GRANDEUR ET DECADENCE D’UN DIRECTEUR A LA MODE
Marc Fournier, qui fut un gai camarade, ne fut pas un ami sérieux. Il se moquait trop de tout pour ne pas rire de l’amitié, ne croyant qu’à l’amitié entre homme et .femme ; mais ce gai- camarade était très agréable dans le jeu de la vie. Je n’ai jamais oublié une saison enchantée que nous avons passée à Cabourg en
compagnie de la belle Maria Garcia, chez Adolphe d’Ennery, alors maire de Cabourg. Il y avait là aussi d’autres figures à la mode : par exemple, cette femme d’infiniment d’esprit, madame Des Granges, qu’on disait la fiancée de d’Ennery. Vrai titre de roman à la Walter Scott,
Durant six semaines, ce ne furent que des cavalcades sur les vagues, comme sur les chevaux : d’Ennery n’eut jamais plus d’esprit, lui qui en a eu tant à tous les quarts d’heure de sa vie. Les autres hommes et femmes lui donnaient joliment la réplique. Marc Fournier, aussi, éclatait en saillies, mais il ne fallait pas lui parler de la Porte-Saint-Martin, qui était devenue son enfer. La Porte-Saint-Martin faillit nous brouiller. C’était bien naturel; je m’étais mis en quatre pour qu’il obtînt le privilège. J’avais gentiment versé pour lui le cautionnement, car alors il y avait un cautionnement, hormis pour les théâtres gouvernés par l’État.
Grâce à Morny et à moi, voilà Marc Fournier au gouvernail. Il donne sa première représentation. J’étais convaincu qu’il m’enverrait au moins pour ce soir-là une stalle d’orchestre. Le soir, n’ayant rien reçu, je vais au théâtre et je paie une stalle un louis. Je le rencontre dans la coulisse.
— Il paraît, lui dis-je, que ton théâtre a été pris d’assaut, puisqu’il n’y avait pas de place pour moi ?
— Mais, me dit Marc Fournier en se tordant la moustache, m’as-tu jamais envoyé un fauteuil à tes premières représentations?
— Tu as raison, mon cher ami, et tu m’apprends à vivre.
A une autre première représentation de la Porte-Saint-Martin, Marc Fournier m’envoya un fauteuil que je lui retournai, car il me parut moins cher de payer ma place.
Ce qui ne l’empêcha pas, plus tard, de m’écrire cette lettre :
» Mon cher ami,
» Avez-vous gardé des relations avec votre ancien empire et pouvez-vous, à tout prix, m’y trouver un coin, ce soir, à la première représentation de Mario Uchard? Je ne connais personne dans ce pays-là et, cependant, j’ai promis aux deux plus beaux yeux de la terre de les placer, ce soir-là, comme deux étoiles, au vieux firmament de la Comédie-Française.
J’ai parié, j’ai juré, ne me déshonorez pas. Recommandez ma prière à mademoiselle Garcia, elle qui sait qu’on tente quelquefois l’impossible pour lui être agréable.
» A vous,
» Marc Fournier. »
Cet homme, très agréable, très amer, très jem’enfoutiste, m’était arrivé en droite ligne
de la Suisse, avec des airs de citoyen de Genève. Un peu plus, il eût mis sur ses cartes de visite : Jean- Jacques-Marc Fournier. Mais, celui-là, n’écrivit pas ses Confessions , quoiqu’il écrivît de main de maître. Il fut de la petite paroisse de V Artiste, pour laquelle il collaborait beaucoup. Il jouait déjà l’homme revenu de tout, mais il n’y était pas allé. Ainsi, il le prenait.de haut avec les femmes, les malmenant à tout propos. Selon lui, le mariage était un attrape-nigaud, qui donnait tout à la femme et rien à l’homme. Or, un jour, il vint me voir aux bureaux de Y Artiste, hôtel Pellaprat, quai Malaquais. Chose imprévue s’il en fut : il traînait gaillardement à son bras la jolie Delphine Baron qu’il avait épousée le matin même. Tous les deux étaient de belle humeur; ils venaient me prier de déjeuner avec eux au Palais-Royal, chez Véfour. Ce fut le plus beau jour de la vie pour Delphine Baron, mais ce fut un beau jour sans lendemain. Delphine Baron aurait pu, il n’y a pas
longtemps, vous donner des nouvelles de ce mariage improvisé où elle joua le rôle de celle qui pleure.
On sait la vie de Marc Fournier à la Porte- Saint-Martin. Il se fit décorer un petit atelier du plus haut goût où on le trouvait tous les soirs en bonne compagnie. Il fut renversé par la Révolution du 4 Septembre. Je le retrouvai à la fondation de la Gazette de Paris , qui fut pendant six mois le journal le plus spirituel et qui tomba dans la banqueroute du banquier Palissandre, lequel, selon Marc Fournier, avait mis tout le monde dedans avant d’être mis dedans lui-même.
Un trait de la vie de Palissandre, en passant. A Mazas, Palissandre demanda au directeur de lui permettre de se distraire en tenant les livres de la maison. Or, ce grand financier, condamné pour faux, commit toute une série de faux en faveur du directeur, ce qui, natuturellement, mit le directeur, complètement innocent, à la porte de Mazas, ce dont Palis-
sandre mourut de chagrin. Il avait fait des faux pour rien, pour le plaisir!
Je l’ai dit, Marc Fournier, comme tant d’autres, a fait dans Y Artiste ses premières armes.
Ce journal' lui doit plus d’un volume de critique alerte, fine, sensée, humoristique. Il y avait du Voltaire, du Racine et du Marc Fournier dans son esprit... Mais c’était l’inconstance même ; il se passionnait pour une heure et retombait dans le scepticisme. Il ne croyait à rien, ni aux autres, ni à lui ; il avait « l’indépendance de cœur » de Nestor Roqueplan. Il ne se rallia à aucune politique, témoin cette lettre qu’il m’écrivit en 1871 :
« Eh bien ! là, vrai, tu n’es pas très curieux de savoir ce que deviennent tes amis, mon cher philosophe!
» Si la petite cage à poulet où tu travailles, tous les matins, avec cette porte ouverte dans le dos, ne te tue pas avant l’année révolue, considère-toi comme plus fort qu’Alcide.
» Pour ma part, j'ai été bien près d’aller prendre pension chez Pluton.
)> Mais arrivons à ce qui te touche.
» Je sais, qu’elle aussi, la Gazette est sauvée : qu’elle vivra et que tu vas naviguer dans les grandes eaux de Versailles. Tu as fait, hier, le manifeste de Périclès à Washington. Je t’ai lu avec toute l’attention du gourmet et tout l’intérêt de l’ami. Ce serait une page parfaite, - si les conclusions en étaient plus nettes. Mais qui peut conclure aujourd’hui? Le monde entier n’est-il pas au seuil de l’inconnu? Ce n’est pas un mariage de raison avec la République qui refera à la France une virginité, et encore moins une fécondité — mais la loi fatale des faits l’y entraîne et il y a des courants qu’on ne remonte pas. Va donc pour la République ! Il fallait oser le dire hier, c’était
l’occasion ou jamais. Tu vois que j’ai bien mis de l’eau dans mon vin! Seulement, je le maintiens, la République en France ne sera jamais une conclusion. Il est vrai que c’en est une pour M. Thiers, et que cela lui suffit. Hurlons donc avec les loups et moquons-nous du reste.
» Tu me mets parmi tes collaborateurs et tu as raison, car je m’honorerai toujours d’être au nombre de tes amis. Mais tu me places parmi les amants de la fantaisie et de l’imprévu, et cela me chiffonne; quoique ancien directeur de théâtre, je croyais être en état d’écrire de la politique. Il n’est pas nécessaire pour cela, et tu en es la preuve, de gâcher serré comme un rédacteur des Débats. Crois-moi, cher ami, huit ans de Comédie- Française et seize ans de Porte- Saint-Martin, nous en ont plus appris dans l’art de gouverner l’homme que n’en eût fait un demisiècle passé dans les ministères!
» Marc Fournier. »
Finissons cette petite portraiture par une des jolies lettres que Marc Fournier écrivit quelques jours avant sa mort à la très spirituelle madame de Grandfort :
« Les splendeurs de mon couchant sont telles, m’écrivait-il, que je les prends pour une aurore.
» Voilà bien des si. C’est affaire à vous, qui êtes femme, d’y ajouter des mais.. . Quand je vous dis que vous êtes femme, c’est qu’on me l’affirme : moi je n’en sais rien ; je sais seulement que vous avez les plus beaux yeux du monde, et, avec ça, des ruses, des dérobements, des crochets, des tours et des détours, qui font de vous un de ces gibiers que les amateurs chassent avec un rare emportement, — jusqu’au jour où c’est le gibier lui-même qui les traque avec ce joli rire insolent qui est la fanfare de votre hallali ; voilà ce que je puis dire du mystère qui vous enveloppe,
n’étant pas de ceux à qui vous avez fait toucher du doigt la vérité.
» Où en êtes-vous comme santé? Vous avez des bravoures de femme bien portante qui offrent mille dangers.
» Nous autres, moribonds, nous sommes bien moins en péril par ces temps extrêmes* que ceux qui se fient à leur santé...
» Je viens de passer deux nuits assis dans mon fauteuil, par suite d’un accès d’astlime ; je ne respire plus que bien juste ce qu’il faut pour ne pas mourir, et encore il y a des instants où il me semble que tout va s’arrêter.
» Quel vilain Jour de l’An! la nuit qui vient sera la cinquième que j’aurai passée sans dormir et la plupart du temps hors de mon lit, ouvrant et fermant la bouche comme une carpe.
» Je prenais pour l’approche des hirondelles l’arrivée pure et simple du noir suppôt de la
mort chargé spécialement d’étrangler les vieillards.
» Mes forces sont à bout... mes yeux voient double, ma main tremble... Je n’ose vous dire adieu. Je vous dis au revoir; seulement, ça ne dépend plus que de vous. »
Marc Fournier, à toute extrémité, disait sans cesse : « Nous nous obstinons à vivre et c’est bien bête, puisque la mort est du voyage. »
Il s’est « obstiné » longtemps.
C’est à Saint-Mandé qu’il mourut, chez madame Brière de Boismont, après un séjour de trois années.
Son dernier mot fut celui-ci : « Dieu !
pourquoi pas? »
TH. BARRIÈRE, LAMBERT THIBOUST ET L’ESCADRON VOLANT DES HONNESTES DAMES
On sait que Théodore Barrière -.était un homme de beaucoup d’esprit; Lambert Thiboust n’en avait guère moins. Quelque peu enivrés de leurs triomphes pendant toute une période, la meilleure du second Empire, ils vivaient à plein cœur, fourrageant par-ci, fourrageant par-là, à travers les comédiennes et les courtisanes, ne sachant pas toujours le
matin avec qui ils avaient soupe la veille. Comme on racontait leurs manières de vivre devant Anna Deslions, cette demoiselle de haut style parmi les chercheuses d’aventures dit à ses quatre amoureux — car elle n’en avait jamais moins, — qu’elle voulait souper à son tour avec Théodore Barrière et Lambert Thiboust, pour bien savoir ce que c’était que l’esprit.
— Jusque-là, disait-elle, j’ai vécu avec des gentilshommes qui ne daignent pas jouer aux cliquetis des mots avec moi. Je sais bien que je suis bête, mais c’est peut-être parce que je respire dans une atmosphère de pure bêtise.
Anna parlait comme une ingrate, car elle soupait souvent avec le prince Napoléon et ses amis. Et on sait que l’on avait beaucoup d’esprit dans ce monde-là. Mais en dehors des soupers chez Esther Guimont, le prince se rappelait trop qu’il était le prince Napoléon, ce qui cassait quelquefois les ailes de l’esprit. On fît donc souper la Deslions avec
Barrière et Thiboust ; le premier, qui savait pourquoi on les invitait, dit au second :
— Si nous avons vraiment de l’esprit, cachons-le bien, soyons graves comme des diplomates, prenons un air malin, mais soyons silencieux.
Et ce qui fut dit fut fait.
— C’est donc .ça des gens d’esprit? s’écria au dessert la Barrucci, qui était de la fête.
— Oui, c’est ça, dit Barrière. Et vous, mesdames, quand on vous invite à souper, est-ce que vous vous croyez obligéesde mettre sur la nappe toutes vos beautés, par exemple, ces seins magnifiques, que vos robes cachent trop, ces bras merveilleux que cache encore un ruban trop discret?
Et Barrière continua la description.
— Enfin, dit-il en terminant, tout ce qui est la proie de vos amoureux, vous gardez ça pour la chambre à coucher. Quant à nous, nous gardons notre esprit pour ce monstre affamé qui s’appelle le Théâtre.
Anna ne savait que répliquer, trouvant que l’auteur des Filles de marbre et des Faux bonshommes parlait comme Salomon. Elle finit par jeter quelques mots.
— Je vais bien vous attraper, messieurs; je vais dire à mon prince que je veux voir en son château de Meudon une comédie qui sera faite pour moi, car vous ne refuserez pas ça à un prince charmant.
— Et ce sera bien joli, dit la Barrucci, puisque la pièce sera inspirée par Anna.
A ce moment on était au dessert, Lambert Thiboust jugea que le silence railleur de son ami avait déjà trop duré. Et le voilà parti avec toute sa verve, jetant des mots par-ci, des mots par-là, éblouissant tout le monde, jusqu’à luimême. Barrière, brochant sur le tout, alluma son feu d’artifice. Murger et moi nous risquâmes nos chandelles romaines, si bien que la belle Anna Deslions, tout émerveillée, nous embrassa tous pour mieux exprimer son contentement. Il paraît qu’elle réembrassa Lam-
bert Thiboust, lequel d’ailleurs l’avait brûlée de ses œillades. Barrière aimait mieux les courtisanes que les comédiennes, disant que celles-ci avaient toujours l’air, dans les moments les plus pathétiques, de répéter leur rôle. Il disait, en outre, que les comédiennes ont chacune un jeu trop connu, tandis que les courtisanes ont des coups de théâtre imprévus. Je parle de celles- qui méritent le surnom de Phryné, de Laïs, et autres coquines de l’antiquité.
Je ne vous ferai pas assister aux coups de théâtre imprévus dans la chambre à coucher de la belle Anna, car vous avez déjà deviné que le souper finit dans une effusion que tout Paris connut bientôt. Son amour, pendant quelques mois, fut pour Lambert Thiboust.
L’auteur dramatique dut jouer la comédie d’aventures. Si l’oreiller était doux, il n’y dormait guère en belle quiétude ; non seulement Anna était romanesque, mais elle avait une fille de chambre désordonnée qui ne mar-
quait pas bien les heures où cette « promise » devait s’appartenir. De là des quiproquos sans nombre. Elle disait à Lambert Thiboust : «N’oublie pas de venir à minuit»; mais la fille de chambre avait disposé de cette heurelà pour un prince héritier. Un autre soir, il l’attendait dans l’avant-scène du Vaudeville, tandis que la belle allait à l’Opéra avec un grand-duc de Russie.
11 arrivait que la Barrucci ou Juliette la Belle se partageaient les seigneurs, mais la Deslions était toujours l’idole ; d’ailleurs, c’était la figure des déesses olympiennes, tandis que ses amies n’avaient que la demi-beauté.
Et il fallait voir comme elle se moquait de ses amoureux, quoiqu’elle ne fût pas née railleuse. Elle avait l’art et l’énergie de la domination; quand elle disait « je veux », on s’inclinait. Barrière disait à Lambert Thiboust :
— Oh l si j’étais à la place, comme j’aurais du plaisir à la rouer de coups.
Au temps même où Thiboust régnait plus ou moins, je me rappelle une petite scène au cabaret du Moulin-Rouge qui m’a bien prouvé la suprématie de cette courtisane trop célèbre.
Je vais prendre la plume de la reine de Navarre pour écrire ici quelques aventures galantes de ces dames qui jetaient leur vie aux quatre vents.
Un soir nous dînions nous deux Henry Murger dans le jardin du Moulin-Rouge, tout près d’ Antonio Espeleta et de Gaderousse. Dans cette atmosphère endiablée, nous ne devisions pas du dictionnaire des rimes, non plus que du dictionnaire de l’Académie. Une fenêtre s’ouvre au premier étage du Moulin- Rouge; nous voyons apparaître Anna Deslions
et Juliette la Belle, qui nous font signe de monter. Nous étions à moitié du dîner, on venait de nous servir un perdreau, mais nous ne fîmes pas de façon pour aller où on nous appelait.
— Elles vont se moquer de nous, dit Murger.
Il recommanda au garçon de veiller sur le perdreau. Ces dames nous attendaient la porte ouverte. On s’embrasse. Murger n’avait été à pareille fête que dans sa Bohème, mais il n’avait jamais embrassé une si belle fille qu’Anna Deslions.
— Vous allez dîner avec nous ?
Cette prière était un ordre.
— Je n’y comprends rien, dis-je ; comment êtes-vous seules ?
— Nous avons voulu dîner seules parce que les hommes nous embêtent.
— Nous ne sommes donc pas des hommes, nous ?
— Vous êtes des poètes.
Murger était aux anges. Pour moi, j’en redescendais pour y avoir été trop souvent. On se met à table ; Juliette ordonne au garçon de ne laisser entrer qui que ce soit, pas même les princes. En même temps, elle demande une bouteille de tous les vins rarissimes delà maison. On cherche sur la carte. Le sommelier arrive et déclare qu’il y a six
vins introuvables ailleurs.
— Eh bien, que ces six bouteilles arrivent sur la table avec beaucoup de petits verres mousseline.
Nous ne comprenions pas. Tout alléché que fut Murger par cette promesse de vins généreux, il n’avait pas perdu de vue son perdreau. Il dit au garçon :
— Qu’on nous apporte le magnifique perdreau doré sur tranches, servi pour nous dans le jardin.
— Rassurez-vous, on vous en servira quatre ici, dit une de ces dames.
Le dîner commença. Tout est bien qui
finira bien ; mais il y eut du bruit. Après la soupe, — nous avions banni Taffreux mot « potage » de tous nos dîners, — on versa un Château-Yquem irréprochable; mais ce qui ne nous parut pas tout à fait irréprochable, ce fut la manière de boire d’Anna et de Juliette.
Dans un des petits verres mousseline, les deux amies burent en même temps ; belles lèvres rouges, on eût dit des fraises et des framboises.
— Mais, remarqua Murger, émerveillé du spectacle, est-ce donc pour vous voir boire dans le même verre que vous nous avez appelés?
11 avoua que c’était charmant : un joli spectacle, ces belles créatures sebecquetant comme des oiseaux dans des vins inappréciables.
M’allez pas croire qu’il y eût là de la scélératesse amoureuse : c’était le jeu de la bouche et de la griserie, rien de plus. Ah ! si Andréa, leur amie, se fût trouvée là; mais Juliette, comme Anna Deslions, se contentaient des
gamineries poétiques. Elles nous fn-ent la grâce de nous verser du vin dans leur verre. Le tableau de ces jolies buveuses n’éveilla pas en nous d’autres voluptés, tant leur manière de boire était charmante, j’ai failli dire chaste.
La griserie les prit peu à peu ; mais, tout à coup, voilà qu’un lord célèbre et un prince russe moins célèbre ouvrirent la porte sans dire gare.
Rien ne peut vous donner l’idée de la colère soudaine qui alluma les yeux de ces dames. Vénus était métamorphosée en Junon. Ces deux messieurs avaient pourtant, à ce qu’il paraît, le droit d’entrer, puisque c’était eux qui payaient le dîner et les vins, et les robes, et tout le train du diable. C’était aussi eux qui payaient les voitures. On entendait piaffer les chevaux, car Anna et Juliette devaient aller du Moulin-Rouge à l’Opéra ; mais, disons-le tout haut à la gloire de ces dames, elles ne se soumettaient pas devant l’argent ;
aussi Anna se précipita à la porte et s’adressant au premier seigneur qui voulait entrer, elle dit d’un ton qui n’admettait pas de réplique : « Je vous défends de faire un pas de plus ; nous sommes ici chez nous, nous avons offert à dîner à deux de nos amis, et nous n’avons que faire de votre présence. »
Les deux seigneurs, qui n’étaient pas habitués à de telles rebuffades, voulurent passer le seuil ; l’un parla anglais, l’autre parla russe. Je jugeai que je devais prendre parti.
•— Messieurs, dis-je d’un air bien décidé à tout, je crois qu’il y a ici violation de domicile. Nous sommes invités à dîner, no.us dînerons seuls avec ces dames; nous ne nous en irions même pas par la force des baïonnettes.
J’avais dit ce dernier mot en riant à moitié, mais sans vouloir perdre de terrain.
— Eh bien, messieurs, dit l’un des deux orateurs, nous n’avons plus qu’à constituer des témoins.
— Des témoins ! s’écria Anna en éclatant de rire à la face de l’Anglais ; tu sais bien que tu ne connais pas les épées, ô boxeur î
L’Anglais et le Russe tenaient bon.
— Eh bien ! dit Juliette, je vais arranger les choses; je vous déclare, messieurs mes amis, que si vous vous avisez d’éterniser cette affaire, je vous ferme ma porte à tout jamais, et je suis sûre que mon amie en fera autant.
Tel était l’empire de ces deux femmes sur leurs suivants que les deux trpüble-fêtes s’évanouirent comme un seul homme; l’idée de ne plus être pour rien dans la vie des deux célèbres courtisanes les mit au pas, c’est-àdire qu’ils descendirent l’escalier quatre à quatre.
J’ai cité cette historiette pour bien montrer de caractère altier de ces deux horizontales, qui se redressaient plus haut que leur vertu et qui n’obéissaient qu’à elles-mêmes.
Nous pensions, nous deux Murger, qu’il y aurait deux duels le lendemain ; mais tout
furieux que fussent ces messieurs, ils se tinrent cois, dans la peur de déplaire à ces dames.
Je reviens à l’histoire d’Anna Deslions et de Lambert Thiboust.
Théodore Barrière était content de voir le bonheur de son ami. Il lui dit un jour :
— Si tu veux encore faire une pièce avec moi, passe-moi ta contre-marque.
— Quelle contre-marque ?
— Tu sais bien, donne-moi ton billet un jour où tu auras autre chose à faire; voilà que je raffole de cette Anna Deslions ; si tu n’étais pas trente-six fois trompé, je ne voudrais pas chasser sur tes terres; mais, dans l’état des choses, je veux me risquer.
— Comme tu y vas ; je ne dispose pas de la
vertu d’Anna. Enlève-la-moi si tu peux, mais je n’y prêterai pas la main.
— Alors, tu n’es pas mon ami, brisons là. Va-t’en te faire jouer tout seul.
Théodore Barrière était un paresseux, dont les passions marchaient plus vite que la volonté. Il n’aimait pas à faire le siège d’une femme, il fallait que ce fût la femme ellemême qui baissât les ponts-levis. Thiboust était plus brave à l’attaque. On sait que Thiboust mourut des suites d’une fluxion de poitrine. Ce qu’on ne sait pas, c’est l’origine de cette fluxion de poitrine. Rassurez-vous, je vais vous conter l’histoire sans y appeler les quatre médecins légendaires. Tant pis, si je conte mal.
Théodore Barrière avait la prétention d’être un des sept Sages de la Grèce. Son collabora-
teur Lambert Thiboust n’avait pas la prétention d’être un des sept Sages de Paris. Barrière lui disait :
— Toi, tu as trop d’esprit pour être un Sage.
Un jour, que Thiboust avait amené Anna Deslions dans les coulisses du Vaudeville :
— Comment? jusque-là! murmura Barrière.
— C’est pour te voir, dit Thiboust ; ce n'est pas moi qui lui fais tourner la tête, c'est toi.
— Oui, de l'autre côté.
— Je croyais, dit la courtisane, que vous aimiez tant les Filles de marbre!
— Je les adore, ma belle amie, mais j’en ai peur. Il me semble que ce marbre-là, c’est le marbre du tombeau. Ne trouvez-vous pas que Thiboust a l’air de mourir d’amour pour vous?
Or, voici comment mourut Lambert Thiboust :
Paris se métamorphose sans cesse, mais on se rappelle la célèbre maison sculptée des Champs-Elysées, n° 146. C’était une imi-
talion des façades de la Renaissance ; aussi, grâce à cette façade, les appartements se louaient un beau prix, surtout aux femmes du demi-monde ; on me rencontrait de temps, à autre dans l’escalier, parce que je les connaissais presque toutes ; j’aimais à les voir dans leur déshabillé, content d’étudier la femme comme le firent les philosophes grecs et les poètes latins ; d’ailleurs, je trouvais toujours des amis dans ce musée : on venait là, vers trois heures, avant d’aller au Bois.
Dans mes volumes des Grandes Dames, j’ai conté beaucoup d’histoires d’après nature. Victor Hugo a intitulé un volume Choses vues. J’aurais pu dire de mes Grandes Dames : Choses vues et ouïes.
Chez ces dames, qui étaient le dessous du panier de la vertu et le dessus du panier des grandes cocottes, certes on perdait son temps ; mais quel est l’ingrat qui oserait dire que c’était du temps perdu ?
Thiboust, plus gai que jamais, y trouva au
milieu de toutes ces fantasques créatures la figure de la mort. Je me trompe, c’était une nuit par la neige.
Un soir que Thiboust avait dîné chez Anna Deslions, elle le retint au coin du feu, toute ravie des contes qu’il lui débitait avec sa verve endiablée. Elle était attendue à l’Opéra ; mais à quoi bon courir les plaisirs de la vanité quand on a sous la main les joies de l’amour?
— Il fait un temps de chien à ne pas mettre un poète à la porte, dit tout à coup Thiboust, qui était allé à la fenêtre : tu n’imagines pas comme la neige tombe par majestueux flocons.
— Tant mieux, pensa la dame ; le prince ne viendra pas ce soir.
Et, prenant la main de son amant de cœur, elle lui dit : « Je te détends bien de t’en aller. »
Thiboust n’aimait pas à s’attarder trop longtemps dans les mêmes plaisirs ; mais comment ne pas accepter l’hospitalité écossaise quand il neige ?
Donc, quelques minutes après minuit,
l’amant et la maîtresse passèrent dans la chambre à coucher. Mais nui n’est maître de sa destinée, même pendant un seul jour, même pendant une seulenuit. Le prince, qu’on n’attendait plus, vint sonner à la grille.
— O mon Dieu, dit Anna Deslions, nous sommes flambés.
Le prince était dans l’antichambre, tandis que Thiboust occupait princièrement le lit de la dame, laquelle n’était pas encore couchée.
— Ab ! mon ami, lui dit-elle, voilà le prince : il m’apporte cinq mille francs ; il a trop d’esprit pour payer pour toi !
Ce qui voulait dire: « Va-t’en. »
Thiboust, qui n’a pas les cinq mille francs, se dévoue à la belle. En un clin d’œil il est habillé, tandis que la Deslions va faire des mamours au prince. Thiboust perd la tête à ce point qu’il descend dans le jardin par la fenêtre, sans s’apercevoir qu’il n’a pas chaussé ses bottines. Anna Deslions revient pour voir
s’il est bien parti. Elle se penche à la fenêtre pour lui souhaiter bon voyage.
— Bon voyage ! dit-elle.
— C’est bientôt dit, lui répondit-il, mais sache que j’ai oublié mes bottines ; je suis les pieds nus dans la neige jusqu’au-dessus de la cheville.
— Ah ! mon pauvre ami, je vais te jeter tes bottines.
Et, tout aussitôt, deux, charmantes petites bottines tombent sur la neige.
La fenêtre se referme et voilà le plus malheureux des trois essayant de marcher avec des bottines de poupée.
Le lendemain, quand la Deslions alla chêF Thiboust, elle le trouva au lit avec une fievre terrible. La neige le prenant par les pieds l’avait déjà enveloppé dans son linceul.
Et Anna Deslions? Elle ne mourut pas pour avoir marché dans la neige, mais elle ne survécut pas longtemps au très aimable auteur dramatique qui ne tomba que cette fois-là de la comédie dans le drame.
La République ne porta pas bonheur à ces dames de qualité et de quantité. Elles se suivirent de près dans le royaume des morts. La première de toutes, Marguerite Bellanger, partit presque en même temps que l’Empereur pour l’autre monde, après quelques fêtes que lui donnèrent ses anciens amis. C’en était déjà fait des joies du passé. Quand on a été la maîtresse régnante, on ne veut plus descendre de son piédestal. On aime mieux mourir. Elle mourut !
Je l’avais rencontrée parmi quelques-unes
des princesses du demi-monde. « Oui, me dit-elle, on s’amuse encore, mais ce n’est plus ça. » — « Allons donc, lui répondis-je, c’est toujours ça. »
Blanche d’Antigny avait ouvert le chemin funèbre. Bientôt, elles y passèrent toutes. Cora Pearl et Léonide Leblanc firent plus de façons pour s’en aller, se retenant à l’ancien régime par les princes.
Les plus belles choses n’ont qu’un temps ; voilà pourquoi il faut cueillir l’heure. Il n’y a pas bien longtemps, après un dîner de haut style, vaisselle plate, cristaux de Baccarat, fleurs rares semées sur la nappe, une femme de beaucoup d’esprit, à qui on donnait toujours la parole sur toutes les questions galantes, portraictura en quelques traits deux de celles qui n’étaient plus là :
— Mesdames et messieurs, c’est un devoir pour moi de rappeler ici, à cette table si vivante, le souvenir de quelques-unes parmi les plus regrettées. Où êtes-vous, Barrucci, Anna
Deslions, Blanche d’Antigny, Cora Pearl, Marguerite Bellanger, Rosalie Léon, Léonide Leblanc, tant d’autres dont le portrait mérite une épitaphe dans le campo santo des belles pécheresses ?
Tout justement, aujourd’hui, j’ai revu chez un de mes amis les portraits de Blanche d’Antigny et de Rosalie Léon. Il y a encore des hommes qui se souviennent. Il en sera des femmes qui ont aimé ou plutôt qui ont été aimées au dix-neuvième siècle comme de celles qui sourient encore dans des cadres superbes, pour rappeler leur règne éclatant, depuis la Régence jusqu’à la Révolution. Et encore n’a-t-on pas vu beaucoup de déesses de la raison braver le tombeau par leur figure immortelle peinte par Prudhon, Greuze, Fragonard et les autres maîtres.
En ce dix-neuvième siècle, nous avons eu aussi nos peintres de comédiennes célèbres et de célèbres coquines, passez-moi ce mot, messieurs et mesdames; n’est pas coquine qui
veut. Par exemple, Blanche d’Antigny, qui révolutionna la Russie et la France. Vous rappelez-vous cette odyssée fabuleuse de la créatrice de Chilpéric? — Où es-tu, Hervé? — Blanche d'Antigny, cette grande, bonne et belle fille blonde respirant la force et la santé, jetant la gaieté à pleines mains, arriva de sa province pour entrer tout droit, non pas au théâtre, mais dans une toute petite mercerie de la rue du Bac qui prenait ce titre en lettres d’or : « A la Fileuse ». De la Fileuse elle fila pour Bucarest où elle fit la grande noce, pour parler le beau style. Mais elle tomba malade et ne voulut pas mourir sans revoir Paris. Elle retrouva la vie, mais point l’argent pour habiller une si belle créature. On lui apprit la pose des lapins. Elle était si peu faite au métier de femme galante, que, selon une de ses amies, elle ne savait pas se faire payer quand venait l’heure de la séparation. C’est qu’elle dormait comme une souche et que l’amant de rencontre profitait de ce sommeil de plomb
THÉODORE BARRIÈRE, LAMBERT THlBOUST 163
pour filer à l’anglaise. Elle avait pourtant inventé un moyen d’avoir raison des poseurs de lapins en cousant, avant de s’endormir, leur chemise à la sienne.
Elle repartit pour la Russie, où elle recommença la grande noce. A Pétersbourg, elle fit laconnaissance, style historique, de Meyenyeff, chef de lapolice secrète, qui futplus tard assassiné. Il ne se contentait pas de venir chez elle pour son compte, il rabattait pour elle les grands-ducs. Mais elle gâta cette histoire si bien commencée. Un jour, dans une de ses visites chez une couturière, elle fut éblouie à la vue d une robe merveilleuse faite pour l’impératrice. Elle saisit la robe, la jeta dans son carrosse, et fouette cocher. Ce ne fut pas tout. Le soir même, elle s’habilla de la robe merveilleuse pour aller au théâtre, et elle se plaça tout juste en face de l’impératrice qui, du premier regard, reconnut sa robe. Blanche d’Antigny croyait qu’on pouvait ainsi faire des comédies à tout propos ; mais l’impératrice
donna l’ordre d’expulser cette outrecuidante. Comme cet ordre fût donné à Meyenyeff, les choses se passèrent plus doucement que ne le voulait l’impératrice ; la courtisane n’en fut pas moins bannie à tout jamais de la Russie. Elle revint tout juste à Paris pour que le rôle de Chilpéric lui fut donné par Hervé. Elle emporta tous les cœurs et toutes les gaietés. Ce fut un affolement.
Et combien d’histoires étranges au théâtre ou dans l’hétel de la d’Antigny !
Elle avait pour père le plus abominable chenapan. Il apparaissait toujours quand elle recevait des personnages. Un jour, que nous étions quinze à table à un dîner présidé par Bischoffsheim, Blanche interpella ce spirituel protecteur des femmes dont le père était fort malade : « Eh bien ! lui demanda-t-elle, comment va papa? » Le maître d’hôtel, qui croit que Blanche parle de son père à elle, lui répond tout haut: «Oh! madame, il esttrès heureux, il dîne à la cuisine. » Tableau !
A celle qui contait ainsi l’épopée de Blanche d’Antigny, on demanda un croquis de Rosalie Léon qu’elle avait bien connue. Elle parla ainsi en bonne camarade :
— Rosalie Léon commença par être un enfant trouvé. Elle fut servante d’auberge à Guipavas, à côté de Brest. Elle était née pour être enlevée. Elle le fut souvent, mais son premier ravisseur était un comédien vaille que vaille qui courait les foires de province. Il l’emmena à Paris où elle joua des rôles pour rire à la Porte-Saint-Martin. De là, elle fut enlevée par tout le monde, depuis celui-ci et celui-là jusqu’au prince Demidoff, qui la consacra.
Comme Blanche d’Antigny, elle fit la grande noce en Russie, où elle rencontra un autre prince, puis un autre prince, puis le
prince W..., bien connu par ses folies amoureuses. Jamais courtisane ne fut tant aimée. Non seulement le prince l’aima avec toute la fortune de son cœur, mais il l’aima de ses 45 millions, mais il l’aima jusqu’à l’épouser, — car il l’épousa, — devant ses soixante-six domestiques. — Elle était toute petite; on disait : Il n’y en a pas. Par exemple, le jour de ses noces, comme elle s’était égarée dans les broussailles, le prince la pleurait déjà, quand elle éclata de rire tout près de lui, disant : « Je joue à cache-cache. » Le lendemain des noces, ce mari inouï posa la première pierre d’un palais qui devait dépasser en luxe le palais impérial de Pétersbourg et les Tuileries.
Elle avait joué à la Porte-Saint-Martin dans les (Sept merveilles du monde. « La huitième merveille, lui dit le prince, ce sera ton palais en Bretagne. »
La vie de Rosalie Léon a été un perpétuel miracle.
Or, comment est-elle morte? Elle est morte de trop de bonheur. On ne saurait trop recommander aux hommes de ne pas faire trop le bonheur des femmes.
Le bonheur ennuya mortellement Rosalie Léon. « Va-t’en, bonheur, disait-elle ; ton sourire perpétuel m’embête. » Et, pour se distraire de tant de jours filés de soie, elle se mit à boire de l'éther.
Le pays des rêves l’attira si violemment pendant des années, que le flacon d’éther était nuit et jour sur ses lèvres, à ce point qu’elle en perdit la beauté, puisque sa bouche si charmante fut d’un côté toute brûlée par l’éther.
« Voilà donc à quoi servent les millions », dit sa dernière sœur, qui vit à cette heure à Nice, dans son château ; — autre Bretonne dépaysée qui, elle aussi, mourra de bonheur.
Rosalie Léon mourut en courant le monde. Le prince, fou de douleur, la ramena couchée toute blanche dans son cercueil à son château de Kerléon.
Il ne quitta plus le château ou plutôt la chaumière russe, une autre merveille où il avait vécu avec Rosalie. Quand il se mettait à table, c’était en face du couvertdesa femme. À déjeuner, à dîner, on apportait pour la morte un bouquet à chaque service. A ce train de vie, il n’alla pas longtemps. Un jour, il se mit à table, et il mourut en regardant les fleurs.
Ainsi tout finit par des tombeaux.
Rien n’est éternel sous le soleil, pas même le soleil lui-même, si j’en crois Camille Flammarion, qui vient de faire un tour par là. La bêtise humaine n’a qu’à bien se tenir. Elle périra sous le dernier fagot que brûlera le monde. Ne rions pas. Depuis Galilée, le soleil, dans son ennui d’être fixe au milieu des planètes en mouvement perpétuel, le soleil, dis-je, a trop brûlé de son charbon; aussi, commence-t-on à compter les jours de la fin
du monde, ce monde, plus affairé que jamais, perdant le sens moral et ne sachant plus à quel Dieu se vouer, tant nous avons de dieux sur la terre. Jamais on n’a été tout au travail comme aujourd’hui : c’est à qui mordra ce grain de sable qu’on veut changer en or. Aussi, que de métamorphoses ici-bas ! Il nous faut de l’argent, n’en fût-il plus au monde. C’est surtout en voyageant qu’on s’aperçoit que tout change comme par miracle. Reconnaissez-vous l’ancien Paris? Depuis un siècle, Paris ne se reconnaît plus lui-même. Quand je rentre chez moi, j’ai toujours peur de me tromper de porte, surtout quand je reviens de voyage. Par exemple, arrivant d’Ems, ce matin, tout près de chez moi, j’ai vu qu’on démolissait Thôtel du duc de Trévise pour bâtir à la place une de ces maisons de rapport qui ressemblent à un caravansérail, moins le pittoresque. Combien de changements sur ce petit coin de l’ancien Beaujon qui abrita tant de célébrités I
Mais ce n’est pas seulement à Paris que tout change de figure. La guerre, aussi bien que les révolutions, métamorphose les hommes et les choses. C’est ainsi qu’en traversant Ems, dans un voyage rapide, je n’ai pas retrouvé la ville des Bains comme elle était il y a un quart de siècle. C’est qu'il y a un quart de siècle, tout Paris, le Paris mondain et le Paris littéraire, était à Ems comme à Bade. J’ai eu pourtant la bonne fortune de voir cette saison quelques femmes charmantes, entre autres une célèbre comédienne qui se masquait par un pseudonyme, et la très jolie Katinka de Fehery qui, elle, avait bien raison de ne cacher ni son nom ni sa figure. Mais Ems n’en pleure pas moins ses belles années passées.
Ce n’était pas hier, mais les anciens souvenirs jaillissent de l’esprit avec une sève de jeunesse qui donne plus de charme au récit que la vérité toute brutale des jours intermédiaires. Le poète a dit « qu’on ne gardait en amour que le côté charmant des choses du passé ». Ne peut-on pas en dire autant des souvenirs de l’amitié? Surtout quand cette amitié s’est épanouie dans la camaraderie littéraire.
C’était . en 1865, un soir de juin. Je partis pour Ems, croyant faire le voyage tout seul; mais, à la dernière minute, Nieuwerkerke monta dans mon compartiment en homme qui a failli manquer le train.
— Où diable allez-vous par là?
— A Ems. Et vous?
— Je vais à Munich, mais je m’arrêterai à Ems.
— Voilà une bonne fortune pour moi.
Et avec son cordial sourire :
— Et pour vous, n’est -ce pas?
— Je crois bien, le hasard n'est pas trop bête.
Nieuwerkerke m’apprit qu’il avait failli
monter dans un autre compartiment où il avait reconnu Hector de Callias et sa jeune femme, mais il avait eu peur de troubler les joies des nouveaux mariés; en effet, il y avait bien peu de temps que Nieuwerkerke et moi nous avions été les témoins d’Hector de Callias épousant Nina de Villars.
— Heureux mariage, dis-je à Nieuwerkerke, puisque cet homme de beaucoup d’esprit, mais de bien peu de monnaie, a épousé quatre-vingt mille livres de rente.
— Il n’en est pas plus heureux, car Nina de Villars est une merveilleuse pianiste qui se lève souvent la nuit pour tourmenter son
piano, me répondit Nieuwerkerke. En notre qualité de témoins de son mari, il nous faudra lui conseiller un autre duo la nuit.
A Colognn, dans la cathédrale, voilà que nous rencontrons du même coup Aurélien Scholl et Albéric Second avec un passe-port en bonne règle, c’est-à-dire avec chacun deux cents louis, ne doutant pas de faire sauter la banque.
Ce ne fut pas tout; en arrivant à Ems, nous aperçûmes tout de suite, dans le Kursaal, Villemessant, Hector de Callias, Nina de Villars èt deux ou trois femmes de lettres.
Nieuwerkerke me demanda si c’était le moment d’aller chapitrer madame de Callias à propos de sa furia musicale.
— Voyez, dit Nieuwerkerke, ils ont l’air de boire à la coupe du bonheur.
Cette coupe du bonheur, c’était tout simplement deux petits verres de Bohême dans lesquels ils versaient tour à tour du kirsch, du vin du Rhin, de la fine champagne et autres
distractions des lèvres, dont ils abusaient outre mesure.
— Ils vont bien ! reprit Nieuwerkerke.
Nous nous approchâmes des jeunes mariés qui, après les premiers épanchements, nous offrirent de boire à cette coupe, qui renfermait l’oubli de toutes choses. C’était l’école d’Alfred de Musset.
— Ce qu’il y a de plus grave, nous dit bientôt Aurélien Scholl, c’est que Callias apprend à boire à Nina.
Oui, la pauvre grande artiste apprit « à boire » pour complaire à son mari. Lui et elle se réveillaient de loin en loin. Callias publia quelques petits volumes à la Roqueplan ; Nina de Villars s’inspira des maîtres allemands pour improviser du Wagner. Rien n’était plus triste que d’assister à cette déchéance de deux rares esprits. Nous mîmes un peu d’eau dans leur vin. Mais une fois de retour à Paris, leur intérieur fut inhabitable. Ils se cachaient l’un de l’autre pour entrer, comme
ils le disaient, dans la « griserie »... Si Hector sortait pour aller au Figaro ou ailleurs, Nina ne manquait pas de lui dire : « Tu reviendras. » Or, il ne revenait pas toujours. Elle l’aimait, cet inconstant, et elle le pleurait.
Çà et là, si Callias reparaissait chez lui, c’est qu’il se trompait de chemin.
Nina ouvrit une petite académie, je ne dirai pas pour boire, quoiqu’on y soupât à larges coupes. Beaucoup de jolis sonnets des premiers décadents ont jailli de cette académie comme du cerveau de Minerve.
Nous ne nous attardâmes pas longtemps devant ces épousés de la veille et ces désespérés du lendemain. A Ems, Callias eut la dignité du poète qui ne veut pas vivre aux dépens de sa femme, car, jusqu’à sa mort, il vécut des « mots de la fin » du Figaro .
Quand nous entrâmes à la salle de jeu, je reconnus bien vite Offenbach et Aubryet qui s’obstinaient avec leurs derniers louis, tandis que deux philosophes qui ne jouaient jamais, Cuvillier-Fleury et Armand de Pontmartin, étudiaient les passions du jeu sur la figure humaine.
— Vous riez de moi, leur dit tout à coup Aubryet; je m’amuse bien autrement de vous, car si j’ai, une fois par an, la fièvre des cartes, vous avez tous les jours la fièvre académique.
En effet, ces aristarques du Journal des Débats et de la Gazette de France étaient, en ce temps-là, pris du mal d’académie; leur médecin les avait envoyés à Ems pour les guérir.
A cela près, c’étaient de très aimables ca-
marades littéraires, jouant du jeu de l’esprit et ne dédaignant pas les plaisirs d’Ems.
Villemessant, « qui ne s’embêtait jamais », avait amené de Paris une femme qu’il ne connaissait pas, disant : « Il faut toujours s’embarquer avec l’inconnu, car, si j’avais connu cette dame, je ne fusse point parti; tandis que, ne la connaissant pas, il m’est bien agréable de vivre trois semaines avec elle. A pays nouveau, femme nouvelle. »
Tout le monde ne voyage pas avec les principes de Villemessant. Et pourtant, ceci m’arriva par la force des choses.
On ne s’est jamais plus amusé aux jeux de l’amour et du hasard. De tous les pays étaient venues à Ems de belles créatures romanesques qui étaient ravies des romans en actions. J’avais connu, parmi les demi-mondaines, une très jolie dame, mademoiselle Juana — pour ne citer que son petit nom — - que je rencon-. trai à Ems le lendemain de mon arrivée.
— Telle que vous me voyez, dit-elle, je suis
une femme enlevée ; à peine si je sais d’où je viens; ce qui est certain, c’est que je ne sais pas où je vais.
Mademoiselle Juana m’expliqua qu’un prince en off l’avait enlevée la veille en lui disant qu’ils allaient se promener à Fontainebleau.
— Je ne sais plus ma géographie, dit-elle, mais je jugeai qu’une femme comme moi pouvait se laisser enlever jusqu’à Fontainebleau, où j’ai connu, il y a deux ou trois siècles, Diane de Poitiers.
Mademoiselle Juana trouva que Fontainebleau était bien loin. Une fois à Ems, le prince lui dit qu’elle n’était qu’à moitié chemin, puisqu’il l’emmenait à Vienne, où il était nommé secrétaire d’ambassade russe. Il avait peur de s’ennuyer là-bas, après la vie à quatre chevaux qu’il menait à Paris, depuis le Grand- Seize jusqu’à la Cascade, depuis l’avant-scène des petits théâtres jusqu’au foyer de la danse à l’Opéra.
J’étais quelque peu beaucoup affolé de la dame; aussi je lui fis une proposition inattendue.
— Si vous voulez, lui dis-je, je vous enlève à mon tour ; nous n’irons ni à Vienne, ni à Fontainebleau : nous trouverons à Ems notre paradis perdu.
— Je veux bien, me dit-elle d’un air joyeux, car le prince me conte à toute heure la même histoire : il y a trop de chevaux dans ses propos. J’ai peur de m’embêter à Vienne, puisque déjà je m’embête avec lui.
— Eh bien ! c’est dit ; prenez mon bras.
Elle prit mon bras. Le prince en off cria bien haut qu’il allait m’envoyer ses témoins, puisque je lui enlevais son secrétaire à ce secrétaire d’ambassade ; mais tout s’arrangea.
On s’amusait trop à Ems pour y rien prendre au sérieux. Aussi, les eaux étaient bonnes à boire, parce qu’on était dans une atmosphère de plaisir à pied et à cheval. Les jours de pluie on se retrouvait au Kursaal, après avoir passé par la galerie des rêveurs et s’être arrêté à la boutique du savant éditeur Kirshberger, où on se racontait la gazette du jour. Est-ce la peine de dire que cet éditeur publia un recueil de contes que chacun de nous lui donna : Aurélien Scholl, Albèric Second, Wolf, Aubryet, Méry, Raoul de Navery, Arsène Houssaye, Barrière, Cuvillier-Fleury, Villemessant, Roqueplan, Pontmartin. J’en passe, et des meilleurs, parmi les bonnes plumes de Tolède.
Les naïfs buvaient jusqu’à dix verres d’eau
par jour, mais nous autres nous ne buvions que du vin du Rhin; aussi nous revînmes de là en parfaite santé, tandis que les buveurs d’eau revinrent malades.
Et il y avait longtemps que cette capitale des eaux donnait à boire à ceux qui avaient la poitrine délicate, puisque son histoire remonte à 1172. Et combien de figures illustres ont marqué là leur profil? Combien de rois? Combien de reines? Je ne veux dire en passant que quelques noms célèbres en notre siècle. Ainsi, au printemps de 1848, la duchesse d’Orléans y vint avec ses fils, tout effarouchée par la Révolution.
L’année suivante, en 1849, le comte et la comtesse de Chambord y tinrent une petite cour et reçurent la visite de tous les légitimistes en renom. Oh! les railleries de l’histoire ! A la même date, descendait, au même hôtel, madame de Montijo, avec sa fille, celle qui devait être l'impératrice des Français.
Les temps sont bien changés. Aujourd’hui,
à Ems, on ne boit plus de vin du Rhin. C’est l’austérité de la mort. Voilà où mène la guerre. Mademoiselle de Montijo n’a pas prévu, hélas ! en passant à Ems, que « sa guerre », comme elle le disait, jetterait ses tristesses en cette jolie ville d’Ems qui vivait jadis de la gaieté française. Où sont les roses d’antan !
ZIEM A VENISE
Un matin, je déjeunais au café Florian en compagnie de deux belles voyageuses qui, suivant elles, sont toujours parties et jamais arrivées. A côté de nous vint se placer Ziem, toujours bien accueilli partout. Quoiqu'il fût venu à Venise pour voir des Vénitiennes dans leurs gondoles, il regardait avec curiosité ces deux Parisiennes quelque peu étranges; il savait déjà que tout Venise parlait d’elles ; il se rappelait vaguement les avoir vues à Paris, mais il ne savait plus dans quel monde.
Un peintre est un peintre avant d'être un
homme. Voilà pourquoi il ne fît pas de façons. Il se présenta à brûle-pourpoint comme un compatriote de la patrie des arts.
Madame X... ne répondit pas, quoiqu’elle connût bien le peintre de Constantinople et de Venise ; mais mademoiselle *** saisit la parole au bond et riposta d’une bouche rieuse.
Ziem est un peintre charmant et un esprit original, tour à tour humoriste et philosophe, toujours artiste. C’est une des existences les plus romanesques des générations nouvelles. On peut dire que c’est le dernier romantique par l’amour du soleilet de l’Orient. Madame X... etmademoiselle^n’étaientpasfâchées du tout d’avoir rencontré Ziem, qui pouvait si bien parler tout à la fois de Paris et de Venise. Mais le lendemain, à l’heure où il devait les retrouver sur la place Saint-Marc, pendant qu’elles émiettaient du pain aux pigeons de la République, — car les pigeons n’ont pas changé d’opinion, — Ziem avait disparu.
Elles faillirent attendre. Après quoi, elles
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allèrent se promener de leur pied léger, sans bien s’inquiéter du chemin, dans ce dédale aquatique. Elles se trouvèrent bientôt sur le pont du Rialto, s’arrêtant aux boutiques par désœuvrement. Elles furent tout à coup frappées de la beauté lumineuse, figure blanche, cheveux dorés, d’une belle fille de Murano, qui venait vendre des colombes à Venise.
Oui, marchande de colombes, comme dans l’antiquité, quand il y avait des marchandes d’amour.
La jeune paysanne avait dans son panier quatre paires de colombes, car c’étaient des colombes à deux fins ; on pouvait les fricasser ou les mettre dans un nid pour les exciter aux fiançailles. Sur le pas de la porte d’une boutique, madame *** reconnut les bottes à la Souvarow de l’oublieux Ziem.
— Le voilà ! dit-elle à son amie ; mais, chut ! il fait signe à la marchande de colombes.
En effet, Ziem avait déjà pris le panier et re-
gardait tour à tour les colombes et la marchande.
— Combien la paire? demanda-t-il.
— Deux lires, signor.
— Combien les huit?
— Seize lires, signor.
— ■ La belle enfant, vous ne savez pas bien compter. Voulez-vous entrer dans ma boutique ?
La marchande franchit le seuil.
Ziem, qui n'avait des yeux que pour la marchande de colombes, n’avait pas remarqué que les deux Parisiennes étaient à six pas de lui.
Quand il fut rentré dans la boutique, les deux amies s’approchèrent.
C’était une des petites boutiques de ce pont du Rialto, où des juifs se déguisent en Grecs et en Turcs pour vendre des étoffes orientales et des bijoux en or de Venise.
Ziem était-il entré dans la boutique comme le premier venu? Elles remarquèrent bientôt qu’il avait Pair d’être chez lui. Il offrait des
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bijoux et des colifichets à la marchande de colombes, comme si tout ce qui était là lui appartînt.
— Est-ce que cet artiste est doublé d’un négociant? se demanda madame X... Nous allons entrer et marchander quelque chose.
— Non, non, ne troublonç pas ce tête-àtête.
Or, que disait Ziem à la marchande de colombes ?
Il lui proposait de lui payer ses oiseaux seize lires si elle voulait poser seize minutes pour qu’il crayonnât sa figure.
Elle refusa net.
Il lui offrit cinq louis.
Elle refusa plus fièrement encore.
— Non, dit-elle, vous me donneriez toute votre boutique que je ne voudrais pas encore.
Ziem avait fait signe à un jeune garçon, habillé en Turc, qui se trouvait dans l’arrièreboutique.
Il lui parla à l’oreille.
— Tu vas amuser cette femme avec ses colombes, pendant le plus longtemps possible. Tu lui offriras ces boucles d’oreilles d’argent et cet anneau d’or. Si elle veut être payée en monnaie, tu la feras attendre, sous prétexte d’aller chercher un billet.
Disant ces mots, Ziem passa dans l’arrièreboutique et se mit à fumer une cigarette pendant que le jeune Turc discutait avec la marchande de colombes.
Cette fille avait beau s’en défendre, elle ne pouvait secouér le charme des bijoux et des étoffes. Elle s’v laissait prendre. Elle promenait ses yeux partout avec admiration. Elle savait à peine qu’elle était belle. Elle s’imaginait que ce sont les attifets qui font la femme.
— Que je serais jolie, disait-elle, si j’avais de pareilles dentelles et de pareils bijoux !
Tout en fumant sa cigarette, Ziem, qui avait poussé la porte, prit rapidement sa palette et esquissa, à grands traits, cette adorable figure
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de la marchande de colombes. Elle ne le voyait pas.
A ce moment, entrèrent nos deux amies.
Ziem ouvrit la porte de l’arrière-boutique et salua les deux Parisiennes sans quitter la palette.
— Voyez quelle belle chose je fais là, ditil avec la foi d’un artiste dans le premier feu de Tinspiration.
— La marchande de colombes?
— Vous l’avez donc vue? demanda Ziem surpris.
— Oui, nous Pavons admirée comme vous.
Voilà la vraie Vénitienne du temps de Giorgione. Vous l’avez mise toute vivante sur votre toile.
— Ce n’est qu’une ébauche, mais il faudra bien qu’elle pose encore.
— C’est donc là votre atelier?
Ziem se mit à rire.
— Après tout, dit-il, pourquoi ne vous conterais-je pas mon stratagème? Ne savez-vous
pas que les filles de Venise n’ont jamais voulu poser pour le nu, pas même pour le décolletage? Elles posent devant l’amour et non pas devant l’art. Voilà pourquoi Titien, Giorgione, Véronèse et les autres avaient toujours une maîtresse dans leur atelier. Leur grand art était de la prendre belle. Rafaella, Violanta, Leonora ont posé presque pour tous les tableaux de ces trois grands maîtres. Aussi leurs madones et leurs courtisanes ont toujours le même type. Dans la madone, on sent l’amour profane ; dans la courtisane, on sent l’amour divin. Quand je reviens à Venise, je retrouve l’Adriatique, les palais, les églises"et le soleil des peintres de la Renaissance ; mais comment retrouver Rafaella, Violanta et Leonora?
Et Ziem raconta qu’il avait imaginé ce qu’il appelait le miroir aux alouettes. A chaque voyage à Venise, il louait, sur le pont du Rialto, une boutique ; il y répandait pour un millier de francs de fanfreluches plus tapageuses que celles des boutiques voisines, si
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bien que toutes les belles filles de Venise y venaient montrer leur figure. Au bout de quinze jours, le commerce avait été si bon qu’il ne restait rien dans la boutique, ni rien dans la poche de Ziem. Mais les belles filles avaient posé sans le savoir. Ziem remportait cinquante croquis, une monnaie de nabab.