‹ Souvenirs de jeunesse, 1828-1835Chapitre 3 sur 41 · Cilé par Rio, Épilogue à l'arl chrélien, chap. VIII · texte numérisé non relu

Cilé par Rio, Épilogue à l'arl chrélien, chap. VIII

12 SOUVENIKS DE JEUNESSE

Éloi Jourdain partit le i3 mars i83i. Après avoir traversé Strasbourg, Slultgard, Uhn et Augsbourg, il arriva à Munich, où il fut mis en relations avec les représentants les plus autorisés du catholicisme bavarois : Joseph Gœrres, l'ancien pamphlétaire de Y Allemafjne ei la Révolution, le j)ubliciste ardent qui avait lancé sur Napoléon le Mercure du Rhin et réveillé le palriotisme de la nation allemande ; les frères Boisserée, qui avaient consacré leur fortune à recueillir les chefs-d'œuvre de la peinture des quatorzième, quinzième et seizième siècles et avaient contribué à l'achèvement du dôme de Cologne ; le théologien Do'llinger qui, à moins de trente ans, avait déjà la réputation d'un incomparable savant.

Éloi Jourdain, comme Rio et Montalembert, s'initia auprès de Baader et de Schclling aux nouveaux systèmes de philosophie, par lesquels ces deux penseurs se flattaient de mettre un terme à l'anarchie des intelligences et de découvrir le secret d'une alliance définitive entre la foi et la science: l'un, spéculatif audacieux, métaphysicien perdu dans les nuages de la théosophie ; l'autre, créateur d'un ))anthéisme clair et savamment ordonné, cpii, pendant un demi-siècle, devait exercer une véritable hégémonie sur la pensée européenne.

Il connut les arlisles dont Louis l'"'' de Bavière s'était entouré : à Munich, « l'Athènes de l'Allemagne », l'architecture religieuse et civile, la sculpture et la peinture étaient représentées par plus de cirifj ccnls artistes, dont les maîtres, Iiborhard et Scliwanthaler, pour les sculjtteurs, Pierre (-ornélius, llcrmann, Seiltz et Kaulbach pour les pein-

très, enrichissaient de chefs-d'œuvre les musées et les galeries.

Le clergé bavarois parut à Jourdain très inférieur aux prêtres de France, par l'absence de gravité dans les habitudes et de dignité dans les manières'. En Bavière, l'étude de la théologie était fondée sur la philosophie, et la méthode du raisonnement se joignait à celle d'autorité dans la formation des âmes cléricales.

Les séminaires, peu nombreuxd'ailleurs, n'étaient pour les jeunes clercs que de simples pensions ; aucun enseignement ne s'y distribuait, et toutes les leçons se donnaient à l'Université.

Cependant Eloi Jourdain connut en Bavière des prêtres distingués, et ses Souvenirs nous peignent quelques-uns des futurs chefs de la résistance catholique contre l'oppression du pouvoir civil.

De Munich, Eloi Jourdain se dirigea vers Berlin (mars iSSa). En route, il s'arrêta plusieurs fois, notamment à Weimar, où il rendit visite à Gœthe, qui allait mourir bientôt après ; à léna, oi^i il trouva très vivant encore l'enthousiasme de la jeunesse allemande pour Napoléon, le messager de la liberté à travers l'Europe monarchique; enfin à Dresde, où il vit le grand poète Tieck, qui avait remis en honneur les grandes traditions littéraires de l'Allemagne.

\ Berlin, où il arriva vers le milieu du carême, il se lia particulièrement avec deux catholiques

1. « Gœrres, nous dit M. Goyau, le trouvait mou, sans dignité, dans les fonctions, sans zèle, peu instruit, médiocre en un mot, principalement dans les villes. » [L'Allemagne religieuse, t. II, . 67.)

H SOUVKMHS 1)K JEUNESSE

récemment convertis : un professeur do droit criminel, Jarke, héritier de l'école traditionaliste fondée par Charles de II aller, et le docteur Philipps, jurisconsulte et historien.

Il trouva l'accueil le plus empressé auprès des descendants des réfugiés français, et surtout auprès d'Ancillon, ministre des Affaires étrangères. Il connut encore l'historien Ranke, le poète dramatique Haupach, l'humoriste Chamisso, et le fameux Gens, représentant des traditions hégéliennes.

Jarke ayant été mandé à Vienne par Mcllcniich, qui voulait préparer l'opinion à la signature d'un concordat, il parla de Jourdain au prince, et celuici manifesta le désir de voir le jeune Français et de l'attacher 5 son projet.

Jourdain vint donc t\ Menne ; Metternich, ù qui il plul, lui conseilla de se rendre à Home pour y embrasser l'état ecclésiastique et y suivre la carrière de la diplomatie, dont il lui ouvrirait les portes. Mais Jourdain se déroba aux avances de Metternich, dont il ne voulait pas acheter la protection à ce prix. Pendant les deux années de son séjour h Vienne, la haute société eut })our lui les égards dont il avait déjà été entouré à Munich et à Merlin. La princesse d'Anhalt-Kothen, catholique fervente, le produisit dans son monde, et le mit en relations avec son confesseur, le P. Beckx, futur général de la compagnie de Jésus.

A V^ieinie il se lia avec un jeune gentilhomme polonais, le comte Ourowski, ([ui l'emmena dans son Jiays, après lui avoir fait traverser la Slyrie, la Carintliie, le Tyrol et la Bohème.

INTliODUCTION

Les Souvenirs d Éloi Jourdain que nous arrêtons à la visite qu'il fit, à la fin de i835, à Charles X et à la famille royale, contiennent encore bien des détails intéressants, dont nous allons donner un rapide aperçu.

En Bohème, il trouva une aristocratie voltairienne ; un clergé ignorant, sectaire, relâché dans ses mœurs ; une bourgeoisie envieuse, sans foi, sans amour ; un peuple avide et corrompu : « Cependant, dit-il, il y a dans cette nation des éléments de grandeur et de force, qui pourraient se développer dans des conditions plus favorables. » Il a remarqué, en effet, combien cette population est industrieuse, apte à s'approprier les perfectionnements matériels ; combien la race est forte et belle, et quelle énergie indomptable y anime les cœurs.

Aux fêtes de saint Jean Népomucène, dont le corps repose dans la cathédrale de Prague, il entendit chanter de vieux airs nationaux, admirables de simplicité et de poésie.

Pendant les sept mois de son séjour à Prague, il visita, chaque soir, le général Skrzynecki, l'ancien commandant de l'armée polonaise, qui avait donné à la révolte de ses compatriotes un caractère poétique et religieux : « Qui de nous, s'écrie Jourdain, ne se rappelle ces bulletins et ces ordres du jour, qui ressemblaient à des hymnes et à des prières, où la foi la plus vive et la plus ingénue se mêlait aux sentiments les plus nobles et les plus

élevés, et qui nous arrivaient comme un écho lointain, mais non affaibli, do làge des Croisades '. »

Un mois après son départ de Prague, Eloi Jourdain était en Galicie, au château de Bilka, propriété d'Ourowski : « Là, dit-il, commença pour moi une vie de confort, de bien-être, de grandeur, qu'on ne trouve nulle part en France, même dans les chAteaux des plus grands seigneurs. »

Rien de plus curieux et de plus pittoresque que le récit fait par Jourdain de son séjour à Bilka. Il a vu les paysans insouciants et légers, abrutis par l'eau-dc-vie au fond des auberges que les seigneurs louaient à des juifs, qui se consolaient du mépris et des injures par l'argent qu'ils gagnaient. Il a vu les seigneurs, privés de débouchés à Tel ranger, obligés, pour tirer parti de leurs immenses terres et de leurs récoltes abondantes, à construire dans le voisinage de leurs châteaux, des usines de toutes sortes : distilleries, où se convertissait en eau-devie le blé, qui, sans cela, aurait pourri entassé dans les champs ; brasseries, où se transformait en bière le houblon récolté sur des terrains incapables de fournir une autre culture; fours à cuire les briques — Bilka en fabriquait plus de deux millions par an ; poteries, selleries, ca rosseries, menuiseries, etc.

Le châtelain de Bilka avait des bergeries immenses contenant plus de r).ooo brebis, placées sous l'inspection et le gouvernement d'un berger

1. Cliarlrs S.iiiilc-Foi a puldit- sur Skiv.yiiecki un article dans la licvuc de l'Anjou, 2" vol. di; la :?« sôrif. — L'nc rorn'S|t(iii(laiirc (^«•lianuro ftilro Skrzynecki et Mi)nlaleiiil)crl a <H«'' |)ul)li<'C dans la Quinzaine, U»07, 1. \LVII, pp. :J80-:J/j7 et 'MUCM.

INXnODUCTION 17

en chef, assisté par un bataillon d'enfants et de chiens.

■ Les Polonais naissent à cheval, dit-on. Jourdain a pu vérifier la vérité de cette assertion : « J'ai vu souvent, dit-il, dans une noce, le marié monter à poil sur un cheval, faire monter sa femme derrière lui, et lancer au galop la pauvre bcte, sans avoir d'autre éperon que ses pieds, dont il lui battait les flancs, sans avoir d'autres rênes que ses mains qu'il agitait en l'air, ou dont il lui frappait le cou, en poussant des cris aigus. C'était à donner le vertige. »

Eloi Jourdain voyagea dans le pays, en se conformant à des usages bizarres. Ainsi, rendant visite à un oncle d'Ourowski, vieillard très attaché aux traditions, il dut porter avec lui son lit parmi ses bagages; car, de temps immémorial, chez les Polonais, l'hôte n'offrait que le bois du lit et de la paille ; matelas, draps et couvertures faisaient partie de la caravane que les voyageurs traînaient après eux.

Que d'observations curieuses Jourdain a faites sur les demandes en mariage, sur les cérémonies religieuses, sur les enterrements, accompagnés de cris plaintifs et de phrases rimécs dans lesquelles un proche parent du mort célébrait ses qualités.

Pendant deux mois, le château de Bilka offrit l'hospitalité à la princesse de Wurtemberg, fille de la célèbre princesse Czartoryska, qui, à 90 ans^ avait dû fuir sa magnifique résidence de Pulawi, dont les bosquets avaient été chantés par Delille, et où son petit-fils, le prince de Wurtemberg, était venu l'assiéger. La princesse de Wurtemberg avait

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