, les Allemands le considéraient presque comme un dieu. C'était le premier personnage de Weimar ; le duc lui-même ne venait qu'en seconde ligne, et quand il avait besoin des conseils (lu grand homme, il allait les lui demander en personne, au lieu de le faire venir dans son palais. Tout dans cette ville était plein des souvenirs, du nom et de la gloire de Gœthe. Les étrangers qui venaient à Weimar se faisaient conduire d'abord devant sa maison, que l'on visitait comme on visite un sanctuaire. Ils épiaient le moment où il sortait, afin de pouvoir contempler ses traits, et s'ils étaient trompés dans leur attente, ils avaient du moins pu voir les murs du temple où reposait cette idole. Une lettre de Sclielling nous introduisit auprès de lui. Sa maison n'offrait pas la moindre trace de luxe. Mais tout y annonçait l'élégance la plus exquise et le goût le plus pur. On n'y voyait ni tentures, ni soieries, ni oi", ni argent. La matière était dédaignée dans ce sanctuaire de l'art ; la forme seule régnait ; mais aussi elh; y régnait en souveraine, avec une grâce, un choix, une distinction dont rien ne peut donner l'idée. 11 n'y avait pas dans cette maison un seul ornement qui ne fût un objet d'art, qui ne rappelât un souvenir, ou qui n'élevât l'esprit ou l'imagination. On montait dans son appartement par un escalier dont les deux côtés étaient ornés de bustes antiques appuyés contre le mur. L'antichambre était resplendissante de la blancheur des plâtres dont elle était remplie, et qui reproduisaient, avec une rare perfection, les chefs-d'iruvre de l'antiquité: la Vénus de Médicis, l'Apollon du lielvédère, le Laocoon, etc. On aurait [)U rester des heures entières dans celte pièce, sans y éprouver un moment d'ennui, l'esprit et l'imagination y trouvant un aliment et

une occupation aussi agréable qu'utile. De l'antichambre on arrivait au cabinet de Gœthe, dont tout l'ornement consistait dans quelques groupes de marbre ou de plâtre et dans quelques gravures choisies avec ce goût qui le caractérisait. Tout chez cet homme appartenait à l'art païen de l'antiquité et des temps modernes. Le moyen âge et l'art catholique, qui prit à cette époque un si beau développement, n'y étaient représentés par aucune œuvre, par aucun souvenir. Gœthe était païen dans la direction de son esprit et de ses goûts. Il l'était d'instinct et de conviction. Car qu'est-ce que le panthéisme, sinon le paganisme conçu sous une forme scientifique? 11 avait en horreur le christianisme et tout ce qui s'y rapporte de près ou de loin. 11 avoue lui-même dans une de ses poésies, avec un cynisme que n'a pu voiler la grâce de l'expression, qu'il y a deux choses dans le monde qu'il n'a jamais pu supporter : la croix et l'ail. C'est par haine pour le catholicisme et pour braver en quelque sorte Jésus-Christ, jusque dans le siège de sa puissance et de sa gloire ici-bas, qu'il a composé à Rome ses poésies les plus licencieuses et les plus impies.

Au reste, il n'est pas étonnant que cet homme n'ait rien compris au catholicisme, car il avait peu de cœur, comme le prouvent et ses nombreux écrits et sa conduite. Or il y a dans le christianisme une multitude de choses et d'institutions que le cœur seul peut apprécier.

Gœthe a été dans la littérature ce que Schelling avait été dans la philosophie. Et si Ton a quelquefois reproché à celui-ci d'être souvent plus poète que philosophe, on pourrait accuser celui-là d'avoir été quelquefois plus philosophe que poète. En elïet, ses drames et ses poésies, même les plus légères, sont pleines de maximes que la mémoire retient facile-

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ment «'t qui peuvent servir dans les circonstances oi'dinairos de la vie, pour diriger l'homme et le retenir dans ce milieu confortable, qui s'éloigne également des excès o|)posés, et où j)()urrait se trouver à l'aise un discijde d'Epicure. Mais on chercherait vainement dans ses ouvrages ces traits de génie» ces sentences fortifiantes et salutaires, qui appuient l'âme dans les grandes épreuves de la vie, animent son courage, élèvent ses pensées et ses espérances au-dessus de la terre, et lui rendent supportable le présent, en lui mettant devant les yeux les i'élicités de l'avenir. Sous ce rapport, Gœlhe me semble bien inl'érieur non seulement à Dante et a Shakespeare, ces grandspoètesquis'étaientinspirésde l'esprit duchristianisme, de ses traditions et de ses légendes, mais encore aux poètes de l'antiquité, dont le fatalisme agrandissait en quelque sorte la personnalité humaine en la mettant aux |)rises avec une divinité aveugle et inflexible. Gœthe n'a pas d'égal, à mon avis, pour la clarté de la pensée, la limpidité de l'expression, l'ordre et la mesure dans la composition ; pour la simplicité dans l'arrangement, pour la fécondité et la suite des pensées. Mais je n'ai jamais trouvé en lui cette flamme divine de l'enthousiasme, (jui vous saisit et vous réchaulfe, ce vol rapide et sublime qui vous transporte dans des régions inconnues et vous fait oublier la terre; ; sous ce rapport je lui préh'rerais Schiller. Aj)ros avoir lu (iœthe, Tàme se trouve à la même place et dans le même état où elle était auparavant. Elle reste sur la terre, et le seul désir (ju'elle ressente, c'est de s'y placer le plus agréablement possible. Du reste elle ne sent ni plus d'amour pour le bien, ni plus d'horreur pour le vice, ni plus de dévouement pour les autres, ni plus d'abnégation de soi-même, ni plus de cour.ige dans l'adversil('', ni jdus de modération dans le bonheur.

Gœthe a été pour l'Allemagne ce que Voltaiie était pour la France, en tenant compte toutefois des différences inhérentes au caractère de ces deux hommes, au peuple et au temps où ils ont vécu. Ils sont tous les deux secs, froids, sans enthousiasme, sans élévation. Leur vol effleure la terre ; ils saisissent avec une admirable perspicacité les ridicules et les faiblesses de l'humanité, et prêchent avec une rare éloquence l'art de bien vivre, cette science qui suffit à l'égoïsme, et renferme l'homme en soi-même, sans jamais élever ses regards vers Dieu par la reconnaissance et la prière, et sans jamais les abaisser vers ceux qui souffrent par la compassion et le dévouement. Us ont eu tous les deux la même fécondité, la môme clal'té ; tous deux sont morts comblés d'années et de gloire, honorés d'une sorte de culte par leurs compatriotes ; et tous deux aussi, se distinguant en cela de leurs confrères, ont su se procurer par leurs ouvrages une vie commode et une belle fortune. L'influence de ces deux homnles a été également désastreuse, et l'Allemagne et la France ressentiront longtemps encore les déplorables effets du pouvoir qu'ils ont exercé sur les esprits.

Gœthe avait plus de quatre-vingts ans lorsque je le vis, et il était arrivé à cet âge sans avoir éprouvé aucune infirmité, aucune maladie grave. Son attitude était encore droite comme celle d'un homme de cinquante ans. Sa figure avait conservé les traces de cette beauté antique, qui lui avait attiré les hommages, je dirais presque les adorations de tant de femmes pendant sa jeunesse. Son front haut et large ressemblait à celui de Jupiter Olympien. Ses longs cheveux blancs retombaient sur ses épaules et ajoutaient encore à la majesté de sa personne. Mais le sourire, en ouvrant sa bouche, privée de la plupart de ses dents, lui faisait perdre

une partie de ses grâces et laissait voir un rictus, semblable à celui que M. de Maistre a si éncrgiquement signalé dans la bouche de Voltaire. Son accueil était poli et froid, comme celui d'un roi qui a passé sa vie au milieu des flatteries et des hommages de ses sujets. On voyait qu'il s'observait et qu'il évitait avec soin tout ce qui aurait pu le compromettre, ou lui attirer des ennemis et des envieux. Il parlait assez bien le l'rançais, mais il n'aimait pas à parler une autre langue que la sienne.

Quelques années auparavant, ce vieillard octogénaire, qu'aucune infortune n'avait troublé, qu'aucun sentiment profond n'avait agité, et qui s'était tenu comme un dieu dans la majestueuse sérénité d'une âme impassible ; ce vieillard qui s'était laissé aimer et adorer, sans jamais donner lui-même une pensée sérieuse d'amour et de tendresse, avait été sur le point d'épouser, en secondes noces, une femme jeune encore, et il n'avait été retenu que par la crainte du ridicule, que l'opinion publique n'aurait pas manqué d'attacher à une telle union.

Quelques mois après notre entrevue, Goethe mourait, sans maladie, sans douleur, sans remords, sans un regret pour le passé, sans une espérance pour l'avenir ^ Il mourait comme il avait vécu : en païen ; conservant jusqu'à la lin le calme et la sérénité d'une âme inaccessible à toutes les émotions profondes. Il mourait sur son fauteuil, au milieu des fleurs qu'il s'était fait apporter, afin d'étudier encore une fois avant de mourir les phénomènes de la couleur dont il s'occupait depuis longtemps et d'achever une pensée incomplète, ne voulant pas qu'on pût «lire qu'un homme comme lui avait pâli

I. Voir larlirlc <k> L.William Caiît, Lu dcrnicrc maUulic de fitrlhc, d'après dca lcmoi(jna(jcs cunleniporains (lô-'J2 mars lii'.i'^), diiiis le Temps, \ février l'JlO.

devant la mort, et douté un seul instant de sa force et de son courage.

Après avoir achevé notre pèlerinage à Weimar, nous nous fîmes conduire à léna, dont nous voulions visiter l'université, la seule qui eût conservé quelques restes des habitudes et des privilèges, souvent assez bizarres, qu'on retrouvait autrefois dans la plupart des universités allemandes. Partout ailleurs, les princes, justement effrayés des progrès des théories anarchiques que la révolution de 1830 avait réveillées et qui menaçaient d'envahir l'Allemagne, avaient soumis à une surveillance rigoureuse les universités qui se trouvaient dans leurs États. Mais le duc de Weimar, soit qu'il fût plus tolérant, soit qu'il craignit de diminuer par des menaces trop sévères la prospérité de léna, avait laissé aux étudiants plus de liberté, ce qui donnait à cette ville une physionomie toute particulière. Les sociétés d'étudiants, connues en Allemagne sous le nom de Burschenschaft, si rigoureusement surveillées dans les autres universités, avaient conservé dans celle-ci toute leur vie et toute leur action. Leurs membres se distinguaient encore par des signes particuliers, et surtout par la couleur des bandes qui ceignaient leurs casquettes. Ils se réunissaient tous pour prendre leur repas en commun dans un local particulier, et ils allaient passer les jours de congé dans une maison de campagne qu'ils avaient louée, et qui était le théâtre ordinaire de leurs combats sanglants. Car il ne se passait pas de semaine sans qu'il y eût plusieurs duels entre les étudiants des diverses sociétés, que séparaient

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ordinairement des dissentiments politiques très prononcés.

A cette époque, tout Français était regardé comme un démocrate et comme un émissaire de quelque soci(''té secrète, qui, de Paris, ('tendait son influence sur tout le reste de l'Europe. Notre qualiti- de Français attira donc sur nous l'attention de la société démocratique d'Iéna, c'est-à-dire de celle qui avait embrasse'' les principes les plus avancés, et qui visait au bouleversement de tous les rapports existant en Europe. Cinq ou six de ses membres, députés par elle, ayant en tête le président, vinrent nous trouver à notre hôtel et nous inviter à prendre nos repas avec eux. Nous acce})tâmes avec reconnaissance, et nous fûmes reçu avec tous les honneurs dus à notre qualité de Français. Tous ces jeunes gens nous entouraient avec une respectueuse curiosité, nous interrogeaient sur les événements qui s'étaient accomplis en France, sur l'esprit de notre pays, sur nos craintes et nos espérances; ils écoutaient avec avidité nos moindres paroles. Nous dînâmes au milieu des nuages de fumée qu'exhalaient les pipes de tous ces jeunes gens, qui fumaient, les uns pour exciter leur appétit avant le repas, les autres pour passer le temps après avoir mangé. Nous étions servi par les étudiants eux-mêmes, qui s'acquittaient de leurs fonctions avec une grâce et une cordialité charmantes. Le soir, nous fûmes invité à une S(''ance politique, pendant hi(|uelle on parla beaucoup, tout en fumant et buvant de la bière; puis la plus grande partie des membres de la sociétt' nous reconduisit à notre hôtel en cliantantla Marseillaise.

Nous allâmes passer le lendemain à leur maison de campagne, où l'on nous réservait un spectacle bien inattendu et bien étrange pour nous : un duel dcvîiil avoir lieu ciilrc deux ('tudiants. Nous crûmes

que notre intervention pourrait prévenir un combat sanglant et épargner aux deux champions de pénibles souvenirs. Nos principes religieux, nos habitudes nous faisaient considérer le duel comme une coutume barbare, qui pouvait, sinon se justifier, du moins s'expliquer à une époque où, la souveraineté étant disséminée à Tinfîni, tout homme libre n'était en quelque sorte justiciable que de soi-même, où, l'autorité étant souvent incertaine et mal définie, l'on était obligé de chercher dans la force le redressement des torts dont on avait à se plaindre. Mais cette coutume nous paraissait inconciliable avec les progrès de cette civilisation dont nous sommes si fiers, avec ce dédain pour un passé auquel on ne semble pardonner que ses excès ou ses vices, avec cet esprit de douceur qui s'est indroduit dans les mœurs et les habitudes des peuples de l'Europe, et qui constitue l'avantage le plus incontestable peutêtre que nous puissions revendiquer sur nos aïeux. Nous fîmes donc des démarches auprès des étudiants qui nous paraissaient les plus influents, pour amener une réconciliation que nous croyions facile. Mais on nous dit qu'elle était impossible, parce que le duel avait été déclaré nécessaire par le tribunal d'honneur, chargé de décider ces sortes d'affaires et composé des étudiants les plus recommandables. Les deux adversaires arrivèrent bientôt avec leurs témoins et le médecin qui devait assister au duel. Ils cherchèrent à ranimer leur ardeur en prenant du café et de l'eau-de-vie ; et quand ils crurent que leurs bras étaient assurés et que le cale avait suffisamment excité leur système nerveux, il montèrent dans une grande salle située au-dessus de celle où nous étions, et qui servait ordinairement de théâtre à ces luttes sanglantes, que l'on cherchait ainsi à soustraire à la surveillance de la police académique. Car, malgré son

iiidulgenco pour ces sortes de combats, elle aurait été probabh'inent forcée d'employer quelcjues mesures pour les prévenir ou les punir, si elle avait pu se procurer des preuves juridiques du délit. On crut nous faire honneur et plaisir en nous invitant à monter, pour assister au combat. Nous refusâmes, et notre refus les étonna singulièrement. De la ch.ambre où nous étions restés, nous entendions les pas précipités des deux adversaires, marchant l'un sur l'autre. Puis nous n'entendîmes plus rien, et Ton accourut j)Our nous annoncer l'issue du duel. L'un des combattants avait reçu un coup de fleuret dans l'œil. Des que sa plaie eut Oir bandée, et qu'il eut reçu du médecin les premiers soins, il descendit, prit une tasse de café et donna à son adversaire un second rendez-vous au même lieu, pour le jour où sa blessure serait complètement guérie. Car, d'après la législation bizarre introduite par l'usage en ces sortes d'affaires, le vaincu peut tenter deux fois la fortune en défiant deux fois celui que le hasard ou l'adresse a rendu plus heureux.

Pendant notre séjour à Ii'na, nous visitâmes le champ de bataille fameux par la victoire que Napoléon remporta sur les Prussiens, et qui détruisit en ([uel({ues heures cette puissance que P'rédéric II avait formi'C et augmentée par tant de persévérance et de luttes. Nous eûmes pour guides dans cette excursion jdusieurs étudiants, qui nous explicpièrent dans le plus grand di'tail tout le plan de la bataille, et qui semblaient plus fiers que nous encore du succès qu'y avaient obtenu nos armes. Car la France représentait à leurs veux la cause de la civilisation et d(^ la liberté ; et leur enthousiasme pour les idées françaises allait jusqu'à leur faire oublier leur patriotisme et riiumiliiition de leur revers. La Prusse, ce n'était pas pour eux l'Allemagne, mais une puissance particu-

lière, dont les tendances leur inspiraient une vive inquiétude, et dont les défaites leur semblaient autant de victoires pour la cause qu'ils défendaient. Le nom de Napoléon excitait leur enthousiasme, quoique cet homme aimât peu la liberté. Mais il avait par ses armes effacé jusqu'aux derniers vestiges de l'ancienne constitution européenne. Il avait humilié ces princes dont il se défiait, et qu'il regardait comme les ennemis de la liberté des peuples. C'en était assez pour eux : ils lui pardonnaient d'avoir vaincu et humilié l'Allemagne, en considération du résultat qu'avaient obtenu ses triomphes.

Une colonne de pierre a été placée à l'endroit où se tenait Napoléon pendant la bataille et d'où il donnait ses ordres. Je ne pus, je l'avoue, me défendre d'une sorte de saisissement à la vue de ce monument si simple, dont toute la grandeur tenait au souvenir qu'il rappelait, et qui n'avait besoin, pour frapper l'imagination, d'aucune pompe extérieure. Nous donnâmes, au fond de notre cœur, un souvenir et une prière à ceux de nos compatriotes dont les os avaient engraissé la terre que nous foulions aux pieds, et qui, couverte de moissons comme toutes les autres, semblait avoir oublié sa gloire, et perdu jusqu'aux dernières traces du grand événement dont elle avait été le théâtre. Je n'ai jamais visité aucun champ de bataille sans éprouver un sentiment de surprise. Il me semblait que des lieux si illustres devaient porter les signes de leur gloire, et que les hommes devaient du moins respecter et honorer par quelques monuments particuliers ces mémorables cimetières arrosés du sang de tant de guerriers, témoins de tant de dévouement et de courao-e, et dont la poussière pourrait fournir de si précieuses reliques à tant de sœurs et de mères. Mais, hélas! les hommes, oublieux du passé et ne songeant qu'au pré-

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sent, ctint'ond(Mit bientôt avec les autres ces champs glorieux qui ont ])Oi'Lé pendant quelques jours les destinées du monde. Et s'ils ont plus de prix à leurs yeux, c'est moins à cause des souvenirs fpi'ils rappellent, qu'à cause des moissons plus abondantes que promet leur terre, engraissée du sang et des ossements de tant de nobles victimes. La chimie triomphe de l'histoire: elle veut supputer ce qu'elle pouri-a tirer de ce sol, dont la vigueur a été développée par la d('*composition des innombrables cadavres qu'il enlouit. Hélas ! hélas ! la mort des braves, à qui leurs peuples doivent leur gloire, ne donne-t-elle à la terre d'autr(î ))rix (jue celui qu'elle acquiert en buvant du sang .'

A Dresde, je fus frappe'" de l'étiquette de la cour, qui contrastait d'une manière fraj)pante avec la simplicité des autres princes allemands. J'assistais à la messe, un matin, dans une tribune de l'église catholique, qui est en mémo temps la chapelle du palais. J'avais devant moi un vieillard en culotte courte et recouvert d'une sorte de houppelande de soie violette. Je pensais que c'était Tévèque, et ce qui me conlirmait dans cette pensée, c'était l'air de piété et de componction avec le([uel ce vieillard ])riait. Mais une fois la messe Unie, je vis arriver comme une procession composée de six ou huit personnes, marchant deux à deux, et parmi les(|u(^ls étaient des valets revêtus de la livrée la plus singulièri' que j'eusse encore vue. Tous se tinrent debout jusqu'à ce <pie le vieillard eût fini de prier; et lors(|u'il se leva, ils le saluèrent et marchèrent devant lui d'un air grave et cérémonieux. C'était le vieux roi de Saxe, le prince le plus pieux peut-être de tous les souverains de TEuropt;, mais dont la j)i(''té |)araissait })eu jtropre à inspirer aux protestants j)armi les(|uels il vivait le respect pour la religion catholique, dont il observait

si fidèlement les pratiques. Les hommes que Dieu a placés bien haut, et à qui il a confié le soin de diriger une portion du troupeau dont il est le premier pasteur, ne comprennent |)as toujours assez qu'ils ne doivent pas se sauver de la même manière et par les mêmes moyens que les autres ; que dans tous leurs actes ils doivent avant toute chose avoir en vue de glorifier Dieu et do procurer le bien de ceux qui leur sont confiés ; qu'il vaut mieux bien souvent, dans ce but, omettre certaines pratiques extérieures qui ne sont pas nécessaires, afin de ménager la faiblesse de ceux qui, moins éclairés, pourraient en attribuer l'observance à une certaine jietitesse d'esprit et concevoir des préjugés défavorables à l'égard de la vérité. Tenir fortement ;iu but, et se montrer large et accommodant dans le choix des moyens, c'est un principe qui ne trompe guère dans l'application, et que l'homme devrait avoir sans cesse devant les yeux dans ses rapports avec Dieu.

Le vieux roi de Saxe semblait avoir plutôt la piété d'un moino que celle d'un prince. Aussi n'eut-il aucune influence sur ceux qui l'entouraient; et loin de les attirer vers la religion catholique à la(|uelle sa famille s'était montrée si fidèle, il ne faisait au contraire que fortifier leurs préjugés à son égard. Il cultivait avec succès la musique, et plusieurs des messes ({ue l'on chantait dans sa chapelle étaient de sa composition. Peut-être le goût particulier de ce prince avait-il contribué à donner à sa chapelle une réputation qu'elle méritnit à tous égards, et qui attirait aux offices du dimanche un nombre considérable d'amateurs.

Quelques jours après, nous faisions à Dresde la connaissance de Tieck, qui à cette époque parta-

geait avec Gœthe le sceptre de la littérature en Allemagne. Mais rinfluence (juc le premier exerça sur ses compatriotes était bien différente de celle du second ; elle en contrebalança les funestes effets, et sauva pour ainsi dire le moyen âge de l'oubli et de la déconsidération où Tauraient infailliblement jeté les superbes dédains de Gœtbe. C'est lui qui, aidé des deux frères Scblegel, de Novalis, de Stolbcrg et de plusieurs autres, donna le premier aux esprits cette impulsion salutaire ([ui fut continuée par G<)rres, Arnim et Brentano, et qui remit en honneur les anciennes traditions littéraires. Chose singulière et qui démontre bien le rapport mystérieux, mais réel, qui existait entre tous les domaines de la pensée au moyen âge et l'unité de l'esprit humain à cette époque : tous les hommes qui prir(>nt une part active à ce mouvement de réaction, que Tieck et Scblegel imprimèrent h leurs contemporains, contre les doctrines et les tendances de la littc'rature moderne, ou se firent catholiques ou furent soupçonnés de l'être, sans oser l'avouer. Pour repousser ce soupçon, plusieurs, et entre autres Tieck, se crurent obligés de llatter les préjugés du public prolestant plus qu'il ne convenait à leurs convictions et à leur dignité personnelle. Au reste, la femme et les fdles de Tieck ont été plus conséquentes ou plus courageuses que celui-ci; car elles étaient rentrées depuis longtemps dans le sein de l'Eglise lors de notre passage à Dresde.

Tieck est, après G(Pthe, le plus grand écrivain moderne de l'Allemagne. Quoiqu'il fût àgt' de près de soixante ans, quand je le vis, et que la goutte eût (b'Cormé tous ses membi'es, son esjnit n'avait rien ])erdu de sa vivacité, et la vigoureuse constitution de son corps ne semblait pas même altérée. Il ('tait comme cloué sur son fauteuil, dont un bras beaucoup

plus élevé que l'autre soutenait le côté de son corps que la goutte avait rapetissé.

Il nous invita à ses soirées. C'était une faveur ardemment désirée par tous ceux qui pouvaient apprécier le talent de Tieck, non seulement comme écrivain, mais encore comme lecteur, car il avait en ce genre une réputation européenne. Le cercle des invités était peu nombreux, mais bien choisi. A la première soirée à laquelle nous assistâmes, il lut Hamlel de Shakespeare et une comédie ; de sorte que nous pûmes admirer la variété de son talent et la souplesse de son jeu. Car c'était moins une lecture qu'une représentation exécutée par un seul homme, tant il savait bien entrer dans le caractère de ses personnages. Parmi ses auditeurs, se trouvait ce soir-là un des acteurs les plus en renom de l'Allemagne, Devrient, et c'était aussi celui dont l'admiration était la plus vive et la plus profonde. Tous étaient saisis, émus, ravis : les uns pleuraient d'attendrissement, les autres soupiraient d'admiration. Et Je doute que jamais acteur ait eu un plus beau succès. Mais le plus ému de tous les assistants était la comtesse X..., dans le salon de laquelle se faisait la lecture. Jouissant d'une grande fortune, elle donnait à Tieck et à sa famille une généreuse hospitalité, dont elle se croyait suffisamment payée par le plaisir de faire du bien à un tel homme et par le bonheur que lui procurait sa société. De tendres rapports avaient existé autrefois entre Tieck et cette femme, et une amitié solide et dévouée était venue remplacer le sentiment plus vif, mais moins profond, qu'avaient effacé peu à peu l'âge et l'expérience. La femme de Tieck, qui avait elle-même à se faire pardonner quelques écarts du coHir, acceptait sans inquiétude une communauté qui était désormais sans danger. Elle supposait probablement que ses

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filles, iu:norant le passô, voyaient sans ('-tonnement des rapports dont elles ne pouvaient deviner l'origine. 11 n'y a qu'en Allemagne où de pareilles choses soient possibles ; les considi-rations ipii s'opposeraient ailleurs à de telles relations semblent ne pas exister en ce pays ; le sentiment y excuse tout. Ainsi, en pri'sence de sa femme et de ses filles, Tieck donnait à la comtesse X... les noms les plus doux et les plus tendres, et tout cela avec une bonhomie et une simplicité dont il était impossible de se scandaliser. L'aînée de ses filles, Dorothée, avait hcriti; des traits et du génie de son père. Initiée par des études profondes à la litt(''rature de son pays et des autres peuples de l'Europe, aucun travail important ne lui était étranger. En causant ave elle de la France, de sa littc'rature, de sa philosophie, je pus croire que j'étais en présence d'un Français qui n'avait jamais quitté son pays, et qui avait passé sa vie à en étudier les écrivains les plus remarquables. Elle était catholique fervente : elle avait lu beaucoup les ouvrages de M. de Lamennais; elle avait suivi attentivement r Avenir, et elle était iieureuse de trouver des F'rançais capables de comprendre ses goûts et ses pensées.

Nous visitâmes aussi l'illustre médecin Carus, C(''lèbre non seulement en Allemagne, mais dans toute l'Europe par le nombre et le mciite des ouvrages qu'il a publii's. C'était un homme encore dans la force de l'âge, d'une figure noble et distingut'C, de belles manières, simples et polies à la fois. 11 nous reçut avec une afl"abilité charmante, dans un salon tout décort' de ses peintures. Car cet homme est aussi grand paysagiste que grand mé-decin.

Nous arrivâmes à Berlin vers le milieu du carême de l'année I8.')2. Dos l'elations précieuses, de nobles aifections m'attendaient dans cette ville dont le séjour a été si doux pour juoi.

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