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tique. Ils n'en sentent même pas le besoin. Ce sont des barbares mal dégrossis !
Ces objections ne touchaient guère M. Chevé, qui se contentait de répondre : Pour goûter, en les lisant, Racine et Corneille, il faut avoir d'abord appris à lire. Nous sommes des maîtres d'école et ne voulons pas être autre chose. Nous enseignons la lecture à tous parce que tous, sans exception, doivent savoir lire. Libre à ceux qui se sentiront des dispositions de pousser ensuite plus avant.
Mais si M. Chevé demeurait insensible à ce genre de critiques, il avait près de lui quelqu'un qui les portait impatiemment.
C'était son fils, Amand Chevé, un fils unique, qu'il avait eu d'une première femme.
Amand Chevé formait avec son père le plus singulier contraste. C'était un grand jeune homme blond, froid, de manières réservées, d'allures paisibles, qui parlait bas, d'une voix sans chaleur ; si bien qu'en le voyant, on ne pouvait s'empêcher d'être surpris que, d'un père si exubérant, il fût né un fils si méthodique, que la montagne en travail d^éruption volcanique eût accouché d'un simple glaçon.
Amand Chevé avait sur son père l'avantage d'être musicien, et musicien de premier ordre. Il n'avait pas seulement le goût, il avait encore la passion de la musique ; et cette passion s'était
manifesté par des signes éclatants dès la plus tendre enfance. Il avait appris la musique en se jouant et il en savait tout ce qu'on en peut savoir. 11 tenait, lui aussi, pour l'excellence de la Méthode; mais il était persuadé, contrairement à l'opinion du chef de la famille et de l'Ecole, que si elle se réduisait à ne donner que l'enseignement primaire, jamais elle ne s'établirait dans le monde de la musique ; que les artistes, pour qui elle ne serait qu'un outil de pédagogie d'une utilité problématique, continueraient de la mépriser et de la tourner en ridicule.
Son ambition, c'était de montrer que la Méthode pouvait conduire ses élèves de l'école primaire jusqu'aux plus hautes régions de renseignement supérieur ; qu'elle pouvait également dégrossir des lecteurs à première vue et former des exécutants consommés, des artistes. Et comme il n'y a pas d'autre façon de prouver le mouvement que de marcher soi-même, il avait choisi parmi les élèves de son père ceux qui avaient témoigné le désir de pousser plus loin leurs études ; il les avait réunis ; tous ensemble étudiaient sous sa direction des chœurs de grande musique et ils en poussaient l'exécution jusqu'au dernier degré de perfection dont ils étaient capables.
Je n'oserais pas dire que cela se faisait secrètement, dans l'ombre, à l'insu du maître, car il le
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savait, et même il frémissait d'un certain orgueil, quand il apprenait que cette petite fraction de sa Société était allée, malgré ses ordres, disputer un prix de concours orphéonique dans quelque localité voisine et l'avait emporté.
Au fond, il était plus inquiet que content.
Que voulez-vous? il était... comment dirai-je? jaloux ? oui, jaloux, ex le mot sera juste, si j'ajoute qu'il était jaloux non de son fils, mais de sa propre autorité.
C'est un trait de caractère sur lequel, en vous peignant cet homme étrange, je n'ai pas encore eu l'occasion d'insister. Personne ne fut plus autoritaire que lui. Sectaire en cela comme dans tout le reste. Quiconque n'est pas avec moi est contre moi, a dit le plus humble et le plus doux de tous les fondateurs de religion. M. Emile Chevé avait l'instinct de la domination. Jamais amabilité ne fut plus impérieuse. Il prétendait rester seul maître et n'eût jamais consenti à céder aux mains de personne la moindre parcelle de son pouvoir.
Non, pas même aux mains de cet autre soimême qu'on appelle un fils. Le père Chevé sentait vaguement qu'au point de vue artistique, ce fils lui était infiniment supérieur ; et il ne pouvait se défendre d'en concevoir de l'ombrage.
Nous donnions parfois, en ce temps-là, de grmds festivals, où c'était l'habitude de convoquer
les compositeurs, les musiciens et la presse. Aux exercices habituels de lecture à première vue se joignaient, en ces solennités, quelques morceaux d'apparat qui demandaient une exécution plus soignée, plus finie. Il eût été naturel qu'Amand Chevé, qui était un artiste, prît le bâton de commandement et dirigeât cet orchestre de voix humaines. Jamais son père ne le souffrit. Nous sentions tous je ne sais quelle honte à le voir monter au pupitre, car il battait la mesure à la façon d'un métronome, sans ombre de goût artistique.
Tel était l'ascendant exercé par lui sur nous tous que personne n'osait récriminer ni se plaindre. On baissait les yeux et Ton partait. C'eût été pour lui un coup trop sensible s'il eût aperçu chez nous l'ombre d'un mouvement, je ne dis pas de désobéissance — personne n'y eût songé, — mais d'ennui et de chagrin.
Je sais bien qu'en vous contant ses faiblesses je vous gâte mon héros. Mais une étude psychologique ne vaut, ce me semble, que par la vérité du détail, par l'exactitude de la ressemblance.
Eh bien ! oui, il était jaloux, et jusqu'à la mesquinerie. Ce défaut chez lui tournait presque en manie intraitable. J'en ai vu des exemples bien étonnants, dont je ne citerai qu'un seul,
La famille Chevé avait édité un certain nombre d'ouvrages soit de polémique, soit de pédagogie.
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qu'elle avait tous fait imprimer à ses frais. Les pamphlets étaient naturellement destinés à tomber vite dans l'abîme de l'oubli ; mais, parmi les ouvrages de pédagogie, quelques-uns méritaient d'être placés au premier rang : ainsi les Exercices pratiques de M me Chevé, un des plus admirables livres, j'allais dire le plus admirable livre d'instruction élémentaire que je connaisse ; la maîtresseœuvre de Galin : Exposition (Tune nouvelle méthode pour renseignement de la musique, une des plus merveilleuses analyses qui aient jamais été faites par un mathématicien doublé d'un philosophe, et les Huit cents duos, et tant d'autres opuscules qui formaient une sorte de bibliothèque de la Méthode.
Vous croyez peut-être que tous ces livres, une fois édités, étaient mis en vente et qu'on pouvait se les procurer comme on voulait, en payant le prix du volume. Ah ! que vous êtes loin de compte, mes amis! Le père Chevé gardait Tédiiion tout entière chez lui, sous clef, dans son cabinet encombré de paperasses. Pour en avoir un exemplaire, il fallait s'adresser à lui et montrer patte blanche, je veux dire témoigner pour la Méthode d'un inaltérable sentiment d'admiration.
Il ne lâchait son volume qu'à bon escient. Mais il n'y avait pas moyen alors de lui en faire accepter
le prix. Il le donnait aux amis de la Méthode ; aux autres, il refusait de le vendre. C'était le comble du désintéressement. Mais ce désintéressement partait, à mon avis d'un faux calcul.
— Vous entravez ainsi, lui dis-je, l'expansion de la Méthode. Il faut se jeter à vos genoux pour obtenir de vous les livres qui l'exposent. Nombre de gens préfèrent s'en passer.
— Combien en voulez-vous d'exemplaires? me demandait-il avec un air de badinage.
Je voulus avoir raison de cet entêtement.
Il y avait en ce temps-là, rue de Grammont, une petite librairie dont la titulaire était une ancienne actrice du Théâtre-Français, M ,le Biron. C'est elle qui avait créé jadis à TOdéon la bonne et brave fille de ferme de François le Champi. Elle avait, à la suite de je ne sais quelle histoire, quitté la Comédie- Française et acheté ce petit fonds de librairie, où je ne tardai pas à faire sa connaissance, car beaucoup de mes amis s'en allaient là, dans son étroite boutique, tailler entre trois et six une forte bavette.
On y rencontrait souvent Laurier, Mosselmann, Crémieux, Xavier Aubryet, puis des acteurs et des actrices ne divers théâtres ; c'était pour un certain nombre d'habitués un lieu de rendez-vous commode. On trouvait toujours à son bureau la maîtresse de la maison, avenante et spirituelle, qui
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savait aiguiser de beaucoup de malice un grand fonds de bonté native.
Je ne sais si mes souvenirs m'abusent ; mais il me semble qu'on y causait agréablement toujours, avec esprit quelquefois. Xavier Aubryet lançait à tort et à travers des fusées de paradoxes que Laurier rabattait d'un mot, avec son air d'indifférence sournoise et traînante. De quel cœur on y daubait quand M me Madeleine Brohan ou M lle Jouassain tenaient le dé de la conversation, sur le directeur de la Comédie- Française, sur les camarades et même sur les critiques ! Que d'anecdotes plaisamment contées î que de francs et bons rires !
Il fallait voir la figure ahurie d'un acheteur de passage, quand il entrait à l'improviste dans celte petite boutique dont noue avions fait une sorte de divan Lepelletier. C'était un intrus, un gêneur et comme on dit en styl?. boulevardier, un empêcheur de danser en rond : — Quel est cet olibrius, qui se permet d'acheter des livres dans une librairie et dérange, sans dire gare, d'honnêtes Parisiens en train de se livrer aux douceurs de la blague?
M lld Biron nous grondait ; nous lui jurions de respecter le client, et r le lendemain, c'était à recommencer.
Je lui parlais souvent de la méthode Chevé, qu'elle avait étudiée et estimait à sa juste valeur ; car elle était excellente musicienne et se piquait
d'avoir l'esprit libre des préjugés de toute routine.
— Vous devriez nous rendre un service, lui dis- je un jour. Les livres qu'ont édités les fondateurs de la Méihode ne sont point connus et méritent de Têtre. Vous êtes en relations avec le tout Paris artiste : acceptez quelques exemplaires en dépôt, et faites de la propagande*
— Je ne demande pas mieux, me répondit-elle.
Vous pouvez même dire à M. Chevé que, par sympathie pour lui, je ne demanderai aucune remise en échange de mes bons offices. Je vendrai le volume au prix où il m'aura été coté à moi-même. Ce n'est pas une spéculation que je prétends faire; c'est un service que je veux rendre.
Vous pensez si j'étais ravi. Je m'en fus de mon pied léger porter cette proposition au père Chevé. J'étais si foncièrement naïf que je m'imaginais qu'on allait, moi et ma nouvelle, nous accueillir, l'un portant l'autre, à bras ouverts, avec de grands transports de joie. Le père Chevé me regarda d'un œil soupçonneux. Il cherchait sur mon visage si je n'étais pas un traître qui avait sournoisement passé à l'ennemi. Mon honnête et loyale figure le rassura. Il entra dans d'assez longues explications sur les nombreux inconvénients qu'il y aurait à laisser courir les livres de la Méthode dans les mains des philistins. Ces inconvénients, j'avoue