CHAPITRE XIII
LES ORDRES RELIGIEUX EN AUTRICHE SUBORDINATION DE LÉGLISE AU POUVOIR CIVIL
Ceux qui ne Font pas vu ne sauraient se faire une idée du triste état où en était réduite l'Eglise en Autriche, avant le concordat qui est venu donner à ce pays les seuls éléments véritables de salut et de régénération, malgré les attaques qu'il a attirées à son gouvernement. Que celui-ci sache attendre patiemment et voir dans les embarras présents le résultat de ses fautes passées ! Le mal était trop grand et remontait trop loin pour pouvoir être réparé en un jour.
Les Rédemptoristes étaient à peu près le seul ordre fervent de tous ceux répandus dans l'Empire d'Autriche. Ils avaient un couvent à Vienne, et desservaient la charmante petite église de Marie Stiegen. C'était la seule où il y eût une véritable activité religieuse, où l'on sentît comme un parfum de piété et comme une suave émanation de l'esprit chrétien. Ce lieu était certainement le plus saint de toute la ville, celui où il se passait les phis merveilleuses choses entre Dieu et les âmes. Nulle part il ne se
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faisait \)\u.s de prières, mille part Dieu ne versait ses grâces en aussi grande abondance, et n'accordait autant de j»ardoiis. Nulle pari aussi les dispensateurs de ses dons n'étaient aussi péuétrt'S de l'esprit de leur état. Envoyant ces hommes recueillis, mortiliés, toujours ])rèts à recevoir les j)écheurs qui rt'claniaient leur ministère, on se sentait saisi d'un respect involontaire. A leur attitude modeste, à leur démarche grave, on reconnaissait des hommes de Dieu, capables de comprendre toutes les misères et toutes les faiblesses du cœur humain, et ayant sans cesse à l'esprit ces paroles du psnlmiste que leur saint fondateur leur a données pour devise : En lui Ut rédemption est abondante. Ces bons religieux si pauvres, et manquant souvent du nécessaire pour eux-mêmes, (';taient d'une admirable libéralité' quand il était question de Dieu et de son service ; et ils n'épargnaient rien pour donner à son culte la magnificence et la splendeur qui, en frappant les yeux, touchent bien souvent le co'ur, et lui font mieux sentir la présence de celui à qui tout appartient, parce qu'il a tout créé, et qui habite dans une gloire inaccessible. Les ornements de l'église des Uédemptoristes étaient d'une richesse et d'une magnificence (|ui contrastaient singulièrement avec la j)auvreté des moines qui les portaient. Aucune ('glise, pas même; la cathédrale, pas môme celle des Bénédictins écossais, n'en avait d'aussi beaux. Les offices se faisai(!nt dans cette ('glise avtic une j)ompe et une solenniti'i rem.'ir<piabl(!S. Les exercices de |»i(''t('' y étaient nmltiplié's avec uiu^ profusion qui rajipelait rabondanc(î des miséricordes du Seio-neur. La bénédiclion du saint sacrement y était donnét; trois fois par jour, le matin, à midi et le soir à la chute du jour, et à cha([ue lois l'assistance (Hait nombn'Mse et recueillie. Tous chantaient en cha'ur, accompa-
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gnés de l'orgue, cet admirable chant du Heilig-, qui semble avoii'été dicté par les anges à une âme ravie dans l'extase delà prière. Quand on a entendu une fois ce chant, et qu'on a eu le bonheur d'y trouver comme un accompagnement ou un écho de ses propres sentiments et de ses propres pensées, on ne peut plus l'oublier jamais.
Il est Curieux d'observer jusqu'à quel point l'organisation physique et le caractère moral des popu'^ lations se manifeste dans cet admirable chant. En Pologne, la mélodie, quoique la même qu'à Vienne quant au fond, a un accent de tristesse et de mélancolie profonde. On croit entendre chanter les infortunes de ce malheureux pays et recommander son sort à la miséricorde divine ; les notes sont moins nombreuses, la mesure plus lente, les demi-tons plus fréquents. A Vienne, le mouvement commence à devenir plus rapide, l'expression plus animée, les notes plus multipliées, et quand vous arrivez dans les montagnes, surtout en Tyrol, le caractère de cette mélodie est profondément modifié et par les sons gutturaux et par la vivacité de la mesure.
Les Rédemptoristes avaient surtout pour adversaires les petits employés, et les petits bourgeois dont ils contrariaient souvent le libertinage, en leur arrachant dans le tribunal de la pénitence les victimes qu'ils avaient faites. Si l'on allait toujours au fond des préjugés et des haines que suscitent les ordres religieux, on en trouverait souvent le motif secret, mais réel, dans quelques passions contrariées ; ce sont là les choses qu'un cœur corrompu ne pardonne jamais.
Il aurait fallu, pour opposer une digue salutaire à ce torrent de la corruption qui menaçait de tout envahir, un clergé plein de zèle et de foi, des évêques courageux et vigilants, dés ordres religieux fervents
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et dévoués. Or, dans toute la ville de Vienne, les Rédemptoristes seuls possédaient ces qualités, que rendaient souvent inutiles les tracasseries et la haine dont ils étaient l'objet '.
Les Bénédictins écossais «Haient les plus riches de tous les religieux de Vienne. Outre une maison immense qu'ils poss(''daicnt dans la ville, et qui leur rapportait, disait-on, plus de cent mille francs de rentes, ils ('taient encore propriétaires d'une partie considérable d'un faubourg. Et leurs armes, planti'cs au haut d'une potence, marquaient les limites de leur territoire et de leurs droits. L'abbc était un homme jeune encore, et de mœurs recommandahles. On n'avait rien de grave à reprocher aux religieux du monastère, si ce n'est une absence complète de discipline, une tiédeur et une négligence qui auraient été d(''plorables, môme dans de simples prêtres, ilais les hommes ne jugent que par comparaison, et comparée à plusieurs autres maisons religieuses, celle des Ecossais pouvait être considérée comme édifiante.
Il en était à peu près de même des deux couvents bénédictins de Kloster-Xeuburg et de Heiligen- Kreutz, situes tous les deux à quelques lieues seuhv ment de Vienne, et possédant tous les deux d'immenses revenus. Le premier conservait comme un précieux d('q)ôt le chapeau de saint L(''opoId, duc d'Autriche, fondateur et bienfaiteur du monastère. L'abbé apportait co cha])eau à Vienne, pour le mettre sur la tête de l'empereur, au jour de son couronnement. Le second de ces couvents ])ossédait une relique bien plus précieuse encore : c'était un notable morceau de la croi.x de J(''sus-Christ, auquel
1. 1,0 siip/'iMoiir ili" In innisdii ôlail nii l"r.iiir;iis, lo P. Passerat, ancien lambour-inajor dans les années de Napoléon.
il doit son nom, sa réputation et ses richesses. Mais, par une négligence impardonnable, cette relique, qui était gardée avec soin dans le trésor de l'église, lorsqu'elle était enchâssée dans une magnifique croix d'or, avait été reléguée dans une embrasure de fenêtre de la sacristie depuis que l'or avait été remplacé par un métal moins précieux. Ainsi ce que ces moines honoraient davantage, ce n'était pas la croix sur laquelle Jésus-Christ nous a rachetés, mais la matière qui lui servait d'ornement^.
La rapacité de Joseph II, et la pénurie du gouvernement autrichien à l'époque des guerres contre Napoléon, avaient considérablement diminué le trésor de ce couvent autrefois d'une richesse énorme. L'empereur François, pour remplacer les objets qu'il avait pris, avait donné aux religieux, comme témoignage de sa libéralité, une médaille d'or, représentant sa figure, et qui était étalée au milieu des reliques, comme si elle eût été l'objet le plus précieux du trésor.
Séparée de l'église, mais tout près d'elle, était une tour carrée, renfermant, au lieu de cloches, un orgue colossal, sur lequel on jouait aux grandes fêtes de l'année l'hymne du jour, et dont les mugissements se faisaient entendre à plus d'une lieue à la ronde. De près, ces sons étaient insupportables ; de loin, ils produisaient un effet dont il est impossible de se faire une idée, quand on ne les a pas entendus. Cet instrument si original, et par son volume, et par ses formes, et par sa position, exigeait les plus grands
1. Sainte-Foi était accompagné de Cazalès, quand il visita ce couvent; ils demandèrent à vénérer cette relique : « Un moine, dit Sainle-Foi, nous lit signe de la main de regarder à nos pieds; et elle était là par terre, comme un sujet de vil prix. A la vue d'une telle incurie et d'un tel mépris, Cazalès ne put retenir ses larmes, et il se permit de faire au moine quelques observations sévères, mais bien méritées. »
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soins et une attention continuelle. Car exposé à tous les changements de température, il ne pouvait ôtre conservé (jue par dos réparations fréquentes et des précautions inlinies. C'était trop pour ces moines négligents et paresseux ; aussi avaient-ils laissé se détériorer ce magnitique instrument qui n'avait plus que (pu.'Njues notes, et qui, privé dti la plus grande partie de son clavier, ne pouvait plus jeter dans les airs, comme une mélodie céleste, les belles hymnes des grandes fêtes de l'année. Les sons qu'on en tirait semblaient être les soupirs et les gémissements d'un géant, qui se plaint au ciel de l'abandon où on l'a laissé. La bibliothè([ue était considérable et bien choisie. Mais les hommes qui avaient si peu de respect pour la croix de leur Maître, pour ce livre divin où Jésus-Christ a écrit avec son sang la leçon qu'il a voulu nous donner, de tels hommes devaient négliger bien davantage les ouvrages que ce divin livre a inspirés. Il était facile de voir que l^ bibliothèque n'était pas le lieu le plus fn'^quenté do la maison. Le religieux, qui nous y accompagnait, n'en connaissait pas même les richesses.
J'allai une fois à ce couvent, jtour voir passer les pèlerins qui se nuidaiontà Maria-Zcdl, qui est un sanctuaire dédié à la sainte Vierge dans les montagnes du Tyrol, et célèbre jtar la dévotion dont elle est l'objet et {)ar le grand nombre de pèlerins qui s'y rendent de toutes les contrées de la monarchie autrichienne. Comme le gouvernement autrichien était très ombrageux, et qu'il redoutait toute réunion un peu nombreuse, quel qu'en fut l'objet, il iixait lui-même le jour où les pèlerins devaient partir de N'ionno pour se rendre à Maria-Zoll ; et comme il ne pormotlait (jue deux voyages par an, le nombre des pèlerins était très con.sidérablo, à chaipie fois, et s'élevait souvent jusqu'à cin(j ou six mille personnes, qui se rendaient
à pied en chantant des cantiques ou en récitant le chapelet. Le voyage durait trois jours pour aller, et autant pour revenir, de sorte qu'il prenait la semaine tout entière. Les pèlerins faisaient une pause à l'église de Heiligen-Kreutz, pour y recevoir la bénédiction du saint sacrement et pour y adorer la vraie croix. C'était un spectacle vraiment édifiant de voir arriver ces hommes, ces femmes, ces vieillards, ces enfants, ces boiteux, ces aveugles, ces malades de toute sorte qui allaient recommander à la sainte Vierge leurs infirmités et leurs misères.
Le couvent de Kloster-Neuburg est situé sur les bords du Danube. C'est un lieu de promenade pour les Viennois qui viennent y manger du poisson. Le monastère est très riche aussi, peu fervent et peu régulier. Cependant, comme il ne s'y passe rien de grave, et que les fidèles sont en général peu exigeants à l'égard du clergé, si les religieux ne peuvent se glorifier ni de l'admiration, ni de la vénération de ceux-ci, ils peuvent se glorifier du moins de leur silence. On les laisse tranquilles, on ne ditd'eux ni bien ni mal, et c'est là tout ce qu'ils peuvent demander. Le mépris à leur égard serait injuste et l'admiration serait de la flatterie.
Les Frères des Ecoles pies sont nombreux en Autriche, et dirigent la plus grande partie des maisons d'éducation. Ils sont en général très profondément entachés de joséphisme et peu exemplaires. L'éducation est très négligée dans leurs établissements, et l'instruction y est médiocre. Au reste, ici comme partout ailleurs, on peut juger de l'arbre par les fruits, et pour bien connaître les principes qui les dirigent et la manière dont ils les a})pliquent, il suffit de considérer l'état général des esprits en Autriche, sous le rapport religieux, politique, intellectuel et moral.
Les Capucins sont assez nombreux dans les États
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autrichiens. Ils ont ù Vienn(3un couvent et une é<,4ise dont les cryptes renferment les corps des membres de la faniill(,' imjtcrialo crAutriche. C est le Saint- Denis de la laniille de Habsbourg. Mais il y a une bien grande différence entre l'église dont les caveaux contiennent les cendres de nos rois et celle des Capucins de Vienne. Celle-ci est pauvre, sim])le, petite, étroite et obscure. On n'y voit ni or, ni argent, ni cuivre même, ni velours, ni soie. Les autels, lescbandeliers, les croix, tout est de bois. Les toinbeaux des empereurs et des archiducs sont tout simplement des cercueils de ])lomb placés les uns à côté des autres et qu'on ])eut regarder ]»ar une grille en se jdaçant dans un corridor qui longe l'église. J'aime cette pauvreté et je la trouve en harmonie avec la nature de la religion qui est d'agir plutôt par l'unité que par les dissonances et les contrastes. Le luxe des tombeaux me semble une j)rotestation et une insubordination contre la mort. Si les Capucins n'ont conservé ni la ferveur ni le zèle des premiers disciples de saint François, ils en ont gardé du moins l'esprit de pauvreté et de sim])licité. C'est une remarque (jue j'ai j)U l'aire^ non scidement à Vienne, mais encoi'e dans beaucoup d'autres villes.
Les religieux dont je viens de ])arler sont généralement désignés en Allemagne sous la d(''nomination de moines bruns, j)ar opposition aux moines blancs, c'est-à-dire aux Dominicains, aux J3ernardins et aux Prémontrés. Cette distinction d(^ couleur est remarquable en Autriche, j>arce (piCUe correspond à une différence considérable dans l'esprit et le caractère des diverses institutions religieuses. L(!S moines noii'S, qu(>i(|ue pm lerveiits, cornincjc le disais tout à l'heure, sont exempts néanmoins de ces vices grossiers ([ui attirent le ni<''|)ris et la haine des poj)ulations. Il n en est pas de même des moines blancs, cl particu-
lièrement des Bernardins et des Dominicains. Ceuxci ont un couvent et une église à Vienne. Ils sont peu nombreux, et n'ont presque rien conservé de leur institution primitive, pas même Fiiabit, qu'ils ne portent qu'à l'église, et qu'ils quittent lorsqu'ils veulent sortir. Je voyais souvent se promener dans les rues de Vienne un jeune homme, mis comme un fashionnablé, avec une redingote qui lui serrait la taille et jouant avec un jonc léger qu'il portait à la main. Lorsqu'il marchait, les basques de sa redingote laissaient voir en s'ouvrant, quelque chose de blanc, que j'aurais pris pour une chemise, si rétofîe n'avait été en laine. J'étais curieux do savoir ce que pouvait être ce costume, qui me paraissait si singulier. J'appris enfin que le personnage qui m'avait tant intrigué, était un Dominicain, et que le vêtement qui m'avait paru une chemise de laine était une soutane blanche, tombant seulement jusqu'aux genoux, afin de pouvoir être cachée par la redingote. Car la règle obligeant les Dominicains à porter toujours le vêtement blanc, les religieux avaient trouvé le moyen de la concilier avec leur vanité, en raccourcissant la soutane, de manière à ce qu'elle ne fût plus aperçue, et qu on pût les prendre pour des hommes du monde. Pour que des religieux en viennent à ces supercheries, ilfaut qu'ils aient la conscience que leur conduite et leurs actes sont bien peu dignes de leur vocation.
J'eus occasion de connaître aux eaux de Garlsbad l'abbé des Prémontrés de Prague. C'était un couvent fort riche et fort nombreux, ayant à desservir beaucoup de prieurés et de cures, et fournissant plusieurs professeurs à la Faculté de Prague. L'abbé paraissait un homme excellent, pieux, mais de cette piété qui, si elle suffit à l'individu, est inutile pour le salut des autres, parce qu'elle n'est accompagnée ni de la lumière qui montre une direction à suivre, ni
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de l'énergio l't du /.t'Ie qui donne rimpulsion. Pendant mim séjour à Prag-ue, j'allai le voir plusieurs fois et causer avec lui. Il m'avait même chargé d'une négociation qu'il avait fort à co'ur. On sait que l'abbé général des Prcmonlrés résidait en France, La Révolution ayant détruit le monastère des Prémontres, comme tous les autres, l'abbé s'était retiré dans le diocèse de Paris, où il venait de mourir grand vicaire de Mgr de Quélen, après avoir légué par son testament ees insignes d'abbé général au couvent de Prague, où repose le corps de saint Norbert. Son cœur devait aussi reposer à côté des reliques du saint, afin que le premier et le dernier anneau de cette chaîne qui traversait les siècles fussent joints (Misemble et formassent comm(^ un cych; complet. En apprenant le legs du dernier général de l'ordre, l'abbé de Prague et tous les religicnix de son monastère s'attendaient à recevoir des objets d'un très grand prix, des anneaux, des croix montées en pierres précieuses et des crosses artis" tement travaillées. Quelle fut leur surprise de ne trouver dans la boîte qu'on leur envoyait qu'une croix comme celle que portent nos évoques sur leur poitrine, en cuivre doré, un aimeau avec une améthyste, et une crosse extrêmement sim])le! Ils crurent qu'on les avait trompés, qu'on avait gardé les véritables insignes, et qu'on les avait remplacés par d'autresmoins précieux. L'abbé me contia ses doutes et me pria de les éclaircir. Pour me ])rouver jusqu'à quel point ils étaient fondés, il me lit aj)porter se» crosses, ses croix et ses anneaux. Ce n'élaient que diamants, rubis, émeraudes, perles, (\tc. Tel anneau était estimé six mille francs, telb^ croix dix mille. L'ablx' faisait ce raisonnenient : « Si moi, qui ne suis qu'un simple abbe, j'ai des insignes si jirecieux, comment puis-je croire que l'abbé général de notre grdre
en ait eu de si simples ? » J'eus beaucoup de peine à le convaincre que la boîte qui renfermait ces objets ayant été scellée du sceau de Mgr de Quélen, on ne pouvait soupçonner aucune supercherie, et que le caractère de ce vénérable prélat offrait sous ce rapport toutes les garanties qiie Ton pouvait désirer.
Cet abbé, dont le prédécesseur était mort de chagrin de ne pouvoir réprimer les abus de son monastère \ était ].eune encore. Car les couvents ont intérêt à choisir des hommes jeunes pour abbés, parce que cha([ue nouvelle ('dertion leur coûte une somme considérable, qu'ils doivent donner comme présent à l'empereur, afin d'obtenir la confirmation du choix qu'ils ont fait. La cupidité du gouvernement trouve, toutelois, le moyen de déjouer leurs calculs, en élevant à l'épiscopat les abbés des couvents les plus riches et en rendant nécessaires parla de nouvelles élections. Le droit de régale existe en Autriche dans toute sa rigueur et avec ses conséquences les plus funestes. Les grands sièges dont les revenus sont les plus considérables, tels que ceux de Gran, d'Olmiitz, etc., restent ordinairement vacants pendant plusieurs années après la mort du titulaire, et pendant ce temps les revenus de l'évêché vont grossir le fisc.
Mais de tous les ordres religieux, les Bernardins étaient ceux qui donnaient à l'Eglise les plus grands sujets d'aftliction. Faut-il s'en étonner ? Ce qui fait la force des ordres religieux, ce qui maintient la règle dans son inflexible droiture, ce qui entretient dans tous les membres l'esprit de leur vocation^ c'est leur union avec l'autorité spirituelle à laquelle ils
1. Ces abus étaient tels que larrhevèque de Prague s'étant présentt- pour l'aire la visite du monastère, plusieurs moines se promenaient dans le jardin avec des femmes du dehors.
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sont jtarticiilièrement soumis. Or, le g-otivernoment autriohioii, par une (Irfiaiice injuste et une lé«;islatioii machiavélique, ilélendait sous les peines les plus sévères toute communication entre les religieux et leur g(''n(''ral résidant à Rome. .Nulle part Tl^^glise n'était plus captive, ni serrée de plus de lien.s qu'en Autriche ; et les choses en étaient venues à un tel point, que le mal était à peu ])rès incurable, et que les hommes les plus pieux l't les plus dt'-voués à ri']glise se surprenaient parfois à désirer qu'une révolution vînt briser ses chaînes, dût-elle -.''branler la société jusque dans ses fondements. Les évéques n'étaient à proprement parler que des préfets ecclésiastiques soumis aveuglément comme tous les autres employt'S aux volontés du gouvci'uement ; et le droit de confirmer les cvêques, reconnu au Saint- Siège par le concordat, était devenu complètement illusoire par les obstacles sans nombre qui en empêchaient l'usage. En effet, qu'est-ce qu'un droit qu'on ne peut exercer, sans produire des résultats plus funestes encore que ceux qu'il a pour but de prévenir .*
Une seule chose avait laissé jusque-là une certaine indépendance aux évoques vis-à-vis de la puissance temporelle. L'épiscopat s'était, en grande partie, i-ecruté dans la haute aristocratie ; de sorte que les prélats, surtout ceux des grands sièges, appartenant à la même classe et aux mômes familles que les hauts fonctionnaires de l'Etat, pouvaient marcher de pair avec eux, et soutenir avec une certaine vigueur les droits de l'r.glise contre leurs empiétements. Aussi, de])uis ravènement de l'empereur François, avait-on j)ris pour règle de choisir les évéques j)armi les hommes appartenant à la petite bourgeoisie, dans l'espoir bien fondé qu'on trouverait en eux des instruments dociles qui n'auraient ni la force, ni l'auto-
lité nécessaires pour faire valoir leurs réclamations *. En effet, tous ces prélats, élevés tout à coup au faîte des honneurs, ayant à leur disposition d'immenses revenus, étaient ou éblouis par une position si nouvelle pour eux, ou subjugués par la reconnaissance qu'ils croyaient devoirà ceux qu'ils regardaient comme les artisans de leur fortune.
Pendant mon séjour à Vienne, on ne citait pour la fermeté apostolique, et faisant exception sous ce rapport, que le prince-évêque de Gratz, Seugerlay, qui était, je crois, le fils d'un laboureur. Je le vis plusieurs fois : c'était un homme pieux, bon, simple, et le premier évêque en Autriche qui ait fait venir des Jésuites dans son diocèse. Mais, quoi qu'il eut ou qu'il crût avoir pour lui l'empereur dans cette affaire, il fut obligé de lutter pendant trois ans contre le mauvais vouloir des Etats de Styrie et des diverses administrations dont le concours lui était nécessaire. Puis, quand il s'adressait à l'empereur en personne, celui-ci lui disait : « Moucher évéque, que voulez-vous que j e fasse ? Voulez-vous une lettre pour le gouverneur, ou pour tel ou tel employé? Je vous la donnerai. » Mais ni les lettres, ni les démarches et l'activité de l'évêque ne pouvaient hâter l'expédition de cette affaire. 11 ne faut pas s'en étonner : il s'agissait de remplacerdes Dominicains, qui étaientdevenusle scandale du pays, par des Jésuites, dont on connaissait le zèle, la vigueur et l'indépendance. Or l'indépendance était ce qu'on craignait le plus en Autriche, à cette époque. Toute carrière était fermée à ceux en qui on pouvait soupçonner cette qualité. On les regardait comme des hommes dangereux, capables de jeter le trouble et le désordre dans les esprits. Et, comme il
1. Le prince-archevèque de Vienne, Mgr Milde, avait un frère relieur près du palais archiépiscopal.
est (liffii'ile d'apercevoir le mal sans ressentir plus ou moins le besoin d'y apporter remède, on cherchait de préférence des hommes qui non seulement fussent complaisants et faibles contre les abus, mais qui fussent (Micore assez aveugh^s pour ne pas les apercevoir.
Toute l'éducation semblait une conspiration contre la vérité. Cacher le mal, le dissimuler, obscurcir l'esprit par mille pn-jugés, fausser la conscience par mille erreurs, énerver la volonté par le bien-être et la jouissance, tel était le but qu'on semblait s'ôtre proposé et qu'on n'atteignait malheureusement que trop bien. Une piété vigoureuse, intelligente, une vertu sévère, une conduite grave et digne, un caractère noble et fier, loin de recommander à la bienveillance du gouvi'rnement ceux qui possédaient ces belles qualités, étaient au contraire des titres d'exclusion pour eux, et les condamnaient inévitablement à végéter dans les bas-londs de la hiérarchie administrative. Jamais peut-être aucune administration ne fut plus homogène dans ses éléments, plus unie dans la manière d'envisager les choses que celle de l'Autriche. En voyant un employé, on pouvait connaître tous les autres. Tous, en efFet, de[)uis le dernier fonctionnaire de la police jusqu'au ministre, avaient les mêmes pensées, les mêmes vues, les mêmes désirs, le même but, les mêmes formes et le même air. Tous perdus dans les détails les plus minutieux, et comme enfoncés dans une ornière profonde, négligeaient les grandes choses et semblaient se faire gloire de ne pas les com|)rendre. Aucun n'elait content de ce «pii se faisait ; mais tous paraissaient persuadés (|u'il était impossible de faire autrement, et qu'en voulant essayer de détourner dans des chemins pins larges et plus faciles le char de l'Etat, si profondément embourbé, on courait le
risque de le mettre en pièces. L'empereur François couronnait admirablement toute cette hiérarchie inintelligente, tracassière, perdue dans les détails et les formes méticnleuses. Il était la personnification complète de Tesprit autrichien ; c'était le premier bourgeois, ou plutôt le premier employé de la monarchie. On lui parlait un jour de l'amour que lui portait son peuple: « i\e me parlez pas d'affection, je vous en prie, répondit-il, je ne veux être ni aimé, ni craint, mais seulement obéi. » Cette parole résumait parfaitement la pen!-ée fondamentale du gouvernement autrichien. Obéir sans crainte et sans amour, c'était là ce qu'on demandait à tous les employiis et à tous les sujets ; mais c'était là aussi ce que chacun donnait. Et si plusieurs personnes avaient pu pendant la vie de l'empereur se faire illusion sur la nature des sentiments du peuple pour lui, ce qui s'est passé après sa mort a dû les détromper et leur prouver jusqu'à l'évidence que le peuple lui avait donné ce qu'il désirait : l'obéissance sans crainte, mais aussi sans amour.
L'empereur François était un bon père de famille, qui ne demandait qu'à vivre paisiblement dans le doux intérieur qu'il s'était fait, en épousant en quatrièmes noces une sœur du roi Louis de Bavière, Il aimait à rendre témoignage aux belles qualités et au dévouement de cette princesse pour sa personne, en disant que sa première femme avait été Pâmante, la seconde la mère, la troisième la reine, et la quatrième l'épouse. La première, princesse de Wurtemberg, avait eu les premières affections de son cœur et il l'avait aimée avec une tendresse et une fidélité exemplaires. La seconde, princesse de Sicile, lui avait donné treize enfants. La troisième, princesse de Modène, était reine par l'esprit et le cœur, et par toutes les habitudes de sa vie. Elle avait l'àme grande, l'intelligence élevée, plus qu'il ne convenait
i;{(; A TRAVERS L ALLEMAGNE
peut-être à un roi de la trempe de François l*^, qui voulait vivre plutôt en bourgeois qu'en souverain. La quatrième enfin, qui lui a suivécu, et qui vit encore, avait eu une destinée singulière. Mariée d'abord au roi actuel de Wurtemberg, qui ne l'aimait pas et ne l'épousait que pour obéir aux ordres formels de son père, elle avait vécu à la cour de Wurtemberg dans un isolement complet, et comme la S(L'ur plutôt (jU(! comme la femme du prince héréditaire. Mais, douée d'un caractère ferme et d'une piété éclairée, elle avait trouvé dans la prière et aux pieds des autels une consolation à ses douleurs et le courage dont elle avait besoin pour supporter une position aussi étrange et que toute la cour connaissait. A peine le roi eut-il fermé les yeux que son lils, tlevenu maître de ses actions, se sépara de sa femme ; ce qui fut d'autant plus facile que, le mariage n'ayant point été consommé, le pape pouvait le casser, comme il le fit en effet, et permettre à la princesse de convoler à d'autres noces.
L'empereur François n'avait ni une haute intelligence, ni un esprit capable de concevoir de vastes projets, ni un grand cœur fait pour comprendre l'idc-al et le poursuivre avec persévc'rance. C'était un esprit droit, mais étroit et court, dont la qualité principale était ce bon sens pratique et journalier, qui sert à nous diriger dans le cours habituel de la vie. Il joignjdt à une bonhomie charmante, et à une candeur ])resque enfantine parfois, une certaine iinesse qui lui faisait deviner promj)tement le parti qu'il ])ouvait tirer des hommes et des choses au milieu desquels il vivait '. Jaloux du pouvoir, quoiqu'il
1. Il avail riiuhileté de se rendre populaire par des actes qui lui coùtaitMil jjeu ; ainsi, un jour quil se pronu'nwit seul, il rencontra le convoi <ruii pauvre lionunc donl pt-rsonnc ne suivait le cercueil; il l'accompagna jusqu'au cimetière.
n'en aimât ni les charges, ni l'éclat, il savait s'arranger de façon à s'en épargner les embarras, en tenant toujours sous sa dépendance ceux sur qui il se déchargeait du soin des affaires. Sa tactique était de ne donner exclusivement sa confiance à personne et de s'entourer d'hommes de vues et d'habitudes opposées, de sorte que leur influence se fît mutuellement équilibre, sans qu'aucun d'eux put être tenté de faire prévaloir exclusivement la sienne. Il avait hérité de son oncle Joseph II et de son père Léopold II une défiance ombrageuse vis-à-vis de l'Eglise et du clergé, dont il ne put jamais se défaire entièrement. Il est remarquable, en effet, que le joséphisme, dont les conséquences ont été si funestes dans les diverses provinces de l'Autriche, a porté principalement ses fruits sous l'empereur François. Non seulement ce prince laissa subsister et appliquer les lois et les ordonnances oppressives de la liberté ecclésiastique que son oncle avait porti-es ; mais on peut dire encore que ce fut sous son règne que la législation joséphiste fut systématiquement réduite en pratique. L'empereur était de mœurs pures et chastes. Ses frères, ses fils et ses cousins étaient comme lui irréprochables sous ce rapport, à l'exception de l'archiduc Antoine, qui, comme grand maître de l'ordre de Malte, avait cependant fait vœu de chasteté. Les deux archiducs Ferdinand et Maximilien d'Esté, ses cousins, et l'archiduc François, son second fils, étaient remarquables par leur piété. Mais c'était une piété tout individuelle, aveugle et craignant la lumière, s'attachant à la lettre qui tue et négligeant l'esprit qui vivifie, une piété, en un mot, qui suffirait pour sauver un homme sans responsabilité et n'ayant à songer qu'à soi. L'empereur aussi passait pour un homme pieux. Le nonce Ostini le proclamait un saint. Après sa mort, plusieurs dames de la cour témoignaient
sérieusomont rosjioir qu'on travailler;iit à sa canonisation, et le cardinal Geyseruçk, archevêque de Milan, avait été force'' par la censure de retirer une phrase de sa lettre pastorale, dans lacpielle il osait suj>])Oser que l'empereur d(''funt avait peut-être encore quelque chose à régler avec la justice divine. Mais, à moins de snppos(>r un aveuglement que pourrait à peine expliquer une profonde mc'diocrité d esprit, comment proclamer pieux un souverain qui, n'ayant ni un parlement, ni une presse pour contrtMer et censurer ses actes, laisse subsister dans l'Etat et surtout dans l'Église d'aussi énormes abus que ceux (jui existaient en Autriche, et (|ui ont fini pai- amener les terribles événements dont nous venons d être témoins. C'est donc bien peu de chose que la piété, si Ton peut être pieux à si bon marcht'. Les souverains et les grands auraient-ils donc en ce point, comme en tout le reste, des privilèges qui les affranchissent des conditions imposées aux autres hommes ? Obligés d'être chrétiens en tant qu'hommes, pourraient-ils cesser de l'être en tant que princes ? Pourraient-ils chercher et prendre ailleurs que dans l'Evangile les règles de leur conduite dans le gouvernement des affaires publiques ?