CHAPITRE X
Le clerg'é et les fidèles, à Berlin, comme dans toutes les villes protestantes, étaient divisés par les opinions les plus diverses et les plus contradictoires: résultat inévitable du libre examen introduit par Luther. Les partis ne s'accordaient que lorsqu'il s'agissait du catholicisme : car tous rivalisaient de haine et d'intolérance à son égard. C'est mèmelà, je l'avoue, un phénomène <jui m'a toujours paru un des plus concluants en sa faveur. En effet, il n'y a que la vérité qui puisse mettre d'accord les doctrines les plus opposées ; ou, en d'autres termes, une doctrine qui a le privilège de réconcilier dans un commun anathème les systèmes les plus contraires, ne peut être fausse. Mais, au milieu de ces nuances infiniment variées, il était facile de distinguer les deux couleurs principales auxquelles elles se rattachaient. Les uns croyaient à une religion positive et révélée, les autres ne reconnaissaient aucun ordre surnaturel. Les premiers avaient une foi incomplète, et qui, dans certaines conditions, pouvait suffire à leur excuse et à leur justification ; les autres n'avaient que
des opinions flottant au gré des caprices de leur esprit ou des passions de leur cœur. Ceux-là étaient des chrétiens ; ceux-ci n'étaient que des philosophes. Une lutte terrible était engagée à Berlin, comme partout, dans les livres, dans les familles, dans les chaires des universités, dans les temples même, entre ces deux grandes fractions du protestantisme. L'aigreur des uns provoquait l'amertume des autres. Mais, malgré tous les efforts des croyants, il était facile de prévoir que la lutte tournerait bientôt à l'avantage des incroyants et que les premiers seraient réduits par la force même des choses à choisir entre le catholicisme et un mysticisme vaporeux et sans consistance. Les derniers n'ont-ils pas pour eux la logique ? Que font-ils autre chose que de tirer les dernières conséquences des principes du libre examen qui leur est commun avec leurs adversaires ?
Le vieux roi avait ébranlé lui-même la foi de ses sujets, tout en voulant la raffermir'. F^ffrayé delà division qui régnait dans les esprits, il avait cru la diminuer en réunissant dans une seule confession extérieure, sous le titre d'Eglise évangélique, les luthériens et les calvinistes qui formaient les deux grandes fractions protestantes de ses Etats. Mais en la faisant disparaître à l'extérieur, il l'avait rendue plus profonde, plus secrète et par cela même plus dangereuse. D'ailleurs, en interposant ainsi l'autorité temporelle dans des questions toutes surnaturelles, il ébranlait la base même de la foi et donnait lieu de penser que les princes peuvent en changer, selon leurs caprices, les principes et les formes. Or, si les princes ont ce pouvoir, pourquoi chaque
1. Frédéric-Guillaume III, à qui succéda, en 1840, son fils, Frédéric-Guillaume IV, dont la politique religieuse fut moins hostile au catholicisme.
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homme ne Taurait-il pas ? (^ue devient avec une telle théorie la doctrine qui repose sur un l'ait, sur une parole prononcée par Jésus-Christ, sur un enseignement donné par lui et recueilli par ses apAtres ? Le roi croyait tout sauvé, parce qu'il avait remplacé les surintendants par des évoques à qui il avait donné la croix pectorale et l'anneau ; parce qu'il avait changé la liturgie, replace'' sur l'autel le crucilix et les cierges. Mais il ignorait que personne, parmi ses sujets, ne croyait à son pouvoir en ce genre ; que la plupart se moquaient de ses prétentions, et plaisantaient sur l'origine et les auteurs de cette liturgie. En effet, le roi qui abandonnait volontiers à ses ministres le règlement des aflaires temporelles, avait la manie de la sacristie, qui partageait son temps et son attention avec celle du ballet. Car, par une bizarrerie singulière, ce vieillard ne trouvait de délassement à ses travaux liturgiques que dans les plaisirs de la danse. Non seulement il ne manquait aucune représentation au théâtre, mais il assistait aux répétitions des ballets qu'on y devait donner, et donnait son avis aux artistes sur leur jeu, reprenant les uns, encourageant les autres, et se donnant en spectacle à tous.
La nouvelle liturgie avait rencontré de grands obstacles parmi les puritains du protestantisme et dans le clergé surtout, dont une ])artie voyait avec raison dans cette mesure une consécration de la servitude qui enchaîne l'église protestante aux caprices des princes. Et le roi, pour vaincre la résistance de plusieurs jjasteurs, avait été forcé de recourir à l'excommunication. Beaucoup voyaient avec effroi, dans ces tendances et dans ces nouvelles formes, le fantôme du catholicisme, qui est toujours pour les protestants un objet d'épouvante et d'horreur. Le prince royal, qui a})partenait à la secte des piétistes, et
qui, à cause de cela, attachait peu d'importance aux formes extérieures, qu'il regardait comme n'ayant aucun rapport avec le développement intérieur de l'esprit chrétien, le prince royal avait vu avec peine tous ces changements, et ses dissentiments avec son père, sur ce point, avaient, dit-on, refroidi un peu la bonne harmonie qui régnait entre eux et donné des inquiétudes au roi sur la durée de son œuvre. Beaucoup croyaient, en elîet, qu'après sa mort, son fils remettrait les choses dans leur ancien état. Mais celui-ci a sagement compris qu'agir ainsi, c'eût été corriger une faute par une autre^, et qu'au milieu de ces changements si rapides, le respect pour la doctrine, déjà si ébranlé, serait affaibli bien davantage encore.
Parmi les pasteurs de la communauté protestante de Berlin, deux surtout avaient frappé mon attention. Tous les deux, ils appartenaient à la même paroisse, celle de la Trinité, qui comptait peu de riches dans son sein. Mais chacun d'eux suivait dans ses prédications une direction contraire. L'un, Schleiermacher, était célèbre en Allemagne par sa traduction de Platon, qui est, en effet, un chef-d'œuvre de pureté et d'élégance. Mais, à force de vivre dans l'intimité avec ce génie, qui toujours discute sans jamais conclure, qui échappe avec un art infini à la nécessité de dire son dernier mot sur les questions qu'il soulève et de donner une certitude à ceux qu'il A^eut instruire, le pasteur de Berlin avait contracté l'habitude de douter toujours, et accoutumé son esprit à ce vague vaporeux et platonique qui, éclairé par les splendeurs du génie de Platon, et embelli par les riches couleurs de son imagination si féconde, prenait en quelque sorte l'apparence et les teintes de la certitude, semblable à ces beaux reflets du soir, que l'œil séduit et charmé prend pour la lumière du soleil. Schleiermacher
remplissait parfaitcinenl la si^nificatiun de son nom. Car aucun homme ne .savait tisser plus habilement un voile, et en couvrir la vérité par une sorte de pudeur, qui n'était au fond que du doute et de l'incertitude. Ses sermons étaient une sorte de dialogues qu'il entretenait avec soi-même dans le genre des dialogues de Plate m, son modèle et son maître, et qui laissaient presque toujours l'auditeur au même point où ils l'avaient trouvé. Quelquefois même, la seconde partie détruisait la première et laissait l'esprit dans une incertitude com|»lète'. Car cet homme, qui était bien plus le disciple de Platon que de Jésus- Christ, semblait craindre comme le premier de violer la liberté des autres, en les amenant à la vérité par voie de conviction, et se bornait au rôle d'accoucheur d'esprits, aidant chacun à produire au dehors la doclrine qu'il avait conçue et à s'en rendre compte. Cette conduite, au reste, qu'on lui a si souvent reprochée, était i)arfaitement conforme à la nature et à l'état de son intelligence. Comment aurait-il pu donner aux autres la certitude qu'il n'avait pas luimême ? La fécondité de cet homme était inépuisable. Outre ses sermons et ses catéchismes et l'administration de sa paroisse, il faisait encore plusieurs cours par jour, et publiait chaque année quelque nouvel ouvrage.
Soneonfrèredans laparois^c de la Trinité, Gessner, était bien dilférent. Ce malheureux avait été curé catholique, et il avait quitté l'Eglise par suite de démêlés avec son évêque. Car toute apostasie, quand
1. Lerniinier porte un jiii,'<Mnciil p.iicil : >< Ministre, Schleiermaclierétait plus discret qu'éloquent, plus didaclitiiie que per- .«uasif; il ensei,i,'nait, mais n'cntrain.iit pas: on eût dit que ce vieillard se déliait de refficacité de son ministère; il y avait comme une secrète ironie chez ce rationaliste inter|)rète de la foi. » (T. II, p. 176.) — Schleiermaclier est mort en 1834.
on veut en pénétrer l'origine, se réduit à une question d'orgueil dans l'esprit, ou de libertinage dans le cœur. Gessner avait gardé le célibat depuis son apostasie, ce qui doit faire supposer que le second motif n'y était pour rien. Il avait toutes les qualités opposées aux défauts de Schleiermacher. On sentait, en l'entendant, que cette âme avait été pendant longtemps imprégnée de vraie foi, qu'elle s'était abreuvée aux sources de la tradition la plus pure et de la piété la plus onctueuse. Le prêtre catholique paraissait, malgré lui, sous la robe du pasteur. Souvent je me suis reproché l'émotion involontaire que produisait en mon âme la parole brûlante de cet apostat, qui maniait son auditoire comme il le voulait, lui inspirait à son gré la terreur ou la contiance, la tristesse ou la joie, et qui tirait de toutes ces poitrines haletantes ou oppressées des sanglots de douleur ou de componction. Jai vu plus d'une fois la foule recueillie, tomber à genoux, terrassée par la parole du prédicateur, et se frapper la poitrine en confessant ses fautes.
Malgré toutes les peines que le roi s'était données pour former un clergé protestant, il n'avait pu réussir dans son entreprise, et il la voyait combattue par ceux-là mêmes de qui il devait attendre plus de docilité. En elîet, les piétistes, qui forment la partie la plus croyante parmi les protestants, et qui avaient pour eux les sympathies et la protection du prince royal, les piétistes ne reconnaissent aucune distinction réelle entre le clergé et les fidèles de l'Eglise. Le prêtre n'est que le ministre et le représentant de ceux-ci, de qui il tient tout son pouvoir, et, loin de leur être supérieur, il doit au contraire leur être subordonné. La société chrétienne ayant, pour ainsi dire, une nature sacerdotale, chaque chrétien est prêtre et peut en exercer les fonctions. Il n'a pas même
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toujours besoin pour cela de la commission des lidt'les, et peut dans le sanctuaire do la famille enseigner et prier comme dans un temple. Il y est même quelquefois oblig»', lorsque le pasteur à qui est confié le soin du troupeau essaie de le conduire dans les pâturages de Terreur et de détruire en lui la foi, au lieu de l'afTermir. Aussi les piétistes attachentils généralement assez peu d'importance au culte public et aux réunions prescrites par la liturgie. Les plus dévots ne se font nul scrupule de se séparer ostensiblement de leurs pasteurs, lorsque la doctrine de ceux-ci leur est suspecte.
Xous avions une lettre de recommandation pour un respectable vieillard qui avait fondé à Berlin une maison d'orphelins, et qui passait pour un des piétistes les plus fervents. Invités à ses soirées du dimanche, nous y allâmes sans soupçonner les exercices qui devaient les remplir. Une lecture pieuse commença la séance, qui Tinit par des chants et des prières, auxquelles les prescrij)tions de l'Eglise nous d(''rendaient de prendre part. On nous avait pris probablement jtour des piétistes et notre embarras dut montrer que Ton s'était trompé. Mais l'obligation où nous étions de ne prendre aucune part à ces pieux exercices ne nous empêcha pas d'en admirer l'esprit et le but.
L'armc'e elle-même ne manquait i»as d'officiers suj>éri(;urs qui profitaient de l'infiuence que leur donnait leur position, pour entretenir parmi les soldats l'esprit de ferveur par des réunions pieuses, où reparaissait, sous hi sauvegarde de la religion, l'égalité chr(''tienne.
Je voulais profiter de mon séjour à Berlin pour étudier le protestantisme dans sa doctrine, dans son <'Sj)rit, dans ses formes et dans son inlluencc sur les divers domaines de la vie morale de l'homme.
Pendant l'année que je passai dans cette ville, je consacrai tout mon temps à la lecture et à l'analyse des ouvrages protestants les plus remarquables, soit dans la théologie, soit dans la philosophie, soit dans l'histoire, ou dans les divers genres de littérature. J'assistais avec exactitude aux sermons des prédicateurs les plus distingués et aux cours des professeurs les plus remarquables. Et bien souvent, le dimanche, je passais plus de temps au temple qu'à l'église. Mais tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais, affermissait ma foi et m'attachait davantage à cette Eglise qui a une réponse pour tous les doutes, une satisfaction pour tous les besoins légitimes du cœur, une consolation pour toutes les douleurs, un but pour toutes les espérances. Jamais pendant ce temps l'ombre d'un doute n'a obscurci la lumière de ma foi, et j'ai quitté cette Rome du protestantisme plus catholique que je n'y étais entré. La seule chose qui m'ait fait impression quelquefois dans les temples, c'était la simplicité de ces mélodies pieuses, chantées avec un admirable ensemble par une grande masse de voix, accompagnées et soutenues par les sons graves et majestueux de l'orgue. C'était surtout une impression de tristesse produite. par le souvenir des événements qui provoquèrent une scission aussi déplorable dans l'Église et lui arrachèrent tant d'âmes simples et sincères, que leur ignorance et leur bonne foi livraient sans défiance au pouvoir des intrigants.
Je fus touché, édifié et troublé à la fois le jour du vendredi saint, à l'église de la cour, en voyant la famille royale tout entière aller recevoir la cène, selon l'usage des églises protestantes. Le roi actuel, qui n'était encore que prince héréditaire, était profondément recueilli et paraissait vivement pénétré de l'importance de l'acte qu'il accomplissait. Si un
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prince catholique eût monti-é, en approchant de la sainte table, la même dévotion et la môme ferveur que témoignait en cotte circonstance le prince royal de Prusse, on l'aurait accusé de bigoterie et de faiblesse d'esprit.
La dévotion protestante est admise par les incrédules : ils ne sont impitoyables qu'à l'cgard de la piété catholique. D'où vient cette difTérence, sinon de ce que, l'hérésie étant une erreur comme l'incn''dulité et n'étant séparée de celle-ci Tque par une inégalité du moins au plus, il y a nécessairement entre elles des liens secrets, mais intimes ; tandis que la doctrine catholique, possédant seule la vérité, ne peut] avoir rien de commun avec les systèmes qui protestent contre celle-ci. Les erreurs les plus grossières et les plus pernicieuses ne peuvent que gagner au développement de celles qui, moins graves et moins profondes, s'écartent moins de la vérité, parce que toute erreur dispose à une autre erreur plus considérable. Il n'y a que la vérité, qui, étant par sa nature opposée à tous les degrés et à toutes les formes de l'erreur, ne peut jamais pactiser avec elle. 11 est en général assez facile de connaître la nature d'une doctrine par ses sympathies et ses antipathies. Et c'est ici surtout que l'on peut dire : dis-moi qui tu aimes et (jui tu n'aimes pas, et je te dirai ([ui tu es. Lorsque je vois les incrédules de tous les degrés et de tous les genres prendre le parti du protestantisme contre l'Eglise ; quand je vois le déiste, le matérialiste, le panthéiste, l'athée, préférer la doctrine de Luther à celle de Rome, et se trouver d'accord avec les protestants, dès qu'il s'agit d'attaquer le catholicisme, je crois pouvoir conclure (ju'il y a entre toutes ces erreurs et le protestantisme une certaine affinité qui les avertit que leurs intérêts sont communs. Aucun royaume, j»as même celui de Saton,
ne peut subsister longtemps, en restant divisé contre lui-même, 11 y a jusque dans le domaine de Terreur une certaine unité, qui consiste dans une négation commune. Divisées tant qu'il faut affirmer, toutes les erreurs se mettent d'accord, dès qu'il s'agit de nier la vérité. Et la doctrine qui seule a le privilège de tourner contre elle toutes les autres, même les plus contradictoires, est évidemment la vérité.