HOMMES ET FEMMES DE LETTRES. — PHILOSOPHES ET SAVANTS
C'est chez M. de Savigny que je fis la connaissance du professeur Léopold Ranke. Il avait alors àpeu près trente-cinq ans ; et déjà il avait publié un grand nombre d'ouvrages historiques remarquables non seulement par l'étendue des connaissances et la solidité de la critique, mais encore par la clarté et la vivacité du récit, et par une mise en scène habile et ingénieuse. La fécondité de cet homme est vraiment extraordinaire. Comme professeur, il devait préparer et faire chaque jour un cours d'une heure, plus deux cours gratuits par semaine. Comme membre de l'Académie de Berlin, il prenait une part très active aux travaux de cette savante assemblée. Il rédigeait à peu près seul un journal historique qui paraissait tous les mois, et dont les articles demandaient de fortes et longues études. Et malgré tous ces travaux, dont un seul aurait suffi pour occuper un homme ordinaire, il trouvait encore le temps de publier chaque année plusieurs volumes sur les diverses parties de l'histoire. La Turquie, l'Allema-
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gne, l'Italie, Home et les Papes lui ont fourni successivement la matière de ses travaux liistoiiques ^ Et pourtant cet homme ne vivait point en anachorète, il ne veillait point la nuit Chaque jour, dès que le soir était A'enu, il allait terminer la journée dans quelque réunion où son esprit put se distraire sans s'émousser. Il ne refusait point les visites, il paraissait les aimer au contraire. Je le voyais assez souvent chez lui ; j'y allais à toute heure ; et à toute heure j'y étais reçu. II j)araît qu'il n'.avait point de domestique pour le servir, cai- c'était toujours lui qui m'ouAH'ait la jtorte. Il aimait à causer, quoique sa conversation fût beaucoup moins agréable et intéressante que ne devaient le Caire supposer l'étendue et la variété de ses connaissances. Ni sa ligure, ni ses manières n'avaient rien de distingué. C'était un homme simple, sans prétention, et qui n'avait d'autre pasâion que celle de l'étude. Son impartialité consciencieuse, son amour de la vérité, sa critique judicieuse et sévère lui ont fait relever bien des erreurs dans les travaux historiques de ses prédécesseurs, et il est un de ceux qui ont le plus contribué dans ces derniers temps à replacer sous leur véritable jour les fait.^ qu'avaient altérés les préjugés, l'ignorance et la mauvaise foi. Sa fécondité serait incompréhensible si Ton ne savait que pendant plusieurs années cet homme s'était renfermé daiLS les bihliotlièipics et ])artioulièrom('nt dan» celle du Vatican, dont les manuscrits les plus cni-ieux et les plus secrets ont été mis à sa disposition avec une généreuse libéralit(! et lui ont donné la clef des «'îvénornenls qu'tm voile impénétrable avait couverts jusque-là. Une masse considérable de notes et de
1. Sdii J/isloirc de la itnjtnnlv .1 i\\(- li-.idiiili' i-n fi-.iiic.iis |i;ir n.'iilicr on \s\m:\ vol. in-S .
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pièces diplomatiques copiées à la hâte et collationnées avec soin forme le trésor historique de cet homme, et comme le fonds dont il vit aujourd'hui. Semblable à la fourmi, il a amassé dans la saison où Ton ne peut encore produire, et aujourd'hui il produit sans eifort ce qu'il a recueilli avec tant de peine autrefois.
C'est encore chez ]\I. de Savigny que je connus Mme d'Arnim, sa belle-sœur, née Brentano, et qui possédait dans un degré éminent toutes les qualités et tous les défauts de cette remar(juable famille, où le génie et la folie semblaient à la fois héréditaires. Car le mot de folie peut seul exprimer la bizarrerie, les caprices, les excentricités d'esprit et de caractère, communs à tous les membres de cette famille, dont le nom indique une origine italienne, et qui s'était établie depuis longtemps à Francfort. Lorsque je vis Bettina, car c'est sous ce nom qu'elle est connue en Allemagne, elle était veuve depuis un an de Louis d'Arnim, un des hommes les plus distingués de l'Allemagne dans ces derniers temps. C'était une femme de génie qui pouvait se faire un nom dans les genres les plus divers, et appliquer aux objets les plus opposés son esprit doué d'une fécondité remarquable et d'une souplesse infinie. A l'exception de son frère Clément, je n'ai point connu d'imagination plus riche, plus colorée, plus animée, plus inventive, plus pittoresque et plus poétique. Elle créait, non seulement dans les productions littéraires de son esprit comme les poètes, mais encore dans le commerce ordinaire de la vie : et ses créations avaient tant de vie, de mouvement et d'éclat, qu'elles lui faisaient illusion et qu'elle finissait presque toujours par en
(Hro dupe, iu.s(|u'au point de les prendre et de les faire prendre aux autres pour des rt'alités. Je n'ai jamais connu personne plus habile à tromper les autres, après s'être trompé soi-même, et <|ui dît moins la vérité sans mentir. Cette observation n'est point un paradoxe pour ceux qui connaissent la puissance de l'imac^ination, et le vrai sens du mot poésie. Les poètes ne mentent pas, ils inventent et créent. Bettina créait sa vie, son passé ; elle le faisait, le défaisait, le refaisait selon les caprices de son esprit. Elle ajoutait ou effaçait tous les jours quelque chose dans les pages de ce livre de la vie, que chaque homme écrit avec ses larmes ou son sang sous la dictée de la Providence. Elle était incapable de raconter deux fois de la même manière le même fait, parce qu'en le racontant, elle le refaisait sans le vouloir, sans y penser, avec l'intention d'être un narrateur exact et fidèle. Sa mémoire, comme toutes les autres facultés de son âme, était comme enveloppée dans son imagination et dominée par elle. Son cœur lui-même ne pouvait se soustraire à cet empire, et recevait de son imagination les objets qu'il devait aimer. Toute la vie de cette femme était une illusion, une fiction, je n'ose dire une poésie continuelle. Elle se créait à elle-même ses affections et ses haines, ses espérances et ses craintes, ses joies et ses tristesses. Le monde réel n'était rien pour elle, car elle vivait dans le monde imaginaire qu'elle s'était fait ou plutôt qu'elle se faisait chaque jour. Pour cette femme extraordinaire, l'opinion publique, c'étaient ses propres pensées ; la gloire, c'était l'approbation qu'elle donnait à ses œuvres; ses amants, c'était son miroir. Les hommes qui lui étaient indiffc-rents n'existaient pas pour elle ; elle aurait certainement fait en leur présence tout ce qu'elle aurait pu faire seule, sans s'inquiéter le moins du monde de leurs juge-
ments, aussi insensible à leurs éloges qu'à leur blâme. La première fois qu'on la voj^ait, on la prenait pour une folle, et on la plaignait; la seconde fois, on était déconcerté, et l'on ne savait plus que penser d'elle ; la troisième fois, on admirait son génie, maisjamais onn'étaitsubjuguéparelle. Car elle n'avait pas ce qui subjugue dans une femme, la grâce et l'oubli de soi-même. Dieu, qui l'avait comblée de dons, lui avait refusé la beauté et la grâce, heureusement pour elle et pour les autres. Si à tous ceux qu'elle avait reçus, elle avait encore joint ceux-ci, aucun homme n'aurait pu résister aux séductions de son esprit. Ses yeux grands, noirs et veloutés, auraient été magnifiques dans un homme : chez elle ils ne séduisaient pas, parce qu'ils exprimaient le génie sans la bonté, la force sans la grâce.
Elle avait dans ses jeunes années connu Gœthe à Francfort, et comme toute femme un peu distinguée devait, pour se conformer à lusage, et pour montrer la supériorité de son esprit, devenir, ou se croire éprise d'amour pour ce grand homme, Bettina ne pouvait manquer à cette prescription. Elle employa à l'égard de Gœthe le procédé dont elle usait à l'égard de toutes les œuvres de Dieu. Elle appela son imagination et la poésie à son secours, puis elle idéalisa le poète et le refit au gré de ses caprices. Elle alla plus loin encore, elle inventa, par unmagnifique tour de force, toute une série de rapports, de faits, de discours, de lettres qui, sous le pinceau magique de son esprit, formèrent un admirable tableau, et comme un poème, où l'idéal et le réel, la pensée et le sentiment sont mêlés etcouiondus, sans qu'on puisse les discerner. Elle mit au jour cette production de son génie, deux ans après la mort de Gœthe, sous le titre de : Lettres clan enfant avec Gœthe ; et pour que tout dans cette œuvre fût d'elle,
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l'ili! ciéii pour ainsi dire la lanf^uc qui des ait .scivir d'expression à des jiensées et à des seutimeuts si nouveaux. Et elle révola à ses compatriotes les ressources inlinies de leur langue, en leur faisant soupirer 1 amour avec autant de charmes qu'aurait pu laire le Tasse, en lui faisant peindre la nature avec autant de grâce qu'aurait pu faire le (Jlorrège. Le produit de la vente de ce livre devait servir à élever à Gietlie un monument, dont elle faisait elle-mêmele modèle en terre, et qu'elle pétrissait de ses mains, en causant ou en se promenant.
Son talent pour It; dessin se révélait en même temps dans de magniliques cartons destinés à représenter les fêtes nationales de ISIunich, qui se célèbrent au mois d'octobre, et dans lesquels, mettant de côté le sentiment de la pudeur si naturel à son sexe, elle semblait se jouer au milieu des chairs nues et des poses les plus académiques quon ])uisse imaginer. Bitm plus, l()i'S(pi {dit! était embari'asséc, et qu'elle avait besoin d'un modèle, elle dépouillait de ses vêtements sa petite lille (iiséle, àgéi; de dix ans, et faisait poser devant elle cette enfant belle et gracieuse comme un ange du Corrège, et dont les yeux précoces respiraient déjà une certaine langueur inconnue à cet âge. Elle avait un goût exquis dans l'art de la musique, et improvisait sur le piano des mélodies charmantes pour les chansons de Gtethe.
Cette femme m'avait réellement fasciné l'esprit par son génie ; mais jamais les impressions quelle })roduisait sur moi n'étaient allées jusqu'au eieur. On pouvait l'admirer, il était impossible de l'aimer. Comme nous étions voisins, je la voyais tous les jours a|)iès mon dîner ; et lorsque je tardais, elle m'appelait de sa fenêtre et m'invitait à alhu- prendre! avec ell(! 1(! cafi'. Sa conversation avait ({uehpu'lois l'eedat et l'animation du plus beau tableau ou de la plus
belle poésie. D'autres fois, elle avait la profondeur et la gravité d'une couteniplatiou philosophique. Elle aurait pu, dans ses bons jours, occuper un sténographe, si l'on avait voulu recueillir toutes les belles pensées qui tombaient de ses lèvres. Et pourtant, chose triste à dire, cette femme, qui avait la faculté de fasciner les autres, n'avait pas même la puissance de se gouverner elle-même. Son esprit n'avait pas une pensée fixe sur laquelle il put s'appuyer ; son cœur n'avait pas un sentiment ïort sur lequel il put jeter l'ancre. Et sa vie, semblable à une nacelle qui a perdu ses agrès, flottait sans direction, poussée de çà, de là, par le souille d'une imagination dont rien ne pouvait fixer la mobilité.
Mme d'Arnim m'avait présenté à une de ses amies, Mme Varnhagen, connue dans le monde littéraire sous le nom de Rachel. Elle était juive d'origine, et s'était fait baptiser pour épouser le baron de Varnhagen. Mais le baptême n'avait été pour elle qu'une formalité purement extérieure, et comme une préparation à son mariage. Elle avait été belle et aimée dans sa jeunesse, et elle avait su lixer, par les charmes de sa beauté et la grâce de son esprit, le cœur du prince Louis de Prusse, mort à Saalfeld, en combattant contre les Français. C'était une femme de premier ordre, mais d'un génie bien différent de celui de Bettina. Et d'abord, c'était une femme par le cœur, et ceux qui étaient admis à son intimité sentaient près d'elle ces effluves invisibles, ce je ne sais quoi de mystérieux, qui annonce à l'homme la présence d'une femme, même lorsque cette femme n'a plus ni la pensée, ni les moyens de plaire. Et
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pourtant \o i^(''nie tlo Rachel était bien plus ([un celui de Bettiua, le génie d'un homme. C'était la tète de Platon et le cœur de Sapho unis dans la même personne. Elle n'a jamais rien écrit que par occasion, et ce qui est resté d'elle, ce sont des notes tracées rapidement, des lettres où son âme s'épanche dans celle de ses amis. Son salon ("tait devenu cdnmieune académie par le choix des hommes qu'attirait autour d'elle son intelligence haute et vigoureuse. Et quelque distingués qu'ils fussent, elle les dominait tous par les pensées fortes et tendres, qui jaillissaient comme des éclairs des profondeurs de son âme, et qui illuminaient tout à coup une question que la discussion avait rendue plus obscure. Elle parlait peu ; mais quand elle parlait, sa parole portait coup. C'était ordinairement une image pittoresque ou grandiose qui rendait sensible à l'esprit une pens('e abstraite ou profonde; ou bien, c'était un coup de pinceau vigoureux qui donnait une couleur vive à un objet terne, vague et flottant. Cette femme avait quelque chose de shakespearien dans l'esprit: aussi je ne m'étonne pas qu'elle eût tant d'admiration pour Shakespeare, et qu'elle se nourrit de la lecture de ses œuvres. Ses lettres ou ses notes, qui ont été publiées après sa mort, sont pleines de ces traits de génie, de ces observations profondes qui frappent l'esprit ou touchent le cteur. Elh^ jetait sa pensée avec une négligence abrupte. C'était poui- elle ce qu'était le marbre pour Michel-Ange : elle l'ébauchait et la laissait là encore informe et grossière pour passer à mn' autre, sans jamais se donner la peine de la polir ou même de l'achever. Aussi est-elle souvent obscure, embarrassée, et comme enveloppée. De ces jtassions (pii avaient agité son cœur, et troublé sii jeunesse, il lui était resté, ]>ar un juivi- Icge bien rare, une extrême bonté. Cette bonté était
chez elle comme une passion qui lui tenait lieu detoutes les autres. Elle excusait tout ce qui offrait un motif plausible à l'excuse, et ceux qu'elle était obligée de condamner, elle les plaignait encore. Son extrême tolérance venait beaucou}) moins desfaiblesses de son jeune âge, que d'une bonté d'âme excessive, et des doctrines panthéistes qu'elle avait adoptées et qu'elle a})]>li({uait avec une inflexible rigueur. Car elle avait trop de fermeti- dans le regard,. pour sourciller devant la conséquence d'un principe^ quelque terrible qu'elle fût ; et elle avait trop d'audace dans la volonté pour reculer devant l'application de ce principe, c[uelques résultats qu'elle pût avoir. Ses tendances panthéistes ne laissaient à ses yeux qu'une ligne imperceptible entre le bien et le mal. Toutes les fautes de cette femme furent des péchés, d'intelligence. Mais quand elle agissait, c'était en vertu d'un principe C[ue son esprit avait ado})té, et sur- lequel il se faisait volontairement illusion. Cesgrandes intelligences et ces fortes volontés ne doivent point être mesurées à la mesure ordinaire, ni jugées par les hommes. C'est Dieu qui se réserve deles juger. Les hommes se montrent indulgents à l'égard de leurs doctrines et ne-condamncnt que leurs actions. Mais Dieu, qui voit les choses de plus haut et de plus loin, leur demandera compte surtout des erreurs et des préjugés volontaires de leur esprit.
Rachel était panthéiste en religion, et socialiste ou saint-simonienne en politique. Et cela devait être, car la ])remière erreur devait la eonduiro à la seconde. Elle appliquait rigoureusement l'une et l'autre dans la pratique. Elle était socialiste dans son intérieur : ses domestiques étaient ses égaux, ses amis et mangeaient à sa table. Elle considt'rait le mariage du même point de vue que les socialistes, car cette-
pauvre intelligence avait été ravagée de bonne heure par les doctrines les plus funestes et la passif tn avait depuis l(>ngtenij)s faussé la rectitude nalui-elle de cette grande âme. Et pourtant, dussé-je être aceusi' de paradoxe, jamais je nOserais dire de cette femme (pi'elie eût le cœur corrompu. Son intelligence était pervertie; ce qui devait être lumière en elle était devenu ténèbres, et le nuage, en s'éj)aississant, était deseendu jusqu'à son cœur. Les faiblesses de sa vie si malheureuse et si cou])able avaient l'-té des faiblesses grandes comme son âme. Elle n'avait point été attirée vers les hommes qu'elle avait aimés ])ar les qualit(''s qui séduisent les sens. Il fallait, jtour ébranler ce cœur, une liante intelligence, ou des qualités capables d'exciter l'admiration.
Sa santé était déjà bien affaiblie lors(|ue je la connus. Elle fut pour moi d'une bonté dont ji- ne perdrai jamais le souvenir. Que Dieu la juge dans sa miséricorde j)Our les erreurs de son esprit et de son C(pur. Pour moi, je n'ai connu d'elle que sa bonté, je l'admiie, ])arce qu'elle est un don de Dieu. Je ne me sens |)oint l'iimocence ([ue le Sauveur exige de cidui (pii veut jeter la piei-re aux femmes eoujobles de faiblesse. Une douce intimité s'était établie entre son âme et la mienne, et j'en avais ])rofité pour essayer de prononcer devant elh' ce grand nom, sans le(|uel il n'y a j)oint de salut sous le ciel. Lorsque j'avais le bonheur de la trouver seule, j'amenais la conversation de ce côté, et je târhais de l'élever j)ar degiu' jus(pi'au point où je voulais la conduire. Elle me suivait, car le vrai et le beau attiraient son âme comme un hameçon puissant ; et elle me donna un joui- à entendre (jue, loin de trouver un ajqiui sous ce rapport dans son mari, ([ui pourtant était né catholique, elle rencontrerait jdutôt des obstacles. Amener cette femme au christianisme, c'était la convertir à l'Eglise, car
elle était trop logique pour s'arrêter en chemin, et trop intelligente pour ne ])as comprendre qu'en dehors de l'Église catholique il n'y avait ni unité de doctrine, ni point de départ certain, ni but assuré. Je lui avais donné à lire quelques sermons de Bossuet qui l'avaient ravie. L'intelligence de cet homme devait aller à la sienne. Mais la mort vint arrêter ces efforts de mon zèle et m'arracher cette âme, que je voulais emporter dans le sein de Dieu. Peu de temps avant de mourir, sa pensée se porta })Our la première fois vers Jésus et Marie : « Je sens, dit-elle, que Jésus est mon frère. Combien Marie a dû souffrir au pied de la croix ! » Le co'ur qui aime sent le besoin de se prendre à tout pour espérer. Le mien s'est attaché à ces paroles, comme à une dernière branche. Et toutes les fois que je pense à cette femme, je me dis : « Peut-être Jésus qu'elle a invoqué l'a-t-il entendue ! peut-être Marie a-t-elle prié pour elle son divin Fils 1 » Cette mort m'affligea profondément 1.
Rachel ne fut portée au cimetière que huit jours après sa mort, comme elle l'avait désiré. Son corps fut déposé dans un cercueil rempli de fleurs et dont le couvercle tenait enchâssée une vitre. Elle resta ainsi une semaine entière dans une chambre mortuaire, afin que la lumière du soleil, qu'elle avait tant aimée, put illuminer pendant ce temps ses traits,
1. Lerminier, qui a parlé de Rachel de Varnhagen en termes enthousiastes, s'écrie : « Qu'est-elle au fond du cœur? Tantôt elle adore Gœthe, son dieu littéraire; tantôt elle se prosterne devant Saint-Martin, quelle appelle son grand révélateur : elle est partagée entre le mysticisme chrétien et lidéalisrae infini; elle n'a pas résolu les problèmes, mais au moins elle les a posés; elle maudit intérieurement la loi sans cœur et sans intelligence ; elle a dans son âme le feu révolutionnaire des novateurs ; et elle meurt, sans avoir permis aux tempêtes du monde de déchirer le voile qui la cachait à la foule. » {Au delà du Rhin, t. II, p. 270.)
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et que le parfum des fleurs diuiinuàt uu peu pendant quelques jours la fétidité de sou cadavre. Gonformcment à un usage assez bizarre, avant le (I('|)art pour le cimetière, le cercueil fut déposé au milieu du salon où étaient réunis les invités, qui j)Ouvaient, à travers la vilre, contempler son sommeil. Des domestiques offraient aux assistants du café, du chocolat et du vin. Et le mari lui-même les encourageait par ses paroles et par son exenijjle. Et pourtant cette mort brisait toutes ses espérances, et jetait un voile de douleur sur le reste de sa vie.
Le baron de Varnhagen, après avoir servi comme officier dans l'armée des Alliés, lors de la guerre de rindépendance, était entré en 181 /i dans la carrière diplomatique. Mais le mauvais état de sa santé, ses goûts littéraires, son mariage avec Rachel, t-t plus encore peut-être que tout cela, ses opinions libérales, qui l'avaient rendu suspect au gouvernement prussien, l'avaient décidé à se retirer des affaires pour se livrer tout entier à l'étude et à la littérature. 11 est un des critiques les plus remarquables de l'Allemagne, et son style se distingue par des qualités bien rares en ce pays : la concision et la clarté. Il a publié un choix de notes et de lettres écrites par sa femme, et des notices sur les hommes les plus remarquables qu'elle avait admis à son intimité.
M. Jarke m'avait procuré la connaissance d'un homme pour lerpiel il avait une reconnaissance et une vénération profondes. C'était M. Hilzig, un des membres les plus distingués de la magistrature. Il était juif d'origine, mais il s'était converti sérieuse-
méat au christianisme, et quoique protestant il avait une foi vive et une piété sincère. C'était un de ces hommes que l'estime et la confiance générales entourent comme d'une auréole, qu'on ne peut connaître sans les aimer, et qui attirent les cœurs par un parfum de bonté qui s'échappe de leur âme. M. Hitzig passait ses jours à faire du bien. L'âge n'avait ni ralenti son zèle, ni refroidi son ardeur. Quoiqu'il fût presque aveugle, cette infirmité ne l'empêchait point de rendre service à tous ceux qui avaient besoin de lui. Son esprit était cultivé. Il avait entretenu des relations intimes avec les écrivains les plus remarquables de son pays, et particulièrement avec les poètes Werner et Hoffmann. Il aimait les jeunes gens, il les protégeait et les encourageait. On ne pouvait le voir sans l'aimer; et je ne sache pas qu'il ait eu un seul ennemi dans sa vie. 11 était d'une indulgence et d'une tolérance extrêmes; il avait beaucoup de peine à croire au mal, et quand l'acte extérieur ne pouvait être justifié, il cherchait du moins à excuser les intentions. L'intérêt qu'il me portait lui avait fait désirer de me fixer à Berlin par quelque emploi; il avait même commencé dans ce but quelques démarches auxquelles je le priai de ne pas donner suite. C'est lui qui me présenta à la société de littérature étrangère dont il était le président honoraire, et qui se réunissait plusieurs fois par mois, pour entendre la lecture et la critique de quelque ouvrage étranger. Je fus, au bout de quelques mois, admis comme membre de cette société, qui comptait dans son sein un grand nombre d'hommes distingués.
Elle avait à cette époque, pour président, Raupach, le poète dramatique le plus fécond de TAllemagne dans ces derniers temps. La tragédie proprement dite, le drame, la comédie sérieuse ou bouffonne, tous ces genres si divers lui étaient familiers. L'extrême
abondance de ses productions, la facilité avec laquelle il les a écrites, ont nui souvent à leur perfection. On ne peut lui refuser cependant un talent flexible et varié, un sens |)oétique très prononcé, et la faculté, si précieuse pour un poète, d'émouvoir profondément par la peinture vive des grandes passions humaines. Dans le commerce ordinaire de la vie, Raupacli ne laissait rien paraître des qualités qui distinguaient son esprit. Il rentrait à plein dans la prose : c'était peut-être pour se délasser de la poésie par une diversion salutaire. Son air sec et guindé était peu propre à m'attirer vers lui; aussi je n'eus avec lui aucun rapport en dehors de la société dont nous étions membres tous les deux.
Il n'en fut pas de même d'Adalbert de Chamisso, distingué en 7\llemagne comme poète, comme nouvelliste, comme botaniste et voyageur. Car il avait fait partie d'une expédition autour du monde, et il avait même reçu du roi de je ne sais quelle tribu sauvage, la souveraineté d'une île, dont le gouvernement ne devait pas lui coûter beaucoup, car elle n'avait pour habitants que des animaux. Mais enfin c'était un souverain, et ce titre l'amusait beaucoup. Le nom de Chamisso était devenu célèbre par sa charmante nouvelle de Pierre Schlcmil (jiii a perdu son ombre ; car cette nouvelle a été traduite dans toutes les langues de l'Europe, et partout elle a obtenu le même succès. Chamisso était Français d'origine. Il ('tait encore enfant, lorsque la Rc'voluliou força sa lamille, (|ui appartenait à la noblesse champenoise, de chercher un refuge à l'étranger. Il devint bientôt Allemand par la direction de son esprit et de son caractère. Ses relations avec plusieurs écrivains distingués de l'Allemagne, et particulièrement avec le philosophe Fichte, contribuèrent
beaucoup à cette transformation, qui lui était moins difficile qu'à tout autre, parce que sa nature Ty disposait. Il eut le désir de revoir la France, où il accepta une place de professeur. Mais il ne put y rester qu'un an, la nouvelle patrie qu'il avait adoptée le rappelait par un attrait irrésistible. Il avait connu particulièrement Mme de Staël, pour laquelle il avait toujours conservé un sentiment très tendre. Chose singulière, cet homme, qui avait adopté si complètement les mœurs, les habitudes et le caractère des Allemands, n'avait jamais pu s'en approprier la langue. II l'écrivait avec élégance et pureté, et pourtant dans la prononciation il n'avait pu se débarrasser d'un certain accent étranger qui le faisait facilement reconnaître. C'était un homme simple, loyal, franc, généreux, sans aucune ambition, aimé de tous ceux qui le connaissaient, adoré de sa famille. Hélas! lors de mon second voyage à Berlin, en 1839, la mort l'avait fait disparaître tout entière : lui, sa femme et ses deux fils, et je trouvai vide cette maison qui, six ans auparavant, était pleine de vie.
Dans cette même société de littérature étrangère je connus le professeur Auguste Zeune, un des hommes les plus savants et les plus modestes que j'aie rencontrés dans mes voyages. Il était directeur de l'Institut des aveugles, qu'il avait fondé luimême en 1806, que les malheurs des temps avaient plus d'une fois menacé de détruire, qu'il avait soutenu aux dépens de sa fortune, et qui était devenu sous sa direction un des établissements les plus recommandables en ce genre. Zeune était un des plus savants géographes de son temps. C'est lui qui, dans son livre intitulé Géa, a ouvert la carrière qu'a suivie depuis, avec un si remarquable succès, Charles Ritter, dont l'ouvrage colossal renferme les documents les plus précieux sur la géographie com-
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parée avec la nature et avec l'histoire de l'homme ^ Mais ce qui manque aux travaux de ces deux hommes si éminents, c'est l'ordre et la distribution. Ce défaut en rend la lecture fatigante et quelquefois inutile. C'est moins un livre achevé, qu'une comj)ilation de documents et d'observations, qui attendent qu'un esprit plus clair et plus synthétique les ait coordonnés. J'ai remarqué bien souvent que la première édition des ouvrages allemands, quoique moins complète, est souvent plus instructive que les suivantes, parce que les auteurs, dès qu'ils sont parvenus à réunir une masse considérable de faits, perdent souvent le fil qui pourrait les diriger au milieu de ce labyrinthe, et se contentent de lespla- •cerlesuns auprès des autres, sans se donner la peine de les arranger etd'en former un ensemble. L'ordre et la clarté sont des qualités bien rares dans les savants de l'Allemagne, qui semblent d'autant plus obscurs et confus qu'ils savent davantage. Ils tiennent moins à rendre utile et agréable ce qu'ils disent, par une forme convenable, qu'à dire tout ce qu'ils ont appris ou observé. Le grand ouvrage géograi)hique de Ritter est diflicile à consulter, parce qu'il manque d'ordre, et qu'il faut souvent beaucoup de temps pour chercher ce qu'on a besoin de savoir.
Ritter ressemblait plus à sa réputation que le bon Zenne. H avait dans sa figure, dans ses manières, dans sa mise et dans sa conversation, une certaine dignité qui annonçait le savant et l'homme «élèbre ; tandis que la qualité qui ressortait le plus dans toute la personne de Zeune, c'était la bonté. Je n'ai connu aucun savant allemand qui portât plus loin que lui ce respect servilc pour tout ce (pii tient
1. La (leuxiî'inc t'dilion de \a Géoi/ropliie générale comparée de RiTTKn (22 vol. in-Si a paru de ls:{Oà 1S5.S ; la partie rolalivc à 3'Afriqiie a étt'' traduite en fiançais 1836, 3 vol. in-8;.
à la France, servitude très commune en Allemagne, servitude que je n'ai jamais bien comprisej d'autant plus qu'elle se trouve sou"vent, par une alliance bizarre, unie à un certain mépris pour ce que les Allemands appellent la légèreté française. Les hommes les plus graves, les plus recommandables par le caractère ou par la science, ceux même qui sont le plus opposés à nos idées, qui les ont combattues avec le plus d'acharnement, sont, par une inexplicable contradiction, cO/mme fascinés par tout ce qui vient de la France, et surtout de Paris. Etre Français, c'est déjà beaucoup pour eux ; être de Paris, c'est bien plus encore ; mais ajouter à ces deux titres celui de rédacteur de quelque journal, il semble que ce soit pour eux le faite des honneurs. Lorsque j'allais ou souper, ou passer la soirée chez Zeune, jamais il ne manquait de m'annoncer comme étant de Paris et rédacteur de la Revue européenne. Cette annonce faisait toujours sensation parmi les assistants ; et à la manière dont j'(Hais accueilli, regardé et interrogé, j'aurais pu me croire un grand personnage, si je navals su que tous ces hommages s'adressaient à mon titre de Français. Et pourtant tous ces hommes qui me témoignaient tant d'honneur, m'étaient de beaucoup supérieurs, et par l'âge, et par la science, et par la position. Je n'avais rien qui put me recommander à eux et attirer sur moi leurs regards. D'où peut venir cette déférence, ou plutôt cette faiblesse des étrangers, mais particulièrement des Allemands à notre égard ? Vient-elle chez eux d'une modestie exagérée, qui leur cache leur propre supériorité. 'ou vient-elle chez nous d'une vanité adroite qui, en exagérant ses avantages, sait se faire accepter par les autres ? ou plutôt, ne faut-il pas lattribuer à l'état de la presse en France, à cette puissance mystérieuse, maisinvin-
cible de l'opinion pui)lique qui sait imposer à l'Europe entière les arrêts qu'elle a dictés, et entourer pour ainsi dire d'une auréole de gloire le nom des hommes auxquels elle accorde ses faveurs .*
Pendant mon séjour à Munich, j'avais souvent entendu parler de Heg-el, dont la philosophie faisait alors grand bruit en Allemagne, et que je me réjouissais beaucoup de connaître. iMais il avait été enlevé par le choléra peu de temps avant mon arrivée, et pour étudier son système je n'avais plus d'autre ressource que ses livres extrêmement obscurs et les disciples qui formaient son école. Philipps me présenta à l'un (l'entre eux, qui était professeur de droit à l'Université, et qui d'ailleurs parlait le français avec une grande facilité. C'était Gans, homme tout à fait Français par la nature de son esprit et de son caractère, par ses opinions et ses tendances politiques, et par les nombreuses relations <|u'il avait avec les hommes que la révolution de 1830 avait portés chez nous au pouvoir. Il était vain comme un Français, bridait du désir d'être, mais surtout tic paraître quelque chose, de faire du bruit, de faire parler de lui. C'<''tait le tribun de ITniversité. Sou cours était devenu une tribune politique, et plus d'une fois, en l'entendant, on aurait pu se croire au Palais-Bourbon, tant il y avait de feu et de hardiesse dans ses discours'. Otte franchise et cette témérité étaient vues de mauvais œil |)ar le gouver-
1. Eiilhousinstc de Napoléon, il voulut, imi 1S33, f.Tirc .'i l'Université un cours sur le vnin<iuour de l'I^urope: c'était réveiller des souvenirs trop pénibles, et Frédéric-Ciuili.nunie intervint pour empêcher le cours.
nement, mais on respectait la liberté de la chaire, dans la crainte de faire regretter, en l'étouffant, celle de la tribune.
Gans était aimable, spirituel, causeur, il manquait de profondeur, mais il avait, comme les Français, le talent de tirer parti de ses moindres avantages, et de faire valoir merveilleusement tout ce qu'il savait'. J'étais ordinairement invité à ses petits soupers, où il réunissait quelques amis savants et joyeux comme lui, et dont plusieurs étaient comme lui juifs d'origine. On y parlait beaucoup moins de science que de politique, en buvant les vins fins du Rhin ou de la Hongrie. C'était une société tout à part, et pour les habitudes, et pour les tendances, et pour le genre. Beaucoup étaient disciples de Hegel et professaient un grand respect pour le maître-. Cependant je ne trouvai ni en lui, ni dans ses amis, les ressources que j'avais espérées pour l'éclaircissement des difficultés si nombreuses que contiennent les ouvrages apocalyptiques de Hegel. Ces difficultés étaient-elles insolubles pour eux comme pour moi ? ou bien craignaient-ils de livrer le dernier mot de la doctrine de leur maître ? ou bien encore étaient-ils effrayés de la tâche toujours pénible que s'impose celui qui essaie d'expliquer une doctrine pleine d'obscurités et de mystères ? Je ne sais, mais ce que je puis dire, c'est que je frappai inutilement à toutes les portes, et que je dois à mes propres investigations le peu que je parvins à comprendre dans ce système ténébreux. On m'engageait à traduire les ouvrages de ce philosophe, que ses
1. Voir Lerminier, op. cil., t. II, pp. 21 et sqq. et Saint-Marc GiRARDiN, Edouard Gans, publicisle allemand [Revue des Deux Mondes, 1" décembre, 1839).
2. A côté de Gans, figuraient le théologien Marheineke, l'économiste Henning, le philosophe Michelet, etc.
disciples publiaient alors. Mais il eût fallu connaître bien peu le publie français, pour entrepi-endre un tel travail. Je ne pense pas qu'il se fût trouvé dix hommes en France capables de lire, je ne dirai pas toutes les œuvres, mais seulement un traité complet de Hi'gel, dont la terminologie lourde, barbare, arbitraire, aurait suffi pour effaroucher tous les esprits. Je me contentai de donner dans la Revue européenne l'analyse de son système politique ' : encore fus-je obligé, pour rendre la pensée de l'auteur, d'inventer plusieurs mots, en expliquant d'avance le sens que j'y attachais, n'en trouvant point dans notre langue que je ])usse employer convenablement. Ce travail me donna l'occasion de comprendre et d'admirer la clarté de la langue française. Car plusieurs Allemands m'assurèrent avoir compris, pour la [)remièi'e fois, dans la traduction que j'en aA^ais donnée, les passages de Hegel que j'avais insérés dans mon travail. M. de Varnhagen fut du nombre, et certes il avait une intelligence de force à pénétrer les doctrines les plus profondes et les plus obscures. Ce travail me concilia bien davantage encore la bienveillance et la sjnnpathie de l'école de Ht'-gel, qui avait encore à cette époque une grande influence à Berlin.
Je voyais souvent chez Gans les deux jeunes frères Benacq, juifs et hégéliens comme lui, et dont l'un surtout donnait alors d(! grandes espérances; Bœckli, ce philologue et antiquaire devenu célèbre dans le monde savant par son édition des œuvres de Pindare, par son ouvrage sur Vliconomic poliliqiie des Aihénienfi, (;t par la publication du /icriicil des ins-
1. Éloi Joiininiii ;i publié dans la licvue européenne, sou* ce titre : Letlreu sur l'Alleniatjne, trois arlirles sur VHa\ niornl rt intellectuel en Prusse (t. V, pp. 181-207; I. VI, pp. 179-léy et 310-325).
cripiions grecques. C'était un savant modeste, d'une admirable simplicité, qui paraissait complètement perdu dans les fumées de la pipe qu'il avait sans cesse à la bouche, qui causait peu et ne paraissait pas même soupçonner son mérite et son immense réputation.
C'est aussi chez Gans que je connus Frédéric Raumer. Nous avions vu à Erlagen son frère Charles, un des piétistes les plus fervents que j'aie rencontrés, brûlant d'amour pour N.-S. J.-C, ayant sans cesse son nom à la bouche, regrettant profondément la scission que Luther avait introduite dans l'Eg-lise, mais persuadé que la confession extérieure n'est aux yeux de Dieu qu'un manteau dont l'étoffe et la forme sont indifférentes, pourvu que nous croyions en Jésus-Christ et que nous nous efforcions d'imiter sa vie. Nous avions été édiliés de cette foi si vive, de cette charité qui lui montrait dans chaque homme un frère racheté du sang de Jésus-Christ. Il nous avait accueillis comme de vieux amis, et nous avait quittés en se recommandant à nos prières. Il déplorait les tendances rationalistes de son frère Frédéric Raumer, qui s'est acquis une réputation européenne par son Histoire des Hohenslauffen, et surtout par son Histoire de V Europe depuis le quinzième siècle '.
Je me suis toujours senti peu d'attraits pour ce dernier, non seulement parce que je n'aimais pas ses doctrines, mais encore à cause de son manque de simplicité. Il avait à la fois la raideur anglaise et la prétention d'un Français. Son blâme était amer et passionné, et le soin avec lequel il avait su flatter l'opinion publique lui avait donné une grande influence. Il ménageait sa réputation comme un con-
1. VHistoire des Hohenslaufen a paru en 1824 3« édit., 1857-58, 6 vol. in-8); l'Histoire de l'Europe, de 1S32 à 1S5S, 10 vol. in-8.
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valescent ménage sa santé. Il avait un abord sec et froid, un ton magistral qui me glaçait en sa présence. Gomme historien, je le crois au-dessous de sa renommée et bien inférieur à Ranke, qui paraissait beaucoup plus modeste que lui.
Gans m'introduisit dans la famille Mendelssohn, qui était aussi d'origine juive. Les deux frères étaient l)anquiers et fils du célèbre Moyse Mendelssohn, qui fut comme le Luther du judaïsme, qu'il essaya de réformer, en lui ôtant son élément traditionnel et divin, pour le réduire à une sorte de système philosophique. Les vieux juifs furent alarmés de cette tendance et condamnèrent Mendelssohn comme un hérétique, mais un grand nombre adoptèrent sa rél'orme et le placèrent à côté de Moïse dans leur esprit. La maison de son fils Mendelssohn Bartoldi était le rendez-vous de la société riche, diplomatique et de la haute bourgeoisie de Berlin. Les secrétaires et les attachés d'ambassade y venaient de temps en temps passer la soirée du dimanche. Le jeune Mendelssohn, qui s'est acquis depuis comme compositeur et comme virtuose une si haute réputation, manifestait déjà les premières étincelles de ce génie ardent, passionné, de cet enthousiasme lyrique qui caractérise ses œuvres, et qui respirait dans tous ses traits, mais surtout dans son regard dune beauté ravissante et d'une indicible mélancolie. Pauvre jeune homme ! il semble qu'il apercevait déjà dans le lointain la mort qui se préparait à le frapper, et qui devait bientôt Tarrachor à la tendresse de sa mère et à ladmiration de l'Europe. Son âme passionnée ne pouvait rc'sister plus longtemps aux émotions vives et profondes que lui causait son génie. Il devait mourir jeune, parce qu'il sentait trop ; son art et son génie l'ont épuisé. Dans les soirées que donnait son père, il exécutait souvent sur le piano
quelques-unes de ses œuvres. Il avait traduit en sons le beau chapitre du Dante : Per me si va nella ciità dolente , etc., et quand il les jouait sur le piano, tout son être frémissait.
M. Mendelssohn m'avait présenté dans une de ses soirées au baron de Humboldt, dont le nom est célèbre dans les deux hémisphères, et qui est considéré à juste titre aujourd'hui comme un des hommes les plus savants qui aient jamais existé. Dans cette première entrevue, M. de Humboldt m'avait invité à l'aller voir; et par une politesse exquise en un tel homme, il s'était empressé de me rendre ma visite et de m'exprimer par un billet charmant le regret qu'il avait eu de ne pas me trouver. Ce trait de mœurs me semble caractéristique et je me plais à le signaler. J'avais alors vingt-cinq ans, j'étais inconnu, sans titre, sans fortune; lui était ministre et incontestablement le premier personnage de Berlin.
Jamais peut-être aucun homme n'a présenté la science sous une forme aussi agréable, aussi accessible au public non savant. Et cependant peu d'hommes ont su plus de choses, ont vu plus de pays, ont fait plus d'expériences et d'observations. Il n'avait encore que trente ans lorsqu'il fit, avec son ami Bonpland, son voyag'e au nouveau continent, dont il publia la relation à son retour '. Il n'est pas une seule branche des sciences naturelles que ses observations n'aient enrichie et dans laquelle son nom ne fasse autorité. L'étude des langues semble n'avoir coûté aucune peine à cet esprit facile et d'aptitudes si diverses. Pour ne rien dire des langues européennes, qu'il prononce et parle comme si chacune d'elles
1. La relation de ce voyage fut écrite parlai à Paris, de 1805 à 1825, 8 vol. in-folio, et lui valut d'être nommé associé de l'Académie des sciences, en 1810.
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était sa langue malornellc, il a étudié la grammaire et rétymologie des langues des peuples barbares qu'il a visités. Il a une mémoire surprenante, et cette précieuse faculté lui a été très utile dans ses immenses travaux. Il ne perd rien de ce qu'il voit ni de ce qu'il entend, et la masse innombrable de faits et d'idées dont son esprit est meublé n'y produit aucune confusion. Tout est classé dans sa tête avec un ordre parfait; après avoir parlé d'une découverte importante en pbysique et en géologie, il vous raconte une anecdote qu'il a lue ou entendue quinze ou vingt ans auparavant.
Pour que rien ne manquât à sa gloire, ce savant était à la fois un homme d'Etat, admis aux conseils et à l'intimité du roi de Prusse, qui l'a chargé })lus d'une fois de missions diplomatiques importantes. En politique, il appartenait à l'école libérale. Les relations (l'amitié qu'il avait eues avec Louis-Philippe avant 1830 contribuèrent beaucoup i\ disposer en faveur de celui-ci, lorsqu'il fut parvenu au trône, la cour de Prusse.
M. de llumboldt n'est pas à proprement parler Allemand, il est cosmopolite. Il a peu habité l'Allemagne, et son caractère, ses habitudes, sa manière d'être et de parler indiquent un homme dont la personnalité a été singulièrement modifiée par un frottement continuel avec les peuples les plus divers. On dirait qu'il a pris à chacun ce qu'il a de mieux et que, de ces éléments si nombreux et si bien mélangés, il s'est composé une des natures les plus riches que l'on puisse trouver. Comme il a Iongtemj»s habité la France, il n'est pas étonnant qu'il ait emprunté beaucoup au caractère français. Il lui a pris sa forme, et il en a revêtu le fond solide qu'il avait reçu de son pays natal. Aussi peut-on dire de lui qu'il est savant et profond comme un Allemand,
clair, ao-réable et facile comme un Français. C'est un des causeurs les plus féconds et les plus intéressants qui existent. Il n'y a point d'homme, de quelque pays qu'il soit, quelque langue qu'il parle, à quelque condition qu'il appartienne, avec qui il ne puisse causer. Je le vis un jour entouré d'un groupe d'étrangers, dont les uns étaient Français, les autres Anglais, ceux-là Espagnols; il allait d'une langue à l'autre sans paraître même s'en apercevoir. Quelquefois même il achevait en anglais une phrase commencée en français, et semblait y mettre une sorte •de coquetterie.
M. de Humboldt, à l'époque où je l'ai connu, était fort répandu dans le monde. Il était de tous les cercleS; de toutes les soirées, de toutes les fêtes. On tenait à l'avoir, on était honoré et flatté de sa présence. On l'entourait, on ('coûtait avec avidité ses paroles ; et il paraissait sensiblelui-même aux attentions dont il était l'objet. On eût dit, à le voir et à l'entendre, qu'il était plus homme du monde que savant, et qu'il donnait plus de temps aux salons qu'à l'étude. Il était au courant de toutes les nouvelles, de tous les bruits, de toutes les histoires de la ville et de la cour; et c'était là en partie ce qui donnait tant de charme et d'intérêt à sa conversation '. Quelle facilité de travail devait-il donc posséder, pour avoir pu, au milieu de tant de distractions, concevoir des ouvrages si étendus sur les objets qui demandent le plus de recueillement et de réflexion ? Je m'étonne moins de la vigueur de corps qui lui a ])ermis de supporter les fatigues de tant de voyages longs et pénibles, que de la force d'âme qui lui a été néces-
1. « M. de Humboldt, dit Lerminier, a l'habitude de n'épargner guère que la personne à laquelle il parle. En l'écoutant, on est toujours plus avide de ientendre, et l'on tremble de le quitter.»
(T. II, p. 26.)
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salro pour coordonner ses observations et ses notes, dans le tumulte d'une vie aussi agitée, je dirais presque aussi frivole en ap[»arence. C'est là encore un trait distinctif du caractère allemand, et j'ai pu le constater chez beaucoup d'autres savants, avec cette différence toutefois que la plupart d'entre eux, s'attachant exclusivement au fond des choses, négligent troj) quelquefois la forme ; tandis que M. de llumboldt soigne celle-ci avec une attention toute j)articulière, et est à la fois un savant et un écrivain très distingué.
^Malheureusement le sentiment religieux paraît avoir fait complètement défaut à ce vaste et éminent esprit. Dans ses nombreux écrits, la postérité aura peine à trouver un mot qui indique à quelle croyance il a appartenu, ou plutôt s'il a cru à quelque chose. M. de Humboldt a eu le malheur de naître à une époque où l'incrédulité et le scepticisme avaient envahi le grand monde et les classes lettrées dans toute l'Europe. Or on sait quelle est, sur les hommes le mieux constitués, la puissance de l'éducation et des préjugés. Mais comment l'étude approfondie des mystères de la nature n'a-t-elle pu corriger dans ce rare génie les défauts de sa première éducation, et reporter sa pensée, comme par un mouvement nécessaire et naturel, vers l'auteur des merveilles qu'il contemplait ! Ce serait là un mystère inexplicable, si nous no savions que la simplicité du cour et la docilité de l'esprit sont comme les deux ailes avec lesquelles on s'élève vers Dieu et les choses éternelles. Or il n'arrive que trop souvent que la science, au lieu de développer ces qualités précieuses, en comprime l'essor et fixe le regard de riionime à la terre, au lieu de le tourner vers le ciel '.
1. Cliarlcs Sainte-Foi n pul)lié un article sur M. «le lliiml»i)ldl dans la Revue de l'Anjou et du Maine, f. V.
Comme contre-partie de M. de Humboldt, je ne puis mieux faire que de placer ici Néander, professeur d'histoire ecclésiastique à la Faculté de théologie protestante de Berlin. Juif d'origine, il avait pris, en se faisant baptiser, le nom de Néander ou nouvel homme, comme un symbole de la condition nouvelle dans laquelle il entrait. C'était un homme d'une science prodigieuse, mais qui n'était que savant et savant spécial. Car, en dehors de l'histoire ecclésiastique, il ne savait plus rien ; et il était complètement incapable de rendre un compte passable de ce qu'il savait, non seulement dans la conversation, mais encore dans un cours préparé. Ses leçons étaient un supplice pour ses auditeurs, et semblaient en être un aussi pour lui-même. Qu'on se figure un homme penché sur son manuscrit, le lisant en ânonnant, sans un geste qui accompagne la pensée, sans une inflexion de voix qui la grave dans l'esprit, crachant cinq ou six fois pendant une phrase, et l'on aura à peine l'idée des leçons de ce savant, qui ne sait que lire et écrire sur ce qu'il a lu, mais qui ne sait ni parler ni vivre, qui n'est point de ce monde, qui est étranger à tout ce qui se passe autour de lui, pour qui le monde est renfermé dans sa bibliothèque et qui n'a de contemporains que ses in-folio. Cette absorption est telle chez lui qu'on raconte qu'étant à léna pendant la bataille qui s'y livra, il ne s'aperçut pas même de ce qui se passait, tellement il était perdu dans ses pensées et dans ses livres. Je l'ai vu moi-même plus d'une fois recevoir la visite de quelques étudiants, sans leur adresser la parole, et les laisser là, debout, devant lui, et n'osant pas, par respect, commencer la conversation. Il ne regardait pas ceux qu'il recevait, et se contentait de répondre à leurs demandes, sans jamais les provoquer. Un affreux désordre régnait dans son cabinet, dans sa
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bibliothcqiio, sur sa tahlc, dans sa toilette, dans toute sa personne. Il m'invita plusieurs fois à dîner. Mais c'était sa sœur qui faisait les honneurs du repas, lequel ressimiblait assez à un festin de campagne. Les volumes des Pères ou des conciles servaient à exhîiusser les sièges qui étaient trop bas, ou de marcliepieds pour ceux qui avaient des sièges trop hauts. Chacun se pla(;ait où il voulait, mangeait de ce qui lui plaisait. Une place était réservée au bout do la table, pour le maître de la maison, qui arrivait quand le dessert commenrait, s'asseyait sans rien dire, mangeait sans parler à ses voisins, et s'en aillait comme il était venu. Je fus un jour placé chez lui entre la veuve et la hlle de VVeber. Cette dernière ressemblait beaucoup à son père ; et je ne pouvais me défendre d'une certaine émotion en contemplant l'image vivante de ce g(''nie tendre et sublime dont les œuvres m'ont procuré de si délicieuses jouissances.
Avec cette rudesse, Néander était un homme excellent, serviable, complaisant, indulgent pour l'erreur ou la faiblesse, incapable de finesse ou de duplicité, ayant toute la candeur et toute l'innocence d'un enfant, sans ambition, sans prétention, ni vanité, vivant comme un anachorète, insensible à la louange comme au blâme, et ne comptant pas d'ennemis parmi les adversaires dont il a combattu les tendances ou les doctrines, tant il a su garder de mesure dans sa polémique, et respecter la liberté et les of)ini(»ns de ceux qu'il combattait. Il s'était tenu jus([ue-là dans un juste milieu, entre Icpiétisiuc ('-troit, intolérant et hargneux des protestants sincères dont la Gazette èranfjclitjue de lierlin était l'organe, et la tolérance excessive des indifférents, (|ui ne voyaient dans ri'^crilure sainte et même dans les l^vangiles que des mythes ou des symboles, quOn ne
pouvait sans faiblesse d'esprit prendre à la lettre. Sa bonne foi lui a fait rectifier plus d'une erreur et d'un préjugé que l'ignorance avait accrédités parmi les protestants, et lui a fait mettre en lumière plusieurs faits sur lesquels l'Eglise catholi(jue appuyait ses- traditions les plus vénérables, et que l'hérésie ou l'incrédulité lui avait contestés jusque-là.
Cet homme infatigable, qui ne connaît pas d'autre plaisir que le travail, pas d'autre société que les^ livres, et qui ne se délasse de l'étude que par une autre étude, a entrepris une histoire ecclésiastique au point de vue protestant, dans laquelle, négligeant les faits extérieurs, il s'attache particulièrement à cette histoire intérieure de l'Eglise, qui consiste dans le développement de la doctrine. Connaissant toute la force que donne au catholicisme l'élément traditionnel, il a voulu en enrichir le protestantisme, et lui trouver une tradition dans les doctrines des hérétiques, qui n'ont jamais manqué dans le monde,, par suite de cette terrible nécessité que proclame l'apôtre. Sous ce rapport, son ouvrage est intéressant et curieux à lire. Comme tous les ouvrages allemands, il abonde en citations et témoigne d'une science prodigieuse dans l'auteur.