‹ Souvenirs de jeunesseChapitre 4 sur 15 · FRANCISQUE SARCEY · texte numérisé non relu

FRANCISQUE SARCEY

Ce fut, dès le jour où je naquis, ridée fixe de mon pauvre père de faire de moi un grand artiste. Il n'hésitait que sur le choix de Part où je devais m'illustrer. Serais-je un peintre, un sculpteur ou un musicien ? Mon père, au fond du cœur, penchait pour la musique. Ce n'est pas qu'il n'admirât sincèrement les portraits de Dubufe, et qu'il ne fût animé pour les compositions de Biard d'un enthousiasme que Ton comprendra aisément quand on saura qu'il avait appris le b-a-ba sur les mêmes bancs que le populaire auteur du Bon gendarme et des Comédiens ambulants. Mais il se sentait un faible pour Delayrac et Nicolo. Il avait, en son enfance, reçu quelques leçons de chant dans une

des maîtrises de Lyon; son éducation musicale se

trouva interrompue lorsqu'il lui fallut entrer en apprentissage; il était le onzième enfant d'une famille de canuts lyonnais. Ce n'était pas le tout de chanter, il fallait vivre, et on Pavait mis de bonne heure au métier.

Il avait bravement poussé la navette jusqu'au jour où, s'ennuyant au logis, il s'était engagé par coup de tête. Il avait dix-sept ans et il était horriblement myope. Mais nous étions à la veille de Waterloo, et à cette époque-là on n'y regardait pas de si près.

Il avait, toute sa vie, conservé le goût de la musique, sans avoir jamais eu le temps de rapprendre.

Il savait par cœur toute la Clef du Caveau, et il n'y avait guère d'opéra-comique dont il ne chantât tous les morceaux. Ah! Martin! ah!

Elleviou ! quels hommes ! et il disait tout leur répertoire. Je le vois encore me prenant sur ses genoux et me chantant :

Apollon toujours préside Au choix de mes voyageurs,

des Voitures versées, ou

C'était bien du chambertin

du Nouveau Seigneur du village; et moi, ravi, j'écoutais de toutes mes oreilles et lui disais : — Encore, père, encore !

Je n'eus pas atteint ma septième année, qu'il fut avéré que je ne serais jamais peintre. Mon père s'aperçut avec chagrin que j'étais encore plus myope que lui. Il avait d'énormes lunettes d'argent qu'il ne quittait jamais. Il paraît qu'un matin, en jouant, je les lui ôtai de dessus le nez et les chaussai sur le mien. Je poussai un cri d'étonnement et de joie. Je voyais ! Cette découverte désola mon père, qui avait beaucoup souffert de sa myopie et qui prévoyait pour moi les mêmes ennuis. Il fallut bien se rabattre sur la musique, car, le premier outil du peintre, c'est l'œil.

J'avais la voix juste ; c'était déjà quelque chose. Il s'agissait de me trouver un maître, de développer chez moi les heureuses dispositions que mon père se plaisait à y supposer. Mon père était maître de pension à Dourdan. Dourdan est une agréable petite ville qui n'est guère qu'à quarantesix kilomètres de Paris. C'était en ce temps-là, je ne dirai pas un pays sauvage, mais un pays perdu. Il n'y avait de voiture pour aller à Paris que de deux jours l'un : une vieille diligence, peinte en jaune, qui abattait ses douze lieues en six heures et débarquait son monde rue Coq-Héron. Vous pensez si, dans cette contrée hyperboréenne, on trouvait aisément des professeurs de musique. Mon père m'eût bien donné les premières leçons, car il lisait à peu près en clef de sol et en clef de

fa. Mais il était terriblement occupé et n'avait le loisir de songer à nos études que le soir, après tous ses élèves couchés et endormis.

Il rne remit donc aux mains du père Pecquo.

Le père Pecquo était un grand vieux, très chauve, qui remplissait à l'église les fonctions de chantre en chef au lutrin. On aurait eu d'autant moins bonne grâce à lui contester ce titre de chanteur en chef qu'il était tout seul, ayant d'ailleurs sous ses ordres une demi-douzaine de petits polissons qui faisaient office d'enfants de chœur. Je ne saurais trop rien dire du talent de père Pecquo, que nous appelions, nous autres latinistes, le père Je pêche. Mon père m'a conté, depuis, que ce vieux bonhomme, jadis élève d'une des premières maîtrises du Midi, était la musique en personne; que, poussé par les hasards delà vie, il était venu s'échouer à Dourdan, où il était tombé, comme le bon grain de l'Evangile, sur la pierre sèche.

Cette première éducation a laissé peu de traces dans ma mémoire. Tout ce dont je me souviens, c'est que je m'en allais trois fois par semaine, en rechignant, chez le père Pecquo, qui m'installait devant le solfège de Rodolphe, placé sur un gros pupitre. Connaissez-vous le solfège de Rodolphe? S'en sert-on encore dans les classes ? Je ne i'ai, pour moi, jamais retrouvé depuis tantôt quarante ans. Je me rappelle que c'était un grand diable de

volume cartonné de vert, dont les pages étaient collées par le bas les unes contre les autres à force d'avoir été frottées par des pouces humides. J'avais plaisir à voir le large pouce du père Pecquo, consciencieusement passé sur la langue, s'abattre sur le feuillet récalcitrant et lutter avec lui pour le retourner. C'était toujours quelques secondes de gagnées. Un jour même, j'imprégnai deux feuilles de colle à bouche et les joignis hermétiquement. Le père Pecquo, après avoir sacré, comme s'il n'eût jamais été chantre de cathédrale, ouvrit les deux pages par le haut, y glissa son index, coupa d'ifn mouvement sec, et déchira les deux feuillets, dont les fragments sautèrent hors du livre et s'envolèrent en tourbillonnant.

Le bonhomme me jeta un regard soupçonneux; mais j'étais déjà endurci dans le crime. Je ne sourcillai pas.

Le solfège de Rodolphe (dont je ne conteste aucunement le mérite) avait pour moi un grand inconvénient. Il était trop haut pour qu'avec mes yeux je pusse en lire autre chose que le bas des pages. Toutes les portées du haut et même du milieu m'échappaient absolument. Le père Pecquo, lui, qui était presbyte plus encore que je n'étais myope, se reculait de quatre pas pour lire pardessus ma tête et ne s'apercevait point que je ne regardais jamais le volume. Il déchiffrait le mor-

ceau qui servait de texte à la leçon, et je chantais d'après lui, sans me soucier du grimoire où il lisait.

Au bout de trois ou quatre jours, je savais par cœur l'exercice et le répétais comme un serin en cage à qui l'on a appris un air. Avec cette méthode, j'aurais pu rester dix ans sur le solfège sans pouvoir seulement lire la gamme.

De temps en temps mon père, afin de s'assurer de mes progrès, m'ouvrait le volume au hasard et me disait : « Allons 1 petit, solfie pour voir ! — Donne-moi le ton », disais-je. Mon père chantait la première mesure, et je partais avec aplomb. Mon père écoutait en extase. « Sa voix a gagné une note », disait-il à ma mère ; et il me renvoyait chez le père Pecquo avec toute sorte de compliments pour le maître.

L'estimable chantre, pour se faire honneur de son élève, eut l'idée de me produire à l'église un jour de fête carillonnée.

Il choisit un O salutaris à deux voix et fit venir chez lui un enfant de chœur pour l'apprendre avec moi. Il y avait naturellement deux parties, Tune de chant, l'autre d'accompagnement, et c'était à chacun son tour de faire le chant, tandis que l'autre accompagnait. J'appris assez vite la mélodie ; mais impossible de me fourrer l'accompagnement dans la mémoire.

Nous répétâmes bien durant six semaines ce malheureux O salutaris, au grand ennui de mon compagnon d'infortune, qui avait su sa partie dès le second jour.

Il était convenu que ce serait une surprise faite à mon père. Au moment de l'élévation, un enfant de chœur vint me chercher parmi les élèves de la pension. Mon père fit semblant d'être étonné et me dit tout bas : a Qu'est-ce qu'on te veut donc?» Je passai d'un air mystérieux et fier, serrant mon papier à musique dans mon livre de messe.

C'était moi qui ouvrais le chant; tout alla donc bien jusqu'à la reprise, car je chantais juste et j'avais une petite voix clairette qui n'était pas plus désagréable qu'une autre. Mais, à la reprise, quand ce fui mon tour d'accompagner, j'oubliai ma partie, et le duo se tourna en un déplorable unisson. Le père Pecquo, désolé, jeta un coup d'oeil suppliant à mon camarade, qui reprit aussitôt la partie d'accompagnement, en sorte que 1*0 salutaris s'acheva à la satisfaction générale et que mon amour-propre fut sauvé.

Mon père me combla de compliments et de caresses. Le père Pecquo ne jugea pas à propos de le détromper; mais il ne recommença pas l'expérience et ne me donna plus mes leçons que mollement, pour gagner ses cachets. Tantôt c'était lui qui était absent, tantôt c'était moi qui faisais l'é-

cole buissonnière ; il semblait qu'il y eût entre nous deux une entente tacite, l'un à qui enseignerait, l'autre à qui apprendrait le moins possible.

Cependant l'étude de la musique vocale ne suffisait point à l'ambition paternelle de l'auteur de mes jours. Il rêvait de me mettre aux mains un instrument moins fragile que la voix. Ah ! qu'il eût souhaité pour moi la gloire des Liszt et des Thalberg!

Mais il n'y fallait pas songer. Un piano était un meuble beaucoup trop cher pour sa maigre bourse ; le piano n'était pas alors aussi commun qu'il est devenu depuis. Je ne sais si, dans toute la ville, on en eût trouvé deux en état.

Un violon coûte moins, et le violon est encore un bel instrument. Paganini n'est plus là pour le dire, mais le nom de Paganini flamboyait aux yeux éblouis de cette génération. En fait de professeur de violon, il n'y avait à Dourdan qu'un maître de flûte. C'était un vieux soldat de l'empire, qui, de son nom, s'appelait Turgart. Il avait fait en qualité de flûtiste toutes les campagnes de Napoléon, et le plus souvent il avait échangé sa flûte contre cette clarinette à cinq pieds dont la musique égayé les jours de bataille. Mon père lui proposa de me donner des leçons de violon, en vertu de cet axiome célèbre que qui peut le moins peut le plus. Quand on sait un peu de flûte, on

doit savoir beaucoup de \\olon : tous les arts sont frères.

On m'acheta donc un violon d'enfant et nous fûmes mis, mon instrument et moi, entre les mains du susdit Turgart, lequel était un vieux dur à cuire et n'entendait pas raillerie. Oh! que de calottes j'ai reçues avant d'avoir appris à exécuter proprement une gamme sur le violon ! Comme je regrettais le père Pecquo, qui oncques ne m'avait touché du bout du doigt! L'impitoyable Turgart croyait toujours avoir affaire à une recrue, et il m'inculquait la musique à grands coups d'archet renforcés d'abominables jurons, qu'il grommelait entre ses lèvres hérissées d'une furieuse paire de moustaches.

Je fus délivré de ses leçons par un incident que je ne puis me rappeler sans pouffer de rire. Nous avions à Dourdan, pour voisin et pour ami, celui qu'on appelait le Mamelouk de l'empereur, Roustan, qui s'était retiré chez nous pour y vivre en paix d'une fortune assez considérable amassée au service de Napoléon. Peut-être ne vous rappelezvous plus (car tous ces souvenirs sont bien vieux) que tous les fanatiques de l'empereur accusaient Roustan de trahison. On contait qu'à Fontainebleau, lors du départ pour l'île d'Elbe, Napoléon avait proposé à son fidèle mamelouk de le suivre

et que le fidèle mamelouk avait préféré rester dans

sa famille. C'était la un crime impardonnable. Le farouche Turgart, pour qui le petit caporal était resté un dieu, ne pouvait passer à côté de Roustan sans que la colère empourprât son visage. Les yeux lui sortaient de la tête et il murmurait à mi-voix, mâchant ses mots, mais de façon à être entendu : « Traître à l'empereur, traître à son pays, renégat ! »

Et autres aménités de ce genre.

C'était un fort bon homme que ce Roustan, bon comme ces énormes chiens qui regardent avec une méprisante indifférence un méchant roquet leur aboyer aux jambes. Il était taillé en hercule, et il en aurait d'une bouchée avalé quatre comme Turgart. Il passait toujours son chemin sans répondre à ses provocations. Mais sa canne lui démangeait parfois dans la main ; et quelle canne, mes amis ! Elle m'apparaît, dans mes souvenir; d'enfant, démesurément grosse, noueuse avec une tête de nègre au bout; après dîner — il dînait so lidement, le terrible mamelouk, — il laissait sur cette tête de nègre tomber son menton et s'endormait d'un sommeil puissant : c'est ce qu'on a ap pelé depuis casser sa canne.

La sienne n'eût pas cassé pour si peu. Il fallut que Turgart poussât à bout ce Turc plein de longanimité. Un beau jour, Roustan, ennuyé de s'entendre toujours appeler traître et renégat, em-

poigna mon maître de musique par le collet de son habit, sa canne par l'autre extrémité, et déchargea sur le dos du grognard de la flûte un furieux coup de la tête du nègre. Un homme de notre temps eût été assommé. Mais les soldats du premier empire étaient bâtis à chaux et à sable. Ce fut la tête du nègre qui éclata. Le mamelouk, consterné, ramassa les morceaux de sa canne, et Turgart profita de ce moment de répit pour se sauver en se frottant les reins'.

J'entends encore le papa Roustan nous conter sa mésaventure.

— Une canne, nous disait-il, une canne qui m'avait été donnée par l'empereur ! une superbe canne ! cassée en deux, mon bon ami, perdue, déshonoréel Le gredin ! l'animal! Si je l'y reprends !

On ne l'y reprit plus. Ce pauvre Turgart avait été si cruellement accommodé pour une première fois qu'il n'osa plus s'exposer à une nouvelle algarade. Il connaissait les intentions du mamelouk de l'empereur à son égard, et on lui avait rapporté, en les amplifiant, les horribles menaces proférées contre lui. Il ne sortait plus que le soir, rasant les murs et jetant autour de lui des regards effarés. Cette vie de transes continuelles lui devint insupportable, et il quitta Dourdan sans esprit de retour. C'est ainsi que ie fus délivré de mon

deuxième maître de musique et qu'au grandchagrin de mon père Je remisai mon violon désormais inutile.

Il est bien probable que j'en serais resté la de mes essais si M. Ducroq n'était pas venu se retirer à Dourdan.

M. Ducroq était un de ces vieux musiciens qui aiment leur art avec passion sans en avoir jamais rien obtenu, ni fortune, ni gloire, comme on aime toute savie une belle maîtresse qui ne vous a jamais accordé d'autre faveur que le plaisir de la voir. Ces gens là naissent dans la peau d'un futur grand homme et meurent dans celle d'un pauvre diable, épuisés et finis. 11 avait été, s'il m'en souvient bien, premier violon à Marseille, puis chef de chœurs à l'Opéra-Comique, puis chef d'orchestre à l'Odéon, alors théâtre d'opéra, et il avait contribué au gain de ces grandes batailles : Robin des bois, le Barbier, etc., que livrait en ce temps-là le drôle de corps qui avait nom Castil-Blaze. Il jouait de tous les instruments connus, depuis le trombone et la contre-basse jusqu'à la clarinette st au chapeau chinois. 11 apportait des coffres pleins de sa musique, qui avait été jouée un peu partout sans que son nom eût percé nulle part. Il n'y a qu'heur et malheur en ce monde. Enfin il était venu, las, vieilli, désabusé, prendre avec une très petite aisance ses quartiers de vieillesse

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dans une très petite ville, bien résolu à ne plus jamais s'occuper d'un art où il n'avait trouvé que déceptions.

Serment d'ivrogne : qui a bu boira. Trois mois après son arrivée, Dourdan était en révolution. Il sembla que la ville fût tout entière piquée de la tarentule de la musique. Il n'y eut pas un bourgeois se respectant un peu qui n'apprît à jouer de quelque instrument : l'un raclait du boyau, l'autre soufflait dans du bois ou du cuivre; c'était un délire. En moins d'un an, le père Ducroq organisa un orchestre militaire, puis une société philharmonique où l'on écorchait, sous sa direction, tantôt des ouvertures d'opéra, et, d'autres fois, des morceaux symphoniques avec chœur.

Mon père entra dans le corps des basses-tailles, et iî me présenta au maître, le priant de s'occuper de moi. Mais le grand homme avait tant d'affaires en tête qu'il ne pouvait donner de leçons particulières. Il me colloqua dans les soprani, et, sur la parole de mon père, qui lui conta mes prouesses passées, il me nomma chef d'attaque des seconds dessus. Moi, chef d'attaque! Je ne ressemblais pas mal à ce capitaine qui, courant derrière ses soldats en fuite, répondait naïvement : « Je suis leur commandant, il faut bien que je les suive. » Mais le secret de mon insuffisance n'éclata pas tout d'abord.

La Société philharmonique avait décrété en séance solennelle qu'il fallait s'affirmer. Elle résolut donc, sur la proposition du père Ducroq, de célébrer par un festival monstre la fête de la rosière.

Les Parisiens ne peuvent pas se figurer qu'il y ait des rosières ailleurs qu'à Nanterre et à l'Opéra- Comique. Il est bien vrai que les rosières sont rares partout ; mais enfin Dourdan trouve encore chaque année une honnête fille, ou soi-disant telle, à qui donner six cents francs et un brevet de vertu. Les six cents francs l'aident à se marier. C'est la fondation pieuse d'un avocat nommé Michel, qui avait, sans doute, sur la conscience quelques gredins sauvés du bagne.

Ah ! quelle imposante cérémonie que ce festival ! Le ban et l'arrière -ban de tout ce qui ne chantait pas absolument faux dans la ville, de tout ce qui produisait du bruit par un moyen quelconque, était là, en ordre de bataille, prêt à donner en chœur au signal redouté du chef d'orchestre. Non, nies amis, non, vous n'imaginerez jamais le magnifique tapage, la tempête d'harmonie qui se déchaîna sous les voûtes de l'église lorsque, au moment où la dame couronnante posait sur le front de la jeune fille la symbolique couronne de roses blanches, nous entonnâmes tous ensemble :

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En ce jour une aimable dame Vient ici couronner la candeur ; Doux accords, arrivez à son âme (bis).

Et chantez {ter) la beauté de son cœur.

Nous chantions la beauté de son cœur sur le fameux air d'il buondo cani du Calife de Bagdad. Un amateur de l'endroit, vétérinaire de son état et qui se piquait de poésie, avait mis sous cette musique des vers de sa façon. Je me rappelle que nous demandions avec une ingénuité de soprani aigus :

Mais quel fut le fondateur De cette fête si belle !

Et nos pères, avec un formidable ensemble de basses-tailles, sous un tonnerre d'ophicléides, nous répondaient :

Feu — Ta — vocat — Michel!

Le succès fut immense. On en parle encore à Dourdan. Les natifs n'exprimèrent qu'un regret : celui de n'avoir pas assez entendu les paroles. Je dois avouer que je n'eus qu'une part médiocre à ce triomphe. On se plaignit des seconds dessus. Le chef d'orchestre déclara qu'il ne les avait pas entendus. Je baissai la tête et n'osai pas avouer que ma petite troupe, au lieu de donner dans la grande bataille, était restée sous sa tente, à peu près muette, derrière son chef. Mais ce léger mécompte

disparut dans la gloire de cette belle journée, et ma réputation de second dessus sortit intacte de l'épreuve.

Une autre lui était réservée, bien plus douloureuse, et qui fut définitive. Ambition ! fatale ambition ! c'est toi qui me perdis pour toujours.

Mon père aurait bien voulu me voir faire partie de l'orchestre militaire qui servait de musique à la garde nationale. Le malheur est que je ne savais jouer d'aucun instrument. Il vint à vaquer dans la batterie de cuisine une place de triangle. Mon père la sollicita pour son fils. Il se flattait qu'au moins là je formerais mon oreille à la mesure et que, plongé dans ce milieu artistique, je m'imprégnerais d'harmonie. Il avait de l'influence, car c'était dans sa petite ville un personnage considérable que mon père : il obtint pour moi ce qu'il demandait.

La batterie de cuisine avait alors pour chef de file une espèce de colosse aux robustes épaules, aux larges mains, forgeron de son état, timbalier par amour de l'art, et qui portait avec aisance, sur la caisse de son ventre, une de ces caisses monumentales d'autrefois. Le maître et l'instrument avaient chacun leur petit défaut : l'un n'était jamais au pas, l'autre n'était jamais en mesure. On n'est pas parlait. Je me souviens des terribles colères du père Ducroq. Il avait un petit bâton d'ébène qui

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était garni d'ivoire aux deux bouts. Un jour que le damné forgeron avait trois fois de suite manqué sa rentrée, le père Ducroq s'avança sur lui, flamboyant, son bâton à la main, fit mine d'en décharger un coup sur la tête du délinquant et, se ravisant, -frappa violemment le pupitre à côté. Il se fit un grand silence : le bâton avait volé en éclats ! Ce bâton eut un successeur que je regardai toujours depuis lors avec un respectueux éloignement.

Un simple triangle n'a pas grande responsabilité. Je marchais derrière la grosse caisse, à côté du chapeau chinois. Quand je voyais l'un lever le bras et l'autre agiter ses sonnettes, je tapais sur mon instrument, et je n'aurais jamais mérité que des éloges pour mon assiduité à faire mon petit bruit, si le destin ne se fût avisé d'inspirer à un dilettante dourdannais l'idée de célébrer la Sainte- Cécile.

Il fut convenu, qu'on exécuterait une messe en musique de la composition de notre chef d'orchestre. Le plus beau morceau, le plus bruyant tout au moins, était le Domine salvum, et le plus bel endroit de ce plus beau morceau, l'endroit capital — préparez-vous à recevoir un coup ! — c'était un solo de triangle ! Tandis que les basses et les ophicléides imitaient le sourd murmure d'une foule qui prie, par-dessus ce pieux bour-

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donnement, tout à coup se détachait une voix grêle et joyeuse, une petite voix de clochette qui semblait porter au ciel, sur une mesure à deux temps, les vœux et les prières des fidèles. C'était la voix de mon triangle. Mon père tressaillit de joie en apprenant que j'allais enfin débuter et jouer un rôle digne de moi. Tous les soirs, il me prenait entre ses jambes et me faisait sur un vieil air, que je me rappellerai toute ma vie, répéter mon solo. C'était un mouvement de valse, et il avait pris dans la Clef du Caveau un antique couplet de vaudeville qu'il me chantait tandis que je devais battre la mesure sur mon triangle :

Un Français, un jeune officier Perce les rangs, s'élance. Sur sa poitrine on voit briller La croix d'honneur de France 1 Battons, dit-il, les ennemis, Et déjouons leurs trames ; Mais épargnons, ô mes amis, Les entants et les femmes!

Il s'aperçut alors, non sans dépit, que la mesure à deux temps avait pour moi cette ressemblance avec lss autres mesures : c'est que je ne pourrais jamais l'attraper. Il lui en coûtait pourtant de renoncer à ses illusions, et il mit tant de patience à m 'apprendre ma leçon que je la possédais parfaitement, j'ose le dire, quand arriva le grand jour.

Mais un artiste, le soir de son début, n'est jamais en possession de tous ses moyens. Je sentais vivement la terrible responsabilité qui pesait sur moi et je serrais mon instrument d'une main frémissante. Je tenais mes' yeux fixés sur le chef d'orchestre et j'attendais le signal avec une émotion que comprendront sans peine tous ceux qui ont eu l'honneur de jouer un solo de triangle. Enfin, le moment vint; je vis s'abaisser le redoutable petit bâton ; il me passa un frisson dans le dos, j'eus comme un éblouissement, je perdis la tête et je me mis à taper impétueusement à tort et à travers, avec un affreux mélange de toutes les mesures. Le père Ducroq me lança un regard si furieux que je m'arrêtai net au milieu du solo, et les prières des fidèles montèrent au ciel comme elles purent.

Il me redemanda, le soir même, ce triangle qu'il m'avait confié et dont je m'étais montré si indigne. Je le lui rendis bien penaud, et il me dit en le reprenant :

— Si jamais tu deviens musicien, toi, il fera chaud !

Cette dernière mésaventure ne laissa point d'ébranler la confiance que mon pauvre père avait encore gardée intacte, jusque-là, dans mon avenir musical. Il est bien entendu que je n'avais pas osé lui répéter la prophétie terrible lancée contre moi par le maître : Si jamais tu deviens musicien, toi y

il fera chaud! Je l'avais ensevelie discrètement au plus profond de mon cœur. Je n'avais pas même eu le courage de lui avouer qu'on m'avait retiré mon triangle des mains. J'étais si humilié de cette destitution ! je sentais si douloureusement qu'elle porterait un coup sensible à l'auteur de mes jours !

Il finit bien par l'apprendre, car je ne reçus plus de lettres de convocation pour les réunions de la garde nationale. Il ne m'en parla jamais; la blessure saigna en dedans. Il est fort probable même qu'il eût pour jamais, dès ce moment, dit adieu au rêve si longtemps caressé de faire de moi un musicien illustre, sans un incident qui raviva toutes ses espérances et lui permit de me donner un nouveau maître et un nouvel instrument.

Dourdan possède un jardin public dont les indigènes sont très fiers, bien qu'ils ne s'y promènent presque jamais; on l'appelle le Parterre. Il se termine par une vaste plate-forme où Ton avait autrefois, je veux dire il y a près de quarante ans, l'habitude de danser en plein air comme au Village. Les grisettes de la ville s'y rendaient le dimanche soir, pendant l'été, et s'en donnaient là à cœurjoie de sauter et de rire avec leurs amoureux, sous l'œil indulgent des pères et mères de famille, qui s'asseyaient en bordure sur un large parapet. Les bourgeois de la ville venaient volontiers se ra-

gaillardir le cœur et se récréer les yeux au spectacle de cette jeunesse. Tout près, il y avait un petit bois mystérieux où les couples se dérobaient parfois après la contredanse. On les voyait passer deux à deux, comme des ombres, serrés l'un contre l'autre, se chuchotant tout bas à ToreiJle des mots d'amour, dans la grande allée qui avait reçu le nom significatif d'Allée des soupirs. Honni soit qui mal y pense 1 II s'est conclu là bien des mariages, qui n'en furent après ni moins honnêtes ni moins heureux. Les serments échangés à la lueur des étoiles s'en allaient plus tard demander la consécration du maire et la bénédiction du curé. Tout est bien qui finit bien.

Au centre de la plate- forme se dressait une estrade sur laquelle trois musiciens prenaient place : un violon, une basse et une petite flûte. Ce n'était pas, comme vous pensez bien, des artistes de premier ordre ; mais on ne leur demandait que d'aller en mesure. On était content pourvu qu'ils marquassent le rythme. Le violon, je me le rappelle bien celui-là, c'était un brave homme, cordonnier de son éiat, dont la grand'mère avait été danseuse. La bonne femme avait rêvé dans le temps de faire de son petit-fils un maître de danse ; elle lui avait donc mis aux mains une pochette, et il avait ainsi a ppris les quelques airs qu'il lui fallait jouer durant ses leçons. Mais le père avait jugé que c'était là ua

métier de fainéant ; il avait voulu donner à son garçon un état solide et Pavait fourré dans le cuir. Tout en maniant l'alêne, le jeune homme avait gardé le goût de l'archet; il taillait le cuir six jours de la semaine, et faisait, le dimanche, sauter la belle jeunesse. Cordonnier et ménétrier tout ensemble, il avait, comme il le disait lui-même avec un fin sourire, deux cordes à son arc et quatre à son violon. C'est lui qui m'a donné mes premières leçons de danse. Je le vois encore, sa pochette au menton, grave comme un professeur, exécutant des assemblés et des jetés-battus que nous répétions après lui. Dire que j'ai fait des jetés-battus ! Oh ! mon Dieu ! que tout cela est loin !

C'était pour mon père une distraction que de s'en aller le dimanche soir écouter cet orchestre qui faisait rage. Ce trio de grincements lui donnait Tillusion de la musique comme une feuille sèche retrouvée dans un livre rend à une âme tendre ses longues promenades à travers les sentiers ombreux.

Vous imaginez son saisissement, lorsqu'un jour, comme il venait d'entrer au Parterre, il entendit de loin, par-dessus les voix criardes des trois musiciens accoutumés, se détacher et s'envoler dans les airs des notes éclatantes, des notes d'une justesse irréprochable et d'une enivrante douceur, les notes d'un cornet à pistons. Ne souriez pas ; ne haussez

point les épaules: ce n'était qu'un cornet à pistons, mais quel cornet à pistons ! Oncques à Dourdan, ville dénuée d'idéal, n'avait-on rêvé un si suave cornet à pistons.

Mon père pressa le pas, me tirant par la main. Il arriva près de l'estrade et regarda longuement l'artiste mystérieux qui se révélait ainsi dans un bastringue. Il ne le connaissait point, lui à qui tous les visages dourdannais étaient familiers. C'était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, beau garçon, la physionomie ouverte et gaie, et qui paraissait s'amuser pour son propre compte de la joie qu'il donnait aux autres.

Mon père se pencha sur un des barreaux de l'estrade, et, avec cette bonhomie de manières qui était un des signes caractéristiques de la petite bourgeoisie d'alors, il fit compliment au musicien de son talent et lui demanda qui il était.

L'autre éclata de rire :

— Vous ne me reconnaissez pas ? dit-il à mon père. Mais j'ai appris à lire chez vous. C'est moi le petit Benoist, vous savez bien.

Il se mit alors à conter brièvement sa vie. Il avait été pris à vingt ans par la conscription et il était parti pour l'armée de la guerre. Là, le chef de musique du régiment avait été frappé de ses dispositions et l'avait demandé au colonel pour l'y incorporer. Il avait ainsi appris le cornet à pistons. Il

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venait d'achever sa sixième année, il n'en avait plus qu'une à faire. Il avait obtenu un congé de trois mois et il en avait profité pour venir à Dourdan dire un petit bonjour à sa vieille mère et aux amis. Son histoire était bien simple. Il espérait que ce congé de trois mois serait prolongé jusqu'au jour de sa libération définitive. En attendant, il appartenait à l'armée et ne pouvait s'établir. Il avait accepté de renforcer l'orchestre du père Jousse, par amitié pour le bonhomme, et puis parce que c'était une occasion de renouer connaissance avec les jolies filles du pays.

Mon père avait écouté tout ce récit avec un air de rêverie profonde.

— Viens avec moi, me dit-il aussitôt que le quadrille, qui reprenait, eût rappelé le cornet à pistons à son pupitre.

Et, comme je m'étonnais de nous voir quitter sitôt la danse :

— Il faut que nous allions chez le père Ducroq, me dit-il.

Je frémis de la tête aux pieds. Depuis l'aventure du triangle rendu, mon père avait battu froid au vieux maître. Il ne le voyait plusqu'en public, les jours de cérémonie, ce qui m'arrangeait assez. Car la fameuse phrase : Si jamais tu deviens musicien, toi, il fera chaud, me flamboyait devant les yeux, et j'avais une peur horrible que le père

Ducroq n'y fit allusion. Qu'est-ce que mon père pouvait bien avoir à dire au père Ducroq?

J'interrogeais son visage tandis que nous marchions rapidement et en silence : ce visage ne me disait rien de bon. Il était plein d'agitation. Evidemment mon père méditait quelque chose d'important. Mais quoi ?

Je ne tardai pas à savoir quel était le projet que mon père roulait dans sa cervelle, derrière ses grosses lunettes d'argent. Il avait jadis médité d'organiser dans son école, dans la maison de son pensionnat, comme disaient les prospectus, une fanfare d'élèves. Ce rêve ne s'était jamais réalisé. Il venait de vendre sa maison pour se retirer dans un modeste emploi de greffier au tribunal de commerce ; mais il n'en restait pas moins attaché de cœur à cette institution, où il avait enfoui quelques années de son travail, et son cœur avait bondi dans sa poitrine en songeant que, grâce à cette bonne fortune inespérée d'un cornet à pistons tombant ainsi du ciel, il pourrait un jour entendre et la Marseillaise et le Chant du départ soufflés à plein cuivre par les élèves de la pension Sarcey. Le père

Ducroq n'avait qu'à mettre la chose en branle, à en surveiller l'exécution : Benoist dirigerait la fanfare en sous-ordre. Ci brave garçon ne demanderait assurément pas mieux que de passer chef d( musique, dût-il n'être qu'en second.

M. Ducroq écouta mon père exposer sou idée.

— Et qu'est-ce que nous ferons de ce petit ganlard-là ? demanda-t-il en me regardant d'un air qui rne parut terriblement ironique. Un triangle?

Mon père répondit qu'il s'en rapportait à la sagesse du maître pour le choix d'un instrument à me confier. Le maître me fit exhiber mes lèvres :

— Nous ferons de lui un bugle, dit-il.

Et il ajouta avec condescendance :

— Un grand bugle.

D'où je conclus qu'il y avait des petits et des grands bugles. Je n'en savais pas Ja différence ; je n'en fus pas moins extrêmement flatté dans mon amour-propre d'avoir été jugé digne du grand bugle. Je n'aurais osé espérer une faveur si glorieuse après ma mésaventure du triangle.

Trois jours après, on nous avait distribué à tous, non pas des instruments, mais les embouchures des cornets à pistons, des cors, des trombones, sans oublier les bugles (grands et petits), «en nous recommandant de souffler dedans tout le jour pour nous rompre les lèvres. Et dam ! nous soufflions 1 nous soufflions! Ah ! c'était un joli charivari.

Mon père avait pris Benoist à part et lui avait demande s'il voudrait bien me donner des leçons particulières sur le bugle d'abord (le grand bugle !) puis et par surcroît, sur le cornet à pistons.

Quand il s'agit d'établir le prix du cachet, Benoist ne voulut entendre à rien :

— Ecoutez, dit-il à mon père, j'aurai besoin, dans le métier que je compte prendre, de savoir la tenue des livres en partie double, et j'en ignore les premiers éléments. Leçon pour leçon, si vous voulez. Après déjeuner, je viendrai jouer du cornet avec votre fils; le soir, vous m'enseignerez les règles de la comptabilité.

Mon père trouva la proposition de son goût. Il ne se doutait guère des ennuis qu'il se préparait en acceptant ce marché. Ah ! si une main prophétique eut déchiré devant ses yeux le voile de l'avenir, il eût reculé d'horreur, le pauvre père ! Mais nous marchons à tâtons vers des lendemains inconnus et nous ne savons jamais si c'est féconde pluie ou grêle malfaisante que recèle en ses flancs la nuée noire qui pend sur nos "têtes.

Il faut, pour bien comprendre ce qui va suivre, se reporter au temps où se passe cette histoire et aux meeurs-de la petite bourgeoisie provinciale d'alors. Mon père avait beau être un des gros bonnets de sa petite ville, conseiller municipal, adjoint au maire et, sur toutes les questions d'enseigne-

MES MAITRES DE MUSIQUE 2g

ment, l'oracle de ses concitoyens qui Técoutaient bouche béante, il n'en vivait pas moins d'une vie très étroite et il était obligé, pour joindre les deux bouts, à des prodiges d'économie quotidienne. Ma mère, qui faisait tout par elle-même et de ses mains, même la cuisine, n'avait pour l'aider qu'une méchante petite bonne de rien du tout, qu'elle tarabustait sans cesse tout en la gâtant comme si c'eût été sa propre fille. Elle était trop occupée aux soins journaliers du ménage pour avoir le temps de raccommoder tout le linge de la famille ; on prenait donc une couturière à la journée, qui passait quelquefois quinze jours et plus à la maison, mangeant, comme c'était l'usage, à la table des maîtres et vivant avec eux sur un pied de familiarité respectueuse.

C étaient les bonnes vieilles coutumes d'autrefois et j'en ai retrouvé avec plaisir comme un écho affaibli dans Y André de M m e Sand. La couturière, tant qu'elle travaillait au logis du bourgeois, était considérée comme faisant partie de la famille ; k soir, la maîtresse, la bonne se réunissaient autour de la table à ouvrage, sous l'abat-jour d'une lampe commune; tout ce monde tirait l'aiguille de compagnie, et les langues allaient leur train, à moins que ma mère, n'interpellant mon père qui somnolait non loin de là, derrière son journal, ne l'éveillât de sa rêverie et ne lui dit :

3o SOUVENIRS DE JEUNESSE

— Voyons ! monsieur Sarcey, lis-nous donc quelque chose.

— Oh ! oui, monsieur Sarcey, répétaient en chœur et la bonne et la couturière et parfois même quelque amie qui avait apporté son tricot, liseznous donc quelque chose.

Et Tune des personnes présentes ajoutait toujours :

— Vous lisez si bien !

Le fait est que mon père se piquait de bien lire, et il me sera permis, j'imagine, de lui rendre cette justice que, depuis, ayant été à même d'entendre à Paris les liseurs les plus' renommés, je n'en ai point connu qui lussent avec tant de force, de grâce et de bonne humeur. C'était chez lui un don naturel, car il n'avait point fait d'études particulières. Il était très fier de ce talent, qu'il ne déployait d'ailleurs, l'excellent homme, que dans l'intimité, pour les trois ou quatre personnes qui partageaient la veillée de sa femme.

Il adorait le théâtre et c'était presque toujours une œuvre dramatique qu'il choisissait. Il lisait volontiers les pièces de Scribe, alors dans la fleur de leur nouveauté, et dont il savait quelques-unes par cœur ; mais il revenait sans cesse et avec passion au répertoire classique. Il goûtait peu Corneille ; mais Racine, mais Molière, mais Regnard, mais Beaumarchais..., Molière surtoutl II y avait

MES MAITRES DE MUSIQUE 3l

telle comédie que ce petit monde avait déjà deux ou trois fois entendue et qu'il écoutait une fois de plus quand il plaisait à mon père de la lui lire : c'est qu'il lisait si bien, M. Sarcey !

Je vois encore dans mes souvenirs d'enfant cet humble et aimable tableau de famille. C'était presque toujours dans la chambre à coucher que l'on travaillait, pour faire l'économie d'un feu à entretenir dans une autre pièce. Au fond, dans une alcôve, deux lits jumeaux, séparés du reste de la chambre par un grand rideau de perse claire dont les deux pans se relevaient à droite et à gauche sur des pitons de cuivre. Sur la cheminée, où couvait dans un énorme tas de cendres un doux et lent feu de bois, la pendule surmontée d'une tête d'Hippocrate et recouverte d'un globe ; de chaque côté, deux bouquets de fleurs artificielles sous des verres. Une table ronde d'acajou et, autour, des chaisesde paille; un seul fauteuil, éternellement couvert de sa housse, et qui était réservé à mon père. Rien de plus simple et de plus patriarcal que cet ameublement, qui me semblait être, à moi, le dernier degré du luxe. Il s'harmonisait avec la pauvre chère maison et les bonnes gens qui en étaient les hôtes. Je doute que l'on retrouvât aisément aujourd'hui, même en province, ces intérieurs si modestes, si calmes et si fiais de la petite bourgeoisie de i83o.

J'ai ainsi, grâce à ces traditions domestiques fait connaissance avec une bonne partie de notre vieux théâtre avant d'avoir pu ouvrir un des volumes dont il se compose. La chambre où je couchais n'était séparée de celle où se tenait la veillée que par un corridor. Aussitôt qu'on m'avait mis au lit, en me recommandant de bien dormir, je me coulais doucement et nu-pieds, retenant mon haleine, le long de cet étroit boyau ; je franchissais trois marches, et, une fois dans le sanctuaire, j'allais, rasant le mur du fond, me blottir dans le lit de ma mère, d'où je pouvais entendre la lecture. Je m'en retournais par la même route et avec les mêmes précautions quand la pièce lirait à sa fin : on feignait de ne pas s'apercevoir de mon manège. Je me rappelle l'embarras où je mis une fois mon pauvre père. C'était précisément le jour où Benoist était venu, le matin, donner sa première leçon, et prendre la sienne dans la soirée. Il s'était joint au groupe de famille et mon père, pour célébrer cet anniversaire, avait fait venir une assiette d'échaudés et une bouteille de je ne sais quel vin sucré. J'avais eu vent des préparatifs de cette fête et j'avais demandée en prendre ma part, pensant bien qu'on lirait ensuite. Mais il paraît que je m'étais rendu coupable d'un grave petit méfait d'écolier, et mon père avait refusé. Il ne m'était plus resté que la ressource de me glisser

sournoisement à mon observatoire habituel, d'où je pourrais humer le parfum des échaudés et la prose de Molière.

Ce fut en effet le Médecin malgré lui qui fit les frais de la soirée. J'écoutais de toutes mes oreilles, comprimant de toutes mes forces les envies de rire qui me secouaient malgré moi dans ma cachette. Mais, au moment où Sganarelle débite son latin de cuisine, je n'y pus tenir plus longtemps, et une fusée de rire, jeune, frais et sonore, partit tout à coup de dessous les courtines de l'alcôve et emplit la chambre de ses éclats. Mon pauvre père eut beau forcer la voix pour couvrir ce déplorable bruit qui trahissait ma désobéissance : il n'y eqt pas moyen de feindre que l'on n'entendait pas.

— Qu'est-ce donc? demanda-t-il d'une voix sévère, en posant le livre sur la table.

Il se fit un grand silence. Je ne riais plus. J'attendais avec une inexprimable angoisse ce qu'on allait décider de mon sort.

— C'est moi, dît ma mère, qui ai permis à Francisque de se coucher dans mon lit pour entendre la lecture.

Ma brave femme de mère, qui avait cependant horreur du mensonge, prenait sur elle, par dévouement, la faute que j'avais commise. Je ne le pus souffrir et je me jetai impétueusement à bas du lit :

— Non, c'est moi, m'écriai-je, qui, sans rien dire à personne, suis » venu me cacher dans l'alcôve !

Ce brusque mouvement de franchise plaida mieux en ma faveur que n'eussent fait des supplications et des larmes.

— Tu as eu tort, dit mon père en essayant de prendre un ton grondeur.

Mais il avait ôté ses lunettes, soufflé dessus, et les essuyait avec un bout de sa bretelle. Je connaissais déjà ce geste, qui marquait chez lui une grande émotion.

— Allons ! prends cet échaudé, ajouta-t-il, et va te recoucher dans le lit de ta mère; mais ne recommence plus.

Dix minutes après, je dormais à poings fermés, et je ne jurerais pas que mon père, qui avait repris sa lecture, ne se soit pas senti plus piqué du sommeil de son fils qu'il ne l'avait été de sa désobéissance.

Benoist prit l'habitude de venir tous les jours, à dii heures du matin pour jouer du bugle avec moi, à sept heures du soir pour aligner des chiffres avec mon père.

— Vraiment! disait mon père avec admiration, ce garçon-là est d'une merveilleuse exactitude! Jamais il ne manque ; il ne veut pas même profiter des congés que je lui offre.

Il y avait, nous le vîmes plus tard, de bonnes :aisons pour cela, et un homme moins naïf que a'était mon père les eût tout de suite devinées. Justement, à cette époque, ma mère avait à la maison, en journée (c'était l'expression consacrée), une jeune couturière de dix-huit à vingt ans qui était jolie comme un cœur : un visage d'un ovale très fin et très pur, des cheveux d'un blond cendré tout à fait idéal, des yeux d'un bleu céleste, qui brillaient doucement derrière de longues paupières à demi entrouvertes, un petit air de madone recueillie et pensive ; une voix harmonieuse, le parler rare et discret, comme d'une personne qui se sent au-dessus de la profession qu'elle exerce ; des manières chastes, pudiques et engageantes tout ensemble. C'était à coup sûr une des plus aimables filles du pays, et, si les garçons ne tournaient point autour d'elle, c'est que, par la sévérité de son accueil, elle les avait découragés tous Elle n'allait que dans les maisons où sa réputation ne pouvait même être effleurée d'une ombre de doute. Mon père qui ne haïssait pas la bonne gaudriole du vieux temps, n'aurait jamais dit un mot plus haut que l'autre devant cette jeunesse. Il avait l'habitude dans le train de la vie quotidienne, de fredonner (en tout bien, tout honneur 1 mon Dieu !) toutes sortes de refrains égrillards dont les lambeaux me remontent encore par-ci par-là à la

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mémoire. Il bridait sa langue de son mieux quand Made -ine était à la maison. Elle s'appelait Madelei z et elle était orpheline de père et de mère.

Eli: .favait d autre bras pourla protéger que celui d'.i d vieille tante aveugle, qu'elle nourrissait de s • i travail.

La chambre où Benoist me donnait sa leçon communiquait de plain-pied avec le jardin où travaillaient ces dames, car c'était l'été et il faisait beau. Aussi tenions-nous la fenêtre ouverte. Chose bizarre et qui paraissait merveilleuse à mon père; Benoist tous les jours, après m'avoir consciencieusement, pendant une demi-heure, la demiheure à laquelle j'avais droit, enseigné à souffler dans mon bugle, prenait son cornet à pistons, et alors, afin sans doute d'échauffer mon goût pour la musique, il se mettait à jouer avec un entrain singulier les plus beaux morceaux de son répertoire.

Ce que c'est pourtant que la ténacité des souvenirs d'enfance! Il y a des airs que je me rappelle encore de ce temps-là, moi qui n'ai aucune mémoire des mélodies. Ils se sont fixés dans mon cerveau, et rien n'a pu les en effacer. L'autre jour, à un café-concert, je ne sais comment, l'orchestre a attaqué le vieil air : O pescatore delV onde. C'était un de ceux que Benoist exécutait avec force raits et fioritures. Toute mon enfance m'a aussi-

tôt remonté devant mes yeux qui se sont emplis de larmes.

Cet excellent Benoist ! Je ne me doutais guère que,' comme le rossignol qui déploie, pour charmer son amoureuse, toutes les richesses de son gosier, c'était pour plaire à Madeleine qu'il exécutait tous les jours, sur le cornet à pistons, ses variations brillantes. Il choisissait les morceaux les plus tendres, les plus propres à exprimer sa passion. Je me souviens que dans l'air d'O pescatore il y avait, sur la syllabe delV onde, un trille d'une séduction irrésistible, qui avait pour but mystérieux et dernier de porter, le ravage dans l'âme poétique de la sensible couturière. Oh ! ce trille ! Je cherchais, une fois seul et dans le silence du cabinet, à le reproduire tel que je l'avais entendu. Mais je n'étais ni musicien ni amoureux ! et puis rien de moins donjuanesque que le grand bugle ! Le grand bugle est au cornet à pistons ce que la clarinette est à la petite flûte. Ah ! si j'avais eu un cornet à pistons I Heureux un cornet à pistons !...

Il ne s'inquiète pas Si c'est pluie ou gravier dont s'attarde son pas 1

Trois fois par semaine, Benoist venait à la pension donner des leçons aux membres de la fanfare et leur faire répéter les morceaux d'ensemble. Je n'ai pas besoin de dire que j'étais l'objet d'une

attention particulière et que je prenais, avec mou grand bugie, des airs d'importance tout à fait risibles. Benoist s'arrangeait toujours pour que, dans le morceau à l'étude, j'eusse ma partie de chant, ce qui flattait singulièrement mon amour-propre. Ainsi, dans le Chant du départ, c'est moi qui disais :

Tyrans, descendez au cercueil !

Et je repartais, de concert cette fois avec la clarinette et le cornet à pistons :

La République nous appelle!

J'y allais de tous mes poumons, et c'était à qui de nous ferait le plus de bruit. Un seul détail me tracassait : au milieu des instruments à vent se dresse une sorte de petite lyre, dans laquelle on encastre le carton où est écrite la partie que le musicien doit lire. Ce cardon était trop éloigné de mes yeux pour que je pusse, avec mon extrême myopie, en voir une note. J'étais donc obligé d'apprendre, avec une peine infinie, ma partie par cœur. Tout allaita merveille quand j étais en possession de mes moyens ; mais il suffisait du moindre trouble pour me faire perdre à la fois l'esprit et la mémoire. Quand le père Ducroq, une fois tous les quinze jours à peu près, venait nous rendre visite et s'assurer de nos progrès, il me prenait

un tel tremblement que j'oubliais tout, etle chant. et la basse, et les silences, et les rentrées. J'étais si sûr de jeter le désordre dans les rangs que je préférais me taire; j'avais l'air de souffler dans mon instrument, mais je me gardais d'en tirer aucun son.

— Très bien ! disait le vieux maître ; ils vont très bien, vos élèves, Benoist; Francisque surtout ! presque aussi fort sur le bugle que sur le triangle !

Ah ! si j'avais pu le lui décharger sur la tête, ce bugle de malheur ! Le jeudi et le dimanche, toute la pension sortait en promenade, musique en tête, et traversait fièrement la ville en marquant le pas. Nous jouions les morceaux appris dans la semaine, et Benoist, qui nous conduisait, affectait de garder son instrument pendu au bras, pour ne pas nous ravir une parcelle de notre gloire. Il ne faisait guère d'exception à cette règle que lorsque nous passions devant la rue Crusteau. Il portait alors son embouchure aux lèvres, comme pour nous soutenir, et lançait dans les airs, aux fenêtres ouvertes et peuplées de visages curieux, quelques fioritures éclatantes. Un jour même, il donna ordre qu'on fît halte à l'entrée de la rue, que Ton formât le cercle, et nous décernâmes une aubade... à qui ? Le premier adjoint, qui demeurait non loin, la prit à son compte ; mais c'est monsieur le maire

40 SUOVENIRS DE JEUNESSE

qui n'était pas content, le lendemain, quand il apprit l'aventure! Aucun des deux ne soupçonnait qu'il pût y avoir un troisième larron, un larron en cornette.

Nos succès éveillèrent l'idée de célébrer encore une fois la fête de la rosière par quelque manifestation musicale qui ne fût pas indigne delà première. Ce nouveau projet, dont mon père se fit le défenseur ardent, ne tarda pas à échauffer tous les esprits. Il faut dire que mon père avait une arrière-pensée en organisant ce nouveau festival. Il avait été fort touché de la modestie, de la grâce de Madeleine, et aussi peut-être un peu de son assiduité à venir le soir écouter les lectures faites en commun. Car elle avait fini par être presque de la famille, et, alors même qu'elle était allée en journée dans d'autres maisons, elle arrivait le soir, son ouvrage à la main, ou, si elle n'en avait point apporté, elle en demandait un à ma mère et se mettait à tirer l'aiguille en attendant que mon père en eût fini avec Benoist.

Benoist aurait pu, au sortir de sa leçon, filer vite, afin de s'amuser avec ses camarades. Mais non! l'honnête, le sage, le sérieux, l'estimable Benoist préférait aux divertissements, où donnent avec intempérance les jeunes gens de son âge une bonne petite soirée, en compagnie de Racine ou de Molière; Il s'asseyait à côté de ma mère, en face

de Madeleine, et, tout en écoutant, il fabriquait de ses mains, qu'il avait très adroites, de menus jouets pour son élève. Aussitôt la lecture finie, il prenait congé, dix minutes après, Madeleine serrait ses | affaires et disait adieu. Parfois mon père offrait de la reconduire, car il était tard (dix heures, dans une petite ville de province, c'est une heure indue), et elle eût pu faire quelque vilaine rencontre. Elle refusait d'un air de candeur si confiante, les paupières si chastement baissées, que toute crainte s'enfuyait à voir ce calme et pudique visage : la vertu rayonnait autour d'elle et lui était une suffisante égide.

— Ecoutez, mon enfant, lui dit un soir mon père, au moment où elle se disposait à partir. J'ai l'intention de vous proposer cette année pour être rosière. Vous êtes pauvre, sage, laborieuse et, ce qui ne gâte rien, très jolie: vous méritez d'être nommée ; vous le serez, j'en fais mon affaire.

Madeleine rougit beaucoup et, après avoir remercié mon père de l'intérêt qu^l voulait bien lui porter, elle s'excusa de ne pouvoir accepter cette offre obligeante. Elle allégua qu'une de ses amies, couturière comme elle, avait l'intention de poser sa candidature, et qu'elle préférait lui céder le tour et ajourner ses espérances.

— Ta, ta, ta, dit mon père. La fête, cette année, sera célébrée avec un éclat exceptionnel. On choi-

sira donc pour dame couronnante une personne très riche. Le cadeau fait à la rosière sera plus considérable. Il n'y a pas de raison pour que vous, vous effaciez devant votre amie; vos droits sontl meilleurs que les siens, car vous avez une tante à votre charge, et elle vit chez ses parents. Et puis la nature l'a dotée d'un visage qui lui rend la vertu plus facile. Vous serez charmante et tout à fait décorative, sous le voile blanc des rosières.

Et comme elle faisait mine de répliquer :

— Allons ! voilà qui est entendu, dit-il d'un ton bref, et dès demain je me mettrai en campagne.

A Dourdan, le choix de la rosière est dévolu à une commission particulière de quinze membres, qui furent désignés à l'origine par le fondateur et qui, depuis, se recrutent eux mêmes par voie d'élection, tout comme l'Académie. Le maire et le curé sont les seuls qui en fassent partie de droit, ce qui porte à dix-sept le nombre des rosiéristes. Mais ils ne sont jamais plus d'une douzaine au jour du vote.

C'étaient, chaque année, de terribles luttes d'influences, des intrigues sans fin autour de cette élection. Les deux ou trois gros bonnets du pays avaient chacun leur candidate et ils la défendaient avec cet incroyable acharnement de passion que l'on a coutume de porter en province aux menus objets de la vie quotidienne.

Mon père était un homme considérable et fort écouté : car, outre qu'il possédait une instruction au-dessus de la moyenne et qu'il s'exprimait avec facilité, il comptait parmi les Dourdannais boi nombre de jeunes gens dont il avait été le martre et qui avaient gardé pour lui une vive estime, une sorte de respectueux attachement. Il s'en alla voir l'un après l'autre chacun des rosiéristes et ne tarda pas à s'apercevoir que la chose serait plus difficile à emporter qu'il ne Pavait supposé d'abord.

Le personnage qui avait \e plus d'influence en cette affaire et menait généralement l'élection était un vieux juge de paix, M. de Saint-Venant, bon gentilhomme, comme son nom l'indiquait, fils du pays, et qui avait cet avantage, c'est qu'il tutoyait la plupart de ses justiciables, qui l'appelaient M. de Saint- Venant gros comme le bras. Il n'en était guère qu'il n'eût régalé au temps jadis d'une petite tape sur la joue. Il avait du sens, de l'esprit et quelque fortune, ce qui ajoutait encore à la considération dont il jouissait à Dourdan. Or il s'était prononcé pour l'amie de Madeleine.

En d'autres temps, mon père n'aurait osé entrer en lutte. Mais le besoin qu'on avait, cette fois, de son concours pour organiser la partie musicale de la fête était pour lui un accroissement d'influence. D'ailleurs, il se piqua au jeu. Tous les soirs, il revenait à la maison, contait ses pas et démarches

les promesses qu'on lui avait faites, les raisons qu'on lui avait opposées, la façon victorieuse dont il avait pulvérisé ses contradicteurs.

Madeleine écoutait, l'œil uniformément baissé sur son ouvrage, de son petit air indifférent et triste.

— Je vous en prie, monsieur Sarcey, disait-ellede sa voix harmonieuse, ne vous occupez pas de cela, vous prenez vraiment trop de peine ; je suis honteuse.

— Mais comprends-tu cette obstination? s'écriait mon père s'adressant à Benoist. Pourquoi ne veutelle pas être rosière ?

— Dam ! si c'est son idée comme cela \

— Mais non ; cela est insensé ; il s'agit d'un billet de mille francs, je veux qu'elle soit rosière, et elle le sera.

Madeleine soupirait longuement, et ne soufflait mot. Je me souviens qu'un jour, comme ils étaient par hasard restés tous les deux seuls, Madeleine' et Benoist, je survins à l'improviste, et que j'entendis ce fragment de dialogue :

— Comment faire ? demandait Madeleine

— Qu'est-ce que tu veux? répondait l'autre; il a le diable au corps.

Je demeurai longtemps songeur, ruminant dans ma petite cervelle d'enfant de qui l'on pouvait bien dire dans la maison qu'il avait le diable au corps

Et cependant mon père multipliait les démarches» Il n'avait jamais été si affairé de sa vie ni si échauffé. 11 avait fait de cette nomination une question personnelle. Il ne pouvait rencontrer un électeur dans la rue sans l'arrêter, et, le prenant par le bouton de son habit, il lui remontrait longuement et avec chaleur les mérites de sa candidate. Son grand, son dernier, son suprême argument, c'est qu'une cérémonie, qui devait être si imposante cette fois et rehaussée par un superbe festival, exigeait impérieusement que la rosière fût une beauté, qu'elle fît honneur et à la dame couronnante, et à la ville, et à l'art. Sur ce thème, il ne tarissait point.

Et en même temps, il se démenait pour organiser la fête avec plus d'éclat. Il avait été décidé que cette fois on chanterait une cantate, dont les récitatifs devaient être dits par mon père. Il avait consenti à se charger de cette partie du programme, à la condition qu'à la poésie du vétérinaire il pourrait substituer des vers de sa façon. La musique de la garde nationale devait ouvrir la séance, et c'est notre fanfare qui avait reçu mission d'exprimer, à grand renfort de cuivres, la joie qui devait éclater dans le chœur des anges quand la rosière inclinerait son chaste front sous la couronne de roses blanches.

J'ignore si je dois voos le Cbnfesser : j'avais

encore un solo là-dedans. Que voulez-vous? c'était une maladie, la maladie du solo. Un solo de quelques mesures seulement, mais un solo. Et quel solo!... Du diable si je sais pourquoi je m'écrie : Et quel solo! car celui-là, je n'en ai pas conservé mémoire. Tout ce que je me rappelle, c'est que je l'étudiais tous les jours avec Benoist, et qu'il avait été convenu entre nous deux, mais secrètement, que si par hasard, au moment décisif, je me sentais interloqué, il se tiendrait prêt à tout événement et lancerait, à ma place, sur son cornet à piston, le fameux solo. Cet arrangement me tranquillisait et me donnait confiance en moi-même. La certitude d'être soutenu empêchait que je n'en sentisse trop vivement le besoin.

Le jour vint enfin où l'assemblée des électeurs se réunit pour nommer définitivement une rosière. Mon père eut le chagrin d'être battu. Il dut son échec à M. le curé, qui se rangea du côté de M. de Saint-Venant.

— Croyez-moi, lui dit le bonhomme, croyezmoi, monsieur Sarcey, ne soyez pas plus royaliste que le roi ; si elle ne veut pas être élue, si elle vous a prié de ne pas la proposer, c'est apparemment qu'elle a ses raisons.

Elle avait, en effet, ses raisons, et j'ai hâte d'arriver au dénouement de cette affligeante histoire.

Le matin de ia cérémonie, mon père, rasé de

rais et beau comme un astre sous un habit tout jattant neuf, se dirigea vers l'église. Je le suivais 'taud passibus œquis, mon bugle pendu au bras. 11 avait été convenu que nous retrouverions Benoist dans la nef.

Quand nous arrivâmes sous le porche, mon père vit avec surprise tous les regards se tourner railleusement vers lui :

— Eh bien ! lui dit avec un gros rire le père Ducrocq, vous avez la main heureuse, vous, avec vos rosières ! C'est à vous que nous nous adresserons maintenant pour avoir des rosières.

Ce fut une avalanche de mauvaises plaisanteries. Mon père en était abasourdi, atterré!

Hélas ! tandis qu'on allait couronner son amie, Madeleine donnait à Benoist un gros garçon, et Benoist, qui veillait près d'elle, avait fait dire qu'il lui était impossible de paraître au rendezvous promis.

Je ne comprenais pas fort bien tous les propos qui s'entrecroisaient par- dessus ma tête ; mais, ce qui me frappa le plus dans toute cette histoire, c'est que, Benoist n'étant plus là, j'allais rester sans guide, sans appui, livré à moi-même.

— Et qui donc va nous conduire ? demandai-je, tremblant comme la feuille.

— Ce sera moi, si tu veux bien le permettre, répondit le père Ducroq.

Oh ! dam ! à ce mot, la mésaventure de mon solo de triangle passa comme un trait devant mes yeux éperdus. Je sentis mon cœur qui s'en allait, et je devins tout pâle, si pâle que mon père me dit :

— Qu'as-tu donc, petit ? tu te trouves mal ?

— Oui, je ne suis pas bien, répondis-je.

Et le fait est que j'allais m'évanouir.

Mon père saisit la balle au bond. Il était de fort méchante humeur et ne savait plus quelle contenance garder.

— Pardon ! messieurs, dit-il, mais il faut que je ramène Francisque à la maison. Ne comptez plus sur moi.

— Vous aurez plus de chance Tannée prochaine, lui cria une voix gouailleuse.

— Soyez tranquille ! lui cria une autre, c'est vous désormais que nous chargerons de choisir nos rosières. Vous y avez la main !

Nous rentrâmes à la maison. Benoist nous y attendait.

— Au moins tu vas l'épouser, lui dit mon père, du plus loin qu'il l'aperçut,

— J'ai reçu hier mon congé de libération j'épouse dans trois semaines et je viens vous prier d'être de la noce.

— Et du baptême, gredin !

Benoist, moitié confus, moitié riant, reprit :

— Et du baptême ! nous en ferons un musicien, comme Francisque.

Il faut croire que la chute d'une illusion entraîne toutes les autres ; car mon père me regarda un instant et d'un air d'ironie mêlée de résignation :

— Comme Francisque ! Ah 1 bien, si Francisque devient jamais musicien i fcra chaud !

Tout comme le père Ducroq, hélas ! Mon arrêt était porté. Je remisai dès lors dans un coin mon bugle devenu inutile. A quelques mois de là je partis pour Paris, où j'allais faire mes études, et je fus près de vingt ans sans m'occuper de musique.

Le hasard fit que plus tard, bien plus tard, quand j'avais déjà quitté le professorat pour entrer dans le journalisme, je m'attachai à un nouveau maître, le bon, l'aimable M. Chevé. Mais c'est une autre histoire que je réserve pour un autre chapitre. Toute cette famille des Chevé est assez intéressante pour qu'un homme qui la beaucoup connue et beaucoup aimée la présente au public.

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oi, si jamais tu deviens musicien, il iera ? » Il y avait tantôt dis-huit ans que s'était te sur ma tête la sinistre prédiction du père )cq, quand le basard me fit rencontrer celui levait être mon dernier maître du musique, mile Chevé,

mi les étés qui s'étaient durant ce long espace mps succédé l'un à l'autre, quelques-uns dant m'avaient paru être terriblement chauds. t croire qu'aucun d'eux ne l'avait été encore pour que la prophétie trouvât son accomplisit ; car j'étais, dans cet intervalle, demeuré étranger à la musique que si je n'eusse de e touché un triangle ou soufflé dans un grand

utres soins avaient absorbé les forces de mon

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esprit. J'avais achevé mes études, traversé l'École normale, conquis tous mes gracies universitaires, et j'étais ensuite parti, comme les camarades, pour la province, ma nomination de professeur en poche. Ce n'était plus de chansons qu'alors il s'agissait 1 Il fallait surveiller sa classe, donner des répétitions, préparer ses thèses. Tout cela n'est pas très musical. Mon pauvre père lui-même avait renoncé à l'espoir, si chèrement caressé par lui, de faire de moi un Mozart. Mais j'eusse été Mozart en personne, que je ne sais si dans les villes où mon méchant destin m'a promené tour à tour : Chaumont, Lesneven, Rodez, je ne me fusse pas laissé gagner à l'indifférence de la population pour tout ce qui tient à un art quelconque.

Il est bien probable qu'à cette heure la musicomanie, cette maladie de notre époque, sévit dans ces localités longtemps réfractaires comme dans le reste de la France. On ne l'y connaissait point en 1 855, où, si elle existait déjà, c'était, comme disent MM. les docteurs es sciences médicales, à l'état latent. De tous les chefs-lieux de préfecture où il me fut donné et ordonné de colporter ma misérable industrie de professeur, Grenoble est le seul où j'aie entendu parler de musique, où la bonne compagnie — la société, comme disent les gens de ià- bas — parût la goûter sérieusement.

C'est là que j'ai fait, sans me douter qu'elles me

serviraient plus tard, mes premières études sur le théâtre et le public de province.*

Nous avions une salle de spectacle qui était fort convenable, et le directeur, qui recevait de la mu-' 1 nicipalité une assez maigre subvention, était, de par le cahier des charges, tenu de tout jouer : le grand opéra, Topéra-comique, la comédie, le drame ; l'opérette n'était pas encore inventée. La comédie et le drame n'étaient guère mentionnes que pour mémoire sur le contrat passé entre la ville et Timpresario; car on ne les jouait presque jamais que le dimanche, et le beau monde n'y allait pas, la chose n'étant pas comme il faut. Le grand opéra et Topéra-comique seuls étaient regardés comme de bon ton. Il est vrai de dire que le beau monde n'y allr'""*^ avantage. Quand on lui donnait de l'Auber ^ du ftoïeldieu, il affirmait d'un air de dédain que ce n'était pas de la musique et restait au coin de son feu, à tisonner. Si par hasard — mais le cas était beaucoup plus rare — ■ on lui montait un opéra de Meyerbeer. au d^Halévy, il déclarait que ce n'était pas la pçine d'entendre sabrer par des infirmes un chef-d'œuvre qu'il avait vu dix fois déjà, infiniment mieux joué, dans la capitale, et il se renfonçait dans sa robe de chambre : mélomane enragé d'ailleurs, et qui se plaignait avec amertume de Vut de tête du ténor ou des roulades insuffisantes de la prima

dona. — Il était vraiment incroyable qu'on osât lui produire sur la scène d'aussi déplorables mazettes ; à quoi pensait la direction ?

Hélas ! la direction ne pensait généralement qu'à l'inévitable faillite. La société était bonne là, de lui demander des Roger etdes Damoreau-Cinti. Pour trente pauvres billets ds mille francs qu'on lui allouait de subvention ! Et jamais une recette passable. Toujours un premier rang de loges vides ; quelques officiers et quelques fonctionnaires épars au balcon ; un orchestre semé de trous noirs.

C'était entre les habitants et le directeur un échange incessant de récriminations désagréables.

— Servez-nous mieux, disaient les uns, et nous rons au théâtre.

— Venez au théâtre, répondait l'autre, et je pourrai mieux vous servir.

On tournait perpétuellement dans ce cercle vicieux.

Hélas ! on y tourne encore, et non seulement à Grenoble, mais dans les trois quarts des grandes villes de France, et c'est ce qui explique comment le théâtre de province a presque partout passé de vie à trépas. Il n'est sous-préfecture qui ne veuille avoir sa salle de spectacle ; Dunkerque vient, cette année même, de s'en bâtir une à grands frais. Qu'en fera-t-il ? Ce sera, comme dit le poète, une

cage sans oiseaux, une ruche sans abeilles, une cloche sans battant.

J'étais un des assidus du théâtre de Grenoble mais je ne comptais point parmi les amateurs. C'est presque une fonction en province d'être amateur de musique. Ils étaient là une demi-douzaine de dilettanti forcenés, qui savaient toutes les partitions par cœur et qui n'auraient point souffert qu'on en passât une note. Vous vous rappelez l'anecdote célèbre du Marseillais qui, au moment où le chef d'orchestre donnait à un chœur de Turcs le signal de partir, arrêta net le chant par ce cri devenu légendaire : Manque un Teur! Ils étaient de cette force à Grenoble. Il y en avait un surtout, je le vois encore : grand, sec, la figure étonnamment pâle, et au milieu un nez énorme, du plus bel écarlate. Je ne sais au prix de quels sacrifices il était arrivé à le colorer d'un vermillon si intense ; mais oneques n'admtra-t-on sur un visage de dilettante un nez plus rubicond et plus expressif en même temps. On eût' dit, à voir ce nez se dresser vers la cantatrice, qu'il aspirait, qu'il humait les mélodies tombées de sa bouche, tant ses ailes s'écartaient avec concupiscence, comme pour engouffrer plus de sons à la fois. Souvent, le propriétaire de ce nez phénomal, succombant à son émotion, se prenait la tête à deux mains et fourrageait ses cheveux : on voyait alors le nez éclater.

au travers, tout rutilant d'enthousiasme; et quand notre homme, haletant d'admiration et de joie, §e précipitait dans les couloirs sombres pour féliciter la diva, son nez le précédait, luisant dans l'ombre comme un flambeau porté avec pompe devant un ambassadeur chargé de compliments.

Il n'y a rien de parfait en ce monde. Ce nez n'avait qu'un défaut, mais un défaut bien cruel chez un amateur d'opéra ; il était tumultueux. Il éternuait avec fracas, et toujours à contre-temps. La musique que son maître en tirait à l'aide d'un rrïouchoir ne peut se comparer qu'aux accents des trompettes qui firent tomber les murs de Jéricho. Qu'il se mouchât en majeur ou en mineur, clef de sol ou clef de fa, le public tout entier tressaillait quand de cette rouge et vaste trompe, vigoureusement pressée, s'échappait une formidable cascade de sons qui se prolongeait sur une tenue démesurée. La dernière note s'était à peine éteinte, à peine commençait-on de pousser un soupir de délivrance, qu'une reprise éclatait, soudaine, imprévue, qui faisait sursauter à nouveau toute la salle. Ah ! il avait le da capo terrible !

Comme il s'appelait de son nom de famille M. Bruyant, et que, s'étant anobli de sa grâce, il signait de Pombèze, on ne manquait jamais de dire en parlant de lui : M. le marquis de Pombèze \ né bruyant. Cette plaisanterie facile a déjà fait la

•oie de deux ou trois générations. Elle en égayera vraisemblablement quelques autres : la province vit cinquante ans sur un bon mot.

On avait beau rire sous cape et de son nez et de ses prétentions, il n'en était pas moins écouté comme un oracle dans les choses de la musique et du théâtre. Il manquait de prestige, non d'autorité, ni d'influence. Malheur à l'artiste qui n'avait pas eu Theur de lui plaire à ses débuts ! Il était particulièrement intraitable sur l'article des Dugazon. Il lui fallait une Dugazon faite d'un certain modèle, l'œil fripon, la bouche rieuse, la taille rondelette, le sein appétissant, une Dugazon pour lui. Il lui faisait grâce de la voix. Non, mes amis, vous ne saurez jamais combien de fois j'ai entendu chanter d'une voix vinaigrée- et fausse, dans les Dragons de Villars, l'air fameux du bon ermite :

Il sonne, il sonne, il sonne, Il sonne et carillonne.

Notre homme en était quitte pour renforcer philosophiquement dans ses deux oreilles les foules de coton qu'il en avait ôtées avec dévotion nfin de mieux pomper les roulades et les trilles de la première chanteuse. Personne n'eût osé réclamer; au théâtre, il était chez lui ; il y tracassait, comme dans sa chambre; il s'entremettait danj les

engagements, indiquait les pièces à monter, distribuait les rôles, grondait le directeur, écrivait des lettres aux journaux, fatiguait le conseil municipal de ses plaintes et lui arrachait des suppléments de subvention; insupportable, indécrottable — d'autant plus écouté.

Il donnait des soirées artistiques. Quand, par hasard, un chanteur en réputation passait par Grenoble, il l'invitait à prendre le thé ; et, dès le matin, il se lançait en course. On le voyait à la fois aux quatre coins de la ville, affairé, hagard, portant ses invitations lui-même ; il crevait, dans sa peau, de bonheur et d'orgueil. Le soir venu, il exultait, il serrait avec effusion les mains de tout son monde ; avant même que le piano s'ouvrît, il se pâmait de tendresse, il débordait de lyrisme. Pour un peu, il se fût jeté dans les bras de son hôte, de son illustre ami — tous les musiciens étaient ses amis, comme il était l'ami de tous les musiciens. Ahl ce n'est pas lui qui eût lésiné sur la louange. Il se rattrapait sur les petits gâteaux, qui étaient secs et rares. L'illustre ami faisait office de plat de résistance, et il offrait cet avantage de ne rien coûter. L'amour de l'art peut s'allier, surtout dans les départements, avec un goût de sage économie.

. J'étais, comme on pense bien, trop petit garçon, moi, simple professeur, pour qu'un personnage

si important fit la moindre attention à mon humble personne. Il me regardait du haut de son nez et me trouvait très heureux d'être convié à ses raouts. Je me consolais de ses mépris en écoutant de l'excellente musique que nous faisait un autre amateur, un vrai, celui-là; car il y en a de tels dans les petites villes, et beaucoup, qui cherchent dans le culte désintéressé et solitaire de l'art une distraction à l'effroyable ennui de la vie de province. C'était un employé à la préfecture, qui avait rêvé jadis d'être une des, gloires du piano contemporain. Ses parents, braves bourgeois qui n'entendaient pas de cette oreille et tenaient tout artiste pour un propre à rien, l'avaient acheminé par les épaules vers les fonctions publiques. Il s'était laissé faire, moitié persuasion, moitié défiance de lui-même. Le cours paisible de l'avancement sur place l'avait porté, sans secousse, à un poste de chef de bureau dans une préfecture. Il avait en chemin perdu ses illusions, il s'était arrangé pour vivre sans bruit, sans désirs, je ne dirai pas sans regrets (car il y avait chez lui un fond de mélancolie grognonne), sur le petit coin de rive où l'avait mollement déposé le destin.

Le soir, quand nous étions là, trois ou quatre intimes, il se mettait à son cher piano et nous jouait tout ce que nous lui demandions, du Chopin de préférence ou du Beethoven. On médit de

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la vie de province et je crois bien que, moi aussi, il m'est arrivé, comme aux camarades, de la tourner en ridicule, tranchons le mot, de la blaguer. Il s'y rencontre pourtant de bonnes heures, où Ton jouit avec plus de recueillement du bonheur d'être au monde. Ne nous moquons pas trop, ô Parisiens, mes frères, des petites villes de quinze à vingt mille âmes. Ne prenons pas trop en pitié ceux qui les habitent. Ils goûtent, pour peu qu'ils soient philosophes et qu'ils aiment l'art, une joie plus calme, plus tendre, plus accoisée — un joli mot de la langue de nos pères, que nous avons perdu comme tant d'autres et que nous n'avons pas remplacé. On y voit plus aisément, plus familièrement ses amis; l'intimité y est plus chaude et plus pénétrante. On sent le besoin de se serrer les uns contre les autres, de s'entr'aider contre l'ennemi commun, qui est l'ennui. La paix de la rue passe à l'âme; l'impression qu'on emporte d'une mélodie çcoutée entre amis, à travers la fumée des cigares, dans un silence ému, ne se dissipe point aux bruits du dehors ; on la garde toute parfumée au fond de l'âme comme une fleur précieusement entourée de mousse dans un vase. C'est un genre particulier de béatitude que j'ai senti très vivement, à cette époque de ma jeunesse où, croyant n'en connaître jamais d'autre, j'en avais fait l'unique but et le seul espoir de ma vie. Je retrouve

encore dans les vieux papiers que je compulse en écrivant ces souvenirs une pièce de vers. Et mon Dieu ! oui, de vers, ne souriez pas ; j'ai fait des vers, comme tout le monde, et par milliers! Quel est Thomme qui peut se flatter de savoir la langue de la prose s'il n'a pas longtemps pratiqué l'autre? On n'apprend l'heureux choix des mots, le nombre de la phrase et la grâce de bien dire, qu'en forgeant son style sur la pénible enclume de l'alexandrin.

C'était sans doute (car îe ne me rappelle plus précisément) au sortir d'une de ces soirées aimables que je les avais composés. J'y chantais la province et terminais ainsi, après avoir dit leur fait à ceux qui la dénigraient :

Moi, je t'aime : habitant d'une petite ville, J'aime le demi-jour de son bonheur tranquille. C'est là qu'on sent la paix, comme un brouillard du soir, Sur le cœur goutte à goutte et jour à jour pleuvoir.

: Ce calme de la rue où rêve le silence,

. Où. marche à pas plus lents le promeneur qui pense. Ces visages connus qu'on rencontre en cnemin. Qu'on salue en passant d'un geste de la main,

. Ces gronpes qui, le soir, au pas de chaque porte, Respirant les parfums que le vent leur apporte,

. Laissent indolemment, et sans même songer, Fuir le temps qui pour eux court d'un pied plus léger; Cette vie où s'en va l'heure à l'heure semblable, Comme on voit dans un fleuve endormi sur le sable S'en aller lentement, à la pente des lieux, Le flot toujours poussé du flot silencieux ; Ces grands monts aux flancs verts, dont la neige éternelle Aux lueurs du couchant, blanche et rose, étincelle ;

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Tout dans ce séjour calme et des vents abrité Parle d'oubli, de paix et de sérénité ; Et, sans bruit, doucement, plein d'une molle flamme, Comme la lune aux cieux, le bonheur monte à l'âme, Qui sous les doux rayons de l'astre au front d'argent Se recueille immobile et s'endort en songeant.

Je ne m'écrierai pas ici, comme Jean-Jacques ou Chateaubriand, ces menteurs éloquents dont l'imagination s'échauffe volontiers d'une sensibilité factice : « Ah! que n'ai-je enseveli dans cette obscure et douce retraite les jours qui me restaient à vivre! — Ma foi! non, je suis ravi, au contraire, que le hasard m'ait tiré de ce kief provincial où les forces de l'homme finissent presque toujours par s'engourdir et se dissoudre. C'est le hasard qui, plus énergique et plus raisonnable que moi, me jeta un beau matin sur le pavé de Paris, étonné, sans un sou, mais fier et ouvrant de larges ailes à l'espérance.

Du diable sî à ce moment-là je pensais à la musique et aux musiciens ! J'avais, sauf votre respect, d'autres chiens à fouetter. Ce n'était pas une petite affaire, pour un professeur en rupture de province et d'Université, de se débrouiller vite à travers les dédales de la vie parisienne, qui lui était absolument inconnue. Non, je ne savais rien de Paris; j'avais donc tout à apprendre en même temps, et vous imaginez bien que ce n'est pas 3 la musique que je pouvais songer tout d'abord.

Et cependant, voyez comme les choses tournent, comme on est peu maître de sa destinée ! ce fut la musique qui me reprit la première, et je me trouvai, par aventure, je ne sais comment, rengagé de plus belle dans l'étude d'un art qui m'avait si peu réussi jusqu'alors. Il ne faisait pourtant pas cette annéelà plus chaud qu'à l'ordinaire! Mais c'était écrit.

J'avais retrouvé à Paris mon camarade de collège et d'école, Edmond About, qui était déjà dans je plein de sa renommée. Il était fort répandu dans tous les mondes et connaissait dieux et déesses. Il avait eu occasion de rencontrer M. Chevé, qui, après dix ans de luttes obscures dans une cave, s'était mis à tirer, par le soupirail, des coups de pistolet dans la rue. Cette figure originale l'avait séduit ; il m'en parla un jour. Nous habitions le même logis, et nous nous contions, le soir venu, notre journée.

— Tu devrais, me dit-il, aller entendre une de ses leçons de musique. C'est un type curieux d'inventeur. Tu rapporterais de là quelques articles amusants, et tu rendrais service à un honnête homme, qui a besoin et soif de publicité.

A quoi tiennent les choses ! Il est bien probable que je n'aurais pas ramassé ce propos en l'air et que je ne vous conterais pas aujourd'hui cette histoire, sans un incident imprévu qui me remit eii mémoire le conseil d' About et m'engagea à le

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suivre. J'allais en ce temps-là tous les jours passer deux heures au musée du Louvre, pour y combler une des lacunes de mon éducation première. Je m'y rendis, comme à l'ordinaire, le lendemain de cette conversation. C'était un lundi. Je n'y avais pas pris garde. Le Louvre était fermé aux visiteurs. Je ne savais plus où occuper mon temps dans ce quartier.

— Parbleu! me dis-je, le cours de ce M. Chevé se fait tout près d'ici. Voici l'heure. Si j'y allais écouter la leçon !

Me voilà parti de mon pied léger. C'était rue des Marais-Saint-Germain, une rue qui a changé de nom, comme tant d'autres. Elle s'appelle aujourd'hui rue Visconti. J'entrai dans une vieille maison, d'aspect misérable et triste. Je montai par un de ces larges escaliers d'autrefois, au second étage, et j'entrai dans une vaste salle, où se trouvait déjà beaucoup de monde. On me remit un programme : j'étais tombé heureusement. Le professeur commençait un nouveau cours, et c'était le cours de la première série.

Une porte s'ouvrit derrière l'estrade ; M. Chevé parut. Il promena ses yeux sur toute l'assistance, sourit à quelques personnes qu'il reconnaissait, et, s'armant d'un grand morceau de craie, le corps effacé de trois quarts devant un tableau noir, il prit la parole.

Je vivrais des siècles qu'il me serait impossible d'oublier et cette leçon et l'effet prodigieux qu'il fit sur moi. J'avais, en ma vie, entendu beaucoup de professeurs, m'étant,dès mon jeune âge, destiné à l'enseignement. J'avais été professeur moi même et, je puis le dire sans trop de vanité, excellent professeur. Je crois me connaître aux choses de la pédagogie. J'en ai toujours eu le goût, ce n'est pas assez dire : la passion. Eh bien ! je n'avais jamais rien vu de pareil, et je ne pense pas que jamais rien de pareil se soit vu au monde.

Ce diable d'homme, je le vois encore : grand, maigre, de longs cheveux tombant sur les épaules; un visage d'illuminé, des yeux d'une douceur extrême, mais pleins de feu ; une bouche aimable, bien que dégarnie, et dont le sourire était d'une séduction irrésistible. Des habits trop larges flottaient sur ce corps émacié, et de ses manches d'habit toujours trop courtes jaillissaient des bras qui n'en finissaient point et s'allongeaient encore d'une baguette pour la démonstration. Il tenait à la fois de l'apôtre et du charlatan : de l'un, il avait l'air de conviction profonde, la chaleur du regard, l'énergie de l'accent et cet emportement d'allures où se reconnaît l'homme intérieurement brûlé d'une flamme divine; de l'autre, il gardait le geste exubérant, un certain tour emphatique de lan gage et des soubresauts de sensibilité légèrement

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factice. Ce qui surnageait encore, c'était dans sa physionomie, dans toute sa personne, un je ne sais quoi d'attirant et d'impérieux tout ensemble. De ce personnage hoffmannesque il se dégageait une force et un charme. Il avait un don de fascination tout à fait singulier.

La voix était d'une grâce inexprimable : chaudej caressante, qui chatouillait l'attention et lui commandait à la fois. Ce n'est pas assez dire qu'il faisait comprendre un raisonnement : il le faisait sentir. On était encore plus séduit et plus charmé que convaincu par sa dialectique. Quand son bras s'allongeait vers le tableau noir et y traçait les chiffres nécessaires à une démonstration, était-ce l'effet d'un pouvoir occulte qui tenait de la magie? mais il semblait que les caractères s'animassent, qu'ils prissent en quelque sorte chair et couleur ; je les voyais distinctement qui se détachaient du • bois en bandes serrées et lumineuses, qui flamboyaient aux yeux et rendaient la démonstration visible et vivante.

J'ai beau chercher des mots pour traduire l'impression que je sentis, que sentirent, comme moi, tous ceux qui ont suivi ses cours : je n'en puis trouver. C'est qu'à vrai dire le secret de l'influence qu'il exerçait sur ses élèves échappe à mon entendement. C'était quelque chose de mystérieux, une

subtile émanation de cette âme, comme un parfum

puissant et doux, qui ne laisse pas de porter à la tête bien qu'il soit réfractaire à toute analyse.

Quand la leçon fut terminée, j'allai lui faire mes compliments. Je lui promis de conter au public ce que je venais de voir.

— Non, me dit-il, je tiens à ce que vous sachiez mieux ce que nous sommes. Revenez, je vous en prie. Et d'ailleurs ne serez-vous pas bien aise de savoir la musique?

Et, Comme je hochais la tête d'un air de doute au souvenir de la prédiction terrible : « Toi, si tu deviens jamais musicien, il fera chaud ! » :

— Je vous en réponds, me dit il avec chaleur. Avec notre méthode, il suffit de quinze leçons pour apprendre ce qui demande avec l'enseignement d'autrefois dix ans d'études...

Sur ce chapitre, il était intarissable. On ne pouvait compter le nombre d'intelligences qu'il avait ouvertes à la musique ; it en parlait avec une conviction, avec une chaleur, avec un emportement de gestes et d'expressions qui éblouissait, qui aveuglait, comme une pluie d'orage fouettée dans le visage par un vent impétueux. Était-ce saint Paul? était-ce Mangin ? j'aurais été fort en peine de le lire. C'était quelqu'un, à coup sûr, et je ne le quit- ■&i pas sans lui promettre de venir encore une foi» n'asseoir sur les bancs de ses élèves.

Vous me croirez si vous voulez, mais ce ne fut

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pas une fois que je revins; je revins quatfe fois par semaine. Dieu sait pourtant qu'à cette époque-là je n'avais pas de temps à perdre ! J'étais peu connu du public, je ne plaçais qu'à grand'peine de côté et d'autre des articles maigrement payés ; je traversais ces années de début qui sont si douteuses et si âpres à l'homme de lettres. J'avais certes bien d'autres soucis en tête que celui d'étudier le solfège : l'irrésistible séduction de cet homme fut la plus forte. Quatre fois par semaine, je quittais mes travaux commencés, je traversais les ponts et j'arrivais, tout courant, rue des Marais-Saint-Germain, écouter la leçon du maître. Un regard tombé sur moi me payait de ma peine.

Plus je le voyais, plus je m'attachais à lui.

Ses élèves (je m'étais lié avec quelques-uns) ne parlaient de lui qu'avec une vénération mêlée d'enthousiasme. Si j'avais à chercher en ces souvenirs l'exactitude de l'histoire, je pourrais conter sa vie, mais la légende m'a toujours paru plus vraie que la vérité ; car c'est la vérité accrue de l'effet qu'elle a produit sur l'imagination des hommes.

M. Chevé ou le père Chevé, comme nous l'appelions avec une familiarité plus tendre, était né en Bretagne, et le fait est qu'il avait du Breton bretonnant l'esprit d'invincible obstination. Sa famille l'avait destiné à la marine, et il avait fait ses études

pour être nommé chirurgien. A seize ans, il était entré dans les hôpitaux de la marine à Brest, et telles étaient son ardeur au travail et l'austérité de ses mœurs, que ses camarades lui avaient donné le sobriquet de Caton. Une fois en possession de tous ses grades, il avait voyagé sur divers navires où son service l'appelait. Le seul souvenir qui fût resté de ses caravanes, c'était celui du séjour qu'il fit au Sénégal. La fièvre jaune y éclata comme il venait d'y arriver. Il déploya un courage et une énergie indomptables : « J'étais là, nous disait-il, comme un soldat sur le champ de bataille, attendant sans cesse la balle qui devait me tuer et n'en prenant aucun souci. » Il fut atteint lui-même de vomito negro, et il eut le bonheur d'en réchapper. C'est là qu'il obtint la croix d'honneur, dont il était d'ailleurs très fier et à juste titre.

Plus tard, le gouvernement l'envoya dans je ne sais quel endroit où le choléra décimait la population. Il y courut et se dévoua à ses malades avec la même ardeur de zèle. Il y avait chez cet homme singulier un extraordinaire besoin de sacrifice, mais de sacrifice théâtral, bruyant. Peu lui importait de mourir, mais il eût souhaité une mort retentissante. Il était de ces héros dont les vertus rayonnent autour d'eux et leur font une auréole qui se voit de loin et dont ils ne cherchent point à amortir l'éclat.

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Paris l'attirait. Il donna sa démission, alléguant, ce qui était vrai, qu'il n'avait jamais pu supporter la mer. Depuis là première minute d'une traversée jusqu'à la dernière, il était horriblement malade. Il se fit recevoir docteur en médecine et il paraît que sa thèse, sur la fièvre jaune, fut très remarquée à l'époque. Il ne lui eût pas été facile de se constituer une clientèle : il ouvrit des cours libres d'anatomie et de pathologie, et, ce qui est plus bizarre, de mathématiques.

L'instinct obscur qui le guidait lui avait découvert sa voie. Je ne sais que par oui-dire les succès qu'il obtint en qualité de professeur ; mais, si j'en crois les fidèles de sa petite église, ils furent prodigieux : tous les étudiants en médecine se pressèrent autour de cette chaire nouvelle, d'où tombait l'enseignement le plus solide et le plus lumineux qui fut jamais. Je dois dire que j'ai rencontré, depuis, un médecin qui avait assisté à ses leçons, qui m'en parlait avec une admiration que trente ans écoulés n'avaient pu affaiblir.

— Quel dommage, me disait-il, que M. Chevé ait un beau jour tourné du côté de la musique ! Il eût, chez nous, renouvelé l'enseignement de la médecine : c'est le plus merveilleux exposant que j'aie jamais connu.

L'esprit souffle où il veut, comme dit l'Ecriture. M. Émilè Chevé trouva son chemin de Damas. Un

soir, il entra distraitement, et par simple curiosité, dans la salle où M. Paris, qui s'était voué à la propagation de renseignement de la musique par la méthode de Galin, faisait son cours et exposait la doctrine du maître. Il sortit de là, frappé comme d'un coup de foudre de la grâce. Jamais jusqu'à ce jour il ne s'était occupé ni préoccupé de musique; il n'avait pas la voix juste et ne chantait pas ; il n'avait pas même de goût pour cet art, et je ne sais s'il avait jamais mis le pied à l'Opéra. Mais une vérité avait soudainement éclaté à ses yeux, une vérité méconnue, une vérité raillée, méprisée, à terre. L'instinct de combativité, qui était la caractéristique de sa nature, s'éveilla aussitôt. Il lui sembla qu'une voix l'appelait.

Il n'hésita pas : il dit adieu à ses élèves, brûla ses livres, renonça à' ses cours et à ses espérances de fortune et de gloire ; il quitta tout pour s'attacher à ce nouveau maître, sur les pas de qui le hasard l'avait jeté. Il se voua tout entier, corps et âme, à la propagande de la méthode de Galin.

Je n'ai pas à exposer ici cette méthode, ni à m'expliquer sur ses mérites. Ce n'est qu'une étude psychologique que je prétends faire. Je ne veux que vous peindre une physionomie éminemment curieuse, dont les traits déjà affaiblis par le temps finiraient par s'effacer entièrement de la mémoire des hommes, si je ne les fixais sur le papier.

EMILE CHEVÉ Jl

Sa vie dès lors ne fut plus qu'une longue lutte, une lutte acharnée, sans trêve ni merci, toute pleine de violences, d'injures, de coups donnés et reçus, une lutte inexpiable et dont rien ne saurait donner l'idée à ceux qui n'y ont pas été mêlés, quj n'en ont pas senti les ardeurs.

Une lutte contre qui? m'a liez-vous demander ; une lutte contre quoi ? car enfin, de quoi s'agissaitil ? de substituer dans la musique aux vieux et ordinaires procédés d'enseignement une nouvelle méthode que ses inventeurs déclaraient être plus facile et plus expéditive : il n'y avait pas tant là de quoi sMrriter, prendre les armes ; et, tantôt se livrer à des combats à ciel ouvert, comme les héros de Ylliade qui s'accablaient réciproquement d'invectives avant d'en venir aux mains ; tantôt se surprendre à.l'improviste, dans l'ombre, comme dans une guerre de Mohicans.

Ah ! mes amis, que vous connaissez mal les musiciens ! On assure que la musique adoucit les mœurs ; au moins n'adoucit-elle pas toujours les mœurs de ceux qui la servent. C'est une remarque que vous avez pu faire comme moi si vous avez coudoyé dans le monde les amants de la mélodie et les fanatiques du contrepoint : nombre d'entre eux n'ont jamais pu s'accorder que sous le bâton d'un chef d'orchestre. Vous les trouverez presque tous, et parfois même les plus grands, entêtée de

leurs idées, qui ne sont le plus souvent que les préjugés d'une vieille routine; prompts à la colère, prodigues d'épithètes méprisantes, incapables de discuter posément même un point de doctrine ou de se rendre à une bonne raison.

Leur art est tout de sentiment, et le sentiment, vous le savez, n'a rien à voir avec la logique, ni avec le sens commun. Il est individuel ; il est exclusif ; il est irritable. La musique, qui ne vise que les nerfs, a le don de rendre ceux des musiciens plus sensibles, même dans le train ordinaire de la vie et plus excitables. Deux hommes de lettres qui causent d'un ouvrage peuvent encore s'entendre alors qu'ils ne sont pas du même avis. Ils ont des points communs de discussion; ils savent pourquoi ils diffèrent d'opinion et se pardonnent aisément, comprenant les raisons l'un de l'autre, d'avoir chacun la sienne. Deux musiciens ne discutent pas ; ils se disputent, ils s'invectivent; pour un rien, ils se prendraient aux cheveux.

Il n'était pourtant pas là question de musique, à proprement parler, mais bien de pédagogie musicale et, partant, de philosophie, de mathématiques. Il semblait qu'un débat sérieux pût s'engager et se poursuivre, sans haine ni fureur, sur ce terrain solide de la science pure. Mais, une fois que Ton s'est habitué à juger des choses de son art par sentiment, c'est comme un pli dont l'esprit ne peut

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plus se défaire. Pédagogie, philosophie, mathématiques, tous ces grands mots sonnent creux à l'oreille des musiciens. Ils voyaient tout simplement qu'un brouillon venait troubler la routine de leur enseignement, qu'un téméraire iconoclaste prétendait déchirer leur vieux et cher grimoire ; c'était là une insupportable outrecuidance ; ils poussèrent des cris d'orfraie blessée ; on eût dit que le feu était à la musique.

C'est un fait aussi positif qu'inexplicable : dans une bataille, l'ardeur des combattants est d'autant plus enragée que l'objet de la lutte est plus mesquin, plus futile. On est trop disposé à croire que la vivacité de la passion est en rapport avec l'importance de l'intérêt débattu : point du tout, et c'est le contraire qui est la vérité. Les grandes causes ont ce privilège d'enlever dans des régions plus hautes et d'atmosphère plus sereine, où les adversaires en présence sentent leur poitrine s'élargir, leurs nerfs se détendre, et s'apaiser leurs colères.

Deux fourmis, aux prises sur un fétu qu'elles se disputent, ne le lâchent point que l'une n'ait dévoré la tête de l'autre. Ainsi des hommes, sur une question étroite qui les divise. Ils se butent, ils s'exaspèrent, ils s'emportent à des férocités inouïes. Des fleuves de sang ont coulé sur 17 de l'hérétique Homoiousios.

Pauvre père Chevé ! Que de fureurs se déchaînèrent de toutes parts contre le fougueux apôtre de ai nouvel enseignement ! Des avalanches de railleries et de gros mots lui tombèrent sur la tête, comme ardoises et tuiles un jour de tempête. Il n'y eut si mince organe de la musique traditionnelle qui ne le criblât d'injures et d'épigrammes. Les grands journaux mêmes s'émurent au bruit et donnèrent de tout leur poids contre le novateur. Il eût été l'antechrist en personne, qu'on ne l'eût pas maudit, vilipendé, piétiné avec plus d'acharnement.

Et lui... oh! mon Dieu, lui ! je ne serais pas étonné qu'au fond îi ne fût enchanté de tout ce bruit. Il était de ces violents dont parle saint Paul, qui aiment mieux ravir le ciel que de le gagner doucement. Il aimait le combat ; il possédait ce don, qui est particulier à de certains hommes nés pour la lutte, de susciter des adversaires et de les irriter par un -air de provocation hautaine, de traîner derrière lui leur meute hurlante comme un sanglier. De temps à autre, il faisait tête, en éventrait deux ou trois d'un coup de boutoir et repartait de plus belle, suivi de leurs aboiements furieux.

Il y avait déjà bien longtemps que la Méthode (la Méthode avec une M majuscule, la vraie méthode, la grande, l'unique, la Méthode enfin), il y

avait donc longtemps déjà que la Méthode était enseignée en France ; elle Pavait été par Galin d'abord, le premier fondateur, puis par M. Paris, qui l'avait promenée de ville en ville, faisant des cours là où les municipalités l'appelaient, et l'avait enfin établie à Paris. Elle n'avait jusqu'alors rencontré que des oppositions discrètes, polies : il s'était sans doute élevé autour d'elle de nombreuses discussions, mais qui avaient gardé un caractère de courtoisie conciliante. Il est vrai qu'en revanche elle n'avait groupé autour d'elle que des adeptes sans ferveur : c'étaient, si vous voulez, des croyants, mais ces croyants-là ressemblaient aux tièdes que Dieu, selon le mot de l'Ecriture sainte, vomit de sa bouche.

M. Chevé vint et tout changea de face.

Ce n'était pas un inventeur : il n'a rien ajouté à la Méthode, conçue pat Galin, perfectionnée par Aimé Paris. Il la prit telle quelle de leurs mains; et comme l'apôtre saint Paul, il se donna la mission de prêcher la bonne nouvelle aux Gentils. Il y a des hommes qui portent en eux un si brûlant foyer de conviction que, lorsqu'ils entrent dans une salle il semble que la température ambiante s'y élève de dix degrés. Il était de ceux-là. Si les inimitiés surgirent de tous côtés, ardentes et furieuses, un petit groupe de fidèles se forma dès l'abord autour du professeur, et quels fidèles! Il n'en fut

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jamais, dans aucune église, de plus fervents, de plus dévoués, tranchons le mot, de plus fanatiques.

Oui, de plus fanatiques. Il vous paraîtra, j'imagine, hors de toute raison que le fanatisme s'applique à une méthode d'enseignement musical, mais aussi le fanatisme n'a-t-il rien à voir avec la raison pure. Le fanatisme, c'est l'idée fixe s'exaspérant jusqu'à la passion, et n'y a-t-il pas toujours dans l'exclusivisme de l'idée fixe un grain de folie ?

Eh bien, oui ; il y avait un peu de folie dans leur affaire — dans la nôtre, car j'étais de la bande.

Un des derniers venus i je n'avais pas vu naître la petite église, alors que l'humble troupeau dies catéchumènes se réunissait secrètement dans une salle de la rue Saint-Merry, comme autrefois les chrétiens dans les catacombes, pour y jurer tout bas une haine invincible au grimoire* On appelait de ce nom odieux l'écriture de la musique en notes sur la portée de cinq lignes. Mais on m'a cent fois conté toute cette histoire.

J'ai eu l'occasion de me lier avec un violoniste de beaucoup de talent, qui, après avoir fait ses études au Conservatoire et après y avoir même emporté un premier prix, s'était laissé prendre par le père Chevé et avait, sur la parole du maître, brûlé ses anciens dieux. Il avait été, lui, de la pri-

mitive Église. Quand je le rencontrai, bien des années le séparaient déjà de l'époque où il s'était affilié à cette manière de religion. Il ne m'en parlait néanmoins qu'avec une émotion ardente, tant ces jours de foi exaltée avaient laissé dans son âme des impressions vivaces et profondes.

— Nous n'étions alors qu'un petit nombre, me disait-il, mais tous des illuminés. Le croiriezvous ? Après un chœur enlevé à première vue on fondait en larmes, on s'embrassait les uns les autres, on criait de rage et d'horreur contre une administration routinière, qui refusait d'ouvrir à la Méthode les écoles de la ville et de l'Etat. Le père Chevé nous exposait ses démarches incessantes. Il avait fatigué de ses suppliques et de ses visites préfet, recteur, ministres, partout rebuté, jamais découragé. C'était, chez nous, des transports de fureur contre cesmonstres d'imbécillité et d'obstination ; nous serrions les poings, et je crois que si le Vieux de la Montagne eût fait un signe, nous les eussions hachés, flambés, comme de simples hérétiques, sur un bûcher de partitions. Il provoquait les musiciens de la vieille école à des joutes de lecture à première vue et d'écriture sous la dictée. Les musiciens faisaient la sourde oreille, et nous, enragés contre la méprisante insolence de ce mutisme, nous nous en donnions à cœur joie de les vouer aux dieux infernaux. Nous apportions,

le soir, à la classe, les journaux qui déblaieraient contre ]a Méthode ou qui la tournaient en ridicule. Le père Chevé nous les lisait tout haut, et c'étaient, quand il arrivait aux pi; sages violents, des cris étouffés ou des révoltes ouvertes : « Ça n'est pas vrai, s'écriait-on, ça n'est pas vrai ! » Et nous nous levions tous, la main tendue, lançant des imprécations furibondes aux journalistes absents.

« Et quand M. Chevé sortait de la classe pour rentrer à la maison, nous nous mettions toujours à trois ou quatre pour l'escorter jusque chez lui. Nous avions peur, mais sérieusement peur, qu'on n'en finit avec son opposition par quelque mauvais coup. Quand je vous dis que nous étions quelque peu fous, en ce temps-là ! 11

Vous êtes des tièdes, vous I a ajoutait ce néophyte de la première heure.

Il est certain que les fidèles, à mesure qu'ils étaient devenus plus nombreux, avaient vu diminuer chez eux la ferveur d'autrefois. C'est une loi sans exception, que les sentiments humains perdent en énergie ce qu'ils gagnent en étendue. Et cependant, même en ces temps de lassitude morale où j'ai connu la Méthode, loin, bien loin de la grande époque héroïque de la rue Saint-Merry, que d'enthousiasme encore ! quelle chaleur de cœur ! que jde scènes curieuses auxquelles j'ai assisté, dont "ai pris ma part et gar if /n émouvant souvenir 1

TV

C'étaient les musiciens de profession, compositeurs ou artistes, que le père Chevé tenait surtout à convaincre. Nous en avions pour nous quelques-uns, qui avaient consenti à faire partie d'un comité d'honneur. C'est là, notamment, que j'ai connu Félicien David, ce doux rêveur entêté, et M. Membrée et M. Gevaert, qui s'étaient hautement déclarés les partisans et les protecteurs de la Méthode. D'autres étaient enragés contre elle, et c'est à ces derniers que le père Chevé envoyait cartels sur cartels.

Des cartels, entendons-nous : il ne s'agissait pas de se battre à l'épée ni au pistolet. Il leur disait : « Venez chez nous, et proposez à notre société chorale telle lecture à livre ouvert, telle dictée qu'il

8o SOUVENIRS DE JEUNESSE

vous plaira. Nous ne sommes pas, nous, des élèves du Conservatoire ; nous ne sommes que des ouvriers, qui ne pouvons donner à l'étude de la musique qu'un petit nombre d'heures par semaine ; et cependant telle est l'efficacité de la Méthode, que ces ignorants résoudront, haut la main, ces difficultés contre lesquelles échoueraient vos jeunes gens, élevés dans la serre chaude de l'enseignement classique. »

La plupart de ces cartels étaient restés sans ré^ ponse. Mais le père Chevé avait eu l'heureuse chance de conquérir à sa Méthode M. Ernest de Lépine, un des secrétaires de M. de Morny; et M. Ernest de Lépine avait à son tour réussi à persuader son patron, M. de Morny, qui se piquait de se connaître en musique comme dans tous les autres arts, qui avait l'esprit ouvert et hardi, qui rie haïssait pas les aventures. Il fallait, bon gré, mal gré, compter avec un homme qui avait l'oreille de l'empereur. On ne se permit plus de répondre au père Chevé par de dédaigneuses fins de nonrecevoir ; les hauts barons de la musique consentirent à s'émouvoir et à l'écouter.

Je me rappellerai toujours la visite de Berlioz à la salle du lycée Louis-le-Grand, où nous l'avions convoqué et provoqué, le sommant de nous soumettre a toutes les épreuves qu'il lui plairait nous imposer. Quand je dis : nous, vous entendez

MADAME CHEVÉ 8l

bien que je n'étais pas si osé que de prendre place dans la sainte phalange des exécutants. Je me tenais à côté d'eux (comme bien d'autres), les encourageant du cœur et de la voix.

Et avec quelle émotion je suivais les exercices : comme le cœur me battait à chaque épreuve nouvelle! comme j'éclatais en applaudissements furieux, quand nos amis en étaient sortis vainqueurs 1

Berlioz avait apporté un chœur à trois parties T qui était tout hérissé de casse-cou musicaux. lien donna le manuscrit au père Chevé, qui, séance tenante, le fit traduire en chiffres sur le tableau noir. Il leva son bâton de chef d'orchestre, et la société chorale partit; elle arriva au bout sans broncher; ce fut dans toute la salle une longue acclamation.

Berlioz, après quelques compliments présentés d'un air hautain et presque grognon, fit observer qu'à un certain endroit le chœur n'avait pas diésé la note.

Un nuage de consternation passa sur tous nos visages et les rembrunit :

— Ah ! mon Dieu 1 quel malheur ! ils ont oublié un dièse !

Ce dièse omis était pour nous tous un coup de massue. Nous étions désespérés. Mais le père Chevé, calme et serein comme un Dieu de l'Olympe, se reporta au texte donné par le composi-

teur lui-même et, lui mettant le passage sous les yeux :

— C'est vous, lui dit-il, qui avez commis Terreur ; la note n'est pas diésée sur le texte.

Nous vîmes le ciel s'ouvrir. Un poids énorme nous tombait de la poitrine. Nous battîmes des mains avec fureur.

Deux jours après, Berlioz écrivait dans les Débats un article moitié figue, moitié raisin, où, tout en rendant justice au talent de professeur de M. Chevé, il affirmait qu'il n'y avait rien de si extraordinaire dan? les résultats; qu'on les obtiendrait tout pareils à l'aide des anciennes méthodes, si l'on possédait un maître de talent égal.

Le père Chevé nous l'apporta à la séance du lendemain et nous le lut à haute voix, tout bouillant d'indignation. Non , j'aurais voulu que vous nous vissiez l'écoutant : nous étions secoués sur nos bancs de soubresauts furieux ; nous ne nous connaissions plus, nous eussions écartelé Berlioz si nous l'avions tenu entre nos mains; je jurai solennellement, le bras étendu, de répliquer à Berlioz et de le confondre.,.

Et de fait, vous prendrez la chose comme il vous plaira, je le confondis le lendemain dans mon journal.

Je me sens un peu confondu à cette heure, en y pensant. O fanatisme! voilà de tes coups!

MADAME CHEVi 83

Une autre fois... C'était à l'époque où l'on montait à l'Opéra, par ordre de l'empereur, le Tannhauser du maître allemand. Wagner dirigeait les répétitions. Il se répandait en plaintes sur leschoristes de l'Opéra, qui ne pouvaient venir à bout de chanter convenablement un de ses chœurs.

Et comme, un soir, au sortir d'une répétition, il s'en expliquait en termes amers à M. Ernest de Lépine, lui disant que les Français étaient une nation antimusicale :

— Voulez-vous, lui dit M. de Lépine, venir avec moi dans une réunion d'ouvriers ? Vous verrez là si nos Français sont aussi dénués d'éducation musicale que vous le croyez. Ceux que je vais vous présenter ne sont que des amateurs, et quels amateurs ! de simples ouvriers! Ils vous enlèveront votre chœur à première vue.

— A première vue ?

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, La curiosité de M. Wagner était piquée. Il suivit M. de Lépine et donna son texte à M. Chevé, qui le fit traduire tout aussitôt.

— Et maintenant, dit le père Chevé au maître, non sans une pointe d'orgueilleuse malice, veuillez conduire vous-même.

Wagner, un peu étonné, donna le signal. Le chœur fut enlevé. M. de Lépine jouissait de sa surprise.

— On n'en ferait pas autant en Allemagne, dit le maître allemand avec beaucoup de courtoisie.

Et, le lendemain, le père Chevé contait l'histoire à tous les échos ; mais les échos se faisaient sourds à sa voix. La presse demeurait muette ou hostile. Il n'avait guère pour lui, dans le journalisme, qu'Azevedo et moi : Azevedo, qui passait pour un toqué, et moi dont l'opinion ne comptait pas. J'étais en musique un ignorant trop avéré.

— Savez-vous, me dit un jour le père Chevé, que vous allez très bien ; vous avez la voix juste. M m ° Chevé se ferait un plaisir de vous donner des leçons particulières.

A cette ouverture, je frémis de la tête aux pieds. Je perdais déjà tant d'heures chaque semaine autour de cette satanée musique ! Le nombre en allait-il croître encore ? Je me sentais pourtant incapable de résister à un désir exprimé par le père Chevé.

J'alléguai la prédiction faite sur moi par le vieux maestro et confirmée par mon père : « Toi, si jamais tu deviens musicien, il fera chaud ! » Rien n'y fit; M. Chevé insista avec une bonne grâce "si impérieuse, que je me vis contraint de céder.

Je fus présenté à M me Chevé.

Je suis très aise aujourd'hui d'avoir fait la sottise (c'en était une) de me rendre et d'accepter ;

MADAME CHEVE* 85

car j'ai pu, grâce à cette faiblesse, étudier de plus près les plus singuliers originaux qu'il m'ait été donné de rencontrer dans ma vie. Mais ce ne fut pas, en ce temps-là, sans une secrète appréhension, que je me rangeai sous la férule de cette petite vieille.

M me Chevé était, en effet, une petite vieille, maigre, ratatinée, ridée, presque diaphane ; on eût dit que 1 ame, après avoir dévoré le corps, n'en avait gardé que juste ce qu'il lui fallait pour s'y loger à Tétroit. Elle avait des gestes courts, les mouvements rares, un œil vitreux d'où tombait un regard froid et glauque. Et cependant, je ne sais comment ni pourquoi, de cette frêle enveloppe glacée par l'âge émanait une force que Ton sentait indomptable.

M. Chevé l'avait jadis épousée parce qu'elle était la sœur de M. Aimé Paris, pour l'amour de la Méthode. Et il semblait qu'elle fût elle-même une personnification sèche, énergique et ardente de cette Méthode. Ces deux époux bizarres s'étaient aimés et embrassés à travers la Méthode, dans la Méthode, pour la Méthode. Ils n'avaient eu d'autre enfant que la Méthode, et je jurerais presque qu'ils n'avaient jamais songé à s'en donner d'autre. C'étaient de purs esprits, l'un le génie, l'autre la fée de la Méthode.

Je la vois encore, tandis qu'elle me donnait des

leçons. Je tâchais de me mettre dans la mémoire les intervalles : ut, ré, mi; ut, mi; ut y ré, mi,fa; ut, fa; ut, ré, mi, fa, sol ; ut, sol. Elle écoutait avec une patience inaltérable, ne me donnant jamais l'intonation, ce qui eût été contraire au système, me la laissant chercher moi-même et attendant jusqu'à ce que je l'eusse trouvée. Et parfois, honteux d'hésiter si longtemps, de la tenir, elle dont les heures étaient si précieuses, cinq ou six minutes sur un intervalle qu'il m'était impossible de franchir, je m'excusais de l'ennui que je devais lui causer :

— Mais non, me dit-elle un jour paisiblement, c'est moi, au contraire, qui vous dois beaucoup ; car vous aurez contribué pour votre part à l'achèvement de la Méthode.

Et comme je la regardais avec un air d'interrogation étonnée :

— Eh ! sans doute, reprit-elle. En musique, les gens qui sont doués devinent tout ce qu'on croit leur enseigner. Pour eux, il n'y a pas besoin, pour ainsi dire, de méthode ni de maître. Ils savent tout d'instinct. Les intervalles les plus difficiles ne sont qu'un jeu pour ces natures exceptionnelles. Les méthodes sont faites pour les organisations moyennes et surtout pour les organisations rebelles.

« Je n'en ai jamais vu de plus récalcitrante que

la vôtre. Vous possédez en revanche une capacité d'attention, une force de volonté et une ténacité de caractère qui sont extrêmement rares. Quand vous ne pouvez pas vous emparer d'un intervalle, c'est que l'escalier qui vous y conduit n'est pas assez commode, et ce m'est [un avertissement que j'en dois chercher un autre ; mais où vous arrivez, tout autre est inexcusable de demeurer en arrière; car, parmi les déshérités de la musique, il n'y en a pas de plus authentique ni de plus corn-' plet que vous.

« Vous voyez donc bien que tous m'êtes très utile : c'est sur vous que j'éprouve l'efficacité d'un procédé. S'il vous laisse en chemin, c'est qu'il faut le changer; car personne n'apportera jamais à l'étude une obstination plus énergique et plus patiente; s'il vous conduit au but, je le regarde comme définitivement acquis ; car où est l'homme à qui serait impraticable la voie par où vous avez passé ? »

C'était de son air tranquille, de sa voix indifférente, qu'elle me donnait cette explication, ne se doutant pas qu'elle m'enfonçait un poignard dans le cœur. Ainsi donc, l'affreuse prédiction me suivrait toute la vie ! Ainsi donc il ne ferait jamais assez chaud pour que je devinsse musicien!

Je finis cependant, grâce à cette incomparable méthode et à ce professeur merveilleux, par me

rendre maître de l'intonation ; j'en vins à lire & peu près à livre ouvert la musique écrite en chiffres, pourvu que le morceau ne fût pas trop difficile, ni trop hérissé de modulations. Mais ce ne fut pas encore là le meilleur profit que j'emportai de cet enseignement. J'y pris en outre une sérieuse leçon de pédagogie pratique, dont j'eus l'occasion de me souvenir plus tard, beaucoup plus tard dans une circonstance que je vais vous dire.

C'est une histoire qui n'a qu'un rapport indirect avec le sujet que je traite. Mais je cause avec vous à bâtons rompus. Vous me permettrez bien de la conter. Elle intéressera tous ceux qui se sont, ne fût-ce qu'une fois en leur vie, occupés d'éducation.

C'était quelques années plus tard. Emile Augîer venait de donner à la Comédie-Française sa comédie de Maître Guérin. Je ne sais si vous vous rappelez qu'il s'y trouvait un rôle d'inventeur qui avait nom Duronceret. Ce personnage avait été copié sur nature. Emile Augier, au temps de sa jeunesse, avait connu chez son père un homme de beaucoup de mérite, qui se vantait d'avoir trouvé une méthode nouvelle à l'aide de laquelle on apprendrait à lire, en quelques leçons, aux esprits les plus fermés. Il s'appelait Laffore, et il avait désigné sa méthode du nom de méthode lafforienne.

Il avait pris un brevet pour l'exploitation de sa

méthode ; il avait échauffé la cervelle de tous ses amis et camarades, les avait mis dans l'affaire : ils s'çtaient partagé la France et chacun d'eux, selon la somme qu'il avait donnée, avait droit à un plus ou moins grand nombre de départements. Le père d'Augier ne réussit point, comme cela était facile à prévoir, s'entêta et perdit une bonne partie de sa fortune.

Cette histoire était restée sur le cœur ou plutôt dans la mémoire du fils, qui crut bien faire de transporter sur la scène ce type original, d'inventeur pris sur le vif de la réalité. C'était une façon, pour lui, de rentrer dans les débours paternels.

M. Laffore avait laissé un fils, qui avait gardé pour la gloire de son père un respect pieux. Ce fils était un médecin qui possédait la manie d'écrire et qui expédiait, entre deux ordonnances, un drame en cinq actes et quatorze tableaux. Il avait son tiroir tout plein de pièces de théâtre. Il profita de l'occasion pour en apporter quelques-unes à Emile Augier, qui recula d'horreur et lui donna avec une perfide bonhomie ce conseil insidieux :

— Il n'y a qu'un homme à Paris capable de s'intéresser à la découverte de votre père, qui est une question pédagogique; et il se trouve, par bonheur pour vous, que cet homme a la passion du théâtre. Portez-lui la méthode lafforienne et vos œuvres dramatiques.

90 bolIVENIRS DE JEUNESSE

Je vis donc, un beau matin, débarquer chez moi, muni d'un mot de recommandation d'Augier, le fils de l'inventeur de la méthode lafiforienne, chargé des reliques de son père et portant en outre sous le bras les enfants de sa muse, un paquet de manuscrits.

Il y avait des œuvres en prose ; il y en avait en vers ; il me les lut toutes avec une impartialité bien rare dans notre siècle de fer. Mais je ne fus pas en reste et déployai une impartialité au moins égale à n'écouter ni les unes ni Jes autres. La méthode, en revanche, m intéressa ; j'en compris en quelques minutes le mécanisme, qui était très simple et très ingénieux. Mon homme voulait qu'aussitôt je partisse en guerre, que j'allasse voir les ministres et leur mettre tout de suite la méthode sous la gorge.

— Ecoutez ! lui dis-je, il est impossible de savoir au juste ce que vaut une méthode d'enseignement, si on ne la connaît que par Texposition théorique. Laissez-moi expérimenter la vôtre. Je la jugerai sur ses résultats.

Et me voilà en quête d'élèves adultes! car le oeau de la méthode, au dire de l'inventeur, c'était qu'en huit jours, un homme fait pouvait, grâce à elle, apprendre à lire couramment la lettre moulée.

A la campagne, je n'aurais eu que l'embarras

MADAME CHBVÉ 01

du choix ; à Paris, il n'était pas commode de se procurer des jeunes gens de l'un ou de l'autre sexe ignorant Va b c d et curieux de se familiariser avec lui. Un de mes amis, qui demeurait près de moi, me prêta son domestique : c'était un grand garçon de vingt-cinq ans, qui avait la dignité correcte d^un valet de chambre de bonne maison, au visage engageant, au sourire affable, l'air onctueux et bête. J'avais toujours, quand il entrait dans ma chambre, le matin, à cinq heures, et quand il me souhaitait poliment le bonjour de son maître, des velléités de lui tirer ma plus belle révérence comme à un attaché d'ambassade.

Oncques n'eut-on la tête si dure que ce Frontin. Je le mis à l'alphabet lafforien. L'inventeur m'avait assuré qu'en deux leçons, de vingt minutes chacune, l'élève le plus rétif devait le savoir et commencer à épeler. Nous étions loin de compte. Le malheureux ne pouvait encore, au bout de huit jours, appliquer le son juste sur les divers signes qui le représentaient. Et ce n'était pourtant pas chez lui faute d'attention où légèreté d'esprit. Je voya's distinctement les veines de son front se gonfler sous effort d'un travail de pensée intense; nous étions en hiver, au coin d'un feu qu'on venait d'allumer, et la sueur lui coulait du vis; ge.

Parfois il se dépitait contre lui-même, et, se

tournant vers moi d'un air navré, il s'excusait du temps qu'il prenait à mes travaux.

Il ne se doutait guère que la sympathie qu'il m'avait inspirée croissait au spectacle de son impuissance.

— Tout comme moi ! me disais-je tout bas, voilà comme j'étais dimanche !

Et, le coude appuyé sur le bras de mon fauteuil, le menton dans la main, avec cette inaltérable patience que j'avais vu déployer à M me Chevé, je l'écoutais cherchant, à mesure qu'un groupe de lettres passait sous ses yeux, le son afférent, son qu'il devait, par un procédé particulier à la méthode lafforienne, retrouver de lui-même et sans indication du maître.

Le pauvre diable n'apprit jamais à lire ; mais je m'instruisis à son école d'une foule de choses que je n'avais fait qu'entrevoir aux leçons de M me Chevé: j'y compris que, passé un certain âge, le cerveau de l'homme est irrémédiablement fermé à tout enseignement nouveau ; que, s'il est facile d'éveiller dans les esprits des germes d'idées qui s'y trouvaient déjà, les révolutionnaires s'abusent étrangement de croire qu'ils y feront pénétrer une parcelle de vérité neuve ; qu'il est inutile de discuter avec les gens, car on ne persuadera jamais que ceux qui sont déjà convaincus par avance ; que le plus sage et ïe pJ us court est de s'accommo-

MADAME CHEVé 93

der aux mœurs et aux préjugés de la génération à laquelle on appartient, car on n'y pourra rien changer, et rien, comme dit l'autre, c'est rien ou peu de chose.

Peut-être serez-vous curieux de savoir comment se terminèrent les leçons que j'avais entrepris de donner à cet imbécile. Ne croyez point que ce fut moi qui me rebutai. Son maître vint un beau matin à la maison me prier de les suspendre.

— Si vous continuez, me dit-il, vous me le rendrez idiot ou fou. Vous soumettez sa pauvre cervelle à une gymnastique si épuisante, qu'il sort de chez vous abruti et ne sachant plus ce qu'il fait. Vous verrez qu'il tombera malade.

Je m'imaginai qu'il exagérait : point du tout. J'appris bientôt que mon élève s'était mis au lit. Il faut croire que la méthode lafforienne lui monta au cerveau : une fièvre cérébrale l'emporta en quelques jours. Il me semble que, delà façon dont se sont passées les choses, je ne dois point avoir cette mort-là sur la conscience. C'est tout au plus M. Laffore qui pourrait en être comptable. Il est médecin ; il porte sans doute assez légèrement ces sortes de responsabilités.

J'avais par bonheur l'esprit plus robuste et mieux équilibré que le pauvre garçon. . J'étais aussi plus philosophe, et, tout en m'acharnant à la musique, je m'intéressais au spectacle de cette

passion, qu'il m'était permis d'observer ainsi de près.

Il m'arïivait parfois, quand M me Chevé m'avait donné, d'après les principes de la Méthode, la solution pratique d'un petit problème de pédagogie musicale, de me récrier avec admiration sur la simplicité ingénieuse du procédé.

Tout aussitôt M me Chevé se redressait, comme si elle eût reçu en pleine poitrine une décharge électrique : cette petite vieille, enveloppée de silence et de froideur, tressaillait sur sa chaise, l'œil étincelant, les narines ouvertes, la voix frémissante ; de son poing fermé, elle frappait rageusement la table :

— Eh bien ! monsieur, criait-elle, ils n'ont pas voulu comprendre cela ! Non, ils n'ont pas voulu !

Ils, c'étaient les adversaires de la Méthode, les seuls ennemis qu'elle connût au monde. Quand elle *>n parlait, tout son être était secoué d'un grand tremblement de colère, et puis c'étaient des éclats soudains de fureur, des révoltes d indignation, un je ne sais quoi d'amer, de méprisant, d'emporté, tout gros de menaces sombres, et elle répétait, baissant le ton à chaque fois, modulant du majeur au mineur :

— Ils n'ont pas voulu ! ils n'ont pas voulu !

Et quand, par aventure, je me divertissais à la pousser un peu.... — Non, j'ai tort de dire que je

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me divertissais à cela ; si grande est la puissance de contagion d'un fanatisme vrai, que j'étais ému comme elle, que je prenais ma part de ses colères et que je m'écriais de bonne foi, avec un étonnement douloureux :

— Cela est-il possible ? ils n'ont pas voulu ! — Elle me regardait comme si j'eusse été moimême un de ces sauvages imbéciles ; il est évident qu'elle croyait, grâce à l'illusion de l'idée fixe, en avoir un, juste en face d'elle, et c'était sur lui qu'elle dardait l'éclair de ses yeux soudainement allumés :

— Non, monsieur, ils n'ont pas voulu ! Ce n'est pas faute qu'Emile leur ait expliqué... Tenez..., l'autre jour...

Mais elle sentait la colère lui monter à la gorge et la lui serrer ; elle suffoquait, les mots se pressaient en tumulte sur ses lèvres et n'en pouvaient sortir; et, se voyant incapable de donner ellemême les explications dont j'avais besoin :

— Aimé, criait-elle d'une voix étranglée, Aimé, viens !

Aimé Paris, c'était son frère, le premier disciple de Galin, le premier maître de Chevé. Il travaillait toujours dans une chambre à côté. A l'appel de sa sœur, il accourait. Je voyais paraître, dans l'entre-bâillement de la porte, une trogne d'un rouge vif, sous des mèches de cheveux blancs en-

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volés au hasard ; l'œil égaré, comme d'un chien qui cherche son maître ; une bouche ouverte e* sans dents. Il avait l'air de se demander : « QiTv a-t-il donc ? »

Il entrait, parfois en bras de chemise, le plus souvent une vieille houppelande roulée autour de son corps ; le pantalon, trop haut d'un côté, tombait de l'autre, la bretelle s'étant cassée ou défaite. Ses pieds nageaient dans des chaussons de lisière. Tout cela plein de trous, constellé de taches d'encre ou de graisse. Un personnage échappé des Contes d'Hoffmann. Son ventre pyriforme, ses bras courts et désordonnés, ses jambes toujours en mouvement complétaient la ressemblance avec un de ces mystérieux et grotesques fantoches que le romancier allemand se plaît à mettre en scène.

On ne riait pas de lui : nous savions que sous ces cheveux bizarrement ébouriffés bouillonnait et fumait d'idées nouvelles un des cerveaux les plus encyclopédiques qu'ait jamais formé la nature. Ce teint de brique, plaqué de vermillon par endroits, il le devait à réchauffement d'un sang constamment brûlé de travail. Cette négligence de l'habillement marquait moins chez lui l'incurie de l'homme qui s'abandonne, que la préoccupation du savant et de l'inventeur absorbé par des soins plus nobles. Ce regard même, ce regard effaré qui donnait à sa physionomie un aspect si étrange,

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c'était celui du mathématicien en quête de solu tions élégantes et les cherchant dans les espaces.

C'est que M. Paris n'était pas seulement un puits de science ; ou plutôt, si l'on veut s'en tenir à cette vieille comparaison, c'était un puits artésien, d'où jaillissaient et dégorgaient pêle-mêle tout ce qu'avait su l'humanité jusqu'à lui et tout ce qu'il y ajoutait sans cesse, par un esprit d'invention qui ne se reposait jamais.

M. Aimé Paris est un des hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais connus. Il était doué d'une prodigieuse mémoire qu'il avait encore accrue, jusqu'à un point qui paraîtrait fabuleux, grâce à l'application constante de sa méthode de mnémotechnie. Il savait tout, et c'était une vivante bibliothèque de dictionnaires : dictionnaire d'histoire, dictionnaire de science, dictionnaire de statistique..., oui, de statistique. J'en ai fait dix fois l'épreuve. On avait besoin d'un chiffre dans n'importe quel ordre d'idées, le chiffre des divers chapitres du budget, par exemple, en telle année : M. Aimé Paris le tirait aussitôt des profondeurs de sa mémoire, où il savait toujours retrouver juste à sa place ce qu'il y avait emmagasiné avec méthode.

Et, ce qu'il y a de plus inouï, c'est que sous cet effroyable amas de connaissances l'esprit d'invention n'avait pas été étouffé chez lui. M. Azevedo,

qui l'a beaucoup connu et plus pratiqué que je n'ai fait, a pu écrire un volume sous ce titre : les Inventions de M. Aimé Paris. C'est que M. Aimé Paris en a fait dans tous les genres, mais surtout en pédagogie. Il n'y a point, dans l'ordre de l'éducation, de problème auquel, s'y étant appliqué, il n'ait trouvé des solutions nouvelles et ingénieuses Sa mnémotechnie est un outil de travail dont la puissance est merveilleuse. Azevedo, qui avait eu la curiosité d'en apprendre le mécanisme, s'était à cinquante ans passés, donné artificiellement une mémoire sans égale. Mais c'est surtout au perfectionnement de la méthode Galin que M. Aimé Paris avait consacré toutes les forces de son esprit. Galin n'avait fait que poser les principes : c'est M. Paris qui a trouvé les procédés d'enseignement pratique ; c'est à lui que nous devons la langue des durées, le système des mutations. Mais je ma laisse entraîner ; ce n'est pas de la Méthode que j'ai à parler ici, et j'oublie que j'ai laissé M. Aimé Paris debout, au milieu de la chambre, comme il venait de se rendre à l'appel de sa sœur.

— Qu'est-ce qu'il y a, Nanine ? demandait-il. A cette interrogation qu'elle avait sollicitée,

il semblait que M me Chevé reprît possession d'elle-même ; d'une voix très posée, très nette, détachant même avec affectation chaque syllabe :

— M. Sarcey demande que tu lui expliques les

objections qu'a faites l'autre jour le préfet de la Seine et ce qu'Emile y a répondu.

Et, la phrase une fois dite, elle se renfonçait dans son immobilité et son silence. La paupière retombait sur son œil redevenu morne ; elle avait passé la main à son frère.

C'était au tour du frère de prendre feu et de partir ; et alors, marchant à grands pas, gesticulant, les yeux au plafond, il bredouillait éperdûment, d'une voix basse et précipitée, des explications où je n'entendais rien, mais que sa sœur paraissait écouter avec dévotion. M. Paris, qui avait longtemps émerveillé ses auditeurs par la lucidité et la force de sa parole, n'avait plus, à l'heure où je l'ai connu, ni dents ni souffle ; il fallait prêter une grande attention pour saisir, dans ce fouillis de sons inarticulés, quelques mots à l'aide desquels on pût reconstituer la phrase. Mais, pour sa sœur et son beau-frère, il était resté le successeur de Galin, Dieu le fils : on ne parlait de lui dans la famille qu'avec des airs de componction admirative et attendrie.

Ces trois êtres singuliers, Aimé, Nanine et Emile, vivaient ensemble, étroitement unis, possédés, brûlés d'une même passion, s'y étant dévoués corps et âme et pour la vie.

Il m'est arrivé de dîner avec eux.

La première fois, le père Chevé me prit à p?rt,- -j;

après la leçon publique, et me dît d'un air mystérieux, avec son bon sourire engageant :

— On nous a fait cadeau d'un lapin : voulezvous manger la soupe avec nous?

Je vis bien que ce lapin était pour eux une extraordinaire occasion de noces et de festins. J'acceptai. J'étais ravi de pénétrer plus avant encore dans l'intimité de ces braves gens, qui étaient de si curieux originaux. J'arrivai juste à l'heure que l'on m'avait marquée. Je croyais que l'on allait causer, comme partout, des nouvelles du jour, ou tout au moins du lapin qui avait servi de prétexte à la fête et de son donateur. J'étais loin de compte. M. Chevé avait fait dans la journée je ne sais quelle démarche chez un ministre ; il la conta, avec force imprécations contre l'entêtement des fanatiques du grimoire. Ses deux convives s'enflammèrent à ce récit; tout fut dès lors oublié, même le lapin, que l'on expédia rapidement, sans un mot aimable dédié à son souvenir. Il ne fut plus question que de la Méthode, et encore de la Méthode, et toujours de la Méthode.

C'est ainsi, j'imagine, que devaient dîner autrefois les solitaires de Port- Royal, mangeant vite, sans s'inquiéter de ce qu'on leur avait servi, tout occupés de Jansénius et entremêlant la conversation de virulentes apostrophes contre les jésuites.

:En vingt-cinq minutes, nous avions fini.

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— Je ne vous retiens pas, me dit M. Chevé; je sais que, le soir, vous allez au théâtre ; et nous, il faut que nous courions à nos leçons.

La somme de travail que fournissait tous les jours chacune de ces trois personnes passe toute imagination. Le père Chevé surtout, c'était quelque chose d'inouï, d'incompréhensible, et que je ne croirais pas si je ne l'avais pas vu plusieurs années de suite. Il avait sept, huit cours par jour, et aux quatre coins de Paris. Il professait à l'Ecole de la Faisanderie, à l'Ecole normale, au lycée Louis-le-Grand, chez lui, à l'École de médecine, dans les maisons d'éducation, que sais-je? Il partait le matin, de son pied léger, des paquets de livres sous le bras, les poches gonflées de papier* et de brochures ; on le voyait filer, d.'un train rapide, à travers les rues, affairé, fumeux, souriant ; si Ton faisait mine de l'arrêter au passage, il vous invitait du geste à le suivre et causait en courant. Jamais il ne manqua un cours de sa vie : hiver ou été, neige ou pluie, allègre ou souffrant, ii se mettait en route; rien ne l'arrêtait. Un jour il devait aller donner sa leçon à la Faisanderie, qui est près de Joinville-le-Pont. La neige était tombée, la nuit, par masses énormes ; plus de voitures, aucun moyen de locomotion. Un autre eût abandonné la partie; lui, jamais. Il fit le trajet à pied, dans la neige, et arriva, trempé,

rompu de fatigue, mais îayonnant et à l'heure. Il avait reçu de la nature un corps et une âme également élastiques. Toujours en train, toujours gai. Il se plaignait souvent, mais point à la façon des pleurards qui geignent. C'étaient des récriminations énergiques, c'étaient des ostentations viriles de sa capacité de travail ; il portait gaillardement ses quinze heures de besogne quotidienne, et il en parlait avec une vaillance joyeuse. Il les jetait au nez de ses adversaires ; il les leur reprochait avec une fureur bien comique. Ils me feront mourir ! s'écriait-il, mais d'une voix si superbe qu'elle rassurait immédiatement sur la force de résistance de cet indestructible coffre.

Il est mort cependant, et mort à la peine. Mais quand ce malheur arriva, je m'étais depuis assez longtemps séparé de lui, et non sans un grand déchirement de cœur. Ce dénouement de nos relations mérite un récit à part, car il mettra en lumière un autre côté du caractère de cet homme singulier et l'achèvera ainsi de peindre.

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Le premier but que s'étaient proposé les fondateurs de la Méthode, qui réunissait sous une même étiquette les trois noms de Galin, Paris et Chevé, c'était d'apprendre au peuple à lire la musique et à l'écrire sous la dictée, de lui donner en quelque sorte renseignement primaire de la musique.

C'est à cette tâche que M. Emile Chevé s'était voué tout entier depuis vingt années, et il faut reconnaître qu'il avait admirablement réussi : des milliers et des milliers d'ouvriers lui avaient passé par les mains, et tous étaient sortis de ses leçons capables de lire, à livre ouvert, n'importe quelle musique dans n'importe quel ton. Beaucoup, en outre, les mieux doués, avaient été mis par cet enseignement au point d'écrire couramment un

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air entendu au théâtre ou dans un concert. Le père Chevé disait, en souriant, qu'il chasserait de la langue le vilain mot de déchiffrer, qui marque l'effort pénible des malheureux acharnés à l'étude du grimoire.

Ce n'est pas tout, pour un élève de l'école primaire, que de savoir lire ia lettre moulée. Le joui où il est enfin en possession de cet outil d'étude la lecture, le goût lui vient de bien lire. Il comprend tout ce qu'il lit ; il essaye de se traduire à lui-même et de traduire aux autres l'impression qu'il a reçue.

A plus forte raison, cela est-il vrai de la musique. Lire une partition, c'est déjà quelque chose; mais l'essentiel est de la bien lire, de la lire en la comprenant et en la faisant comprendre, de goûter soi-même, en la lisant, un plaisir d'art plus ou moins délicat et de le donner aux autres.

— La belle avance, s'écriaient les adversaires de la Méthode, la belle avance de former des lecteurs,, si ces lecteurs ne doivent jamais devenir musiciens! Où sont les musiciens sortis de l'école de M. Chevé ? Ces ouvriers qu'il nous présente sont capables en effet d'enlever tellement quellement, grosso modo, un chœur qu'on leur met pour la première fois sous les yeux. Mais c'est de la besogne abominablement bousillée. Ils sont incapables, en revanche, d'une exécution finie et vraiment artis-

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