COMMENT JE DEVINS JOCRNÀLIS1E
l'école normale
L'Ecole normale de la rue d'Ulm a depuis tantôt vingt ans fourni un si grand nombre de journalistes, et ces journalistes ont mené un si terrible bruit dans le monde, parlant sans cesse de l'Ecole et des camarades qu'il y avaient connus, la faisant intervenir à tout propos et hors de propos — l'Ecole par-ci, l'Ecole par-là, — qu'il s'est répandu insensiblement dans le public cette idée, fort plausible d'ailleurs, que cette Ecole, sous couleur de former des professeurs de latin et de grec, n'avait été créée par le gouvernement et n'était entretenue par lui que pour assurer le recrutement de la presse; qu'elle était en quelque sorte le grand
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séminaire du journalisme contemporain. On s'imagine que tous ceux qui s'y font admettre n'y entrent qu'avec une arrière-pensée sournoise de jeter plus tard le froc aux orties et de prendre comme gagne-pain la plume du chroniqueur, du critique ou du romancier.
J'ignore, à vrai dire, ce qu'il en est aujourd'hui ; je ne suis pas dans la cervelle de nos jeunes camarades de l'École pour savoir quelles préoccupations et quelles espérances y trottent. Il, peut se faire que beaucoup d'entre eux, séduits par l'exemple du succès de leurs aînés, nourrissent secrètement le désir de les imiter jusqu'au bout et de pousser, comme nous, au sortir de l'agrégation, un à-gauche hasardeux vers la littérature militante. Tout ce que je puis affirmer, c'est qu'en 48, lorsque nous entrâmes à l'Ecole, aucun de nous n'avait entrevu, même en rêve, la possibilité de « faire du journalisme » un jour. Cette locution même, faire du journalisme, qui le ravale à un simple métier, nous eût scandalisés. Nous comptions tous suivre la droite et large voie qui s'ouvrait devant nous, celle où s'étaient engagés nos prédécesseurs, qui étaient devenus nos maîtres et nos modèles, la voie du professorat.
C'est qu'en ces temps lointains, le professorat passait pour mener à tout. Les noms rayonnants des Cousin, des Villemain, des Jouffroy, des Du-
bois, des Jules Simon, des Saint-Marc Girardin, éblouissaient les imaginations. Tous professeurs ! et quel chemin rapide! quel éclat de fortune et de gloire ! La plupart d'entre eux étaient sortis de cette même Ecole où nous venions d'entrer ; ils appartenaient tous à l'Université. L'Université a connu sa plus belle époque sous la monarchie de Juillet. Ceux mêmes d'entre nous qui, ne se jugeant pas capables de destinées si brillantes, réduisaient leurs ambitions dernières à la modeste possession d'une chaire de rhétorique dans un lycée important, pouvaient encore se flatter de l'espoir d'y arriver aisément, portés en quelque sorte par le flot d'un avancement régulier. Tous les membres de ce grand corps se sentaient protégés et soutenus ; ils faisaient partie d'une vaste famille qui était aimée et respectée du public, et la considération dont elle jouissait rejaillissait sur chacun d'eux.
Le professeur n'était point, en cet âge d'or, persécuté comme il Ta été depuis ; il n'avait pas sans cesse sur le dos des inspecteurs exigeants et tracassiers, des parents malintentionnés et défiants. Il était maître chez lui. L'Université lui laissait dans sa classe une certaine liberté personnelle, dont elle savait qu'il n'abuserait point. Tous les professeurs croyaient à l'excellence du système d'éducation qu'elle avait hérité des jésuites et le prati-
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quaient par conviction . Les familles y.avaient une foi égale, et pareillement les élèves. Point d'inquiétude, point de dispute, point de récrimination. Le professeur était, dans sa classe, écouté, aimé v il tenait son rang dans le monde ; la bourgeoisie voyait en lui l'un des représentants les plus éclairés de ce libéralisme voltairien, qui formait le fond de ses opinions politiques et religieuses. Lorsque, à la fin de la monarchie de Juillet, surgit tout à coup cette fameuse question de « l'adjonction des capacités » qui devait mener Louis-Philippe à sa perte, le professeur fut, même avant le médecin et l'avocat, le plus décisif argument que les partisans de la réforme jetèrent au nez des ministériels endurcis. Comment tenir en dehors du corps électoral un homme si instruit, si influent, si considéré, un professeur?
Il n'y a donc pas à s'étonner si ce titre de professeur reluisait à nos yeux d'un éclat qu'il a quelque peu perdu sous le second empire et qu'il est en train de recouvrer aujourd'hui. C'était comme une tradition dans la plupart des lycées de Paris, que les meilleurs élèves de la classe de rhétorique, les forts, comme nous disions en notre argot, dussent se préparer à l'Ecole normale et concourir plus tard au recrutement de l'Université. Nos maîtres n'avaient pas besoin de rous exhorter, de nous pousser : les vocations se déclaraient
toutes seules et d'elles-mêmes — vocations sincères, puisqu'elles étaient spontanées.
Quand nous entrâmes à l'Ecole, nous n'avions pas à faire connaissance les uns avec les autres. Nous nous étions tous vus, chaque année, aux compositions du concours général, et nous étions familiarisés de longue date avec chacun des noms de la promotion ; car c'étaient les noms des lauréats de la Sorbonne. Sur vingt-quatre élèves que comptait cette promotion, c'est à peine s'il y en avait deux ou trois qui nous arrivassent de la province. Tous les autres avaient tait leurs études à Paris ; ils y étaient venus les terminer tout au moins. Ils avaient, en qualité de vétérans, doublé et même triplé leur rhétorique, soit à Charlemagne, soit à Louis-le-Grand.
Le hasard, qui ne laisse pas d'exercer sa part d'action dans les concours, avait eu, cette fois, la main heureuse. Quand je repasse dans ma mémoire les noms de mes vingt-trois camarades, je n'en vois guère que quatre ou cinq qui fussent simplement d'honnêtes et bons esprits, sans originalité distinctive. Tous les autres étaient marqués de quelque trait particulier qui donnait à chacun d'eux une physionomie propre. C'était une collection vraiment rare d'individualités singulières. Tous n'ont pas tiré de leur fonds les richesses qu'y avait mises la nature; quelques-uns joignaient à
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des qualités de premier ordre un goût de nonchalante indifférence qui devait rendre ces qualités stériles ; d'autres ont été interrompus par la mort, comme le pauvre Libert, une des illustrations de nos concours, que la fièvre typhoïde a emporté à vingt-quatre ans, quand déjà deux volumes publiés chez Hachette avaient attiré sur lui l'attention des lettrés ; comme ce malheureux Lamm, dont j'ai conté les misères dans le roman d'Etienne Moret, et qui termina par le suicide une vie de souffrances et de désespoirs. D'autres encore ont été retardés ou arrêtés par le poids de devoirs trop lourds, prématurément acceptés : une famille à nourrir impose l'obligation d'un labeur quotidien qui use les forces du corps et brise tout esprit d'initiative hardie. Mais ce sont là des exceptions. La plupart ont réussi à tirer leurs noms de pair dans le journalisme, dans l'administration, dans l'industrie, un peu partout, et même dans le professorat.
C'est Taine qui était notre chef de section, notre cacique, comme nous disions en notre argot.
About avait été reçu le second ; je ne venais qu'au quatrième rang, Libert ayant pris le pas devant moi. Vous faut-il d'autres noms ? Paul Albert, celui-là même qui est mort, il y a deux ans, professeur au Collège de France et qui s'était taillé, aux cours de la Sorbonne institués par M. Duruy,
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une grande réputation de conférencier; Merlet, qui, sans renoncer à l'Université, a écrit d'une plume élégante, encore qu'un peu précieuse, des ouvrages d'une érudition solide et pleine d'agrément que l'Académie a plus d'une fois honorés d'une récompense ; Rieder, qui vient, en fondant l'Ecole alsacienne, de donner à la France un type absolument nouveau de maison d'éducation ; Heinrich, aujourd'hui doyen de la Faculté de Lyon, qui a composé une Histoire de la littérature allemande, aussi connue des Allemands que peut l'être des Anglais l'Histoire de la littérature anglaise, de Taine; Ordinaire, l'étincelant causeur de la Petite République, un des esprits les plus primesautiers et des plus gaulois que j'aie connus, absorbé à cette heure par les travaux de la Chambre ; Vessiot, qui, après avoir joué un rôle politique à Marseille, écouta les conseils de prudence que lui donnaient les petites têtes blondes de ses filles et se rabattit sur l'administration, où il porte une netteté de bon sens et une fermeté de caractère incomparables ; Bary, Quinot, qui comptent parmi les professeurs les plus goûtés de la jeunesse parisienne... Mais je m'arrête ; il n'y a que le vieil Homère au monde pour poser le panache d'une épithète éclatante sur chacun des guerriers qui composent l'interminable liste de ses énumérations.
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Par une étrange bonne fortune, les deux promotions qui nous avaient précédés à l'Ecole et que nous y trouvâmes le jour de notre entrée, celles de 1847 et de 1846, ne comptaient pas moins d'esprits distingués : songez que j'y ai connu — je cite au hasard de la mémoire — Weiss, Assolant, Dottain, Yung, Challemel-Lacour, Lenient, Perraud, aujourd'hui évêqued'Autun, d'Hugues et bien d'autres dont les noms ne me reviennent plus. La promotion qui nous suivit ne fut pas moins féconde : j'y trouve Prévost-Paradol, Maxime Gaucher, Reynald, Levasseur, Villetard, Gréard, Duvaux, l'ancien ministre de l'instruction publique, Hermile Reynald, qui sont tous, bien qu'à des degrés différents, devenus célèbres. On peut dire qu'il y eut vers cette époque, à l'Ecole normale, une étonnante frondaison de talents très divers et tous remarquables. Il n'est pas étonnant que nous en ayons emporté un charmant et lumineux souvenir.
Vous me croirez si vous voulez ; c'est pourtant U vérité exacte : de tous ces jeunes gens dont les noms viennent de défiler sous vos yeux, et Dieu sait si j'en ai oublié ! il n'y en avait pas un -»■- non pas même About, le plus vif, le plus pétulant, le plus indiscipliné de nous tous — qui ne se destinât, franchement et sérieusement, au métier de professeur.
Il est vrai de dire aussi que, tout en nous y des-
tinant, nous ne nous y préparions guère. Le règlement de l'Ecole comportait un certain nombre d'exercices qui devaient conduire à la licence au bout de la première année. Mais ces exercices, dont le retour régulier nous rappelait trop notre rhétorique, n'obtenaient de nous qu'une indifférence superbe qui confinait au mépris. Toutes ces compositions latines ou grecques nous assommaient ; quelques-uns, comme Taine, les expédiaient pardessous jambe, pour se délivrer d'une ennuyeuse besogne réglementaire, et se livraient à des travaux personnels : d'autres, comme About, trouvaient plus court de ne les point faire ; c'est à peine s'il arrivait, une ou deux fois par mois, qu'un sujet nous plaisant d'une façon plus particulière, nous nous amusions à le traiter et apportions un travail sérieux au maître de conférences. Nous ne prenions aucun souci des examens de fin d'année et de licence : il eût fait beau voir que l'on s'avisât de nous refuser ! Nous n'admettions pas la possibilité d'une telle insulte. Il nous semblait, tant nous avions de confiance en nous-mêmes, que les grades nous étaient dus, qu'ils viendraient d'euxmêmes s'offrir à nous et seraient trop heureux d'être cueillis par nos mains.
. A l'Ecole, la seconde année n'a pas de sanction ; je veux dire qu'elle ne se termine ni par des examens ni par des concours. C'est une année où les
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élèves ont toute liberté de pousser leurs études en divers sens, sous l'œil des professeurs, de s'interroger sur leurs aptitudes, de se livrer à une sorte de flânerie intellectuelle. Nous en profitâmes largement. Nous n'avions pas déjà fait grand'chose pour l'Ecole en notre première année ; nous ne fîmes plus rien dans la seconde.
Je ne sais si vous vous rappelez la charmante fantaisie d'Alphonse Karr sur l'atelier d'Antoine Huguet. Il y avait, dans l'atelier d'Antoine Huguet, les jours où l'on travaillait et les jours où Ton ne travaillait pas. Les jours où l'on travaillait, on se plaçait devant le tableau commencé, on le regardait longuement et l'on bourrait une pipe afin d'attendre l'inspiration. On faisait quelques tours par la salle ; on maudissait le visiteur qui frappait à la porte : « Allons, bon ! encore un gêneur ! » On lui criait néanmoins d'entrer ; il faut être poli. C'était un vieux camarade ; on lui offrait d'en griller une, et cette grave occupation menait à l'heure du déjeuner. On répétait d'heure en heure : Voyons, il faut se mettre à l'ouvrage — et la journée s'achevait sans que l'on eût donné un coup de pinceau. C'étaient les jours où Ton travaillait. Mais les jours où l'on ne travaillait pas, c'était une autre affaire : les toiles étaient franchement retournées contre le mur et l'on s'abandonnait sans arrière-pensée à la paresse et à la joie.
Nous étions arrivés à Tannée où Ton ne travaillail pas. Nous ne connûmes plus guère qu'une occupation, qui fut la causerie autour du poêle. C'était une plaisanterie quotidienne : Paul Albert se dressait en pied au milieu du silence de l'étude et, d'une voix insinuante : « Messieurs, est-ce que le moment ne serait pas venu de ranimer l'esprit de conversation qui se perd si malheureusement en France ?» Et il se dirigeait vers le poêle, un poêle énorme, de forme ronde, autour duquel on pouvait tenir sept ou huit, en cercle, appuyés sur le marbre tiède en hiver et frais en été.
Ces poêles de l'Ecole ! c'étaient nos jardins d'Àcademus ! Ah! s'ils pouvaient parler, que de causeries étincelantes, que de discussions passionnées ils rediraient aux jeunes gens qui nous ont remplacés et se pressent encore aujourd'hui, comme nous faisions autrefois, autour de leurs larges flancs ! Nous ne parlions guère politique, bien qu'au dehors ce fût, en ces années de 1849 et de i85o, la préoccupation générale. Nous étions amoureux, je devrais plutôt dire enragés, de philosophie et de littérature.
C'étaient d'interminables débats sur le moi et le non moi, sur la substance en soi, sur l'existence de l'âme, sur les fonctions des sens, sur Dieu et diable, que sais-je! Car nous disputions toute U journée et avec une vivacité qui me paraît
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inconcevable lorsque j'y songe à cette heure.
Je penche à croire pourtant que c'est là, dans ces conversations autour du poêle, que nous apprîmes, sans nous en douter, le métier de journalistes que nous devions faire plus tard. Comme nous étions tous de très bonne foi et parfaitement convaincus, quoique d'opinions opposées, nous nous imposâmes la loi et nous contractâmes l'habitude de ne jamais répondre à un argument sérieux que par une bonne et valable raison. Nous prescrivîmes tout procédé de discussion qu'eût réprouvé la pure logique.
Dans le monde, et trop souvent, hélas ! dans les journaux, on use, pour confondre ses adversaires, d'une argumentation qui peut se résumer en ces deux phrases :
— Monsieur, vous êtes un imbécile !
Ou :
— Monsieur, vous avez trop d'esprit pour croire un mot de ce que vous dites.
Il fut convenu sntre nous que nous tiendrions pour sincère et digne d'être réfutée toute opinion qui se produirait autour du poêle. Telle est pourtantla force de l'habitude qu'il arrivait parfois qu'un de nous, exaspéré par la contradiction, s'écriât :
— On ne répond pas à ces choses-là !
Toute la section, comme mue par un ressort se levait .
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— Monsieur, vous êtes un imbécile, disait-elle. L'autre protestait, se débattait :
— Alors, reprenait le chœur, monsieur, vous ne croyez pas un mot de ce que vous dites !
Il fallait bien que celui qui avait lâché la parole incongrue reconnût ses torts et s'excusât. Il fut même question chez nous de condamner tout délinquant à une amende. Mais il n'y en eut bientôt plus. Je ne pense pas qu'à la fin de notre seconde année il se fût trouvé un seul de nos camarades pour croire qu'il avait répondu à une objection, qu'elle lui parût sérieuse ou stupide, par une personnalité plus ou moins spirituelle.
Et si vous voulez que je vous dise : dans le journalisme contemporain, où il y a tant d'élèves sortis de l'Ecole normale, c'est à ce trait seul que je les reconnais. Quand je lis un article où l'auteur, au lieu de traiter la question, badine autour, le prend de haut avec ses adversaires, tantôt les traite d'imbéciles ou de cuistres, tantôt leur jette au visage, avec une gaminerie d'esprit parisien, ou quelque défaut physique, ou quelque aventure de leur vie privée :
— Bon ! pènsé-je en moi-même, voilà un homme qui n'a pas été élevé à notre École : il n'est donc pas de l'Ecole. Le premier mérite d'un normalien, c'est de tenir pour sincère et pour sensé tout homme avec qui il consent à engager une discussion.
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Le second, c'est de dire nettement et simplement avec une grâce alerte, s'il le peut, ce qu'il a cru juste et vrai. Je ne sais pas de lieu au monde où l'on ait eu plus qu'à l'Ecole normale la sainte horreur de la phrase. Nous avions répudié à la fois et les fausses élégances de la vieille rhétorique, dont on nous avait enseigné le culte au collège, et les banalités du sentimentalisme vague que Chateaubriand avait mises à la mode, et les mots à panache, et les métaphores outrées, et les adjectifs d'ornement, tout ce qui ne vise qu'à éblouir, qu'à jeter de la poudre aux yeux. Voltaire était notre vrai et seul maître ; nous l'aimions pour la clarté, la sobriété et l'agrément de son style. Il n'y a pas un de nous qui n'eût pu répéter, comme s'il était de lui, le mot célèbre de Michelet: Le grand siècle, c'est le dix-huitième que je veux dire /... Nous nous plaisions à étudier les écrivains de ce temps où la raison parle un français si net et si vif; nous aimions jusqu'à la sécheresse de sa langue ; nous savions gré à son style de coller à la pensée comme un habit bien fait.
Je me vois encore, d'une heure à trois — c'était l'heure où la bibliothèque était ouverte, — dans une embrasure de fenêtre, couché à plat ventre sur le parquet, la tête relevée et appuyée sur ma main, et lisant soit les Contes philosophiques, que je savais déjà presque par cœur, soit la Corres-
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pondance. J'emportais ensuite le volume en étude et je lisais encore ; le soir venait, et je lisais toujours; je m'abîmais, je me délectais dans cette étude incessante, Que de livres j'ai dévorés, engloutis, avec une ardeur insatiable, dans cette période de ma jeunesse I Tout le dix-huitième siècle y a passé. Parmi nos contemporains, ceux pour qui je sentais un faible, c'étaient précisément les écrivains qui avaient affecté la sobriété spirituelle que nous admirions chez les maîtres. Ainsi nous avons été, à l'Ecole, littéralement fous de Stendhal, qui en ce temps-là n'était connu que d'un petit nombre d'initiés. Ses ouvrages ne se vendaient pas couramment; il fallait les acheter d'occasion, sur les quais, où ils faisaient piteuse figure dans les boîtes au rabais. C'est là que je trouvai Rouge et noir et la Chartreuse de Parme. Quelle révélation ! quelle joie ! Ce style précis et sec, où la phrase est toujoi.Ys taillée a arêtes vives, nous enchanta. Au sortir de l'Ecole, nous répandîmes bruyamment dans le monde cette admiration, qui devint contagieuse. C'est à la génération de journalistes dont je relève que Stendhal dut un regain inespéré de succès et ce nouvel éclat de renommée qui l'entoure. Sainte-Beuve, que j'eus l'honneur de connaître plus tard, m'en fit même, un jour, en badinant, un reproche amical. Il n'aimait pas beaucoup Stendhal et n'en a jamais parlé avec
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sympathie ; il trouvait que c'était une réputation surfaite.
— C'est vous autres, me disait-il, qui vous en
êtes engoués à l'Ecole normale et qui avez entraîné le public. On en reviendra ; vous en reviendrez.
Je n'en suis pas revenu tant que cela : il est vrai pourtant que je vois mieux aujourd'hui les défauts de cette manière. Mais, à cette époque, je tenais qu'il faut dans le style faire peu de compte de l'imagination et de l'harmonie. On m'eût bien étonné si l'on m'eût dit que, vingt ans plus tard, à force de réflexions et de travail, j'en arriverais à aimer les beaux mots rien que pour leur splendeur et leur sonorité, en dehors du sens qu'ils expriment ; que, tout en demeurant le fanatique admirateur et le disciple respectueux de Voltaire, je deviendrais un des trompettes les plus convaincus et les plus retentissants de Victor Hugo. Je ne m'écrierai point avec un air de regret : Comme on change I — car ce serait de l'hypocrisie. Cette évolution que j'ai opérée sur moi-même m'a coûté un travail infini, de longues et patientes études. Ce n'est qu'au prix d'un lent et pénible effort que j'ai, réparant les lacunes de mon éducation première, élargi mon goût, que l'École avait fait trop exclusif en son étroitesse. Je suis très aise du résultat.
Nos professeurs nous laissaient faire et nous regardaient aller. M. Dubois, notre directeur, un esprit très libéral, avait pour principe que le meilleur service à rendre à des élèves de notre âge et de notre intelligence était de ne pas les diriger, mais de surveiller d'un peu loin les voies où ils s'engageaient eux-mêmes. Il avait toujours pratiqué cette règle avec prudence ; mais, depuis deux ans, les circonstances politiques, un certain relâchement de la discipline qui s'était fait sentir dans tous les ordres d'administration, l'avaient amené à desserrer encore des liens qui n'étaient pas déjà si fortement noués. Il n'y avait, pour ainsi dire, plus de classes ni d'enseignement à l'Ecole ; c'était la plus complète anarchie.
Nos maîtres de conférences nous faisaient, pour la forme, deux ou trois leçons dans l'année, quand par hasard un sujet leur avait plu. Le reste du temps, ils venaient causer avec nous, quelquefois des thèmes que nous aurions dû traiter et des devoirs que nous aurions pu faire, le plus souvent des événements du jour. Ils nous contaient ceux du dehors et nous en raisonnions à perte de vue. Nous, en revanche, nous les mettions au courant de notre vie quotidienne, de nos réflexions, de nos travaux personnels. Tout cela n'était pas, je l'avoue, fort correct ni très régulier. Mais nous étions presque tous des esprits peu disciplinables;
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on nous avait habitués à nous sentir la bride sur le cou ; et je ne sais si nous n'avons pas tiré plus de profit de cette liberté dans le travail, qui était souvent la liberté de ne rien faire, que nous n'eussions fait d'un piochage réglementaire ei classique.
De tous nos maîtres de conférences, celui qui lâchait le plus la corde, c'était ce brave homme de père Gérusez dont toute notre génération a gardé un si charmant souvenir. C'était un Gaulois de la vieille roche, très fin sous son air de bonhomie souriante, très spirituel, l'esprit sournois et rentré des pince-sans-rire. Il faisait volontiers des mots et contait plus volontiers encore ceux qu'il avait faits.
C'est lui qui, un jour, après 48, suivi obstinément dans la rue par un ouvrier, fit brusquement volte-face et l'interpellant :
— Enfin, que me voulez-vous ?
— Est-ce que ce n'est pas vous, répondit l'autre f qui seriez Proudhon ?
M. Gérusez avait, en effet, dans le visage, dans la tournure et jusque dans sa façon de porter ses lunettes, quelque chose du célèbre agitateur. Cette . ressemblance même l'agaçait un peu.
— Eh bien, lui dit-il avec son air de malice paisible, mettons les choses au pis : supposons que je sois Proudhon. Après ?
Un de nos camarades avait fait une leçon sur les poésies de Loyse Labé, la belle Lyonnaise. C'était un sujet assez bizarrement choisi. Mais je vous l'ai dit : nous étions libres de nos études. Ce qui avait décidé notre ami Vignon, c'est qu'il était lui-même enfant de Lyon : c'est au lycée de Lyon qu'il avait appris le latin et le grec et lu les vers de son aimable compatriote. Lyon donnait presque tous les ans deux ou trois élèves à l'Ecole normale. Us arrivaient tout pleins de l'enseignement de l'abbé Noirot, qui fut, à ce qu'il paraît, en même temps qu'un remarquable professeur de philosophie, un grand pétrisseur d'âmes. Tout élève qui sortait de ses mains portait sa marque et se reconnaissait aisément. Nous avions à l'Ecole un petit clan de catholiques très convaincus, très ardents, avec qui nous vivions de bonne amitié, toujours en dispute : la plupart avaient été formés par lui.
Vignon, qui était dft ce parti, qui en affichait les mœurs sévères et le langage puritain, avait pris à tâche de nous démontrer que la belle Louise Labé, bien que son œuvre ne se composât que de vers amoureux, n'avait jamais failli, qu'elle était restée pure et digne de nos respects.
Nos respects ! nos respects ! vous pensez si nous avions ri, si nous avions fait des gorges chaudes
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st de la vertu de M 1,e Labé et de la naïveté de son défenseur.
— C'est une thèse hardie que vous venez de soutenir, dit à Vignon M. Gérusez avec son air d'indifférence narquoise.
Et comme Vignon faisait modestement le gros dos :
— Oui, reprit- il, il faut une grande hardiesse pour répondre de ces choses-là.
Huit jours après, Ordinaire, qui tournait très joliment le vers et qui excellait aux pastiches, nous apporta deux madrigaux qu'il assura avoir trouvés et copiés à la Bibliothèque nationale dans un manuscrit des poésies inédites de Loyse Labé. Je regrette bien de n'avoir pas gardé le texte de toutes les deux, car ces deux courtes pièces étaient deux bijoux. On les communiqua au pudique chevalier de la dame ; il ne put faire autrement que d'en admirer le tour galant et la langue exquise. Il y reconnut d'emblée le style de sa belle ; oui, c'était bien son style, d'une grâce aisée et mignarde. Mais, hélas ! ce n'était plus cette virginale chasteté de sentiment et de langage. Il n'y avait plus à en douter : Loyse, la belle et tendre Loyse, avait, comme la rosière de Dourdan, dénoué sa ceinture. Elle avait tout au moins laissé fuir son âme sur ses lèvres ! mais mieux vaut donner la pièce en tière ; elle est bien jolie •
t.^4 SOUVENIRS DE JEUNESSE
OU me cacher, sans que Amour me voye ?
Larron d'Amour, qui ha mon cueur en proye,
Et comme oyseau Va prins à la pipée.
Ha ! mauvais jour où je fus occupée
A veoir passer archiers et gens au roi !
Ha ! mauvais jour où la ville en esmoy
Portant es cieulx chants et cris d'alégresse
Devers iceulx. courut en grant liesse!
Dames, plaignez ma jeunesse perdue,
Fleur prinptanière en sa tige mordue,
Et desséchée ! Ha ! povre Lyonnoise
Que ce volage hélas ! à ton cueur poise !
Tu has trop tost cogneu pour ton malheur
De ses yeux bruns le charme emmielleur
Tu has trop tost en tes baisers de flame
Laissé fuir sur ses lèvres ton âme.
Mais quoi ? Amour au berceau m'a fait sienne
Comme jadis Sappho, la Lesbienne.
Ce fol Amour, archier de grant renom,
M'ha dans les camps de Mars, son compagnon,
Faict enroller, moi gentille fillette
De seize hyvers, et m'ha donné sagette
De son carquois, et m'ha dict : — « Belle amie,
Avec ce fer frape et n'espargne mie
Gents cavaliers ; cil que tu frapera
Tant dur qu'il soit, je dys qu'il t'aimera. »
Ainsi ha dict et juré sur sa foy ;
Mais n'ha pas dict : c II n'aimera que toi ! »
Quand M. Gérusez vint, on le mit au courant de cette fatale nouvelle : l'auréole de la belle Loyse perdue ; on lui lut les vers accusateurs, on les lui commenta malignement. Vignon avait eu le temps de se remettre en selle. Il protesta avec la chaleur d'un Lyonnais indigné contre cette odieuse imputation de l'âme de Louise fuyant sur des lèvres de flamme ; il se porta de nouveau garant de l'honneur immaculé de sa cliente et déclara que les vers
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n'étaient pas d'elle; ils ne pouvaient pas être d'elle. » — Je le crois 'comme vous et je le regrette, dit (doucement M. Gérusez. Mais si elle n'est pas •l'auteur de ces deux pièces, il me semble qu'il ■ ne vaut plus la peine de parler d'elle.
Pauvre père Gérusez ! C'étaient ses bons jours, quand nous avions ainsi de quoi emplir l'heure et demie de sa conférence. Que de fois, après les premiers propos échangés, il nous demandait : k Eh bien ! messieurs, personne de vous n'a rien à nous lire aujourd'hui? Point de devoir? Point de leçon? »
C'était toujours notre cacique Taine qui sauvait la situation. Dans cet éparpillement de nos forces, il trouvait moyen de ramasser les siennes : il travaillait sans relâche ; il élevait des montagnes de mémoires sur des montagnes de notes, Pélion sur Ossa. About l'avait nommé le grand bûcheron. Gai néanmoins et prenant sa part, à l'occasion, de nos folies. On pourrait croire, au tableau que j'ai tracé, que nous étions des discuteurs passionnés, mais tranchants et secs, voire même un peu farouches. Non pas, mes amis. Le sang riche et chaud de la vingtième année bouillonnait en nos veines comme un vin généreux. Nous débordions d'une joie fumeuse, et, comme il arrive toujours quand les jeunes gens sont tenus prisonniers ensemble, cette
joie s'exhalait, s'évaporait en gamineries folles.
Il y en a une que je ne puis me rappeler encore aujourd'hui sans un vif plaisir, et que je conte parce qu'elle vous donnera peut-être la clef de certains défauts que Ton s'est plu à critiquer dans mes articles.
L'Ecole était chauffée par ces gros poêles dont je vous ai parlé, dans lesquels circulaient de larges tuyaux pleins d'eau bouillante. L'avantage de ce système est, au dire des inventeurs, qu'il donne une chaleur égale et constante. Nous ne nous en apercevions guère. Il est vrai qu'il s'était formé deux partis dans la salle d'études : l'un qui trouvait toujours que l'on avait trop chaud ; l'autre, que Ton grelottait ; le parti dés fenêtres fermées et celui des fenêtres ouvertes.
On se querellait sur la température, on votait, car c'était notre grand moyen d'aboutir à une solution, et, selon que la majorité s'était portée d'un côté ou d'un autre, le chef de la section se rendait en députation dans l'antre du chauffeur et le priait soit d'activer, soit de ralentir le feu de ses fourneaux. Comme toutes les salles d'études ne s'accordaient pas ensemble, le malheureux ne savait à qui entendre ; il se plaignit, et l'administration prit un arrêté en vertu duquel la température générale de l'École devrait être tenue à un degré de...
Le lendemain du décret, le chauffeur, qui n>