‹ Souvenirs de jeunesse, 1828-1835Chapitre 25 sur 41 · LES JURISCONSULTES BERLINOIS ET LES RÉFUGIÉS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LES JURISCONSULTES BERLINOIS ET LES RÉFUGIÉS FRANÇAIS

Ma première visite fut pour le professeur Jarke', qui s'était converti avec sa femme au catholicisme, et qui venait de fonder à Berlin un journal hebdomadaire, sous le titre de Politisches Wochenblatt, afin de défendre les grands principes d'ordre et de liberté auxquels il avait consacré sa vie "~. Sa conversion lui avait rendu impossible tout avancement dans la carrière de renseignement. Il était professeur extraordinaire de droit criminel, sans aucun espoir de parvenir jamais au professorat ordinaire. Or, les professeurs extraordinaires ne recevaient de l'État aucun salaire, et n'avaient pour vivre que la rétribution imposée à chacun des élèves qui fréquentaient leur cours. Leur position n'était pas fixe,

L Sur Chaiies-Ernesl Jarcke (1801-1852), voir Moiil, Geschichle und Lilleralur der Slaat.'iivissenschaflen, II, pp. 578 et suiv. ; et Phillips, Vermi-sc/î/eSc/iW/Ve/j, II, pp. 598-616 (Vienne, 1856). — Note de M. GoYAU [op. cit., t. II, p. 97).

2. Le programme de cette feuille s'inspirait du mot de J. de Maistre : « Nous ne voulons pas la contre-révolution, mais le contraire de la révolution. »

parce que leur titre n'c-tait en quelque sorte qu'une concession, que pouvait retirer le gouvernement qui Tavait accordée. Et cependant Jarke passait dans toute TAllemagne pour un des jurisconsultes les plus distinguc'S dajîs le droit criminel. C'était, de plus, un professeur remarquable et un écrivain éminent. Mais il était devenu catholique. C'était aux yeux du vieux roi un crime irrémissible.

Jarke était, lorsque je le connus, un homme de trente-cinq ans, d'une taille et d'une figure remarquables, dont les traits mobiles olîraient une succession rapide des sentiments les plus opposés. Son caractère impressionnable passait avec une extrême facilité de la bienveillance à l'indignation, de la joie à la tristesse, de l'espérance au découragement. L'irritabilité de ses nerfs et la mollesse de ses libres rendaient pour ainsi dire son corps esclave des moindres changements de la température ; et comme chez lui l'âme était située plus près du corps que chez beaucoup d'autres et qu'elle était comme enveloppée dans le réseau nerveux, toutes les modifications qu'c'prouvait celui-ci réagissaient avec une extrême promptitude sur celle-là et y produisaient les émotions les plus variées. Jarke devait donc être un homme passionné, et il l'était en elTet. Deux classes d'hommes surtout étaient l'objet de ses plus profondes antipathies : les Juifs et les libc'raux de l'école française, qu'il regardait comme les principaux auteurs des désordres et du malaise dont souffraient plus ou moins les Etats de l'Europe. Dans le commei'ce ordinaire de la vie, c'était un homme aimabh;, spirituel, bienveillant, affectueux. Sa conversation était agréable, fine et sérieuse en môme temps : le fond en était presque; toujours grave et la forme gracieuse. C'était un causeur distingué, dont la parole choisie, sans affectation, limjiide et claire, sans mautjuerpour

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cela de profondeur, vive et animée sans trivialité, intéressait toujours et ne fatiguait jamais ceux qui l'entendaient. Ce talent frappait d'autant plus en lui qu'il est moins commun chez ses compatriotes, dont la parole en général lourde et lente, traînante et diffuse, se prête difficilement aux évolutions rapides de la conversation, et a besoin, pour se condenser, d'un livre où elle puisse se développer tout entière.

L'Allemand ne cause ordinairement que dans les livres : il écrit comme on parle en France, sans chercher à bien dire, pourvu qu'il dise ce qu'il sait. De là ces longueurs, ce style diffus, ce défaut d'ordre et de clarté, qui empêchent leurs livres d'être aussi utiles qu'ils pourraient l'être avec plus de soin et d'attention. Ils ont tous les avantages et tous les défauts de la conversation, et bien souvent ils ne sont que des conversations écrites ou copiées sous leur dictée, puisqu'un grand nombre d'ouvrages allemands ne sont que la reproduction des leçons orales d'un professeur, qui, avec les meilleures intentions, ne peut trouver le temps d'en préparer et d'en soigner la forme, ayant quelquefois deux ou trois cours à faire en un jour.

Jarke était un ami dévoué, un époux ou plutôt un amant fidèle et passionné ; car il était avec sa femme ce qu'est dans nos campagnes un amant pour sa fiancée, et son amour pour elle s'exprimait avec la même simplicité et la même familiarité. Un étranger accoutumé au ton souvent factice de la haute société aurait pu trouver communes ou déplacées ces manières, ces expressions par où s'exhalait la tendresse de cette âme passionnée. Mais je trouve qu'en ce genre, tout ce qui est vrai et naturel est bon, et qu'un sentiment profond légitime les formes par lesquelles il s'exprime. Mme Jarke était une femme d'une

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grâce charmante, (riine grande délicatesse de traits, simple et naïve comme une enfant, ne voyant dans le monde que son mari, avec lequel elle s'était identifiée au point de n'avoir plus d'autre goût que les siens, ni d'autres pensées (pie ses pensées. Sa figure, qui exprimait admirablement l'innocence et la candeur de son âme, appartenait à ce type que l'on retrouve souvent dans les tableaux pieux di'S peintures allemandes du moyen âge.

Dès notre première visite chez Jarkc, nous fûmes invité à y aller tous les soirs pour prendre le thé. Ces soirées n'étaient pas seulement agréables par la familiarité qu'elles entretenaient entre cette famille et nous; mais elles étaient en tout instructives pour notre esprit, parle sérieuxet la variété des conversations qui les remplissaient. La politique en était ordinairement l'objet principal : mais la poUtiijue conçue sous sa notion la plus large, la plus élevée, ayant pour point de départ la religion, pour règle le droit, pour base l'histoire, et pour but le développement moral de l'humanité.

Jarke appartenait à l'école histori(jue (jui reconnaissait pour ses chefs M. de Bonald en France, en Allemagne Charles de Ilaller et Adam Muller; école dont les tendantes ont été bien méconnues et les intentions bien calomniées, mais qui, de toutes les écoles politi(|ues, est encore celle qui réunit le plus de probabilités en sa faveur, qui explicjue de la manière la plus naturelle le passé, et donne le plus de garantie à l'avenir. Mais une école (]ui avait pour but de rendre à l'élément traditionnel dans la politKjue le rang et Timportance qu'il avait perdus, qui admettait des droits supérieurs à toutes les conventions humaines, des faits irrévocables que chacpie peuple était tenu de respecter, sous peine de se précipitci' sur la pente rapide des révolutions, dans un

abîme d'erreurs, de malheurs et de crimes, une école dont Tinflexible logique signalait, dans les fautes d'un passé déjà éloigné, les causes fatales des désordres du présent et des dangers de l'avenir; qui ne reconnaissait aucune "révolution comme légitime, parce que toute révolution coupe en quelque sorte le fil de la tradition dans l'histoire d'un peuple, et en livre le développement aux chances du hasard ; une école qui, de conséquence en conséquence, ramenait par une nécessité logique les esprits au catholicisme, qui n'attribuait soit aux princes, soit aux peuples, que le droit de corriger, d'améliorer, de développer, d'évoluer les institutions existantes, sans reconnaître ni aux unes ni aux autres la faculté arbitraire de les changer ou de les détruire; une telle école devait rencontrer peu d'adeptes et avoir contre elle les partisans de tous les droits absolus, soit du côté des souverains, soit du côté des peuples; puisqu'elle ne reconnaissait en politique que des droits relatifs, historiques ou basés sur des faits. Cette doctrine était également éloignée et de celle qui attribuait aux princes un droit divin, absolu, supérieur à tous les autres, irresponsable et ne dépendant que de Dieu ; et de celle qui enseignait que le peu})le n'a pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes. C'est donc bien à tort qu'on l'accusait de consacrer l'absolutisme et de favoriser la tyrannie des princes. Ceux-ci mieux guidés par leur instinct savaient bien qu'ils n'avaient rien à attendre de favorable à leurs caprices d'une école qui reconnaissait des droits su])érieurs aux leurs, et qui les [)laçait sous ce rapport dans les mêmes conditions que les peuj^les. Aussi les hommes qui soutenaient cette doctrine n'étaient pas plus en faveur auprès des princes qu'auprès des masses; la plupart ont été sans influence comme sans ambition, restant fidèles à leurs convictions, plaignant l'erreur

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de leurs adversaires et redoutant les dangers qu'elle préparait à lavenir.

C'était pour défendre ces principes que le journal de Jarke avait été fondé sous le patronage du prince royal, aujourd'iiui roi de Prusse, avec la collaboration du baron de Radowitz et du baron de Gerlacli, tous deux généraux aujourd'hui dans Tarmée prussienne. Le gouvernement et la police voyaient d'un très mauvais œil ce journal, et la censure ne lui épargnait pas les coupures et les avertissements, ce qui jetait le pauvre Jarke dans des colères ineffables. Cependant, on se contentait de le taquiner, mais on n'osait pas aller plus loin, à cause de la })rotection que le prince royal lui accordait. Ces démêlés avec la censure, Texcommunication civile dont il se trouvait frappé par suite de sa conversion, les défiances dont il était l'objet, avaient développé l'irritabilité naturelle de son caractère et le rendaient quelquefois injuste et amer à l'égai'd de ceux dont il avait à se plaindre. 11 étaitTadversaire déclaré des idées françaises et n'en parlait jamais qu'avec un sentiment de colère et de mépris, il les regardait comme un levain de discorde et d'anarchie en Europe, et il était persuadé qu'elles produiraient tùt ou tard une explosion terrible. Sous ce rapport, l'avenir ne lui a donné que trop raison.

Mais son antipathie pour les idées françaises ne le rendait point injuste à l'égard des l'rançais euxmêmes ; il les aimait, au contraire, et il est peu d'hommes en Allemagne de qui j'aie eu plus à me louer ; avec qui jaie entretenu des relations plus sûres et plus intimes; que j'aie trouves plus fidèles dans leurs alîections, plus dévoués et plus prévenants. J'étais «levenu comme un membre de sa famille, surtout après que le départ de Léon Horé m'eut laissé seul à Berlin et que sa société m'était devenue plus

nécessaire. Dans une indisposition qui me retint quelques jours au lit, il me força d'accepter chez lui l'hospitalité, et pendant ces jours de maladie, que les soins assidus de cette excellente famille rendirent bien courts pour moi, je trouvais dans sa femme une sœur dévouée, dont la sollicitude ne se reposait pas un instant. Par une attention délicate et gracieuse, tous les soins qui m'étaient nécessaires et qu'elle pouvait me donner me furent donnés par elle : la nuit même, elle se levait pour venir me demander si rien ne me manquait, ou comment je me trouvais. Et tout cela était fait avec une simplicité, une bonté, dont le seul souvenir me touche et me remplit de reconnaissance.

Notre seconde visite fut pour la famille Phillips, à qui nous fûmes présenté par Jarke. Phillips s'était, comme Jarke, converti au catholicisme, et comme lui il expiait son courage et sa fidélité à ses convictions. Le roi et son ministre, le vieil Altenstein, se croyaient personnellement offensés par son retour à l'Eglise, parce qu'il avait eu lieu à Berlin même,- c'est-à-dire dans la Rome du protestantisme, sous les yeux du roi, qui s'en considérait comme le pape, et parce que d'ailleurs ils avaient conçu sur lui d'autres espérances et lui avaient promis leur protection particulière. Le mérite de cet homme que son extrême modestie ne pouvait cacher, la réputation qu'il s'était faite par son Histoire cl Allemagne considérée du point de eue du droite la haute opinion qu'avaient de lui tous les professeurs de l'Université de Berlin, l'estime et l'affection qu'il inspirait à tous ceux qui le connaissaient, rien de tout cela

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navait pu hriscM' la harriiîre qu'opposait à son avancement l'opiniâtreté du loi.

Phillips, dont la santé naturellement faible était altérée par le travail, se voyait condamné à rester toute sa vie dans la classe des professeurs extraordinaires, et était oblip^é pour vivre de faire deux cours par jour, malgré la fatigue que lui imposait ce travail. Je l'ai vu bien des fois après son cours, pouvant à peine parler, contraint de se jeter sur son lit, en attendant que l'heure de son second cours l'appelât à de nouvelles fatigues. Son âme douce, bienveillante, mais facile à abattre, succombait quelquefois et se laissait aller au découragement. Mais jamais une plainte impatiente ouamére n'échappait de ses lèvres. 11 cédait sous le poids de la fatigue du corps ou des préoccupations de l'âme, mais il cédait doucement, noblement et généreusement. C'est alors que sa femme, qui s'était convertie comme lui, et dont l'âme fortement trempée puisait dans la religion une nouvelle énergie, relevait le courage de son mari et, lui cachant ses propres douleurs, appelait sur ses lèvres, par un efl'ort de sa volonté, un sourire que son cœur démentait. Que de fois j'ai été le témoin et le confident des peines, des soucis, des inquiétudes de cette aimable et pieuse famille ! Que de fois j'ai conspire avec cette femme angélique pour cacher à son mari la vérité ([ui aurait brisé son courage, et pour assoupir, par les douceurs d'une tendre aflection, les douleurs de son âme ! Que de fois je suis sorti de cette maison les larmes aux yeux, le cœur brisé ! Moins patient et moins chrétien (ju'eux, je ne pouvais contenir les sentiments d'amertume et d'indignation que soulevait en mon âme l'injustice de ce vieux roi aveuglé par les préjuges du protestantisme. Vainement je cherchai plusieurs fois à intéresser en faveur de cette famillo le ministre Ancillon;je dus

me résigner à partager des chagrins que je ne pouvais guérir.

Les malheurs de cette famille, l'admirable patience avec laquelle elle les supportait, ses vertus et ses qualités éminentes, la certitude que j'étais aimé, que je faisais du bien, dont j'étais surabondamment payé par la reconnaissance qu'il excitait, tout cela m'avait attaché à elle par des liens si doux et si forts à la fois, qu'après seize ans d'absence, je sens au fond du cœur la même tendresse, la même vivacité d'impression que j'éprouvais lorsque j'étais à Berlin. Il ne se passait pas de jours que je n'allasse voir ces bons et généreux amis. J'étais si heureux et si fier du bien que leur faisait ma présence ! Dès que j'entrais, je voyais leurs fi-onts se déplisser, le sourire refleurir sur leurs lèvres, un éclair de joie briller dans leurs yeux. Leurs mains, serrant la mienne, me souhaitaient la bienvenue. Je tâchais d'être gai et aimable avec eux, pour leur faire oublier, au moins pendant quelques instants, leurs peines. Nous causions en prenant le thé de tout ce qui nous intéressait. La conversation est comme le sommeil : elle calme et fait oublier la douleur. Les heures s'écoulaient rapidement dans ces entretiens intimes, où nos âmes s'épanchaient tout entières. Nous nous quittions consolés et presque heureux.

Phillips avait la taille, les formes, la figure et la voix d'un jeune homme de quinze ans. Il en avait la candeur, l'innocence, la timidité et la modestie. Cet homme ne soupçonnait pas même sa valeur, et son mérite n'était inconnu que de lui. L'étude et les pratiques de piété remplissaient ses jours et occupaient toute son âme. Sa l'emme était un ange de piété. Je n ai jamais vu dans aucune femme une plus parfaite expression d'innocence et de candeur. Son visage rappelait d'une manière frappante la madone sixtine

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de Raplia.l ; il était beau de cette beauté intérieure qui vient de l'âme, qui inspire la prière, élève le co^ir vers Dieu et en occupe tellement les hautes régions, qu'aucun sentiment terrestre n'ose monter à la surface. Son âme semblait tapisser le fond de ses yeux, et quand elle vous regardait, vous auriez dit une âme qui contemple, tant son regard était immatériel. Elle était belle, mais elle le faisait oublier parce qu'elle l'oubliait elle-même, et que d'ailleurs on ne pouvait faire attention, quand on la voyait, qu'à son extrême bonté.

J'eus, par l'entremise de Jarke, des relations fréquentes avec M. de Rado^vitz, qui était alors aide de camp du prince Auguste, et qui est aujourd'hui lieutenant-général dans Tarmée prussienne. C'était un des hommes les plus remarquables et les plus complets, non seulement de la Prusse, mais de toute l'Allemagne. Il était sorti premier de l'Ecole polytechnique sous l'Empire et était un des oi'liciers du génie les plus distingués. Cette spécialité n'empêchait point son esprit de s'étendre dans les autres directions et d'y réussir, car il possédait à un degré éminent une qualité qui semble propre à l'esprit allemand : l'universalité. Toutes les langues et toutes les littératures de l'Europe lui étaient familières, particulièrement celles de l'Espagne et de la France. Il les possédait si bien qu'un Espagnol ou un Français aurait pu apprendre quelque chose de lui sous ce rappoit. Tout ce qui portait un carjictère de simplicité et de naïveté avait un charme particidier pour lui. C'était cette disposition <|ui le portait de préfcTcMice A'crs l'étude des vieilles littératures, dans lesquelles

l'esprit et le caractère des divers peuples s'exprimaient avec toute leur originalité.

lldonnaitune attention considérable aux questions religieuses et politiques, et aux problèmes de haute philosophie, auxquels se rattachent par des liens plus ou moins directs l'avenir et le développement de la société. 11 appartenait en politique à l'école historique ou traditionnelle de M. de H aller. Il était catholi([ue zélé, et professait un mépris profond pour les doctrines gallicanes, qu'il regardait comme un rejeton du protestantisme. C'était un des causeurs les plus instructifs et les plus intéressants que j'aie connus. 11 était sous ce rapport bien supérieur encore à Jarke, parce que ses connaissances étaient plus variées et plus étendues, son ton plus naturel et plus familier. On reconnaissait toujours en lui le soldat. Jarke laissait souvent apercevoir le professeur. Pour contenir la conversation et pour l'empêcher de tomber dans les trivialités ou dans les commérages, il avait toujours chez lui quel({ues livres intéressants, qui servaient à la fois de texte et de fil à la conversation, et dont celle-ci n'était que le commentaire simple et familier. Il choisissait pour cela des auteurs agréables, des sujets qui ne fussent pas trop sérieux et qui ne donnassent pas à la causerie un cachet de pédantisme ou d'affectation ridicule. Avec lui les discussions les plus graves étaient agréables, sans devenir jamais fatigantes. Sa femme qu'il avait convertie au catholicisme, suivait avec intérêt les conversations les plus S(''rieuses : l'éducation qu'elle avait reçue et ses relations continuelles avec son mari lui rendaient accessibles les matières les plus graves et les plus relevées. La soiiée finissait ordinairement par quelque morceau de musique de Sébastien Bach, exécuté à quatre mains sur le piano par sa femme et lui.' Car, à tous ses talents, il joignait encore celui

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de la musique, et il avait un ij^oùt cx(|uis pour sentir les piothictions de cet art, et ini«i meiveilleuse facilité pour les exécuter. Mais, ici comme dans tout le reste, il n'aimait (jue ce (|ui est vraiment beau. Il avait iiorreur de cette musi([ue lég»>re et superficielle qui remue les nerfs, sans toucher le cœur, ni élever l'esprit. M. de Rado^vitz était Tami du roi actuel, qui l'admettait à son intimité et 1 invitait à ses petites soirées, où il réunissait les hommes les plus distingués, et qui étaient devenues célèbres par le ton sérieux et simple à la l'ois qui y régnait.

Nous avions une lettre de recommandation pour M. de Savigny qui était alors professeur à la Faculté de droit, et qui est devenu depuis ministre de la justice. Son Histoire du droit romain au moyen âge lui avait ac(juis une grande réputation, non seulement en Allemagne, mais encore dans toute l'Europe. Il avait une certaine dignité de manières qui allait quelquefois jusqu'à la raideur, une démarche solennelle, une parole lente et prétentieuse, un air mystérieux, nue politesse froide et affectée, je ne sais quoi de majestueux et de comj)Osé qu'on retrouve souvent en France dans les magistrats '. Il n'avait rien de la simplicité et de l'abandon des Allemands, ni de la vivacité des F'rançais réfugiés de Berlin, bien qu'il fût d'origine française. Sa femme était une Brentano ; elle étaitinférieure pour l'esprit et le talent aux autres

l. «Voici un gravf jurisconsulte qui rappelle les inaili-e:» du seizième siècle; il en a la science cl raulorilé. Sa parole esl grave et harmonieuse: sa figure, où reluit une douce lumière, ressemblerait prestjue à la lèd' <lu C.luisl. Il enseigne les textes du droit romain avec une iulclligenre et une prol'ondeur qui le laissent sans égal et sans pair au milieu des jurisronsulles de l'Europe. M. de Savigny nous semble, dans ce siècle de rénovation et de jeunesse, repréri«'nler la majesté et la doctrine des hommes des .uiciens jours. » | Li;h.mimi:ii, o/). c/7., I. 11. p. 20.) — Son Histoire du dn>il romain nu moi/en (hje a é4é traduite en français par Giienou-x, 1JS:W-188», 3 in-si

membres de cette famille si remarquable sous le rapport de rintelligence. Mais elle avait ce qui vaut mieux pour une femme, et ce que n'avait aucun de ses frères ou de ses sœurs, elle avait du bon sens, du tact, de la dignité dans le caractère et de la suite dans les idées et dans les actes.

M. de Savigny nous accueillit avec politesse, et nous invita à venir le soir prendre le thé chez lui. Mais quelques propos qui m'étaient revenus, et qui me donnaient lieu de penser qu'il me regardait comme un émissaire des Jésuites, chargé par eux d'une mission particulière, me décidèrent à rompre les relations qui s'étaient établies entre nous. Il se plaignit beaucoup au professeur Ranke et au ministre Ancillonde ne pas me voir. Je leur avouai franchement les motifs de ma conduite, et je ne me décidai à reprendre nos anciens rapports qu'après que M. de Savigny m'eut fait donner par Ranke l'assurance qu'il n'avait jamais rien dit ni rien pensé qui put être défavorable à mon caractère. Je ïus longtemps avant d'être parfaitement à l'aise dans le salon de M. de Savigny, parce que je n'y trouvais point la simplicité et la bonhomie des autres. Cependant dès que le pli fut pris de part et d'autre, je gardai mes formes et elles furent franchement acceptées. Il donnait à peu près une fois par mois de grandes soirées fort ennuyeuses, où deux cents personnes étaient entassées dans les salons, placées et groupées par le hasard. Tous les hauts fonctionnaires y étaient invités, les uniformes des généraux et des colonels y dominaient, car la Prusse est une armée et tout Prussien est soldat. Le concert venait faire trêve à l'ennui, et l'on entendait successivement les plus belles voix et les virtuoses les plus distingués du théâtre et de la société de Berlin.

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M. Ancillon, ministre des affaires étrangères, ayant entendu parler de nous par M. Jarke, qui le voyait souvent, lui témoigna le désir qu'il avait de faire notre connaissance. Nous lui fûmes donc présenté, et quelques jours après il nous invita à dîner.

C'est ainsi que commencèrent les précieuses relations, que la bienveillance de cet homme distingué sous tous les rapports, et la reconnaissance de mon côté, établirent entre nous. Je dînais toutes les semaines chez lui en petit comité, avec quatre ou cinq Français de ses amis, appartenant à la colonie française, dont les aïeux étaient venus se fixer à Berlin après la révocation de l'édit de Nantes. Dans ces réunions simples et familières, je retrouvais la France, avec son esprit, ses manières, ses habitudes, avec toutes les qualités qui distinguent notre caractère sans les défauts que les révolutions politiques y ont introduits et qui en altèrent si profondément aujourd'hui l'originalité primitive. En eil'et, la colonie française de Berlin, par son éloignement de Paris et du théâtre des événements qui avaient modifié d'une manière si sensible l'esprit, les mœurs et les liabitudes de la France, avait conservé dans toute sa j>ureté le vieux type français, tel qu'il existait à la fin du dix-septième siècle, et n'avait admis dans ses liabitudes que le développement naturel nécessaire (jue le temjis apporte avec soi, de sorte que les Français de Berlin étaient en quelque; sorte plus Français (|ue ceux de Paris et du reste de la France. Ils avaient encore cette gaieté vive et franche, cet oubli du passé, cette imprévoyance di; l'avcïnir, cette causei'ieliiie et légère, cette malice qui aiguise l'esprit sans llétrirle cœur ; toutes

ces qualités enfin qui distinguaient nos pères, et que nous avons perdues dans les bouleversements politiques des soixante années qui viennent de s'écouler. M. Ancillon avait été d'abord pasteur protestant de Tune des églises françaises de Berlin. Chargé plus tard de diriger l'éducation du prince royal, qui occupe aujourd'hui le trône de Prusse, il s'était fait connaître avantageusement du roi, et était parvenu de degré en degré jusqu'aux plus hautes fonctions de la hiérarchie. Mais le pouvoir ne Tavait point ébloui, et par un privilège qui n'appartient qu'aux âmes assez élevées pour se tenir toujours au-dessus de leur position, sans se laisser dominer par elle, il avait conservé, au sommet de la puissance et de la fortune, la simplicité de ses goûts, la fidélité à ses affections, son amour pour les études graves et sérieuses, toutes les qualités enfin de son esprit et de son cœur. 11 était bon, sensible, généreux et dévoué : il aimait à faire du bien ou au moins à faire plaisir. Son âme, naturellement calme et modérée, avait une sorte d'horreur pour tout ce qui était extrême, et se tenait avec soin dans un juste milieu entre les excès opposés. Ce sentiment était tellement profond en lui, qu'il lui a fourni la matière et le titre d'un de ses ouvrages ', et qu'il a constamment dirigé sa conduite dans sa carrière politique et littéraire. Aucun sentiment de haine, de vengeance ou d'amertume ne pouvait trouver accès dans son âme indulgente pour la faiblesse. Parmi ceux qu'il eut à combattre, soit dans ses écrits, soit comme ministre, il ne vit jamais des ennemis, mais seulement des adversaires dont il blâmait les doctrines ou les tendances, tout en respectant leurs intentions. Il

1. Vermiltlung der Extrême (Conciliation des extrêmes), 1828 18.S1, 2 vol. in-8. — Sur Ancillon (1760-1837), voir une notice de MiONET, 1837, in-8.

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eut une grande influence par ses conseils auprès du roi, dans la conduite que le g-ouvornement prussien adopta relativement à la révolution de 1830, qui avait porté au pouvoir les hommes avec qui il ('tait déjà lié depuis longtemps par des idées communes, ou même par des relations personnelles. Il avoitune haute opinion de la capacité de Louis -Piiilippe et de la probité de M. Guizot, et trouvait dans le caractère de ces deux hommes des garanties suffisantes pour l'avenir de la France et de l'Europe.

Ses manières étaient graves et dignes, sa parole manquait de cette fluidité et de cette vivacité qui est propre au caractère français ; elle avait quelque chose du ton doctrinal du prédicateur. Sa conversation était néanmoins agréable, facile, intéressante, variée, nourrie de faits et d'anecdotes, et assaisonnée de ce sel attique, qui s'est alîadi chez nous dans les préoccupations de l'avenir et les soucis du présent. Il mettait à l'aise ceux avec qui il causait, parce qu'il oubliait toujours sa dignité et ne semblait se rappeler que celle des autres. Il aimait la France et les Français, et quoiqu'il eût adopté sans arrièrepensée le pays qui avait offert Thospitalitc i\ ses ancêtres exilés^ il considérait toujours les Français comme des compatriotes, tant il est difficile d'oublier son origine et h.'S lirns qui en résultent.

Ses amis les plus intimes étaient des Français, appartenant comme lui à la colonie française de Berlin, entre autres le professeur Hermann, physicien distingué, causeur aimable, spirituel et enjoué, qui avait conservé, dans une vieillesse avancée, le feu et la vivacité du jeune âge ; philosoplie, incrédule comme on l'était an temps de Voltaire, et n'ayant pas plus de regrets de la veille que de soucis du lendemain, il racontait un joui* devant moi, avec une émotion véritable, la prière d'un

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officier français, qui, marchant au feu, s'écriait : « Que Dieu, s'il y en a un, ait pitié de mon âme, si j'en ai une, et me reçoive dans son paradis, s'il y en a un. » 11 admirait la sincérité et la bonne foi de cette prière, et la mettait bien audessus de celles, par lesquelles l'homme cherche, disait-il, à se donner des sentiments qu'il n'a pas, ou à exprimer une certitude qui n'est pas dans son cœur. 11 avait des idées aussi singulières sur la mort, et il était persuadé que l'agonie est une sorte d'extase. Son fils était un jeune homme remarquable par l'étendue de ses connaissances dans les différentes branches des sciences naturelles. Il avait accompagné M. Alexandre de Humboldt dans une partie de ses voyages ; la fatigue qu'il avait éprouvée dans ces excursions lointaines, avait sensiblement altéré la vigueur de sa constitution. Il avait commencé des travaux importants sur la géologie ; je ne sais si l'état de sa santé lui aura permis de les continuer.

Mais l'ami le plus intime de M. Ancillon était M. Molière, pasteur de l'une des églises calvinistes de Berlin. M. Ancillon avait tenu sa fille sur les fonts du baptême, et l'avait épousée plus tard en secondes noces. Elle était morte de la poitrine, peu de temps après son mariage, et l'avait laissé veuf une seconde fois sans enfant. C'était, dit-on, une femme charmante, qu'il avait rendue parfaitement heureuse, et qu'il regrettait toujours. Cette mort cruelle avait resserré encore les liens qui l'attachaient à M. Molière. Le père et l'époux s'étaient trouvés réunis dans une douleur commune ; peut-être leur amitié mutuelle trompait-elle un peu leur douleur, en leur rappelant l'objet qui avait servi de lien entre eux. M. Molière était un vieillard charmant, plein d'esprit, d'à-propos, de finesse et de bonhomie à la

lois; un Français de la vieille roche, sans ambition ni prétention, se contentant de peu, ne cherchant point le bonheur bien haut ou bien loin, mais le prenant près de soi dans le cercle des affections domestiques. Son esprit doux et conciliant lui avait fait beaucoup d'amis, et lui avait donné une grande influence dans la colonie française, lise servait pour faire le bien du pouvoir que lui avaient donné les qualités de son esprit et de son cœur.

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