AMÉLIE
dit-elle I Amélie mourir 1 quelle crainte d'enfant mourir est bon pour la faiblesse et pour le malheur , mais je ne mourrai point ! Regarde n*es-tu pas là ? ne me touches-tu pas ? ai>je encore la main glacée , les joues pâles ? mon sang se fige-t-il encore dans mes reines ? mon cœur se crispe-t-il encore comme sous la dent d'un serpent ? Il est si joyeux; mon cœur! Il danse , il bondit dans mon sein !'ah ! ce n'est pas ainsi que Ton meurt, ou la mort vaut mieux que la vie! —
Son exaltation m'enivrait et m'eflBrayait en même temps. Elle s'en aperçut. Elle appuya sa tête sur mon bras; car je m'étais assis auprès d'elle ; et souriant , l'œil plein d'une joie douce et reposée , les mains nouées nonchalamment autour de moi , elle me dit à basse Toix :^'aie
pas peur ! ne t'inquiète pas l Jesuis
tranquille! je suis guérie ! je suis heureuse !
tu me retrouveras heureuse — Vois-tu ! je
suis la première encore a m'apercevoir que le soleil se couche ; et ce soir , tu ne vas plus à rOberland!.... —
Le soleil se couchait en eflFet, et depuis longtemps le chevalier attendait avec impatience des renseigneraens circonstanciés sur la position
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d'Amélie. C'est que ce joar-là les minutes avaient passé mille fois plus vite qu'à l'ordinaire ; c'est que cet entretien , qui s'écrit en si peu de ligpies , était , comme le savent ceux qui ont aimé , inépuisable en détails toujours semblables et toujours nom eaux. Qui dira jamais ce qu'il y a de nuances de la pensée dans le mouvement d'un regard , dans l'accent d*uiie syllabe » dans la modulation d'uu soufBe , dans 1^ silence même qui succède plus éloquent encore aux paroles et aux soupirs ! Qui dira combien un mot répété à l'infini pourrait signifier de choses différentes, s'il s'échangeait éternellement entre deux âmes passionnées qui se le renvoient comme un défi fantastique d'en saisir la dernière expression .! qui comprendrait l'incompréhensible moment où deux amans qui viennent de s'avouer qu'ib s'aiment , s'apercevraient qu'ils se le sont dit assez !
Je partis cependant. Il le fallait bien. J'étais tranquille dailleurs. Amélie ne souffrait plus. Elle me l'avait juré ! Quand je fus parvenu ta dehors de la vieille partie des bâtiments , et que le circuit de la route m'eut ramené sous safe^ * nètre , elle y était pour me jeter un signe d a^ dieu, et pour me suivre des yeux jusqu'au
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premier coude da chemin. Alors , elle y était encore et le signe se renouvela entre nous deux avec un abandon que Fespace qui nous séparait rendait innocent comme son cœur et comme le mien. C'était un baiser peut-être !
Sir- Robert n'avait pas ouvert un feuillet,
— que dis-je ! il n'avait pas ouvert un livre depuis mon départ. Jonathas, immobile,debout et perpendiculaire , suivant sa coutume , épiait depui^ trois heures sur le front soucieux de son maître cette velléité de l'édition princeps , ou de l'exemplaire in membranis , qui amusait or* dinairement sa solitude de distractions si douces. Je sentis que c'était l'inquiétude où je lelaissais depuis trop long-temps sur la santé d'Amélie , qui avait absordé toutes les facultés de cette âme tendre , accoutumé à vivre par les autres , beaucoup plus que par elle-même ;
— et je regrettai d'avoir été si long-temps heureux.
— L'état d'Amélie est meilleur , dis-je en m'appuyant sur le fauteuil du chevalier , et j 'espère qu!en peu de jours , il ne nous laissera plus de craintes.
Les traits de sir Robert se dégagèrent du nuage qui les couvrait. Sa bouche reprit le
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sourire qui lui était habituel , et it me pressa la main : -^ Alors , reprit-il, tu retourneras demain de bonne heure , et je serais plus tôt rassuré. —
Je ne savais pas positivement si c^était là un reproche , mais je me promis de ne pas ra*y exposer davantage.
Quand j'arrivai , Amélie n'était pas seule comme la veille. Son rétablissement avait fait assez de progrès , pour qu'elle pût recevoir ses amies , devant lesquelles elle aurait craint de paraître dans l'état d'anéantissement où je l'a- .vais surprise. Mes visites n'excitaient d'ailleurs aucune défiance dans la maison , et personne ne soupçonnait que j'^ fusse attiré par un autre amour que celui du grec. On ne tarda pas à nous laisser.
C'est une étrange position que celle de deux amans qui se retrouvent pour la première fois quelques heures après la première expansion d'un sentiment qui s'est trahi de part et d'autre 9 et qui a pour la première fois confondu leurs âmes en une seule âme. Il se passe alors quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit. Le bonheur qui Tavait préoccupé d'une conviction si profonde et si délicieuse ^ devient
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presque un objet de doute. On se demande avec effroi si Ton n'a pas rèyé , ou bien si oette lueur passagère de félicité qui suffirait à toute la vie , doit se refléter sans altération sur un seul lendemain; il semble que Tavenir entier a été dévoré dans une minute de délire. On n'ose ni se regarder ni se parler, parce qu'on sait tout ce qu on perdrait à échanger entre une émotion présente , refroidie par la réflexion ou par le caprice, Témotion brûlante du passé.
Une fois que je fus assuré qu'elle était mieux , j'aurais voulu n'être pas venu. J'aurais voulu du moins être sorti avant les étrangers , avant les indifferens. J'aurais moins redouté d'être confondu avec eux.
— J'annoncerai donc à sir Robert qu'Amélie ne souffre plus, dis'-je en me levant sans tourner les yeux sur elle , et en me disposant à partir sans attendre sa réponse.
— Deux ou trois minutes de méditation ne m'avaient rien suggéré de plus adroit pour me soustraire à l'inexplicable embarras de mes penjsées et démon cœur.
— Oui , Maxime , vous pouvez le lui annon»cer , en le remerciant de son intérêt et de ses bontés.
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— VùUê pouvez le lui annoncer , m'ëcrîaî-je à ses genoux ! Ah ! pdrle*m6i comme hier , une fois , une fois seulement , ou n'espère pas que je vive assez long-temps pour le revoir et pour te nommer à lui.
Elle remit ses bras autour de mon cou , elle me rapprocha d'elle , elle laissa retomber sa tète près de la mienne , elle couvrit ma tète de ses cheveux , comme la veille.
— Pauvre ami, dit Amélie! que t*ai-je fait pour douter de moi? Hier, c'est toujours!....
— J'en étais sûr, repris-je en pleurant de < joie , mais j'avais besoin de te l'entendre dire encore !
Depuis ce jour-là nous lie Mmes plus en peine , et nous n'oubliâmes plus de nous tutoyer.
Ces entrevues se renouvelèrent souvent ; elles durèrent quelques semaines, soit que la parfaite guérison d*Amélie me laissât quelques inquiétudes réelles, soit que l'intérêt de ma passion et de moiT bonheur m'eussent réduit à la vile nécessité de prolonger celles du chevalier. On va si loin , sans le savoir , une fois qu'on a capitulé avec sa conscience, une fois qu'on a menti !