‹ Souvenirs de jeunesseChapitre 7 sur 15 · AMAND CHEVÉ I I · texte numérisé non relu

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souveraine. Il eût mieux fait de fermer les yeux, de laisser aller les choses, sans avoir l'air d'y prendre garde, et qui sait, même ? d'encourager ce mouvement dont il aurait, après tout, gardé la direction au moins en apparence, puisque tous s'accordaient à le reconnaître comme le chef nominal, le pape de la Méthode.

Mais ces doux tempéraments n'étaient pas dans son caractère. Il résolut de casser les vitres. Il comptait sur le prestige de son nom pour terrasser les hérétiques et les ramener au giron de l'Église. C'était une bataille à livrer. Il convoqua l'Association à une grande séance, qui était, si je me rappelle bien, la séance de clôture annuelle, celle où le chef de l'Ecole rendait compte à l'assemblée plénière des travaux et des progrès accomplis, des sommes dépensées, des efforts qui restaient à faire.

C'est dans le grand amphithéâtre de l'École de médecine que les séances avaient lieu. Aucune ne fut plus solennelle. Toute la Société était là, au grand complet, attendant avec une curiosité mêlée d'angoisse ce qu'allait dire M. Chevé. Il se leva ; il commença par expédier rapidement les menus détails du budget ; puis, d'une voix très émue, il rappela à grands traits les services qu'il avait rendus là a Méthode, le labeur écrasant auquel il s'était condamné, les conquêtes que l'idée de Galin avait, grâce à lui et à ses deux collaborateurs,

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M. Aimé Paris et M me Nanine Chevé, faites en France et dans la plupart des pays d'Europe.

Il me semble que je le vois, que je l'entends encore. Saint Paul ne devait pas parler autrement aux fidèles de son Eglise. La demi-obscurité où était plongée cette vaste-salle, mal éclairée par un petit nombre de lampes, ajoutait encore à la mystérieuse émotion de la scène. La tête du père Chevé s'enlevait en vigueur sur ce fond sombre ; elle était superbe, avec ses longs cheveux gris, qui flottaient sur ses épaules et lui donnaient un air de prophète. Il avait le geste ample et magnifique \ j'aurais dit : théâtral, si ses grands bras étendus en croix, si ses mains ramassées sur la poitrine et la frappant avec force n'eussent pas fait partie en quelque sorte de sa physionomie et n'eussent complété l'homme. Il se répandit en allusions menaçantes contre ceux qui voulaient jeter l'École hors de sa voie ; il demanda si quelque autre se sentait de force à la conduire à sa place ; il ajouta qu'il n'avait plus qu'un petit nombre d'années à vivre; qu'on pouvait bien attendre un peu et ne pas lui infliger, en ses derniers jours, le chagrin de voir son œuvre défaite. Il fut tour à tour terrible, insinuant, attendri. Il avait, comme on] dit en style parlementaire, posé la question de cabinet.

Il se fit un grand silence quand il eut cessé de

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parler. Beaucoup ac ses disciples pleuraient Comment retenir ses larmes à cette peinture, qui était si vive, si animée, de ses craintes et de ses ' douleurs ! Et cependant je me disais en mon coin que ce n'était pas de tout cela qu'il s'agissait. Personne ne contestait les services et le dévouement du père Chevé ; personne ne songeait à lui arracher la direction de l'Ecole. La question était plus humble et plus simple : Etait-il bon que des musiciens consommés fussent remis à l'école primaire et chantassent avec des commençants de première année ? Ne valait-il pas mieux les laisser, sous le contrôle du maître, s'occuper d'art pur et montrer aux partisans du grimoire que le chiffre, lui aussi, peut inspirer le goût de la perfection, qu'il y peut même conduire ?

C'est ce qu'aurait pu dire Amand, s'il avait été là. Mais la déférence qu'un fils doit à son père, et surtout à un tel père, lui fermait la bouche. C'est un inconnu qui se leva pour répondre. Il dit, simplement et sans phrases, qu'il n'y avait pas un membre de l'Association qui ne gardât pour le maître une vénération profonde et un attachement inviolable, mais que la tentative qu'un certain nombre de membres poursuivaient à cette heure n'était nullement incompatible avec cette affection et ce respect.

— C'est un manque de discipline, s'écria le père

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Chevé, un outrage au chef de l'École ! Si vous ne voulez plus de moi, osez le dire !

Vingt, trente voix protestèrent. Mais le branle était donné. On avait osé regarder le maître en face, lui tenir tête. Il essaya de regagner de haute lutte le terrain perdu ; il se fâcha, menaça de sa démission. Rien n'y fit ; une discussion s'engagea, longue et confuse, entre le groupe des révolutionnaires et les tenants du maître, ceux qui lui étaient demeurés fidèles quand même. Le dissentiment avait éclaté ; le schisme était inévitable.

Je me dérobai sans bruit, avant d'avoir vu la fin de cette scène, dont le spectacle m'était pénible. Je n'osai pas retourner tout de suite chez le père Chevé. Je le rencontrai par hasard dans la rue, quelques jours après. Il me parla avec amertume de l'Ecole compromise et me pressa, moi qui avais été un des champions de la Méthode dans le journalisme, de plaider la cause des bons principes. Je regardais obstinément, sans souffler mot, la pointe de mes souliers.

Il insista avec son air de bonne grâce impérieuse.

— C'est, lui dis-je avec embarras, c'est qu'en cette affaire il me semble que votre fils n'a pas tout à fait tort.

— Vous aussi ! me dit-il.

Ce mot avait creusé un abîme entre nous deux; Il me quitta brusquement et je ne le revis plus*

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