‹ Souvenirs de jeunesse, 1830-1850Chapitre 12 sur 17 · LE DOCTEUR FO.NTANAROSE · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR FO.NTANAROSE

Et, après avoir embrassé mademoiselle Dorus :

— Sauvez le Pré-aux-Clercs, puisque madame Casimir, bien malade aussi, abandonne le rôle d'Isabelle. Reprenez toutes vos forces et jouez le rôle après-demain.

Mademoiselle Dorus se mit à pleurer.

— Comment voulez-vous que je joue aprèsdemain ce rôle, que je ne sais pas?

— Mademoiselle,' reprit Hérold, songez que le Pré-auX'Clercs, c'est le chant du cygne.

Quarante-huit heures après, mademoiselle Dorus jouait le rôle d'Isabelle avec plus de génie dramatique qu'elle n'en eut jamais. Et sa voix adorable transporta tous les spectateurs. Hérold mourut content.

On était en pleine musique italienne de par Bellini, Donizelti, Rossini, sans compter que le maestro Auber voyait encore les représentations de la Muette de Portici. Quand je dis voyait, le mot n'est pas juste, puisque Auber n'allait jamais à l'Opéra quand on jouait la

Muette. Je l'y ai rencontré pourtant plus d'une fois, mais il jurait ses grands dieux qu'il ne venait pas pour la musique.

On peut dire d'Aubet* qu'il a fait le beau pendant près d'un siècle. Ily a des moments de distraction où je me demande s'il est vraiment mort, ce grand musicien qui avait vu guilloliner André Ctiénier et qui dinait chez^ moi pendant le siège de Paris. Je l'entends encore nous contant la mort d'André Chénier et nous disant : « J'ai quitre-vingt-onze ans]: on aura beau guilloliner à la place de la Bastille, à la place du Trône ou à la place delà Concorde : je ne serai plus là, parmi les spectateurs. »

Et sur ces mots, comme pour reprendre un regain de jeunesse, Auber baisa les bras d& Sarab Bernhardt et de Marie Roze.

Très peu de temps auparavant j'avais vu Auber à un des lundis de l'impératrice ; il conduisait l'orchestre pour le concert où, d'ailleurs, on n'avait indiqué que son rèperloire.

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Comme il demeurait intrépidement debout quand tout le monde était assis, rimpéralrice alla gracieusement à lui : « Monsieur Auber, si -vous refusez de vous asseoir, vous allez nous condamner à rester tous debout. »

— De grâce, dit Auber, que Votre Majesté ne me condamne pas à me rappeler mon âge. Devant vous, madame, je sens que j'ai toujours vingt ans.

Et Auber, Toeil vif encore, s'affirma debout en point d'admiration.

Que si on voulait savoir quelles étaient les belles spectatrices du temps des grands musiciens, je pourrais vous dire de beaux noms : la princesse de Ligne, la duchesse de Mouchy, la vicomtesse de Noailles, madame Pozzo di Borgo, madame de Lauriston, madame Thiers» mademoiselle Dosne, la duchesse de Valençay, madame de Goussy, madame de Girardiu, la marquise Aguado, la comtesse Lehon, la princesse Bagration. De beaux noms, n'est-ce pas, mais surtout de belles figures !

Le docteur Véron, qu'on avait surnommé Fontanarose, parce qu'il avait monté trop souvent sur le théâtre de la vie, fut agréable à ses amis, mais il fallait toujours qu'il y eût quelque chose de romanesque ou de spirituel dans l'aventure. Ne se souvient-on pas encore de cette petite histoire :

Le marquis de La Valette qui, après une jeunesse désordonnée, s'était rattrapé aux branches de la diplomatie, avec le rêve d'être un jour ambassadeur à Londres, ce qui lui arriva, rencontra, au foyer de TOpéra, le docteur Véron.

— Comment, mon cher ami, après toutes vos plaidoiries si éloquentes, vous qui défendez le ministère de Thiers dans le Constitutionnel avec tant d'à-propos, vous n'êtes en-

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core que chevalier de la Légion d'iionneur ! Tenez, voilà tout justement là-bas M. Thiers qui passe avec Rémusat. Le ministère est à vau-l'eau. Fait-on quelque chose pour vous» ô stoïcien?

— Non ; d'ailleurs, je n'ai rien demandé.

— Eh bien ! ce n'est pas juste, on vous doit beaucoup ; demandez la croix d'officier... pour moi.

Véron trouve la plaisanterie fort drôle, il s'en va droit à Thiers et lui dit :

— Donnez donc la croix d'officier de la Légion d'honneur à La Valette, qui vient de me la demander comme si j'étais bien en cour.

Thiers dit à Véron :

— Comment ne me la demande-t-il pas pour vous?

— C'est qu'il est trop diplomate pour ne pas commencer par lui.

Deux jours plus tard, la nomination de La Valette paraissait au Moniteur.

Véron avait ses heures cruelles, comme un

empereur romain de la décadence. Ainsi, il m'annonça un malin qu'il venait d'appuyer par une lettre bien sentie la candidature de son ami Mazères à la direction du Théâtre- Français que je gouvernais depuis longtemps.

— Je n'en crois rien, lui dis-je, vous n'êtes pas capable d'une pareille félonie.

— Moi, je suis capable de tout ; je ne veux pas que le Théâtre-Français soit livré aux bêtes comme vous en avez quelques-unes ; par exemple. Maria Lopez, la raailresse à tour de rôle de Charles Blanc et de M. Dufaure, ce puritain.

La vérité, c'est que ça lui était bien égal. Aussi, le lendemain il écrivit une seconde lettre pour dire que, tout bien considéré, son ami Mazères était devenu trop provinciil pour gouverner le Théâtre-Français.

Le docteur Véron était souverainement laid. Napoléon III lui dit, un jour, à brûle-pourpoint : « Monsieur Véron, vous avez beaifcoup d'esprit, mais vous êtes fort laid. »

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Cela paraît incroyable, mais le mot a été dit. Le docteur nous a souvent raconté cette histoire d'un air dédaigneux, mais sans cacher toutefois son amertume. C'était à une des réceptions qui ont suivi le coup d'Etat. Il y avait là des ambassadeurs, des ministres et quelques aspirants ministériels. Le docteur venait d'être nommé député de Sceaux : il se croyait de la cour ; sa manière toute bruyante avait déplu au chef de l'Etat, lequel jugeait qu'il ne fallait pas aux Tuileries des personnages de comédie. Il ne fit donc pas de façons pour mettre Véron à sa place, c'est-à-dire « dehors », selon son mot. Les empereurs sont forcés d'être ingrats, car Véron avait bien travaillé pour le Président de la République. Il est vrai qu'il n'était pas monté à cheval le matin du coup d'Etat, pour être du cortège victorieux.

Un jour que Véron racontait celte aventure, et semblait en appeler des paroles du tyran, Rachel lui dit, avecson coin de lèvres railleur :

— Il aurait dû vous dire cette vérité en tête à tête.

Le docteur rengaina sa fureur. Mais, après tout, il n'en était pas moins laid. Pour ce qui ' était de son esprit, la vérité c'est qu'il était spirituel, quoique trop sentencieux et trop anecdotier.

On l'aimait un peu moins que ses dîners, où il avait la bonne grâce de ne jamais paraître le maître de la maison. Chez lui, tout le monde était chez soi. Bien mieux, on s'invitait soi-même, car jamais il n'invitait personne. A peine s'il disait aux uns et aux autres :

— Vous savez qu'ici on dîne toujours à sept heures — précises — ajoutait-il.

Pourquoi ce mot? C'est qu'il était avant tout homme de théâtre, et qu'à huit heures et demie il arrivait à TOpèra-Comique ou à la Comédie-Française. Il disait que le spectacle n'attend pas ; très souvent, il quittait la table comme un amphitryon qui va revenir. Il ne

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