‹ Souvenirs de jeunesseChapitre 8 sur 15 · AMAND CHEVÉ II · texte numérisé non relu

AMAND CHEVÉ II

Il est vrai qu'il ne dura guère. Sa constitution robuste était depuis longtemps minée par l'excès du travail. Il lui eût fallu quelques mois de repos; mais il n'en voulait point prendre. Peut-être le chagrin de voir l'Ecole échapper à sa main de fer, forcément desserrée, l'acheva-t-il. Tant qu'il n'avait été le chef que d'une petite secte, il avait pu satisfaire, en exerçant le pouvoir absolu, son goût de domination ; mais, à cette heure, la secte, grâce à lui, était devenue Eglise ; les gentils y affluaient de toutes parts. Il eût fallu en ouvrir les portes toutes grandes et se résigner à ne plus gouverner que de loin, à ne plus régner que de nom. Il n'en eut pas le courage. C'était un homme de lutte qui, le triomphe obtenu et la tâche finie, n'avait plus qu'à se retirer dans la mort, impuissant, inutile, gênant même.

Au premier moment, il sembla qu'il eût emporté la Méthode avec lui dans la tombe. Elle perdit toute sa force d'expansion, tout son éclat de renommée. Cette poussière de bruit que le maître avait soulevée autour d'elle s'abattit d'un seul coup. Mais les idées justes peuvent avoir des éclipses ; elles ne disparaissent point. Après quelques tiraillements de compétitions personnelles, Amand Chevé, par droit d'héritage et de talent, prit en main la direction de l'Ecole restée sans chef; il la releva, meurtrie encore de cette terrible chute, et

relança dans le monde la méthode Galin-Pâris- Chevé. Elle y fait son chemin, avec moins de fracas sans doute, d'un pas aussi sûr et aussi rapide.

- Pour moi, je délaissai quelque peu la musique après ma rupture avec le maître. J'avais fait la connaissance, au cours, d'un ouvrier typographe qui était devenu l'un des professeurs en sous-ordre de la Méthode. Je m'entendis avec lui pour qu'il vînt trois fois par semaine, le matin, chanter avec moi des airs d'opéras vieux et nouveaux que nous avions soin de traduire préalablement dans la langue du chiffre.

Je le gardai dix-huit mois. Mais ce brave garçon, qui savait admirablement tout ce qu'eût pu enseigner Chevé père, n'avait été qu'un médiocre élève deChevé fils. Il manquait d'initiative et de goût. La conversation était peut-être aussi par trop insuffisante. Quand il dut quitter Paris pour aller en province répandre la Méthode, il m'offrit, comme remplaçant, un de ses amis. Je ne me sentis aucun goût à renouveler l'épreuve. Je donnai, en le congédiant, congé à l'étude de la musique et jetai dans un coin de ma bibliothèque tous les volumes dont ,'. je m'étais si longtemps servi et dont j'avais profité si peu.

Je les ai retrouvés, il y a quelques jours, pour écrire cette notice, sous l'épaisse couche de pous-

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