LE DOCTEUR FO^'TAXAI\OSE
manchée. Garlotta Giisi, qui demeurait avec sa mère et sa sœur, rue de Trévise, comme une bonne petite bourgeoise, donnait le millet à ses oiseaux, arrosait les fleurs de son balcon et chaulait en brodant. Ses voisins, me disait alors Albéric Second, qui l'entendent chanter et qui ne la voient pas danser, étaient doublement à plaindre, et pour ce qu'ils ne voyaient pas et pour ce qu'ils entendaient.
On n'arrivait pas à ces hautes renommées sans qu'il en coûtât beaucoup aux danseuses à la mode. Par exemple Nathalie Fitz-James, autre célèbre danseuse, avait imaginé une nouvelle méthode de se tourner et se casser tout à la fois. Elle se couchait par terre, le visage tourné du côté duparquet etles jambes étendues. Puis, elle faisait monter sur elle sa femme de chambre, lui ordonnant de peser de tout son poids sur a cette partie du corps » où, comme le disait Arnal, le rein change de nom.
Ce sont là des tours de force qui feraient leur effet à la foire de Neuilly. Par exemple, I. 24
au premier acte de la Péri, cet aulre ballet de Théophile Gautier, Carlotta Grisiy risquait sa vie, selon Roqueplan. Que M. Petipa, le grand rôle, lût maladroit ou disirait un soir, Garlotta pouvait se casser la tête. Théophile Gautier aiii'ait ces jeux périlleux. Plus d'une fois, au cirque, il me disait : « Tu applaudis les héros de tragédie ; je les trouve bien inférieurs aux écuyers du cirque. »
Ce qui gâte toujours le personnel des théâtres ce sont les mères d'actrices. Combien peu sont de vraies mères, mais, en revanche, combien peu sont de vraies filles I « La mère de la danseuse n'apparaît, d'ailleurs, que comme le dragon du jardin des Hespérides. »
Je ne connais pas bien les mœurs d'aujourd'hui à l'Opéra: je doute que la religion les domine. Naguère, toutes allaient à Téglise et même au sermon, quelle que fût la désinvolture de leurs vertus. Les bagues et les médailles de sainte Geneviève scintillaient à leurs doigts ; aussi leur prenait-on doucement
LE DOCTEUR FONTANAROSE 279
la main sous préLexLe de faire son salut. Adèle et Sophie Dumulâtre étaient très assidues aux cérémonies de Nolre-Dame-de-Lorette. Thérèse et Fanny Essler avaient brodé le velours de leurs chaises à l'église. Madame Stollz, alors la reine de Chypre, allait entendre la messe et surtout les sermons à Saint- Louis-d'Antin.
Mademoiselle Taglioni déjà avait dit :
v Quand je ne suis pis à l'Opéra, je suis à l'église : l'église, l'Opéra des gueux, disait Voltaire. »
Le tort des directeurs de l'Opéra, c'est de garder trop de femmes de l'autre monde. Dans ce pays-là, on aime trop les ruines. Il y en avait bien à ce temps-là une demi-douzaine qui promenaient de par le monde leurs petits enfants. Oh ! les sourires sexagénaires ! comme mesdames Colson, Duménil, Campanet quelques autres dont je ne veux pas me rappeler les noms !
M. Mazillier appelait alors à lui toutes les jeunes célébrités au grand foyer de la danse.
Plus légère que les autres, Pauline Leroux s'exerçait à lever la jambe plus haut que le bout de sonnez à la Roxelane. C'est le célèbre Romieu qui marquait la mesure et qui donnait des leçons de maintien, car il avait là ses grandes entrées en sa qualité de préfet comme il n'y en a plus. C'était le plus jovial des habitués. Il amena un jour un autre préfet d'occasion. M, Mazères, qu'on ne trouva pas assez gai et qui fut congédié du foyer avec tous les honneurs dus à sa morosité.
Que de scènes tour à tour tragiques et galantes on pourrait écrire sans sortir de l'Opéra ! Quoi de plus beau et de plus touchant que celte" apparition inattendue du grand Hérold, qui avait quitté son lit de mourant pour dire à tous ceux qui vinrent faire cercle autour de ce revenant: « De grâce, mes amis, je sais que je suis perdu, mais sauvez mon œuvre à l'Opèra-Comique. Mon œuvre, c'est ma seconde vie : ne laissez périr ni le Pré-aux- Clercs ni Za?npa, car je mourrais deux fois. »