‹ Souvenirs de jeunesse, 1830-1850Chapitre 10 sur 17 · LE DOCTEUR FONTANA.ROSE · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR FONTANA.ROSE

marcher en avant? Il acheta, le jour même, deux jolis chevaux, un coupé et un phaéton, et fouette, cocher! à la conquête de l'esprit français. C'est en pareil équipage que le directeur de la Revue de Paris allait frapper tous les matins à la porte des gens de lettres. Il commença par visiter Sainte-Beuve et Mérimée. Véron connaissait son monde; aussi ses rédacteurs d'élite c'étaient Nodier, S lint- Marc Girardin, Méry, Loëwe-Weimar, Casimir Delavigne, Philarète Cbasles, Scribe, Gozlau, Janin, Karr, Balzac, Dumas, Victor Hugo lui-même.

On voit qu'il s'adressait à tous les maîtres. Il racontait ainsi ses pérégrinations du matin. Voyez cet alinéa :

« Dans mes courses littéraires du matin, tantôt je surprenais Victor Hugo, le cou entouré de fourrures, très chaudem.ent empaqueté, comme un homme qui vient de passer la nuit à écrire les beaux vers des Orientales, tantôt prenant à côté de sa femme et au milieu

de ses enfants un déjeuner matinal. Je me suis souvent prêté aux jeux des jeunes Charles et Victor Hugo dont la plume de vingt ans devait plus lard, dans VEvénement, combattre à outrance la politique que je soutenais avec conviction dans le Constitutionnel, m

Un des plus actifs collaborateurs de la Revue de Paris fut ce Philarète Chasles qui est allé mourir à Venise. Il savait tout, hormis la sagesse. Il n'y avait pas alors de meilleur critique. Il conduisait ses idées à quatre chevaux, mais il lui arrivait souvent de verser en chemin. Très spirituel causeur, il eut son quart d'heure de rayonnement. L'Académie lui ferma sa porte au nez bien mal à propos, car s'il était fantaisiste il était aussi académiste.

Un autre rédacteur très brillant de la i^euue de Paris fut Loëwe-Weimar, qui écrivait ses articles chez mademoiselle Georges et chez mademoiselle Mars. Il pouvait parler de tout, puisqu'il savait tout et puisqu'il parlait bien.

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On croyait qu'il ferait un chemin rapide sous le minislère Thiers ou sous le ministère Guizot, deux amis qui prônaient son esprit ; mais, pour toute faveur politique, il fut nommé consul à Caracas, où il dépensa ses quatre sous et où il ruina sa santé. Je l'ai vu chez mademoiselle Mars, qui lui conseillait de ne pas retourner si loin, lui qui méritait une ambassade de par les lois de l'esprit.

N'allons pas ouhlier un écrivain de la même famille, qui avait surtout fait ses études dans La Bruyère et Rivarol: c'était Malitourne, un paresseux qui disait ne jamais trouver l'heure du travail. La Revue de Paris lui doit aussi beaucoup de pages savantes et curieuses. Chaque fois que je dînais chez le docteur Vèron, j'y trouvais Malitourne. Sou dernier travail fut d'amuser Véron, dont il était l'ami et le lecteur ordinaire. Dans ses dernières années, on s'impatientait de toujours lui entendre dire les mêmes mots. Aussi Rachel le priait-elle gentiment de changer de masque et

de répertoire. « J'irai à votre école, mademoiselle. » Mais il était trop tard pour que Rachel daignât lui donner des leçons. Il avait un cousin, Pierre Malitourne, qui, pendant plusieurs années, remplaça Gérard de Nerval dans la critique théâtrale de l'Artiste.

Vér.on avait aussi frappé à la porte de Scribe, cet ardent trouveur, qui aurait pu écrire trois cent soixante-cinq pièces par an, mais qui se contenta d'en écrire trois cent soixante-cinq pendant toute sa vie. Alexandre Dumas seul était capable d'un pareil labeur. Moins de pièces, mais plus d'actes : ne donna-t-il pas des drames en plusieurs journées? Ceci me rappelle une histoire de belle forfanterie littéraire :

Au premier mois de ma direction du Théâtre- Français, il me vint l'idée, pour l'anniversaire de la naissance de Molière, de représenter une comédie sous ce litre : les Entr'actes de la Comédie de Molière. On comprend

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la curiosité qae promeLtaieiit trois actes sur ce sujet de haute fantaisie.

Je rencontre Dumas, nous causons de la comédie à faire.

— Demain à l'aurore, lui dis-je, vous vous mettrez à Toeuvre, puisqu'il faut jouer la

"pièce dans quatre jours.

— Commentl demain. Je vais m'y mettre à l'instant même. Voilà tout justement Paul Meurice; vous me donnerez tous les deux votre coup de plume. Quand viendra le jour, la comédie sera faite.

Ce qui fut dit fut fait. Quatre jours après, la pièce était jouée. Les rébarbatifs de l'orchestre se fâchèrent parce qu'ils n'eurent pas l'esprit de comprendre, mais le Président de la République, Louis Bonaparte, ses timis Morny, Walesky, Persigny, les critiques nccrédiiés Jules Janin, Théophile Gautier, Paul de Saint- Victor défendirent vaillamment l'œuvre de Dumas. Scribe lui-même, qui n'aimait pas la haute fantaisie à la Shakespeare, applaudit de

toutes ses forces les Entr'actes de la Comédie de Molière.

On a dit souvent que Scribe fut l'auteur dramatique le plus applaudi. Ne l'est-il pas encore, ce fabuleux créateur de tant d'œuvres inoubliables : Robert le Diable, les Huguenots, le Prophète, la Dame blanche, Haydée, Et si des opéras, je passe aux comédies : Adrienne Lecouvreur, les Contes de la Reine de Navarre, Bataille de Dames, la Camaraderie, la Tsarine, Bertrand et Raton, le Verre d'Eau. Et combien de vaudevilles, qui sont presque des comédies, comme la Femme qui se jette par la fenêtre !

Je sais bien qu'on va sourire de mon amitié pour Scribe, car l'opinion est faite désormais: Scribe, un bourgeois dont les malices sont cousues de fil blanc.

Scribe donna à la Revue de Paris des proverbes et des contes.

Le fondateur de la Revue de Paris avait donc appelé à lui tous les vrais écrivains dans

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leur rayonnement. Dumas vint bientôt avec ses Souvenirs de Voyage et ses romans. J'ai parlé de bien des collaborateurs de la Revue de Paris, mais combien d'autres il faudrait citer dans tous les camps : le duc de Choiseul, le comte de Montalivet, Cousin, Lamartine, Auguste Barbier, Mérimée, Benjamin Constant, George Sand.

Avec de pareils rédacteurs, comment la Revue de Paris n'aurait-elle pas pris toute l'élite des lecteurs 1 Ce fut donc un grand succès. Or, savez-vous combien cegrandsuccès donna d'abonnés ?à peine mille. Et encore, ce chiffre diminua quand Buloz voulut repécher la Revue des Deux-Mondes, qui n'avait fait qu'une apparition parmi les lettrés. C'étaient MM. Mauroy et Ségur-Dupeyron qui l'avaient fondée. En la créant, ils ne songeaient qu'à un recueil de voyages. Les abonnés n'étant pas venus à eux, ils fermèrent boutique. Ce fut alors que Buloz, prote de l'imprimerie où la Revue avait été imprimée, tenta de la ressus-

ciler. Il eut d'abord autant de courage que de wiéveine. La Revue des Deux-Mondes a survécu, elle est devenue un monument littéraire, mais Dieu sait par quelles ditûcullés sans cesse renaissantes il lui fallut passer. Buloz tint bon, oubliant plus d'une fois de dîner pour nourrir sa Revue. Enfin, un notaire de Paris la sauva sur le même esquif que la Revue de Paris. Baloz fat consolidé à. la Revue des Deux-Mondes, et le frère de Bonnaire devint directeur de la Revue de Paris. C'était le notaire Bonnaire qui était piqué du démon de la littérature. Voilà pourquoi on vit apparaître ce nom de Bonnaire dans les deux Revues. On mangea quelques centaines de mille francs, mais on paya toujours la rédaction avec une bonne grâce parfaite, hormis toutefois le premier article qu'il fallait donner comme une obole de sauvetage. A ce propos, je dirai ceci qui m'est personnel:

Depuis longtemps déjà rédacteur à la Revue de Paris, je portai à Bonnaire un article sur

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Callot OU sur Boucher. Buloz, voyant cet article en épreuves, le prit pour la Revue des Deux-Mondes.

Les deux Revues s'imprimaient chez le même imprimeur, dans la même justification. Quelques jours après avoir porté mon article à Bonnaire, j'ouvris la Revue des Deux- Mondes et je fus quelque peu surpris de m'y voir en tête du numéro. Buloz, qui n'était pas complimenteur, Dieu merci! m'écrivit à ma grande surprise une jolie lettre que j'ai conservée et que j'ai relue avec plaisir au temps où la Revue se retourna contre moi, quand, de par Rachel, je pris la place de Buloz au Théâtre-Français. Quand j'allai à la caisse de la Revue des Deux-Mondes, qui était aussi la caisse de la Revue de Paris, pour loucher le prix de mes quarante pages, on me répondit par ces mots bien inattendus:

— Vous savez qu'on ne paye jamais le premier article!

— Oui, je sais cela, mais c'est à la Revue

de Paris que j'ai donné ma copie; il a plu à Buloz de la prendre pour la Revue des Deux- Mondes, on ne m'en doit pas moins quatre cents francs.

J'eus beau faire et beau dire, je m'en revins les mains vides. Je dois avouer, d'ailleurs, que la maison fut toujours bonne pour moi, puisque j'y toucbai à peu près deux cent cinquante francs par mois, pour mes portraits littéraires, mes contes, mes articles d'art ; or, c'était dans un temps où je ne faisais pas le beau avec des billets de banque.

Ce fut le docteur Véron qui suréleva les prix en littérature quand il prit le Constitutionnel. Il donna baut la main beaucoup de billets de mille francs à Eugène Sue, à George Sand, à Alexandre Dumas, à Alfred de Musset, pourquoi ne dirais-je pas aussi à moi-même? ce qui me fit bien des ennemis dans le monde littéraire. Je n'eus jamais plus d'ennemis qu'en ce temps-là. On ne voulait pas comprendre que Véron fût maître de ses opinions

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en littérature. On se révolta contre les hauts prix qu'il donnait à ses élus. Ou assiégea sa porte, qu'il ouvrait d'ailleurs toute grande.

— Pourquoi imprimez-vous ceci et ne voulez-vous pas prendre cela?

— Mon cher monsieur, j'estime beaucoup ce que vous faites ; mais, dans mon jeu contre la forlune contraire, permettez-moi de bien choisir mon jeu de cartes. Il viendra sans doute un jour où je vous appellerai, mais, quand j'ai repris le Constitutionnel expirant, j'ai appelé les écrivains de mon choix ; vous arrivez une heure trop lard.

On sait que le docteur Véron avait bien choisi selon le goût de ses lecteurs, puisque le Constitutionnel devint, en quelques semaines, le premier des journaux.

Le docteur Véron a réussi en toutes ses entreprises. C'est que sous ce risque-tout, il y avait un sage.

Voulez-vous savoir les commandements du docteur Véron :

« N'oubliez pas, si vous craignez les inimiliés et les haines, de répondre aux lettres inutiles, même d'inconnus.

» N'oubliez pas, surtout, de remettre votre carte à celui qui vous a envoyé la sienne.

» Evitez d'avoir une place réservée dans les lieux publics. (Ici Yéron oublie que c'est pourtant la manière la plus sûre d'être bien placé.)

» Refusez-vous surtout le luxe d'une voiture bien attelée, car on ne vous pardonnerait pas les éclaboussures.

» Refusez-vous le luxe d'une femme de théâtre, car, s'il y a quelqu'un qui vous fait plus d'ennemis que des chevaux anglais, c'est la possession d'une actrice.

» Rappelez- vous que tous les succès qui flattent votre vanité offensent et font souffrir celle d'autrui.

» N'oubliez pas que la haine a plus d'imagination que l'amour.

» Surtout, ne faites pas trop de bruit dans

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le monde I Gardez-vous de touchera trop de choses diverses. Sur chaque rivage nouveau où vous aborderez, vous trouverez des ennemis. »

Un peu plus, on croirait que c'est Rivarol qui parle ainsi.

Beaumarchais lui-même n'avait-il pas dit : « Avec de la gaieté et même de la bonhomie, j'ai eu des ennemis sans nombre et n'ai pourtant jamais croisé ni jamais couru les routes de personne? »

Emile de Girardin, ami de Véron, un risquetout comme lui, fut aussi un sage à sa manière. Sa sagesse fut plus éclatante que celle du docteur Veron. Il commença aussi par la fortune des journaux. Mais en ce temps-là, sa meilleure fortune fut d'épouser une femme

qui était belle et qui avait presque du génie, tant son esprit était rayonnant de poésie. Il fut donc de ceux qui jouent les premiers rôles. En 1831 , cet esprit hardi alla trouver Casimir- Périer, alors premier ministre, afin de discuter avec lui un projet de réforme économique pour la presse périodique. Selon lui, c'était donner une grande force à l'État, puisqu'on pourrait avoir un million d'abonnés en vendant à un sou le Journal officiel.

Casimir-Périer, qui avait d'abord accueilli l'idée comme un trait de lumière, remit ensuite la question aux calendes grecques; mais Girardin, qui ne s'endormait pas, créa, en attendant mieux, le Journal des Connaissances utiles à cent sous par an. C'était trop peu pour ce grand ambitieux. Il créa bientôt la Presse^ un journal à 40 francs par an, c'est-àdire à moitié prix de ce que coulaient les autres.

De son côté, Véron n'avait pas perdu son temps. Il quittait la directioa de la Revue de

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Paris pourse risquer à la direction de l'Opéra. Le choléra ne lui fit pas peur, même quand il mourait deux mille Parisiens par jour. Paganini n'en jouait pas moins du violon, et Taglioni n'en jouait pas moins des jambes. Parmi les amis de Véron, le comte Gilbert de Voisins était amoureux fou de cette archidéesse de la danse ; aussi le voyait-on dans les coulisses pendant toutes les représentations; mais il avait beau chanter sur toutes les gammes sa passion toujours croissante, Taglioni refusait de le prendre au sérieux, jusqu'au jour où il lui fit un discours en trois points pour lui prouver que le choléra, qui enlevait tout le monde, allait l'enlever elle aussi si elle ne se cachait dans ses bras. La danseuse, prise de terreur, consentit à passer la nuit avec Gilbert de Voisins, à la condition qu'il veillerait sur elle comme un frère. Elle était superstitieuse, et elle croyait que l'amour du comte la préserverait de la fatale épidémie. La nuit se passa en tout bien tout honneur;

mais le lendemain, chez le docteur Véron, elle dit au comte, toute pâle et tout éplorée : a Vous m'avez perdue à force de vouloir me sauver. Je viens de l'Opéra où tout le monde dit que vous avez passé la nuit chez moi ! »

Gi!hert de Voisins prit au sérieux les larmes de l'ingénue aux ailes d'or, tant et si bien qu'il voulut sauver l'honneur de la demoiselle^en épousant la danseuse.

Par malheur la lune de miel n'eut pas même un quartier. Le mari ne pensa bientôt plus qu'a la séparation. Il quitta sa femrce au bout de quelques semaines en lui disant qu'ils avaient fait fausse route tous les deux. Ils ne se revirent jamais... Je me trompe. Bien longtemps après, presque un demi-siècle, ils se rencontrèrent à la table du docteur Véron. On s'était tant oublié, on ne se reconnut pas. Le comte Gilbert de Voisins, qui était à côté de moi, me dit:

— Quelle est donc cette dame assise en face de moi, qui vient de demander qui j'étais ?

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— Mon cher ami, lui répoudis-je, c'est votre femme : c'est la Taglioni.

Le ci-devant mari se leva de table, prit sou chapeau et disparut.

Messieurs et mesdames, entrez à l'Opéra, le vieil Opéra de la rue Le Peletier, l'Opéra de tant de chefs-d'œuvre, tout glorieux duis sa pauvre architecture bourgeoise. Nous allons faire un pas en arrière pour voir jouer jRo6eri le Diable vers le milieu du siècle, chaulé par les grandes cantatrices et les grands artistes dont le nom seul était une éloquence. On dit que le passé éclaire l'avenir. Pourquoi n'étudiL-rions-nous pas le vieil Opéra, un soir de ses belles représentations, en évoquant toutes les figures qui ont plus ou moins ébloui les spectateurs d'antau ? Je vous ferai grâce

de la célèbre madame Crosnier, une portière comme il n'y en a plus, donnant des conseils à toutes les vertus et à toutes les demivertus. Celle-là avait une cour de freluquets, parce qu'elle avait presque toutes les clés du cœur de ces dames du chant et de la danse.

En entrant à la suite d'une des demoiselles Marquât, nous voyons la mère Crosnier lui offrir un bouquet de la part de l'un de ces messieurs.

— Prenez le bouquet, mademoiselle, mais ne vous laissez pas prendre. Il n'y a pas de billets de banque dans sou bouquet.

Avançons vers les coulisses. On pouvait dire alors vers les casse-cou. Mais, si on tombait, c'était toujours dans les bras d'une des demoiselles du corps de ballet.

Prenons le style du temps pour faire parler ces messieurs et ces dames. C'est déjà le vieux style. Ecoutez plutôt un des orateurs de la rampe parlant de madame Adèle Dumu-

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lâtre, qui supplie le docteur Véroii de lui « faire un sort ».

Quelle chaste et pure beauté auréolise ce large front aux tempes molles et lumineuses! Quelle transparence dans ses yeux, où se reflète l'azur du ciel ! Les hommes de toutes les nations s'attellent volontiers au char de la Beauté, la seule déesse qui soit réellement digne de nos hommages et de notre encens. Si je nevous parle pas de mademoiselle Dumulâtre au point de vue rosière, la faute en est à un Yankee qui a voulu découvrir une étoile à force d'or, ce qui lui a coûté de quoi faire un autre royaume de Monaco.

Les deux Dumulâtre ne me consolent pas d'avoir vu s'envoler Taglioni et Fanny Essler, qui dansent maintenant l'une et l'autre sur un théâtre de princes qui vont les épouser. Mais, après tout, pourquoi poursuivre un rêve qui s'est évanoui? N'est-ce pas encore un rêve qui me charme en l'an i895, ces deux beaux portraits de Camille Roqueplan, qui a merveil-

leusement reprèsenlé renvolement de ces deux archi-déesses!

On aura beau fiire des miracles à l'Opéra, retrouvera-L-ou ces deux reines de la danse 1 Camille Roqueplan les peignait pour son frère Nestor, qui fut le plus charmant et le plus paradoxal des directeurs de l'Opéra. Il me donna ces deux chefs-d'œuvre en me disant :

— Tu vois ces deux panneaux, je les consacrais à mon cercueil, car je voulais être bien reçu pour aller dans l'aulre monde; mais, tout bien considéré, je trouve Essler et Taglioni beaucoup trop diaboliques pour m'accompagner là-haut. Je te les donne, j'irai les voir dans ta galerie.

Une autre figure digue de survivre ce que survivent les danseuses, c'est CarloLta Gi'isi, qui fît tourner la tête à mon cher Théophile Gautier. Mais il tourna bientôt la tète de l'autre côté pour Ernesta Grisi, la sœur de Carlotta, qui bénit cet hyménée de la main gauche, plus sérieux que tant de mariages de la main

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droite. De là naquirent deux filles charmantes. La première porte un nom célèbre : Judith Gautier; la seconde s'est contentée d'être heureuse en épousailles avec Emile Bergerat, qui n'a eu qu'un tort dans sa vie : avoir trop d!esprit.

En ce temps-là, Théo était un des fidèles des coulisses de l'Opéra. On n'a pas oublié ses ballets ; ne représenle-t-on pas encore Gisèle, d'ailleurs tout un enchantement?

J'allais souvent moi-même dans les coulisses où je devins quelque peu amoureux de la Rosita, mi-Espagnole, mi-Française. Elle ne savait ni lire, ni écrire; mais comme elle savait danser! Je lui présentai un de mesjeunes amis, ce qui me dispensa de continuer l'aventure. C'était Henri Vermot, secrétaire du comte Roger du Nord, plus tard consul en Amérique. Il était très gai poète, encouragé par Alfred de Musset, ce qui était rarissime.

La Rosita avait la mauvaise habitude d'emprisonner ses amoureux dans sa petite logette

perchée tout en haut du théâtre ; mais cette cachette ne lui réussit pas toujours. C'était aussi la logette d'une de ses camarades, laquelle donna un jour un tour de clé et s'envola avec Henri Vermot. Colère bruyante de l'amoureuse ainsi lâchée en pleine passion. Elle pleura devant Roqueplan qui se moqua d'elle.

— Que veux-tu? Si je ne suis pas aimée, je ne puis pas danser!

Et elle pleurait à belles larmes.

— Je tuerai le faquin qui se moque ainsi de moi.

Puis, se mettant à rire :

— Il faut dire que je me suis bien moquée de lui.

Parmi les danseuses de l'Opéra, il y avait plus de terre-à-terre que d'envolées. Elles étaient bourgeoises, ce qui est la pire des physionomies. Les coulisses de l'Opéra avaient par-dessus tout l'air ennuyé. Elles avaient le spleen comme un gros Anglais millionnaire. On y respirait l'atmosphère de la bêtise endi-

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