‹ Souvenirs de Jeunesse (volume 2)Chapitre 7 sur 10 · AMÉLIE. U · texte numérisé non relu

AMÉLIE. U

ediHoprineep$ in mêmbrams, C^est un beau livre, ajonta-t-il arec une expression exaltée d'admirati<Hi dans laquelle on ne dicernait pas aisément ce qui avait le plus de part à son enthousiasme , de la beauté de l'Evangile ou de celle deTédition.

Le volume parut , avec son splendide maroquin et ses riches fermoirs ; il s'ouvrit par le milieu , en déployant à droite et à gauche ses pages fastueuses , et le chevalier poursuivit : — Vous jurez donc sur ce livre sacré , mon enfant , sur ce livre qui contient la foi de nos pères et la nôtre , sur ce livre d'un Dieu qui a le mensonge et la perfidie en horreur , que si vous TOUS sentiez entraîné à une passion dont les conséquences seraient mortelles pour votre vieux camarade , vous viendriez déposer dans son cœur cette faiblesse delà chair et du sang , et que vous n'hésiteriez pas à vous soumettre à tout ce qu'il exigerait de vous ! — Attendez , Maxime , attendez encore ! ne vous livrez pas en aveugle à la présomption de votre jeunesse! ne prenez pas le nom du Seigneur en Tain !

— Je le jure , monsieur le chevalier! — et jamais engagement ne m'a paru plus facile et plus doux a remplir.

ISO •OCVSIIIES.

— Alors , dit le chevalier après avoir rendu TEvangile à Jouathas , va donc voir demain ce diamant , cette marguerite du monde , et tâche d'en obtenir ces diables de leçons dePindare, qui sont la pure fleur de toutes lesscholies passées , présentes et futures ; nous les introduirons dans les miennes aux dépens des miennes , et nous publierons Pmdare cette année sous les noms jumeaux de Jacobus et de Robert. Ce travail achèvera , s'ilplait à Dieu, ton initiation aux bonnes lettres grecques , et nous serons en mesure de lancer Tannée prochaine Hésiode avec Tacite. Monumenium eaegV

Là-dessus , il me serra la main, et noua nous retirâmes également tranquilles , sir Robert sur le succès de ses éditions , et moi sur les résultats de l'entrevue la plus innocente dont il ait jamais été parlé dans les compositions des romanciers.

Quoique je n'aime pas les portraits , il faut cependant que je donne une idée d'Amélie, Elle était assise dans son jardin sous un cerisier en fleurs , que le soleil pénétrait de toutes parti, d'une pluie de rayons mobiles , qui tremblaieni autour d'elle au moindre souffle de l'air. EUo^ se leva en m'apercevant. Moi , je m exerçais 4

àMtUI. 151

la voir. J*avais déjà remarqué sa taillo svelte , élancée , harmonieusement soaple , comme celle dont mes poètes gratifiaient leurs nymphes , sa robe blanolie flottante , ses beaux chereux noirs rattachés négligemment sur sa tête , et je ne l'avais pas vue encore. Elle paria. Je m'enhar^ dis. Le charme incomparablede ses traits, roe frappa moins d'abord que son éclatante blan« cheur. Leur ensemble avait cependant un dé* fout , si c'enestun. Ses yeux étaient trop grands ^ trop longs surtout , mais ils avaient une expression qu'aucune parole ne peut faire compren* dre ; qui ne passerait pas tout entière , qui s'évanouirait peut-êtresous le pinceau d'un ange. Ils étaient d'un bleu plus foncé que ce* lui du ciel profond et sans vapeurs, que j'ai contemplé si souvent du haut des Alpes , et le reflet qui en descendait dur son visage avait quelque chose de cette clarté veloutée que la lune verse à la surface des lacs et des prairies. C'était comme deux sources de lumière divine , dont les flots subtils s'épandaient autour d'elle » et l'enveloppaient d'une sorte de vêtement.

Oh! je n'accuse point le matérialiste disgracié de la Providence qui a cherché le secret de l'àmesansle trouver, mais je ne le coropren-

153 soQViiriBfi.

drais pas s^il avait plongé une seule fois sa Tue dans le regfard d'àmélie !

J'ai dit qu'elleétait pale. Elle Tétait Bouvent. Il semblait que le sang ne circulât qu'à regret sous ce tissu délicat qu'un efiFort léger pouvait rompre ; mais la plus faible émotion l'y rappelait. J'essayai d'expliquer en balbutiant le "message assez bizarre que sir Robert m'avait imposé la veille. Elle rougit alors , et je n'avais pas imaginé jusque-là qu'elle fut si belle !

— « Je suppose , dit-elle, que M. le chevalier ne vous a pas laissé ignorer le concoors douloureux de circonstances qui me rappela ce que je savais du grec et de Pindare, et qail m'a épargné à vos yeux le ridicule d'une prétention si déplacée dans les femmes. — Je pris en effet plaisir à ces études , parce qu'elles procuraient un peu de consolation à mon père.

Depuis notre séparation j'ai oublié ce que j'avais retenu, et ce que j'avais appris ; mais le désir de faire quelque chose pour sa mémoire et pour son amipeut m'inspirer plus heureusement que je n'ose aujourd'hui le penser , il faut que je rouvre ce livre si négligé pendant deux ans $ ^^ que je lui redemande des souvenirs qui me fuient. »

A>Un. 183

£n parlant atnsi , elle avait porté la main à «on front.

Ecoutez , reprit ^ elle tout à conp , en l'imposant doucement sur mon bras ; — mais cet attoncliement m'incendia comme si la foudre m'avait frappé. — Je ne sais par quel sens j'entendis le reste.

Ecoutez : je serais plus sûre de ce que je puis. — Demain^.. — après demain , — n'importe , et d'ici là le travail auquel sir Robert prend un si vif intérêt serait peut* être commencé.

n est probable que je m'engageai machinaleraent à. retourner. J'entrevis encore Amélie comme un éclair dans la nuit , sa voix me parvint encore comme une mélodie passagère dans le silence. Je revins à moi du réveil d'un somnambule qui se demande long- temps s'il a rêvé. J etais.sorti de la route. Je ne savais plus où était Berne. Mes jambes défaillaient; mes yeux étaient offusqués de ces lueurs vagues , capricieuses 9 informes ^^ violettes ^ cramoisies ^ orangées , taches, éblouissantes enlevées au prisme céleste par un. regard trop long-temps fixé sur le so* leil. Je m'assis sur le rocher. Jj couchai ma tête sur mes mains Je pleurai. Je ne savais, pas pourquoi je pleurais.

154 soQvmnis.

InfoHunél m*ëcriai-je enfin , ton cœur n'était pas éteint ! tu n'arais pas usé tout ce qae Dieu t'a départi de misère et de douleur I ToiU ton sang qui vit , qui fermente , qui bouillonne encore ! Te voilà rejeté comme une âme en peine , sur les limbes d*un paradis , qui est à jamais fermé pour toi ! Te voilà condamné une fois encore à l'humiliation dévorante d'aimer fians espérance ! — Bien plus ! à Thorrible malheur de ne pouvoir aimer sans crime ! — Aimer, répétai -je en me levant avec violence , et en reprenant d*un pas assuré la route que j'avais perdue ! aimer Amélie, peut-être?...

Amélie ! Amélie ! — et ce nom vibrait dans toute mon ame , et je ne comprenais plus que cela de ma pensée .

Aimer Amélie protestante, continuai- je en marchant toujours, et renoncera la religion de mon père , à l'estime de mes amis d'enfance ,de mes frères selon le baptême et selon leucharistie ; à celle de sir Robert même, qui me chérit , catholique , et me maudirait , apostat ! ou bien la perdre dans sa foi , la perdre dans sa réputation , la perdre dans sa fortune, et tuer d'une main d'assassin ce vieillard dont la bienfaisance m'a sauvé de la détresse et da

désespoir , cet autre père d'adoption auquel m'enchaînaient la reconnaissance et le serment! — Et le serment! mon Dieu ! je Toubliais K..

allons 9 allons , le serment , je le tiendrai « et j'en subirai les conséquences !

Quand je fus arrivé dans la chambre du che* valier , je tombai d'accablement à ma place accoutumée.

— A moi, s^écrîa sir Robert, à moi Jonathas!

k moi, de Teau, des liqueurs , du vin de Porto! C'est mon fils excédé de fatigue , mon fils qui ne se soutient plus , mon fils qui se meurt ! Ame de bronze ! Ingrat Robert ! tu veux donc fairjiî mourir ton Paulo-post !

— Non , mon ami , lui dis-je en saisissant sa main , je ne suis pas fatigué ; je ne suis pas malade ; mais j'étais pressé de vous voir et de vous parler.

— Quelle nouvelle donc , reprlt-il en rentrant dans la pensée où ma brusque apparition l'avait sans doute surpris? N'imprimerons-nous pas Pindare?

— Nous l'impriraeroiis,monsieur le chevalier, répondis-je en souriant amèrement de sa méprise. Amélie a seulemeiit besoin de quelques heures pour recueillir ses idées. Elle m'a , je

crois, promis le commencement pour aprèsdemain , — ou pour demain .

— Demain, dit-il, après avoir un moment réfléchi, cela serait indiscret. — Et si aprèsdemain tu n'étais pas remis de ta fatigue

Te voilà pâle çotnme un mort maintenant , et tu brillais tout à Flienre.

— En vérité , je ne suis ni malade ni fatigué ! J'irai après-demain , je vous le jure !

. — Tu me le jures ! A propos , quel effet a produit sur toi la vue de çaa Calliope , de mon Uranie ? de ma Mnémosyne , de ma Déesse?

^ — L'effet que produit une Déesse , la surprise , l'admiration , le respect

— Bien, bipn , mon enfant! je ne m'attendais pas à moins ! Une Calliope , une Uranie , cher Maxime ! Une jeune fille qui sait mieux les leçons de Pindare que le chevalier Grove ! Ce qui m'effrayait hier , c'ctaitde pensera tant de déesses qui se sont humanisées , comme de simples mortelles , pour des yeux bleus et expressifs , ou pour une chevelure blonde et bouclée. Je t'en citerais , dans les mythographes , une douzaine d'exemples que nous lirions avec plaisir s'ils étaient en meilleur style, et si Munckerus et Staveren lea avaient mieux en-

AIÉLIE. iVi

tendus. Apporte-nous cependant les mythographes , Jonathas , toutes les collections des mythographes ! Cela nous amusera en dînant.

Je respirai. Je savais bien qu'il ne serait plus qaestion d'Amélie, et que son souvenir allait disparaître au milieu des digressions doctes ou riantes dans lesquelles l'imagination du chevalier aiâaità s'égarer. Quelle nécessité d'ailleurs de brusquer inutilement le secret insignifiant d'une première impression dont je me rendais À peine compte à moi-même , sur laquelle je pouvais m'être mépris , et que j'avais encore le temps de vaincre ? Et puis , désabuser si vite mon vieil ami delà possession de ce Pindare , en qui reposait une partie de sa gloire , cela était aussi trop cruel ! — On ne saurait croire combien la conscience la plus droite a de moyens de se faire illusion sur ses devoirs.

Le surlendemain me parut bien long à venir.

Amélie avait déjà rassemblé en effet tout ce que sa mémoire lui rappelait de ces leçons précieuses sur les premières Olympiques. Elles les avait écrites avec soin , et pour me les rendre plus intelligibles encore , elle daignait me les relire ou me les chanter; car à tout le

188 SOQVSIflHS.

charme de cette mélopée grecque , dont nous u'avo&s que des idées confuses , sa voix sonore , émue , pénétrante , ajoutait le charme d^une mélopée qui n*était qu*à elle. La puissance de cet organe enchanteur tenait aussi à un de ces mystères qui découragent la parole. Pour Tex^ primer aujourd'hui dans une comparaison digne delà réalité , il faudrait faire comprendre ce que peut exercer ^ d'empire sur l'âme une pensée de Lamartine proférée par la harpe éolienne ou par rharmonica.

Quand elle eut fini sa lecture et qu'elle se fut assurée que je ne laisserais rien échapper de ces nuances fugitives de la pensée poétique dont elle avait le secret mieux que Pindare , elle ahandonna le volume. Nous étions dans le jardin comme la première fois ; les rayons du soleil jaillissaient comme la première fois entre les blancs bouquets du cerisier , se brisaient sur sa tête en faisceaux légers et frémissans , -ou l'entouraient en auréoles. Des fleurs qui commençaient à tomber, quelques-unes avaient jonché ses cheveux ; le ciel mythologique n'aurait pas fait plus de fêtes à la muse elle-même, l'ilTavait reconnue, recueillie et pensive, dans la plus chèrede ses solitudes. — Et moi, je m«

▲KÉLIB. 159

taisais pour xi6 pas troubler cette solennité. Je ne suis pas sûr d'ailleurs que j'aurais pu parlai; sije l'avais voulu.

— Non, dit-elle, ce ne sont pas là des poètes ! cette magnificence d'images et cettQ pompe accablante d'harmonie et ce faste éblouissant de mots, ce n'est pas la poésie!

Qu'importent les vaines gloires des peuples et l'orgueil de leurs triomphes et Tivresse de leurs jeux? La poésie n'est que dans la foi et dans le sentiment , dans une croyance soumise ou dans une vive émotion du cœur.

Elle n'a pas prêté ses véritables inspirations à l'extravagante vanité de ces nations antiques ; elle ne les prêtera pas à cette fausse raison des nations modernes , qui n'est qu'une autre espèce de vanité. La poésie de l'âme , c'est le chiistianisme qui nous l'a faite , c'est la réforme et la philsophie qui l'ont tuée»

n faut croire pour entendre la poésie et pour, la sentir. Qu'auraient produit nos Milton et nos Klopstock , oh i c'étaient de sublimes génies ! ••• s'ils n'avaient remonté au berceau delà religion pour lui redemander ses mystères? Je m'étonne que les anciens , qui étaient si heureux et si riches en emblèmes matériels , n'aient pas

^60 SODTENIRS.

représenté la poésie avec un bandeau comme l'amoup.

Je la regardai ; ses joues s'étaient vivement colorées , ses lèvres tremblaient , ses yeux jetaient du feu.. •

— Cependant , dis-je en tremblant...

Elle tressaillit. — Pardonnez , monsieur , inlerrompit Amélie.... je suis sujette à céder ainsi à une impression qui m*a saisie , et je n'observe pas alors qu'on m'entend. C'est une étrange infirmité , mais je vis ordinairement si loin du monde ! Pardonnez-moi , je vous supplie , si j'ai laissé échapper une seule parole qui vous offensât dans vos opinions. Vous èles protestant , sans doute....

— Je suis catholique romain .

— Catholique romain , s'écria-t-elle en se rapprochant de moi d'un élan. — C'est aussi , ajouta-t-elle en se retirant un peu , la religion dans laquelle j'ai été élevée, quoique je fusse née dans une autre.

— Ceci me confond , repris-je avant d'avoir pu démêler les idées qui m'assaillaient confusément. Ce n'est pas ce que j'avais appris du chevalier.

— Votre étonnement est tout naturel, dit

AHÉLIS. 161

Amélie. -^ Mais rien n'oblige deux Jeunes étudians en grec à renfermer leurs confidences dans le cercle étroit d'une version. Ma mère était catholique.

— Sir Robert me Payait dit.

— Mon père ne l'était point ; il croyait sa religion meilleure , et cependant il était persuadé que toutes les manières d'adorer le vrai Dieu lui étaient agréables , quand elles étaient naïves !

J'en suis persuadé comme votre digne père , Amélie ; j'en suis sûr ! le Dieu souverainement bon, qui se trouvera peut-être de l'indulgence pour le crime , serait-il inexorable pour une erreur pieuse et sincère? je ne, sàu rais le croire ; et Dieu ne peut pas avoir permis que la pensée de sa faible créature fût plus bienveillante que lui.

— Je fus instruite sous ses yeux dans la religion de ma mère. Ce fut sa fille catholique qu'il bénit en moi au moment de me quitter pour cette longue absence de la mort ; et en m'embrassant tendrement , il me dit ceci : Écoute seulement ta conscience ; évite , si tu le peux , le bruit inutile et souvent scandaieux de l'ab juration. Le Seigneur' connaît les 6iens. Mai^^

163 louyiinu.

quoi qu'il arrive , rappelle-toi toujours que Je sanctuaire de la Tërité , c*est une âme pure. Si tu te souviens de cela , nous nous retrouyeronâ avec celle que j'ai tant aimée , dans le sein du même Dieu ; car il n'y en a qu'un , et son nom soit glorifié sur la terre et dans le ciel ! — Après cela il sourit , et je venais d'entendre sa voix pour la dernière fois. — Voilà tout.

— Les parens qui vous restent sont-ils instruits de vos dispositions ?

— La crainte de les affliger m'obligeait à les tenir cachées. La crainte de tromper leur confiance m'obligeait à les découvrir. J'aimai mieux leur donner un chagrin que de leur dérober une afiection. Aucun de ceux dont j'avais quelque fortune à attendre n'ignore mes sentimens. Je n'eus pas même dans cet aveu rhonneur d'un sacrifice^ Le peu que je possède suffit à mon ambition ; la loi m'accorde encore quelques avantages que mes économies rendent déjà superflus, et l'expérience m'a d'ailleurs appris qu'il n'y a point d'indépendance plus douce et plus assurée que celle qui résulte du travail.

Notre conversation dura long-^terops , peolêtre , mais il me serait aussi difficile d'en me-

▲Ktui. 163

surer la durée que/d'en rappeler Tubjet. Cet abandon d'un moment nous avait conduits à l'intlmitë de Tâme ; alors , tous les discours , tous les mots , toutes les inflexions de la voix , ont une signification que la parole ne peut traduire ; mais cela est ravissant dans la mémoire. Il faut l'avoir éprouvé j il ne faut ni le raconter ni le lire.

11 y avait deux existences dans Amélie ; il y avait deux âmes ; une âme de génie qui planait au dessus de toutes les idées de l'bumanité , une âme déjeune fille qui compatissait à toutes les fkiblesses , â toutes les ignorances des créatares inférieures. Son exaltation était sublime , et sa simplicité charmante ; elle avait des tristesses solennelles comme une reine céleste exilée de son empire ; elle avait des joies d'enfant. Je l'ai surprise à s'amuser d'un papillon , d'une fleur ; à se parer d'une pUime oa d'un ruban ; à causer et à rire comme une simple femme , et cependant , ce n'était pas une femme.

. Ce que c'était, je ne le sais pas : une apparition sans doute ; une de ces communications du monde imaginaire que l'on croit avoir eu^ qu'on se représente sous une forme idéale , qu'on se souvient d'avoir perdues en peu de

IM SOUTElflES.

temps , et qui laissait une trace éternelle dans la pensée. Si je n'àyais pas là ses Iettre8,j5es cheveux , sa bague d'écaillé , son portrait , je serais plus certain d'avoîrrêvé. J ai beaucoup lu depuis ; j'ai lu Julie , la création d'un homme sensible qui sait quelque chose de Tamour par oui-dire J'ai lu Corinne , l'inspiration d'un poète qui a beaucoup de tendresse dans l'imagination. En Térité , ces merreilles de style et de talent ne sont que de froides merveilles , parce qu'elles excèdent la portée habituelle de notre nature imparfaite. Amélie s'en éloignait bien davantage encore , car Dieu est plus puissant que le génie , et c'était Dieu qui l'avait faite. On ne me reprochera pas de l'avoir inventée , et qui inventerait Amélie? £omment la ferais- je comprendre , moi qui n'ai pas le secret magique de ces gens-là? comment oserais- je dire : Voici quelle était Amélie , moi dontrâme s'étonne et succombe encore après tant d'années au seul retentissement de son souvenir?

A moi et pour moi, ces réminiscences inexprimables sans noms sans forme , sans couleur I — Cela ne peut parler qu'à moi , comme le figue qu'un voyageur a laissé sur le chemin parcouru , comme la pierre blanche qu'un avare

AXÊUE. 165

a cimentée dans la terre sur son trésor enfoui. Un jour peut-être il faudra bien que je me condamne à écrire des romans ou des nouvelles , puisqu'on ne m'a trouvé bon à rien de plus utile dans la meilleure des sociétés possibles ; maisje me garderais bien de leur donner Amélie pour héroïne. Jeconnais trop les règles de Tart. Je la quittai plus tranquille. Les capitulations de ma conscience me coûtaient moins.

Ce danger que sir Robert redoutait pour sa pupille , c'était un événement échu qui n'avait pas dépendu de moi. Le serment que je lui a?ais fait , c'était un engagament dont l'objet n'avait rien que d'imaginaire. Je ne pouvais le tenir sans violer un nouveau mystère plus importantpour le bonheur d'Amélie , et pour celai du chevalier lui-même. Ses deux illusions les plus cbères en dépendaient , la constance d'Amélie dans sa foi, et l'accomplissement d'une édition de Pindare , immortelle comme Pindare. J'aurais été , je n'en doute pas , délié de ma parole par un prêtre , et surtout par un avocat. Les confidences que je venais d'obtenir , sans le vouloir, me rendaient aussi libre que je l'étais avant de contracter une obligation téméraire. Si j'avais pu lui répondre quand îlm'ex-

166 aocvEtfifts.

prima ses inquiétudes : Amélie est catholique et sesparens le savent, — que lui restait-il à me demander ? Le serment de l'aimer avec pureté , avec une fidélité inaltérable , avec une résignation soumise aux volontés d'Amélie et de la Providence ? Et qui l'aurait aimée autrement / Étais-je arrivé d'ailleurs au point qui rendrait un pareil aveu si nécessaire ? Aimer Amélie , iprand Dieu ! Espérer qu'on serait aimé d'elle f Ah! je n'avais pas tant d'orgeuil!

Au reste, le chevalier ne s*en informa pas. H n'interrogea pas une fois d*\m regard mes regards qui m'auraient t3rahi« Il était trop absorbé dans la contemplation de ces scholies que Pindare paraissait avoir inspirées de son génie, et de cette glose plus poétique , plus élégante , plus harmonieuse que le texte. Combien de Ih vres compulsés ! Combien d'auteurs appelés en témoignage! Combien de savantes illustrations dédaigneusement confrontées aveo les simples notes d'Amélie ! Que de voyages pour Jonathas ! Mais Jonathas était impassible, et les bras chargés d'in-folio , il classait tout devant son maître avec une obéissance mécanique dont la pre- <îision aurait déconcerté le bÛ)liothécaire le plus habile, — Phénomène du siècle , s'écriait

▲MtLII. 167

•ir Robert ( Incomparable enfant , qui a vu en Pindare tant de beautés celées à SchmidiiiB , k Benedictua , i Sudorius , à mon ami Heyne , et , je pense, à mon frère Jacobus, car je trouva ici telle découverte plus précieuse que For et les diamans , dont je ne lui ai jamais ouï par* 1er ! Jacobus , où êtes- vous pour mouiller âa larmes paternelles œ généreux rejeton , cette fleur prédestinée de votre tige glorieuse , cette vierge animée d*un esprit divin à laquelle j'&» lèverai un temple dans ma préface ! Où êtes** vous ? Jacobus ! ear mon cher Paulo-poêt esl préoccupé de trop de pensées sérieuses pour prendre part à mon enÛiousiasme !

Je frémis. J'eus besoin de me remettre un peu pour concevoir que le chevalier me rer prochat de ne pas sentir le prix d'Amélie » et d'en parler froidement. Hélas ! ...

Ce n'était pas heureusement Touvrage d'un jour que cette édition de Pindare. Après les Olympiques , lesPythiques, Après les Pythiqtiei ^ les Néméennes, Après les Néméennea , les /s^A« miennes. Tout le monde sait cela*, mais la moindre difficulté exigeait une visite à l'oracle , et j'aurais quelquefois pleuré comme Chapelle , que le chantre thébain n'e&t pas assez vécu poiir

168 SOCTXHIBS.

remplir un volume de la taille de Jonathas. Sir Robert , qui jouissait presque autant de mes progrès que de ses acquisitions , était le premier à me presser de multiplier mes démarches. Il ne -se plaignait jamais que je partit^e trop tôt et que je revinsse trop tard. 11 pensait que cette alternative d^exercice et d'étude était favorable à ma santé ,.à mon instruction , à mon bonheur. Il s'en informait à Jonathas , en Taccâblant de surnoms que lui fournissait eu foule son éruditon mythologique , et d'épithètes ca* rossantes qu'il ne trouvait que dans son cœur ; mon doux Typhon , mon aimable Encelade , mon gracieux Prométhée. Jonathas , qui ne parlait , ainsi que je crois l'avoir dit , qu'autant qu'il y était contraint par une nécessité irré* sistible , se contentait d'exprimer son approbation par une légère mclinaison de tête et par on étrange sourire. Quant à moi , je n'ai pas besoin de dire que j'étais de l'avis de Jonathas.

Le livre du chevalier nous occupait toujours Amélie et moi ^ mais il ne nous occupait pas long-temps. Je ne sais pourquoi je me trouvais de jour en jour plus d'aptitude à comprendre le travail , et moins d'impatience à le terminer.

AHtLIB. 160

Il en faUait si peu d'ailleurs pour fournir à sir Robert des recherches sans nombre et des amplifications sans fin ! Aussi , au bout de quelques minute», le poète grec était abandonné , et il s*écoulait au jardin d* Amélie des heures . délicieuses , pendant lesquelles on n'en parlait plus. Ge n'était pas qu'on fût distrait comme la première fois par quelque disgression subite et saisissante qui absorbait toute la pensée. On n'en parlait plus, parce qu'on cessait de parler/ Plus l'âme est remplie alors , si je m'en souviens bien, plus la conversation devient insignifiante 9 et quand le hasard fait qu'on a échangé quelques mots , on rougit de n'avoir trouvé que si peu de chose à dire. On a honte,on a pitié de soi-même , et on se tait. C'est beaucoup quand on ose s'exposer à la rencontre d'un regard que l'on cherche , — et que l'on évite. Oh , quand elle est près de vous , doucement pensive , co* lorée par une légère émotion , les lèvres entre'ouTcrtes par un souffle à peine entendu , les yeux fixés sur un objet qui n'est pas vous, mais qui ne la distrait point, car elle le regarde sans le voir 9 quelle agitation turbulante vient bouleverser le cœur au moment où elle les ramène sur les vôtres sans s'attendre à les trouver , et

% 170 SOVTIHIB0.

quelle existeace ne de sent pas près de s'anéan-» tir dans cette volupté peu mesurée à nos forces t On se recueille , on se réfugie en soi-même , on a besoin de lutter contre son bonheur pour n'en être pas accablé ! Gomme le sentiment de la vie est pur et complet ! Gomme le sein se gonfle à contenir , à posséder le présent ! Et cependant comme le temps vole, comme il s'en va ! Vous avez beau vous imaginer que les soirées d*été sont longues ; le son de l'heure n'a pas expiré sur la cloche que voilà la cloche qui en appelle une autre. L'ombre des arbres gran^ dit pendant qu'on la mesure. Il faudra partir quand elle se plongera dans cette pelouse qui borde Tallée , et lorsque vous vous réjouisses qu'elle en soit encore si loin , elle y est déjà. Le hasard ou un moment d'expansion avait un jour approché sa main de la mienne. Je ne saurais expliquer par quelle heureuse adresse j'y liai mes doigts de manière à ne pas la quit^ ter. Gette communication , plus intime et plus douce que toutes celles que Tamour a inventées , devint pour les jours suivans un droit ou une habitude ; cela , par exemple , rendait tons les entretiens inutiles. Que diraient les paroles qui valussent la correspondance muette de deax

AlÉLIS. 171

âmes unies par la surface d'un épiderme hitelligent et sensible , par le frémissement sympathique des nerfs entrelacés , par le bouillonnement des artères , par Ja transfusion d'une moi* tear tiède et pénétrante qui circule pour ainsi dire d'un cœur à l'autre ? La possession d'une femme aimée , je sais bien ce que c'est : mais cela , tout le monde le sait - il ? N'est- il pas pour quelques organisations tendres et passionnées quelque sens inconnu au vulgaire , quelque organe plus délicat, plus pur, plus exquis en perceptions , qui transforme , qui élève , qui spiritualise notre essence , et qui la fait participer par momens à la nature divine ? Je l'avais jeune , cette faculté d'aimer autrement , d'aimer mieux que l'on n'aime ! Je la conserve toute vivante au milieu des ruines de ma vie , et je plains sincèrement les hommes qui n'ont été qu'heureux , comme les hommes le sont.

Quand on se séparait, c'était autre chose. Là commençait une nouvelle espèce de bonheur.

Cette félicité profonde qui ne s'était pas comprise restait tout à coup en face d'elle-même. Elle se contemplait avec surprise, elle se goûtait avec ravissement. Ces calmes et silencieuses voluptés faisaient place à l'exaltation , au

17S souYËnifts.

délire ; toutes les sensations ressuscitaient , et avec quelle vivacité ! Toutes les idées se développaient , etavec quelle éloquence ! On ne se contraignait plus ; on parlait , on criait , on versait des larmes à sangloter de joie ! On prenait le ciel et l'univers à témoin de son extase , et il n*y avait pas un atoi^e dans la création qui ne s'animât pour sentir et pour répondre. Gomment n*y aurait-il pas répondu ? Quand on a un amour immense dans le cœur, on referait un monde ! On pourrait dire à la lumière d'être , et la lumière serait ! Je recomposais tout. Je remettais tout à sa place , elle , moi , la nature, je voyais Amélie ; je la revoyais peu distinctement , comme je pouvais la voir , comme je l'avais vue. L'ensemble de ses traits m'échappait, mais qu'en avais -je besoin?

Qui a jamais vu dans leur ensemble les traits de la femme qu'il aime ? qui s'en est jamais souvenu ? mais , comme j'entendais sa voix , son parler franc , brusque , sonore , un peu cuivré, qui vibrait long-temps comme une flèche de métal émue , comme un cristal vide que le fer a frappé ! qu'il retentissait de plus en plus harmonieux dans mon oreille ! il y vibre , il y retentit encore !

AMtllB. 173

Et puis , ma propre pensée se prenait subi-^ tement pour moi d'une amour naïf , d'un enthousiasme d'enfant ! C'était moi , moi seul , qui avais passé quatre heures auprès d'Amélie, dans l'air qu'elle avait respiré , dans le parfum de son haleine ! dans les rayons de ses yeux. Je connaissais bien le côté de mon corps qui avait pu l'effleurer. Je m'asseyais toujours à sa droite, parce qu'il y avait toujours à l'autre extrémité du banc un petit socle sur lequel elle était accoutumée à s'appuyer. Je me serais dérobé de ce côté à l'attouchement saerilége d'un papil* Ion d'or ou d'une touffe de roses , avec plus d'empressement que n'en met un naïre à éviter celui du paria. Ma main qui avait pressé sa main , je la regardais , je l'aimais , je la trouvais heureuse , je la caressais de mes lèvres , je la cachais sur mon cœur , il me semblait que j'étais la pierre de Bologne d'Amélie, que je réfléchissais quelque chose d'elle, que ceux qui m'apercevaient de loin se disaient tout bas entre eux : Voyez !

Le lendemain du jour fatal où j'avais rapporté a notre laboratoire classique la dernière note d'Amélie , le chevalier exigea que j'allasse passer quelques jours à visiter les mer^-

yiA lOVYllIIftS.

Teilles de TOberland , pour me remettre des fatigues d'une si longue assiduité au trarail. II ignorait qu'elles ne me fussent sensibles que depuis qu'elles étaient finies* J'acceptai cependant avec reconiiaissance , parce qu'Amélie était sur le chemin. Je pourrai la voir , disais-je , et si je ne la vois pas , je passerai si près d'elle !

Je la trouvai sur notre banc de gazon. Elle y avait pris ma place. Elle la quitta , comme si elle était honteuse de l'avoir prise ; je m'assis. Je ne la regardai pas , car j'avais à lui parler. Je lui parlai en effet de ma courte pro* menade dans TOberland, et du désir que j'éprouvais de la revoir pour la derrière fois.

— Pour la derrière fois , répondit-elle en se rapprochant de moi, et en m'abandonnant sa main que je n'aurais pas osé prendre si vite. Pour la dernière fois! continua-t^Ue , en sonriant. Les voyages de l'Oberland sont-ils si dangereux.

— Vous n'ignorez pas que je n'ai plus de prétexte à l'égard du monde pour revenir auprès de vous ?

— A l'égard du monde , s'écria-t-elle avec élonnement !

— Il m^en reste moins encore aux yeux du chevalier.

— Désir Robert , reprit- elle 1 Ah ! ah ! cela est TTai ! je n'y avais pas pensé. — Pour la d ernièrefois !

Nous ne dimes plus rien. Elle ne s'était pas éloignée. Elle était là, près de mon sein. Elle me touchait. Elle ne m*ayait pas retiré sa main. - Sa maiq tremblait.

Il fallait qu'elle sou£Prit , car elle laissa tomber sa tète contre mon épaule. Cette fois-là , je sentis y j'aspirai son souffle. Ses cheveux s'étaient détachés. Ils se mêlaient avec les miens ; ils flottaient sur mon visage. Un de leurs anneaux vint jusqu'à ma bouche, et je le retins avec mes lèvres.

Quelque temps après , je crus sentir que son corps fléchissait. Je passai mon bras autour d'elle pour la doutenir. 11 est difficile de s'expliquer comment on ne meurt pas alors , et cela serait si bien !

Ce fut elle qui s'aperçut que le soleil était couché. — Voilà la nuit , me dit-elle en s'élançant de quelques pas au-devant de moi. — Pourquoi n'êtes-vous pas parti ?

— Je vais à l'Oberland, Amélie, et que m'im -

176 S0DVEI1I18.

porte quel sera mon gîte ce soir? une cabane , une bruyère , un rocher , tout est bon ! — Je la suivis cependant.

Nous fûmes si long-temps à gagner la vieille et sombre galerie qui conduisait à la porte , q[ue les ténèbres finirent de s'épaissir. Amélie prit une lampe pour m'accompagner dans ce passage qui était long , ruineux , difficile , et qvii avait appartenu à d'anciennes constructions.

Des parties de la voûte qui s'en étaient séparées , çà et là, jonchaient le sol humide et mouvant auquel le temps les avait, incorporées comme des roches naturelles. Dans tous les en^ droits où était parvenue la lumière du soleil, on voyait jaillir de leurs joints bcans des poignées de mauvaises herbesi et surtout de la grande éclaire à fleurs jaunes.

Amélie me précédait en se tournant de mon côté presque à chaque pas, surtout quand le chemin offrait quelque obstacle dangereux.

Cette clarté livide qui projetait en haut les ombres de son visage que je n'avais jamais tu éclairé autrement que par le ciel , lui donnait quelque chose de l'aspect d^ln fantôme. Elle me paraissait plus triste , plus grande et pla«< pale. Une idée de mort s'arrêta sur mon cmar.

AmtuE. 177

Jecliaiicelai. La clé ayaît tourne dans lasernire. Le gond avait crié. L'air était devenu moins froid , l'obscurité moins sombre. C'était déjà l'extérieur, le mondé de ceux qui croient vivre. Déjà cela î -:-

Je retrouvai la main d'Amélie. Je ne savais plus ce que c'était qu'une main' de femme. Je la saisis à la briser. Je la portai à mon front , à mes yeux , à ma bouche. Je la couvris , je l'imprégnai de baisers dans lesquels j'aurais voulu laisser mon âme. Eh! qu*avai8-je besoin d'une âme à moi , d'une âme qui n'était bonne qu'à souffrir ! La porte se referma. Je ne compris pas qu'Amélie ne fut pas sortie aussi , qu'elle m'eût laissé seul , tout seul ! Il me semblait qu'elle, c'étî»it nous deux.

Tout à coup , j'entendis un cri. Je me précipitai vers cette porte , comme si elle n'avait pas dû m'arrêter. Il y avait là un de ces petits treillis de fer qu'on voit aux maisons des reclus , par lesquels on regarde , on parle , on interroge. Amélie était immobile à la place où je l'avais laissée, absorbée par une pensée fixe , et les yeux cloués sur la terre. Sa lampe tomba.

Je m'attachai à laporte. J'enfonçai mes doigts

|78 soirvikiM.

entre ses momliires. J'essayai de crier aussi , je crîat sans doute. On arait entendu. L'extrémité de la galerie s'^laira , et je vis la robe d'Amélie flotter , se cacher et reparaître tour à tour entre les débris. Elle arriva.

Je ne me soutenain plus* Je défaillis sur le seuil y je l'inondai de mes plenrs , je le frappai de ma tête , je ne l'aurais pas quitté , si une idée inefiable , comme œUe qui doit s'éveiller a la résurrection dans l'àme d'un élu , ne m'avait ve^àa la force et la vie.

Je me levai , je me tins debout ^ je marchai sans effort ; je m'étais dit : ËUe m'aime peut«-étre !

Jepassai hui t jours à parcourir rOberlaAd, à errer , à gravir , à méditer , à jouir du bonhear d'èMre libre et de vivre avec ma pensée. Amélie n'était paspl*ès 4e moi, mais je croyais sentir que son cœur me suivait. Depuis que je l'aimais , je n'avais jamais été aussi loin d'elle , et jamais je n'en avais été moins réellement séparé. Ce qui nous séparait , c'était ce qu'on peut paroourif de la terre dans uu demi-jour de marche ; on peu d'air ^ un peu de ciel , pas un sentiment , pas une distraction. Sa voix était la dernière qui eût vibré dans mon cœur , sa main , la der*

Aîéreque j'eiiisae touchée, son regard , leëernier qui se fût rencontré avec le mien. Je lai parlais, je la Yoyais, je la toueliais encore. Une éternité heureuse , un rrai para^sipour l'àme , ce serait une émotion pareille , ainn prokM»* ^ée, ainsi eotreteiuie , sans »héra<9oiis , san^ vicissitudes , sans défiance de l'avenir- , et ton-» jours ) toujours Firante !

Le jour de mon retour a Berne , il était i^rand matin , quand je passai au dessous de la ntai* 80Q. Je n'avais par dormi. Je m'étais levé dix fois pour savoir ai Taube paraissait. Nedevais^je pas voir eette maison , et pouvaiB-je la voûr trop tôt? Enfin, elle se détacha blancbe et frappée du soleil levant au milieu de «es massifs d'ombrage , d'où elle s'appuyait jusqu'à iâ route sur cette vieille aile de bàtimens délabrés , qui probablement n'existent plus. Tant d'autres» choses ont diaparu depuis !

Il n'y avait qu'une croisée d'ouverte. C'était celle d'Amélie. Je supposai qu'elle voulait jouir de cette heure délicieuse où la nature s'éveâle avec tantde ffrâce. Je me flattai que ses premiers regardss^y étaient tournés du côtéderOberland. J'espérai qu'elle y reviendrait. Elle ne parut pas. Bien n'était moins extraordinaire , et ce-

160 SODTKimS.

pendant je ne pu» me défendre d'une iStrange tristesse.

Gela m'ëtonna. Que manquait-il aa cbarme de cette, matinée? L'homon était si pur , l'air si doux , Fautomne si beau avec ses magnifiques feuillages qui commençaient à peine à se marbrer de couleurs resplendissantes , comme si cbaque arbre ayait porté des grappes d'or et de pourpre i IL manquait Amélie ; imélte n'y était pas»

Je fus fêté du chevalier comme un enfant chéri qu'on a'a pas vu depuis des années , et qui arrive de loin. Cependant après quelque temps son visage se rembrunit , et sa tête lentement renversée en arrière jusqu'à devenir horizontale au plafond , le frappa d'un de ces regards verticaux sur la. signification desquels je ne pouvais plus me méprendre*

Je conçus qu*il était survenu quelcpe malheur.Uon.oœur se serra.

-^ £8*tu entré. chez Amélie à ton retour, me dit sir Robert 7

— Chez Amélie , répondis^je ? et comment ?

à quelle occasion ? à quelle heure ? pourquoi ? Pindare est fini.

' — Elle est malade , reprit- il en ramenant sa

tèle sur sa niain aussi lentement qu'il l'en avait éloignée.

— Malade, m'écriai-je. £n danger, peut* être ! £xpliquez*yous , monsieur le chevalier ! H était trop ému pour prendre garde à mon émotion. Il continua.

— En danger , — c'est selon. Les médecins ne le pensent pas. Ils parlent d'une indisposi-» tion , d'une espèce d'infirmité nerveuse qui ne compromet pas la vie ; mais ils disaient cela

aussi de quelqu'un , d*une autre femme , d'un

autre enfant , qui sont morts à la suite d*un mal <Iui avait les mêmes symptômes. Oh ! ceci, Paulo' post , m'est plus a cœur que les leçons de Pindare , plus à cœur que ma propre existence f Amélie est tout ce quii^éstede mon Jacobus !

Je n'entendais qu'à peine ; je rassemblais mes idées. Je réfléchissais. J'avais entendu parler de cette maladie extraordinaire par ÂméUe ellemême , j'en savais les caractères. Son cœur palpitait tout à coup avec violence. Ses oreilles bruïssaient comme assourdies par la chute d'une cataracte. Ses yeux s'obscurcissaient, s'éteignaient , et puis son sang ne circulait plus , son pouls ne battait plus. Elle cessait d'être un moment , car la crise arrivée à ce point ne du-

189 •ovTMUki*

rait jamais qu'un moment ; ellen*en raporCait d'antre souvenirs , que celui d'un songe confus , d'une excursion passagère dans les ténèbres de la mort ; mais elle s'en inquiétait si peu qu'elle arait presque réussi à me faire partager son insouciance.

Malheureusement , ajouta le cheralier , ta es trop fatigué pour aller t'infbrmer aujour^ dlmi de son état dont tu jugerais mieux que Jonathas....

J'étais parti.

— Mademoiselle a expressément exigé de Tes« ter seule , me dit une des filles de service qui vintm'ouvrir , mais elle a excepté les personnes qui se présenteraient de la part de sir Robert.

Je volai vers la chambre d'Amélie. Je m'étonnai, quand je fus entré , qu'on en refermât la porte sur moi ; mais je me souvins qu'elle avait expressément exigé de rester seule.

Elle était seule en effet — assise sur un fauteuil , la tète appuyée au dossier , les yeux fermés ; le teint plus pâle que de coutume. — Je m'élançai vers elle , elle i^e fit pas un mouvement ; — je saisis sa main , elle était froide. — Je poussai un cri , je tombai à genoux Je pressai cette main de mes deux mains , j'y col-

AHlUB. 183

lai mon yisage ; je oriai encore , je priai, je pleurai. — Je ne savais pas si c*ëtait un des accès ^'elle m'avait décrits ou n c'était la mort même. — Cela dura un temps impossible à calculer : — une minute , — une éternité. — Je ne criais plus, je ne pleurais plus, je mourais. Sa main s'était réchaufiëe sous mon ha* laine , sous mes larmes , sous mes baisers. Mes doigts crurent y retrouver en s'élevant jusqu'à l'artère le jeu delà vie et du sang ; elle palpita enfin , elle se déroba âmes lèvres , et j'osai reporter mes regards sur Amélie dont les yeux ouverts et fixés étaient attachés sur moi avec un élonnement inquiet.

— Maxime , s'écria-t-«lle en jetant ses bras sur mes épaules! Maxime! C'est lui ! c'est toi !••• c'est bien toi !.. » Tu m'aimes donc ! . . . .

— T'aimer , Amélie I Oh ! t'aimer , t'adorer , vivre ou mourir de t'aimer , sentir mon âme «('anéantir dans cette pensée . — Mourir là ..... , Maintenant... maitenant !...

— Bien , bien, dit-elle en passant ses doigts' pur ma tête, surmon cou , en essuyant la sueur de mon front et les pleurs de mes yeux ! — Le voilà donc revenu del'Oberland ! C'est toi , c'est Maxime ! et je sais qu'il m'aime! Heureuse Amé-

184 SOtVEÏlIBS.

le ! je pouvais mourir un moment trop tôt !.. *

— Mounr ! ah , tu ne mourras pas ! je te le défends ! j'ai de la vie , j'ai de l'avenir pour noiu disux.

Et pendant que je lui parlais , je la regardais plus fixement que je ne l'avais fait jamais. Je m'étonnais de voir ses joues animées de couleurs si vives , et sa prunelle s'épanouir en rayons de feu. Je craignis de m'étre trompé sur sa résurrection , et que ce qui me restait d'Amélie , ne fût plus qu'une âme qui achevait de se transfigurer pour le ciel.

— Attends , attends, repris- je ! Calme- toi! calme ton cœur pour me le conserver ! Pense qu'une émotion trop forte peut mettre en péril ta vie et la mienne , puisqu'elles n'en font plus qu'une ! Pense que je ne résisterais plus à la douleur de te voir comme je t'ai vue tout à l'heure ; que tu as depuis ce temps-là toute ma destinée de plus à sauver !.. Calme-toi , mon Amélie ! repose- toi ! Eloigne-moi ! éloigne ma pensée! Je veillerai tout près!... A un signe parti de ta croisée , au moindre cri , au moindre appel, je serai à tes genoux, et ta te réveilleras encore !

— Mourir ! mourir ! quelle frénésie insensée^

Page 1