AU MILIEU DU SIÈCLE
C'est toujours une bonne fortune de dénouer les masques dans ce bal masqué qui s'appelle la vie humaine. C'était eu 1849, j'étais directeur du Théâtre-Français ; quelques amis : Théophile Gautier, Hetzel, Alfred de Musset, Octave Feuillet, Emile Augier, venaient souvent passer une heure dans mon cabinet. Un soir que j'étais seul, Hetzel entra
et me présenta un jeune poète qui voulait me lire une comédie. 11 avait déjà des intelligences dans la place : il était l'ami de Rachel, de Brohan, de Judith; il ne doutait de rien, ce qui me donna de lui une bonne idée. Il commença par nous dire le scénario do sa pièce. Tout à coup, la porte s'ouvrit, et mademoiselle Florentine, qui venait de jouer Célimène, entra et me dit tout haut :
— J'ai perdu mon amoureux.
— Qu'est-ce que cela, votre amoureux?
— Le voilà !
Et elle se jeta dans les bras du jeune poète.
— Voyez-vous ce chercheur de rimes ! Il a quitté sa stalle d'orchestre quand j'étais encore en scène. Je le voue aux dieux infernaux. Il m'a écrit un sonnet pour me dire qu'il m'adorait, mais je vais donner son sonnet à mon habilleuse pour se faire des papillotes.
— Et ce sera bien fait, dit le jeune poète. Mais il joignit les mains pour demander
grâce.
— Songez, mademoiselle, que j'ai fait une comédie, qu'il y a un beau rôle pour vous, et que je voulais voir Arsène Houssaye avant la fin du spectacle.
— La cause est entendue, dis-je ; allezvous-en chacun chez vous, ou faites mieux si cela vous amuse.
Il paraît que cela les amusa, puisqu'ils s'en allèrent bras dessus bras dessous jusqu'à la loge de mademoiselle Florentine, pendant que Helzel et moi nous allions rejoindre Alfred de Musset au café de la Régence. Tout en causant de ceci et de cela, nous parlâmes du poète et de mademoiselle Florentine.
— En voilà encore un, dit Alfred de Musset, qui va passer un mauvais quart d'heure avec cette gaillarde-là.
— La connaissez-vous bien? dis-je à Alfred de Musset.
— ■■ Je ne la connais que trop ; elle m'a fait damner pendant six semaines ; c'était des feux de joie, c'élait des feux d'enfer. Il faut I. 17
194 SOUVENIllS DE JEUNESSE
bien le dire, elle a toutes les éloquences de la passion, mais le ciel de ses amours ne renferme que des orages.
Nous en étions là, quand Fantasio apparut au café.
— Eh bien? lui demanda Helzel.
— Eh bien 1 elle m'a mis à la porte.
— Mon jeune ami, dit Alfred de Musset, voilà une bonne fortune pour vous ; cette mise à la porte vous donnera l'idée de passer par la fenêtre, c'est-à-dire que vous allez devenir éperdument amoureux de la comédienne.
— Je vous avoue que je voudrais bien être dans son jeu, ne fût-ce que pendant huit jours.
— Savez- vous comment on la prend? Tout simplement par des lettres qui flambent.
Ah ! par exemple, il ne faut pas lui chanter des chansons connues. Elle a été à l'école de la passion, elle éclaterait de rire si vous lui écriviez comme tout le monde. Du reste, elle pourrait vous donner des leçons : elle a lu
toutes les épistolières, mais elle les dépasse. A côté d'elle, madame de Sévigné n'est qu'une griffonneuse.
— Je vous remercie dé la leçon.
— Oui, oui, dit Hetzel, un amoureux averti en vaut quatre.
En ce temps-là, je voyais presque tous les jours Fantasio et Florentine ; le Comité de lecture avait reçu Prospéra, une petite comédie qui ressemblait beaucoup à la manière d'Alfred de Musset. Florentine, qui aimait la causerie, parce qu'elle aimait le jeu des mots, venait souvent dans mon cabinet pour rencontrer les beaux discoureurs qui daignaient fumer mes cigarettes. Elle me confia ce que tout le monde savait, c'est-à-dire l'histoire de ses amours. Si je la raconte, cette bisloire, je ne suis pas bien indiscret, car, dans son boudoir, la comédienne avait appendu son portrait en face de celui de Fantasio. En même temps, elle avait écrit le portrait à la plume de son amant et d'elle-même
dans un petit livre à fermoir d'or, où elle avait pareillement peint à la plume Alfred de Musset, Emile Augier, Niewerkerke, qui avait sculpté son buste, Feuillet, un autre de ses amoureux, qui ne passait jamais devant le Théâtre-Français sans un violent battement de cœur :
c< Quand je connus Fantasio il était déjà le féministe qui devait jeter le trouble dans toutes les imaginations, le tentateur dont la visionnaire beauté menaçait de tenir en échec les consciences les mieux affermies dans le devoir ; l'ironique dédaigneux dont le nom rendait les jeunes femmes toutes pensives; le hautain et le mélancolique dont elles chantaient les vers, toutes seules, à leur piano, dont elles écoutaient Ihistoire romanesque, dont elles aimaient à écrire le nom parmi les vélins parfumés, l'euvoûLeur enfin dont chaque mari se sentait menacé, même celui qui se croyait le mieux assis dans sa sécurité conjugale.
« Sans le savoir, j'aimais déjà Fanlasio arrivé tout rayonnant de sa province, un volume de poésies sous le bras, volume tout imprégné du parfum sauvage de ses bois, cherchant la célébrité, absolument comme s'il n'avait pas eu dans ses armes le blason d'une très vieille famille. Car il avait la race, ce blond Fantasio, la race qui lui faisait la main plus petite, le pied mieux cambré, le sang plus bleu, courant à fleur de peau, sous l'épiderme satiné d'une joue très pâle autour de laquelle frissonnait l'or d'une barbe vaporeuse, enveloppant la bouche de spiritualité. Le nez à courbure d'aiglon, aux minces et frémissantes ailes, aspirait voluptueusement les parfums terrestres, trahissait son impérieuse volonté.
» Dans l'azur de 1 œil, il y avait l'attraction des lacs mystérieux où venaient s'abîmer, un beau jour de folie, toutes les suprêmes résistances. Grand, mince, fier, l'atlitude en lui serait vite devenue allière, si l'air de tête ne
l'avait atténuée par une nuance de bonté où l'on sentait le cœur de Fantasio remonter à la surface de son esprit. Vêtu d'une jaquette de velours, dans laquelle sa taille apparaissait mieux cambrée, la batiste de la chemise plissée piquait une ligne de lumière sur la sombreur du vêtement; une de ses mains jouait machinalement avec le chaton d'une bague passée à l'annulaire de l'autre ; portant l'inflexion du cou un peu à gauche, ce qui lui mettait du soleil dans la tête, il avait alors, en regardant les femmes, cet air souverainement impertinent ou cravacheur dont les plus révoltées subissaient l'indomptable pouvoir, dont les plus sages frémissaient malgré elles, mais dont les dédaignées ne se consolaient jamais. D'avance, on se disait que de Fantasio naîtraient les inguérissables blessures, les mortels oublis, les destinées brisées; etpourtanl elles y couraient toutes, les voluptueuses et les froides, les unes par le choc soudain de Tamour, les autres par cet attrait de curio-
site perverse sur lequel Bossuet a tenlé en vain de jeter ses foudres. Car Fantasio était, il faut bien le reconnaître, celui que veulent anathématiser à tout prix les confesseurs, les orateurs de l'Évangile, tant ils le pressentent dangereux sur le passage des épouses et des vierges.
» Et pourtant, gardons-nous de croire que ce fut un malfaisant; la vraie passion, en égarant sa pointe de feu dans les âmes, préserve de toute souillure. 11 y a dans son essence même quelque chose qui l'empêche de sombrer dans la matière. Fantasio était trop modelé à l'image d'une admirable mère, pour ne pas reconnaître de temps à autre l'auguste caractère de la vertu. S'il y croyait peu, ayant en cela de très spécieux arguments, il était le premier à s'incliner devant celle qui se retranche, toute meurtrie et toute blessée qu'elle soit [)ar la tentation, dans la tour d'ivoire de sa pureté et de sa foi au bien. C'était un diable à quatre, ce n'était pas un athée. Très indé-
pendant d'esprit, il conservait à son insu, peut-être, ce christianisme de sentiment dont l'avait imprégné, tout enfant, celle qui, la première, avait joint ses mains et fait ployer ses genoux devant le symbole sacré du Sauveur.
» Elle lui avait mis aux lèvres l'avant-goût des choses divines, et j'ai lieu de croire qu'il en gardait le tourment même aux heures les plus dévorantes, alors que l'on disait de lui, comme de Musset :
» Quel est donc ce jeune homme qui s'inquiète tant de la blancheur des marbres ? » .
» Ah! c'est que, sous l'élan de sa fougueuse nature, le marbre s'était fait chair pour le poète ; les gorges les plus marmoréennes avaient frissonné, les bras s'étaient ouverts et refermés sur lui, les syllabes évocatrices avaient descellé les lèvres rigidement fermées, la vie, la vie orageuse l'avait étreint dans son spasme immense.
» Comment ne se seraient-ils pas pressentis
COMMENT AIMAIENT LES COMÉDIENNES '^Oi
et cherchés, lui le poète, et Fiorenliiie la grande coraédieiine ? Ces deux audacieux, ces deux superbes devaient se rejoindre de par la toute omnipotence des affinités. »
Devant ce portrait beaucoup trop flalté, peint par la plume de Florentine, je placerai comme vis-à-vis le portrait de la comédienne :
Elle était la Céliraène et la servante de Molière, une servante faite de caprice et de tempête, une servante qui cassait la vaisselle et défendait d'un peu trop près l'approche de son maître, qu'elle voulait tout à elle et duquel son orgueil qui touchait aux cimes aurait souhailé être la seule confidente, la dernière amie. Florentine disait, en s'emparant du cœur de Fantasio :
— Moi seule, et c'est assez. C'est assezj car j'ai l'esprit qui rayonne, la royauté qui enchaîne, le cœur qui subjugue, l'imagination qui emporte à travers les espaces et permet au temps de n'être qu'une fiction, puisqu'avec moi mon Fantasio est toujours le beau et radieux Fanta-
sio sur lequel la. destinée n'a point de prise.
Et ils s'aimaient, elle et lui, sous l'aiguillon des folles caresses, se quittant et se reprenant aussi vite, bras aussitôt glacés que réenlacés, oubliant tout quand ils étaient ensemble, si .bien que l'on aurait cru qu'ils ne se séparaient que pour la volupté de se reprendre.
Heures bénies, heures triomphales des jeunesses fécondes où l'homme se chante à lui-même ce qu'il y a de plus beau, où la femme incorpore en elle le merveilleux poème que la vie ne donne qu'une fois.
Florentine avait tout de suite emporté Fantasio, devinant bien qu'on le lui disputerait chaudement ; mais la nature prévoyante ne lui avait pas ménagé les armes agressives et défensives. Il fallait la voir, donnant des coups d'estoc et de taille dès qu'une de ses camarades, un peu mal avisée, avait la témérité de se montrer à côté du poète.
— Mon cher amoui', lui disait-elle, vous me trompez que c'est une bénédiction.
Il est juste de reconnaître que, sous ce rapport, elle était encore au-dessous du vrai. Alors, la fureur la transformait en une Hermione rageuse d'une beauté près lue farouche. Lacomédiennefaisaitun bond dans le domaine de la tragédie.
— Les hommes comme vous, disait-elle à Fantasio, s'ils devenaient des femmes seraient les plus grandes gueuses delà terre!
D'autres fois, sa voix s'attendrissait dans un accès de grâce féline :
— Dis-moi encore, dis-moi toujours ce que tu sais, dont je ne me lasserai jamais!... J'ai du théâtre plein la tète... et de toi plein le cœur !
Lorsque les tournées de la Comédie forçaient Florentine à s'exiler de Paris, elle prenait sa petite plume d'aigle qui courait incisive, aiguë, tellement mordante qu'aucune de celles qu'elle éraflait en passant ne se relevait de la blessure. Elle faisait plus que d'égratigner : elle imprimait, avec une cruauté de tigresse, ses ongles dans la chair vive ; mais les grandes
épistolières des dix-septième et dix-liuitième siècles, les Sèvignè, les La Fayette, les Lespinasse pâlissaient un peu à côté d'elle. Comme Sophie Arnould, Florentine aurait pu alimenter quotidiennement trois ou quatre journaux parisiens avec ses phrases à l'emporLepièce et ses mots qui sentaient la poudre. Ce sont les voyages, ce sont les séparations qui font les grandes artistes en écriture. Une femme peut toujours se trouver à portée des lèvres de son amant, mais combien sont à la hauteur de l'esprit ou du génie de ceux qui les possèdent ?
La secte des jaloux est faite pour se jeter en travers des poétiques et brûlantes amours. Fantasio aimait aussi éperdument Florentine, mais il ne s'emprisonnait pas dans cette liaison et les reproches lui arrivaient en phrases meurtrières qui menaçaient de mettre l'irréparable entre eux. Cependant, on aurait dit que plus leurs querelles se faisaient amères, plus ils reprenaient goût l'un à l'autre. « U
fallaii moi pour le comprendre, comme il fallait toi pour m'aimer, » lui écrivait la comédienne.
Et Fantasio lui répondait :
« Si vous n'avez rien oublié, madame... Viens me prendre ou viens me dire bonsoir. » Mais cette « jalouse à tout tuer », comme l'appelait son amant, ne tardait pas à repartir en guerre. De Bordeaux où elle avait joué une pièce du répertoire, elle disait à Fanlasio :
« Vous devriez avoir, comme Mardochée, ]a tête couverte d'un sac de cendres. » Puis elle s'adoucissait :
« On m'a dit d'être bien fière et je le suis aussi, puisque je reporte à vous tous mes succès. »
El comme elle redevenait caressante en lui demandant une lettre dont elle respirait l'odeur tout un jour, comme si elle eût aspiré l'essence d'àme de son ami absent :
« Hélas ! il faut que tout s'évanouisse, c'est la fin des plus beaux rêves. »
Le roman de Fantasio et de Florentine ne dura que ce que durent les roses.
Mais il y a tantôt vingt ans, la célèbre Florentine, se voyant déjà dans l'autre monde, appela à son lit de mort son cher Fantasio. Les deux amoureux se regardèrent avec effroi, se reconnaissant à peine, puisque si longtemps s'était passé depuis cette fulgurante passion qui les avait jetés dans les bras l'un de l'autre. Ils s'embrassèrent pourtant, mais non plus avec cette belle étreinte qui avait marié leur jeunesse. Après quelques paroles sur le présent, on se rejeta sur le passé comme si on dût y retrouver les fraîches émanations de 1850, où on s'était aimé à en mourir. Ils revécurent dans cette aurore poétique qui leur avait donné tant de joies, même la volupté des larmes.
— Quoi ' c'est vous !
— Quoi ! c'est loi ! Nous aurions dû mourir sans nous revoir.
— Qu'importe, puisque tu es belle toujours !
— Chut ! ne profanons pas cette heure, qui est ma dernière heure, par de vains compliments.
Florentine prit la main de Fantasio :
— Embrasse-moi, si tu l'oses.
Elle avait toujours raillé, même dans ses jours de tristesse, même dans ses heures de passion.
On s'embrassa et on se réembrassa. Mais ce n'étaient plus deux corps, c'étaient deux âmes à demi envolées, battant de l'aile comme deux oiseaux blessés. La mort, l'odieuse chasseresse, les avait atteints eu plein cœur.
— Monsieur mon ci-devant adorateur, je dois vous dire, à cette heure suprême, que vous lûtes le plus aimé.
— Un peu plus, un peu moins, qu'importe.
puisque nous avons eu nos heures adorables ; remercions les dieux de notre rencontre dans les plus belles années de la vie.
— Oui, remercions les dieux, puisqu'ils nous ont donné le souvenir, puisque là-haut, dans l'autre monde, nous nous souviendrons encore.
— Oh ! oui, nous nous souviendrons.
— Sais-lu pourquoi je t'ai appelé ? C'est pour te remettre tes lettres, que j'ai toujours relues dans mes heures tristes, comme pour me donner encore le courage de vivre.
Et, disant ces mots, Florentine prit sous son oreiller deux à trois cents lettres entourées d'un ruban mauve.
— Que veux-tu que je fasse de tout ce griffonnage? As-tu là un brûle-parfum ?
— Mais il y a du feu dans la cheminée. Il prit les lettres pour les faire flamber.
— Encore un instant, dit-elle.
Et ressaisissant les lettres :
— A propos, j'espère que tu m'as rapporté les miennes.
— Oui, lui dit Fantasio, lui montrant un peiit volume très artistement relié en peau de chagrin.
Florentine feuilleta silencieusement le petit livre.
— Est-ce possible! dit-elle après un silence. Quoi ! je t'ai aimé tant que ça I Ah ! c'était le beau temps! Nous avions perdu la tête, toi comme moi.
— Oui, comme je disais alors, tu m'avais dépeuplé l'univers de femmes. Toi seule I
— Toi seul ! répéta la comédienne. Écoute, ce serait un crime de brûler ces autographes qui sont l'expression d'un amour inouï. Je vais te donner tes lettres, tu les feras relier avec les miennes. Et comme tu me survivras, toi qui es toujours jeune, toi qui braves le temps, tu feuilleteras le petit livre en disant : « Elle est là ! » Ce qui te dispensera d'aller au ciuietière.
— Tu as raison, murmura Fantasio : non, non, il ne faut pas brûler tes lettres, ni les
mieimes. Noire passion a fait du bruit ; prou--, vons aux matérialistes que dans notre temps on savait aimer, parce que dans notre temps on croyait encore à Dieu.
La comédienne ne survécut guère à ce der. nier rendez-vous, et mon ami Fantasio la suivit de près chez les morts.
Je vais donner ici, selon le vœu des deux amants, quelques-unes de ces lettres. Quand l'amour s'élève à ces hauteurs dans le bleu, il est purifié comme s'il eût traversé le septième ciel. Une dernière fois ces lettres brûleront. Après quoi, elles ne seront plus qu'un peu de cendre.
Nous débutons en pleine passion.
« Je suis jalouse, jalouse.
» Sais-tu ce que c'est ?
» Sait-on qu'avec cela la vie est impossible et qu'il faut se tuer, oui, se tuer — ou tuer ?
» Je la h; is, celte demoiselle aux yeux faux qui n'aime pas vous regarder en face.
» Je hais celte femme, dont les chairs portent encore la trace des embrassements que je rêvais.
» Je voudrais la presser si fort contre ma poitrine que sa frêle existence s'éteignît seulement au contact des battements de mon coeur pour lui.
» Je la jetterais ensuite dans le passé, ce gouffre toujours béant où s'engloutissent toutes choses oubliées.
» Et je l'aimerais tant, qu'il ne regretterait rien. »
A chaque instant, cet amour était brisé, car si Fantasio avait eu une maîtresse avant Florentine, la comédienne avait eu un amant avant Fantasio, ainsi que le témoigne cette lettre du baron de Marcy à Florentine. Pourquoi ne pas dire tout de suite que cet amant qu'elle n'aimait plus était le petit-flls d'un grand homme d'État, ami de Robespierre, le baron de Marcy? Encore un de ceux que poussait la passion jusqu'à la mort.
« Ma chère Florentine, au moment de rompre et de renoncer pour toujours aux chères espérances que j'avais de vivre avec vous, je vous demande de bien réfléchir et de consulter votre cœur sans vous laisser conduire par votre imagination, qui, vous le savez, vous entraîne loin quelquefois.
» J'ai eu contre moi, je le sais, des rêveries que vous-même oublierez bien vite si vous voulez et si vous revenez de bonne foi dans la vie honnête où je vous ai vue toujours marcher. »
Le baron de Marcy attendit, brave comme l'èpée ; il ne se décida pourtant point à ressaisir la belle vision qui le fuyait. Il eût été curieux pour un psychologue de voir une des rencontres des deux rivaux: Fantasio et Marcy^ car leurs yeux ne jetaient pas des regards, mais des éclairs. Après ses heures de colère, le baron retombait dans la somnolence de l'incertitude. Aussi laisse-t-il échapper ce lamente qui peint bien son désespoir:
« Ma vie est desséchée, les cris du désespoir sont mes seuls accents que peut contre l'avenir ma raison impuissante. Aucun bonheur ne pourra plus toucher mon âme épuisée, ma jeunesse ne se réchauffera plus aux rayons de l'espérance ; au secours de ma douleur, il n'est plus qu'un refuge : la mort. »
Deux fois on arrêta les conditions du duel entre le baron de Marcy et Fantasio ; mais deux fois Florentine eut l'art d'empêcher la rencontre entre les deux amants. La seconde fois, elle arriva, toute vêtue de noir et tout échevelée, pour séparer les combattants, promettant tout ce qu'on voulait, jurant qu'elle se jetterait entre les deux épées.
La moralité de tout ceci, c'est qu'elle continuait à s'égarer entre le poète et le baron. Un
jour, qu'elle était décidée à rompre avec Fantasio, elle lui écrivit:
« C'est le cœur désolé que je vous écris ceci, que j'ai pesé. Je ne reviendrai sur rien de ce que je vais vous dire — quelque déchirement que cela me cause, quelque tristesse que vous en ressentiez. Nous avons été deux fous ; le premier réveillé, c'est moi — parce que peut-être j'étais la plus folle.
» L'amour à deux est le plus charmant rêve du ciel. Dieu l'envoie sans doute à ceux-là qui l'ont gagné par quelque estime honnête ou glorieuse. Nous, pauvres pécheresses déshéritées de ce divin bonheur, l'amour à quatre nous est seulement permis, amour triste ou caché. Je ne veux point encore vous en démontrer l'absurde et l'odieux, plus que moi vous avez assez de cœur dans l'esprit pour l'apprécier. Vous chercherez sans doute d'où me vient ce retour subit à des sentiments que voire adorable amour avait fait naître chez
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moi ; ne cherchez pas. C'est tout simplement, comme je vous l'ai dit, le retour à la sagesse.
» Adieu, plus de rêves, plus de soleil, plus d'amour, plus de jeunesse. L'avenir est fermé, il ne reste plus rien, rien que le souvenir et les larmes. Adieu ! »
Elle voguait toujours entre deux courants ; voyez plutôt ce retour vers Fantasio :
« Je suis triste et je pleure, pauvre folle qui ai mis tout mon esprit dans un poète. Se souvient-il seulement de mes yeux à cette heure?
» Je sais un petit coin où le ciel est tout bleu, le gazon toujours vert. Il y a de grands saules qui pleurent quand soupire le vent et de grands bois mystérieux dans lesquels se juche une maison, hutte bien-aimée, cachée par l'aubépine rose et blanche. C'est là que je suis née, c'est là que je voudrais t'aimer. Pour y aller avec toi, je marcherais pieds nus.
» Suffît-il de t'aimer pour être heureux, mon doux ami que je regrette?
» Nous sommes comme deux voyageurs réunis pour la même route, pour le même but, pour la même sympathie, et dont l'un est forcé de prendre à gauche tandis que l'autre va à droite.
» Alors seulement reste le souvenir et c'est alors que je cours m'enfermer dans ma chambrette en croisant mes bras sur mon cœur pour qu'il ne m'échappe pas. 11 répète au dedans mes chants d'amour comme une prière à Dieu recueillie et consolante. »
Nous retrouvons bientôt Florentine à Bordeaux, où l'amour de la renommée remplace, pendant un temps, l'amour de Tamour.
« Va, petit papier blanc — dernière page du livre — retourne à lui et dis-lui que je l'aimais à eu mourir, et que pour ne pas en mourir, il m'a fallu me jeter de Charybde en Scylla.
» Mensonge, monsonge ! il n'aimait pas celui qui n'aime plus !
» J'ai joué — bien peu d'argent, hélas ! la salle pleine des abonnés — et un succès absurde — fou. J'ai- été inondée de fleurs, l'enthousiasme est à son comble, comme on dit. Pour aujourd'hui je ne dis que cela et un peu que je t'aime.
» J'ai fait une sottise tout récemment, et réduit au moins de dix le nombre des bouquets qu'on me jette. C'était chez le roi d'Aquitaine, à Girouville. Au moment où il allait me cueillir une rose, je m'écriai : « Arrêtez ! pauvre petite fleur, qu'a-t-elle fait? Je ne veux pas causer de mort ; autant j'aiine une fleursur sa tige, -autant je suis peinée de la voir se flétrir et passer dans mes mains. »
De Bordeaux, Florentine part pour Turin, où l'appelle un engagement superbe :
« J'ai joué, hier, mon cher bien-aimé, et les succès de Bordeaux sont dépassés. J'ai déjà
ma petite cour, mais ne t'en effraye pas. M. Ferdinand Barrot est venu me voir dans la coulisse, et tout le corps diplomatique passe son temps chez moi.
» Madame X... peut prendre mes rôles et Plouvier les lui donner. Elle aura toujours sa vieille taille et moi mes dents. Et quand je ne les aurai plus, je ne mordrai plus, c'est vrai ; mais j'ai du temps devant moi.
)) J"ai reçu tes lettres, cher bien-aimé ; elles passent les montagnes sans perdre le parfum que j'aime — elles traversent les sauvages, les Savoyards, les indifférents pour venir à moi, qui les attends avec tant d'impatience, ces bonnes chères petites lettres qui savent si bien me remuer. Tu ne sais pas, quand tu les lances dans l'espace, quel grand rôle le hasard leur a donné dans ma vie.
» Les Italiens ne me plaisent guère. D abord tu sais si je suis parfaite. Je te l'ai assez souvent dit pour que tu en sois convaincu. Eh
bien! je suis dépassée par ces messieurs. Ils ont deux langues de plus que moi. L'italien et le piémonlais s'entend. Il m'en reste toujours une, il est vrai, dont je me sers comme quatre et qui pourrait bien rabattre leur caquet; mais c'est égal, je suis humiliée, je voudrais tant te dire : « lo amo ! » Mais bah ! allons-y.à la bonne franquette, je t'aime !
» Je plaisante, et je n'en ai pas envie. Je suis triste à mourir. Je te regrette et je regrette davantage de vivre. Je ne sais de quel côté me tourner pour trouver dans le ciel l'astre malfaisant qui préside à ma destinée.
» Je suis bâtie d'une façon alarmante pour ma sûreté et celle des autres. Je rêve l'inconnu, je souhaite ce que je connais et les deux ne s'accordent point. 11 n'est rien qui puisse me plaire une heure hors ton amour, et encore voudrais-je monter en ballon lun portant l'autre, ton amour et moi, pour nous envoler dans des régions ignorées. »
Cependant la jalousie de Florentine était restée à Paris. Mais si Fantasio n'avait peur de rien, Florentine s'amusait de tout, abritée, comme elle le disait, par l'éventail des Alpes:
« Mon cher amour, vous me trompez abominablement, mais je vous pardonne en l'oubliant, et puis, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, vous êtes assez p uni, — vos objets ne me valent pas, à beaucoup près; moi je vous aime toujours; c'est, d'ailleurs, un parti pris. On me dit d'être bien flère, et je le suis vraiment. Soyez-le aussi, puisque je reporte à vous tous mes succès. »
Combien de lettres amoureuses que je ne donne pas ici parce que je suis forcé de passer rapidement à travers les histoires romanesques qui ne sont pourtant pas du roman. Que si on
voulait quelques élans de passion de Fantasio dans ses heures d'affolement, on lirait quelques-unes des cent lettres que Florentine avait conservées de son terrible ami : on va voir que l'amant et la maîtresse pouvaient se comprendre, puisqu'ils écrivaient tous les deux dans le même style. Voyez plutôt ces pages de Fantasio :
« 0 Cléopâtre ! L'autre buvait des perles ; toi, tu bois des larmes. Ta coupe enchantée est taillée dans le marbre d'une tombe antique.
» J'ai dans mon cœur une vigne que le goleil a dorée en la frappant à l'heure de la rosée. Chaque fois que tu me blesses au cœur, les grappes s'ouvrent et versent des larmes dans ta coupe de marbre sépulcral. ,
» Et tu bois avec volupté et tu t'enivres avec fureur de ce vin qui est ma vie, ma joie, ma douleur, ma poésie, mon àrae.
» Pourquoi as-tu de beaux yeux d'outre-
mer qui sont toujours là — yeux de serpent qui donnent le vertige, yeux que je n'ai vus qu'à toi, yeux de Sphinx et de Sybille
» Dis-moi pourquoi ton âme ne met jamais la tête à la fenêtre, quand je suis là? Craintelle donc de m'effrayer par sa force ou de se laisser surprendre dans sa faiblesse ?
» Va ! je suis plus fort que toi, parce que j'ai dompté ma force elle-même pour la jeter à tes pieds ; parce que je t'ai plus aimée que moi ; au point que si je pouvais me supprimer pour devenir un des mille rayonnements de ton âme, je le ferais sans jeter un regard en arrière.
» Toi, tu m'aimes par curiosité.
» Je disais Cléopâtre pour commencer, je i3nis en disant Eve.
)) Finir l Jamais. Qui que tu sois, je t'aime et je suis heureux de mon malheur.
» Où es-tu ? Je dis à mon âme : — Ame, ma sœur âme, ne vois-tu rien venir?
» Comme je suis heureux de t'aimer et de te le dire — et de me le dire surlout. C'est là ma plus belle chanson. Si tu savais, chère, douce et odorante — comme un fruit d'espalier — si tu savais quel charme adorable verse ta bouche quand tu l'ouvres pour la fermer sur la mienne. Je n'ai jamais trouvé tant de parfum en coupant une pêche sous mes dents.
» Sais-tu que ton âme est un Alhambra où je découvre tous les jours une beauté, où je veux toujours promener mes rêves radieux qui n'avaient jamais trouvé que des masures. Quelle folie charmante que l'amour, et que je suis sage de t'aimer si follement, ô mon affolée!
» J'ouvre mes lèvres — ferme les tiennes, si tu l'oses.
» Bonsoir, mon cher amour; comment portes-tu la couronne de folies ? car il paraît que tu deviens une Ophélie échevelée.
» Autre temps, autre amant. Quand nous
aurons bien couru le monde, nous nous apercevrons peut-être que ce n'était pas la peine de faire tant de chemin pour quitter mieux que ce que nous trouverons ailleurs. Mais moi je te Tai dit, ce que j'aime dans une femme, c'est l'anfour qu'elle a pour moi et non l'amour qu'elle a pour un autre .
» Plus je te vois, plus je t'aime ; partant, ne veult plus. A quoi bon? Vous m'appelez votre ami : je ne donne pas dans l'amitié des femmes — la vôtre m'est impossible. Si vous aviez su quel cœur battait entre vos mains !
» Je ne suis pas né pour les grands désespoirs. Dieu merci, j'ai trouvé toujours à propos une femme qui m'a consolé soit pour le nouveau de l'aventure, soit pour la curiosité, soit pour l'amour lui-même.
» Adieu donc, point d'amitié. Aujourd'hui , nous nous sommes aimés cinq minutes : c'est cinq minutes de trop ! »
On pourrait donner beaucoup d'autres au-
tographes de ces deux plumes emportées par toutes les folies de l'amour. Je voulais indiquer dans ce roman par lettres comment on se montait la tête et le cœur dans ce temps-là. Je ne crois pas qu'aujourd'hui on donne mieux la réplique à son partenaire dans le jeu de l'amour qui sera toujours le jeu du hasard.
Il y eut bien encore des rapapillotages, mais on avait sauté par-dessus les haies du palais enchanté. On n'eût pas retrouvé les divines ivresses de la première saison. Ce fut donc un sage, ce Fantasio, quand il s'arracha le premier à cette adorable folie qui menaçait de passer du printemps à l'hiver. Ces violentes amours ne durent qu'une heure. Quand on a cueilli l'heure, il faut héroïquement fermer le livre vécu.
Le croirait-on, tout ce style flambant, toutes ces échappées vers l'infini, toutes ces aspirations vers l'âme du beau, tout cet amour enfin qui ne touchait pas la terre et qu'on
croyait déjà enraciné dans le ciel, devait tomber dans le néant pire que la mort.
Bien plus, à moins d'un an de là, l'amoureuse, qui naguère se nourrissait de larmes et qui jurait ne jamais boire d'autre rosée, était entrée dans une conjuration qui se formait alors contre son Fantasio, devenu un personnage de l'Etat. Elle fut parmi les plus acharnés à sa chute, ce qui rappelle ce mot d'un ancien Grec sur l'amour :
« L'amour, prenez garde, c'est une arme à deux tranchants. »
Enfin, Béranger revient sur la scène ^ on va le chanter partout.
Béranger I — M. de Béranger, s'il vous plaît — fut célèbre pendant les cinquante premières années du siècle et oublié pendant le reste du temps. Mais, grâce à Dieu, ou plutôt grâce à la poésie, grâce au génie de cet autre Horace sans le savoir, il est de ceux qui reviennent. Pour les gens qui se moquent de cette grande capricieuse, la mode, il est moins
oublié qu'on ne le croit. C'est une vraie joie pour les esprits bien doués de lire dans Béranger l'histoire de tout un demi-siècle. Pas une chanson de Béranger qui ne peigne les héroïsmes, les aspirations, les folies, toutes les pages d'un temps déjà si loin de nous, mais qui restera la période la plus éclatante de notre histoire.
Avant de saluer la Lisette par un souvenir sympathique, saluons d'abord en Béranger le philosophe et le poète, comme le disait un de ses contemporains, dans une séance solennelle de l'Académie :
« Je crois voir, en notre Béranger, quelque chose de Diogène, ce philosophe, orgueilleux de sa pauvreté indépendante, ne demandant au plus puissant des rois que de ne pas lui oter son soleil, et occupé toute sa vie à regarder dans le cœur de l'homme avec une curiosité d'observateur satirique. Aussi, les plus fortes saillies de Béranger sont encore des peintures de mœurs, ou même de hautes
leçons. Dans le nombre des premières, on peut compter le Sénateur, qui dérida le front sévère de Napoléon, au temps de ses plus grands embarras. Dans la catégorie des secondes, il faut ranger le Roi d'Yvetot, censure aussi vive que généreuse et gaie du conquérant qui donnait alors des lois à l'Europe. Seul au milieu de cette Europe qui se taisait devant un autre Cyrus ou un autre Alexandre, un simple chansonnier, commis dans un bureau du gouvernement, osa faire la critique du prince guerrier. La nation entière applaudit à la' plaisanterie charmante et philosopTiique du Rpi'd'Yvetot. C'est par la chanson du iioi d'Yvetot que la France fit connaissance avec Déranger. »
Ainsi parlait l'historien Tissot. Et pour péroraison, croyant exprimer la pensée de toute l'Académie, il disait que, malgré lui, il fallait faire de Déranger un académicien, tout en le disp évasant des visites obligatoires.
— Comment-donc, s'écria M. de Montalem- I- 20
bert en se moquant, nous donnons notre voix à la Lisette de Déranger elle-même.
En fin de compte. Déranger récalcitrant fut élu au 4i^ fauteuil.
On se rappelle peut-être encore ma chanson : Béranger à VAcadémie, qui lui fat attribuée, et qu'il trouva dans son style, puisqu'il me dit en m'embrassant : « La chanson est-elle de vous ou de moi ? »
Vos verts rameaux ceignent des fronts moroses !
Il ne faut pas les toucher de trop près.
Je veux mourir en respirant des roses,
Et vos lauriers ressemblent aux cyprès.
Roseau chantant, déjà ma tête plie,
Laissez-moi l'air, laissez-moi l'horizon ! *
Immortel, moi! Mais chut! la mort m'oublie.
Si vous alliez lui montrer ma maison !
Celui ou celle qui chanterait sur un théâtre ou dans un casino les chansons de Déranger, avec un conférencier qui leur donnerait à toutes leur page d'histoire, serait bien sûr d'un brillant succès. Mais parlons de la
Lisette. EUese nommait mademoiselle Judith. C'est Béranger qui lui donna le nom de Lisette, comme s'il eût cherché une rime à Grisette. J'ai déjeuné quatre fois chez Béranger, qui a bien voulu dîner deux fois chez moi, quand nous étions voisins à Beaujon. La seconde fois, j'avais presque décidé Lisette à élre du dîner, comme une maîtresse légitime qu'elle était. Il ne manquait guère que les sacrements à cette union. Certes, ceux-là n'eussent jamais divorcé, tant c'étaient deux braves cœurs allumés l'un par l'autre. Lisette chantait les chansons de Béranger. C'avait été la Muse du chansonnier. Elle avait eu quelque beauté et beaucoup de charmes. Je lu-i dis qu'on reconnaissait bien en elle la Muse du poète.
— Oh la Muse ! non, me répondit-elle ; mais j'étais souvent son dictionnaire de rimes.
Elle était mieux que cela, elle était sa cuisinière. Même les grands jours, quand il y avait deux amis à la table, c'était elle qui veil-
lait au menu ; les pigeons plus souvent que les perdreaux étaient fricassés par elle. D'ailleurs, elle mettait la main à tout, pour que' tout fût exquis. Un jour que je déjeunais en compagnie de Lamennais, je commençai un toast à Lisette que le philosophe chrétien acheva éloquemment; après quoi, Déranger fit un éloge de la femme qui méritait d'être recueilli pour les leçons de littérature.
Le pauvre Béranger, qui n'avait rien à faire, n'eut jamais de loisirs que dans ses jours de . prisonnier. Cet homme, qui avait si peu d'argent, était la proie de tous les mendiants à domicile. Quand il ne pouvait rien donner, il écrivait pour ces « corbeaux » des lettres de recommandation adressées à ses amis plus ou moins riches. Gemme il n'y avait point d'antichambre chez lui, ces mendiants restaient dans l'escalier ; il quitta bien un peu pour cela sa retraite de Beaujon.
Dans un de mes derniers déjeuners chez Béranger, il arriva ceci : comme la salle à
manger était toute petite, on ouvrit la fenêtre pour respirer mieux ; mais bientôt le froid saisit mademoiselle Judith. Déranger lui dit:
— Jetez donc votre pèlerine sur vos épaules.
— Ma pèlerine '/répondit mélancoliquement la Lisette.
— Voulez-vous que j'aille vous la chercher ?
— Inutile, car elle n'est plus dans ma chambre.
— Où l'avez-vous mise ?
— Tout à l'heure, je l'ai mise sur le dos de cette pauvre femme qui manque de tout.
— Eh bien I et vous, dit Lamennais touché au cœur, comme je l'étais moi-même !
— Moi, mon cher monsieur Lamennais, si vous saviez comme je sais me passer de tout, quand je vois la misère des autres. Déranger fera une chanson de plus, le paresseux.
Mademoiselle Judith, toute bonne qu'elle fût, a plus d'une fois fermé la porte au nez à
ces mendiants qui apparaissaient toujours à l'iieuredes repas.
Les mendiants à domicile ont été une des , plaies de ce galant homme qui avait si peu et qui donnait tout.
Son ami le roi-citoyen avait parlé de le faire riche, c'est-à-dire de lui octroyer une pension de 6,000 francs ; mais Béranger se hâta de déclarer qu'il n'accepterait rien du roi. Il voulait que tout lui vint de ses chansons. Il refusa de se mettre en campagne pour l'Académie, ee qui lui eût donné 1,200 francs de rente. On a dit qu'il avait refusé d'être pair de France ; mais on ne lui ofîrit pas la pairie, dont ii ne voulait pas, d'ailleurs. Un jour, le hruit se répandit qu'il était nommé pair de France. Tous ses amis politiques s'indignèrent, tandis que Mesdames de la Halle, escortées des admirateurs du poète, lui portaient des bouquets sans nombre. Le lendemain, seulement, on apprit que le Bèrenger qui était nommé pair de France était un Bèrenger quelconque,
écrivant son nom par trois e et qui ne portait pas la particule. C'est toujours le jeu railleur des destinées.
On ne croyait pas que ce poète, fils d'une marchande de modes, verrait ses poésies démodées comme les chapeaux de sa mère.
C'est l'histoire de tous les poètes et de toutes les poésies. C'est que les Muses ne marchent pas toutes nues, comme la Vérité ; plus elles s'habillent, plus elles sont fripées : voilà pourquoi les très grands poètes, ceux-là qui dédaignent les vaines coquetteries du style, restent plus longtemps sur les sommets.
Vers 1825, nul n'avait la vision de l'avenir, pour deux poètes alors célèbres, Delavigneet Béranger. Qui eût dit alors qu'ils ne survivraient guère. Delavigne trônait dans les
grands théâtres en prenant des airs byronniens, pendant que Déranger était chanté dans toute la France, depuis le Palais-Royal du duc d'Orléans, jusque dans la plus humble chaumière. Être populaire en poésie, c'est n'être rien. L'enthousiasme des rues est un feu de paille. Qu'est-ce qu'un homme politiqlie tombé du pouvoir ? Qu'est-ce qu'un poète tombé de la mode? On a dit qu'il en restait toujours quelque chose. Il en reste le nom.
Mais pour Déranger, « qui savait chanter avant de savoir parler », il sera le chansonnier de tous les temps.
Il n'est pas un couplet de Déranger qui ne soit, non pas un couplet, mais une strop he ailée et radieuse. Voyez plutôt:
Cherchez au-dessus des orages, Tant de Français morts à propos, Qui, se dérobant aux outrages, Ont au ciel porté leurs drapeaux.
Pour conjurer la foule qu'on irrite.
Unissez-vous à tous ces demi-dieux.
Ali! sans regret, mon àme, partez vite, En souriant remontez dans les deux!
Remontez, remontez dans les cieux !
Par cette seule strophe, prise au hasard, on juge tout de suite que Béranger ne fut pas seulement un chansonnier, mais un poète. Et un poète qui vibra avec toute la France, à toutes les idées et à tous les sentiments. Ame généreuse, lèvres savantes, cet homme, si simple, avait pourtant l'orgueil de son nom. Jules Janin a dit à propos :
« Toute sa vie, il a compris qu'il était un homme considérable. A ce compte, il prenait, volontiers, partout où il se trouvait, la première place et le premier pas ; c'était même une des fêtes que sa présence : il entrait dans une maison et sans fausse modestie il se mettait naturellement à sa place, et vous n'étiez pas gêné par cette feinte humilité.
» La simplicité même de Béranger lui commandait cette bonne et loyale façon de dire
aux gens: « Me voilà! » Il écoutait bien, il parlait mieux; sa voix était douce et sa parole lente, mais son regard était vif, son sourire malin; c'était un vrai bonheur de saisir, à je ne sais quoi de charmant qu'il avait dans le regard, qu'il se trouvait bien en votre compagnie. 11 attirait naturellement à son âme, à son esprit toutes les âmes et tous les esprits d'alentour. Sa bienveillance était active, ingénieuse, irrésistible ; on le saluait sans le connaître. »
Ce n'est pas sur le Parnasse que je fis la connaissance de Béranger : c'était dans l'omnibus qui allait du Louvre à l'Etoile et qui, grâce à la civilisation fulgurante, va beaucoup plus loin des deux côtés. Que faire en omnibus, sinon regarder ses voisins et ses voisines? Tout en face de moi, je reconnus Béranger que je n'avais jamais vu qu'en tête de ses chansons. On était en 1852. Béranger vivait ses dernières années sans que son esprit l'abandonnât. Un air de jeunesse colorait
encore sa figure plus gauloise que rabelaisienne.
Comme nous montions la rue Fortunée — aujourd'hui rue de Balzac — je le saluai en lui disant : « Monsieur de Déranger, permettez-moi de vous présenter un poète qui a chanté vos chansons. »
Il fut d'une cordialité charmante, en voulant me prouver qu'il me connaissait depuis longtemps. Je n'avais pas encore écrit les quatre strophes : Béranger à V Académie.
— Tout justement, me dit-il, j'allais vous écrire, non pas pour vous demander une lecture à la Comédie-Française, mais pour vous recommander une ouvreuse de loges. On s'obstine à croire que j'ai du crédit partout.
Quelques jours après, comme Déranger passait devant le Théàlre-Français, il me dit :
— J'allais vous remercier.
— Ce n'était pas la peine, lui répondis-je. Ma femme montait tout justement dans son
coupé ; je dis à Déranger :
— Nous demeurons dans le même pays de Beaujon ; nous avons déjà voyagé ensemble; voulez-vous une place dans mon tout petit omnibus, à côté de madame Arsène Houssaye ?
— Pourquoi dirais-je non? répondit-il en sa- 1 uant ma femme ; mais il n'y a que deux places dans votre coupé.
— Il y a une place pour moi sur le siège.
— C'est la place d'Apollon, reprit-il gracieusement.
Je le reconduisis donc chez lui. Quand il descendit à sa porte, il salua ma femme en " pae disant : « Voilà la poésie 1 » Depuis ce jour-là, il fut l'ami de madame Arsène Houssaye, même le jour des funérailles. Il l'avait charmée dans chacune de ses visites, comme il a charmé toutes les femmes qui ont eu la vraie joie de le connaître.
Dans une crise qui annonçait la mort très prochaine, Chopin souleva la tête et murmura : « Pourquoi ne sont-elles pas encore venues ? »
Elles, c'étaient George Sand et la comtesse d'Agout, deux amoureuses du grand musicien.
Chopin semblait dire en se remettant sur l'oreiller: «.Est-ce qu'elles vont me laisser mourir sans un adieu ? »
Clésinger se pencha et lui prit la main : « Mon ami, elles viendront; je me suis réconcilié avec George Sand pour lui faire bon visage et pour ne pas l'offenser par ma présence ici. »
A peine le sculpteur eut-il dit ces mots que la porte s'ouvrit. George Sand apparut toute blanche dans sa robe noire. Elle vints'abattre sur le lit déjà mortuaire comme un oiseau blessé qui tombe.
Elle ne montrait jamais que les larmes de sa pensée. Ce jour-là ce furent de vraies larmes, car nul n'avait été à son cœur comme Chopin. Il avait réveillé toutes ses tendresses; il lui parlait par ses yeux profonds comme Tabime et bleus comme le ciel, il lui parlait surtout par son génie qui la transportait dans les mondes inaccessibles.
Ne l'a-t-on pas dit ? Rien ne pouvait donner l'idée de ce talent à la fois profond, énergique, gracieux, rêveur, poétique, toujours original.
George Sand ne dit qu'un mot à Chopin : « Je viens te chercher. »
Chopin lui demandait depuis quelques jours à s'exiler avec elle à Nohant; non pas s'exiler, puisque c'était pour lui la terre promise.
A sa vue il se ranima comme s'il respirait encore une bouffée d'air vif. Il voulut rappeler les beaux jours, mais déjà sa voix était éteinte. Elle l'embrassa, bien plutôt comme une mère que comme une amante. Ce fut alors que la comtesse d'Agout apparut. En ouvrant la porte, elle alla en quatre pas vers le lit de Chopin; elle embrassa George Sand et se pencha sur le moribond : « Je vous attendais toutes les deux, murmura-t-il. Pouvais-je partir sans boire vos larmes. »
Oui, des larmes, car la comtesse pleurait en embrassant le front de Chopin, front déjà glacé où la pensée n'avait plus prise. On entendait encore quelques paroles étouffées : « Nous nous retrouverons là-haut, je vais
VOUS alteiidre. Vous savez bien que je crois à l'âme survivante ; n'ai-je pas chanté la mort dans la vie et la vie dans la mort ? »
Glésinger dit alors : « Non, non, mon grand ami, les hommes comme toi ne meurent ni dans la vie ni dans le ciel. Jeté taillerai un marbre qui sera immortel comme tes œuvres ; mais tu échapperas à cette crise ; dans huit jours, tu seras sur pied. »
— Oui, oui, dis-moi cela, car il y a des jours où j'ai peur de la mort.
La mort, c'est le tombeau, c'est la nuit, c'est le silence. Oh ! le silence, pour un musicien qui a vécu dans ses harmonies !
■ Chopin ne mourut pas cette après-midi ; il espérait même aux heures les plus désespérées. Sur le soir, il reparla avec feu du théâtre
qu'il improvisait place Vendôme où toute son œuvre eût été en jeu. Cependant, dans la nuit, il vit bien que c'en était fait.
Ses amies ne l'avaientpas quitté. Il y avait là unesœur bien-aimèe qui était venue dufondde l'Allemagne ; la princesse Czartoriska, la princesse Marceline de Vienne, la princesse Potocka et madame Solange Clèsinger ; deux amis de Chopin : Gutmam, son cher élève, et Clèsinger, son cher artiste. Le mourant supplia la princesse Potocka de chanter le psaume de Stradella. La princesse comprit qu'il fallait bercer Chopin dans cette suprême poésie de la musique sacrée : elle se mit au piano et chanta le psaume avec des larmes dans les yeux et des larmes dans la voix.
Tout le monde pleurait, Chopin lui-même ; maispourluic'étaientdes larmesde joie. Pendant tout le chant il avait vu apparaître les archanges de la résurrection.
Il mourut en embrassant Solange.
Ce grand musicien qui partait si jeune :
trente-neuf ans à peine, allait chercher dans un meilleur monde l'élernel printemps rêvé par les poètes.
On dit que Chopin était un musicien : moi qai l'ai entendu et qui l'ai compris, je dis que c'était un poète, car c'était son âme plutôt que ses doigts qui frappait le piano. Comme tous les esprits passionnés il a donné sa vie à l'art et à l'amour. Au lieu de conserver pieusement dans son cœur l'inspiration, il a étendu ses bras, on pourrait dire ses ailes de feu, et il a répandu à profusion toutes les flammes de la vie.
La révolution de février avait chassé Chopin en Angleterre d'où il n'était revenu que pour mourir parmi nous comme autrefois Watteau. Chopin, qui croyait à la vie parce qu'il sentait encore quelque chose Ik, comme André Chénier, avait voulu rester à Paris, son vrai pays, puisque c'était le pays natal de son talent. Peu de jours avant sa mort il rêvait de donner une fête dans un grand appartement
qu'il venait de louer place Vendôme. Il était mort qu'on n'avait pas encore fini son déménagement. C'est la vieille histoire du monde: la mort a beau frapper à la porte, on ne travaille que pour l'avenir, ce mirage et ce mensonge pour tous au delà des vingt ans.
Clésinger, qui avait assisté à cette lente et solennelle agonie du génie humain, qui entrevoit le ciel, mais qui pourtant s'arrache à la terre avec un dernier déchirement de cœur, retourna à son atelier pour immortaliser le tombeau de son ami. L'âme de Chopin était avec lui. De ses mains de flamme il a pétri en pleine terre une figure qui tient une lyre brisée. C'est le chant du cygne, c'est l'âme de Chopin qui s'incline vers le tombeau, cette sombre voie du ciel. Il ne lui a fallu qu'un jour, à Clésinger, pour commencer et finir cette figure. C'est simple, c'est triste, c'est noble, c'est grand, c'est beau.
Mais Chopin n'est pas mort; ses préludes, ses concerts, ses valses, ses deux cahiers d'étude et ses élèves ont fait survivre le sentiment, la grâce, la mélancolie de ce talent si délicat et si élevé. A son lit de mort, il a voulu que ses œuvres inédites fussent brûlées, disant qu'il pouvait seul, avec son cœur depuis longtemps blessé, faire comprendre toute la tristesse amoureuse et tout le charme de cette musique faite pour lui seul et que lui seul il a entendue.
Oui, brûlées sous ses yeux ! C'est du plus profond des entrailles humaines que jaillit le thème inspirateur, la pensée primordiale sur laquelle est écrite et pensée la musique de Chopin. Depuis ses Préludes jusqu'à sa Marche funèbre, depuis ses Sonates jusqu'aux
sept Vahes, depuis ses Symp/ionies jusqu'au Lamenta composé expressément pour sa fin qu'il pressentait, c'est toujours en général sur le mode mineur que son génie s'exalte dans les suprêmes tristesses, ou dans les plus passionnées étreintes. Sa phrase large et déchirante semble s'attaquer aux fibres mêmes du cœur de l'homme pour les faire résonner sous les frissons de la douleur, sous les angoisses suprêmes du doute, sous les majestueuses suppliances que l'âme adresserait au Créateur impassible, dans une heure, de terrifiant désespoir. Je ne sais rien de plus poignant que le dessin initial mélodique de ces sept Valses placées de par sa volonté les unes à la suite des autres, pour être jouées en même temps, et qui m'ont toujours produit l'efTet de sept encensoirs funèbres exhalant des parfums étranges dans un sanctuaire de mystérieuse désolation.
Quant à son Laynento, qui donc a jamais pu l'entendre sans qu'un frisson le secouât de
la tête aux pieds? Ce n'est qu'une phrase, mais qu'elle est effrayante! Ce n'est qu'un motif, mais à quelle profondeur il retentit en nous ! Ce n'est enfin qu'une sensation magistrale de la mort, mais quelle sueur d'agonie elle fait entrer dans l'individu, et quel vent de tourmente elle souffle dans notre être ébranlé et presque déraciné sur sa base terrestre! Mozart seul, avec son Requiem a atteint une intensité pareille. Du reste, une analogie réelle existe, analogie toute morale, entre ce sombre génie qui s'est appelé Chopin et ce magicien de la mélodie qu'a été Mozart.
L'auteur de la Symphonie héroïque était un jour enfermé dans son cabinet. Des pensées lugubres le hantaient, lorsqu'un inconnu entra sans s'élre fait nommer. Son allure étrange, sa personnalité d'où émanait le mystère, frappa le maître.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-il à l'inconnu.
— Je veux que vous me composiez un Requiem.
Ce fut tout.
Il y avait dans l'air de tête et dans l'accent de ce visiteur quelque chose qui fit tressaillir Mozart; il éprouvait le choc d'une volonté plus forte que la sienne, d'un envoûtem^ent subit qui s'emparait de son cerveau et qui remportait vers je ne sais quelle région où pleuraient déjà à son oreille les mânes des trépassés.
Le singulier personnage regardait fixement le musicien dont la nervosité, surexcitée par les souffrances de la maladie qui le minait, s'exacerbait encore sous l'impression de cet incident. Il promit de faire ce qu'on lui demandait et le nouveau venu se retira.
Mozart persista-t-il à voir en lui un envoyé de Toulre-tombe? une vision émanée d'un monde occulte? Ce qu'il y a de certain c'est qu'il se mit à l'œuvre. Hélas! la mort était entrée chez lui. Il mourut mais non sans avoir
achevé le i^equfem de ses funérailles ;^i?equiemi que l'Église a adoptépour ses chants liturgiques, en balbutiant les lambeaux de cette musique divine qui est comme un appel des morts vers un introuvable ciel; il mourut — divinement — comme mourut Chopin sur le psaume de Stradella.
LE DOCTEUR FONTANAROSE
Deux hommes qui devaient jouer un rôle bruyant et brillant s'annoncèrent alors dans le monde littéraire et politique : le docteur Véronet Emile de Girardin.
Ce fut en 1829, à l'avènement du ministère Martignac. « Il semblait, dit Véron, qu'on passait enfin d'une saison âpre à une saison clémente, à une tiédeur de printemps ». Girardin commença par créer la Mode et le Voleur. Le docteur Véron fit mieux, puisqu'il créa la I. 22
554 SOUVEiNIRS DE JEUNESSE
Revue de Paris; une vraie révolution dans les esprits littéraires. Le docteur parlait ainsi dans sa préface de la Revue de Paris:
« Le moment est peut-être favorable à l'apparition d'une nouvelle Revue, les opinions en littérature semblent se passionner, la controverse s'étend et s'anime et tout semble nous faire espérer une époque littéraire après toutes nos crises politiques. L'histoire ne nous montre-t-elle pas le Dante, Pétrarque et Boccace succédant à des révolutions en Italie, Shakespeare et Milton succédant à des révolutions en Angleterre, Corneille et Molière succédant en France aux comédies sanglantes de la Fronde? Et quelle grande idée relative ne doit-on pas concevoir de l'ère littéraire qui se prépare si on la mesure à l'avance sur les propositions gigantesques des grands drames politiques dont le dénouement ne date que d'hier? »
Voilà qui était bien dit.
Et quelles furent les armes de Véron pour