‹ Souvenirs de jeunesse, 1828-1835Chapitre 28 sur 41 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

SUR LA ROUTE DE VIENNE. - VISITE A r.IIAHI.ES X EXILÉ

Cependant Jarke, fatigué et ennuyé de la position équivoque et précaire que les défiances inguérissables du roi lui avaient faite à Berlin, avait accepté les offres du prince de Metternich et avait (piitté la Prusse pour entrer au ser\nce de l'Autriche. Des relations assez intimes s'étaient établies entre lui et le nonce du pape qui est aujourd'hui le cardinal Ostini, et auquel il avait souvent parlé de moi. Ils avaient formé ensemble le projet de fonder à Rome un journal périodique, qui fût comme un index raisonné et dans lequel on rendrait compte des ])roductions les plus remarquables, qui pourraient intéresser la religion dans les diverses contrées de l'Europe, mais particulièrement en .\llemagne et en France, où les ouvrages de ce genre sont plus nombreux et plus importants. Ils avaient pensé que je pouvais convenir pour une telle œuvre, et le nonce m'avait fait inviter à l'aller trouver à Vienne. J'acceptai la proposition qui m'était faite, quoi(|u'il m'en coûtât beaucoup du (juiller une ville où je laissais

des amis si nombreux et si chers. Je regrettais surtout la famille Phillips, à laquelle ma présence faisait du bien. Ce départ fut déchirant pour mon cœur, et je sentis mon âme se briser, quand Mme Phillips me dit, avec cet accent de sincérité si facile à distinguer : « Qu'allons-nous devenir, quand vous ne serez plus ici pour nous consoler ? »

Je passai par Prague, où je m'arrêtai quelques jours. Phillips m'avait donné une lettre de recommandation pour la famille Klar. Le père venait de mourir, après avoir fondé un établissement pour les jeunes aveugles, dont il n'avait pu poser que les premières assises, mais qui, par les soins de sa veuve et de son fils, est devenu depuis assez important. Mme Klar avait fait de cette œuvre l'objet de toutes ses préoccupations et de toutes ses pensées. C'était Tœuvre de son mari : il la lui avait recommandée avant de mourir. C'était assez pour elle. Il lui semblait que le développement de cette œuvre était comme une prolongation de la vie de son mari, et comme un reflet de sa dernière pensée et de son dernier désir. Son zèle religieux s'augmentait donc de toute la puissance du souvenir. Elle le voyait partout ; elle ne parlait que de lui. Il lui apparaissait sans cesse revêtu de gloire et d'immortalité. Son fils, plus calme et moins expansif, considérait aussi l'œuvre ébauchée par son père comme l'afTaire capitale de toute sa vie. Et cette mère et ce fils, inspirés parle souvenir de celui qu'ils pleuraient, abandonnés à leurs propres ressources, ont fini, à force de patience et de courage, par surmonter tous les obstacles, que la faiblesse et la malveillance leur ont suscités. Sans fortune, sans influence, sans position, sans pouvoir, avec leur bonne volonté seulement, ils ont su intéresser à leur œuvre ceux mêmes qui s'y étaient montrés d'abord les plus hostiles, et

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ils ont dotù la ville de Prague d'un établissement <|ui pourrait faire honneur à un prince et recommander s^ mémoire à la postérité. Us sont parvenus à obtenir du gouvernement la faculté de faire venir jle rs'aijcy des religieuses pour diriger la maison ; et ceux qui connaissent les tendanqes et bs habitudes du gouvernement aulricliien savent ce cpi'il aura l'allu d'elïorts, de démarches, de patience et de peine pour lui arracher upe telle concession.

Je passai à Prague les l'êtes de Pâques de Tannée iH'À'i. Charles X et sa famille (staient installés au llradschin et édifiaient chaque dimanche les lidèlep par leur dcH'otion (;t leur ferveur. J'avais un grand désir de leur être présenté, non comme b'gitimistc;, car en politique j'étais indifférent, mais comme Français. Il me semble (ju'indépendamment de toute opinion politique, les Français qui honorent vraiment leur pays et qui attachent cpielqueprix à son histoire doivent entourer de leur respect les princes qui Font gouverné, et rendre hommage en eux, sinon à leur personne, du moins au caractère dont ils ont été revêtus, au pouvoir qu'ils ont exercé, à leurs ancêtres qui ont agrandi le sol de la France;, augmenté sa gloire et dévidoppé ses libertés, à la France ellemême (jui a reconnu leur puissance et s'est inclinée devant leur sceptre.

Une visite à la famille royale exilée pouvait rencontrer de grandes dillicultés, non seulement du cOté de cette famille elle-même, à laquelle les circonstances rendaient nécessaires les ])récautions les plus minutitnises, nuùs surtout de. la part de la police qui exerçait sur les nobles exilés une surveillance de tous les instants, ut qui avait d'ailleurs reçu du gouv(!rnenu!nt les ordres les plus sévères sous ce rapport. Ces visites et ces hommages des Français passant par Prague déplaisaient singulièrement au

gouveriiement autrichien, grand partisari du statu quOy qui voyait dans la personne et dans la dynastie de Louis-Philippe des garanties d'ordre pour la France et pour l'Europe, et qui craignait d'ailleurs les récriminations de l'ambassade française, toujours aux aguets, et instruite par des agents sûrs de tout ce qui se passait à la cour de Prague, Les difficultés du côté de la famille royale furent bientôt levées pour moi, dès que l'on sut que j'étais l'auteur d'un article qui avait paru dans le Wochenblatt, voici dans quelles conditions.

Charles X et sa famille, obligés de quitter l'Ecosse par suite de négociations diplomatiques, avaient obtenu de l'empereur d'Autriche un asile dans ses États. Le Hradschin, ou palais royal de Prague, avait été mis à la disposition du royal exilé. Comme il ne pouvait arriver à Prague sans traverser la Prusse, le roi de Prusse n'avait pu lui refuser le passage ; mais toutes les précautions avaient été prises. pour que le plus strict incognito fût observé, afin qu'aucun témoignage de sympathie ou de respect ne put donner Ueu à des réclamations de la part du gouvernement de Louis-Philippe.

Charles X arriva donc à trois lieues de Berlip, dans un petit village où il devait coucher, vers 6 heures du soir. 11 devait traverser Berlin le lendemain à h heures du matin, afin que, dans son trajet, il ne put rencontrer ni sympathie ni respect. Le prince royal obtint cependant du roi, qui était à Tœplitz, la permissiou d'aller attendre Charles X au village où il devait passer la nuit ; il s'y rendit avec les princes qui se trouvaient à Berlin ; et lorsque le roi arriva il baissa lui-même le marchepied de la voiture et l'aida à descend re. Le lendemaiu, à /j heures les exilés traversaient laça pitale de la Prusse comme des coupables qui fuient le glaive de la loi. Mais, en

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passant près du palais, ils aperçurent à une fenêtre une femme qui agitait son mouchoir et s'essuyait les yeux ; oVUait la princesse royale qui dérobait aux investigations de la police ce témoignage mystérieux d'une sympathie profonde, condamnée au silence par les nécessités de la politique.

Jarke était indigné des mesures que la police avait prises pour prévenir les hommages dont le peuple n'aurait pas manqué d'entourer les nobles exilés à leur passage. 11 ne pouvait résister au désir de faire au moins une allusion à ce qui s'était passé, et de donner à la conduite du prince royal les éloges qu'elle méritait. Mais comment faire pour échapper aux ciseaux de la censure, qui ne pouvait laisser passer une allusion trop transparente à un événement que la police avait voulu tenir caché, et qui n'avait été su que d'un petit nombre d'hommes plus particulièrement intéressés à le connaître ? La tâche était difficile ; car il fallait en dire assez pour être compris de ceux qui avaient été initiés au secret, et assez peu en même temps pour ne point déchirer les voiles qui le cachaient aux autres. Jarko eut assez de confiance dans mon habileté jiour me charger de cette mission délicate. Je l'acceptai avec une sorte de frayeur. Je n'étais pas légitimiste, et je craignais de ne pas trouver dans mes opinions assez d inspiration pour traiter convenablement un tel sujet. Mais, grâce à Dieu! mon indifférence politique n'avait ni obscurci mon jugement, ni al'ii'di mon cœur au point du me rendre insensible à la violation de ces principes et de ces règles qui sont de tous les temps et de tous les lieux, parce qu'ils ont leurs racines dans la nature même de l'homme.

Je me mis donc à l'œuvre, et je fis d'inspiration un article que Jarke trouva parfaitement convenabk' et qu'il traduisit avec le plus grand soin. Je logeais

chez lui à cette époque, et je me relevais à peine de l'indisposition qui m'avait valu cette bienveillante hospitalité. Il avait des joies d'enfant en lisant et relisant cet article, dont il admirait également el la traduction et la composition. Il le lisait à sa femme, il le lisait à tous les amis qui venaient le voir, tant il était ravi. Mais le fantôme de la censure avec ses affreux ciseaux l'efîrayait par moments, et il craignait que les beautés lyriques de ce petit poème en prose ne pussent attendrir le cœur impitoyable des censeurs. Ses craintes furent trompées et l'article fut admis. Il fît sensation dans le public et particulièrement dans la classe aristocratique plus attachée que les autres aux principes que représentait Charles X et sa famille. On voulut savoir qui en était l'auteur et mon nom fut bientôt connu dans Berlin.

Je fus donc reçu : un employé de la police m'accompagna au palais sous un prétexte honorable, et j'attendis dans une galerie par où les princes devaient passer pour se rendre après vêpres à leur appartement. Le roi parut, il vint à moi, et me serrant la main de l'air le plus gracieux, il me dit : « Jeune homme, vous avez fait une bonne action, Dieu vous en récompensera. » J'eus à peine assez de présence d'esprit, pour lui répondre que j'en recevais en ce moment la plus douce récompense. Puis il me présenta à toute sa famille. Le duc de Bordeaux avait une figure charmante : il était mince, élancé : ses yeux bleus annonçaient une grande douceur. Il portait un pantalon blanc et un spencer de drap vert. Le roi m'invita à suivre son petit-fils et le baron de Damas, son gouverneur, dans leur appartement. Je causai plus d'une heure avec celui-ci, dont j'admirai la patience, la résignation, le jugement droit et les vues saines pour l'avenir. 11 ne se faisait point illusion : il voyait qu'une restauration n'avait aucune chance de succès

et pensait qu'un homme sage et ami de son pays ne pouvait ni TespiTer, ni la désirer en ce moment, et qu'on devait s'en remettre à la Providence. Pendant cet entretien, je tenais les yeux attachés sur cet enfant, qui avait été arrosé du sang de son père avant d'avoir vu le jour; qui, dans le sein de sa tnère, avait déjà senti les tressaillements de la douleur, triste présage des malheurs que la Providence lui resservait sur cette terre ; dont la naissance avait été saluée comme l'arc-en-ciel après la tempête, et qui avait connu l'exil, aVant même d'avoir pu comprendre ce <{ue c'est que la patrie. J'étais ému, car rien n'émeut plus vivement que l'innocence et le malheur unis ensemble.

Charles X faisait de la manière la plus gracieuse les honneurs de ces dîners et de ces soirées, ovi tout était simple et digne à la fois. Il servait lui-même à table, et savait égayer de temps en temps la conversation par quelques-uns de ces mots charmants qui lui étaient familiers. Toute cette noble famille avait la dignité du malheur et comprenait que toute autre lui était inutile. Jamais un mot d'amertume ou de plainte n'échappait de leurs lèvres. Ils étaient doux et res[)ectueux envers leur propre infortune, comme à l'égard d'ime chose sacrée. Ils portaient avec une sainte fieHé la croix que leur avait appliquée la Providence, (;t paraissaient se souvenir à peine de quelle hauteur ils étaient descendus, et dans quel abîme ils étaient tombés. Ils parlaient avec une bienveillance et une indulgence exquise des hommes dont ils avaient tant à se j)laindre et (pii s'étaient montrés les j)lus ingrats à leur égard. Oit voyait qu'en fait d'ingratitude rien ne les étonnait plus, et que le sentiment qu'elle éveille ordinairement avait été comme émoussé dans leur âme par le triste spectacle qu'ils avaient eu si souvent sous les yeux en ce

genre. Charles X faisait même allusion de temps en temps, par quelques mots gracieux et piquants, aux événements qui l'avaient renvei^'sé du trône et jeté dans l'exil. Tous les dimanches, ils assistaient aved toute leur cour à la grand'messe et aux vêpres de l'église cathédrale, dans une tribune qui tenait au Hradschin par une longue galerie. C'était là qUe j'aimais à contempler leurs airs pieux et recueillis ; le roi, le dauphin et la dauphine surtout priaient avec une dévotion et une ferveur vraiment édifiantes.

Je voyais de temps en temps chez la comtesse Cabogale duc et la duchesse de Blacas, qui avaient mis avec une admirable générosité leur fortune tout entière au service de leur maître, et qui lui étaient restés fidèles dans le malheur. On a beaucoup critiqué le duc de Blacas et la hauteur de ses manières. Il lïie semble qu'iln dévouement aussi sublime et une reconnaissance aussi constante sont incompatibles avec un esprit étroit. Il n'y a point d'abîitie aussi profond entre les diverses facultés de l'âme : l'esprit suit toujours de plus ou moins près le cœur dans ses élans vers le bien. Au reste, la conversation du duc n'annonçait point un homme médiocre. Je n"ai connu personne qui causât avec plus de grâce, plus d'aisance et plus de perfection que lui. Il avait dans le choix des expressions et dans la prononciation des mots je ne sais quoi de simple et de familier qui convient admirablement à la conversation^ mais qui suppose un tact exquis et une éducation parfaite. C'est peut-être pour cela que cette qualité est si rare, et qu'il est si difficile à ceux dont la première éducation a été peu soignc-e de tenir un juste milieu entre une négligence affectée qui dégénère quelquefois en grossièreté, et utie recherche affectée qui ôte aux relations intimes tout leur charme. Le duc de,

Blacas avait, il est vrai, les manières ot les habitudes d'un f^rand seigneur. Il tenait beaucoup trop peut-être au cc'rémonial dont les rois aiment à s'entourer pour relever aux yeux des hommes la majesté royale. Mais j'avoue que je ne me sentais guère le courage de le blâmer; quand les rois ont perdu avec le tronc le prestige qui s'attache à leur nom, quand ils trouvent à peine chez les autres princes les égards que mérite toujours une grande infortune dignement supportée, je conçois que les servitcui's ({ui leur sont restés fidèles et qui reconnaissent en eux leurs maîtres cherchent, par les hommages dont ils les entourent, à leur faire oublier qu'ils sont déchus de leur grandeur, et tiennent d'autant plus aux formes consacrées par l'étiquette que les autres s'en affranchissent plus facilement. M. de Blacas devait rester au Hradschin ce qu'il avait été aux Tuileries. On peut sans bassesse flatter un prince, qui ne peut récompenser ses courtisans qu'en les associant à son exil. Pour le duc de Blacas, Charles X n'avait rien perdu de ses droits. Il était toujours roi de France, l'oint du Seigneur, l'héritier de la puissance ci de la gloire d(î tous les rois qui l'avaient ])r(''C('d(''. On peut sans crainte laisser cette doctrine se propager à son ais(!; elle n'est ni dangereuse, ni contagieuse.

La duchesse de Blacas, née de la Ferronnais, était un ange de douceur et de pieté. Son visage avait gardé les tiaces d'une» beauté que la jeunesse avait dû rendre autrefois éclatante, et qui avait emj)i"unté au malheur une certaine dignité triste et douce en même temps, qui commandait dès le premier abord la confiance et le respect. Sa voix avait quelque chose d'humble, de timide» et de chaste. Une tristc^sse calme et n''sign(''e voilait son regard et lui donnait un charme inex|)riniable. La cour du Hradschin semblait aller bien mieux à ses habitudes et à ses goûts que les fêtes

bruyantes de Paris. C'était une de ces âmes qui ne donnent tout leur parfum que lorsque la douleur les a blessées et qui ne sont fidèles qu'au malheur.

M . de Frayssinous, évéque d'Hermopolis, qui avait suivi dans l'exil ses maîtres et ses bienfaiteurs, n'était plus, hélas ! que l'ombre de lui-môme, et l'on aurait eu peine à reconnaître en lui le brillant prédicateur qui avait réuni autour de sa chaire l'élite de la jeunesse de Paris. La paralysie avait obscurci et affaibli cette pensée autrefois si claire et si vigoureuse, et rendu pesante et embarrassée cette parole dont on avait admiré la richesse et la limpidité. Sa tété était toujours belle, et la vieillesse ajoutait encore à la majesté de son front. Son regard n'avait point perdu sa vivacité, et ses longs cheveux blancs tombaient encore sur ses épaules comme aux jours de sa splendeur et de sa gloire. C'était au dedans que le mal avait fait les plus grands ravages. Il était assisté dans l'éducation du duc de Bordeaux par Pabbé Trébuquet, prêtre d'une instruction solide, mais d'une modestie qui ne laissait point apercevoir aux étrangers les qualités de son intelligence.

M. Cauchy était chargé d'enseigner au prince les mathématiques et les sciences naturelles. C'est un des hommes les plus originaux et les plus savants que j'aie connus. Il ressemblait parfaitement à l'astronome de la fable de La Fontaine qui se laisse choir dans un puits . Il savait bien mieux ce qui se passe au ciel que ce qui se fait sur la terre. La légitimité était un dogme pour lui, et sa fidélité à la branche aînée était un culte. Mais quelle simplicité, quelle candeur, quelle innocence ! Je le trouvai un jour, le regard ardent, le visage illuminé d'une clarté inaccoutumée ; sans prendre le temps de me saluer, tout plein de l'idée qui l'obsédait, il s'écria en nous voyant : « Je suis sur la trace d'un fait important et

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hicii sinf]fulier. Je crois avoir découvert, par des calculs astronomiquos et niatliôinaliques, non seulement l'époque, mais encore le momtMit précis de la création du monde. Si mes calculs sont vrais, le monde a dû être créé dans la pleine lune de l'écjuinoxe de printemps. » Et il se mit aussitôt en devoir de me prouver l'exactitude de ses calculs. Comme je n'y pouvais rien comprendre, je le priai de s'épargner cette peine, en lui disant que je connaissais depuis longtemps le fait qu'il croyait avoir découvert et que je l'avais appris d'un concile qui s'était tenu à J(husal(;m, à l'occasion des disputes sur la célébration de la Pà(pie. Il me serait impossible de peindre la joie de cet bomme, en voyant ses calculs conlirméspar l'autorité d'un concile, et les déductions de la sciétice dans un accord si admirable avec les enseignements de la théologie. Ma surprise était égale à sa joie. Je me rappelai ce mot do Bacon : « Peu de science éloigne de la foi; beaucoup de science y ramène. » Cette harmonie de la science et de la loi me plo4igeait dans Un ravissement inexprimable. Il pleurait de bonheur, j'étais attendri moi-même ; et je ne savais lequel admirer davantage, ou de la foi de ce bon évoque du troisième siècle à qui la lecture attentive du premier chapitre de la (ienèse avait révélé l'i-poque de la création, ou (fe la science de cet homme (ju(; j'avais sous les yeux, et qui par de savants calculs avait découvert la môme Vérité, Jusqu'où pourrait aller la science si elle saVait toujours s'éclairer (les lumières de la foi !

Lors de mon passage ])ar Prague, en 183.'î, je fus présent('' au cartlinal Lalil, (pii m'avait accueilli avec une grande bienveillance ^ Pendant le séjour quej'y

1. !,'.il)l)«'' I..Tlil, nt^ en I7(il, av.iil clé aumonifr du coinlo «l'Artois pondant Immigration (171»8-1S14); nonimé évrciiie in parlihus li'Aiiivfiôc c>n IKin, ôv(*«niP (11' C.hailrf's on IS17 ol pair do I lanco

fis en 1835, je le vis souvent; et j'ai gardé un profond souvenir de ses bontés pour moi. Si j'avais partagé les jugements de la foule sur cet homme, à qui les journaux et les brochures de l'opposition avaient donné en France une célébrité qu'il ne méritait assurément pas, mes rapports avec lui auraient bien modifié l'opinion que je m'en serais faite. Oh l'avait représenté comme un homme d'une extrême médiocrité, intrigant, tout-puissant sur l'esprit du roi dont il dirigeait la conscience et la politique; et on le regardait comme le principal auteur des ordonnances qui avaient provoqué la révolution de 1830. Or, le cardinal Latil n'avait ni le caractère, ni les qualités d'un intrigant. C'était un homme modeste dans ses habitudes et ses goûts, qui aimait à se renfermer dans l'exercice de ses devoirs auxquels il était sincèrement attaché. Il m'a bien des fois affirmé que non seulement il avait été complètement étranger aux ordonnances de juillet, mais qu'il ne les avait connues comme tous les autres que par lé Moniteur. Je n'avais aucune raison de douter de la vérité de ses paroles. Car elles étaient justifiées par la connaissance que j'avais de son caractère, dont les traits distinctifs étaient la prudence et une modération que je trouvais souvent excessives. Bien des fois, en effet, j'avais eu l'occasion de traiter avec liii certains sujets sur lesquels nous différions d'opinion, et j'aVais toujours été frappé de la modération avec laquelle il jugeait les personnes ou les choses qui lui étaient le plus opposées . La nature de son caractère le disposait bien plutôt à faire à ses adversaires des Concessions excessives qu'à réprimer les prétentions par la violence. Et ce n'est pas lui que devait consulter

en 1822, il fut, à l'avènement de Charles X, créé comte et appelé à l'archevêché de Heims. 11 sacra Charles X et reçut la pourpre en 1826. Il est mort en 18:^1»,

Charles X pour s'nfîermir dans la n'-solution qu'il avait prise de frapjier un grand coup. Il s'était attaché au roi par le hieu qu'il lui avait fait; car c'était lui qui avait eu le bonheur de faire goûter à ce prince le don de Dieu et de le délivrer du joug des passions sensuelles qui avaient captivé pendant si longtemps son cœur. Le roi, de son côté, n'avait jamais oublié le prix d'un tel bienfait et c'est pour l'en récompenser qu'il l'avait élevé au faite des honneurs. Le cardinal ne s'était point laissé éblouir par l'éclat de sa nouvelle position et il avait su conserver la modestie de ses goûts et la simplicité de ses habitudes. Il aurait été chi'ri et vénéré dans son diocèse, si les jtassions politiques ne s'étaient acharnées à sa personne avec une perfide opiniâtreté. Car ses diocésains ne l'ont jamais connu ([ue par ses bienfaits. Ses aumônes étaient abondantes, et la plus grande partie de ses revenus était consacrée au soulagement des pauvres. Gomme son divin Maître, il n'avait recueilli que l'ingratitude, et îivait ('té contraint de fuir pour écluqtper aux insultes et à la rage de ceux qu'il avait comblés de bienfaits, et il n'aurait pu, sans s'exposer aux outrages d'une multitude égarée, rentrer dans son diocèse qu'il avait édifié par ses vertus. On ne pouvait lui reprocher qu'une chose, et c'est la seule peut-ôtre dont ses ennemis lui aient su gré, tant il est vrai que toutes les erreurs et les faiblesses sont indulgentes les unes pour les autres : c'était, peu de temps après avoir été revêtu de la pourpre, d'avoir, par un excès de cond(^scend;inc(; pour le roi, signé la ]>rotestation faite à Paris par une trentaine d'i^-vécpies en faveur du premier article de la déclaration du clergé de Frnnce. Pauvre roi ! comnu; son aïeul Louis XI \', il récusait le pape comme jug(> dans les questions politiques qui touchaient indirectement la religion et l'Eglise. Et la puissance qu'il refusait au Souve-

rain Pontife, ses sujets la revendiquaient au nom de la souveraineté du peuple et se préparaient à en faire un terrible usage contre lui. Car Dieu ne veut pas qu'aucun homme soit sans juge sur la terre. Le pape Léon XII lui avait reproché en termes énergiques cette faiblesse, qui était en môme temps une ingratitude, dans un homme que le Saint-Siège venait d'attacher par des liens plus intimes à l'Eglise romaine.

Le cardinal vivait à Prague dans le plus complet isolement, étranger, au Hradschin comme aux Tuileries, aux intrigues, aux misères et aux illusions de ce monde. Il m'avait donné assez de liberté pour que je pusse lui parler franchement et sur les hommes et sur les choses, et je sortais d'auprès de lui toujours frappé et de la bonté de son cœur et de la solidité de son jugement. Ce n'était assurément pas un homme à haute intelligence et à longues vues ; mais c'était un esprit juste, droit et modéré. Le soin de son diocèse l'occupait toujours ; quoiqu'il en eût laissé l'administration à un grand vicaire qui possédait toute sa confiance, il ne s'y faisait rien d'important sans lui, et c'était lui qui terminait les difficultés graves. Comme un bon pasteur, il souffrait d'être éloigné de son troupeau, et il espérait que sa mort apaiserait les injustes ressentiments dont il était l'objet, et ouvrirait à ses cendres l'entrée de ce diocèse qui lui avait été fermé pendant sa vie. Quelquefois il ne pouvait retenir ses larmes quand il parlait de son troupeau et du désir qu'il avait de lui consacrer les derniers jours d'une vie si longue et si agitée.

Dans ce clergé, si nombreux et si peu occupé, de la ville de Prague, il ne se trouvait pas un prêtre qui eût la généreuse pensée de venir de temps en temps rendre hommage à ce prince de l'Eglise, à ce vieillard si fidèle au malheur, et de lui adoucir

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rantertume de rexil. L'archcv<^que liii-mrme qui n'avait que deux pas à faire pour se rendre au Ilradschiu, n'y venait que pour les visites que prescrivait l'étiquette, C'était à peine si les prêtres et les moines le saluaient quand ils le rencontraient au dehors. Les lâches ! ils avaient peur de se comproniettre aux yeux de la police et de leurs confrères, en témoignant quel<[ue sympathie à cette noble infortune. Car il n'y a rien de vil et de lâche comme un prêtre qui a perdu le sentiment de ses devoirs et qui s'est fait Tesclave des hommes. Qu'était, d'ailleurs, un prince de l'Eglise pour ces prêtres hérétiques et libertins qui regardaient le Pape comme un prince étranger et qui ne croyaient qu'à l'infaillibilité du glaive ? Cet isolement était pour le cardinal l'objet d'une profonde douleur. 11 en parlait souvent ; « Quoi, disait-il, ai-je donc démérité de l'Église ? Ne suis-je

fas archevè([ue, cardinal, le serviteur, le compagnon, ami d'un prince malheureux ?N'ai-je pas, d'ailleurs, la dignité de la vieillesse et du malheur ? » Avant de quitter Prague, j'allai lui faire mes adieux. 11 avait assisté le matin à un Te Deum, qu'on avait chanté pour je ne sais quelle fête nationale. Cette cérémonie lui avait rappelé celle du sacre de Charles X, à laquelle il avait présidé comme ai'cheyêque de Reims. Ce souvenir avait laissé dans son âme une mélancolie profonde qui se trahit plusieurs fois par des larmes. D'ailleurs ce bon vieillard me voyait partir avec regret, car il s'était attaché à moi et me voyait avec plaisir. Peut-être aussi était-il averti par un pressentiment assez fréciuent chez les vieillards (|u'jl ne me verrait plus sur cette terre. Aussi, lors(jue je me mis à genoux pour recevoir sa bénédiction, les larmes inondèrent son visage et sa voiîf était étouffée par la douleur. Attendri, je pris ses mains et les baisai avec eiïusion. Il ouvrit ses bras, me pressa

sur son cœur et médit : « Adieu, mon cher enfant. » Depuis ce temps, un nouvel exil le porta dans d'autres contrées, sur les frontières de l'Italie^ ; c'est là qu'il reçut le dernier soupir de son royal ami, et que lui furent adressées, comme récompense de sa fidélité, ces belles et touchantes paroles, les plus belles peut-être qui soient sorties des lèvres de ce prince si gracieux : « Adieu, mon ami, je vous remercie. Je vous dois le repos de ma vie et le calme de ma mort. » Le cardinal Latil ne tarda pas à suivre le roi; mais, plus heureux ([uelui, il ne mourut point sur une terre étrangère et ses restes reposent sous les voûtes de sa cathédrale.

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