‹ Souvenirs de jeunesseChapitre 12 sur 14 · DE LA CHANDELEUR · texte numérisé non relu

DE LA CHANDELEUR

On ne les y goûte jamais. Le Dieu qui parlait k Adam a beau vous crier : « Où es-tu? » il n*y a plus de voix dans le cœur de l'homme qui lui réponde.

En province, tous les berceaux se touchent, comme des nids placés sur les mêmes rameaux, comme des fleurs écloses sur la même tige , quand , au premier rayon du soleil, tous les gazouillements , tous les parfums se confondent. On naît sous les mêmes regards , on se développe sous les mêmes soins , on grandit ensemble, on se voit tous les jours, à tous les moments ; on s*aime, on se le dit , et il n'y a point de raison pour qu'on finisse de s'aimer et de se le dire. La différence même des sexes, qui nous impose ici une réserve prudente et nécessaire , mais sévère et sérieuse , n'exclut que bien tard ces intimités ingénues, ces délicieuses sympathies qui n'ont pas encore changé d'objet. Ce sont les passions qui marquent cette différence, et l'enfant n'en a point. L'abandon familier

page , perdue dans nn article de joaroal sur la colonie de Sierra-Leone , trouverait difficilement place dans le recueil des (ouvres , et nous crayons faire plaisir au lecteur en la transcrivant ici : n Les révolutions hâtent les siècles ; mais elles n'en tiennent pas tout à fait lieu , et le sceptre du monde social ap^ partient encore , pour des siècles sans nombre, à Theureux Paris Qu'ils se consolent , les esprits chagrins que l'amour de la gloire nationale tourmente d'inquiétudes si ingénieuses sur notre suprématie politique. Cette suprématie, ce n'est jamais la force des armes qui la donne ; c'est bien moins encore la sagesse des institutions , la parfaite convenance des lois , la jouissance des idées religieuses et morales. Vingt gouvernements , dont l'histoire n'a pas conservé le nom, étaient contemporains de la ville de Tibère et de Caligula , dont la renommée plane sur les âges. Chaque fois qu'une ville immense rassemblera en elle toutes les aberrations de la raison humaine , toutes les folies de la fausse politique , le mépris des -vérités saintes , la fureur des nouveautés spécieuses , l'égoïsme à découvert , et plus de sophistes , de poêles et de bateleurs qu'il n'en faudrait à dix générations corrompues , elle sera nécessairement sans rivales la reine des cités. Rome n'avait plus ni ses consuls , ni son sénat , ni ses orateurs , ni ses guerriers , lors des fréquentes irruptions du Nord. Elle n'opposait aux barbares que des mimes , des courtisanes , des gladiateurs, les restes hideux d'une civilisation excessive et dépravée qui sortait de tous les égouts « et Rome demeura la capitale du monde. »

[ Note de l'éditeur.

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des premiers rapports de la ?ie se prolonge sans danger jusques au delà de cet âge où le moindre abandon devient dangereux , où la moindre familiarité devient suspecte entre les jeunes fliles et les jeunes garçons des grandes villes. Les affections les plus ardentes continuent à se ressentir de la tendresse du frère et de la sœur, et celle-ci est mêlée de trop d*égards et de pudeur pour que les mœurs aient rien à en redouter. Bien plus , radolescentqni commence à deviner le secret de ses sens exerce encore une espèce de tutelle sur cette faible enfant qu'il aime, et que la nature et Famour semblent confler a sa garde. Plus il apprend dans la funeste science des passions , plus il se rend attentif à protéger la douce et timide créature dans laquelle il met son bonheur ou ses espérances. Il ne se contente pas de la défendre contre des inspirations étrangères ; il la défend contre lui-mt^me, dans l'intérêt d'un avenir qui leur sera commun. Il la respecte , il la craint.

Et combien de voluptés impossibles à décrire cet amour délicat d'une âme qui vient de se connaître ne laisse^t-il pas a désirer à l'âge qui le suit? Oh ! le premier signe de la préférence de cet ange de la pensée , le premier regard expressif que la petite amie adresse à son ami entre les deux battants d'une porte qui se ferme, la première articulation de sa voix pénétrante, qui s'est émue, qui s'est attendrie en passant entre ses lèvres , la première impression d'une main livrée a la main qui l'a saisie, la tiède moiteur de son toucher , le frais parfum de son haleine I... et, bien moins que cela! une fleur tombée de ses cheveux , une épingle tombée de son corset , le bruit, le seul bruit de la robe dont elle vous effleure en courant , c'est cela qui est l'amour, c'est cela qui est le bonheur 1 Je sais le reste, ou à peu près; mais c'est cela que je voudrais recommencer, si on recommençait.

On ne recommence plus ; mais se souvenir, c'est presque recommencer.

On goAlc a Paris Ic3 doux loisirs de l'enfance ; on y con-

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nait la Yalenr de ses jeui; on y jouit de ces délicieuses soirées de rien faire qui suivent les jours laborieux de l'étude ; mais ce n'est qu'en province qu'une heureuse ha bitnde prolonge ces innocents plaisirs, sous l'œil aUentif des mères , jusque dans l'ardente saison de l'adolescence. On est homme déjà par la pensée , qu'on est encore enfant par les goûts; on commence a éprouver d'étranges et turbulentes émotions , qu'on subit toujours , à certaines heures d'oubli, des sentiments pleins de grâce et de naïveté. On se demande quelquefois ce qu'il y a de vrai entre le passé que l'on quitte et l'avenir que Ton commence ; mais on devine, en y plongeant un regard inquiet, que l'avenir ne vaudra pas le passé. Il se trouve même des esprits sim. pies et tendres qui seraient volontiers tentés de ne pas aller plus loin , et qui sacrifieraient sans hésiter les voluptés incertaines du lendemain aux pures jouissances de la veille. A dix-huit ans , j'aurais fait ce marché bizarre avec l'ange familier qui préside aux changeantes destinées de l'homme, s'il s'était communiqué a mes prières ; et nous y aurions gagné tous les deux , car j'imagine que mon émancipation insensée pourrait bien lui avoir donné quelque chagrin.

Le 24 janvier 1^02 , je n'en étais pas encore la. J'aimais ces belles jeunes filles, parmi lesquelles je passais les heures les plus douces de la journée, de toute la force d'un cœur accoutumée les aimer, mais sans fièvre, sans inquiétude et presque sans préférence. Je me trouvais bien parmi elles; je me trouvais mieux tout seul, parce que mon imagination commençait à se former, dans la solitude, un type qui ne ressemblai! à aucune femme, et auquel une seule femme devait compléfemcnt ressembler, quoique j'aie cru le retrouver cent fois. C'était mon rêve chéri , et, dans le vague immense où il m'était apparu, il me donnait une idée plus distincte du bonheur que toutes les réalités de la vie. Cependant je ne faisais que l'entrevoir à travers mille formes douteuses; mais je le cher*

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chais toujours , et le délicieai fantôme ne manquait jamais h mes rêveries. Tantôt il venait me tirer de ma mélancolie en frappant mon oreille de rires malins, et en balançant sur mon front les noirs anneaux de sa chevelure ; tantôt il s*appuyait sur le pied de ma couche d'écolier, en me regardantd*un œil triste, et encachantsous une touffe de cheveux blonds une larme prêle a couler ; et mon cœur gonflé s'élançait vers lui avec des battements à me rompre la poitrine ; car je savais que toute ma félicité consistait dans la possession de cette image insaisissable qai me refusait jusqu'à son nom.

Le 24 janvier 1802, nous étions donc réunis, comme k l'ordinaire, avant l'heure du souper, car on soupait encore , et nous causions en .tumulte autour de nos mères , qui causaient plus gravement de matières non moins frivoles : notre conversation roulait sur le choix d'un jeu , question fort indifférente au fond, l'intérêt d'un jeu reposant tout entier dans la pénitence; et qui ne sait que la pénitence est l'accomplissement du devoir qui rachète un gage? C'est le moment des aveux, des reproches, des secrets dits à l'oreille, et surtout des baisers. C'est le moment de la soirée pour lequel on vit tout le jour, et celui de tous les moments de la vie qui laisse le moins d'amertume après lui, parce que les sentiments auxquels on commence à s'exercer ne sont pas encore pris au sérieux ; quand on est sorti de la une fois avec une de ces idées orageuses qui tourmentent le cœur, c'est qu'on en est sorti pour la dernière fois; le plaisir n'y est plus.

— Nous ne serions pas si embarrassés, dit la brune Thérèse, si Claire était arrivée. Claire connaît tous les jeux qu'on a inventés, et, quand par hasard elle ne s'en rappelle aucun, elle en invente un sur-le-champ.

— Elle a bien assez d'imagination pour cela, remarqua Emilie en se mordant les lèvres et en baissant les yeux pour se donner l'air de circonspection dont elle accompagnait toujours une petite médisance. On craint même

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qu'elle n*<Hi ait trop, et j'ai entendu dire qu'elle donnait de temps en temps des marques de folle. Ce serait un grand malheur pour sa famille et pour ses amies.

— Claire ne viendra pas, s*écria Marianne d'an ton de voix pétulant qui annonçait qu'elle ne répondait qu'à sa propre pensée, et qu'elle n'avait pas entendu l'observation désobligeante d'Emilie; elle ne viendra pas, j'en suis sûre I elle commence aiyourd'hui la neuvaine de la Chandeleur.

— La neuvaine de la Chandeleur 1 di&-je a mon tour ; et à quel propos? je ne la savais pas si dévote.

— Ce n'est pas par dévodon, reprit Emilie avec une gravité méprisante; c'est par superstition ou par ostentation.

J'avais oublié de dire qu'Emilie était philosophe. Tout le monde se mêlait alors de philosophie, jusqu'aux petites filles.

— Par superstition, répéta Marianne, qui ne saisissait jamais qu'un mot de la conversation la mieux suivie. Par superstition, en effet; la superstition la plus capricieuse, la plus bizarre, la plus extraordinaire, la plus extravagante...

—Mais encore? interrompis-jeen riant. Tu excites notre curiosité sans la satisfaire.

— Bon ! répondit Marianne en me regardant avec une expression marquée d'ironie , cela est trop stupide pour un savant de votre espèce ! Quant a ces demoiselles, elles nlgnorent pas, j'imagine, que la neuvaine de la Chandeleur est une dévotion particulière des jeunes personnes du peuple, qui a pour objet... Comment dirai-je cela ?

— Qui a pour objet?... murmurèrent une douzaine de petites voix, pendant que douze jolies têtes se penchaient vers Alarianne.

— Qui a pour objet, reprit Marianne, de connaître d'avance le mari qu'elles auront.

— Le mari [qu'elles auront 1 répétèrent encore les douze

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voix sur le mode varié d'inflexions que devaient leur fournir douze organisations différentes. Et quel rapport le mari qu'on aura peut-il avoir avec un acte de dévotion comme la neuvaine de la Chandeleur ?

— Voilà la question, pensai-je tout bas, et je voudrais bien le savoir ; mais si Marianne le sait, elle le dira.

—Vous sentez bien que je ne le crois pas, continuât-elle» et, si je le croyais, je ne m'en soucierais pas davantage. Que m'importe, a moi, le mari que j'aurai, pourvu qu'il soit honnête homme, qu'il soit aristocrate et qu'il soit riche? Mes parents ne m'en donneront pas un autre. Beau ou laid, jeune ou vieux, aimable ou bourru d'ailleurs , il ne pourra pas se dispenser de me conduire dans les sociétés, dans les bals, dans les spectacles, et de fournir, selon ma fortune, aux dépenses de ma toilette. Le mariage, c'est cela, j'imagine? Et puis, je ne m'en inquiète pas de si loin.

— Ni moi non plus, dit Thérèse en rapprochant sa chaise de celle de Marianne. Mais le moven ?

L'impatience était à son comble, et celle de Marianne ne le cédait pas a la nôtre, car elle prenait plus de plaisir à parler vite et longtemps que personne au monde n'en prit jamais a écouter. Elle promena donc sur cet auditoire empressé un regard de satisfaction , qu'elle cherchait a rendre modeste, et elle reprit la parole en ces termes :

—Vous saurez , dit-elle, qu'il n'y a point de dévotion plus agréable à la sainte Vierge que la neuvaine de la Chandeleur, et c'est pour cela qu'on s'est persuadé qu'elle récompensait par une faveur singulière les personnes qui lui rendaient cet hommage. Quant à moi, je ne le crois pas, et je ne le croirai jamais ; mais Claire le croit fermement, parce qu'elle croit tout ce qu'on veut. Elle est si bonne ! Seulement il y a beaucoup de cérémonies et de façons h cette expérience , et j'ai peur de m'embrouiller, si Emilie ne m'aide un peu. Elle était près de nous le jour où Claire m'en a parlé.

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— Moi ? repartit dédaigneusement Emilie. Je ne me mêle pas de vos conversations.

—Je ne dis pas que tu t'en mêles, poursuivit Marianne, mais tu les écoutes. — Il faut donc, ajouta-t-elle après avoir un peu rongé ses jolis doigts , commencer la neu* vaine ce soir, à la prière de huit heures, dans la chapelle de la Sainte-Vierge. Il faut ensuite y entendre la première messe tous les jours, et y retourner à la prière tous les soirs jusqu'au l*' février , avec une piété qui ne se soit pas ralentie, avec une foi qui ne se soit. pas ébranlée. C'est terriblement difficile. Et puis, le !«' février, c'est bîen autre chose, vraiment. 11 faut entendre toutes les messes de la chapelle , depuis la première jusqu'à la dernière; il faut entendre toutes les prières et toutes les instructions du soir sans en jpanquer une seule. Attendez» attendez ! j'allais oublier qu'il faut aussi s'être confessée ce jour-là, et que si, par malheur, on n'avait pas reçu l'absolution, tout le reste serait peine perdue , car la condition essentielle du succès est de rentrer dans sa chambre en état de grâce. Alors...

— Alors on y trouve un mari ! s'écria Thérèse.

— Tu es bien pressée , répliqua froidement Marianne. Je n'€n suis pas encore à la moitié de mes instructions. — Alors on recommence à prier ; on s'enferme pour accomplir toutes les conditions d'une retraite sévère ; on jeûne, et cependaot on dispose tout pour un banquet, mais pour un banquet, à dire vrai, auquel la gourmandise n'a aucune part. La table doit être dressée pour deux personnes, et garnie de deux services complets, aux couteaux près, qu'il faut éviter avec grand soin. Ceci mérite une extrême attention, car il y a des exemples affreux des malheurs auxquels on s'expose en oubliantcette règle. Je vous les raconterai, si vous voulez, tout à l'heure. Je n'ai pas besoin devons dire que ce couvert exige un linge parfaitement blanc, aussi propre, aussi fin, aussi neuf qu'on puisse se le procurer , et que le bon ordre et le bon goût du petit appar-

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terneat m sauraient trop répondre h la bonne mine du festin, car ce sont des choses qu'on a oontiime d'observer quand on reçoit une personne de considération...

— Tu nous parles banquets et festins, interrompit une des jeunes filles, et je n'ai pas encore vu le moindre pré< paratif de cuisine.

— Je ne peux pas tout dire k la fois, reprit Marianne. Je vous ai prévenues que le repas serait fort simple. 11 se compose de deux morceaux de pain bénit qu'on a rapportés du dernier office » et de deux doigts de vin pur répartis entre les deux couverts, qui occupent, comme de raison, les deux côtés de la table. Seulement, le milieu du ser* vice est garni d'un plat de porcelaine ou d'argent , s'il est possible.

— Nous y voilà donc enfin! dit la petite fille.

•** £t qui renferme, continua Marianne, deux brins soigneusement bénits de myrte , de romarin ou de toute autre plante verte, le buis excepté, placés l'un à côté de l'autre, et non en croix. C'est encore un point qu'il est très-essea* tiel d'observer.

— Ensuite? demanda Thérèse.

Et le cercle tout entier répéta sa question comme un écho.

— Ensuite , répondit Marianne, on rouvre sa porte pour faire passage au convive attendu, on prend place a table, on se recommande bien dévotement a la sainte Vierge , et on s'endort en attendant les effets de sa protection, qui ne manquent jamais de se manifester, suivant la personne qui les implore. Alors commencent d'étranges et admirables visions. Celles pour qui le Seigneur a préparé sur la terre quelque sympathie inconnue voient apparaître l'homme qui les aimera, s'il les trouve , qui 1^ aurait aimées, du moins, s'il les avait trouvées; le mari que l'on aurait, si des circonstances favorables le rapprochaient de nous; et heureuses celles qui le rencontrent 1 Ce qu'il y a de rassurant, c'est qu'on prétend qu'un privilège particulier de la neuvaine est de procurer le même rôve au jeune

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hmiinie dont on rêve, et de lai inspirer la même impatiefiee de se rejoindre à cette moitié de lui-même qa'an soDge lui a fait connaître. C'est Ik le beau côté de l'expérience. Mais malheur aux jeunes filles curieuses dont le ciel ne s'est pas occupé dans la distribution des maris^i^ car elles sont tourmentées par des pronostics effrayants. Les unes, destinées au couvent, voient, dit-on, défiler lentement une longue procession de religieuses, chantant les hymnes de l'Église; les autres, que la mort doit frapper avant le temps, et cela glace le sang dans les veines, assistent vivantes à leurs propres funérailles. Elles se réveillent en sursaut k la clarté des torches funèbres et au bruit des sanglots de leur mère et de leurs amies, qui pleurent sur un cercueil drapé de blanc.

— Je prends Dieu à témoin, dit Thérèse en se retirant un peu, que je ne m'exposerai jamais à de pareilles terreurs. On trouble seul^nent d'y penser.

— Tu pourrais cependant t'y exposer sans crainte, répliqua Emilie. Je suis caution que tu dormirais jusqu'au matin d'un bon sommeil , et qu'il faudrait t'éveiller, comme à l'ordinaire, pour prendre ta leçon d'italien.

— C'est mon avis, reprit Marianne, et je serais bien étonnée si ce n'était pas aussi celui de Maxime, qui parait abîmé dans ses réflexions, comme s'il cherchait à expliquer un passage difficile de quelque auteur grec ou latin.

— Je ne sais, répondis-je en revenant à moi, et vous me permettrez de ne pas me prononcer si vite sur une croyance appuyée du témoignage du peuple , qui se fonde presque toujours lui-même sur l'expérience. La question vaut bien, selon moi , la peine d'être étudiée : mais, pardonne, chère Marianne, continuai-je en lui adressant la parole, si les détails que tu viens de nous donner avec ta grâce accoutumée ont laissé quelque chose a désirera mon esprit? Tu n'as mis en scène , dans ton récit, qu'une jeune fille inquiète de son avenir; et tu conviendras sans peine que le même doute peut tourmenter l'imagination

d'un jeuoe^ homme. Penses-lu que la neuvaîne de la Chandeleur ne produise son effet que pour les femmes, et que la sainte Vierge n*aocorde pas les mêmes grâces aux prières des garçons?

— Nullement, s'écria Marianne, et je te demande pardon de ma distraction. La neuvaine de la Chandeleur, accomplie dans ce dessein, a la même efOcacitépour toutes les personnes k marier, et le sexe n'y fait rien. Aurais-tu Fenvie étrange de t'en assurer?. . .

— Vraiment, dit Emilie en relevant de côté ses lèvres pincées, il ferait beau voir un jeune homme raisonnable, qui recherche la société des gens éclairés, et dont le père était l'ami de M. de Voltaire, donner, comme Claire, comme un enfant honnête, mais sans instruction , dans ces honteuses folies !

Je ne répliquai pas, et je n'aurais pas eu beau jeu contre Emilie, qui n'avait pas lu Voltaire , mais qui le citait avec d'autant plus d'autorité que personne entre nous ne l'avait lu. Je me levai doucement, sous l'apparence de quelque préoccupation subite ; je me glissai peu a peu derrière le banc des mères, je m'emparai de mon chapeau , et je courus à la chapelle de la Sainte-Vierge , pouF y commencer la neuvaine de la Chandeleur.

Je n'étais pas fort dévot; je ne pouvais l'être ni par habitude d'imitation, ni par l'effet d'une conviction raisonnée; mais je trouvais la religion belle, je la croyais bonne, je respectais ses pratiques sans les suivre, j'admirais ses dévoûments sans les imiter ; j'avais la foi du sentiment , qui est peut-être la plus sûre, et je professais dès lors une haine instinctive contre cet esprit d'examen qui a tout détruit, ou qui détruira infailliblement tout ce qu'il n'a pas détruit encore. Je ne connaissais, en vérité, aucune objection plausible contre la neuvaine de la Chandeleur.

— Pourquoi cela ne serait-il pas ainsi? me demandai-je à moi-même quand j'eus fait quelques pas vers l'église. La nature a vingt mystères plus merveilleux que celui-là,

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et qu*il n'est jamais arrivé à personne démettre en doute. Des corpsgrossier$,et insensibles en apparence,ont entre eux des afGnités qui les appellent les uns vers les autres a travers un espace incalculable; Taiguille aimantée, consultée sous réquateur, sait de la reconnaître le pôle ; un papillon qui vient d'éclore vole, sans se tromper, à sa femelle inconnue ; le pollen du palmier se livre aux vents du désert, et va féconder sur leurs ailes une fleur solitaire qui Fattend. A l'homme seul, si privilégié d'ailleurs entre tous les êtres créés, il serait interdit de pressentir sa destinée, et de se joindre a cette partie essentielle de lui-môme que Dieu a mise eu réserve pour lui dans les trésors de sa Providence 1 Ce serait calomnier la puissance et la bonté du Père] commun, que de croire à cet oubli. Mais, si rhomme avait perdu cet avantage par une faute dont l'expiation est imposée a toute sa race, repris-je avec inquiétude!.... — Eh bien, l'intercession de Marie, implorée avec confiance, ne suffit-elle pas à le relever de sa condamnation? A qui ;appartient-il mieux qu'à la pure et douce Marie de protéger les chastes amours et les penchants vertueux! ]N'est-ce pas là sa plus belle mission dans le ciel? ! si le mythe merveilleux qui est caché sous cette croyance du peuple n'est pas vrai comme je le crois vrai, il ;faut convenir qu'il devrait l'être!

Les esprits froids qui ne comprennent pas le charme de la dévotion pratique m'ont toujours beaucoup étonné ; le dédain des œuvres pieuses me paraît encore plus incompréhensible dans ces âmes vives et passionnées pour lesquelles la vie positive n'a pas de sensations assez fortes, et qui sont obligées d'en demander incessamment de nouvelles a l'imagination et au sentiment. Que sont, grand Dieu! les hypothèses de la philosophie et des sciences , le prestige des arts et les inventions de la poésie, auprès de cette poésie du cœur qui s'éveille aux inspirations de la religion , et qui transporte la pensée dans une région d'idées sublimes où tout est prodige, et où, cependant, tout est

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yérité? Il faut croire, sans doute ; mais ce qu'il faut croire est raille fois plus probable, mille fois plus facile a croire , s'il est permis de comparer des choses si étrangères, que tout ce qu'il est nécessaire de croire dans les rapports communs de la vie sociale, pour la supporter sans amertume et sans dégoût. Examinons au bout de quelques années les sensations dont nous ayons joui avec le plus d'ivresse, et nous n'en trouverons peul-ôtre pas une qui ne soit une erreur et un mensonge; les illusions que nous avons goûtées, tout en les prenant pour des illusions, n'étaient pas plus fausses, hélas 1 que celles que nous avons prises pour des réalités. Et nous dédaignons la religion , si féconde en joies ineffables, en consolations, en espérances, la religion qui serait encore le bonheur le plus pur et le plus complet de l'humanité, si elle n'était qu'une illusion! celle-là au moins n'aurait pas les angoisses du désabusement et du regret. On n'en est pas détrompé sur la terre I

J'avais donc rempli, avec une joie nouvelle pour moi, toutes les obligations de la neuvaine ; et comme si l'habitude de ces exercices avait élevé ma raison elle-même k une hauteur qu'elle n'avait jamais pu atteindne «ipanvant, je me faisais quelque reproche de m'y être livre dans le seul objet de satisfaire à une curiosité puérile. C'était, en effet , ma conûance aveugle pour de misérables contes d'enfants qui m'avait inspiré tant d'actes de soumission et de foi dont une piété plus sincère et plus désintéressée se serait fait un (fevoir, et dont j'osais attendre la récompense , comme si je ne l'avais pas trouvée dans la satisfaction de mon propre cœur. Ce remords me saisit surtout au moment où, mes préparatifs achevés et ma porte ouverte a l'apparition prochaine, je me disposais a proférer ma dernière prière. Il est probable que j'y exprimai plus de regrets que de vœux, et je ne sais si celte réparation fut agréée, mais je pus du moins m'en flatter, à la douce sérénité qui rentra dans mes sens et qui calma en

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un moment toutes les agitations de mon esprit ; j'eus k peine regagné mon fauteuil » que j'y fus surpris du sommeil le plus profond.

Je ne sais combien il dura, ni comment s'éclaircirent les ténèbres dans lesquelles il m'avait plongé; mais il me sembla tout k coup que j'avais cessé de dormir ; ma chambre reprit son aspect accoutumé, à la lueur vacillante de mes bougies. Je discernai tous les objets , j'entendis tous les bruits, ces bruits faibles, indéterminés, sans origine sensible , qui semblent ne s'élever un moment que pour rassurer l'âme contre Tenvahissement du silence éternel. Le parquet extérieur ne criait pas, mais il rendait un petit murmure, comme s'il avait été caressé d'une touffe de plumes ou d'un bouquet de fleurs. Je tournai les yeux vers ma porte, et j'y vis une femme ; je voulus m'élancer pour aller la recevoir, et une puissance invincible me retint à ma place. J'essayai de parler, et les paroles restèrent clouées à ma langue. Ma raison ne se perdit pas dans ce mystère ; elle comprit que c'était un mystère, et que les prières de ma neu vaine étaient exaucées.

L'inconnue s'approcha lentement, sans m'apercevoir peut-être, comme si elle avait obéi à une sorte d'instinct, d'impulsion irrésistible. Elle arriva au fauteuil que je lui avais préparé, s'assit, et resta ainsi exposée à ma curiosité dont rien ne réprimait l'impatience, car elle avait toujours les yeux baissés. J'attachai sur elle des regards enhardis par son immobilité , par son silence. Je ne l'avais certainement jamais vue, et j'éprouvai cependant, au mi* lieu de la conscience vague d'un songe, la conviction que cette existence , étrangère a tous mes souvenirs, n'en était pas moins réelle et vivante. L'imagination môme de mon âme, épurée par le recueillement et par la prière, ne devait rien produire qui approchât de ce rôve. Il appartenait à un ordre d'inspirations auquel l'homme ne saurait s'élever de lui-môme, et que cette science délicate et choisie de la sensation qu'on appelle aujourd'hui l'esthétique est

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incapable de contrefaire. Ma métaphysique d'ccolier pliîlosophe veillait encore dans mon sommeil, mais elle s*humillait devant l'œuvre de la puissance de Dieu. Je comprenais qu'une création aussi pure et aussi parfaite ne pouvait pas être mon ouvrage.

.Te ne parlerai pas de la beauté de cette jeune fille ; on ne fait pas de portraits avec des mots ; j'ai douté quelquefois qu'on pût en faire avec des traits et avec des couleurs. Il y a dans l'ensemble de toutes les formes d'un être animé je ne sais quel jeu de passion et de vie qui ne se reproduit guère mieux sous le pinceau que sous la plume, et ce qui n'est pas moins sûr, c'est que la signification de cet ensemble n'est pas également intelligible pour tout le monde. Chacun la lit selon son aptitude a en démêler les caractères, à en pénétrer le sens, à s'en approprier l'esprit. Quand elle est montée au ton d'une parfaite harmonie avec l'intelligence et la sensibilité de celui qui regarde, elle se sent mille fois mieux qu'elle ne s'analyse, et l'effet en est trop saisissant , trop simultané, pour laisser la moindre place k l'observation des détails. J'imagine qu'il faut être déjà un peu blasé sur les impressions de l'amour pour s'arrêter à l'effet piquant d'un pli de la lèvre ou du sourcil , d'une dent qui se soulève presque imperceptiblement sur son clavier d'émail, d'une petite boucle de cheveux rebelles, échappée à l'arrangement de la coiffure. Les sympathies puissantes qui décident de la vie tout entière procèdent d'une manière plus soudaine, et on se rappelle que l'apparitiori delà Chandeleur ne s' accomplit qu'en raison d'une sympathie complète et absolue entre les personnes qu'elle met en rapport. Je ne me demandai pas pourquoi j'aimais cette femme, je ne me demandai pas même si je l'aimais ; je sus que je l'aimais ; je me dis ce que dut se dire Adam quand Dieu combla le bienfait de la création en lui donnant une époase : J'achève d'être ; je suis !

L'étrangère paraissait habillée, comme moi, pour un festin de fiançailles; mais ses vêtements n'étaient pas fami-

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liers aux nouvelles mariées de ma province. Ils me rappelaient ceux que j'avais remarqués plusieurs fois, en pareille circonstance, dans une ville peu éloignée que Tinvasion de nos armes et de nos doctrines venait d*attacher à la République. C'était le costume piquant et gracieux de Montbéliardy que la société la plus élevée du pays conservait encore par tradition dans certaines cérémonies solennelles, et qui est probablement abandonné aujourd'hui par le peuple lui-même. Elle avait déposé à côté d'elle, sur la table, un de ces petits sacs a mailles d'acier poli dans lesquels les jeunes femmes renfermaient alors ces légers chiffons qu'il leur plaisait d'appeler leur ouvrage, et je n'avais pas tardé à m'apercevoir que sa plaque était décorée de deux lettres relevées en clouterie d'acier, quidevaient être les initiales des deux noms de ma future , mais j'aurais mieux aimé les apprendre tout entiers de sa bouche. Malheureusement le charme qui m'avait interdit la parole n'était pas rompu , et toutes les facultés, toutes les puissances de mon âme avaient passé dans mes yeux, car ils venaient de rencontrer les siens. La fascination de ce regard céleste aurait suffl d'ailleurs pour me rendre muet. Je concevais à peine la possibilité d'en supporter l'expression sans mourir, et je ne devais sans doute la force de résister k une émotion si vive qu'au privilège de la ncuvaine, dont mon esprit n'oubliait point le mystère. C'est que jamais le feu d'une tendresse innocente n'anima des yeux plus doux et ne révéla mieux ces secrets ineffables du pur amour, pour lesquels aucune voix humaine ne saurait trouver de paroles. Cependant un nuage étrange obscurcit tout à coup ses paupières. Il sembla qu^une notion confuse de l'avenir qui venait d'éclore dans sa pensée s'y manifestait peu a peu sous une forme plus sensible, et l'accablait d'une horrible certitude. Son sein palpita, ses cils s'humectèrent de quelques pleurs qu'elle cherchait à retenir; elle repoussa doucement de la main le pain et le vin que j'avais placés devant elle, se saisit avec ardeur d'un des brins de inyrle

bénit, et le fit passer sous un des nœuds de son bouquet. Ensuite elle se leva et reprit le chemin par où elle était venue. Je triomphai alors de Thorrible contrainte qui m'enchaînait b ma place, et je m'élançai sur ses pas pour en obtenir un mot de consolation et d'espérance. — Oh ! qui que vous soyez, m'écriai-je, ne m'abandonnez pas k l'horribleregretde vous avoir vue et de ne pouvoir vous retrouver ! Songez que mon avenir dépend de vous, et ne faites pas un malheur éternel du plus doux mon^nt de ma vie ! Apprenez-moi du moins si je pourrai presser une fois encore cette main que je couvre de larmes, si je pourrai vous voir encore une foisl...

— ^Une fois encore, répondit-elle, ou jamais !... Jamais ! répéta-t-elle avec un cri douloureux.

En parlant ainsi , elle s'échappa. Je sentis mes forces me manquer et mes jambes défaillir. Je cherchai un point d'appui ; je m'y fixai, je m'y abandonnai sans résistance. Le plus obscur des voiles du soibmeil avait remplacé sur mes yeux le voile transparent des songes. Je ne fus réveillé qu'au grand jour, 'par les éclats de rire d'un domestique qui enlevait les apprêts de ma collation nocturne , et qui attribuait cet appareil a des fantaisies de somnambule, auxquelles j'étais en effet sujet. Je ne m'en défendis pas, mais j'oubliai de m'assurer, dans mon trouble et dans ma confusion, si les deux brins de myrte avaient été retrouvés : c'était la seule circonstance qui pût donner k mon rôve une espèce de réalité positive, ou la lui faire perdre. Dans le doute, un esprit plus grave que le mien se serait abstenu; il aurait regardé l'étrange illusion de la nuit précédente comme l'effet d'une longue préoccupation, de l'imagination, du jeûne, et on est libre de croire que ce n'était pas autre chose. Mais un amoureux de vingt ans, qui aime pour la première fois, n'est pas capable de tant de raisonnements. Et j'aimais de toute la puissance de mon cœur, avec ivresse, avec frénésie, cette jeune fille inconnue qui peut-être n'existait pas.

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Je n'étais pas d'un caractère qui se déprlt facilement des idées dont il s*était fortement occupé une fois. Celle-lk devint mon idée flxe, l'unique pensée de ma vie , le seul but de ma destinée. J*abandonnai tout à fait ce monde innocent et doux dans lequel s'étaient renfermés jusque-là mes habitudes et mes plaisirs ; je cherchai la solitude , parce que la solitude était la seule manière d*ôtre où je pusse m*entretenir librement avec moi-même de mes vœux et de mes espérances. A quelle docile amitié, à quelle crédulité complaisante aurais-je osé les confier? Il me semblait, dans mon délire, qu'une circonstance prochaine, presque aussi imprévue que celle qui m'avait montré ma fiancée inimaginaire, ne tarderait pas k la ramener sous mes yeux; je l'attendais, je croyais la rencontrer dans toutes les femmes inconnues que le hasard me faisait apercevoir de loin, et partout elle m'échappait comme dans le rêve où je l'avais vue. Cette succession perpétuelle d illusions et de désabusements finit par prendre un ascendant funeste sur mon esprit; elle était devenue une manie assidue, invincible, inexorable. Ma raison et ma santé cédèrent k la fois, et la médecine, vainement appelée a mon Ut de douleur, renonça en peu de jours k l'espoir de me guérir. La médecine ne pouvait deviner la cause de mon mal, et une juste pudeur m'empêchait de l'avouer.

Je n'avais cependant négligé aucun moyen de découvrir ma mystérieuse amie. Les initiales du sac en filet d'acier n'étaient pas sorties de ma mémoire, et je Jes avais fait connaître, sous la réserve d'un profond secret, à un de mes jeunes camarades d'étude qui habitait Montbéiiard, en y joignant le portrait le plus circonstancié de la jeune fille dont elles devaient exprimer le nom. La description ne pouvait p^s manquer de ressemblance : les traits, hélas I en étaient trop profondément empreints dans mon cœur, où je sens qu'ils vivent encore. Quant au danger de l'exagération, rien n'était moins à craindre : quelle expression, quel langage paraîtrait exagéré a ceux qui l'auraient vue ?

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