‹ Souvenirs de jeunesse, 1850-1870Chapitre 2 sur 8 · AVENTURE GALANTE ARRIVÉE A M. SCRIBE · texte numérisé non relu

AVENTURE GALANTE ARRIVÉE A M. SCRIBE

C’était' dans l’après-midi du jour où l’on donnait la première des Contes de la reine de Navarre.

J’étais sur le balcon du Théâtre-Français en belle compagnie : mademoiselle Brohan, Alfred de Musset et le général Fleury, qui, en ce temps-là, était le colonel Fleury, bien connu des comédiennes et des mondaines

confinant aux demi-mondaines. Nous fumions des cigarettes et nous assistions, sans y penser, à la comédie de la rue.

Deux jolis chevaux attelés à un coupé s'arrêtèrent tout à coup, et nous vîmes descendre M. Scribe sautillant comme toujours ; il entra par la porte de l’administration.

— Monsieur Scribe 1 dit Alfred de Musset. Voilà l’homme heureux par excellence. Je n’aime pas le bonheur, je m’en vais.

— Voyez donc, dit le colonel Fleury, la jolie figure qu’il a laissée dans son coupé.

En effet, une dame sortait à demi la tête d’un air curieux.

— Dans un autre temps, reprit Alfred de Musset, on descendrait, on dirait un mot à la dame, on sauterait dans le coupé, et, fouette cocher ! Mais ce beau temps-là est passé.

— Allons donc, reprit le colonel, on n’a jamais été si romanesque et si emporté qu’aujourd’hui. Il y a un renouveau qui poétise toutes les passions.

On regardait toujours la dame.

— Si je ne me trompe, reprit Alfred de Musset, c’est une des deux.

— Que voulez-vous dire?

— Vous savez bien, ces deux sœurs brunes qui se ressemblent à s’y méprendre? Est-ce celle-ci? Est-ce celle-là?

— - Ce n’est ni l’une, ni l’autre, dit Brohan. Je les connais un brin ; quand il y a péril, la première sauve la seconde.

— Moi, dit le colonel, je les aime toutes les deux. Mais elles sont fuyantes et insaisissables.

Brohan raconta que toutes les deux voulaient « entrer au théâtre ».

— Il y a eu des pourparlers avec Arsène Houssaye, mais il trouve que c’est trop de deux.

— Ce n’est jamais trop de deux ni de quatre, murmura Alfred de Musset.

— Oh ! oui, dit Brohan.

Et, se penchant vers Alfred de Musset :

— Ah ! comme je t’aurais aimé si je t’avais aimé !

— Noble bête, dit le poète, tu as trop d’esprit pour aimer.

En ce moment, on annonça M. Scribe.

Je passai avec lui dans la salle du Comité, pendant que le colonel et Alfred de Musset descendirent pour jaser un peu avec la dame du coupé.

Scribe venait pour régler quelques points obscurs de la première représentation des Contes de la, reine de Navarre. Ce fut, d’ailleurs, bientôt fait.

— Donc, à ce soir, mon cher directeur, me dit-il en me serrant la main.

— J’irai vous voir dans votre loge pour vous féliciter, si l’émotion vous empêche d’aller sur la scène.

— A propos, m’a-t-on fait le service comme je l’ai demandé, c’est-à-dire les trois loges superposées ?

— Oui, tout est fait. Et tout le monde sera

content. Elle est bien jolie, la dame qui est dans votre coupé. Viendra-t-elle avec sa sœur ?

— Bien entendu.

— Vous savez, mon cher Scribe, que je ne les reconnais jamais.'

— Ni moi non plus, dit Scribe en riant. Aussi, combien d’énigmes à débrouiller dans leur compagnie !

A ce moment, Broban entra dans la salle du Comité.

— Monsieur Scribe, il faut que je vous embrasse, comme je viens d’embrasser M. Legouvé, car, à la dernière répétition de votre comédie, j’ai bien vu qu’il y aurait là un grand succès pour ma sœur Madeleine.

Quelques mots encore, et Scribe s’éclipsa.

11 y eut une autre éclipse. Il retrouva son coupé, mais l’oiseau s'était envolé. Le grand vaudevilliste, dans sa colère, piétina le trottoir, mais la dame ne reparut pas, tant le colonel avait été entraînant.

On sait que Fleury restait toujours maître du champ de bataille.

Scribe pensa qu'après tout, cette disparition soudaine, c'était peut-être une délivrance pour lui.

Legouvé vint à lui, mais, s’il était de moitié dans les Contes de la reine de Navarre , il n’était pour rien dans les comédies intimes de son maître. Comme son père, le poète Legouvé, il connaissait le mérite des femmes, et rien ne l’étonnait dans leurs fantaisies.

A l’heure de la représentation, on vit arriver les deux sœurs, plus belles que jamais. Ce fut une fête pour les yeux de les voir audessus de la loge de madame Scribe, qui portait toujours des robes sévères et des coiffures bourgeoises. Le colonel Fleury était dans la loge du prince Louis-Napoléon, l’Empereur avant la lettre. Je félicitai le colonel.

— Il n’y a pas de quoi, me dit-il, car nous ne sommes encore qu’aux préliminaires de la guerre.

— Laquelle des deux sœurs, mon colonel?

dis-je en indiquant la loge.

— Vous savez bien qu’on les a toujours prises l’une pour l’autre. C’est, je crois, ce qui fait leur charme le plus vif. Voyez par la lorgnette que ce sont toujours les mêmes yeux bleus, les mêmes cheveux noirs.

— Oui, il y a en elles de l’Anglaise et de l’Espagnole.

— Vous êtes allé chez elle?

— Oui, mais je ne sais pas quelle est celleci ni quelle est celle-là.

— Faites comme je voudrais faire, prenezles toutes les deux.

Je fis remarquer au colonel que nousn’étions pas précisément au sérail.

On discutait beaucoup sur leurs vertus. — Nul n’osait rien affirmer. — Elles avaient l’abandon charmant des femmes d’esprit, mais elles jouaient à Timpeccable.

— Et Scribe ?

— Je crois bien qu’elles le promènent, tout

roué qu'il est, sur la Carte du Tendre. Quoi qu’il arrive, s’il a franchi les vagues, il ne sait pas si c’est avec l’une ou si c’est avec l’autre.

En 1850, on déjeunait à l’Elysée ; le colo-* nel était toujours du festin, ce qui ne l'empêchait pas d’avoir souvent chez lui quelques amis^à déjeuner. Le lendemain de la représentation des Contes de la reine de Navarre , la curiosité m’entraîna dans la petite salle à manger de Fleury. Je croyais quelque peu y rencontrer une des deux sœurs. Or, elles y étaient toutes les deux. Je me penchai vers mademoiselle Katy pour lui demander ce qu’elle savait de M. Scribe.

— M. Scribe, dit-elle en ayant l’air de chercher, très galant homme, très spirituel, mais je ne le connais pas.

Je m’adressai alors à mademoiselle Sarah.

— Donnez-moi donc des nouvelles de Scribe.

— Je sais qu’il a eu, hier, un grand succès ; mais je n’en sais pas davantage.

— Je n’en crois pas un mot ; je vous ai bien vue avec lui dans votre loge.

— Peut-être ; nous avons reçu tant de visites ! N’est-ce pas, Hélène ?

Rien dans la physionomie des deux sœurs qui pût trahir leur émotion ou leur raillerie.

Naturellement, je ne fus pas assez bête pour questionner le colonel par-devant les sœurs, mais aprèsle déjeuner, il m’appelaau fumoir à propos de mademoiselle Rachel.

— Eh bien! lui dis-je, laquelle des deux?

— Ni l’une, ni l’autre.

— Voilà qui est parler en diplomate, mais cela ne fait pas l’affaire de ma curiosité.

— Eh bien ! pourquoi ne vous dirais-je pas que ni moi, ni M. Scribe nous ne pouvons

nous flatter d’avoir triomphé de Katy, non plus que de Sarah ? Il y a des malins qui se tordent la moustache en parlant des deux sœurs, mais ceux là sont encore moins avancés que nous autres. Elles finiront par baisser le pont-levis, mais quand? On n'en finira pas par un siège sérieux, fût-il le mieux conduit du monde. Pour moi, je suis amoureux de l’une comme de l’autre, mais je m’avoue vaincu à leurs pieds. Il me faudrait du temps ; je ne dirai pas de l’argent, parce qu’elles en ont. Qui vivra verra !

A quelques jours de là, j’allai faire une visite aux deux sœurs, en l’hôtel d’Albion, où elles étaient descendues six mois auparavant. Il ne fut question que de leur passion pour le théâtre. L’une apprenait des rôles, l’autre fagotait des scènes de comédies.

Elles furent plus attractives que jamais, charmantes par l’imprévu tout autant que par l’esprit, avec des abandonnements délicieux, mais qui n’étaient que des préludes.

Alfred de Musset alla les voir en rhôtel d'Albion.

— Le diable m’emporte, me dit-il ; moi aussi je suis amoureux de toutes les deux, parce qu'il y a en elles de la grande dame et de la coquine.

Sous ce titre : A Vune ou Vautre, il leur fit à chacune un sonnet qui n'est pas recueilli dans ses œuvres, mais qu'on pourrait retrouver dans les gazettes.

Elles eurent encore pour adorateurs Waleski, Edgard Ney, le marquis de la Valette et Emile de Girardin.

Scribe ne désempara point. Il m’arriva, un matin, pour me recommander bien sérieusement les deux sœurs.

— Donnez-leur au moins leur entrée dans la salle et au foyer des comédiens. Elles m’ont dit qu’elles étaient rappelées à Londres pour jouer Shakespeare.

— Je crois qu’elles vous font des contes. Je crois aussi qu’elles seraient mal reçues au

foyer des comédiens. Mais il va sans dire qu’elles ont droit d’entrée dans la salle pour prendre des leçons de nos comédiennes.

Vous êtes toujours amoureux de ces belles ladies que vous connaissez mieux que nioi ?

— Pas plus amoureux que ça, mais j’avoue qu’elles aiguillonnent de plus en plus ma curiosité. Ce ne sont pas là les premières venues. Elles savent Shakespeare par cœur, et elles jouent avec beaucoup d’originalité en anglais et en français quelques scènes du grand dramatiste.

— De laquelle êtes-vous amoureux?

— De toutes les deux.

Scribe, je ne sais pas pourquoi, murmura avec une variante le vers célèbre :

A vaincre sans amour on triomphe sans gloire.

Peu à peu, Scribe en arriva à me dire qu’il était amoureux de miss Katy, amoureux jusqu’à l’illusion, puisque cet homme si précis ne

s’aperçut pas qu’il était entré dans une comédie comme premier rôle, sans reconnaître qu’il était joué.

Voici l’explication de cette énigme.

Il débuta par quelques jolis cadeaux bien choisis chez les bijoutiers à la mode. On ne fît pas de façons pour les accepter, d’autant mieux qu’il fit deux parts à peu près égales, ne voulant pas qu’une des deux sœurs fût offensée. Il fut invité à souper à l’hôtel d’Albion. On voit que tout s’annonçait bien. Le souper fut charmant, servi comme pour un prince entre deux princesses.

Minuit avait sonné ; Scribe comptait bien qu’il resterait maître de la place. Katy et Sarah avaient été charmantes, l’une plus spirituelle, l’autre plus caressante. De l'esprit ! il

en avait à revendre. Il attaqua donc surtout Sarah. Comment faire pour se débarrasser de Katy ? surtout après ces paroles expressives de Sarah :

— Pour sauver les apparences, pour que le mystère soit impénétrable, je vais monter dans la chambre de Fanny, qui est bien plus une amie qu’une servante. C’est au numéro 7, la clé sera à la porte. Vous entrerez silencieusement. Je vous avertis que la chambre sera dans la nuit la plus noire ; je vous avertis aussi que vous serez l’amoureux le plus silencieux du monde. Alors, je ne dirai rien, mais je vous aimerai.

Scribe se demanda si c’était un vaudeville de lui ou d’un autre, mais il n’eut garde de faire des façons.

Sarah lui serra la main et disparut.

Katy se mit au piano et joua quelques airs amoureux de Schubert.

Scribe la remercia, l’embrassa et monta l’escalier conduisant au numéro 7. C’était

l’heure et le moment. Il tourna la clé, il referma la porte et marcha droit au lit, un lit tout blanc, le seul point lumineux dans la nuit.

Le grand vaudevilliste avait passé bien des heures de sa vie à faire répéter un rôle aux comédiennes. On ne doute pas qu’il fît répéter son rôle à miss Sarah, qui, naturellement, jouait le rôle de jeune mariée.

Mais quelle ne fut pas sa surprise, quand il redescendit, de voir miss Sarah près de sa sœur, tourmentant à son tour les touches du piano !

Une autre se fût fâché d’avoir pris l'ombre pour la proie ; mais Scribe avait trop d'esprit pour ne pas reconnaître que la comédie avait été bien jouée. Il fut le premier à en rire.

— Qu’est-ce que la vie ? dit-il.

— C’est une comédie !

— Qu'est-ce que le théâtre?

— C’est une illusion !

A cet instant, la femme de chambre, qu'on

croyait couchée depuis longtemps, reparut, portant sur un plateau trois tasses de thé.

Tout en retournant chez lui, après cette escapade de jeune premier, Scribe se dit que ce n’était pas Katy et Sarah qu’il fallait engager comme comédiennes au théâtre : c’était la femme de chambre.

LA FEMME ET LA MAITRESSE ï

Il y a bien longtemps déjà que j’ai été témoin d’un drame intime qui eût fait beaucoup de bruit à Paris si les deux héroïnes n’eussent été abritées de la calomnie par leur dignité dans la vie, par la noblesse de leurs sentiments. On disait bien un peu : « Il y a là un mystère » ; on contait des histoires par à peu près, mais ces histoires paraissaient si invraisemblables qu’on ne s’y arrêtait pas. Pour moi, il n’y avait pas de secret, parce que le

hasard des choses avait déchiré les voiles sous mes yeux, mais la délicatesse m’imposait le silence.

Aujourd'hui que la mort a passé sur deux adorables figures, pourquoi ne dirais-je pas, en indiquant mes personnages, que la vertu prend toutes les figures pour s’affirmer, même dans l’impossible ?

Vous avez peut-être entendu annoncer dans le monde madame de Viéville* et sa sœur, une jeune veuve dont on n’a jamais bien dit le nom. Elle était surtout connue sous le nom d’Hélène. Elle était très simple, très douce, très silencieuse, mais son air de réserve ne la sauvait pas de je ne sais quoi qui révélait une origine plébéienne. On disait qu’elle portait les robes défraîchies de sa sœur; elle semblait se cacher sous l’étoffe et elle semblait cacher l’étoffe. On se demandait pourquoi elle allait dans le monde ; elle n’y cherchait ni un mari, ni un amant. C’est que sa sœur avait si bien pris l’habitude de vivre

avec elle, qu’elle l’emmenait partout. Madame de Viéville était mariée depuis quelques mois, et elle s’ennuyait déjà, la lune de miel ayant commencé par la lune rousse. Monsieur son mari était au club, à moins que ses principes bien connus — c’était un homme politique — ne l’eussent conduit au foyer de la danse, à l’Opéra, où l’on tient conseil sur les choses les plus graves du gouvernement. On ne sait pas ce qu’une danseuse peut faire ou ne pas faire dans l’État. Un jour que je me trouvais chez madame de Viéville qui m’avait recommandé mademoiselle Restout au Théâtre-Français, le valet de chambre annonça mademoiselle Hélène.

Je me levais pour m’en aller, mais la maîtresse de la maison me retint, disant :

— Je ne suis pas au bout de mes recommandations.

Au même instant, nous vîmes entrer une jeune femme, qui portait un enfant sur ses bras. Mademoiselle Hélène s’inclina, toute pâle et tout émue.

— Madame...

— Madame...

— Je ne sais pas si c’est une lâcheté de venir vers vous, mais il m’a fallu bien du courage pour arriver jusqu’ici.

Disant ces mots, mademoiselle Hélène tomba, plus morte que vive, sur le canapé...

— Mademoiselle, expliquez- moi cette énigme ?

— Eh bien ! madame, je vais tout vous dire en quelques mots : J’avais un amant.

— Remarquez, mademoiselle, que ceci ne me regarde pas.

— Je croyais que l’amour était le bonheur, mais c’est l’enfer. Il m’aimait bien, mais je n’avais pas le sou. Un jour, il me dit qu’il allait voyager ; le soir, je ne le revis pas, il avait laissé une poignée d’or sur la cheminée. Son enfant, celui que je tiens là, était en nourrice à Courbevoie ; je courus le reprendre pour me consoler. Pour lui, il ne revint pas.

Je l’ai attendu le matin, je l’ai attendu le soir, je l’ai attendu toujours.

Hélène faisait pitié à voir dans sa pâleur, dans sa fièvre, dans son désespoir. Elle avait maîtrisé son émotion, elle commandait à son cœur, elle était dans cette phase fatale où on n’a plus rien à craindre — où quelquefois le bien sort du mal — car il arrive pourtant, quoi qu’on en dise, que Dieu montre sa main.

Cette fois-là, ce fut la main de madame de Viéville que Dieu daignait prendre pour montrer sa présence. Mais je ne veux pas tordre le >cou à mon histoire en vous disant tout de suite le mot de la fin, comme dans les mélodrames.

Je vous peindrais mal ce qui se passa. Par discrétion et par pitié pour cette pauvre fille abandonnée, qui jetait vers moi des regards suppliants, je voulus m’en aller; mais, plus que jamais, la dame insista pour me retenir :

— Restez, restez, me dit-elle ; jamais un directeur de la Comédie-Française n’aura eu

de meilleure stalle à la comédie humaine, comme dirait M. de Balzac.

Madame de Viéville était furieuse et attendrie, jalouse et sympathique tout à la fois ; son cœur battait avec violence et mourait tout à coup. Elle qui n’avait pas encore abordé les stations de la douleur, elle était plus mal à Taise que cette pauvre créature.

La] misère donne une certaine fierté quand on sent déjà la mort venir, quand on a traversé tous les enfers de la vie, je veux dire de l’amour ; si bien que ce n’était pas cette femme qui tremblait devant madame de Viéville, c’était] madame de Viéville qui tremblait devant elle, la femme légitime devant la maîtresse. Mais après tout, la femme légitime n’était-ce pas celle qui avait donné, un jour

d’abandon, sa jeunesse, sa vertu, son cœur, sa beauté, tout ce qu’elle avait, sans qu’on eût besoin de signer un contrat pour lui garantir par-devant la société, sinon par-devant Dieu, que tous ces biensdà ne seraient pas perdus?

L’enfant ne paraissait pas comprendre beaucoup la gravité de sa situation. Allait-il avoir deux mères, ou n’allait-il pas en avoir du tout? Heureusement, cela ne l’inquiétait pas ; il regardait madame de Viéville avec ses grands yeux bleus, de fort beaux yeux sous des cils noirs, deux pervenches sous le buisson, dirait un poète. Il y en a toujours.

Donc, l’enfant regardait madame de Viéville et lui prenait le cœur ; tout d’un coup, il se mit à pleurer et à regarder sa mère.

— Pauvre petite,, dit-elle, elle ne connaît que les larmes depuis qu’elle est née. J’ai perdu ma mère, qui m’avait pardonné ; mon père m’a reniée, un peu par indignation, un peu pour se consoler plus vite; j’ai pleuré, j’ai pleuré, j’ai toujours pleuré. Il y a des fois où

je me figure qu’en donnant mon sein à cette enfant, je ne lui donne encore que des larmes.

Madame de Viéville étaitfort émue. Comme fenfant pleurait toujours, la mère découvrit son sein avec un naturel charmant, comme si elle eût obéi à l’enfant sans penser à ce qu’elle faisait.

L’enfant saisit à la fois le sein des lèvres et de la main, comme un ivrogne qui tient bien sa bouteille. Hélas î la bouteille n’était pas pleine 1

— Eh bien! madame, dit madame de Viéville à la mère, que voulez-vous que je fasse à votre malheur? Le comte n’est pas là.

Elle n’osait pas dire : mon mari.

— Mais, madame, ce n’est pas à lui que je viens, je viens à vous parce que je sens que je vais mourir et qu’il ne faut pas que cette enfant meure. Mais Dieu est bon.

Un bon sentiment avait saisi au cœur madame de Viéville.

— La preuve que Dieu est bon, reprit-elle,

c’est que je vous prie de regarder cette maison comme la vôtre.

— Jamais, madame, dit Hélène, comme si elle craignait la colère du comte.

— Je le veux, reprit madame de Viéville d’un air décidé, l’enfant de mon mari est ici chez lui. Et vous aussi, vous êtes chez vous, caria mère ne doit pas quitter l’enfant, surtout quand la mère allaite son enfant.

Saisi d’admiration, je fis un pas vers madame de Viéville, et dans ma très vive émotion, je lui baisai la main. Je me retirai alors, regrettant de ne pouvoir embrasser mademoiselle Hélène.

J’appris bientôt la suite de l’histoire.

Avant d’entrer, la pauvre fille avait, pour ainsi dire, dit adieu au monde; elle voulait

mourir après avoir légué son enfant : c’était un testament en action.

Se voyant si bien accueillie, Hélène reprit ses forces ; elle regarda avec quelque curiosité cette maison qu’on lui offrait comme refuge. Ce luxe, pour ainsi dire original, de la jeune mariée., lui parut charmant, à elle qui n’avait hanté que le luxe des revendeurs et des marchandes à la toilette; ce luxe odieux qui faisait dire aux moralistes que toutes ces dames mangeaient à la même gamelle, et que tous ces messieurs mangeaient les restes de ces dames.

Et après avoir regardé autour d’elle, la jeune femme sourit tristement.

— Pourquoi vous moquez-vous de moi, madame ?

— Mais je ne me moque pas de vous, j’obéis à mon cœur. Tans pis pour celui qui vous a trahie.

Hélène vit que madame de Vié ville parlait sérieusement.

— Je vous remercie, madame, dit-elle, je suis touchée profondément. Il y avait bien un peu de vengeance dans mon action; maintenant que je suis sûre que cette pauvre petite aura une mère, je m’en vais contente, ne gardant pas une goutte d’amertume dans le cœur. Tenez, madame, vous êtes si bonne, que je lui pardonne à lui-même.

Madame de Viéville fondit en larmes et embrassa Tentant; ce que vous ne croirez pas, c’est qu’elle embrassa aussi la mère.

Elle avait vaillamment étouffé sa jalousie. Elle conduisit la jeune fille dans sa chambre et elle sonna pour qu’on apportât le goûter.

On servit des gâteaux, des fruits, du vin d’Espagne; la comtesse témoigna à la jeune mère la sollicitude la plus touchante; de toute autre femme, Hélène n’eût pas accepté, mais il n’y avait pas moyen de refuser. Elle mangea une pêche, elle mangea une grappe de raisin, elle but un tout petit verre de vin de

ri.

Malaga. Il semblait que l'enfant prît plaisir au festin , il riait et gazouillait.

La jeune mère racontait un peu sa vie par quelques phrases mal cousues. Quoiqu’elle se fût enhardie, elle n'osait encore parler sans s’interrompre. Madame de Viéville apprenait ainsi que, venue toute jeune à Paris, elle avait commencé dans un atelier de fleuriste. Il paraît que les fleurs n’enseignent pas la vertu. Ce qui est acquis à l’histoire, c’est que les fleuristes font des couronnes d’oranger, mais qu’elles n’en portent pas souvent.

Cependant, la jeune mariée était toujours devant le guéridon, picorant un grain de raisin, regardant l’enfant qui venait de s’endormir, quand tout à coup son mari entra.

Un vrai coup de théâtre, vous voyez cela d’ici. Il ne comprit pas d’abord ; quand il eut compris, il ne comprit pas encore. Il salua en entrant, par simple habitude de politesse. Mademoiselle Hélène s’inclina sans lever la tête.

— Pardon, ma chère, dit-il à sa femme; je vous croyais seule.

— Presque seule : vous êtes en pays de connaissance.

— Moi!

Il avait reconnu sa maîtresse, mais il ne voulait pas l'avouer encore. Enfin, prenant son parti, il attaqua la situation face à face, comme un poète romantique qui met le dénouement sur la scène au lieu de le mettre dans la coulisse.

— Mademoiselle ? est-ce que votre visite est pour moi ou pour madame?

— Pour madame, monsieur, dit mademoiselle Hélène.

— Si je suis indiscret, dites-le-moi.

Il reprit son chapeau d'un air dégagé.

— Non, non, pas du tout, lui dit madame de Viéville, nous vous attendions.

— Pour quoi faire?

— Pour signer un contrat.

— Quel est donc ce mystère ?

— Asseyez-vous, monsieur, je vais prendre la peine de vous apprendre ce que vous savez mieux que moi. Je vais vous dire une page de votre vie.

Il reprit son c*hapeau.

— Ohl que cela va être ennuyeux.

— Mademoiselle Hélène, ici présente...

— Je sais ce que vous allez dire; permettezmoi de poser mes conclusions. La vie privée du garçon doit être murée pour la femme, comme la vie privée du mari doit être murée pour la maîtresse.

— Oui, mais ce n’est pas ma faute si les murs sont tombés devant moi. Je ne vous permets pas, monsieur, de ne pas prendre au sérieux ce qui se passe devant vous; vous devriez voir à nos yeux que nous avons pleuré; tenez, si vous osez sourire, je dirai que vous n’avez pas de cœur.

Jusque-là, M. de Viéville avait tenté de masquer son émotion; il se décida d’entrer en scène par son vrai rôle.

— Eh bien ! oui, dit-il, il y a là un malheur* puisqu’il y a un enfant. Que voulez-vous? aujourd’hui les choses sont ainsi faites que la préface de la vie, ou du mariage si vous voulez, tient trop de place dans le livre ; je ne suis pas plus coupable que les autres, mais je ne vaux pas mieux. J’ai pensé plus d’une fois à tout ce que devait souffrir cette pauvre fille.

— Mais il était simple de ne pas la laisser mourir de faim, dit madame de Vié ville .

— J’espérais que son indignation l’avait guérie de son amour, je la croyais repartie pour son pays.

— Eh bien ! monsieur, la voilà qui, à bout de misère et de larmes, est venue me dire : « Il n’y a que vous au monde qui puissiez sauver l'enfant. » Moi, je veux sauver aussi la mère.

M. de Viéville prit la main de sa femme.

— C’est bien, cela. Je vous remercie, madame.

— Je n’ai pas attendu que vous fussiez rentré pour trouver que c’était bien; c’est dans ces choses-là qu’on ne prend conseil que de soi-même. Or, savez-vous ce que j’ai résolu? Vous reconnaîtrez la mère et l’enfant.

— Vous êtes romanesque, Marie.

— C’est parce que je suis romanesque que je suis bonne, — quand je suis bonne. Si vous étiez plus romanesque, monsieur, vous auriez déjà embrassé cet enfant, qui est votre enfant, quoique je sois votre femme.

Le mari se tira de là par une phrase :

— Madame, je n’ai pas le droit d’embrasser cet enfant.

Madame de Viéville se crut bientôt le droit d’embrasser cet enfant, car elle devint une autre mère pour lui. Elle n’aimait pas assez

son mari pour être jalouse du passé; elle s’aperçut qu’il aimait trop les coulisses de TOpéra pour se retourner vers une de ses victimes des anciens temps. .Forte, d’ailleurs, de la très grosse dot qu’elle avait apportée à son mari, au lieu de haïr cette fille elle l’aima. Il lui sembla que c’était une sœur d’infortune; elle s’accoutuma à aller la voir.

A force de faire sauter l’enfant sur ses genoux, elle s’imagina qu’il était de sa famille. Chaque fois qu’elle parlait à son mari de sa maîtresse abandonnée et de son enfant retrouvé, il lui disait : « Ma chère, vous êtes folle. » Il l’embrassait doucement, mais elle voyait bien qu’il pensait à d’autres aventures. Un jour qu’ils étaient dans leur château, il vint à Paris, tout seul. Elle s’ennuya — toute seule.

Elle écrivit à Hélène de lui amener son enfant. Quand le mari revint, après une trop longue absence, il vit que la femme, la maîtresse et l’enfant ne faisaient plus qu’un. Il eut

beau se fâcher, sa femme ne voulut pas se séparer d’Hélène. Elle avait dit à tout le monde que c’était sa sœur. M. de Viéville fut bien forcé de l’accepter comme telle dans le domicile conjugal. Il s’habitua lui-même à cette compagnie. Hélène était si douce, qu’il était impossible, d’ailleurs, de ne pas lui faire bonne figure.

Quand on revint à Paris, il ne fallut pas le prier beaucoup pour que la mère et l’enfant fussent tout à fait de la maison. Il fut décidé qu'Hélène serait présentée fort discrètement dans le monde comme sœur à la mode de Bretagne, une jeune fille sans fortune qu’on prenait familialement parce qu’il faut être bon prince pour les siens.

Pendant les premiers mois, madame de Viéville ne sortit avec elle que pour aller à la messe. Mais la jeune fille plut beaucoup ; on l’invita aux. soirées intimes avec tant d’insistance, que madame de Viéville se hasarda à l’y conduire. Cette année-là, elie la conduisit

à un bal quasi-officiel, où tout le monde complimenta madame de Viéville de l’air d’innocence de sa sdeur.

Et qui donc aurait le courage d’accuser la femme ou la maîtresse?

Il n’y avait pas de meilleur ami que Gounod, mais pour être son ami il fallait aimer la musique, la poésie et l'amour. Il permettait qu’on aimât les femmes, mais il voulait qu'on aimât encore plus l’amour que les femmes ; aussi était-ce un dilettante pour tout ce qui charme les yeux et l'esprit; hors de là, point de salut ! Il avait prodigué son cœur dans toutes les fêtes de l'art, de la nature et de la passion ; voilà pourquoi nul n'était mieux doué que lui pour

faire des chefs-d’œuvre. C’était un homme, mais c’était une âme. Il lui était impossible de toucher un piano sans qu’une mélodie adorable éclatât sous ses doigts.

J’ai passé avec Gounod, Ponsard et Augier, une des plus belles saisons de ma vie.

C’était en 1852, au temps des répétitions et des représentations d'Ulysse. J’avais voulu des chœurs dans cette tragédie, jugeant à bon droit que Gounod seul donnerait bien le caractère antique, ou plutôt l’âme antique aux vers que Ponsard s’était évertué à écrire à la grecque, pour se faire pardonner d’avoir trop imité jusque-là les tragédistes du dix-septième siècle.

Nous déjeunions bien souvent tous les . quatre au café Foy. Au dessert, tout en causant, Gounod modulait quelques vers des chœurs d 'Ulysse, ce qui nous grisait délicieusement; mais ce jeune grand musicien nous charmait aussi dans la discussion, parce qu’il était original et enthousiaste.

Ponsard était le plus silencieux, Augier était le plus bruyant ; il aimait beaucoup Gounod, non pas seulement parce que Gounod avait écrit la musique de Sapho , mais parce qu’il Pavait séduit par la grandeur de ses sentiments.

En 1852, à la Comédie-Française, YUlysse de Ponsard fut un succès sur toute la ligne, même sur la ligne des musiciens. Le poète s’était efforcé de peindre en toute vérité la vie antique. C’était une tentative digne de celui qui s’était révélé par Lucrèce. Il reconnaissait que son œuvre première montrait trop l’école, la mauvaise école de la tragédie française. Il interrogea les maîtres grecs, il s'inspira d'Homère et mit Y Odyssée en scène.

Pour plus de vérité, nous pensâmes à ren. 6

présenter Ulysse avec des chœurs. Jë fis apporter dans mon cabinet un piano d’Erard ; Charles Gounod se mit à l’oeuvre. Ce fut tout un enchantement. Il improvisait la musique comme Lamartine parlait ; bien mieux encore, car la politique frappait de mort les paroles de Lamartine, tandis que la poésie frappait de vie les improvisations du musicien.

L’Opéra nous donna les plus jeunes chanteuses ; nous en trouvâmes même à la Comédie, témoin Alice Théric, la voix la plus fraîche et la plus harmonieuse.

Je jouai au prodigue pour les décors. Rubé fit des merveilles. Plus d’un spectateur me rappelle encore ces beaux tableaux de l’Odyssée, qui apparurent comme par magie sur la scène du Théâtre-Français.

Augier et tous les amis de Ponsard se rejouissaient par avance du spectacle promis. Le drame antique avec les chœurs, n’était-ce pas tout un renouveau littéraire ? Mais pendant qu’on me donnait raison au théâtre, on

me condamnait au dehors. Le ministre, je ne sais déjà plus lequel, trouva étrange qu’on s’avisât de chanter au Théâtre-Français. Il me fît des représentations sur cet « enfantillage ». C’est en vain que je tentai de le faire pénétrer dans l’histoire de l’antiquité. Pour lui, les antiques c’étaient Corneille, Racine et Voltaire. Je lui parlai des chœurs d ’Esther. Il me dit que cette fantaisie de madame de Maintenon n’était admissible qu’à Saint-Cyr. Enfin il me donna rendez-vous à la première représentation.

Jusqu’à la fin de la représentation, il était impossible de savoir qui l’emporterait des critiques ou des enthousiastes. Iiélas ! ce ne fut ni une victoire ni une défaite. Comme ce n’etait pas une victoire, le ministre me donna tort et ne voulut pas que ce chef-d’œuvre fût joué longtemps. Pour maintenir la pièce au répertoire pendant vingt représentations, il me fallut lutter héroïquement, car les spectateurs n’affluèrent point. Ponsard ne fut ni grandi

ni amoindri, mais au moins le nom de Charles Gounod sortit victorieux de cette aventure. On ne voulait pas entendre parler de lui à l’Opéra. Ce fut une bonne fortune du Théâtre- Français de le révéler dans tout son génie. Il n’a rien fait de plus beau que les chœurs d'Ulysse.

Six mois après, je me risquai à reprendre Ulysse . Cette fois, le ministre se fâcha tout rouge. Il me fit demander par un de ses bureaucrates si je me moquais de lui.

J’eus toutes les peines du monde à entraîner Gounod devers le ministre. Je priai d’abord Camille Doucet d’apaiser un peu cette colère intempestive. Camille Doucet, très gracieusement, se fît notre ambassadeur; il désarma quelque peu le ministre, mais Gounod fut ma véritable cuirasse.

Le ministre redevint gracieux ; il apprit à Gounod que lui-même avait hanté l’école de Rome comme quasi grand prix de peinture. Il lui conseilla de faire des opéras et non des

chœurs de tragédie, mais ii ne voulut pas que Gounod fût venu le voir pour rien : il me dit de continuer la représentation des chœurs d'Ulysse, à la condition que les spectateurs se battraient à la porte pour entrer.

Messieurs les ministres se sont toujours trop occupés du Théâtre-Français et de l’Opéra. Le ministre Baroche joua à l’autocrate quand je représentai le Chandelier . Lisez plutôt son ukase :

<r Je remarque, monsieur le directeur, surle répertoire que vous venez de m’envoyer, l’annonce pour vendredi prochain d’une pièce que je vous ai recommandé de faire disparaître du répertoire. Je vous rappelle cette re-

commandation en vous invitant à vous y conformer.

» Baroche. »

A cela je répondis :

«Je serais désespéré, monsieur le ministre, pour vous obéir, de faire un si vif chagrin à Alfred de Musset. J’aimerais mieux vous donner ma démission. Je ne doute pas, d'ailleurs, qu’il ne reprenne son répertoire, à l’heure même où je l’ai décidé à écrire une comédie nouvelle.

» Alfred de Musset, comme Victor Hugo, comme Alexandre Dumas, comme Emile Augier, rajeunit l’esprit théâtral. Les nouvelles générations ont accepté ces nouveaux maîtres de la scène. La vieille école aura beau parler des convenances, ce ne seront que les convenances de l’ennui. Il ne faut pas craindre les libres allures de la comédie. Molière est là comme souverain exemple. Aussi, je sais

bien qu’en me défendant de jouer plus longtemps le Chandelier , qui fait fortune, vous obéissez biens moins à vous-même qu’aux opinions timorées qui craignent le scandale. Là où il y a le vrai génie comique, il n'y a jamais de scandale, parce que l1 art sauve le mot, parce que la gaieté sauve la situation.

» Je vous supplie de revenir voir le Chandelier, non pas en ministre qui se croit responsable des atteintes portées au sentiment public, mais en galant homme qui vient au au théâtre sans autre parti pris que celui de voir une jolie comédie et qui ne veut pas frapper un grand poète. »

Le ministre vint ; au troisième acte, je lui présentai dans sa loge Alfred de Musset; c’était le prendre en traître. La cause était à moitié gagnée ; le poète la gagna tout à fait, parce que c'était Alfred de Musset.

Voilà pourquoi on continua à jouer le Chandelier, qui eut Gounod pour spectateur enthousiaste.

— Ah ! disait-il à Alfred de Musset, faitesmoi donc un opéra pour nous consoler des vers de Scribe. Vous êtes d’autant plus admirable que vous ne savez pas le métier de faiseur de pièces.

C’était pour moi une vraie fêle de rencontrer Gounod; nous nous embrassions avec la joie du cœur, comme on embrasserait sa jeunesse. La dernière fois que j’eus cette bonne fortune, c’était avenne de Wagram, très peu de jours avant sa mort. Nous nous croisions tous les deux en Victoria, les chevaux s’arrêtèrent; nous sautâmes sur le pavé et ce fut encore un fraternel embrassement. « Bonjour, ma jeunesse, dis-je à Gounod avec un battement de cœur. — Oui, me répondit-il avec un sourire mélancolique, bonjour, notre jeunesse. »

Mademoiselle Rachel — on dit toujours la grande Rachel — fut la plus adorable des créatures. On se souvient peut-être un peu trop de la gamine de Paris; c’est qu’elle joua ce premier rôle avec le même brio et le même emporte-pièce que ses grands rôles du répertoire tragique ou du répertoire romantique.

Victor Hugo lui parlait souvent de leur première rencontre place Royale, où la future tragédienne chantait les chansons de la rue.

C’était au temps où la Esméralda prenait tous les cœurs. Le poète croyait voir dans la gamine si bien douée sa jolie fillette de Notre-Dame de Paris. S’il fallait en croire Rachel, Hugo, après l’avoir écoutée et en lui remettant une pièce de cent sous, lui aurait dit : « J’aime les comédiens en plein vent. » Rachel lui baisa la main, car elle savait que celui qui l’avait applaudie était un glorieux poète. — Oh I si vous vouliez me faire une chanson! » Victor Hugo prend quelques feuillets dans la poche de son habit. — Tenez, ma chère enfant, voilà des strophes qu’un de mes amis veut mettre en musique; chantez-les sur un vieil air, j’aime les chansons des rues. » Il toucha de ses lèvres Rachel au front et s’éloigna en toute hâte, fuyant les curieux ; Rachel pâliU — Sarah, dit-elle à sa sœur, est-ce que tu ne vois pas une couronne sur ma tête ?

— Non, répondit Sarah, ce n’est pas une couronne, c’est une auréole.

En effet, Rachel était transfigurée. Dans les

admirables gravures d’Albert Dürer, il en est trois, les moins connues peut-être, qui représentent la création du monde. Dieu, tout en débrouillant le chaos d’une main, porte l’autre à son front. Et la lumière et l’intelligence jaillissent du front de Dieu. C’est un beau symbolisme. Voilà pourquoi tous les fronts doués sont frappés de lumière.

En ce temps-là, on déjeunait au Palais- Royal ; c’était dans les derniers jours où l’hirondelle de Carie Vernet planait au plafond du café Foy, qui a disparu comme le café Procope, comme Tortoni, comme toutes les petites académies bien-aimées des gens de lettres. C’est que les gens de lettres sont des oiseaux voyageurs, qui vont et viennent sans avoir le souci de faire la fortune des cafetiers.

Un matin que Michel Lévy avait convié à un déjeuner, au café Foy, quelques-uns de ses édités, Augier, Gautier et moi entre autres, on parla de Rachel, ce qui arrivait souvent. Je montrai une lettre d’elle datée des Vignes de Montpellier . Augier, qui allait partir pour Valence, dit tout à coup :

— Si nous allions voir Rachel?

— Oui, oui, oui, s’écria Michel Lévy; je ferai ainsi d’une pierre deux coups, puisque j’ai promis à Ponsard d’aller le voir à Vienne.

— Je suis de la caravane, dis-je bien vite, sans vouloir faire d’une pierre deux coups, moi qui avais quelque peu promis à Rachel d'aller la voir en Égypte.

Né voyageur, Théophile Gautier voulut naturellement se joindre à nous. On fixa tout de suite le jour du départ. Ce jour-là, il ne manqua personne à l’appel. On partit le matin même pour aller coucher à Vienne.

On n’y trouva pas Ponsard, qui était à Mont-Salomon, c'est-à-dire dans une petite

maison de campagne, ancienne châtellenie, ou plutôt ancienne ferme où vivait sa mère, espérant tous les jours la bonne fortune de voir arriver le poète de Lucrèce .

Nous dînâmes tout de même très gaiement à Vienne, cette ville triste sans aucun pittoresque, archi-bourgeoise.

Le lendemain dès l'aube on partit pour Mont-Salomon. Qui fut bien étonné? C’est Ponsard, qui ne s'attendait pas dans sa solitude à voir à la fois tant de Parisiens. On avait oublié, Ponsard tout le premier, les querelles d’Écoles. Il n’y avait plus, ce matinlà, ni romantiques, ni classiques, mais de joyeux penseurs, heureux de se trouver en pleine nature et en pleine amitié. Les gens de lettres, qui se sont plus ou moins houspillés, sont, après tout, de bons diables qui font joyeusement le sacrifice de leurs théories. Jamais on ne fut mieux reçu que par la mère de Ponsard et par Ponsard lui-même. Aussi on ne se contenta pas d’un abondant déjeuner, arrosé

des vins les plus généreux du Dauphiné. On fit même sauter le bouchon de trois ou quatre bouteilles de vin de Champagne. Le dîner fut tout aussi gai. Ponsard, sur la prière d’ Augier, nous conta ses plus jeunes années et nous dit ses premiers vers.

Nous applaudîmes Augier, puis nous portâmes un toast au poète tragique qui avait inquiété les hugolâtres pendant toute une saison. Voilà ce qu’on ne sait plus!

Augier, qui aimait Ponsard comme un frère, ne se contenta pas du toast: il se leva de table et alla l’embrasser comme son frère d’armes. Pour continuer la fête un peu tard dans la nuit, Michel Lévy, qui était déjà riche, passa à Ponsard une enveloppe cachetée en lui disant : « Vous ne lirez ' cela que demain matin, mais c’est une lettre qui vous fera plaisir. »

Ponsard voulut lire tout de suite et déchirer l’enveloppe malgré son éditeur.

Or cette enveloppe renfermait en efîet quel-

que chose de bon à lire, c’est-à-dire deux billets de mille francs.

— Mais vous ne me donnez pas cela? dit Ponsard à Michel Lévy.

— Oh ! avec vous, je ne compte pas.

La vérité, c’est que Michel Lévy ne s’est pas enrichi avec Ponsard.

Mais hâtons-nous d’aller dans les Vignes de Montpellier (1). Nous arrivons enfin dans

(l) Voici, à ce propos, une page précieuse que m’a écrite l'archiviste de Montpellier, M. Louis Aimes.

« Le domaine qu'habitait mademoiselle Rachel pendant le printemps de 1857 s’appelle la Campagne des quatre Saisons ou vulgairement : « Lou mas dé las pététas. » On la désigne ainsi parce qu’entre la métairie et les appartements des maîtres il existe quatre grandes statues en pierre, représentant les quatre Saisons. C’est un des sites les plus pittoresques de la région.

» Le propriétaire était M. Coffinières, avoué près la Cour d’appel de Montpellier, frère du général de ce nom.

» Mon père y était alors comme régisseur.

ces fameuses vignes que Rachel, dans ses illusions sur les bienfaits du pampre, appelait les « vignes du Seigneur ».

» Mademoiselle Rachel est arrivée à, la Campagne-Coffinières, le 17 mai 1857, à six heures du soir, accompagnée de sa femme de chambre et de M. Aubaret, officier de marine, beau-frère du docteur Farrat.

» Elle avait à son service une cuisinière de Montpellier, laquelle fit bien peu de cuisine.

» Le docteur Farrat, qui la soignait, était seul admis chez elle; car elle avait donné la consigne à ma mère de dire aux personnes qui viendraient demander à la voir — et il en venait beaucoup — qu’elle m’était pas une bête curieuse.

» Combien de gens, venus de loin exprès pour la voir, nous disaient: — Voyez-vous mademoiselle Rachel? Lui parlez-vous ?

— Evidemment, répondions-nous.

— Oh! que vous êtes heureux !

» C’est qu’elle était adorée dans le pays. Tout Montpellier se rappelait qu’elle était venue en 1848 déclamer la Marseillaise, ce qui exalta toutes les âmes.

» Une seule personne, à part le docteur Farrat, avait accès auprès de mademoiselle Rachel. C’était M. Aubaret. Il venait la voir tous les jours.

» Mademoiselle Rachel se levait à onze heures du matin, après avoir pris, vers neuf heures, un verre de lait d’une vache qu’elle avait achetée et à laquelle le docteur faisait suivre un traitement spécial : deux fois par jour une potion dans du son détrempé dans l’eau.

» Elle déjeunait à midi, sur la terrasse où elle avait fait

Le cadre était digne du portrait. Paysage de style, plaine blonde halée par Tardent soleil, un ciel d’azur léger et profond; nous avions sous les yeux une toile du Poussin. L’impression était celle du repos, du silence

poser un tapis et placer une table à jeu. C'est là qu’elle passait ses après-midi. Dès quatre heures du soir, elle descendait à la métairie pour prendre un second verre de lait tour chaud et sans sucre ; après quoi elle rentrait dans ses appartements et ne sortait plus jusqu’au lendemain.

» A cinq heures, elle jouait souvent au tric-trac avec son jeune frère. Il lui arrivait aussi, de temps en temps, de sortir de ses malles une grande quantité de bijoux et d’objets précieux, qu’elle se faisait un plaisir de montrer, mais surtout de revoir. C’étaient ses archives.

» Elle ne descendait jamais à la métairie sans aller voir la magnanerie, qui paraissait l’intéresser beaucoup.

» Quatre jours après son arrivée ici, sa mère vint la voir et resta auprès d’elle une quinzaine de jours; elle fut rejointe par Raphaël et Lia, qui repartirent avec elle.

» Quelques jours après le départ de la famille, quand mademoiselle Rackel allait réellement mieux, elle reçut une dépêche la rappelant à Paris.

» Mademoiselle Rachel était restée à la campagne vingtsix jours. Il était quatre heures du soir lorsque arriva la dépêchent, à six heures, elle était à la gare.

» Que disait cette mystérieuse dépêche, qui la rejeta dans la fièvre ?

» Le docteur FarratetM. Aubaret ne la quittèrent qu’au départ du train. >>

sous la vive lumière, le charme d’une quiétude majestueuse dans une poussière d’or.

Rachel était nichée dans les ceps luxuriants sous un grand parasol égyptien brûlé par le soleil. Une de ses sœurs somnolait à ses pieds. En nous voyant, sa pâle figure s’empourpra, mais son cœur battait trop fort, ses pauvres petites mains étaient presque froides, tandis que le feu de ses yeux rayonnait tout autour d’elle ; on s’embrassa discrètement, comme si on craignait de briser la pauvre malade dans sa fragilité.

Ce lui fut une grande joie de revoir de vrais amis qui se souvenaient. Elle me dit : « Vous rappelez-vous que vous m’avez donné une Bible en sept langues à moi qui n’ai jamais rien appris? La Bible a été mon premier livre et sera mon dernier livre; quand je suis seule, ce n’est pas toujours dans ma vie passée que je voyage : c’est dans les temps primitifs, où je retrouve ma première mère, la Rachel toute divine. »

Quoiqu’elle se vantât de son ignorance en toutes choses, elle était douée de l’omniscience, elle comprenait tout au premier mot ; aussi lui semblait-il avoir habité l’Egypte de tous les temps.

Elle disait avec raison : « C’était là ma vraie patrie ! » On peut dire qu’elle nous révéla la vieille Egypte, par quelques traits rapides, à nous autres qui aurions dû en savoir plus qu’elle-même. Elle me dit tout à coup : « Arsène Houssaye, avez-vous lu mes lettres? — Si je les ai lues ! J’en ai encore une là sur mon cœur. — Oh ! le menteur ! montrez-moila donc. »

Je lui donnai la lettre. Elle la lut tout haut :

« À l’ombre des Pyramides.

» Mon cher Houssaye,

» Vous souvenez-vous, quand nous parlions de ma carrière, une carrière de marbre... oui,

de marbre, pour mon tombeau?... J’ai voulu vivre en gourmande.

» J’ai dévoré en quelques années mes jours et mes nuits ; après tout, c’est autant de fait, et je ne dis pas comme vos repenties : C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma faute. Quand on n’a pas brûlé son cœur dans ses beaux jours, on ne peut pas le faire flamber à trentecinq ans... N i ni, c’est fini. Ah ! si je n’avais pas deux fils ! tout mon amour ! je mourrais sans regrets. Mais je reviendrai.

» Le Dieu d’Israël me permettra, dans mes entr’actes de là-haut, de descendre pour embrasser mes enfants et pour revoir mes amis à ce Théâtre-Français que j’ai tant aimé.

» Vous qui êtes un habitant des Champs- Elysées, vous passez tous les jours devant l’Obélisque; pensez à la pauvre exilée.

» Du bas des Pyramides, je contemple vingt siècles évanouis dans les sables. Ah ! mon ami, comme je vois ici le néant des tragédiennes ! Je me croyais pyramidale et je re-

connais que je ne suis qu’une ombre qui passe... qui a passé. Je suis venue ici pour retrouver la vie qui m'échappe, et je ne vois que la mort autour de moi. Quand on a été aimée à Paris, il faut mourir. Faites-moi bien vite faire un trou au Père-Lachaise et creusezmoi un trou dans votre souvenir. M’avezvous oubliée ? Moi, je me souviens.

» J’écris ceci sans bien savoir ce que je dis, mais je sèche l’encre avec la poussière des reines d’Egypte ; c’est ce qu’il y a de plus éloquent dans mon billet.

» Celle qui s’en va,

» Rachel. »

— Eh mais, dit-elle, cette lettre n’est pas trop bête.

— Dans toutes vos lettres, l’esprit cache le cœur.

— Oh ! oh ! j’en ai écrit plus d’une où j’avais intérêt à montrer ma bêtise. Les lettres

les plus aimées sont les lettres bêtes, parce que le cœur n'a pas d’esprit.

Rachel nous parla encore de son voyage en Egypte. Elle exprima le désir quelque peu vague de passer l'hiver suivant à Jérusalem. Autre rêvede malade.

« Au moins, là-bas, dit-elle, si je meurs dans mon voyage, on m’enterrera au chemin d’Euphrate, là où est le tombeau de la vraie grande Rachel, femme de Jacob. J'ai été fière de porter son nom à celle-là qui mit au monde tant d’enfants.

»Ah! mes amis, voilà ce qui me manque ici ; mais le Dieu d’Israël ne veut pas que je meure sans avoir pris mes deux fils sur mon cœur. Oh ! les enfants, c’est encore ce que l'on fait de mieux sur la terre 1 »

Rachel décida que le lendemain on déjeunerait dans les vignes.

Naturellement tout notre monde fut invité et nul ne manqua à la fête.

Quoique attristés par la pâleur de Rachel, nous nous composâmes une figure réjouie.

— Vous voulez tous, dit Rachel, être à côté de moi, n’est-ce pas? Je commence par mettre Théophile Gautier en face, Augier et Houssaye à droite et à gauche, mes autres convives comme il vous plaira.

A peine à table, Rachel dit à Augier :

« C’est vous qui êtes le plus heureux de nous tous.

— Mais tout le monde est heureux ici, répondit Augier ; demandez plutôt à Houssaye.

Je continuai la phrase : — Demandez plutôt à Ponsard.

— Mon Dieu, dit Ponsard, mais le plus heureux de nous tous, c’est encore Augier, il n’est pas seulement le plus heureux au théâtre, il l’est encore dans sa vie.

— Oh ! oui, reprit Rachel ; son grand-père, Pigault-Lebrun, lui a légué son éclat de rire, sans compter que par le cœur il a toutes les joies. Je vous avais bien dit, Emile Augier, que, de toutes les femmes, les meilleures sont encore celles du théâtre.

— C’est mon opinion, dit Augier ; ne vous l’ai-je pas dit à la plus belle heure de ma vie? »

Rachel, souriant, redit alors, d’une voix émue, les plus belles stances amoureuses que le poète avait dédiées à la tragédienne.

On but un vin du crû — vin exquis que M. Cofûnières avait offert. A la première coupe versée, Théophile improvisa un magnifique hymne antique — comme on en chantait sans

doute au festin des dieux — qui colora légèrement les joues de la malade.

Je ne saurais dire combien fut charmant ce déjeuner improvisé en pleine nature au milieu des Vignes du Seigneur, aune table rustique présidée par la plus cordiale amitié.

On s’y touchait les coudes d’où jaillissait le courant magnétique de la plus franche camaraderie.

Ce fut là le dernier gai déjeuner de mademoiselle Rachel. Le lendemain, tout se dispersa. La mort, qui avait cédé le pas à la gaîlé pour une heure, reprit son travail fatal, continuant à filer lentement le linceul de la plus grande des comédiennes.

Naturellement on parla deThèbes et de Paris, Thèbes où l’on n’irait plus, Paris où on se promettait une grande fête pour la réapparition de Rachel au Théâtre-Français. Elle dit amèrement : « Vous parlez de ma rentrée? Et ma sortie ? »

Toutefois, elle croyait vivre.

Le lendemain, après une nouvelle visite, nous l’embrassâmes sur les cheveux tout en lui donnant rendez-vous au Théâtre-Français.

— Oui, dit-elle, nous nous retrouverons au Théâtre-Français.

Nous nous retrouvâmes à Paris, mais c’était au théâtre du Père-Lachaise.

Nous étions là tous les cinq dans la maison de la place Royale où le cercueil de Rachel avait été apporté de Cannes.

Je ne veux pas rappeler qu’au Père-Lachaise, le grand-rabbin, tout heureux de voir près de lui le baron de Rothschild, lui dit entre deux psaumes : « J’ai bien fait de vendre mon Crédit mobilier, il n’était que temps ! Cent francs de baisse ! »

Parmi ceux que la fortune a touchés de son aile d’or, Jules Mirés fut le roi des impertinents; il mourut insolvable, puisque j’aurai le droit de lui demander cent mille francs dans l’autre monde. Et beaucoup d’autres que moi ont été roulés par cet impeccable banquier qui, un instant, se croyait tout permis. Selon lui, la pièce de cent sous ou le chèque d’un million était maître du monde. « Moi, disait-il, je n’étais qu’une bête : j’ai acheté de

l’esprit à ceux qui en ont. J’étais sans famille et sans amis : j'ai acheté tout cela. Pour ce qui est des consciences, j'en ai eu raison à bon marché. »

Fiorentinolui disait vers 1854 : « Ce qui vous manque encore, c’est d'être invité aux Tuileries et chez la comtesse de Castellane qui reçoit autant de beau monde que l'impératrice. »

— Oh! je ne suis pas en peine, répondit Mirés; je parie cent louis que je vais dîner, dimanche, chez la comtesse de Castellane, et qu'on me verra lundi au dîner des Tuileries, pas trop loin de l’empereur, entre un ambassadeur et un ministre.

Fiorentino, riant de son pari, me disait : « C’est toujours cent louis de gagnés. »

Mirés, de son côté, se frottait les mains en disant : « Les petits ruisseaux font les grandes rivières. »

Qui le croirait? Il demanda une audience à l’empereur, qui l’accueillit de haut, mais poliment.

— Eh bien, monsieur Mirés, vous étonnez la Bourse, mais je vois avec regret que vous ne donnez pas l’appui de votre nom et de votre fortune à quelques grandes entreprises : un percement de boulevard, par exemple.

— Sire, c’est pour cela que j’ai demandé une audience à Votre Majésté. On en parle déjà dans le monde financier, je ferai des merveilles; j’ai tous les journaux de Paris à ma dévotion, mais il me faudrait encore un appui officiel.

— Eh bien, je parlerai de vous au ministre des Travaux publics.

— Oh! ce n’est pas la peine; il y a un moyen bien plus simple de me donner un crédit universel.

Un silence.

— Eh bien ! parlez, monsieur Mirés.

— C’est tout simple; je demande à Votre Majesté une invitation à dîner aux Tuileries.

— Comment donc, dit Napoléon III, raillant quelque peu, un homme comme vous est de

droit invité à un dîner d’apparat aux Tuileries. Aujourd’hui, si vous voulez, car nous aurons tout justement une belle compagnie.

Mirés, rayonnant, s’inclina jusqu’à terre et promit de ne pas se faire attendre.

On se sépara; il était dix heures du matin. De dix heures du matin à six heures du soir, Mirés, se sentant grandi de cent coudées, disait à tout le monde : « Nous causerons de ceci ou de cela une autre fois, car aujourd’hui, je n’ai pas un instant : je dîne aux Tuileries. »

A la Bourse, un coulissier, qui lui en voulait, ne manqua pas l’occasion de lui dire : « Dînez-vous avec les Cent-Gardes, ou avec les gens de la maison ? »

Mirés administra un soulflet au mauvais plaisant, ce qui accentua son dîner.

Ceci n’est pas un conte. Mirés dîna aux Tuileries dans la plus belle compagnie officielle. Un aide de camp, à qui il avait prêté quelques billets de mille francs, le présenta à un mi-

nistre et à deux princes étrangers; il s’en revint ravi, et ne manqua pas de dire que l’empereur avait causé avec lui, quoique l’empereur ne lui eût pas adressé la parole.

Le lendemain, il dit à Fiorentino, après lui avoir raconté son triomphe aux Tuileries : — Préparez vos cent louis.

— Non, car s’il n’est pas difficile d etre reçu aux Tuileries, je vous réponds qu’il est plus difficile d’être reçu chez la comtesse de Castellane, quoique le comte soit Marseillais et que vous soyez son compatriote.

— Allons donc ! je vous dis que je serai reçu partout.

Dans le faubourg Saint-Honoré on lisait, au-dessus d’une porte cochère, entre deux grilles, en grandes lettres dorées : « Hôtel de

Castellajie. » Cela suffisait-il pour que quelqu’un pût se tromper sur la signification de ce mot qui a un double sens? Je l’ignore; toujours est-il qu’un soir, vers six heures, un homme à la figure ouverte et quelque peu effrontée, au ton impératif, avec un accent méridional des plus prononcés, entra chez le concierge de l’hôtel Castellane et demanda s’il y avait une chambre disponible pour un voyageur.

Comment le suisse ne] le mit-il pas tout de suite à la porte, voilà ce que je ne sais pas.

Le comte trouva la chose plaisante, et, comme il aimait à rire :

— Si cet individu, dit-il, est de Marseille, ainsi que tout semble le faire présumer, qu’il vienne, je vais lui parler, et je crois que nous allons nous amuser. Votre rôle est de prendre au sérieux ce voyageur. Faites-le entrer.

— Monsieur, demanda le pompeux voyageur lorsqu’il fut en présence du maître de la

maison, vous est-il possible de loger aujourd’hui? et, tout d’abord, dîne-t-on à table d’hôte chez vous ?

— Oui, monsieur.

— Votre heure ?

— Six heures et demie.

— Ah! bagasse, j’aurai de la peine à attendre jusque-là; au moins, le menu est-il princier?

— Mais... jelecrois;... en tous cas, je donnerai des ordres pour que vous soyez bien traité.

— Voilà qui va bien, capé dé Dious ! Quand on arrive de l’un des premiers hôtels de Marseille, on a le droit d’être difficile ; votre maison m’a fait de l’œil, et j’ai voulu vous donner la préférence.

— Très flatté, mon cher monsieur. Vous allez être conduit à votre chambre.

Le soir venu, le nouvel arrivé s’assit sans façon à table, à côté de la comtesse, une vraie grande dame, comme on sait, et lui dit sans ambages :

— Votre soupe est bien fade.

La comtesse, qui était dans le jeu, et qui, elle aussi, aimait à rire, lui répliqua :

— Si vous voulez du poivre, c’est bien simple. Epicez-vous tout à votre aise.

— Bagasse ! je vous dis que ce potage manquera toujours de montant.

Puis il se mit aussitôt à critiquer vertement les vins en racontant qu’il s’y connaissait comme pas un, puisqu’il était courtier en vins et en spiritueux.

— Tant mieux, répliqua le comte, puisque vous êtes représentant de commerce, nous ferons des affaires ensemble.

— Sandiou ! je l’espère, et dès demain nous causerons à ce sujet.

Là-dessus, le citoyen de la Cannebière se leva, affectant une allure invraisemblable de vulgarité et de sans-gêne, et s’enfuit se coucher, saluant à peine les convives.

Il n’était pas plutôt parti, que la comtesse de Castellane dit à son mari :

— Je ne vous fais pas compliment de vos compatriotes. Heureusement que tous les Marseillais ne sont pas comme celui-là.

Le lendemain matin, l'hote de M. de Castellane réclama sa note au patron.

— Vous devez dix francs, répondit le comte.

— Allons, je vois que vous êtes raisonnable ; vous pouvez êtes sûr que je serai l’un de t/os clients et que je vous enverrai de mes amis; seulement, ne soyez pas si avare d'épices : votre cuisine ne gratte pas assez le gosier.

Puis, se transformant de ton et d'allures avec une surprenante habileté de comédien :

— Monsieur le comte de Castellane, dit-il, vous m’auriez certainement refusé votre porte si je m’étais présenté devant vous en donnant mon véritable nom?

— Que signifie cette comédie ! s'écria le comte; ne seriez-vous pas représentant de commerce ?

— Oui et non.

— Expliquez-vous, monsieur.

— Voici : je fais de grosses affaires et je voyage, en effet, pour une Compagnie dans laquelle il faut que vous consentiez à entrer comme actionnaire.

— Vous moquez-vous de moi ?

— Pas le moins du monde ; seulement, vous préférez immobiliser vos fonds dans vos châteaux. Vos mines de l’Estérel sont improductives, tout cela n’est pas sage. Bien mieux feriez-vous de venir à nous et de vous associer pour les travaux du port de la Joliette.

Et aussitôt le soi-disant représentant se lança dans la description de l'affaire à grand fracas de paroles; et le comte, qui l’écoutait, surpris, reconnut alors, dans le courtier dont il avait espéré se moquer, le banquier Mirés.

Ceci prouve que Jules Mirés fut un grand comédien; s'il ne fût mort trop jeune, il se serait ruiné et il aurait pu prendre un engagement au théâtre des Variétés. Car cette histoire n’est pas un conte. Il avait joué son jeu

avec beaucoup de désinvolture, au point que tout le monde s’était trouvé dupe du personnage.

De toute la fortune de Mirés il n’est rien resté, non plus que de celle de Millaud, son célèbre camarade argentier. Ils ont eu un instant les Tuileries chez eux, et leur hôtel a dépassé en luxe celui de la comtesse de Castellane ; mais tout cela ne fut qu’un feu de paille.

Mirés avait dit de sa fille : « Notre fille sera princesse. »

Oui, elle fut princesse, pour verser toutes les larmes de la déchéance.

Il serait d'ailleurs injuste de ne pas reconnaître que la fille de Mirés, devenue princesse de Polignac, fut autant princesse qu’une autre. Je crois bien qu'elle se promène aujourd’hui sur le port de la Jolie tte, où les Marseillais de la Cannebière devraient élever un buste à Mirés, qui a été un bon fils pour sa ville natale. Mais, pourquoi le prince de Polignac est-il mort si tôt? Celui-là fut un capi-

taine sans peur et sans reproche, tout à la fois soldat et poète. On avait, en 1830, chassé son père des Tuileries. En 1848, il pénétra dans le château, non pas pour prendre la revanche de son père, mais pour mettre de l’ordre dans le désordre révolutionnaire. A lui tout seul, il eut raison de tous les coquins qui étaient venus là pour le pillage en se montrant tête haute, l’épée à la main. Exemple à suivre !

Le banquier Millaud fut moins malin que Mirés. Il s’emparait aussi du gros lot, mais il dénouait les cordons de sa bourse avec plus de désinvolture. En outre, il aimait les arts, non pas pour faire sonner ses écus, mais parce qu’il se connaissait en tableaux et en marbres. Il affectait même de ne jamais causer

d’affaires, sinon dans les grands jours de hausse ou de baisse. Il avait commencé par les infiniment petits, mais il arriva bientôt à ne tenter que les affaires fabuleuses. Il nous dit, un jour, à Saint-Victor et à moi, qu’il allait faire un coup de maître et qu’il nous donnerait bientôt la croix de Jérusalem, parce qu’il rêvait d’acheter l’île de Chypre. Oui, pas plus que cela; vous voyez d’ici tous les clients de Millaud portant leur croix!

Quelques jours après, c’était en 1856, il achetait le Parc aux Princes à raison de cinq francs le mètre. C’était pour rien, car c’est bien le parc le plus charmant des alentours de Paris. Il le revendit dix francs à la Compagnie des Champs-Élysées, qui commença à bâtir sur une grande échelle dans cette solitude boisée et chantante, voisine du Bois de Boulogne. On mit tout en œuvre par des hôtels élégants pour entraîner les Parisiens jusquelà; mais le Parisien ne va jamais où on l’appelle. Les chercheurs de poétique solitude

aiment mieux se perdre plus loin dans des sites sans caractère. La Compagnie des Champs-Élysées avait eu le guignon de prendre pour directeur un coquin d’Outre-Manche qui divisa le parc en mille parcelles, et qui joua le tout au lansquenet, ce qui jeta pour longtemps un crêpe de deuil sur ce paradis retrouvé.

Ce fut là que le comte Kaszick se bâtit un hôtel de deux à trois cent mille francs, au voisinage de madame Pradier, de madame la comtesse de Loynes et quelques autres amies de la villégiature dans Paris même, devant le parc deM. de Rothschild. Le comte de Kaszick ne jouit pas longtemps de son hôtel. Un jour qu’on y faisait la fête, il eut le malheur de mettre sur un guéridon des jeux de cartes. Bien mal lui en prit, car il joua. Ce Polonais fameux avait déjà perdu sa fortune plusieurs fois, toujours par les cartes.

11 arrivait d’un exil en Sibérie avec cent mille francs dans ses poches. Il perdit bien

vite les cent mille francs. Il voulut jouer encore.

— Et l’enjeu? dit celui qui lui avait gagné les cent mille francs.

— L’enjeu î Je suis connu, je vous joue mon hôtel; vous ne pouvez pas me refuser cette revanche.

— Ça va, dit le gagnant, après avoir jeté un coup d’œil sur les salons dont l’architecture le charmait.

On joua donc l’hôtel. Ce fut bientôt fait, le Kaszick perdit encore. 11 demanda sa revanche.

: — Et l’enjeu? dit bien haut l’insatiable gagnant.

— L’enjeu ! Je vousjoue le mobilier contre vingt-cinq mille francs, car j’ai perdu l’hôtel, mais non pas le mobilier.

On donna raison à ce pauvre Kaszick. Il n’attendit pas longtemps la perte de son mobilier.

— Ce n’est pas tout, reprit-il, j’ai deux tableaux de Fragonard et deux tableaux de

Boucher. Je les joue contre cinquante mille francs.

Les tableaux étaient fort beaux. Il perdit encore la partie. Pas une émotion n’avait passé sur son visage.

— Comme dernier enjeu, dit-ii à son terrible partenaire, voilâmes tapisseries des Gobelins; elles me coûtent soixante mille francs. Je vous les joue contre cinquante mille francs.

— A vos ordres, mais vous allez perdre.

— Tant mieux pour vous.

On joua ce dernier coup, tout aussi fatal que les autres au comte de Kaszick.

— Si j’étais à votre place, savez-vous ce que je ferais? lui dit un de ses amis. La Seine est tout près d’ici : j’irais me jeter à l’eau.

— Mon cher, vous n’êtes pas brave; j’en ai vu bien d’autres, moi qui ai été condamné à mort et exilé en Sibérie parce que je m’étais rappelé que j’étais Polonais.

Et il se mit à chanter la Va rsovienne.

Henri Murger n’était ni épique, ni théâtral ; rien en lui n’indiquait le chef de la bohème. Il ne se mettait jamais en avant, mais il dominait ses camarades par son esprit original. Vrai gamin de Paris littéraire, il était la ressource des journaux moqueurs : le Corsaire . le Figaro , le Journal pour rire. On aurait dû recueillir ses sarcasmes. Il lui arriva quelquefois de faire le beau parmi les grisettes, les dernières grisettes ; mais le plus souvent

il se contentait de faire de l’esprit. D’ailleurs, il n’eut jamais assez d’argent vaillant pour pouvoir éblouir son monde. Tout en ne croyant pas aux lendemains des poètes, il veillait en bénédictin, aimant la tabagie, mais aimant l’étude. Il était l’ami de tout le monde, des femmes comme des hommes. Théodore Barrière, qui mit en scène la Vie de Bohème , lui avait prédit d’autres succès.

Henri Murger me donna le Bonhomme Jadis, pour le Théâtre-Français, mais il ne me donna point sa grande comédie promise : les Femmes du siècle , qui promettait beaucoup de gaieté dans beaucoup d’esprit.

Tout le monde sait l’histoire de Murger avec Mimi et Musette, mais on n’a pas conté son roman d’un jour avec Hortensia, plus connue sous le nom de Zozo. Cette Zozo, très belle créature, n’était nullement parente du peintre Achille Zo, peintre distingué qui eut son heure, il y aura bientôt un demi-siècle. Cette Hortensia Zo fît quelque bruit en son beau

temps, surtout quand on parla de son départ pour Moscou, où elle faillit épouser un prince moldave. Pourquoi pas? Elle était assez belle pour cela.

Le poète de la Vie de Bohème était de ceux qui croient que la poésie est inséparable du féminisme. Je ne sais pas bien s’il croyait à Dieu, mais je sais qu’il croyait à la femme. On l’avu dans le passionisme de ses belles années, conduisant avec ses amis le chœur des filles du pays Latin. Il a aimé Mimi et Musette, mais c’est à peine s’il les reconnaissait au milieu des autres coureuses d’aventures : il prenait celle-ci, il prenait celle-là, sans bien se souvenir de les avoir aimées un jour. Je prononce le verbe aimer, au risque d’indigner les amoureux séculaires comme Pétrarque, qui n’ont jamais varié la musique de leur cœur.

Murger chantait tous les airs connus ; il ne courait pas les innocentes, mais il était le monsieur qui suit les femmes et qui leur prend le bras comme premier mot de la con-

versation. Privât d'Anglemont, Champfleury, Barbara et Armand Barthet, et ses autres camarades, qui faisaient aussi un impromptu de l'amour, s'émerveillaient de le voir si familier avec les chercheuses d’imprévu. Il les prenait partout, au café comme à la promenade, sans s’inquiéter s’il ne pâturait pas sur le bien d’autrui ; non pas qu’il jouât au donjuanisme, mais il voulait cueillir l’heure. Il était maître de ses actions, de ses fantaisies, de ses risquetout.

Un soir, il entre au café Voltaire. A première vue, il est ravi par une luxuriante créature née pour mordre à beaucoup de pommes de la science. Il ne l’avait jamais vue ; il va droit à elle quoiqu’elle fût entourée de quelques étudiants bon pied, bon œil.

— Mademoiselle, lui dit-il, tout souriant et tout admiratif, il y a bien longtemps que je vous cherche.

— Pourquoi donc, monsieur?

— Parce que vous êtes belle, de la beauté que j’aime : cheveux noirs crespelés, yeux bleus grands comme des fenêtres sur le ciel, profil italien, seins surabondants, hanches opulentes.

— Chut I monsieur, je ne me suis jamais fait peindre qu’en buste.

— Oh! la, la, dit un des écouteurs aux portes, tu as posé pour la Phryné , de Pradier.

— Parce que c’était Pradier, et parce que le nu du marbre n’est pas nu.

— Comment, dit Murger, de l’esthétique par-dessus le marché ! Mademoiselle, tu es un ange, l’ange de l’amour... Je voudrais bien faire ton bonheur.

— Eh bien!... donne-moi cinq louis !

— Comme tu y vas ! Je te donnerai toute ma fortune si tu veux être ma femme pendant

vingt-quatre heures. Il est près de minuit ; demain, à pareille heure, je te rendrai à tes travaux ; mais si, pendant ces vingt-quatre heures, tu me trompes, même par la pensée, je ne te donnerai rien du tout. Comment t’appelles-tu ?

— Je m’appelle Zozo la nuit et Hortensia le jour.

— Eh bien, Zozo, nous allons prendre un joli fiacre; bonsoir, la compagnie.

On avait versé deux verres de fine champagne à ces rapides amoureux. Zozo acheva de boire son verre.

— Tiens, dit-elle en prenant celui de Murger qui était plein, bois dans mon verre, je vais boire dans le tien ; ce qui prouve que je t’adore déjà.

Et tout aussitôt Murger entraîna la demoiselle. Où allèrent-ils? Je ne le sais pas et puis cela ne nous regarde pas ; mais il paraît que la nuit se passa bien, puisque le lendemain, à peine le soleil avait-il flamboyé à leur fenêtre,

qu’ils prenaient le train de Meudon pour aller reverdir dans les bois et déjeuner au célèbre cabaret de la Ramée.

Tous les deux nageaient dans la joie ; la nature est si bonne mère pour les amoureux! Elle leur donne des canapés de mousse, des paravents de feuilles vertes, la guitare harmonieuse du merle, les chansons de la fauvette à tête noire, les parfums enivrants et vivifiants des lilas sauvages, des chèvrefeuilles et des violettes, des fraisiers et des framboisiers.

S’ils déjeunèrent gaiement et amoureusement, n’en doutez pas. Murger eût passé là toute sa journée, mais les femmes brûlent tout ce qu’elles touchent. Au bout d’une heure, Hortensia dit qu’elle voulait diner à Saint- Germain, au Pavillon de Henri IV, ou à Versailles, aux Réservoirs , qui étaient déjà si renommés. Elle connaissait, sinon tout ce qui est beau, mais tout ce qui est bon. Ah ! celle-là ne faisait pas de la vie un Carême, — il lui fallait la fête perpétuelle.

On décida qu’on irait dîner à Versailles. Murger, non sans un peu de mélancolie, songea à la fortune promise à Hortensia. Il se dit qu’il ne serait pas bien fier lorsqu’ils reviendraient, à l’heure de l’échéance, de Versailles à Paris. Mais à la guerre comme à la guerre, à l’amour comme à l’amour. S’il avait promis sa fortune au bout des vingt-quatre heures, on sait que Zozo avait promis d’être impeccable pendant vingt-quatre heures, non seulement de fait, mais de pensée. Elle devait se contenter de Murger, de son humour, de sa gaieté.

Arrivés à Versailles, on se promena dans le parc, on salua d’un sourire l’if des La Vallière et l’if des Montespan. Après quoi, on alla jusqu’à l’île d’Amour, mais sans s’y arrêter ; on

revint bientôt au château pour parcourir les musées, cette page d’histoire toujours curieuse pour ceux qui savent tout, comme pour ceux qui ne savent rien.

Voilà que tout à coup, dans la galerie de portraits des dix-septième et dix-huitième siècles, on rencontra trois comédiennes du Théâtre-Français, lesquelles étaient venues pour étudier les costumes, les airs de tête et les coiffures des marquises d’il y a cent ans; c’est que ces trois comédiennes qui étaient, je crois bien, mesdemoiselles Fix, Luther et Figeac, devaient jouer bientôt les Demoiselles de Saint-Cyv et Mademoiselle de Belle-Isle, Murger sauta au cou de l’une d’elles et serra la main des deux autres, ce dont Zozo fut choquée, d’autant plus que les trois actrices la regardaient du haut de leur génie.

— Je te défends de parler à ces dames, dit Hortensia qui montait, montait, montait dans sa jalousie.

En promettant vingt-quatre heures d’amour

idéal dans la passion, elle avait demandé la même fidélité héroïque à Murger. Les yeux foudroyants de Zozo n’empêchèrent pas Murger de débiter quelques mots spirituels à ces dames.

— Si tu continues, reprit Zozo, je te plante sous l’if de mademoiselle de La Vallière.

Murger fit pourtant entendre à sa maîtresse d'un jour, y compris la nuit, que c’était l’auteur dramatique qui parlait aux comédiennes. On allait fermer les portes du musée ; elle voulut l’entraîner sans plus tarder à l’hôtel des Réservoirs , disant qu’elle mourait de faim.

— Eh bien ! cria à Murger la comédienne qu’il avait embrassée à première rencontre, on ne se dit pas adieu?

Zozo voulut retenir Murger qui revenait sur ses pas ; elle le tempéra en lui disant :

— Si tu les embrasses, je t’arrache ton dernier cheveu.

Murger avait trop peu de cheveux pour ne pas y tenir. Il salua de la main chacune des

comédiennes et revint donner son bras à Hortensia.

Ils entrèrent dans le grand salon de rhôtel des Réservoirs.

Voilà qu’après une première coupe de vin généreux, Murger surprend la belle Hortensia lançant des œillades à un sportsman qui venait d’arriver pompeusement en mail-coacb avec un de ses amis.

— Je te défends, dit Murger à Zozo, de regarder par là; j'exige même que tu fasses faire un demi tour à ta chaise — sinon je te prive de ma fortune.

Mais un homme n’a jamais raison d’une femme ; Hortensia continua son jeu.

— Voyons, ma belle amie, tu es incorrigible ; je connais la comédie que tu joues.

Zozo se mordit les lèvres, mais elle promit d’avoir le dernier mot : elle continua par des regards éloquents la conversation avec les sportsmen. Bien mieux, sous prétexte de copier un mot dans un journal, elle eut l’art

de glisser un billet de deux lignes dans la main du garçon, qui les servait, et qui connaissait bien ce jeu-là.

On dîna, d’ailleurs, gaiement ; Murger ne prenait pas au sérieux les menaces d’Hortensia, se disant furieuse de l’avoir vu beaucoup plus gentil avec les trois grâces de la Comédie- Française qu’il ne l’était avec elle-même. Il ne pouvait s’empêcher de vanter l’esprit de ces trois dames, qui étaient alors dans tout leur éclat de beauté et de charme.

La nuit était venue, on s’en alla prendre le train à la gare de l’Ouest. Nouvelle rencontre, nouvelle jalousie. Murger voulut monter dans le même wagon que les trois ac-trices, mais Zozo le poussa brusquement dans un compartiment où il n’y avait personne : silence des

deux amoureux. Zozo se promettait une jolie scène qu’elle jouerait dès que le train serait lancé, d’autant plus que c’était une batailleuse ; elle se tint parole, et après une bordée d’injures, elle continua, à coups de poing, bien sentis par Murger qui pourtant éclata de rire, pour désarmer sa jalousie, en lui disant : « Continue, continue, ça me fait du bien : n’est pas battu qui veut ! »

Elle fît semblant de pleurer ; était-elle devenue amoureuse de Murger, ou bien pensaitelle à sa fortune promise ?...

Un peu avant d’arriver à la gare Saint-Lazare, il prit ainsi la parole :

— Je t’ai promis ma fortune, la voilà.

Il présenta sa bourse à Zozo.

— Tiens, lui dit-il, c’est tout ce que j’ai au monde : j’avais quatre louis ce matin. Je ne garde pas même de quoi prendre l’omnibus; nous avons voulu être impeccables dans notre amour d’une nuit et d’un jour, mais le cœur est ainsi fait qu’il ne se contente jamais de ce

qu’il a. Ainsi, j’ai bien vu que tu me trahissais avec ces bookmakers, qui ont gâté mon dîner. Moi-même, j’ai ressenti trop de joie à notre rencontre avec les comédiennes. C’est égal, nous n’avons pas perdu notre journée. Je te donne tout ce que j’ai, mais, te le dirai-je ? cela ne vaut pas le plaisir que j’ai eu d^être battu.

Hortensia prit sans façon les 17 francs et les 3 sous qui restaient à Murger : elle l’embrassa et disparut dans l’abîme des passions.

En 1856, quand je quittai le Théâtre-Français — car, ainsi que Ta dit Jules Janin — ce n’est pas le Théâtre-Français qui me quitta — j’avais vu si souvent le jeu des comédiennes dans la coulisse, ou au dehors, que je pensai qu’il y avait là une comédie à faire.

N'était-il pas curieux de mettre en scène leurs passions, que traversaient souvent les passions qu’il leur fallait jouer : le rire dans les larmes, ou les larmes dans le rire ? Combien

de fois n’oublient-elles pas l’heure de paraître devant la rampe, parce que leur cœur ne tinte pas à cette horloge-là? Combien de fois, torturées par la jalousie ou l’abandon, il leur faut rire au parterre, parce que c’est leur métier?

On pourrait croire qu’à force de jouer des douleurs factices elles deviennent insensibles aux vraies douleurs ; le plus souvent, c’est tout le contraire. Les malheurs imaginaires ne font qu’aviver leuçs malheurs à elles, si elles jouent un rôle gai, et n’en sont que plus tristes. C'est que le cœur ne se cuirasse jamais contre les coups de la destinée.

Je parlais de cette comédie avant de l’avoir faite et je voulais la présenter au Théâtre- Français; mais mes amis me firent comprendre que, là où j’étais la veille encore, jouant les pièces des autres, on y trouverait des allusions qui seraient mal comprises. Ce fut alors que le directeur du Vaudeville vint me proposer une fort belle prime pour jouer ma pièce. Il fut d’autant plus éloquent qu’il

me la paya séance tenante. Ce n’était pas précisément pour moi une question d’argent, mais je ne fis pas de façons pour recevoir cette prime, d’autant moins qu’une comédienne l’avait happée au passage.

On mit pour ainsi dire la pièce à l’étude avant qu’elle ne fût terminée. Lafontaine, Félix, mademoiselle Doche et mademoiselle Fargueil devaient jouer les rôles principaux. La pièce fit du bruit avant la représentation. Les actrices du Théâtre-Français s’imaginèrent qu’on allait rire à leurs dépens, ou qu’on allait révéler les secrets de la comédie, ce qui était bien loin de ma pensée. Mais M. Fould m’appela, comme le fit plus tard le comte Walewski. Achille Fould ne fut pas solennel comme le fils de Napoléon Ier, mais il fut tout aussi fâcheux. Après une heure de conversation, il me déclara que les Comédiennes ne seraient pas jouées. Il jouait sur les mots. La raison, c’est que ma situation dans les beauxarts devait m’interdire tout propos malséant

sur les gens de théâtre, surtout à moi qui, six mois auparavant, étais encore directeur du Théâtre-Français. Mais la vérité était que ce ministre, qui se constituait censeur ce jour-là, était l’ami de ces dames; bien plus, il était leur amant platonique à presque toutes, et elles bavaient plus ou moins prié de ne rien laisser passer dans les Comédiennes qui pût attenter à leurs vertus. C’est que les actrices veulent bien jouer tout le monde, mais ne veulent pas être. déshabillées devant la rampe.

Les Comédiennes ont été jouées dans le Nouveau-Monde, où elles m’ont rapporté plus de droits d’auteur que si elles eussent été jouées dans l’autre monde. L’impresario, qui conduisait la troupe anglo-française, m’a envoyé un fauteuil d’orchestre qui n’a été pour moi que le 44e fauteuil . J’ai été averti par la légation américaine à Paris de mes succès extra muros , mais je n’ai pas enjambé l’Océan pour me voir jouer.

Tout à l’heure, je disais que le comte Walewski m’avait été fâcheux : voici dans quelle circonstance. J’avais tenté de mettre au théâtre, dans une action presque tragique, les trois maîtresses de Louis XIV : Mademoiselle de La Vallière, madame de Montespan et la Scarron. Je ne lus pas la pièce au Théâtre- Français, parce que, selon mes amis du comité, le directeur, qui n’était pas mon ami, déclara qu’il ne jouerait pas une pièce où Louis XIV était en scène. Il obéissait déjà au mot d’ordre du ministre. Le Roi-Soleil me fut très gracieusement demandé à l’Odéon, où on engagea pour le jouer trois comédiens hors ligne : Brindeau, rôle de Lauzun; Lafontaine, rôle de La Fontaine ; mademoiselle Thuillier, rôle de La Vallière. Les autres rôles furent distri-

ii. il

bués aux meilleurs acteurs de la troupe. Thiron jouait le rôle de Vivonne. Au bout de trois semaines, on savait la pièce, les costumes étaient taillés, on brossait les derniers décors, quand la censure mit son veto. J’allai voir le ministre. Quoiqu’il eût été toujours plus ou moins mon ami, il me parla du haut de Son Excellence. Je ripostai du haut de mes droits ; alors, pour me rappeler qu’il était le ministre et que je n’étais qu’un fonctionnaire des beaux-arts, il me dit :

— Nous ne pouvons pas discuter pied à pied ; commencez par me donner votre démission d’inspecteur général des beaux-arts, après quoi vous parlerez aussi haut que vous voudrez.

— Eh bien, je vous donne ma démission.

Mais au lieu de s’adoucir, Son Excellence monta dans sa colère.

— Monsieur, comment ne comprenez-vous pas que Louis XIV est trop grand pour être mis en scène sur un théâtre ?

— Pourquoi pas ? Louis XIY a dansé dans les ballets de Lulli et il n’y eut pas de roi plus théâtral.

— Eh bien ! nous, monsieur, nous avons trop le respect des grandes figures françaises pour permettre qu’on en fasse des fantoches de comédie.

— Monsieur le ministre, je ne comprends pas très bien : ne vois-je pas tous les jours Napoléon Ier livrant bataille, au cirque, avec des généraux à la solde de trente sous par soirée ? Il est vrai que les maréchaux ont quarante-cinq sous.

— Monsieur, ce n’est pas le moment de faire de l’esprit.

— Monsieur, Dieu m'en garde, je suis revenu de ces bêtises-là.

— En un mot, monsieur, Louis XIV est notre prédécesseur immédiat. C’est une question de haute politique. Il ne faut pas que la grande figure de la France moderne avant Napoléon soit ridiculisée sur la scène.

— Mais, monsieur, j’ai trop le sentiment de la vérité dans l’Histoire pour vouloir montrer Louis XLV ridicule.

— Monsieur, j’ai lu votre drame ; Louis XIV n’y joue pas toujours un beau rôle, dans son cortège de femmes.

— Je ne puis pourtant pas supprimer de son

règne ni de son cœur La Vallière, Montespan,

Maintenon et les autres. Selon vous, il n’y a plus de théâtre possible; demain, vous enverrez l’ordre au Théâtre-Français de ne plus représenter Amphitryon, sous prétexte que Jupiter y joue un rôle.

Le ministre se leva d’un bond, comme Jupiter tonnant. Je ne fus pas du tout foudroyé, je me levai et saluai. C’était le meilleur cœur du monde, le comte Walewski, quand il ne jouait pas à l’homme d’État. Il fît quatre pas pour me reconduire. Je me retournai pour saluer une seconde fois ; alors il me tendit la main pour me prouver, peut-être, qu’il n’avait pas entendu mon dernier mot.

Je sortis -très mécontent de lui et de moi : dans un mouvement de dignité, j’avais donné ma démission, ce qui n’avait pas sauvé ma pièce, de sorte que je perdais tout à la fois — fors l’honneur.

Le lendemain, le ministre m’écrivit une lettre fort gracieuse pour me dire qu’il n’acceptait pas ma démission, mais le Roi-Soleil n’en demeura pas moins frappé d’interdit.

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