CHAPITRE PREMIER
Vers la fin de septembre 1828, je reçus de Léon Bore ' une lettre où il m'invitait à le suivre chez M. l'abbé de Lamennais, dont il avait fait la connaissance dans un voyage ou plutôt dans un pèlerinage à la Chesnaie. Car pour lui comme pour moi la demeure de cet homme illustre était un véritable sanctuaire. Un prêtre polonais, l'abbé Kaminski, que le frère de Léon, Eugène, avait connu à Paris, et qui était venu passer quelques mois à la Chesnaie, servit d'intermédiaire entre M. de Lamennais et Léon. C'était lui qui l'avait présenté ~.
Pendant le séjour que Léon fit à la Chesnaie, il avait séduit le célèbre abbé par ses manières distinguées, par le feu de son regard, par la franchise et l'élévation de son caractère, par la candeur de son
L Léon Bore, d'Angers, devenu plus tard inspecteur général de l'Université; il sera question de lui plus loin.
2. L'abbé Kaminski fit un long séjour à la Chesnaie: on sait combien la Pologne était chère à Lamennais et à Montalembert. Cf. Avenir, 12 décembre 1S30, article de Montalembert sur la Révolution de Pologne, et la traduction par Montalembert du Livre des pèlerins polonais, par Miçkiéwicz (1833).
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admiration et la fraîcheur juvénile de son enthousiasme. M. de Lamennais, subjugué par la confiance et l'abandon de ce jeune homme qui recevait comme un oracle les paroles que laissaient tomber ses lèvres, lui avait fait part de ses projets et de ses espérances. Léon les avait partagés avec transport. Vivre près d'un homme qui était devenu le plus grand écrivain de la France, c'était pour lui un bonheur qui surpassait ses plus belles espérances. Jamais son imatrination vive et ardente n'était allée aussi loin dans ses rêves. Il était revenu de la Chesnaie séduit, fasciné, ivre d'enthousiasme et de joie. Mais pour une âme généreuse comme la sienne, un trésor qu'il n'aurait pu partager avec ceux qu'il aimait, eût ('té pt-u de chose. Plus le bien dont il allait jouir lui paraissait précieux, plus il sentait le besoin de le communiquer aux autres. Il convia donc ses amis à le partager avec lui ; il y était d'ailleurs autorisé par M. de Lamennais, qui, désirant fonder un ordre religieux, cherchait à réunir autour de lui des jeunes gens capables de Comprendre ses desseins et de s'y associer. Il les tenait encore renfermés dans le secret de son cœur et ne les révélait qu'à un petit nombre d'adeptes, ne laissant entrevoir aux autres que la pensée de fonder une œuvre scientifique et littéraire, pour laquelle il avait besoin de leur concours. Ce fut dans ce sens que Léon m'écrivit, en me reconmiandant le secret le ])lns profond. Il devait d'ailleurs venir me trouver quelques jours après pour causer avec moi de cette importante alTaire et connaître ma résolution. Sa lettre me communiqua le feu de son enthousiasme et de ses espérances. Elh; était court(^ et laconique, mais ce qu'elle ne disait pas, mon imagination le lui faisait dire. Je commentais et ses paroles et ses réticences. La sur[)rise, l'admiration, la reconnaissance et l'amitié se disputaient toutes les puissances
de mon âme. Voir cet homme dont j'avais lu et admiré tant de fois les ouvrages, dont le nom avait retenti tant de fois à mes oreilles, dont j'avais entendu parler si diversement, et qui excitait tant de sympathies d'un côté, tant de colères de l'autre; vivre près de lui, entendre sa parole, et recevoir sans intermédiaire les rayons de son intelligence, c'était pour moi une perspective bien au delà de rhorizon d'espérances que mon imagination sétait créé.
Léon vint au jour qu'il m'avait indiqué : je l'attendais impatiemment. Ce qu'il me raconta du voyage qu'il avait fait à la Chesnaie, des projets de M. de Lamennais, de son caractère, de son cœur, de la simplicité de ses goûts et de ses manières, tout cela me séduisait et donnait un nouvel essor à mes espérances et à mes désirs. Son récit me transportait dans un monde nouveau pour moi. Je l'écoutais avec l'attention et' la surprise d'un enfant à qui sa mère raconte des histoires merveilleuses. Et ce monde idéal allait devenir pour moi une réalité. Je pensais déjà avec une sorte d'effroi au moment où je me trouverais pour la première fois en présence de cet homme que j'avais tant de fois admiré, où ma main presserait cette main qui avait écrit tant de pages sublimes. Je ne savais pas encore qu'un grand homme ressemble à tous les autres enfants d'Adam, et que le génie ne préserve pas des faiblesses de l'humanité.
Vers la fin d'octobre, je partis seul pour la Chesnaie; Léon était retenu par des affaires de famille et ne pouvait m'accompagner comme il en avait le désir et comme il l'avait annoncé à M. de Lamennais. Arrivé à la Pierre de Plesgen, je quittai la diligence, laissai mes bagages dans l'auberge du village et je m'acheminai seul, à pied, dans les
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sentiers étroits et profonds (|ui conduisent à la Ghesnaie. Mon cœur palpitait d^espérance et de bonheur. Tout entier à mes pensées et à mes rêveries, je n'avais pas le temps de remarquer la profondeur des ravins qui servent de route dans ce pays. Après une demi-heure de chemin, j'aperyus un étang entouré de chênes et de rochers. Cet étang s'était présenté à l'imagination de Léon comme un lac de Suisse, et la mienne ne trouva rien à rabattre de la description qu'il m'en avait faite, car elle était sous le coup des mêmes impressions qui avaient domini' la sienne. Je compris que le château n'était pas loin, mais je ne pouvais l'apercevoir encore. Il me semblait que je respirais di'jà cette atmosphère de g(''nie qu'avait formée autour de soi l'auteur de VEssai sur r indifférence. Enfin, comme j'entrais dans le petit chemin qui conduit à la maison, en longeant le jardin, j'aperçus trois hommes qui se dirigeaient vers moi. L'un était grand, d'une attitude digne et noble; l'autre portait dans son maintien et sur ses traits tous les signes qui annoncent un disciple docile et fervent. Mais au milieu de ces deux hommes était un troisième, petit de taille, de formes grêles, revêtu d'uneredingote grise et d'un chapeau de paille. C était lui, c'était l'homme que j'avais tant admiré et dont je n'aurais pas cru pouvoir supporter le regard : « Soyez le bienvenu, jeune étrangci", » me dit-il en s'avançant vers moi et en m'ombra ssant. Puis, après m'a voir présenté à l'abbé Gerbet et à l'abbé Kaminski qui l'accompagnaient, il me eoiidnisit à la maison, me demandant des nouvelles de Léon et sétonnant de ne pas le voir avec moi. A la manière dont il m'en parla, je compris combien il l'aimait, et cette tendresse me donna une haute idée d(^ son cieur. Après un repas simple et fiiigal, il me conduisit à la petite chambre qui m'était destinée et il me quitta pour aller tra-
vailler, car il composait alors son livre Des Progrès de la Révolution, livre prophétique où il annonçait tous les événements qui devaient s'accomplir deux ans plus tard ^ .
Le soir il vint me prendre dans ma chambre et m'emmena dans la sienne. Pour la première fois je me trouvais seul en présence du génie, admis à son intimité. Il fut charmant, spirituel, gai, plein d'abandon et de confiance, séduisant comme il savait l'être quand rien ne le contrariait, affectueux jusqu'à latendresse, amical jusqu'à la familiarité. Cependant je crus apercevoir dans cette expansion quelque chose de forcé. Je m'étonnais d'une aiïection que rien ne pouvait expliquer encore, puisque je lui étais inconnu. Aussi je me sentis gêné, et les témoignages de sa tendresse, loin de provoquer la mienne, la refoulèrent au contraire. Aussi lorsque je dus choisir parmi les prêtres de la maison un directeur pour ma conscience, au lieu de m'adresser à lui comme cela semblait naturel, je m'adressai à l'abbé Gerbet, dont le maintien plus digne et l'extérieur plus composé m'inspirait plus de confiance. Sous le poids même de cette admiration qui courbait mon âme devant le génie de cet homme, je devinai les faiblesses de son caractère, et cette première impression m'a sauvé peut-être de bien des erreurs et a préservé mon esprit d'un aveuglement funeste.
Bientôt la maison se remplit par l'arrivée de nouveaux hôtes, et les travaux prirent un cours plus régulier sous la direction de l'abbé de Lamennais et de l'abbé Gerbet. L'abbé Combalot amena avec lui de la Provence et du Dauphiné une petite colonie de jeunes gens, dont le caractère, les
1. Ce livre. Des Progrès de la révolallnn el de la guerre conlre VÉglise, fui écrit à propos des Ordonnances du 28 juin 1828 contre les établissements ecclésiastiques, et parut en février 1829.
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formes et les mani(;res contrastaient sin«:;iiIi«"3roment avec les nôtres. Mais quelques jours plus tard le chef de cette colonie partit et son départ resta pour tous un mystère. Les jeunes y;ens qu'il avait amenés furent envoyés à Malestroit, où Tabbé de Lamennais avait placé le noviciat de Tordre qu'il voulait fonder. On laissa à la Cliesnaie ceux que la perspective des vœux religieux aurait elïrayés, dans l'espoir de les amener peu à peu et insensiblement au but où l'on voulait les conduire. La maison de Lamennais resta comme un Port-Royal orthodoxe, où l'on se préparait par la prière et l'élude à défendre la religion et l'Eglise contre leurs ennemis, déjà si nombreux à cette époque.
Aucun règlement n'enchaînait notre liberté et n'encadrait les heures de notre journée d'un cercle déterminé d'avance. A part les repas et les conférences que nous faisaient ciiaque jour MM. de Lamennais et Gerbet, il n'y avait pas d'exercice public. Chacun travaillait comme il le jugeait convenable, se levait, se couchait quand il le voulait, suivait en toutes choses ses goûts et la pente de son esprit. Cette méthode, si elle avait de grands inconvénients, avait aussi de nombreux avantages. Elle laissait aux diverses aptitudes la liberté de se produire et de se développer dans leurs voies naturelles. Aussi le classement ne tarda-t-il pas à se faire, et plusieurs d'entre nous durent à cette liberté le bonheur de choisir le genre d'études qui leur convenait le mieux et de s'y distinguer.
Eugène Bore choisit les langues, et il est diîvenu un orientaliste distingué. Cyprien Robert, qu'on avait cru, et qui s'était cru lui-même incapable d'aucune étude sérieuse, et condamné à vivre incompris et méconnu dans le monde idéal de la poésie, se sentit attiré vers les études historiques par un goût
qu'il n'avait pas même soupçonné jusque-là. L'apparition de ce goût dans son âme fut pour lui comme une révélation. Il osait à peine y croire, et pourtant, au bout de quelques jours, ce g-oùt était déjà une passion, et ce poète, qui s'était jusqu'à ce moment enivré des beaux vers de Lamartine et de Victor Hugo, ne pouvait plus vivre qu'avec les vieux annalistes de la France et se délectait dans la lecture de Grégoire de Tours. Pour moi, je choisis la philosophie religieuse, sans cependant exclure les langues, vers l'étude desquelles je me sentais attiré, non sous le rapport de la philologie ou même de la littérature, mais plutôt sous le rapport philosophique. Je cherchais des idées, des points de vue pour mon esprit, non seulement dans les œuvres de littérature, mais jusque dans les dictionnaires ; et plus d'une fois l'étymologie ou la composition d'un mot ou la variété des rapports qu'il exprime, a ouvert devant mon esprit tout un horizon d'idées. Je lisais un dictionnaire, comme Cyprien lisait Grégoire de Tours, avec le même plaisir et la même passion.
Bien des fois, depuis ce temps, en réfléchissant sur mon passé, je me suis étonné que les hommes attribuent tant de choses et croient devoir tout ou presque tout à leurs propres efl'orts, tandis qu'ils doivent aux circonstances la plupart des avantages dont ils se glorifient. Que serais-je devenu, que seraient devenus Cyprien, Eugène et tant d'autres, avec qui j'ai vécu soit à la Ghesnaie, soit à Malestroit, si, au lieu de vivre près d'un homme dont le génie élevait et grandissait toutes les âmes qui l'approchaient, nous étions restés dans les conditions ordinaires de la vie ? La plupart d'entre nous avaient eu le temps de manifester les aptitudes de leur esprit et les signes précurseurs d'une destination future. Pourquoi ne l'avaieniils pas fait ? Parce que les circonstances leur avaient
manqué. Plusieurs d'entre nous avaient passé quelques années au séminaire et y avaient laissé une assez mince idée de leur intelligence. Pourquoi ontils plus tard donné un démenti si éclatant aux conjectures qu'on avait faites, «>t qu'ils auraient probablement justifiées s'ils n'avaient point changé d'atmosphère ? Parce qu'une direction plus lar^e et plus élevée leur a ouvert les voies conformes à leurs aptitudes, ])arce qu'une lumière plus vive les a en quelque sorte révélés à eux-mêmes. Parmi ceux (jutnous avions connus, combien auraient mieux réussi que nous s'ils avaient été dans les mêmes conditions! Dans l'ordre de l'intelligence comme dans celui de la grâce, l'homme peut se dire avec vérité que beaucoup d'autres, s'ils avaient re(;u autant que lui, auraient fait plus de progrès.
Une femme d'une haute intelligence, la comtesse Swetchine, disait, un jour, « qu'il y a peu d'hommes qui A'ont jusqu'au bout d'eux-mêmes». Faut-il s'en étonner, si personne ne leur montre le chemin. Chaque homme devrait apprendre de bonne heure à faire à Dieu cette prière, que l'Eglise récite au temps de l'Avent : « Envoyez, Seigneur, celui que vous devez envoyer. » Car tout l'avenir de l'homme est là. Seul, il est stérile et ne peut rien produire. Il faut donc que son âme trouve une autre âme capable de la féconder ; s'il est assez heureux pour la rencontrer sur son chemin, son avenir est assuré. II faut être deux pour concevoir et faire de grandes choses. Cette règle souffre peu d'exceptions. Dieu, qui ne refuse rien à ses créatures de ce qui leur est nécessaire pour vivre et se développer danslesconditions (ju'illeura assignées, a pourvu, avec une miséricordieuse libéralité, à ce besoin de l'homme moral. S'il multijilie avec une paternelle prodigaiitc; les germes des (pialités et des vertus dont le développement doit contribuer aux pro-
grès des sociétés humaines, il ne laisse jamais le monde manquer de ces hommes d'élite, d'initiative, de ces hommes puissants par l'intelligence et la volonté, qui ont la mission spéciale de féconder et de développer les germes qu'il a créés. Mais ces hommes il faut les chercher le plus souvent pour les trouver, car il arrive rarement qu'ils se présentent d'eux-mêmes, ou qu'on les rencontre sur sa route par un de ces coups de providence que l'homme appelle heureux hasard, comme pour s'épargner la peine d'être reconnaissant envers Dieu. Ces hommes, ce sont les patriarches de l'humanité, les continuateurs de l'œuvre divine. Tous n'ont pas le même rôle, ni la même fonction. Les uns régnent par l'intelligence, les autres par la volonté, ceux-ci par le génie, ceux-là par la sainteté qui est comme le génie du cœur. Dieu a proportionné la variété de ces fonctions à celle des besoins qu'elles doivent satisfaire, et de même que les âmes qui veulent marcher dans les voies de la perfection peuvent toujours trouver, quand elles le veulent, un directeur sage et éclairé qui les comprenne et les aide à atteindre leur but, ainsi les intelligences, qui se sentent attirées vers quelque chose de plus élevé que le niveau ordinaire, trouvent toujours, quand elles le cherchent sérieusement, un guide capable de leur montrer le but qu'elles ne font qu'entrevoir, et de les y conduire ^
Le temps passait bien vite à la Chesnaie, partagé entre l'étude et l'amitié, entre les travaux de la journée et les jeux enfantins du soir. Quand l'esprit a
,1. Les pages qui vont suivre jusqu'à la fin du chapitre ont paru dans la Revue du monde catholique, 10 janvier 1802.
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été fortement tendu pendant quelque temps, il éprouve le besoin de se détendre par une secousse violente. C'est pour cela que nos récréations étaient quelquefois bruyantes, et nos jeux peu en harmonie avec lagravité de nos études et avec la haute position de rhomme dont nous étions les disciples et les hôtes.
Mais cet homme, dont les travaux étaient bien autrement sérieux que les nôtres, dont l'esprit agressif et logique luttait continuellement avec les idées les plus hautes, ressentait comme le besoin de détendre ses nerfs fatigués, dans les éclats saccadés d'un rire convulsif, ou dans le mouvement rapide d'une marche précipitée, ou dans l'élan d'une gaieté (|ui allait quelquefois jusqu'à lextréme limite de la familiarité et qui rappelait parfois le haut goût de la plaisanterie rabelaisienne, sans jamais aller jusqu'à l'inconvenance.
Pendant tout le temps que j'ai passé près de cet homme illustre, je n'ai jamais rien vu ni entendu de lui qui ait jni affaiblir le respect, la confiance et l'estime que m'avait inspirés la lecture de ses ouvrages. Son caractère n'était certainement pas à la hauteur de son génie, il s'en fallait de beaucoup, et c'est surtout de lui qu'on pouvait dire que nul n'est grand homme pour son valet de chambre. Mais pour ce qui regarde cette partie essentielle et principale du caractère qui commande; la coiiliance et le respect, elle ne s'est jamais dt-mcuitie un seul instant sous mes yeux. Et encore aujourd'hui, après vingt ans d'intervalle, en me rappelant nos promenades dans les bois de chênes qui environnaient la maison, ou nos jeux bruyants dans le salon rouge qui donnait sur le jardin, je ne puis m'empêcher d'admiier la simpliciti' avec laquelle cet homme descendait des hauteurs de son génie et de sa gloire pour se mêler à nos diver-
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tissements. pour se faire jeune, enfant môme avec nous : semblable à ces rois qui aiment à quitter de temps en temps la pompe et réclat qui les environnent pour goûter au milieu de leurs sujets les douceurs d'une vie plus simple et plus familière.
Je le vois encore se dilatant dans les explosions d'un rire qui agitait tous ses membres, lorsqtie, dans nos parties de Colin-Maillard, il voyait le grand corps de ce bon Eugène Bore, affublé des jupons de la vieille mère Nicole, qui avait assez de droiture dans l'esprit pour ne point se scandaliser de ces innocentes folies. Je le vois encore quittant sa redingote grise et son chapeau de paille jaune pour jouer aux barres avec nous. Je le vois grimpantavec l'agilité d'un chat, jusqu'au sommet d'un frêle peuplier dont le tronc semblait s'incliner jusqu'à teri-e sous ce fardeau inaccoutumé. Je le vois contrefaisant l'Anglais ou l'homme dont la raison commence à se dissiper dans les fumées du vin. J'admire encore la perfection de son jeu et le comique des scènes bouffonnes dont j'étais souvent acteur avec lui ; c'est peutêtre pour cela que je les considère avec tant d'indulgence. Je le vois encore prenant à partie l'un de nous, et décochant sur lui les traits aigus d'une ironie maligne et spirituelle, qui rappelait parfois l'admirateur d'Aristophane, de Rabelais et de Molière. Mais le baromètre de son humeur était sujet à bien des variations ; et souvent, dans l'espace d'un jour, il descendait de beau fixe à tempête. Souvent après avoir été gai, aimable et charmant au dîner, il était au souper triste, taciturne, maussade et bourru. Ses tristesses et son silence duraient quelquefois plusieurs jours ; et alors tout notre petit Olympe était dans la gène et l'émoi, comme lorsqu'un nuage fronçait les sourcils du grand Jupiter. Dans ces circonstances c'était l'abbé Gerbet qui faisait les frais de la couver-
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sation, et qui, avec une grâce charmante, cherchait à voiler à nos yeux les tristesses de son maître et à interposer entre son humeur chagrine et notre curiosité inquiète les saillies douces et aimables de son esprit toujours si placide et si serein.
L'heure de l'arrivée de la poste était ordinairement le moment décisif pour toute la journée. Avec une âme aussi impressionnable, aussi mobile que celle de M. de Lamennais, il n'était personne qui ne put faire monter ou baisser à volonté le baromètre de son humeur, l'ne phrase de journal, une nouvelle aflligeante ou inquiétante pour la religion et l'Lglise qui étaient l'objet constant de ses sollicitudes et de ses pensées, un mot obscur dans une lettre, c'en était assez pour plisser son front, pour assombrir son regard et fermer ses lèvres par un silence opiniâtre. Mais il était une chose qui le bouleversait surtout et qui jetait son âme dans d'inexprimables angoiss(!S, c'était le blasphème contre Dieu, contre son Christ et son ÉgHse. Alors son visage, plus mobile que la surface de la mer, semblait se hérisser de vagues comme l'Océan dans un jour de tempête, tant étaient profonds les plis que l'indignation imprimait sur tous ses traits. Je suis persuadé que le blasphème produit sous une forme crue et violente aurait pu détraquer tous les nerfs de ce corps frêle, au point de le jeter dans d'horribles convulsions. La vue du sang aurait infailliblement produit le même elTet sur lui ; et je ne le crois pas capable d'être de sang-froid témoin de la mort d'un oiseau.
Depuis qu'il a quitté les sentiers de la vraie foi pour s'égarer dans les voies tortueuses de l'erreur, plusieurs ont cru qu'il n'avait jamais été bien sincère dans ses convictions, et que sa conduite après l'encyclique du pape Grégoire W'I n'avait été <jue l'explosion spontanée des sentiments qu'il nourrissait
depuis loni^temps, et qui ne pouvaient plus être comprimés. Cette opinion leur paraissait d'autant plus vraisemblable que la chute de cet homme avait été prévue et annoncée d'avance par des esprits plus clairvoyants, que l'éclat magique de son style n'avait pu éblouir, et qui, au milieu des splendeurs de cette parole si lumineuse, avaient aperçu les premiers lambeaux de ces nuages sous lesquels l'astre devait s'éclipser plus tard. Pour moi, je n'envie nullement à ces prophètes le funeste don d'entrevoir le mal avant qu'il arrive, avant qu'il se manifeste par des signes non équivoques et que tous peuvent apercevoir, et je bénis Dieu d'avoir laissé sur mon esprit ce voile bienfaisant, qui me permet de reconnaître et d'admirer le bien partout où je le trouve, et de m'affliger du mal lorsqu'il se produit à mes yeux. J'aime mieux voir un peu moins et aimer davantage, j'aime mieux ignorer le mal qui ne paraît pas encore que d'être contraint, par la triste faculté de le pressentir, à douter toujours de la sincérité des autres et à considérer leurs chutes comme une confirmation de mes prévisions. Je n'ai jamais douté de la sincérité de M. de Lamennais. Aucun homme ne me paraît moins propre que lui à la dissimulation et à l'hypocrisie. Il faut le connaître bien peu pour croire son âme accessible à ces sentiments, et il faudrait qu'il se fût bien peu connu lui-même, si jamais il avait eu la pensée de cacher pendant quelques jours seulement ce qu'il avait dans l'esprit et dans le cœur. S'il pouvait bannir de son âme la sincérité qui lui est naturelle, elle se réfugierait dans son corps, dans les traits de son visage, dans les nuances de son regard, dans tous ses mouvements, dans toutes ses attitudes. Sa pensée, ses sentiments lui échapperaient par tous les sens, et il ne pourrait dire une parole sans les trahir.
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Il a pu sans doute se l'aire illusion sur les dispositions intimes de son âme, et prendre pour des mouvements surnaturels ce qui n'était que le produit de son esprit et de son cœur. Son caractère, l'ardeur et la mobilité de son imagination, le galvanisme de ses nerfs, lui rendent peut-être l'illusion plus facile qu'à tout autre. Mais l'illusion n'est-elle pas un signe et un gage assuré de la sincérité d'un homme, et pour être franc à l'égard des autres, ne suflit-il pas de l'être envers soi-même ? Parmi ceux qui avaient si bien prévu la chute de l'abbé de Lamennais, n'en est-il point qui se soient fait illusion sur les motifs de leurs prévisions ? Tous pourraient-ils assurer que la charité et le zèle pour l'Eglise aient été le seul principe de ces vives lumières qui leur laissaient entrevoir l'avenir ? Aucun d'eux n'a-t-il pris les préventions de son cœur pour les prévisions de son esprit ? N'avonsnous pas tous besoin quie Dieu se montre indulgent et oublieux pour nos ignorances '.'
Au reste, je ne m'étonne pas (jue l'abbé de Lamennais ait été mal jugé. La plupart de ses juges n'avaient d'autres pièces de conviction, dans le procès qu'ils voulaient lui intenter, (jue ses livres et ses articles de journaux. Vouloir juger l'homme d'après l'écrivain, le caractèie par l'esprit, la vie par le style, les actes par les livres, c'est s'exposer à de grandes erreurs, c'est méconnaître le dualisme de notre pauvre nature, et la profondeur de l'abîme qui sépare quelquefois les deux hommes que Dieu a condamnes à vivre ensemble. Or, jamais peut-être cet abime ne fut plus profond que chez M. de LamiMinais.
Sa personnalité est si riche et si puissante (jue chacune des facultés qui la composent, constitue j)0ur ainsi dire à elle scidcî un iiomme, une [)ersonne. 11 y a ch(iz lui l"ht>mine de limagiiiation, c(!lui du cœur, celui de la volonté, l'homme de l'intelligence
LVMKNWAIS A L.V CHIJ^XAIE M
et l'homme des sens. Aucun de ces hommes ne ressemble à l'autre ; et tous, néanmoins, doivent vivre dans la môme individualité et se manifester par les mêmes organes. Jugez par là de la diTliculté de distinguer ces éléments si divers au milieu des luttes incessantes que leur opposition détermine. Comment débrouiller ce chaos au milieu des fluctuations perpétuelles de ses ondes ? Vu et lu, M. de Lamennais n'est plus le même homme. Et pourtant ses ouvrages sont l'expression fidèle de ses pensées et de ses convictions. ]Mais ses pensées ne sont pas situées sur le même plan que ses sentiments, et ses sentiments eux-mêmes ne sont pas au même niveau que ses impressions et ses actes. L'âme de cet homme est un magnifique édifice, mais cet édifice n'est pas un temple offrant dans son ensemble une admirable unité: c'est un palais composé de plusieurs étages superposés et de nombreux compartiments appropriés à la qualité et aux besoins de ceux à qui ils sont destinés. Pour bien connaître cet homme, il ne faut pas le considérer dans son ensemble^, car on n'aurait de lui qu'une idée incomplète ; ou plutôt, il n'y a pas en lui d'ensemble ou d'unité. Il faut le démonter, prendre et examiner à part chaque pièce, chaque faculté. Voulez-vous connaître et juger son intelligence, prenez et lisez les ouvrages qu'il a publiés. Vous y trouverez une logique impitoyable, une dialectique toujours vigoureuse et serrée, une pensée simple, claire, lumineuse; un style majestueux, riche, coloré, plein de nerf, de verve et d'images, mais concis dans sa majesté, sobre dans sa richesse, simple dans son éclat, contenu dans sa vigueur, et logique au milieu des plus abondantes images. Celles-ci forment comme un magnifique berceau de fleurs agréablement nuancées, sous lequel la pensée suit impertujbablement le cours de ses déductions sans jamais s'embarras-
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ser dans ces giiirlaiulcs touffues qui pendent audessus d'elle et qui lui i'orment comme des arcs de triomphe odorants. Son éloquence ressemble à un fleuve impétueux et profond qui coule entre deux rives verdoyantes et fleuries. Là, tout est si bien ménagé, que jamais la beauté des rives ne a'Ous séduit au ])oint d'ariêter votre course, et que jamais non plus la rapidité du flot ne vous fait perdre de vue les beautés du rivage. Pendant que votre esprit est entraîné par cette pensée qui court vers son but plus rapidement que les fleuves vers l'Océan, votre imagination est comme fascinée par ces images qui tombent comme une pluie de fleurs sous vos pas.
Lamennais n'est pas seulement un grand écrivain dans ses livres, c'est encore un grand artiste. Son sîvlt; est comme un riche instrument qui sait prendre Imu.s les tons, exprimer tous les sentiments, chanter tuutes les joies, soupirer toutes les douleurs. Il peint comme Bernardin de Saint-Pierre, il instruit comme liourdaloue. il élève comme Bossuet, il amuse comme Molière. Il sait également prier et maudire, il est aussi terrible dans ses colères qu'il est aimable et doux dans ses enseignements familiers. Il joint la simplicité et la candeur d'un enfant, à rexi)érience triste et morose d'un vieillard. Quand vous le lisez, vous pouvez croire à peine que des pages si diverses soient sorties de la même plume. Chacun de ses livres est presque un homme à part. <)uel rapport, en effet, pouve/.-vous établir entre ce pamphlet sublime contre la raison humaine, qu'on nomme VEasfii sur l'indifférence, et ce ])oèmf lyrique quia j)Our titre Paroles d'un eroijdnt'l quelle similitude entre le traducteur de Vlmilnlion et de Louis de Blois^, et l'auteur des Lettres à l'nreJievèijne
1. Kn ISO'.i, avail |i.Tni le (iiiide spirilttel ou le Miroir dcx t'imcx reliijieuses, traduit du latin du B. Louis do lUois, bénédicliii du
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de Paris ^ ? Gomment croire que ces livres soient du même auteur? Mais c'est qu'en effet ils n'appartiennent pas au même écrivain, car celui qui traduit V Imitation n'a rien de commun avec celui qui a fait les Lettres à C archevêque de Paris. En effet, rien n'égale l'abandon, l'énergie avec laquelle cet homme se jette dans une situation donnée. 11 est tellement à ce qu'il fait dans le moment où il le fait, qu'il perd de vue tout ce qu'il a fait auparavant, et cesse pour ainsi dire d'être ce qu'il était. Chaque situation diverse crée en lui un homme nouveau. Point de nuances dans cette âme, mais seulement des couleurs fortement tranchées. Chaque œuvre prise à part est admirable de logique : le raisonnement n^y est jamais en défaut; la pensée y marche d'un pas ferme et assuré sans jamais broncher. Mais si vous vouliez comparer entre elles toutes ces œuvres diverses et saisir le lien qui les attache, vous ne pourriez plus vous y retrouver, parce que chacune d'elles est le résultat d'une situation particulière à laquelle l'auteur s'est tellement identifié qu'il a comme brisé toutes celles qui lavaient précédée. Car cet homme qui possède si bien sa pensée, qui la gouverne et la dirige avec tant d'autorité, qui l'attelle avec tant de facilité au char brillant de son intelligence, et qui sait toujours si bien la retenir avec le frein d'une logi(|ue forte et serrée, cet homme ne sait pas gouverner son caractère, ni se posséder soi-même. Sa logique, qui a convaincu tant d'esprits
seizième siècle. Oui ne connaît les admirables Réjlexions jointes à chacun des chapitres de Vlmitation et f[ui parurent en 1828 ? Les Réflexions jointes à la traduction publiée en 1814 sont, pour la plus grande partie, l'œuvre de son frère, Jean-Marie de Lamennais.
1. Elles parurent en 1829 et répondent au mandement de .Mgr de Ouélen, publié à l'occasion du livre Des Proçjrcs de la Révolution.
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et soumis t;inl dintolligences, finit presque toujours par le vaincre lui-même, en Tentrainant vers des consé(|uences trop éloignées.
Dès qu'il aborde un sujet, il se donne, il se livre à lui, il s'en remplit Tesprit, le cœur, Timagination et la volonté, il s'enlace lui-même dans les liens que forme sa dialectique, jusqu'à y perdre sa liberté. Vous diriez Laocoon broyé dans les plis et les replis des serpents qui enserrent ses membres. Il est la victime de ses propres pensées, et son âme est le martyr de son intelligence. Cet homme aimera mieux se jeter tout vivant dans l'enfer, que de reculer devant les conséquences d'un principe dont il s'est fait l'esclave; car pour lui l'enfer c'est l'inconséquence ou ce qu'il prend pour elle. L'inconséquence, c'est pour lui plus que l(î remords et le crime (|ui le produit. Si jamais Dieu lui découvre, dans un rayon de sa luiniùi'e infinie, les consécjucnces aux([uelles son esprit a été entraîné par une logique exagérée, il lui prendra de telles défaillances que je ne sais si son esprit pourra les supporter.
Voulez-vous conclure de la logique des idées à celle des faits ? et après avoir admiré la dialectique rigoureuse qui distingue les ouvrages de Lamennais, croyez-vous trouver dans sa conduite la même suite et le même enchaînement? Vous êtes dans l'erreur. Quand Thomme écrit, c'est ordinairement son intelligence ({ui tient le gourvernail ; (|uand il agit, c'est trop souvent son imagination, s'il en a ; s'il n'en a pas, c'est son humeur, ce qui n'est guère préférable. Or, l'imagination ne se pi<{ue guère de suite et de persévérance ; elle est située si près des sens qu'elle participe toujours plus ou moins de leur mobilité. I:!llle est d'ailleurs sous rinllncnoc inimiMliate du système nerveux, qui est lui-même dépendant d'une multitude iiilinic; de ciiconstances extérieures.
LAMENNAIS A LA CHKSNAIK
Or, on pourrait presque dire que chez M. de Lamennais le corps n'a que des nerfs, tellement le système nerveux y est développé et prédominant. Pour vous en assurer, regardez-le marcher, entendez-le rire. Sa marche est une course, son rire est un craquement. Dans Tun et dans l'autre on aperçoit une détente violente des nerfs. Il n'y a point de femme, point d'enfant, qui soit plus impressionnable que lui, plus facile à attendrir ou à irriter, plus susceptible, plus accessible à ces sentiments instinctifs de l'âme qui tiennent plus de la sensation que de la pensée, et d'où proviennent les sympathies et les antipathies, les préventions favorables ou désavantageuses, les inclinations et les répulsions, qui souvent engagent le cœur et la volonté et déterminent tout un ensemble de rapports. Il a la timidité et l'embarras d'un enfant ; il ne pourra ni parler ni chanter en public ; il ne saura pas même se présenter. Si vous le regardez, vous le gênez et lui faites baisser les yeux. Si vous le louez, vous l'embarrassez et le réduisez au silence. Si vous le blâmez, vous l'irritez et l'agacez. Que faut-il donc faire avec lui ? L'écouter, soulever de temps en temps sa pensée par quelques-unes de ces objections où l'esprit semble s'avouer à demi vaincu et demander à son interlocuteur le complément d'une pensée qu'il ne peut achever tout seul.
Prenez garde qu'il ne vous échappe rien de niais ou de trop naïf, car vous lui inspireriez un dégoût profond. Il est impatient, bizarre, capricieux, brusque parfois, jaloux, ombrageux, plein de soupçons et de défiance à l'égard de certaines personnes qui lui déplaisent, ou dans certains moments d'humeur. Car il est bien entendu qu'il ne peut être ni toujours, ni partout le même. Son caractère est un composé des contrastes les plus frappants et des oppositions les plus manifestes, de sorte qu'il n'est pas un défaut à
côté duquel vous ne puissiez, sans vous tromper, placer le défaut opposé, pas une vertu qui ne soit exagérée par son excès ou contrecarrée par le défaut contraire.
Si vous louez son mépris des ricliesses et sa prodigalité, je vous citerai des faits qui vous le feront soupçonner d'avarice. Si vous le voyez aujourd'hui doux comme un agneau, tendre comme une colombe, je vous le montrerai demain terrible comme un lion, dur comme un rocher. S'il est humble, patient, modeste, caressant avec vous, il sera orgueilleux, lier, colère et maussade avec moi. Son imagination s'extravase en quelque sorte dans son esprit, dans son cœur et dans sa volonté, et ne permet ni à Tune ni à l'autre de ces facultés de rester dans un milieu convenable ; mais les poussant toujours par un effort violent du côté où elles inclinent, elle les entraine presque infailliblement au delà du but qu'elles visent. Puis par un retour quelquefois subit, mais toujours inévitable, s'affaissant sur elles-mêmes, épuisées par les efforts qu'elles ont faits, elles retombent insensiblement dans Textréme opposé, en passant quelquefois par toutes les nuances intermédiaires qui séparent l'amour de la haine, l'enthousiasme du dégoût et la confiance du mépris ; d'autres fois aussi en sautant d'un seul bond de l'un à l'autre de ces contraires. La passion se mêle toujours aux sentiments de son c<i'ur et aux goûts de son esprit, parce que sou imagination est toujours de la partie et joue souvent le principal rôle dans ses affections.
S'il vous aime, son amitié sera passionnée comme l'amour le plus violent ; il se nourrira en quelque sorte de vous ; son ûme s'imbibera de vos pensées, de vos sentiments et de vos goûts. Il sera l'esclave même de vos caprices. 11 ne vous demandera rien et vous donnera tout ; vous n'aurez rien à faire qu'à
VOUS laisser aimer et absorber par lui. Mais bientôt son âme, fatiguée et comme épuisée par les émotions, deviendra moins tendre et moins confiante. Elle se resserrera peu à peu ; trop heureux si, après avoir été comme brisé par les étreintes de son cœur, vous n'êtes pas foulé aux pieds par sa froide indiflérence. Malheur à vous si vous essayez de soustraire votre esprit à la puissance de ses idées ; car dans ses affections il donne son cœur à ceux qu'il aime, à condition qu'ils lui donneront leur intelligence et qu'ils la placeront sous la sienne comme un vase pour la remplir de ses pensées.
Cet homme ne connaît que des disciples, et si vous cessez d'être le sien, vous n'êtes plus pour lui qu'un étranger, quelque intimité qui ait régné entre vous. Il vous pardonnera les fautes du cœur les plus graves, bien plutôt que les murmures et les révoltes de votre esprit. Que de liens cet homme a brisés, depuis qu'il s'est échappé de l'Eglise ! Que d'amis il a sacrifiés ! Que d'âmes il a foulées aux pieds avec larésignatioQ d'un stoïcien ! Car, à côté de cette imagination si mobile et si inconstante, est une volonté dont la persévérance va jusqu'à l'opiniâtreté ; qui, quand elle a dit : je veux, ne s'arrête plus, défie tous les obstacles, franchit toutes les barrières, tourne toutes les difticultés ; car son orgueil s'engage dans les résolutions qu'il a prises. Et, son orgueil une fois engagé, cet homme est intraitable et ne connaît plus aucune considération.
Son orgueil gît surtout dans son intelligence qui a une telle faim de la vérité, que, sans elle, sa vie serait une défaillance continuelle. Ce besoin de la vérité, joint à son orgueil insatiable, ont été pour lui la source des erreurs déplorables où son esprit s'est engagé. Car à un homme de cette trempe il en coûte trop de s'avouer à soi-même et de confesser aux au-
très qu'il s'est trompé ; il ne le dira pas. Mais la vérité sans laquelle il ne peut vivre, comment pourrat-il s'en passer ? Quelle alliance peut exister entre une âme comme la sienne et Terreur ? Pour justilier à ses propres yeux les conceptions de son esprit, ou les résolutions de sa volonté, il entassera les raisonnements les plus spécieux, construira s'il le faut tout un système ; car il faut qu'il ait raison et qu'il puisse le prouver à soi-même et aux autres. Il ne reculera devant aucune conséquence, devant aucune erreur, pas même devant celles qui répugnent le plus à son cœur et à son caractère. Et pour qu'aucun genre de contradiction ne manque à cette vie toute pleine de contrastes, il ira s'asseoir parmi les hommes de sang et de ruines, lui qui ne pouvait sans défaillance voir couler une goutte de sang.
Cet homme si grand par Tintelligence, si énergique par la volonté, a quelquefois les caprices d'un enfant, les fantaisies d'une petite-maîtresse. Une contrariété lui donnera des attaques de nerfs, le bourdonnement d'une mouche l'empêchera de travailler. A voir sa chambre, l'ordre parfait, l'exquise propreté qui 3' règne, vous le prendriez pour un homme réglé en toutes choses, agissant toujours avec ordre et mesure, et pourtant nul n'est plus capricieux que lui.
Plusieurs s'imaginaient que, lorsqu'il écrivait ces pages sublimes d'indignation qui avaient un si grand retentissement dans toute la France, il était saisi comme d'un accès de lièvre, qui, en excitant ses nerfs, exaltait son imagination. On allait même jusqu'à dire que, pour mieux s'inspirer, il écrivait ses livres au milieu des chênes et des rochers qui bordent le petit
i,\mi:nnais a i.a ciiesnaie ôît
lac situé au bas du jardiu. Rien de tout cela nest vrai : M. de Lamennais s'inspire de soi-même. Son intelligence est sa muse. Loin de travailler avec effort et contention d'esprit, il écrit les choses les plus élevées de la manière la plus calme et la plus simple. Point de livres, aucun désordre sur sa table. Vous diriez le secrétaire d'un homme du monde écrivant à son ami. Sur le papier qu'il remplit de ses sublimes pensées, point d'elïaçures, aucun sig'ne qui annonce un travail pénible. Les lignes sont droites, et le papier net comme la pensée.
Mais ce n'est pas sans application qu'il est arrivé à cette facilité d'écrire promptement sur les sujets les plus profonds. Pendant longtemps il refaisait jusqu'à six fois sa phrase, la polissait, la limait pour lui donner cette perfection qu'on admirait en elle. Aussi nous répétait-il sans cesse que nous devions nous accoutumer à faire difficilement les choses faciles. Il était d'une grande sévérité sur ce point et ses exigences auraient pu décourager des hommes moins résolus que nous. vVdmirateur passionné et continuateur de ces beaux génies qui ont formé notre langue, il faisait peu de cas de ces écrivains modernes, dont le style brillant et surchargé d'ornements fatigue l'esprit et ne sert bien souvent qu'à dissimuler la pauvreté des pensées sous le luxe des images. La simplicité et la force étaient à ses yeux les premières qualités du style, en dehors desquelles il ne reconnaissait que des ouvrages de peu de valeur. Il était en général très sévère dans ses jugements sur le mérite littéraire d'un livre, et il faut conA^enir qu'il avait bien le droit de l'être. Et, d'un autre côté, il attachait à la forme une telle importance, que l'ou- A'rage le mieux conçu et le plus riche de fonds ne pouvait le satisfaire, si le mérite de l'expression ne répondait à celui de la pensée.
(Ui LAMENNAIS ET SON ECOLt
Son intelligence était si riche et si heureusement douée, si variée dans ses aptitudes, qu'à part l'éloquence et la poésie, je ne sais s'il est une seule branche des connaissances humaines où il neùt pu, s'il avait voulu, se distinguer et se faire un nom. Il avait excellé dans les mathématiques, il avait acquis dans la musique un véritable talent. L'étude des langues lui coûtait peu de temps et d'efforts ; et la marge des ouvrages classiques grecs et latins, couverte de notes de sa main, prouvait qu'il s'était nourri de leur lecture, et qu'il en avait savouré les beautés. Il avait puisé le goût et le sentiment du beau aux sources mêmes où Dieu l'a déposé, dans ces ouvrages qui sont restés et resteront éternellement les modèles de la perfection littéraire. Mais son esprit, en général assez exclusif, ne l'était aucunement sous ce rapport, et il avait admis djins le sanctuaire, où reposaient les demi-dieux de son intelligence, tous les chefs-d'œuvre, 5 quelque époque ou à quelque pays qu'ils appartinssent. Le Dante siégeait à côté d'Homère, Shakespeare à côté d'Eschyle et de Sophocle, Galderon à côté de Racine, Cervantes à côté d'Aristophane.
Au-dessus de ces génies planait et régnait celui qui les avait inspirés tous, le livre de Dieu lui-même, la Bible, dont la lecture assidue alimentait à la fois sa piété et son goût, et dont il reflétait l'c-clat divin dans les images belles et radieuses dont ses livres sont pleins. On voit assez, par les nombreuses citations qu il fait de la Sainte Ecriture, par la manière simple et (idèle dont il en traduit les passages qui vont à son sujet, combien elle lui était familière. Après Bossuet, je ne connais personne qui soit entré plus avant dans h; génie des ('crivains sacrés, et qui les traduise plus parfaitement.
Les Pères de l'Église ne lui étaient pas étrangers
LAMENNAIS A LA CHESNAIE fil
non plus. Il avait une prédilection m;ir(|uée pour les Pères grecs, particulièrement pour ceux qui s'étaient distingués davantage par les qualités du style. Car il tenait trop à la forme pour ne pas la chercher quelquefois même un peu trop dans les ouvrages où elle devait sembler moins nécessaire.
Cet amour de la forme lui a peut-être fait trop négliger les auteurs scolastiques et les historiens ecclésiastiques du moyen âge. C'était là sa partie faible, et son exemple prouve qu'on ne néglige point impunément l'étude de ces livres, où la tradition et la science sont résumées si fidèlement, et dont la lecture est indispensable à quiconque veut initier son esprit aux mystères de la théologie . Si cette science est si rare aujourd'hui, c'est qu'au lieu d'aller la puiser à ses véritables sources, on la recueille dans des abrégés plus ou moins incomplets, qui ne peuvent pas mieux en donner une idée juste et satisfaisante qu'un squelette ne peut apprendre ce que c'est que le corps humain. Si ]M. de Lamennais avait mieux étudié les théologiens scolastiques, et particulièrement saint Thomas qui les résume tous, il aurait évité bien des erreurs, il aurait attaché moins d'importance à certaines doctrines problématiques qui lui paraissaient fondamentales. Sa controverse aurait été plus sérieuse, plus nourrie de faits et d'idées, plus calme et plus digne; et peut-être n'aurait-il pas donné plus tard au monde le scandale d'une déplorable apostasie. Son malheur est d'avoir été trop philosophe ert de n'avoir pas été assez théologien.
Le sentiment du beau était très développé chez lui. Il sentait et goûtait avec un tact exquis les œuvres d'art, surtout la musique. Mais là aussi c'était la simplicité qui le charmait davantage. Les chants de l'Eglise et les vieux cantiques le touchaient
CL' l.\Mi:.NN\IS I.T SON iCAM.V.
quelquefois jusqu'aux humes. Jamais je n'oublierai les extases de cet homme lorsqu'il faisait chanter à l'abbé Gerbet une mélodie que Choron avait découverte et qu'il avait adaptée à l'hymne de la Toussaint Cœlo (juos eadem; mais il fallait qu'elle fût chantée par l'abbé Gerbet, car lui seul savait donner à sa voix ces inflexions qui sont comme les notes intérieures et immatérielles d'un chant, et qui sont aux notes visibles ce que l'esprit est au corps. Vous auriez vu alors sa figure longue et sévère s'épanouir et comme se dissoudre dans un sourire triste et doux, et le feu de son regard se voiler sous un nuage humide. Cet air, je ne l'oublierai plus jamais; il est pour moi un son mélodieux et une image délicieuse. Illlatteet mon oreille et mes yeux, carjamaisje nele chante, sans avoir devant moi les visages recueillis et émus de tous ces hommes avec qui j'ai vécu et que la main du temps a dispersés loin de moi.
L'abbé de Lamennais aurait été peut-être éloquent, s'il avait été moins timide el s'il avait eu plus de force dans les poumons. Mais sa timidité était si grande qu'il n'a jamais pu chauler um^ oraison; ce qui a lieu de surprendre dans un hommi' d'une volonté si ('nergique. Il avait, pendant son séjour à Naples, été invité par les Jésuites de cette ville à venir célébrer la messe dans leur maison un jour de grande fête. Il avait accepté, croyant (ju'il ne s'agissait que d'une messe basse. Quel fut son ctonnement lorsque, arrivé à la sacristie, il aperçut les diacres et les sous-diacres se préparant à le servir à l'autel. Il comprit qu'il s'agissait d'une messe chantée; il s'excusa auprès des pèi-es, qui firent chercher un prêtr«» pour le remjjlacer. Mais il était déjà tard, et lout<'S les recln'rchcs furent inutiles. Il fut donc obligé d«? dire; la messe; mais, ne pouvant se résoudre à la chanter, il récitait à voix un peu plus
LAMKN.NAIS A LA CHESNAIK CS
haute les parties qui devaient être chantées et auxquelles l'assistance répondait en chœur.
* Quoique ^I. de Lamennais possédât tous les éléments qui peuvent rendre la conversation agréable et intéressante, il n'excellait point en ce genre, comme on aurait pu le supposer, et il était sous ce rapport de beaucoup inférieur à l'abbé Gerbet. Quelquefois cependant, lorsqu'il traitait quelque sujet qui lui tenait à cœur, il s'animait ; sa parole devenait plus vive, plus limpide et attachait ceux qui l'écoutaient. Mais en général il semblait que l'auditoire d'un salon fût trop peu de chose pour une intelligence comme la sienne. Il lui fallait pour écho le monde entier.
M. de Lamennais est orgueilleux, mais il n'est ni vain ni lier. Le pape Léon XII, qui avait pour lui une estime et une affection particulières, avait voulu le faire cardinal. Ceux qui lui ont tenu compte de son refus et qui l'ont attribué à son humilité, ne le connaissaient guère. Il a eu peu de mérite à refuser la pourpre, parce que son refus était l'effet de son orgueil. A ses yeux, la dignité de cardinal ne pouvait rien ajouter à sa gloire, et il l'aurait plus honorée en l'acceptant qu'il n'en aurait été honoré lui-même. Il n'a et ne peut avoir d'autre ambition que celle de régner sur les intelligences, en les enchaînant à la sienne. Imposer aux autres sa volonté, ce n'est pas assez pour lui, il faut encore qu'il lui impose sa pensée ; car c'est là le comble de la puissance et de la grandeur humaine et ce qui rapproche le plus l'homme de la divinité.
Malgré tous ces défauts ou plutôt ces malheureuses dispositions de sa nature, l'abbé de Lamennais était alors sincèrement pieux, et gémissait plus que personne sur les vices de son caractère, qui doivent en grande partie être attribués au temps où il
il vécu, à réducatioii qu'il a reçue, et surtout aux déplorables impressions qu'avait produites de bonne heure en son âme la lecture des philosophes impies du dix-huitième siècle '. Cette curiosit('' prématurée lui a coûté bien cher, car elle a été pour lui la source de certains préjugés dont il n'a jamais su se dégager parfaitement. Son âme était pleine de foi, mais sa raison était restée sceptique; et par ce côté il tenait plus de Montaigne et de Pascal que de saint Paul et de saint Augustin. Il m'a plus d'une fois avoué lui-même, depuis, que jamais le doute n'avait complètement cessé dans son âme et que toujours il avait dû lutter contre cet ennemi qui ne lui laissait ])oint de repos et qui devait le vaincre plus tard.
Les notions fausses qu'il s'était faites sur l'essence de la foi, lui font penser aujourd'hui qu'il ne l'a jamais eue, et qu'il se faisait illusion sur les véritables dispositions de son âme; mais il se trompe. 11 croyait, il était soumis à l'Église, sa foi et sa soumission étaient vives et sincères. Il était pieux, il aimait Dieu, il le priait avec ferveur, le servait avec fidélité. Il suffisait, pour s'en convaincre, d'assister à sa messe et d'être témoin du recueillement avec lequel il la disait. 11 n'attachait peut-être pas assez d'importance à certaines pratiques extérieures qu'il regardait comme minutieuses. 11 manquait trop souvent de déférence et de respect à l'égard des évêques, et se persuadait trop facilement que le génie peut tenir lieu de consécration, et que la hiérarchie naturelle, établie dans la société pai" les divers degrés de lumière, est supérieure à celle que Dieu a instituée dans son Eglise. Mais il luttait de bonne foi et avec courage contre les doutes qui venaient assaillir sa
1. A l.i (lliosn.iio. l-éli M:\\[ riifcrmé pour ses escapades d'enf."iiil dans la l»iltli(itli<"'(jno di" son ontle, Hoberl dos Saiidrai.**; c'csl là (ju'il lui Housseaii ri Voltaire.
croyance, et il pouvait dire avec sincérité : Je crois. Seigneur, mais aidez mon incrédulité. Il luttait, et ce qu'il prend aujourd'hui pour des défaites, c'était bien de véritables victoires. Si dans ces luttes de son âme contre le doute, il avait succombé, comme il cherche à se le persuader aujourd'hui, le combat ne se serait pas renouvelé toujours plus violent et plus pénible ; car le démon connaît ceux qui sont à lui, et il se donne bien de garde d'attaquer ceux qu'il possède déjà au risque de les perdre en leur ménageant l'occasion d'une victoire.
Hélas! il n'a plus à lutter aujourd'hui; la paix s'est faite en son âme. Il s'applaudit et se glorifie de cette tranquillité qui lui était inconnue autrefois et il la regarde comme le signe heureux d'un état d'âme régulier et conforme aux desseins de Dieu sur lui. Il ne comprend pas que l'esprit d'erreur, fier de la conquête qu'il a faite en l'attirant sous sa bannière, n'a plus besoin d'efforts pour la retenir, et que si Dieu laisse son âme séjourner dans la paix, c'est que peutêtre il a épuisé la mesure de grâce qui lui avait été préparée.