L ECOLE NORMALE I
vait pas encore l'habitude, poussa le feu moins qu'il n'aurait dû faire. Il fit réellement froid dans l'étude, et nous convînmes tous de simuler la mort par congélation. Quand le surveillant entra dans la salle pour nous appeler à une conférence, il se vit en face de vingt-quatre cadavres, immobiles et rigides dans les manteaux où ils s'étaient roulés.
Nos surveillants étaient tous d'anciens élèves de l'Ecole qui, préparant quelqu'un de ces grands travaux qu'on ne peut mener à bien qu'à Paris, où sont accumulées les ressources de riches bibliothèques, avaient demandé comme une faveur d'y revenir en qualité de surveillants. C'étaient plutôt pour nous des camarades que des maîtres d'études. Ils prenaient leurs précautions pour ne point nous surprendre dans les occasions où la discipline, trop ouvertement violée, eût exigé que H'on sévît. Ils s'amusaient franchement de gamineries qui ne tiraient point à conséquence.
On trouva la plaisanterie drôle, et Ordinaire,qui était le Tyrtée de ces expéditions burlesques, eut la fantaisie de composer sur l'air de Fualdès une complainte de vingt-quatre couplets sur le trépas cruel de vingt-quatre infortunés jeunes professeurs, morts gelés par la faute d'un homme qui se disait chauffeur. A peine le thème fût-il donné, qu'About se mit de la partie. Chacun de nous devait jouer
son rôle dans celte tragédie et avoir son couplet, un couplet épigrammatique, où ses défauts connus seraient tournés en ridicule.
Je ne me souviens que du mien, qui est fort plaisant, et que je me suis, depuis, bien souvent cité à moi-même; car il touchait des points délicats et sensibles.
Chacun de nous était censé dire ce qu'il pensait du chauffeur ; et moi, voici ce qu'on me mettait dans la bouche :
Francisque, en faisant sa moue,
Dit : « Est-il sage ? est-il sot ? »
Il fait froid, mais il fait chaud :
Je le blâme et je le loue,
Et l'administration
A tort, bien qu'elle ait raison.
C'était ce diable d'About qui avait improvisé ce couplet en mon honneur. Il fut accueilli par de grands éclats de rire et resta légendaire. C'est qu'en effet, c'était si bien moi ! J'avais poussé à l'extrême, un peu peut-être par incertitude naturelle de jugement, beaucoup, je crois, par goût de tolérance et parti pris systématique d'équité, cette habitude que nous avions de tenir compte de l'opinion de l'adversaire autant que de la nôtre, d'entrer dans ses raisons et de les admettre si elles nous paraissaient concluantes. Personne ne défendait avec plus de conviction que moi le pour et le contre; et, ce qu'il y a d'admirable, c'est qu étant de
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sang impétueux, d'esprit entier et tranchant, j'embrassais d'une même ardeur l'opinion opposée à la mienne, pour peu qu'on m'apportât quelque argument qui me parût solide. Il est vrai que si Ton m'opposait quelqu'une de ces raisons qui n'en sont pas et que je -vois sans cesse se produire dans le journalisme contemporain, je ne répondais plus rien et, par un mouvement bien connu de mes camarades, j'allongeais la lèvre inférieure, je faisais ma lippe y disait About.
Francisque, en faisant sa moue...
Et je me surprends encore bien souvent, passé la cinquantaine, à écrire comme en ma jeunesse :
Il fait froid, mais il fait chaud ; Je le blâme et je le loue, Et l'administration A tort, quoiqu'elle ait raison.
Je n'en ai pas fini avec ceo souvenirs d'École. Quelques-uns jugeront peut-être que je me perds en d'inutiles radotages. J'espère que la plupart de mes lecteurs y trouveront quelque intérêt. Quand j'ai entrepris de conter comment je devins journaliste, ce n'était pas pour le sot plaisir d'entretenir le public de ma personnalité, qui lui est fort indifférente. J'avais des visées plus hautes: je vou-
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lais le renseigner, sur l'éducation, le tour d'esprit et les tendances d'un groupe de jeunes hommes qui ont tous, à divers titres et avec des fortunes différentes, exercé une part d'influence sur la littérature de leur temps. On a si souvent, depuis trente années, parlé avec railleries des normaliens et de leur invasion dans le journalisme contemporain ; on a tant fait de gorges chaudes de leur prétendu pédantisme, on les a si durement traités de pions, sans excepter même les plus brillants d'entre eux, About, J.-J. Weiss et Paradol, entre autres, qu'il n'est pas inutile et qu'il sera peut-être même agréable aux gens qui aiment les analyses exactes de lire un détail sincère des études qu'ils tirent, des maîtres qu'ils rencontrèrent, des espérances qui gonflaient alors leur poitrine et, en un mot, de la façon dont se forma leur génie, ou — si ce mot vous semble trop ambitieux parce que vous en ignorez le sens propre — leur originalité future.
Parmi les maîtres que nous avons eus, je n'en sais point qui aient enercé sur l'avancement de notre esprit urfc influence bien décisive. 11 faut dire que nous les jugions avec cette sévérité cassante qui est le défaut de la jeunesse, et ce défaut s'exaspérait chez nous de je ne sais quel goût de dénigrement qui nous était particulier. Nous avions vite fait le tour d'un professeur et, avec