‹ Souvenirs de jeunesse, 1830-1850Chapitre 14 sur 17 · I.E DOCTEUR FONTANA.ROSE · texte numérisé non relu

I.E DOCTEUR FONTANA.ROSE

n'y allait pas de main morte ! O.i faisait semblant de tourner çà et là la plaisanterie, mais elle avait son action sur les hommes du pouvoir, comme sur les journalistes du Constitutionncly et elle montait le ton de Téloge ou elle faisait le silence. Il ne faut pas oublier que le Constitutionnel était la voix la plus écoutée de l'opinion. Aussi disait-elle d'un air dictatorial ; « Soyez sage ou vous aurez affaire à moi. » Véron lui passait cette fantaisie de gouverner le monde en disant : « Elle est si bonne cuisinière ! » Car, elle était tout dans la maison, celte Normande aiguë et laide. Il n'y avait d'autre serviteur qu'un groom. Sophie faisait donc le diner pour douze personnes. Quand il venait un treizième, elle le mettait à la porte, ou bien Véron s'en allait lui-même dîner au Café de Paris. Outre le rôle de cuisinière, elle avait pris le rôle de femm.e de chambre ; elle servait à table. En un mot, vrai miracle du travail.

La première fois que j'allai chez le docteur.

c'était rue Taitbout : un premier étage avec un jardin. Je donnai mon nom à Sophie. Elle me dit : « Asseyez-vous là, à côté de moi ; je sais bien pourquoi vous venez : notre maître a été ensorcelé par vos articles de la Revue de Paris où vous mettez si bien en scène les comédiennes. Il dit que vous ferez très bien les hors-d'œuvre dans notre journal avec Alfred de Musset. Nous avons déjà Eugène Sue, Dumas, George Sand, tous les glorieux; mais chez nous il faut se surpasser. » Je regardai Sophie le plumeau à la main et l'œil plein d'éclairs. Qu'est-ce que cette femme-là? me demandai-je. « C'est que, voyez-vous, continua-t-elle, nous risquons tout, dans le Constitutionnel. »

Je crus un instant que c'était la sœur de Véron qui me parlait ainsi avec un plumeau en guise d'éventail. Elle se leva en murmurant : « Je vais vous annoncer. »

Elle m'annonça. Véron fut très gracieux; on causa des grandes actrices : c'était son

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répertoire habituel. Il me demanda de les peindre toutes dans son journal : « On vous donnera le dimanche. »

Le soir du premier feuilleton, je dînai chez Véron, où tout le monde me fit gai visage. Il

n'y a que la jeunesse pour avoir de ces bonnes fortunes-là, car la jeunesse a ses lendemains plus ou moins glorieux. Il y avait à la table, ce jour-là, quelques maîtres contemporains : Delacroix, Isabey, Auber, Halévy, Romieu, Roqueplan, et deux romanciers dans tout l'éclat de leur célébrité: Alexandre Dumas et Eugène Sue.

— N'est-ce pas, me dit le docteur, que c'est ici le festin des dieux! Par malheur, je n'ai ni la figure, ni le génie d'Apollon pour présider la table ; mais, chez moi, tout le monde préside à son tour.

Partant de là, le cliquetis des mots courut sur la nappe. Le maître de la maison était déjà ce malin bourgeois de Paris, armé de raillerie parisienne. Comme homme d'esprit,

on pouvait donner le prix lour à tour à Dumas à Auber, à Roqueplan. Delacroix arrivait ensuite avec sa raison aux vives couleurs. Romieu vivait quelque peu sur ses rentes comme homme d'esprit. Il n'était plus assez jeune pour jouer encore le gavroche. Il se croyait, d'ailleurs, devenu un futur homme d'Etat depuis qu'il avait découvert un héros comme Bugeaud. On avait réservé la place d'Alfred de Musset, qui venait toujours quand on ne l'attendait pas ; aussi ce soir-là ne vint-il pas. On ne prenait d'ailleurs pas le temps de parler des absents, tant on rédigeait la gazette du jour.

— Nous n'avons pas de femmes aujourd'hui, me dit Véron, mais si vous venez demain, vous trouverez la belle Andréa, la plus mauvaise de toutes les comédiennes, mais la plus jolie des débutantes. Rachel lui promet de faire avec elle le tour du monde.

— Elles commenceront, dit Roqueplan, par une station au rocher de Leucade.

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— Pure calomnie, murmura Auber; n'est-il pas bien naturel que les femmes s'amusent entre elles !

Avec les convives que je vous indique en passant, vous jugez tout de suite quelle était la table de Véron. Souvent Rachel, mademoiselle Plessis çà et là, George Sand, madame Roger de Beauvoir, quelques étoiles du théâtre, mademoiselle Brohan, madame Fargueil, madame Doche.

Après le dîner du dimanche, on jouait quelquefois au lansquenet. Un soir, le comte Walesky et Thibaudeau jouèrent un jeu infernal pour ce temps-là. Walesky, qui n'avait pas d'argent, ne s'aventura si loin que parce qu'il gagnait. Il faisait la banque ; il avait trois mille francs devant lui. Un des joueurs cria : « Tenu ! » Il y eut six mille francs. On tint à droite, on tint à gauche jusqu'à vingt-quatre mille francs. Thibaudeau fît honneur à l'enjeu. Il perdit. « Tient-on les quarante-huit mille francs ? » demanda Walesky. Un silence.

<f Je tiens », dit Tliibaudeau. Il y eut alors quarante-huit mille francs devant Walesky. <' Qui tient les quarante-huit mille francs? » Un silence tragique. Thibaudeau était alors président de la Compagnie du chemin de fer de l'Ouest : tenir les quarante-huit mille francs, c'était tenir trop gros jeu, mais les abandonner, c'était se créer bien des regrets : « Je tiens les quarante-huit mille francs », dit Thibaudeau. Tout le monde tendit le cou pour mieux voir. L'émotion était grande parce que depuis qu'on avait fermé Frascali on n'était plus habitué à de tels coups de cartes ; on jouait tout simplement pour perdre ou pour gagner quelques billets de mille francs. Cependant, Walesky joua le rôle d'un homme qui cache tout par un sourire, retournant froidement les cartes : « Lansquenet l » dit-il tout à coup.

Véron, racontant l'histoire le lendemain, la finissait par ces paroles : « Nous avions tous des flammes dans les veux. »

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Le galant homme qui s'appelait Walesky oô'rit encore de, tenir les quatre-vingt-seize mille francs. « Jusqu'à la fin du monde », dit en raillant un des joueurs, qui jugeait que c'était bien assez tenter la fortune.

Mais Thibaudeau tint bon et perdit encore. A la fin de la soirée, ce n'était plus une culotte de quatre-vingt-seize mille francs, c'était un capital de cent quatre-vingt-douze mille francs. Ce qui donna bien quelque inquiétude aux tenants et aboutissants de la Compagnie de l'Ouest.

— Mon cher comte, dit Thibaudeau en tendant la main à Walesky, les dettes de jeu se paient dans les vingt-quatre heures ; je n'attendrai pas si longtemps pourm'acquitter envers vous. ^

Il salua la compagnie et disparut en se demandant comment il trouverait la somme perdue.

11 la trouva, car sa parole était d'or. Il espérait qu'on ne crierait pas cette aventure par-

dessus les toits, mais il y avait ce soir-là trop de journalistes autour du petit tapis vert, et le lendemain tout Paris contait ce coup de cartes diabolique.

Yéron, cet enfant gâté, joua gros jeu dans le jeu de la vie. Il ne fut pas très content de mourir, mais il ne pâlit pas trop en voyant la mort. Dans un de ses testaments il se montrait fort bon prince envers Henri de Pèue et Albéric Second, des amis de la dernière heure. Mais il déchira ce testament. Il mourut laissant sa fortune à un neveu. Je doute que ses écus se soient beaucoup amusés avec son neveu.

Le docteur Véron fut le dernier fermier général ; il en avait les mœurs et la prodigalité, après avoir fait une fortune rapide comme directeur de l'Opéra.

Cette prodigalité n'empêchait pas son ami Milo de dire : « Véron jette son argent par la fenêtre, mais il descend dans la rue pour le ramasser. »

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Quoi qu'il en soit, le docteur était bon diable, et fort amusant.

Il était obstinément original. Demeurant rue de Rivoli, vis-à-vis la grande entrée des Tuileries qui fait face à la colonne Vendôme, il n'était jamais entré dans le jardin même quand ses amis s'y promenaient. « Non, non, disait-il à ceux qui voulaient l'y entraîner, il y a les hommes qui vont à pied et les hommes qui vont en carrosse. C'est un proverbe. Moi, je ne sais marcher qu'en voiture. »

Aussi ne fît-il pas de façon pour aller au Père-Lachaise.

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