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cette implacable clairvoyance des écoliers dont j'ai eu plus tard à souffrir moi-même, nous nous étions du premier coup rendu compte de ses côtés faibles, de ses défaillances. Nous eussions mieux fait de n'y point prendre garde; nous prenions un malin plaisir à les saisir sur le vif, à les tourner en ridicule. Ah ! nous n'étions pas des juges commodes.
Il n'y avait qu'une qualité qui pût nous séduire : c'était la simplicité dans le sérieux. Un homme qui apportait des idées personnelles et qui les exprimait sobrement, sèchement même, sans aucun soupçon de phrases, était sûr de nous enlever. Aussi nous professions la plus vive estime pour M. Ernest Havet, qui s'est depuis signalé par cette œuvre magistrale : le Christianisme et ses origines. M. Ernest Havet ne nous faisait qu'un très petit nombre de leçons dans Tannée ; mais, à chaque fois qu'il prenait la parole, c'était pour dire quelque chose, et ce quelque chose, il le disait avec une précision et une netteté coupante qui nous charmait. Nous sentions, au contraire pour l'éloquence de M. Jules Simon une sorte de dédain mêlé de colère. Nous avions écouté avec ravissement les cinq ou six premières conférences ; cette merveilleuse faconde nous avait séduits en dépit de nous-mêmes, malgré notre instinctive défiance des phrases retentissantes et des métaphores vides.
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Cet homme était un si admirable virtuose de la parole ! Il paraît d'un si beau langage cet ensemble de vérités moyennes et de banalités courantes qui composent ce qu'on appellait l'éclectisme ! Mais, au bout de deux mois nous avions percé à jour le charlatanisme de cette prétendue philosophie et la phraséologie creuse de ce faux philosophe ; nous haussions impitoyablement les épaules aux lieux communs qu'il nous développait en langage magnifique ; nous blaguions ses enthousiasmes factices et ses attendrissements qui sonnaient faux. Il n'y a pas jusqu'à ses caresses de voix — une voix de charmeur ! — qui ne nous fussent déplaisantes.
M. Jules Simon s'en apercevait; on m'assure qu'il aurait dit un jour: « J'aimerais mieux faire vingt leçons à la Sorbonne qu'une seule à l'Ecole normale. » C'est qu'à la Sorbonne, où la foule est nombreuse et composée d'éléments très hétérogènes, on se paye aisément de mots et surtout de beaux mots. Il nous fallait des choses, et nous les voulions toutes nues; nous étions féroces sur cet article.
Les renommées toutes faites ne nous en imposaient guère. Nous avions alors pour professeur de grec un brave homme. M. Hippolyte Lebas, qui était fils du célèbre conventionnel. Il aimait à rappeler cette origine et ce n'était jamais sans un
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accent d'émotion qu'il parlait des mânes glorieuses de son illustre père. Ces mânes glorieuses ont défrayé à l'Ecole le rire de vingt promotions. Le mot peint l'homme. Il était digne, solennel, d'une ignorance crasse.
Il ne savait pas un mot de grec. Il eut été incapable de lire couramment, je ne dis pas même une Philippique de Démosthène, mais un discours d'Isocrate. C'est à peu près comme si un professeur d'anglais ne pouvait pas se tirer d'un texte du V7caire de Wakefield. Comment avait-on choisi pour enseigner le grec dans la première école de France un homme qui l'ignorait si parfaitement ? C'est là un de ces mystères que Ton n'arrive à comprendre qu'après avoir lu l'épître de Paul-Louis Courier à Messieurs de l'Académie des Inscriptions et Belleslettres.
M. Hippolyte Lebas comptait parmi les membres de cette Académie. Il était de ceux qui y lisent des mémoires ; on le consultait ; son opinion faisait loi. L'autorité de son nom s'était répandue jusque dans la docte Allemagne. Il avait été chargé par le gouvernement de réunir en un corps de volume toutes les inscriptions recueillies par lui en Grèce. Il travaillait depuis vingt ans à cet ouvrage, qui ne paraissait point et que l'Europe savante attendait avec impatience: Corpus inscriptionum grœ~ <arum y par le célèbre érudit M. Hippolyte Lebas,
membre de l'Académie des Inscriptions et Belleslettres et représentant des études helléniques en France.
S'il ne m'a pas enseigné le grec, je lui dois d'avoir appris par un exemple vivant et irrécusable, que les réputations officielles ne sont pas ce qu'un vain peuple pense et que tout ce qui reluit n'est pas or. Le pauvre homme ! que de tours pendables nous lui avons joués I II n'avait même pas la pudeur, ne sachant point le grec, de préparer à l'avance les textes que nous devions lire avec lui. Il apportait à la conférence une de ces traductions interlinéaires que la librairie Hachette venait d'inaugurer et qui toutes étaient signées du nom d'un de nos anciens camarades : Sommer. Nous avions pénétré ce petit mystère, et c'est là-dessus qu'on tablait.
On étudiait par avance une des phrases les plus aisées du texte qui devait être lu à la prochaine conférence. On s'entendait pour en tirer deux sens différents dont aucun n'était le vrai. Deux d'entre nous — c'étaient About et le grave Taine, prohpudor ! — se chargeaient de mener à bien la mystification. Taine, en traduisant le morceau à livre ouvert, donnait l'un des deux sens convenus.
About, prenant la parole et arrêtant l'explication:
— Pardon I est-ce que la phrase ne signifierait pas plutôt?...
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Et il donnait l'autre sens, qui était tout aussi ridicule.
M. Hippolyte Lebas, qui jusque-là n'avait pas écouté, tirait lentement, d'un geste majestueux, son inévitable binocle, l'appliquait sur ses yeux et relisait d'une voix doctorale la phrase en suspens :
— Voyons! disait-il, examinons.... Le cas est embarrassant.... Hum î hum !
Nos vingt-quatre paires d'yeux restaient malignement braquées sur le brave homme, qui, sans se départir de sa dignité, cherchait le sens vrai dans la traduction interlinéaire, dans le mot à mot rédigé par Sommer à l'usage des écoliers :
About, se penchant alors et d'une voix insinuante :
— Ne pourrions-nous sur ce point consulter les Allemands ? Qu'est ce que pense l'illustre commentateur Sommer ?
Un rire silencieux courait toute la salle.
Ce sont là de véritables gamineries. Je ne les rappellerais pas s'il n'était possible d'en tirer une leçon, si je ne l'avais pas tirée moi-même pour m'en servira l'occasion. Que de fois depuis, rencontrant sur mon chemin de grandes renommées, scientifiques ou autres, fortement établies et assises, sans qu'elles reposassent sur un mérite solide, je me suis' souvenu des niches que nous avions jouées à M. Hippolyte Lebas, le plus accrédité des
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hellénistes de France ! C'est l'histoire des bâtons flouants sur Tonde :
De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien.
Nous étions malheureusement tout près, peu habitués à nous payer de mots et portant dans nos appréciations la netteté brève du couteau de guillotine qui glisse dans sa rainure.
Parmi nos maîtres, il y en avait un que la section avait pris en grippe. C'était le professeur de littérature française de première année; il s'appelait M. Jacquinet. Je me trouvais être le seul de tous nos camarades qui l'aimât et qui le défendît. Il faut croire qu'il y avait entre son esprit et le mien quelque affinité secrète, car il avait également un faible pour moi. Il me mettait le premier, par-dessus About et Taine. ce qui était fort injuste. Il est vrai qu'avec M. Gérusez, qui professait également la littérature française, mais en seconde année, je tombai au huit ou neuvième rang, ce qui ne me semblait pas non plus trop équitable. Je dois beaucoup à M. Jacquinet; c'était un esprit délicat, précieux même, qui préférait aux beautés simples et grandes les grâces raffinées d'un langage exquis et rare. Le tarabiscoté ne lui déplaisait point. La Bruyère était pour lui le premier des vieux maîtres , il se délectait aux pensées et maximes de Joubert, le philosophe
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quintessencîé de la coterie Récamier; Sainte- Beuve, le Sainte-Beuve de la première manière, avec ses contournements de phrases, ses subtilités d'expression, ses afféteries de métaphore, le charmait par ses défauts même, dont l'illustre critique ne se dépouilla que plus tard en écrivant dans les journaux d'un style plus rapide et plus aisé. Il avait un culte pour Stendhal, qui était encore peu connu en ce temps-là; mais ce qu'il. adorait surtout en lui, c'étaient ses obscurités voulues, c'étaient ses façons de parler singulières, où se trahissait comme un secret désir d'étonner et de déconcerter le bourgeois. Il me révéla et m'ouvrit tout un coin de la littérature où je n'avais pas encore pénétré et d'où mon goût propre m'éloignait. Il n'y avait pas de danger qu'avec ma nature prime-sautière je m'y attardasse longtemps ; j'en sortis assez vite ; mais je suis bien aise d'avoir passé par là et j'ai gardé une vive reconnaissance à l'homme qui fut mon guide dans ces régions compliquées et toutes pleines de parfums jentêtants. A l'Ecole normale, la troisième année est tout entière et uniquement consacrée aux préparations qu'exige le redoutable concours d'agrégation qui la termine. Les élèves de troisième année, au lieu d'être rassemblés dans une salle commune, ont, au troisième étage de la maison, de grandes chambres où ils peuvent se réunir, selon l'objet de leurs
études spéciales et selon leurs amitiés personnelles, en groupe de quatre ou cinq. Nous étions cinq, dont Edmond About, dans notre section particulière, que nous avions modestement appelée la grande section, tout comme on a dit depuis le grand ministère.
Je ne puis me rappeler sans un vif plaisir mêlé d'attendrissement cette dernière année qui fut vraiment délicieuse. J'ose à peine dire que nous préparâmes assez mollement nos matières d'agrégation. Mais avec quelle joie nous reprîmes le cours de ces entretiens, qui devinrent presque notre seule occupation ! C'était About qui était l'âme et la flamme de la grande section. J'ai depuis été à même de connaître et de pratiquer la plupart de ceux qui se sont fait à Paris une réputation de causeurs : rien n'a pu effacer chez moi le souvenir de cette conversation étincelante, ailée, de cet esprit toujours en mouvement, de ce pétillement de mots justes, vifs et plaisants, de cette verve abondante en vues nouvelles, en rapprochements inattendus, en récits fantaisistes, en légendes d'atelier où se jouait une imagination libre et gaie.
Je ne sais si vous vous rappelez Guillery, sa première comédie dont la chute fut si retentissante à la Comédie-Française. Ce n'est pas une bonne pièce de théâtre, il s'en faut, mais c'est une œuvre curieuse à lire; car dans ce Guillery, le héros de
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faction, il est facile de retrouver quelques traits de la physionomie d'About pris sur le vif. C'est Guilïemette qui trace son portrait :
« Il est presque impossible de lui résister. Certes il n'est pas beau ; mais il a des yeux et des dents qui éclairent sa figure. Du reste jeune, hardi, délibéré, galant, joyeux, plaisant ; le Iront haut, la parole vive, le geste prompt, l'esprit éveillé ! Je le chasse, il revient; je l'évite, il me retrouve; je m'enferme, il m'écrit ; je le querelle, il me tient tête ; je lui jure que je ne l'aimerai jamais, il parie que je l'adore et que je ne sais ce que je dis. »
Et plus loin Guilïemette ajoutait :
« Il semble, quand il entre dans une chambre, que la température s'y élève de dix degrés. »
Comme About était toujours là, c'était la température normale de notre cellule. On venait chez nous causer ; on nous trouvait toujours prêts. Paul Albert arrivait nonchalant, comme à son or dinaire, et, s'étirant les bras, il nous demandait l'hospitalité d'une conversation : « Dans ma section, nous disait-il, un tas de fainéants ; ils travaillent toujours ! »
Taine quittait également ses philosophes et venait se débarbouiller, en notre compagnie, de sa métaphysique. C'était une récréation qu'il s'accordait, quand il en avait jugé le moment venu, car Taine ne faisait rien que par poids et me-
seur; nous le savions incapable d'une folie qui n'eût pas été préméditée et dont il n'eût pu se donner la raison à lui-même. Il y avait sur lui une légende... oh! mais une légende... Non, décidément, je n'ose pas la conter ici, bien qu'elle soit des plus drolatiques. C'était About qui avait supposé qu'ayant à faire un travail sur les passions, Taine avait voulu, comme l'exige la méthode expérimentale, les étudier sur le vif... Il s'était mis en devoir d'approfondir l'amour, et alors..., mais chut ! Ah ! la bonne histoire ! que de fois je l'ai entendu conter à l'Ecole, et toujours enjolivée de nouveaux détails ! Taine, qui n'était point solennel, riait de tout son cœur à ces malices, que nous ne lui épargnions pas. Il n'y en a qu'une qui eut le privilège de l'agacer horriblement. Comme il était un grand piocheur devant l'Éternel, il avait des appétits féroces, mangeait vite et gloutonnement. Nous étions, au réfectoire, partagés en tables de dix, et l'un des dix découpait et servait les portions aux autres camarades. C'était Albert qui, pour notre dizaine, était chargé de ces fonctions délicates.
Quand on nous apportait un gigot de mouton, il avait soin de racler si exactement l'os qu'il n'y restât plus une parcelle de nourriture, et, brandissant alors cet os affreusemeI7 , : décharné : — Cacique, disait-il à Taine, tu crois que îa
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substance existe dépouillée de ses attributs et de ses qualités; tu crois à la substance en soi. Eh bien ! voilà l'os en soi ; mange-le, philosophe.
♦La première fois, Taine n'avait trouvé la plaisanterie qu'à moitié drôle. Mais elle se renouvela; il faillit se fâcher tout rouge, et nous restituâmes, en pouffant de rire, à l'os en soi une partie des attributs solides dont on l'avait malignement dépouillé.
Nous nous amusions à le taquiner ainsi ; au fond, nous avions pour lui plus que de l'amitié : c'était un sentiment mélangé d'admiration et de respect. Ce labeur incessant, acharne, qui n'enlevait rien à la largeur de l'esprit, à la vivacité de l'imagination, à l'aménité du caractère, nous confondait d'étonnement. Il n'y avait point d'étude qu'il n'eût poursuivie jusqu'en ses derniers recoins , c'était un dictionnaire vivant que nous consultions sans cesse, et qui se laissait feuilleter avec une puissante et amicale bonhomie. Histoire, philosophie, lettres, sciences, mathématiques et physique, tout lui était familier. Il ne partageait point nos sots dégoûts pour certaines connaissances, pour les langues vivantes, par exemple, et, tandis que nous trouvions spirituel de tourner en ridicule nos professeurs d'anglais ou d'allemand, il se rendait maître de ces deux idiomes ; il amassait déjà des matériaux pour l'histoire de la littérature
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anglaise qu'il devait écrire plus tard, Je ne puis mieux comparer cet esprit qu'a une prodi gicusc éponge qui aspirait par tous les porcs les livres, les hommes, les choses oli il vivuit plongé, qui s'en imbibait, s'en gonflait, et que l'on n'avait plus qu'il presser pour que ce torrent île connaissances ruisselât sous lu main.
Kt ce qui est plus étrunge que tout le rcslc, c'est que toute cette science était rangée, caiuloguéc, étiquetée avec un ordre merveilleux dans cette tdtc encyclopédique. Ces luibitiutcn de méthode que nous nous plaisions a railler chez lui dans le train de la vie ordinaire lui avaientadmirahlcmcnt servi pour le classement de tant de connaissances, qui emplissaient son cerveau sans l'encombrer,
11 trouvait encore du temps pour s'occuper d'art; il aimait les tableaux et s'y connaissait ; 11 adorait la musique et jouait passablement du piano. J'ignore si ces goûts étaient aussi spontanés chez lui qu'il le croyait bien cl qu'il se plaisait A le dire. Il était doué d'une force île volonté si extraordinaire, qu'il avait dû, j'imagine, sur ce point comme sur d'autres, faire violence a sa nature et en dompter les rébellions.
Ce n'était pas un causeur a la façon d'Ahout: Il ne faisait point de mois. Mais, quand 11 exposait une idée, c'était avec une netteté, une abondance et un choix d'é locution vraiment rares. Il parlait
d'un ton doux, sans gestes* d'une voix monotone et blanche; il n'avait ricu vie Povatenr, Plus tard j'ai assiste à queiques-unesdeses levons oc Ibcole vies beaux-arts : ses élèves Pecoutaïcnt a\ec attention, parce qu'il disait touvurs quelque chose et qu'il le disait parfaitement bien ; mais ils n'étaient point enthousiasmes ni charmes* parce qu'il le viisdit sans lUmmc,
Tome sa physionomie et toute sa personne respiraient une lente et indomptable ténacité de caractère» Personne n'a jamais voulu plus ardemment et plus patiemment que lui. Il n'axait point à proprement parler» de style en sa jeunesse», à PKcolc. Il écrivait clairement, mais la langue n'était guère pour lui qu'un système de notation algébrique pour exprimer ses idées par des signes convenus»
Il a senti plus tard l'impérieux besoin d'a\ oir un style» parce qu'on n'agit sur les rimes et que l'on n'enlève les imaginations que par le m\Ic» Il a» je crois, hésité entre le style de Voltaire et celui qu'il « adoptè définitivement aujourd'hui» Ses /VjjVikvophtsàuMx'-hviiviïmestW'lCt le livre vie ses débuts sont écrits avec une legèrtné» une gr«Aceet un piquant ou il entre quelque cllort. Peut-être a-t-il senti ensuite que Paisance de la langue voltainennc était vie toutes les qualités littéraires celle qui s'attrapait le moins commodément» lia beaucoup connu
et pratiqué les Théophile Gautier, les Paul de Saint-Victor, les Goncourt ; il s'est mis laborieusement à poursuivre le mot pittoresque, l'image éclatante ; sur les solides dessous d'une dialectique serrée et vigoureuse, il a jeté une phrase à dessein colorée, mais d'une couleur si intense qu'elle en devient parfois aveuglante. L'idée, chez lui, soulève géométriquement un flot de métaphores exactes et flamboyantes qui éblouissent l'imagination en même temps qu'elles satisfont l'esprit : des équations d'algèbre agitées dans un kaléidoscope. Je n'oserais pas affirmer que tout est voulu et factice dans cette manière, mais je penche à croire que Taine, tout en obéissant peutêtre à un instinct secret, se Test faite lentement, artificiellement, par un violent et pénible travail. Il est aujourd'hui en pleine possession de cet instrument qu'il a eu tant de mal à se fabriquer ; il en joue tout naturellement, avec une virtuosité incomparable, et il en tire des effets d'une singulière puissance.
Quelle différence avec Prévost-Paradol, un de nos jeunes camarades, de deux ans moins âgé que nous, et qui montait parfois de la salle de première année tailler une bavette avec ses anciens ! C'est bien de lui qu'on aurait pu dire qu'il écrivait comme l'oiseau chante et comme l'eau coule. Dès le premier jour, il avait, sans étude ni effort.
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déployé cette phrase ample et légère qui a plus tard émerveillé tous les connaisseurs. Point de tâtonnements ni de retouches ; il prenait un cahier de papier blanc et, de sa grande écriture qui semblait, com me son style, un ressouvenir d u dix-septième siècle, il emplissait les pages sans hésiter jamais sut un mot ni le raturer, d'un train égal et rapide» jusqu'à ce qu'arrivant au bout du dernier feuillet, il posât le point final. Je me souviens d'une de ses compositions qu'on nous apporta dans notre section : c'était une étude sur le De re rastica de Caton, qu'il avait comparé aux Économiques de Xénophon. Je connaissais le sujet pour l'avoir traité moi-même en seconde année. Je fus charmé : cette lumineuse élégance de style, cette grâce flottante de la phrase, cette façon d'envelopper dans les longs plis d'une période une allusion fine ou un mot piquant, ce choix d'expressions atténuées et délicates, cette harmonie enchanteresse de langage, tout cela me ravit, et je me vois encore lisant à haute voix le morceau, que nos camarades écoutaient en dodelinant de la tête.
Et quelles effusions de compliments, quand, le lendemain, il monta chez nous l Car si nous avions des mépris sommaires et tranchants, nous avions de même l'enthousiasme exubérant et facile. On manque de juste mesure à vingt ans. Il recevait nos éloges sans fausse modestie, la physio
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nomie ouverte et gaie : il nous parut tout à fait gentil et bon garçon. Je ne me rappelle pas avoir remarqué chez lui cette nuance d'ironie hautaine, qui me frappa dix ans plus tard, quand je le revis à Paris, déjà célèbre. L'orléanisme avait déteint sur lui. ïl causait avec animation, sans jamais viser à l'effet. Il avait l'esprit brillant, mais peu aiguisé. C'était la faconde d'un méridional qui aurait été élevé dans le Nord.
Bien d'autres venaient encore tour à tour dérouiller leur langue dans notre cellule, qui était devenue comme un atelier de conversations.
About tenait tête à tout le monde, toujours en éveil, s'occupant de tout, s'intéressant à tout, sachant tout. Il était doué d'une mémoire prodigieuse, et il possédait cette faculté rare d'y retrouver juste au moment précis le détail dont il avait besoin. Il faisait notre admiration par cette présence d'esprit que rien ne mettait jamais en défaut.
Avec cela, gai, bon vivant et fertile en imaginations drolatiques. Il avait inventé, pour obtenir des congés supplémentaires, un oncle qu'il avait marié d'abord, puis rendu père, puis fait malade. Il finit par l'enterrer et s'en alla, les larmes aux yeux, demander une sortie pour l'accompagner au cimetière.
— ■ Consolez-vous, mon ami, lui dit M. Dubois,
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le directeur, en lui signant son exeat ; il commençait à être bien usé, votre oncle !
Et de rire ! Ah ! que nous avons ri souvent et de bon cœur ! Nous n'étions séparés que par une légère cloison de la cellule des grammairiens. En ce temps-là, où les études de philologie n'étaient pas en honneur comme à présent, c'étaient les derniers de la promotion qui se consacraient ou plutôt que Ton consacrait à la grammaire. Nous les blaguions volontiers, bien qu'ils fussent garçons d'esprit et, à coup sûr, plus instruits que nous n'étions. Ils travaillaient davantage et, comme nous les dérangions sans cesse dans leurs doctes recherches, ils frappaient, de temps à autre au mur, pour nous inviter au silence. Mais voilà qu'un jour nous entendons de grands éclats de voix de leur côté : c'était une dispute. Ils se disputaient ; donc ils parlaient. Nous levons, étonnés, les bras au ciel ; About se précipite sur un calendrier appendu au poêle :
— Tout s'explique ; c'est la fête de Balaam !
Ce qui surprendra peut-être mes lecteurs, mais la chose est rigoureusement vraie, c'est que, dans ces incessantes et interminables conversations, jamais nous ne nous entretenions de nos espérances d'avenir. Notre destinée future ne nous inquiétait point, Elle s'ouvrait à nos yeux toute droite et tout unie. Nous savions qu'au sortir de l'École on
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nous donnerait une chaire : nous n'en demandions pas davantage. About rêvait de partir pour l'Ecole d'Athènes, qui avait été fondée deux ou trois ans auparavant et où Beulé venait de découvrir le fameux escalier de l'Acropole ; mais c'était pour en rapporter une thèse brillante et entrer dans les Facultés en qualité de professeur. L'Université était notre ambition dernière. Nous ne nous doutions pas du monde, et il fallait bien que ce fût là l'esprit général de l'Ecole, car je me souviens que, dans la séance où M. Dubois nous réunit pour nous faire ses adieux, il nous donna de sa voix cuivrée le conseil de nous défier de notre exclusivisme ; il nous dit que nous avions jusqu'à présent vécu dans une académie de philosophes, tout occupés et tout enivrés d'abstractions ; que nous avions contracté dans ce milieu l'habitude d'être entiers et raides ; que le monde, auquel nous allions nous frotter, était plus varié et plus souple; que l'Université ne le conquerrait qu'en se prêtant avec plus de complaisance à ses préjugés; que nous aurions à dépouiller l'école, même en restant professeurs, comme nous avions l'intention de l'être. Et le fait est que, notre troisième année d'études achevée, nous prîmes, sans mot dire, notre volée, chacun pour le département qui lui était assigné. Il n'y en eut que deux, parmi nous, qui ne furent pas tout d'abord pourvus de chaires :
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c'était About et moi. About avait demandé et obtenu la place qui était vacante à l'Ecole d'Athènes : Pour moi..., c'est une histoire singulière et je ne puis m'empêcher de sentir je ne sais quelle émotion rétrospective, quand je songe combien il s'en est peu fallu que le hasard ne me jetât, à ce moment-là, dans les chemins de traverse, moi dont Fesprit et l'imagination étaient tirés au cordeau.
Nous attendions à Paris nos nominations, qui paraissaient au Journal de V instruction "publique, le moniteur de l'Université. Tous nos camarades étaient déjà partis. Je restais seul. J'avais beau interroger l'oracle, il semblait ignorer mon nom. J'étais un peu surpris; l'étonnement fit place à l'inquiétude. J'avais été refusé, pour l'examen écrit, à l'agrégation. Pas même admissible ! Cet échec que je ne me suis jamais expliqué, m'avait paru extraordinaire. Au moins Taine, qui, en fin de compte, avait échoué, lui aussi, avait-il été admis à soutenir les examens oraux. Pourquoi ne me nommait-on point à une chaire? Pourquoi dérogeait-on, en ma défaveur, à un usage constant, à une longue tradition?
Je ne tardai pas à le savoir.
C'était une coutume, et je crois que cette coutume dure encore, que, dans leurs derniers mois de troisième année, les élèves de l'Ecole normale
s'en allassent faire la classe durant trois ou quatre semaines dans les divers lycées de Paris, sous les yeux des professeurs qu'ils remplaçaient dans leurs chaires. Les professeurs assistaient à une ou deux de ces leçons pour pouvoir en rendre compte; puis, enchantés de ce petit congé qui leur tombait du ciel, ils nous livraient leurs élèves et nous laissaient faire la classe à notre fantaisie.
About et moi, nous avions été délégués à Bonaparte, en rhétorique, lui dans la classe de français, moi dans celle du latin. La classe de rhétorique de Bonaparte était, cette année, composée d'une façon toute particulière : il s'y trouvait une foule de jeunes gens de grande famille, parmi lesquels Guillaume Guizot, un des fils de M. de Broglie, le neveu d'un ministre, M. Dombidau de Crouseilles, si j'ai bonne mémoire. Tous ces jeunes gens, dont quelques-uns ont fait un grand chemin, formaient une tête de classe remarquable plus encore par la variété des talents que par la célébrité des noms. Nous arrivions là tous deux, About et moi, avec cette verve fumeuse de la vingtième année, une hardiesse de jugement que rien n'effrayait, une vivacité de langage que l'usage du monde n'avait point tempérée ; ajoutez-y le bouillonnement d'idées révolutionnaires qui écumaient,en i85i, sur lésâmes de notre génération.
Je ne me rappelle plus au juste ce que nous di-
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sions ; mais j'ai plus tard retrouvé chez quelquesans de ces jeunes gens un souvenir vivant de l'impression que nous avions faite tous deux sur leurs leunes imaginations. Guillaume Guizot m'a souvent conté depuis qu'ils en avaient été comme éblouis. About les étonnait et les charmait par cette profusion de vues neuves et de mots brillants qui lui échappaient de toutes parts, et moi j-avais une sorte d'éloquenceconvaincue et abrupte de gaieté prime-sautière et puissante, qui les remuait profondément.
Ce fut une série de classes étonnantes. Nous y portions, l'un et l'autre, une passion impétueuse, et nous allions de l'avant, sans nous soucier de l'effet que pouvait produire, tombant sur ces jeunes têtes, telle ou telle parole enflammée.
Chacun de ces élèves avait un précepteur et rentrait avec lui, le soir, au dîner de famille. Quelle famille y trouvait-il ! famille de cléricaux enragés, de bonapartistes avant la lettre, dont les cheveux se hérissaient d'horreur au récit enthousiaste que les rhétoriciens faisaient de nos leçons. J'ai su, mais bien longtemps après, que, parmi nos élèves les plus sages exhortaient leurs condisciples à ne rien répéter à leurs parents de ce que nous avions dit au lycée. Ce n'était pas précisément par sympathie pour nous: c'est qu'ils prenaient à ces leçons un extrême plaisir et qu'ils se doutaient bien
que, si on les dénonçait à l'Université, elles seraient arrêtées du coup.
Les indiscrétions filtrèrent jusqu'au ministre, qui s'émut et ordonna une enquête. Un matin — c'était le dernier, celui-là même où nous devions résigner nos pouvoirs, — About vit entrer dans sa classe deux inspecteurs généraux, flanqués du proviseur et du censeur, qui s'assirent en silence et sans prononcer une parole, écoutèrent, le front morose. Il ne se déconcerta point; il fut à ce qu'il paraît, étincelant de verve et d'esprit. Il accourut ensuite à l'École pour me prévenir que ce serait mon tour le soir. Ces messieurs se présentèrent en effet chez moi à la classe de deux heures, avec le même cérémonial ; j'étais averti et je leur servis une classe... oh ! mais une. classe... ! l'austérité de Nisard et l'onction de Rollin. Ils m'accablèrent de compliments et je sortis du lycée faisant des écarts de poitrine.
Je n'ai jamais lu le rapport qu'ils envoyèrent sur mon compte.
Tout ce que j'ai jamais pu savoir, c'est que, six semaines après, je n'étais pas admissible au concours d'agrégation ; c'est que, trois mois plus tard, le ministre refusait de me nommer à un poste, quel qu'il fût, et déclarait qu'un esprit aussi insubordonné, aussi anarchiste que le mien, déshonorerait les cadres de l'Université.
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J'avoue qu'à cette nouvelle je ne laissai pas d'être ému. Je cherchai tout effaré ce que je pourrais bien faire pour gagner ma vie ; je ne me trouvai pas propre à grand'chose. Que Ton pût se faire une position sortable en mettant du noir sur du blanc, cela ne m'entrait pas dans la cervelle. J'avais travaillé quatorze ans de ma vie pour être professeur ; je ne me .croyais, et cela très sérieusement, bon qu'à professer le latin et le grec. L'avenir s'ouvrait devant moi vide et nu. Il y a tant d'élasticité dans une âme de jeune homme, que je ne me désespérais pas autrement. Mais j'étais dans un grand embarras ; c'était surtout le chagrin de mon pauvre père qui me crevait le cœur.
Je fus tiré de ce mauvais pas par un grand ami de ma famille, M. Bary, l'excellent professeur de physique de Charlemagne, qui était le père d'un de mes meilleurs camarades, d'un des cinq de la grande section. M. Bary connaissait un peu le chef du personnel, M. Lesieur ; il lui parla pour moi. Il eut quelque peine à dissiper les préven , tions de cet estimable fonctionnaire, qui ne me connaissait que par mon dossier ! Si jeune et déjà un dossier ! et qui pis est un affreux dossier. J'ai quelquefois depuis souhaité d'avoir ce dossier cinq minutes entre les mains pour lire l'amas de sornettes qui ont dû sans doute y être accumulées sur mon compte. Weiss s'est donné ce petit
plaisir. Il a profité de son passage au ministère des beaux- arts pour se faire remettre son dossier. Il l'a lu et s'est fait ce jour-là une vraie pinte de bon sang.
M. Lesieur se laissa fléchir, et, quelques jours après, je reçus une invitation à me rendre tel jour, à telle heure, au ministère de l'instruction publique, où M. le ministre daignerait me recevoir en personne et me donner les derniers conseils.
C'était la première fois que j'étais admis à l'honneur de voir un ministre face à face. Il ne faut pas que je fasse tant le fier et le plaisant : la vérité est que le cœur me battait fort et que je n'étais pas rassuré.
M. Dombidau de Crouseilles (c'était lui qui gouvernait alors les destinées de l'instruction publique) me reçut avec beaucoup d'affabilité. Il me donna, en forts bons termes, une petite semonce sur mes imprudences au lycée Bonaparte, et, après m 'avoir annoncé qu'il me nommait professeur de troisième au lycée de Chaumont, il termina sa courte harangue par ces mots que j'entends encore, comme si c'était hier, sonner à mon oreille : « Allez, monsieur, un bel avenir s'ouvre devant
VDUS. »
Quel pauvre et singulier animai que l'homme l Le croiriez-vous ? je rus ravi et touché de cette phrase qui était pourtant la plus banale du monde.
l'école normale i?5
Elle me réconforta, et, le soir même, j'annonçai la bonne nouvelle à mon père :
— Il m'a dit qu'un bel avenir s'ouvrait devant moi !
Lui aussi, il prenait au sérieux cette eau bénite de cour; il était enchanté. Non pas qu'une chaire de troisième à Chaumont lui fit l'effet d'être quel que chose de bien merveilleux ; mais c'évsit comme il le disait avec orgueil, le pied à rétrier ; et puis il y avait le bel avenir promis par le ministre 1
Huit jours après, je débarquais à Chaumont.
C'était mon entrée dans la vie.
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Ouï, c'est dédidément une nouvelle vie qui commence pour moi. J'ai senti quelque hésitation à reprendre le fil de ce récit. Mais si je me suis ainsi avisé d'écrire mes mémoires, ce n'est pas pour le vain plaisir de parler de moi-même.
Les événements dont se compose la trame de mon existence sont de mince importance et ne sauraient offrir au public qu'un médiocre intérêt. Mais j'ai passé par l'Université à une époque où elle traversait une des crises les plus redoutables qu'elle ait jamais subie; j'ai vu s'accomplir sous mes yeux la révolution qui a transformé notre éducation secondaire et qui a chassé du professorat vers le journalisme la plupart des normaliens de ce temps. J'en ai pris ma petite part, dans l'humble sphère où j'étais placé; j'ai gardé de ce temps des souvenirs assez exacts et