CHAPITRE II
L'ÉCOLE MENAISIENNE
On a souvent comparé l'abbé de Lamennais à Luther, et l'abbé Gerbet à Mélanciiton. Si le premier a justifié de tout point la comparaison, elle n'a pas été, grâce à Dieu, complète pour le second, (jui après avoir suivi son maître jusqu'au bord de l'abîme dans l'espoir de le préserver d'une ruine entière, a su s'arracher de ses mains au moment où il allait s'arracher lui-même des mains de Dieu'. Au fond,
1. Apivs les Paroles (Vun rroyanl, (iorl)ct, iiui jusque-là avait gardé un silence discret, crut dcvuir séparer sa cause de celle de son ancien maître; cf. Jiê/lexions sur la chute de Lamennais (Ei»ernay, 172 p., 1S3S). Il écrivait: « Celui ([ui déclare une guerre ouverte à l'Église, qui prophétise sa chute, (|ui n'a pas craint d'outrager l'auguste vieillard que la chrétienté salue du nom de Fèrc, a eu en moi un ancien ami (jui l'aime d'une amitié née au pied des autels, et tjui avait pour lui, je le crois, autant de dévouement qu'aucun des nouveaux .unis <|ui sont venus cdurtiser sa révolte. .\ ce souvenir. Je tombe à genoux, olïraiil pour lui à Dieu des prières d.ins lesquelles il n'a plus foi, et je ne me relève (|ue pour cond»atlie, dans l'ami de ma jeunesse, l'ennemi de tout ce que j'aime (l'un éternel amour.» [Université calholi<iue, I. III, p. K'.».; i'armi les ouvrages consacrés à Gerhet, vcjir l'étude» de Mgr df. L.\t)ouK sur M<ir Gerliel, su vie et ses leuures, et l'Urole nienaisicnnc, et IIaiuspi;, Lamennais cl Gerbet, t. 1 (l'JlO).
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ces deux hommes ne se touchaient guère que par l'intelligence et par une merveilleuse communauté de pensées et d'espérances. Dès que cette communauté a disparu, les liens qui les unissaient se sont rompus comme d'eux-mêmes. Jamais peut-être deux âmes ne furent plus nécessaires l'une à l'autre que ces deux âmes. Et l'on peut dire que leur union était une sorte de mariage intellectuel dans lequel l'âme de l'abbé de Lamennais fécondait de ses pensées celle de l'abbé Gerbet. L'une avait la passion du gouvernement et du pouvoir, non de ce pouvoir matériel qui contraint par la force, mais de ce pouvoir spirituel et moral qui soumet, par la conviction, les intelligences. L'autre, au contraire, privée en quelque sorte d'individualité et d'initiative, avait un inexprimable besoin d'être gouvernée.
S'il est quelqu'un à qui convienne la définition de l'homme donnée par M. de Bonald, c'est l'abbé Gerbet. En effet, c'est une intelligence et rien autre chose ; c'est une intelligence qui tient à distance respectueuse les organes chargés de la servir, sans jamais les laisser approcher de trop près dans un moment de familiarité. C'est une pure intelligence dont toutes les fonctions se réduisent à penser, à contempler, à se souvenir et à prévoir. Elle lui tient lieu à la fois de cœur, de volonté et d'imagination. Car elle est tendre, docile et caressante comme le cœur ; calme, placide et ferme comme la volonté ; fraîche et gracieuse comme l'imagination d'une jeune fdle. Passible et flexible a la fois, elle sait aussi bien recevoir et rendre tous les sentiments avec leurs nuances infinies que si elle les éprouvait elle-même, et toutes les images que si elles étaient nées de son propre fonds. Mais ces phrases si gracieuses qui semblent être tombées comme des gouttes de rosée de sa plume, elles lui ont coûté de longues heures de
travail et d'efforts. Ces belles images qui étincellent comme des diamants dans ses livres, il les a cherchées longtemps avec son esprit et avec son corps, car celui-ci participe d'une laçon singulière au pénible travail par lequel celui-là enfante ses pensées. Et lorsqu'on a pu être témoin de ces pénibles enfantements, on comprend que le style de Tabbé Gerbet man({ue ({ueiqueïois de naturel, et qu'on y sente trop le travail et les elïorts qu'il a coûtés.
L'abbé Clerbet était le même pour tous et dans tous les instants. Je ne pense pas qu'il ait jamais été coupable dune préférence. Et dans les longues et intimes relations que j'ai eues avec lui, je ne me rappelle pas avoir jamais remar(pu'' un degré de ]»lus ou de moins dans la température de son cœur ou dans la tension de son humeur. Je l'ai trouvé aussi gai, aussi aimable, dans les jours où ses incommodités le faisaient souffrir que dans ceux où elles le laissaient en repos. Sa contenance était la même après une parole brusque ou après une caresse de M. de Lamennais. Il recevait l'une et l'autre avec le ménu^ calnu', sans répondre à Lune ni à l'autre.
(^ette égalité d'humeur jointe à beaucoup de grâce dans l'esprit et de délicatesse dans les manières, faisait de l'abbé Gerbet un des hommes les plus agréables dans le commerce de la vie. Sa conversation était pleine de charmes ; sa plaisanterie line, bienveillante, et tout à fait attique ; son rire délicat et distingué. Sa voix avait je ne sais quoi de doux et de voilé, (pii llattait l'oreille et prévenait en sa faveur. Il ne laissait jamais échappcîr, soit dans sa conversation soit dans ses gestes, rien (|ui fût incompatible avec le sentiment, le plus excpiis des convenances. Il y avait dans toutes ses manières, dans ses mouvo ments et dans ses attitudes, quelque chose de noble et de sacerdotal. Il excellait dans le récit, et il savait
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donner aux choses los plus simples un certnin tour, qui les rendait intéressantes.
Je ne connais point d'homme dont l'esprit soit plus clair et plus lucide, qui sache mieux que lui lire et analyser un livre, donner une forme transparente aux idées des autres, les dégager des nuages qui les obscurcissent. Il ne crée pas, il arrange et met en ordre ce que les autres produisent. Son intelligence est comme une nourrice qui sustente les enfants que d'autres ont engendrés. C'est une admirable copie représentant avec une fidélité si parfaite les traits de son modèle, qu'on pourrait la prendre pour un original. Sous ce rapport, il convenait merveilleusement à l'abbé de Lamennais dont Pâme s'imprimait sans cesse sur la sienne. Mais s'il avait eu plus de vigueur, s'il avait réagi davantage à rencontre des idées de son maître, peut-être aurait-il exercé sur lui une iniluence salutaire, et lui aurait-il épargné bien des fautes et des erreurs. L'abbé de Lamennais a reconnu lui-même plus tard que INL Gerbet n'avait pu lui donner tout ce qu'il demandait. Et il est bien probable qu'il a dû finir par trouver monotone une société qui ne lui donnait qu'une copie de lui-même. C'a été le mallieur de cet homme de n'avoir rencontré personne qui put prendre sur son âme impatiente de tout joug un ascendant convenable. Cet homme il l'avait trouvé à une époque de la vie où il lui était moins nécessaire. C'était l'abbé Garron, dont le souvenir était toujours resté profondément gravé dans son esprit, et que nul autre n'avait pu remplacer depuis K
1. Lamennais écrivait de Londres à son frère (septembre 1815): « Mille raisons les plus fortes m'attachent à M. Carron. Il m'aime comme un fils, je l'aime comme un père, comme un ami, comme l'instrument des desseins de I)ieu sur moi. » L'in-
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Son frrre,ral)l)é Jean de Lamennais', l'aurait remplacé peul-tHre, s'il n'avait pas été son rroi'c, et s'il s'était livré moins exclusivement aux bonnes œuvres. Mais la familiarité qui existe entre deux frères ne laissait pas assez do distance entre M. de Lamennais et l'abbé Jean, pour que les représentations et les conseils de celui-ci pussent faire beaucoup d'impression sur le pi'cmier. L'abbé Jean était (railleurs un liomme tout prati([ue, peu exercé dans les matières qui faisaient le sujet habituel des méditations de son frère, et pour qui les plus hautes spt'culations ne valaient pas une bonne œuvre. Il s'entendait mieux à l'aire le bien qu'à en délinir la nature. D'ailleurs son caractère ('tait trop opposé à celui de l'abbé l'éli, son frère, pour qu'il put apprécier convenablem(>nt et reprendre avec fruit les élans désordonnés de cette nature abrupte et passionnée.
L'abbé Jean avait pass('' de l'innocence de l'enfant à celle du saint. Sun âme était calme, comme toutes les âmes qui n'ont point ressenti le choc des passions, que la nature soulève comme des Ilots au temps delà jeunesse. La pieté et la charité faisaient en lui ce ([ue faisait, dans l'abbé Oerbet, l'intelligence. Elles lui donnaient le seuliuient et le goût d'une multitude de choses auxquelhis sa nature lo rendait ('traugei-. C'était elles (|ui l'avaienl l'ail entrer dans les pensées et dans les vastes projets de son frère. Mais il s'y
nuiMici- (le I ;il)l)(' O.irion, joiiilc ;i ci'Wo df I'.iIiIk'; Jc.mi o\ de Tcysserrc, direclour au si'iiiiiuiirc dt^ S;iiiil-Siil|iiff\ inclina LainiMuiais vers l(î sacerdoce.
I. \'t)ir le livre reinar(|iial)le du I». Lavkille. Jean-Marie de Uamennais 1780-I8(ii)), 2 vol. iii-M, l'oussitîlguo, 11K»3.
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était associé plutôt par le cœur que par l'esprit. Il le comprenait assez pour l'encourager dans ses défaillances, mais pas assez pour l'arrêter dans ses emportements. Et quoique son caractère paisible et conciliant ait du être choqué plus d'une fois par le défaut de mesure qui rendait si souvent les démarches de l'abbé Féli inutiles ou même fâcheuses, il avait tellement adopté ses idées, ses plans et ses projets, et se défiait tellement d'ailleurs de ses propres lumières qu'il lui en coûtait peu de lui sacrifier son opinion.
L'abbé Jean avait une âme vraiment sensible, capable dafîection, une volonté moins énergique que constante, qui marche lentement, mais avec persévérance vers son but, qui sait mieux tourner les obstacles que les briser, et qui pour obtenir de vous ce qu'il veut avoir vous fera toutes les concessions que lui permettent sa raison et sa conscience. La piété de Tabbé Jean était une piété simple, douce, indulgente, éclairée, mais surtout pratique. Il était humble, modeste et désintéressé, et il avait su conserver l'excès même de ces qualités dans la position plus élevée que lui donna pendant quelque temps la confiance du cardinal de Groy, grand aumônier de France. Il eut à cette époque une grande influence sur la nomination des évêques que Ton choisit pour remplir les sièges nouvellement créés par le Concordat entre le Saint-Siège et le gouvernement français. Et si, parmi ces choix, plusieurs trompèrent ses espérances, du moins il n'en est aucun qui puisse lui mériter le reproche d'avoir eu en vue autre chose que le bien de l'Eglise. Les hommes distingués étaient rares à cette époque dans le clergé, qui n'avait pas encore eu le temps de réparer les brèches que la révolution lui avait faites. Il fallait donc chercher des hommes qui pussent être remarqués, soit à cause
(le leur jiiétù, soit à cause de leur position sociale '.
Pour lui, non seulement il ne chercha point les dignités ecclésiastiques dont il avait été le dispensateur, mais il les évita lorsqu'elles lui furent offertes et ne crut même pas faire un sacrifice en les refusant. En quittant la grande aumônerie et la capitale, il reprit non seulement sans regret mais avec bonheur les fonctions du saint ministère, et s'appliqua surtout à l'établissement de ce pieux institut à qui les communes de la Bretagne doivent les bienfaits d'une éducation chrétienne -. Il avait aussi fondé à Rennes une maison de missionnaires pour évangéliser la ]3retagne, et y entretenir l'esprit de foi, et cette association était devenu le noyau de la congrégation que voulait former son frère, et dont l'abbé Jean était le supérieur apparent ^.
L'abbé Jean venait souvent à la Chesnaie. D'ailleurs la visite des maisons qu'il avait établies lui prenait à peu près tout son temps. Sa voiture était devenue en quelque sorte son appartement ; aussi portait-il avec soi toute une bibliothèque, des plumes, de l'encre et du papier, et il écrivait en voyageant comme s'il eût été assis à sa table. Quoiqu'il fût
1. « Comme e^rand aumônier, M. de Croy fit preuve d'une pureté de vues et d'une sagacité difficiles... Il prit, d6s le principe, comme grands vicaires, des hommes de talent et d'une vertu éprouvée, entre lesquels je distingue M. Jean de Lamennais. Cet admirable prêtre le suppléait i»endanl ses absences forcées; il devint même l'administraieur réel, et le clergé n'eut qu'h se féliciter de son omnipotence : rien d'aussi rare... (Vest ainsi qu'en jieu de temps cette grande aumônerie, forcémeid négligée par le cardinal de Talleyrand, et pourtant si nécessaire, devint en queUpie sorte, pour l'Kglise de France, le boulevard de la foi. >■ {Bingraphien du cleryâ cnnlemporain, jiar un Soi.i- T.MHI-: : Le cardinal prince de Croij, I. VI, p. 27H.)
2. L'Institut des Frères de l'Instruction chrétienne, reconnu par une ordonnance du 1" mai 1822. Cf. Hopautz, /<i Vie et les (JEnvres de M. Jean-Marie de Lamennais, p. 2!K1.