‹ Souvenirs de jeunesseChapitre 6 sur 15 · AMAND CHEVÉ I I · texte numérisé non relu

AMAND CHEVÉ I I

que pour ma part je ne les voyais peint — - et je ne les vois pas encore.

Le seul qui fût réel était celui dont le père Chevé i rie parlait pas. C'est que, s'il eût livré ses ouvrages ' au libre commerce, il se fût dessaisi d'une part de son influence personnelle. Son objectif, c'était de mettre et de garder sous sa coupe tout néophyte de la Méthode ; beaucoup lui eussent échappé s'ils avaient pu s'adresser, pour prendre connaissance de ses ouvrages, au premier libraire venu.

C'est en vainque je plaidai la cause de la liberté, qui me semblait être celle du bon sens. M. Chevé, quand il fut à bout d'arguments, m'invita d'un ton sec et péremptoire à me taire désormais sur ce chapitre. Il n'aimait pas bien la contradiction. Il serrait le pouvoir d'une main d'autant plus énergique qu'il sentait gronder et croître parmi les siens, autour de lui, une sourde résistance.

Ce n'était pas que son fils, Amand Chevé, fût capable de lever l'étendard de la révolte et de faire un schisme. Il professait pour son père une piété respectueuse qui était sincère, et il n'avait pas d'ailleurs l'envergure d'un chef de parti. Il faut ajouter aussi qu'il n'eût trouvé, dans la grande Société chorale, personne pour le suivre dans une rébellion ouverte. Tous pliaient sous l'ascendant du père Chevé ; tous lui étaient profondément attachés. Il n'y en avait pas un à qui, musique à

part, il n'eût rendu quelques services. Il les avait, dans leurs maladies, soignés en qualité de médecin. Il avait été le confident de leurs chagrins domestiques, le conseiller de leurs jours douteux, l leur directeur de conscience. Car ce diable d'homme trouvait du temps pour tout, et ce n'était pas seulement de la confiance qu'il inspirait à ses disciples : ils avaient foi en lui.

Et il fallait bien qu'ils lui fussent dévoués jusqu'au sacrifice de leurs plus chères aspirations, puisque depuis des années ceux qui avaient fini par apprendre la musique — et quelques-uns étaient devenus des musiciens consommés — se résignaient, chaque fois que les cours reprenaient, à rentrer dans le rang, à recommencer avec les débutants les exercices de la première heure, à mêler leurs voix éprouvées et sûres à des voix novices qui gâtaient l'ensemble de l'exécution.

Le père Chevé l'exigeait ainsi. Mais c'était beaucoup demander à la nature humaine. Instinctivement les plus hardis s'étaient groupés autour d'Amand ; et ils avaient formé une petite chapelle dans la grande église. Ils se croyaient en règle avec le maître parce qu'ils n'en continuaient pas moins d'assister, comme les camarades, à toutes les séances qu'il présidait. Mais le Dieu de Jacob est un dieu jaloux!... M. Emile Chevé ne souffrait qu'impatiemment cet échec porté à son autorité

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