LE GÉNÉRAL SGHMITZ ET LA COMÉDIE DES BOUQUETS
' Je rencontrai, un soir, le général Schmitz sur le boulevard. Nous étions des camarades depuis le siège de Paris. Je ne me connaissais pas d’ami plus sûr, plus charmant, plus gai.
— Où allez-vous, général?
— J’allais à votre rencontre.
— Comment, à ma rencontre?
— Oui, je cherchais un partenaire pour dîner gaiement.
— Voilà une bonne fortune pour les Spartiates.
— Ah ! oui, vous êtes président de cette célèbre Académie qui a été instituée pour mal dîner.
— Oui, je vais vous présenter à la confrérie. Un homme qui a été si souvent au feu n’a peur de rien.
Nous voilà dans un des salons de Brébant, où toute une douzaine de Spartiates aiguisaient leurs dents sur le prochain.
— Messieurs, dis-je, j’ai l’honneur de vous présenter un nouveau Spartiate. C’est le général Schmitz, pas un mot de plus.
Pour être de la confrérie, il faut avoir été élu. Le général fut acclamé. On se mit à table. Je lui donnai la place du président. Il fut tout à la fois sérieux, vif et gai. Sérieux, quand il parlait en soldat ; enjoué et railleur, quand il parlait « des femmes ». Au dessert, il fut un peu gamin de Paris, c’est-à-dire qu’il rappela que, vers sa vingtième année, il avait
connu tous les comiques des théâtres parisiens. Ceux qui n’avaient pas vu Arnal, Ravel, Lassouche et tous les éclats de rire d’autrefois, les virent passer par la figure du général qui, tout en les rappelant par la voix
et par le geste, les imita à ce point qu’il montrait les originaux eux-mêmes. Aussi fut-il fêté par tout le monde.
Au dîner suivant, il nous conta, lui qui avait été chef d’état-major de Trochu, tous les dessous du siège de Paris. Tout le monde aurait voulu prendre une plume et marquer ces pages d’histoire intime dans le cadre effrayant que nous faisaient les Prussiens.
Et chaque fois que Schmitz vint dîner avec nous, ce fut une bonne fortune pour ceux qui savent écouter. Or, ceux qui savent écouter sont ceux qui parlent bien.
Schmitz fut l’âme du vrai soldat français, soldat à la Henri IV, avec le triple talent. Son héroïsme à Malakoff et à Magenta fut légendaire. Parmi ses quatorze campagnes, il ne
faut pas oublier sa vaillance en Chine, où il brava tant de fois la mort. Mais dans le métier militaire, il ne badinait pas. Le comte Maurice d’Hérisson, dans ses amusants Souvenirs d'un officier d’ ordonnance, le met en scène à ce point de vue, sous un très véridique aspect. Il avait connu Schmitz en Chine, où ce ce dernier avait déjà servi comme chef d'étatmajor général ; il le retrouve à Paris pendant le siège, et il nous le montre « mangeant sur son bureau, à côté de son encrier », qu'il ne quittait guère, car rarement on vit travailleur aussi obstiné pour une tâche aussi ingrate qu’effrayante.
Quelle différence, en effet, avec cette campagne de Chine dont il avait assuré le succès en grande partie ! A Pékin, il avait réglé les destinées de la troupe régulière. A Paris, il lui fallait s’occuper d'une armée qui existait trop peu et, en même temps, comprimer une émeute dont les éléments existaient trop. Combattre le Prussien et réprimer la Com-
mune, telle fut l’œuvre de Schmitz. Elle est de nature à glorifier son nom. Schmitz mourut trop tôt.
Il y avait un brave comme lui à enterrer. Tête nue, il l’accompagna en tenant un des cordons du poêle. Il rentra chez lui tout frissonnant. Il avait rencontré la mort, qui est du cortège de toutes les fêtes funéraires. Il est beau de mourir sur le champ de bataille, mais on meurt bien partout quand on est le général Schmitz, fils d’un général et père de quatre officiers. Un de ces quatre braves, mort au Tonkin, ne semble* t-il pas être parti avant lui pour lui faire le salut militaire dans l’autre monde?
S’il me fallait tracer l'épitaphe du général Schmitz, j’écrirais : « Soldat brave entre les plus braves, homme charmant entre les plus charmants. »
Pendant le siège de Paris, nous avons dîné deux ou trois fois ensemble chez deux comédiennes religieusement dévouées aux blessés : Sarab Bernhardt et Marie Colombier. Malgré les horreurs du siège, il y eut un jour de l’an. Ce matin-là, on porta je, ne sais combien de bouquets pour la générale Schmitz, qui eût mieux aimé un éléphant ou même un perroquet, ce qui eût été un régal, car, à rhôtel du gouverneur de Paris, on mangeait du cheval comme partout.
Schmitz envoya le plus beau de ces bouquets, avec sa carte dans les fleurs, à Marie Colombier, chez qui il devait dîner avec moi ce soir-là. Colombier trouva le bouquet superbe, mais elle n’aperçut pas la carte du général. Un de ses amoureux, qui se trouvait
chez elle, ayant remarqué le joli bouquet, le lui demanda pour l’envoyer à sa cousine. La cousine avait un autre cousin capitaine, qui s'empara du bouquet en s’écriant : « Voilà mon affaire. Je vais offrir ce bouquet à madame la générale Schmitz. » Le tour fut joué.
La générale respira une seconde fois le même bouquet, mais, tout à coup, elle se piqua le nez à une carte. C’était la carte du général. Elle prit la carte et le bouquet et elle alla trouver le général dans son cabinet :
— Quel est donc ce mystère ? — Comment, tu m’envoies des bouquets maintenant?
— Pourquoi pas? dit le général en éclatant de rire.
Pendant ce lugubre siège de Paris, le général Schmitz vint un jour déjeuner avec
moi, Charles Coligny, Ricord et le duc d’Acquaviva, célèbre ambassadeur de deux puissances formidables : le roi de Monaco et la République de Saint-Marin. Notre très frugal déjeuner, un déjeuner en deuil, comme on disait alors, fut troublé deux fois. J’avais une ambulance où Ricord venait tous les deu£ jours pour les soldats blessés. A peine étionsnous à table, une ambulancière descendit vers nous.
— Il faudrait que M. Ricord montât un instant, car le n° 8 va mourir.
— Comment, il va mourir? il allait beaucoup mieux hier ; je lui ai donné sa feuille de route.
— C’est vrai, mais il avait peur de se faire tuer aux avant-postes, il a mieux aimé se tuer lui-même.
En effet, rambulancière parlait juste. Ce lâche soldat, au milieu de tant de vaillants hommes, avait mieux aimé s’empoisonner avec du tabac que d’affronter le feu des Prussiens.
On a parlé des gourmands pendant le siège; mais tout n'était qu’illusion, car le meilleur menu des délicats se composait de quelques oiseaux rares achetés au Jardin des Plantes.
Faut-il que je m’indigne encore des calomnies lancées contre moi? Témoin cette lettre à Aurélien Scholl, qu’un journal a rappelée ces jours-ci :
« Maurice d’Hérisson, aussi vaillant par la plume que par l’épée, voudrait bien me faire passer pour un gourmand, mais je ne passerai pas.
» Il nous accuse, toi, Ricord et moi, d’avoir mangé tous les perroquets du Jardin d’Acclimatation. Nous n’avions pas besoin de cela pour répéter les bêtises humaines ; mais la vérité c’est que nous avons été bons camarades avec nos amis affamés ; nous n’avions acheté les perroquets et les perruches que pour les offrir en des déjeuners qui étaient de vrais déjeuners de corps où tu trompais la faim des
autres à force d’esprit. Demande plutôt au général Schmitz, au général Monselet, deux survivants de la famine, car combien en sont morts, comme Théophile Gautier, hélas !
« Ton ami,
« Arsène Houssaye. »
Pourquoi ne pas imprimer ici cette autre lettre qui appartient aux archives du siège :
(( Monsieur Charles Monselet prie monsieur Arsène Houssaye de lui faire l’honneur de dîner avec lui chez rhistorien du 4fe fauteuil , avenue Friedland, n° 49. »
On n’a pas besoin de dire que Charles Monselet ne manqua pas à son invitation.
Les journaux sont rédigés au jour le jour, sans espoir de lendemain. Pourquoi un vrai journaliste ne donnerait-il pas, tous les ans, quatre pages, format du Gaulois et du Temps , constituant l’histoire de l’année littéraire, non pas pour rappeler le livre médiocre de Fréron, où le cœur humain n’a jamais battu, mais bien pour rappeler le journal de Grimm et de Diderot ?
Papier, que me veux-tu ?
Il y a des journaux qu’on imprime à des
« cent milliers » d’exemplaires ; voilà qui est bien, comme informations quotidiennes :
mais qu’en reste-t-il? Aujourd’hui, la première vertu de l’écrivain doit être la concision. Vive le journal qui ne paraîtrait que quatre fois l’an ! — un numéro par saison. Et il serait malaisé de tout dire en ces quatre grandes pages ! Un tel journal n’oserait point paraître pour débiter des niaiseries philosophiques, littéraires et chronicales.
Nous avions autrefois parlé de ce journal avec Méry, Gozlan, Gavarni, Théophile Gautier et Roger de Beauvoir. Nous avions marqué les colonnes destinées à la philosophie, à la politique, à l’histoire, aux romans, à la poésie, et à la gazette des modes, qu’il ne faut jamais oublier, puisque les modes sont le sourire de toutes les fêtes.
Théo soutenait que quatre pages, c’était beaucoup, ce qui fît dire à Méry que dans un tel journal, il y aurait encore de la place pour le paradoxe.
La fatalité, qui met sa main partout, ne permit pas que ce journal vînt au monde. Vous en jugerez, si je vous donne le nom de quatre rédacteurs de haute volée qui moururent coup sur coup, et dont la mort jeta un vrai deuil dans le monde littéraire. En effet, Paris, la France, le monde perdirent, en même temps, Méry, Gozlan, Gavarni, Roger de Beauvoir, et remarquez, en passant, que
ces quatre esprits d’élite moururent jeunes
encore, eux qui n’avaient que de bonnes raisons pour vivre et bien vivre.
On n’imagine pas comme ces morts se suivant de près attristèrent le monde littéraire.
On était en 1866. Quand l’année finit, me trouvant seul avec Théo pour relire l’oraison funèbre de ces amis si tôt disparus, nous nous demandâmes ce que serait devenu notre journal saisonnal qui devait tout dire. Et nous nous mîmes à esquisser les quatre saisons, selon notre dessein.
Me permettrez-vous de me souvenir par-
devant vous, amis lecteurs, des choses parisiennes de ce temps-là qui eussent trouvé leur place dans le premier numéro de la grande gazette ?
Léon Gozlan est mort, en pleine luxuriance de fruit mûr. Le soleil dorait ses vignes, les vents d’équinoxe effeuillaient déjà ses forêts, mais l’oiseau chantait encore sur les ramures touffues. Il est mort! pourquoi? Parce qu’il n’avait pas mesuré ses forces dans le combat, ce rude combat de la vie où presque tous nous sommes frappés avant l’âge. Tout gai philosophe qu’il était, Léon Gozlan avait ses heures d’angoisses, ses heures de travail obstiné : le dirai-je? ses heures de découragement.
Frédéric Soulié avec les Mémoires du Diable , Eugène Sue avec les Mystères de Pa-
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ris, Alexandre Dumas avec Monte-Cristo et les Trois Mousquetaires, avaient eu leur heure de triomphe, qui remplit le cœur de l’artiste et lui fait croire en lui. Mais Léon Gozlan, pas plus que Balzac, n’avait entendu retentir autour de lui les voix bruyantes du succès ; il avait ses admirateurs, mais c’est à peine si les échos sympathiques venaient frapper jusqu’à son oreille. Une fois, pourtant, le soir de la première représentation de la Main droite et la Main gauche , il était rentré “ chez lui bras dessus bras dessous avec la Renommée ; voilà pourquoi depuis il s’obstinait avec un rare talent et un rare malheur aux bravos du théâtre. 11 voulait faire une grande œuvre, mais l’obstacle qui se jette à travers toutes les destinées le condamnait à émietter son génie dramatique. Il changeait son louis d’or en pièces de cent sous. Aussi que de luttes ! que de drames commencés ! que de comédies inachevées ! Il faut avoir été directeur de théâtre pour savoir avec quelle fièvre
et quelle amertume il reprenait vingt fois un manuscrit condamné, en s’écriant comme André Chénier : « Il y avait pourtant quelque chose là! » Oui, il y avait quelque chose là! Voilà pourquoi Léon Gozlan survivra. Et son nom ira plus loin que ses œuvres, comme il en est de Fontenelle, de Duclos, de Chamfort; je ne parle pas de Rivarol, qui ne savait pas conter. Léon Gozlan aura été un conteur merveilleux, moitié Saadi, moitié Voltaire, l’esprit féerique des Orientaux dans la raison amère et railleuse des Parisiens.
Et ses meilleurs contes ne sont pas toujours ceux qu’il écrivait. Quel charme et quelle fête c’était de l’entendre à quelque table bien peuplée, où son beau rire illuminait tous les convives ! Il était si vif et si brillant qu’il donnait de l’esprit jusqu’à ceux qui ri’en avaient pas. Madame la marquise de Païva, de qui Gozlan était un familier, a porté un crêpe à ses cheveux blonds le jour où elle pendit la crémaillère de son petit palais des Mille et une Nuits.
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Ce sera une étrange physionomie que celle de Léon Gozlan pour les historiens littéraires. Ils auront beau descendre dans les spirales du passé, ils ne trouveront jamais l’histoire de sa vie. Certes, celui-là n’habitait pas une maison de verre, quoiqu’il pût montrer vaillamment toutes ses actions, car c’était le plus galant homme du monde. Mais il avait horreur du moi ; il eût volontiers supprimé son corps pour n’avoir que les passions de l’esprit. Il vécut plus de trente-cinq ans, célèbre dans les lettres, emporté par les images de sa fantaisie.
On le voyait passer rapide partout, dans la rue, au foyer du théâtre, dans les coulisses. Il ne s’arrêtait que pour montrer sa bienveillance et sa raillerie tout à la fois, car nul n’était à un si haut degré bienveillant et railleur.
Comme Soulié, comme Balzac, il est mort par le cœur, plus découragé qu’il ne le disait. La France fait si bon marché de ceux qui la charment et qui la maintiennent la reine des
nations ! Elle devrait pourtant songer que son épée c’est bien un peu la plume de ses penseurs. Léon Gozlan n’était pas de l’Académie; Léon Gozlan habitait un cinquième étage; Léon Gozlan n’avait même pas le luxe du temps perdu.
11 est mort en pleine lutte, ce rare écrivain, qui croyait à l’aurore éternelle. Nul n’a recueilli sa dernière pensée ; la fatalité a voulu cacher la mort de celui qui avait voulu cacher sa vie.
La veille de sa mort, il rencontra son ami Roqueplan: — « Où allez-vous si tard, Gozlan ? — Je vais mourir. » Roqueplan crut que Gozlan raillait, mais le lendemain il était mort.
Grâce à un curieux, — un prince fainéant — j’allai vers ce temps-là au Palais de J ustice, où
se donnait la comédie des filles galantes.
La sixième chambre était, comme par miracle, un salon très brillant. On n’y coudoyait que des gens « comme il' faut ». Etait-ce pour ces dames ou pour cet orateur déjà à la mode qu’on appelait Gambetta ?
Gambetta !
Oui, déjà Gambetta. Mais ce n’était pas encore le foudre de guerre qui allait galvaniser toutes les forces vives de la nation. Il commençait bien d’ailleurs, puisqu’il défendait les jolis vices de son temps. Pour lui, c’était toujours la faute du gouvernement si les jolies filles tombaient dans l’abîme du mal. Il trouvait même des paroles de charité pour une de ses clientes, proxénète de « bonne maison, » et parlant dans sa plaidoirie de l’escadron volant de jolies filles qui venaient déposer comme témoins, il s’écriait : « Elles arriventnonpas en troupe, mais en caravane ! »
Cependant, nous étions entrés ; — non pas sans beaucoup de peine, car la sixième
chambre est publique, mais on n’y peut jamais pénétrer.
Le spectacle était fort coquet et fort imprévu, car c’était à l’heure où trente et une demoiselles pimpantes et jalouses déposaient à tour de rôle sur les vertus de quelques douairières du vice, qui avaient été leur trait d’union dans certaines affaires diurnes et nocturnes. Ces demoiselles, qui forment l’élite de l’escadron volant de la gaieté parisienne, venaient débiter leur petit compliment avec une placidité adorable. Il semblait, en vérité, qu’elles fussent à une représentation extraordinaire.
— Votre profession ? demandait le président
aune desblondes héroïnes, mademoiselleElisa
Callaud.
— Artiste dramatique.
A une autre :
— Artiste dramatique.
A une troisième :
— Artiste dramatique.
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A toutes:
— Artiste dramatique.
Où commence, où finit le théâtre pour les femmes? Pour mademoiselle Brohan, il commence à la Comédie de Molière. Pour mademoiselle ***, il finit dans la figuration des Bouffes-Parisiens, — à moins qu’il ne finisse à Mabille ou sur le bord du lac. Le théâtre est partout à Paris, pour les femmes qui veulent se mettre en scène. L’une de ces demoiselles, cependant, répondit : « Femme entretenue », de la même voix qu’elle eût dit: « Couturière », ou « Marchande de modes. »
— A la bonne heure, dit un avocat dans la coulisse ; celle-là dit la vérité.
Eh bien l les autres n’avaient- elles pas raison de ne pas faire parade d’une orgueilleuse effronterie ?
Pareillement, quelques-unes n’ont pas livré leur vrai nom, semblables en cela à ces femmes du monde qui vont au bal de l’Opéra sous la protection d’un loup. Que si vous
voulez, à la façon de La Bruyère, étudier les mœurs du siècle sur le langage du temps, écoutez parler ces dames.
Mademoiselle Marigny, 20 ans :
D. — Votre état ?
R. — Femme entretenue.
Le témoin répond avec franchise que la femme Strausach lui a fourni une toilette somptueuse et l’a menée en voiture chez un monsieur.
La prévenue. — C’est par hasard queje me suis trouvée là avec ma voiture.
Me Lachaud. — Le témoin a acheté partout de riches toilettes, des bijoux, et c’est le monsieur majeur, trop majeur, qui paye. Il faut donc alors poursuivre tous les marchands qui lui ont vendu.
M. le substitut. — Il a été question d’une robe de 1,500 francs !
Mademoiselle Caroline de Marsala a logé chez madame Strausach, qui s’est vantée d’avoir tiré de la misère mademoiselle Ma-
rigny, en lui faisant connaître un vieux monsieur, et qui a montré à mademoiselle Caroline la fameuse robe de 1,500 francs. « Elle me disait toujours : « Il faut faire de l’argent et jeter les amants de cœur par la fenêtre. » Elle m’engageait à aller à Bruxelles chez une dame
Cécile, qui me ferait faire beaucoup d’af-
faires. (1) »
Femme Strausach . — Je ne connais pas cette dame Cécile ; j’ai à Bruxelles mon avocat qui fait mes affaires ; il y a beaucoup de femmes qui sont là et qui me doivent de l’argent.
D. — L’instruction vous représentait comme faisant de l’exportation.
R. — Jamais !
D. (Au témoin.) — Ne vous a-t-elle pas présenté à la femme Valentin ?
R. — Oui, et celle-ci m’a dit qu’elle me ferait connaître madame Balabaud, qui me serait très utile ; mais elle s’est servie d’expressions tellement grossières que je n’ai pas voulu faire d’affaires avec elle.
Mademoiselle Marie-Sophie Lowendal, artiste dramatique, est absente. Il résulte de sa déposition, lue par M. le substitut, que la femme Strausach l’engageait à plus de luxe et lui a loué un appartement au prix de 1 6,000 francs par an ; elle lui a aussi vendu des toilettes pour 7,000 francs. Mademoiselle Lowendal s’étant trouvée en retard de deux mois, la prévenue Tamise à la porte. Et toutes ainsi, mesdemoiselles Athalie Manvoy, Léontine Massin, Constance Viollat, Mathilde Henz, Morosini, Courtois, Victorine Lemoine, Cécile Robbin, Delphine de Trois-Etoiles, Valentine Eybard, Laurence de Cerney, Marie Ives, Anne de 'Hautchamp. J’en passe, et des meilleures, car quelques-unes ont eu l’art d’être à Bade, à Spa et ailleurs. Je serai aussi discret que celles-là.
Dans toute cette longue scène de mœurs, présidée avec un grand tact par M. Cassemiche, ces demoiselles ont beaucoup prononcé le mot : Affaires. C’est surtout dans ces
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affaires-là qu’on peut dire : « Les affaires, c’est l’argent des autres. »
— Tout cela est fort joli, me dit le prince, mais où sont les Aspasies elles Phrynés ? car nous n’en avons vu que la menue monnaie.
'Le prince me conduisit au Bois, pourvoir la haute comédie en plein vent. A peine au spectacle, je n’eus que le temps de me jeter dans une contre-allée. Une amazone, lancée comme une flèche, avait failli m’écraser. Mais si vite qu’elle fût passée, j’eus encore le loisir de re« connaître une des plus ravissantes blondes, une des écuyères les plus hardies qui fussent à Paris ou ailleurs, je dirais même l’écuyère la plus hardie et la blonde la plus ravissante qui fût, si je n’eusse aperçu une autre amazone,
également blonde, également jolie, madame Michaëlis.
Et successivement, je vis passer le tourbillon des beautés parisiennes : madame de Païva, dont la chevelure luttait d’éclat avec le soleil: premier grand prix de peinture ; madame Marguerite Bellanger, deuxième grand prix de peinture ; Lady Laure Jackson, troisième grand prix de peinture ; madame Blanche Colbert qui était belle depuis quinze ans ; madame Duverger, qui était belle depuis vingt ans : une deuxième édition de ce phénomène connu dans l’histoire sous le nom de Ninon de Lenclos ; mesdames Anna Deslions, Adèle Courtois, Léonie Pedozzi, Julia Barrucci, Céleste Beauregard, Victorine de Courtois, Marie Derville, l’élite de ces dames, en un mot. Ah! combien d’étoiles nouvelles depuis l’an passé !
Ce n’est pas tout. Ce jour-là, au Bois, les théâtres avaient envoyé des députations nombreuses. Le drame coudoyait la comédie, le chant rivalisait avec la danse ; elles y étaient
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toutes, celles qu’on admire le soir à grand renfort de lorgnettes, quand le lustre est en feu et quand la rampe flamboie. Madame Lauters et madame Marie Cabel échangeaient en passant un petit salut amical. Mademoiselle Damersu faisait arrêter sa voiture et montait dans le coupé de mademoiselle Riquier. Mademoiselle Rosati et madame Ferraris se souriaient, deux rivales cependant ! En revanche, mademoiselle Judith ne souriait pas à mademoiselle Augustine Brohan. Madame Doche souriait à sa sœur, mademoiselle Plunkett. Madame Arnould-Plessis se souriait à ellemême et elle avait raison.
Mais c’en est assez. On a pensé qu’d serait curieux de revivre un instant dans la vie galante d’il y a trente ans.
Moralité :
Il n’y en a point.