PARIS QUI S’EN VA
Paris s’en va ! Les grandes maisons des Compagnies d’assurances nous font, au jour le jour, un Paris uniforme tout à fait ennemi de l’art et du pittoresque ; le vieux Paris qui nous souriait par toutes ses physionomies variées tombe tous les jours dans l’abîme des regrets. Où es-tu, Paris de mes vingt ans, qui me parlais encore du moyen âge, de la Renaissance, du style Louis XIII et du style Louis XVI ? C'était les mille faces de l’archi-
tecture, chaque maison avait son caractère tour à tour grandiose et familier. Il n’y a plus de familier que les boutiques, il n’y a plus de grandiose que les monuments.
Il est à craindre que, d’ici à peu de temps, on ne supprime les monuments pour bâtir, comme en Amérique, pays du progrès s'il en fut, des maisons à dix-huit étages. Ma plume est toute irritée contre cette métamorphose de Paris. Ceci me fait penser à bien des sacrilèges, à commencer par la démolition d’un chef-d’œuvre d’architecture antique, la maison pompéienne du prince Napoléon, qu’on pouvait conserver pour moins que rien : un billet de cinq cent mille francs. On avait là tout un musée pompéien, avec des peintures murales de Gérômes, de Cabanel et de quelques autres. En vain j’ai sonné la cloche d’alarme pour avertir nos édiles. A côté du palais pompéien, il fallait conserver la maison turque de Jules de Lesseps, ce curieux qui avait enfermé l’Orient avenue Montaigne.
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A côté de lui, c’était le château gothique du comte de Quinsonas, une merveille de ce style devenu si rare. Tout cela est tombé sous le marteau des démolisseurs. Et combien d’autres charmantes demeures qui renfermaient la poésie en action !
Ainsi fut le palais romain de madame Emile de Girardin, qui recevait là tout Paris, .quelquefois même Emile de Girardin. Balzac disait : « Il y a dans ce palais tant d’esprit, à certaines heures de fête, que j'ai toujours peur de voir sauter les colonnes et le fronton. » On allait de là au palais de la princesse Mathilde ; le même esprit, plus souvent renouvelé.
Dans l’avenue des Champs-Elysées, il ne reste plus que la maison Louis XVI du comte Roger du Nord. Dieu veuille qu’on ne la vende pas à quelque Compagnie d’assurances, comme on a vendu cette belle maison d’à côté, bâtie dans le style de la Renaissance, avec les cent et une figures sculptées dans la
pierre. Cette maison qui a abrité des femmes célèbres par leur beauté comme Anna Deslions, et son groupe chatoyant. On ne s’y ennuyait pas. C’est surtout la façade de cette maison qu’il faut regretter. Une autre façade du même style, mais moins ornementée, dans les Champs-Elysées, vient de tomber aussi sous la pioche brutale, pour faire place à une de ces éternelles demeures sans style et sans caractère.
La ville de Bruxelles se rebâtit aussi, mais comme elle entend bien mieux l’architecture contemporaine, avec ses saillies et ses ornementations 1 C’est là que Paris devrait prendre des leçons, non seulement pour bâtir, mais pour conserver tout ce qui est beau à la curiosité des voyageurs comme des Parisiens.
Les utilitaires disent que nous avons le palais de l’Industrie. Je m’étais indigné contre le plan des architectes; on n’en a pas moins élevé ce monument incroyable qui indique