‹ Souvenirs de jeunesseChapitre 3 sur 14 · AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR

Je ne dirai pas comment ces Mémoires * sont tombés enlre mes mains , et quelle secrète sympathie de sentiments ou d'aventures m'a prévenu en faveur de Tauteur, au point de me faire oublier le soin de mes propres études pour prendre le temps de recoudre quelques lambeaux de son journal. Le mystère d'une impression aussi intime n'est pas une de ces idées qui se révèlent avec des mots, et, quand je parviendrais à le faire comprendre, il ne me justifierait pas auprès des lecteurs qui ne sont pas disposés à goûter mon entreprise. Ce que je leur dois avant tout, pour ne pas les tromper dans leur attente , c^est l'aveu du peu d'importance des souvenirs personnels dont Maxime Odin se plaît à charmer aujourd'hui les ennuis désormais incurables d'une vie désabusée , et que je recueille presque au hasard dans ses tablettes. Jeune, c'était un de ces hommes d'émotions, qui ne vivent, au milieu de notre société artificielle et de nos mœurs de convention , que par le cœur et par la pensée; qui arrivent dépaysés dans le monde , étrangers à la langue qu'on y parle , à la loi des nécessités qu'on y subit , à la destinée qu'on s'y fait ; et qui , après avoir inutilement prodigué autour d'eux les expansions

1 La première édition de cet ouvrage parut sous le titre de Mémoire de Maxime Odin ; les suivantes , sous celui de Souvenirs de Jeunesse , que nous avons conservé.

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d'une sensibilité crédule, finissent par se composer , bon gré mal gré, une espèce de solitude où ils emportent leurs illusions à défaut de réalités. L'état qui résulte de cette aberration volontaire est ce qu'on appelle la vie romanesque , et j'ai entendu dire souvent qu'elle n'était pas sans douceurs. Il a du moins cela d'avantageux qu'il se concilie à merveille avec l'indépendance, et qu'il peut se passer d'aliments extérieurs , ou plutôt que tout est bon pour lui en tenir lieu. L'imagination , condamnée à chercher incessamment le type qu'elle s'est formé , ne trouverait à la fin que le désespoir. Elle n'a qu'un moyen de le posséder dans toute sa perfection idéale, et ce moyen , qui serait trop commode si la nature l'avait mis à la portée de toutes les organisations , consiste à imprimer ce type de fantaisie au premier objet venu. Voilà un homme qui vous montre sa main pleine de sable^ et qui vous dit : Qu'estce que cela ? — C'est du sable , répondez-vous. — Erreur grossière ! il y voit des rubis , des saphirs , des topazes , des éuieraudes, et ce qu'il voit y est réellement pour lui, parce qu'il regarde avec im prisme. Si Dieu est solitaire, ce qu'on ne peut se dispenser de croire sans faire tort du principal à son éternelle et suprême béatitude, je suppose que c'est ainsi qu'il doit voir et qu'il doit aimer les créatures qui procèdent de lui.

L'homme romanesque n'est donc pas celui dont l'existence est variée par le plus grand nombre possible d'événements extraordinaires. Il en arrive presque toujours tout autrement. C'est celui en qui les événements les plus simples eux-mêmes développent les plus vives sensations ; celui dont l'âme, indifféremment avide de troubles et de voluptés , ne se lasse jamais de ces alternatives extrêmes; celui que tout émeut ^ et qui (exerce sur tout ce qui l'émeut l'inépuisable faculté de jouir et

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de souffrir , sans soumettre ni ses craintes , ni ses espérances, ni ses peines, ni ses plaisirs, au jugement de la raison. S'il écrit, ne demandez pas à son livre les scènes à effet du drame , les habiles combinaisons du roman , le merveilleux des fictions fantastiques ; n*y cherchez pas un plan , une méthode , un système littéraire , un style arrêté ; il n'entend rien à tout cela. Il ne sait de Tunivers que ce qu*il a senti. Sa vie, c'étaient ses affections; son génie, c'est son cœur. Ses esquisses n'auront qu'un mérite très-relatif, la vérité; non pas la vérité positive, la vérité des indifférents et des sages, la vérité des penseurs et des pédants, mais toute la vérité que peut comporter sa nature. Il se gardera bien d'y ajouter, d'en retrancher un seul détail. Ce serait autre chose , ce ne serait plus lui. Ce qui le charme dans ses souvenirs, c'est que ce sont des souvenirs, et la plus séduisante des inventions du poë'te ne le distrairait point de ces souvenirs tout simples , tout vulgaires, qu'on n'inventerait pas, et qui ne valent pas la peine d'être inventés.

Mais ce qui ne vaut pas la peine d'être inventé vaut-il la peine d*être lu ?

C'est ce qui vous reste à décider , et ne perdez pas de temps, car il va parler lui-même.

SÊRAPHINË.

Le plus doux privilège que la nature ait accordé à rhommequi vieillit, c'est celui de se ressaisir avec une extrême facilité des impressions de l'enfance. A cet âge de repos, le cours de la vie ressemble à celui d'un ruisseau que sa pente rapproche, à travers mille détours, des environs de sa source, et qui, libre enfin de tous les obstacles qui ont embarrassé son voyage inutile, vainqueur des rochers qui Font brisé k son passage, pur de l'écume des torrents qui a troublé ses eaux, se déroule et s'aplanit tout à coup pour répéter une fois encore, avant de disparaître, les premiers ombrages qui se soient mirés à ses bords. A le voir ainsi, calme et transparent, réfléchir à sa surface immobile les mômes arbres et les mêmes rivages , on se demanderait volontiers de quel côté il commence et de quel côté il finit. 11 faut qu'un rameau de saule, dont l'orage delà veille Ini a confié les débris, flotte un moment sous vos yeux, pour vous faire reconnaître l'endroit vers lequel son penchant l'entraîne. Demain le fleuve qui l'attend à quelques pas faura emporté avec lui, et ce sera pour jamais.

Tous les intermédiaires s'effacent ainsi dans les souvenirs de la vieillesse , reposée des passions orageuses et des espérances déçues, quand les longs voyages de la pensée ramènent l'homme, de circuits en circuits, parmi la verdure et les fleurs de son riant berceau. Cette volupté, j'en suis témoin, est une des plus vives de l'âme, mais elle dure

peu , et c*est la seule d'ailleurs que puissent envier à ceux qui ont eu le malheur de vivre longtemps ceux qui ont le bonheur de mourir jeunes.

A rage de douze ans, j'avais achevé les études superficielles des enfants, et par conséquent je ne savais rien; mais j'avais heureusement appris ce qu'on apprend rarement au collège : c'est que je ne savais rien , et que la plupart des savants eux-mêmes ne savaient pas grand'chose. J'étais si avide d'instruction, qu'il m'est souvent arrivé d'épeler avec effort l'alphabet d'une langue inconnue, pour me mettre en état de lire des livres que je ne comprenais pas ^ ; et dans d'autres circonstances que celles où j'ai vécu, cette vague et stérile curiosité serait devenue pentétre une aptitude. Mais de tous les alphabets écrits ou ra • lionnels que j'essayais de déchiffrer, il n'y en avait point qui m'inspirât autant de ferveur que celui de la nature. Il me semblait déjà, car je n*ai pas changé d'opinion , que l'élude approfondie des faits de la création était plus digne qu'aucune autre d'exercer une saine intelligence , et que le reste n'était guère bon qu'à occuper les loisirs futiles ou extravagants des peuples dégénérés. Un séjour de quelques semaines chez un bon ministre de Vindenbeim en Alsace, fort amateur de papillons, m'avait aidé à soulever le voile le plus grossier de cette belle Isis dont les secrets délicieux devaient mêler tant de charmes, quelques années après, aux misères de mon exil. J'étais rentré dans mes mojitagnes,le filet de gaze à la main, la boîte de fer-blanc doublée de liège dans la poche, la loupe-et la pelote en sautoir, riche et fier de quelques lambeaux d'une nomenclalurc hasardée qui m'initiait du moins au langage d'un autre univers, où je pourrais marcher le cœur libre, la

I Cette précocité de Nodier, celle passion d'enfant pour la lecture, sont attestées par les témoignages de toutes les personnes qui Tout connu. « La première fois que je le vis , dit M. Weiss , il avait huit ans , et portait sous soji bras un volume de Montaigne, i*

( Note de l'éditeur.

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léte haute et les coudées franches, avec plus crindépendance que ne 'm'en promettait le inonde factice des hommes. Quand on n'est pas organisé de manière à vivre avec eux, on en reçoit la révélation de bonne heure, et quiconque a reçu cette révélation sans lui obéir ne doit s'en prendre qu'a lui de ses infortunes. Il a été le seul artisan de sa mauvaise destinée.

11 y avait alors dans ma ville natale un homme d'une quarantaine d'années qui s'appelait M. de C...", et qu'au temps dont je parle on appelait plus communément le citoyen Justin, du nom de son patron, parce que la révolution lui avait ôté celui de son père. C'était un ancien ofKcier du génie, qui avait passé sa vie en études scientifiques, et qui dépensait sa fortune en bonnes œuvres. Simple et austère dans ses mœurs, doux et affectueux dans ses relations, inflexible dans ses principes, mais tolérant par caractère, bienveillant pour tout le monde; capable de tout ce qui est bon, digne de tout ce qui est grand, et modeste jusqu'à la timiditéau milieu des trésorsdesavoirqu'avaitamassés sa patience ou devinés son génie ; discutant peu, ne pérorant pas, ne contestant jamais ; toujours prêt à éclairer l'ignorance, a ménager l'erreur, h respecter la conviction, à compatir a la folie, il vous aurait rappelé Platon , Fénélon

1 U. de Chantrans. Voici ce que dit à ce sujet M. Mérimée : « Parmi les hommes qui exercèrent sur l'enfance de Charles Nodier la plus grande et la plus utile influence, je ne dois point oublier un vieux gentilhomme, officier du génie, homme d'esprit, de savoir, véritable philosophe pratique à la manière de Xénophon. A Besançon encore , on ne parle de lui qu'avec attendrissement. M. de Chanlrans, c'était son nom , avait remarqué les dispositions singulières du jeune Charles, et prenait plaisir à les cultiver. Il lui prétait des livres , il satisfaisait à son inquiète curiosité , et , dans de longues promenades , il développait chez l'enfaat le talent inné de l'observation , en lui inspirant un goût précoce pour l'étude de l'histoire naturelle. M. Nodier a fait, àsM Séraphine ^ un portrait délicieux de ce sage, qu'il chérit toute sa vie , portrait d'une ressemblance achevée , et le seul , m'a-t-on dit , qu'il n'ait pu embellir. »

^Dific. de M. Mérimée à l'Académie , le 6 fév. 1845, p. 6 et 7.)

( Xote de l'édileur.)

OU Maleslierbes; mais je ne le compare à personne : les corn* paraisons lui feraient tort. Le vulgaire soupçonnait qu'il était fort versé dans la médecine, parce qu*on le voyait le premier et le dernier au chevet des pauvres malades, et qu'il était a son aise, parce qu'il fournissait les remèdes ; mais on le croyait aussi un peu bizarre, parce qu'il était, avec moi , le seul du pays qui se promenât dans la campagne, armé d'un filet de gaze, et qui en fauchât légèrement la cime des hautes herbes sans les endommager, pour leur ravir quelques mouches aux écailles dorées, dont personne ne pouvait s'expliquer l'usage. Cette analogie de goûts rapprocha bientôt nos âges si éloignés. Le hasard voulait qu'il eût été l'ami de mon père , et je ne tardai pas à trouver en lui un autre père dont le mien fut uq moment jaloux; mais ils [s'entendirent mieux pour mon bonheur que les deux mères du jugement de Salomon. Ils se partagèrent ma vie pour l'embellir tous les deux. — Il le fallait. Il sHrriva une terrible loi , de je ne sais plus quel jour de floréal , qui exilait les nobles des villes de guerre , et le plus sage des sages avait le tort irréparable d'être noble. Depuis que cette funeste nouvelle s'était répandue, je ne vivais plus; je n'embrassais plus mon pauvre père sans le noyer de mes larmes , parce que mon ami s'en al^ lait. « Console-toi, me dit-il un jour; il ne va pas loin. J'ai obtenu qu'il ne se retirât qu'a trois lieues, j'ai consenti à te laisser partir avec lui, et, avec tes jambes de cerf, tu pourras venir m'embrasser sans pleurer une ou deux fois la semaine, n Je crus que je mourrais de joie, car il me semblait comme cela ne les quitter ni Tun ni l'autre. Nous partîmes donc ; le peuple murmurait sur notre passage : Voilà encore des nobles qui s'en vonti — Et c'est l'unique fois de ma vie que j'aie pris plaisir à entendre dire que j'étais noble. Nous allâmes habiter un joli village éparpillé sur les deux bords d'une petite rivière qu'on appelait le liiezy suivant l'usage du pays , et qui était garnie de côté cl d'autre d'un rang pressé de jeunes peu-

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pliei-s. lis cloivcnl avoir bien grandi ! INolrc maison ^kiiait, dans sa simplicilc, la plus magoiûque de la commune, et rapparlemcnt que nous occupions au premier cl dernier étage aurait fait envie à dix rois que j'ai rencontrés depuis dans les plus méchantes auberges de l'Europe. Il se composait de deux chambres enduites d'un plâtre blanc et poli, dont la propreté charmait la vue. Celle du citoyen Justin, qui était la plus grande, comme de raison, ne manquait pas d'un certain luxe d'ameublement, quoique le principal s'y réduisit à une couchette de paille ( il n'avait jamais d'autre lit, et je me suis fort bien trouvé dès lors d'avoir contracté près de lui cette habitude ), a deux fortes chaises de bois de noyer, et à deux grandes tables de la môme matière et du môme travail , cirées comme des parquets et luisantes comme des miroirs. La première, qui avait au moins cinq pieds de diamètre, occupait de sa vaste circonférence le milieu du superbe salon dont je commence la description avec un sentiment si vif et si présent des localités, que j'en reconnaîtrais tous les détails à tâtons, si j'y étais transporté de nuit par la baguette d'une bonne fée, quoiqu'il y ait aujourd'hui, 12 octobre 1831, trente-sept ans, jour pour jour, que j'y ai laissé, a peu de chose près, la petite part de bonheur sans mélange qui devait m'échoir sur la terre. Celle-là portait tous nos ustensiles de travail et d'observation journalière, les presses, les pinces, les scalpels, les ciseaux, les poinçons, les loupes, les lentilles, les microscopes , les étoupes, les yeux d'émail, le Gl de fer, les épingles , les goupilles, le papier gris, les acides et les briquets , pièces indispensables, s'il en fut jamais, d'un équipage de naturaliste ; c*est là qu'on analysait, qu'on disséquait, qu'on empaillait les animaux; c'est là que l'on comptait les articles du larse ou les parties de la bouche d'un insecte imperceptible à l'œil nu, les élamines ou les divisions du stigmate d'un végétal, nain de l'cmpirQ de Flore; c'est là qu'après les avoir desséchées, on étendait les plantes avec une mi-

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nulieusc précaution sur les blancs feuillels où elles devaient revivre pour la science, et qu'on assujettissait leurs pédoncules et leurs rameaux sous de légères bandelettes fixées à la gomme arabique, en prenant garde de faire valoir leurs parties les mieux caractérisées, et de ne pas altérer leur port et leur physionomie; c'est là qu'on essayait les pierres au contact des houppes nerveuses les plus développées de notre organisme, au choc du fer, aux sympathies de l'aimant, au jeu sensible des affinités, à l'effervescence et aux décompositions que produisent les réactifs : c'était le modeste laboratoire où venaient se révéler l'un après l'autre tous les secrets de la nature.

Sur la paroi du fond, car je suis bien décidé à ne vous faire grâce d'aucun détail, était la couchette dont je vous ai parlé, flanquée de nos deux fauteuils de cérémonie, terminée au pied par le mobilier exigu d'une toilette philosophique, et appuyée sur l'arsenal de nos grandes expéditions, freloches de toutes les dimensions, de toutes les formes et de toutes couleurs, outils à fouir, outils a saper, pieux à sauter les ravins, gaules h frapper les ramées. Il n'y manquait qu'un fusil, mais c'était une arme interdite aux naturalistes suspects, et les nôtres n'inspiraient déjà que trop de défiance dans les mains d'un philosophe et d'un enfant. Dessous gisaient le marteau à rompre le roc et la pointe à déchausser les racines. Deux bâtons légers mais noueux, contre les loups et les serpents, complétaient ce formidable appareil de guerre. Je puis vous assurer que cela était terrible à voir.

La muraille de la droite ouvrait son unique fent^trc sur une source murmurante qui allait mourir dans le Riez, en bondissant sur les cailloux , et dont je crois entendre encore le fracas mélodieux. Dans la partie de l'appartement qui précédait cette croisée, nous avions assis sur des consoles trois gracieuses tablettes dont la première ou l'inférieure supportait les boîles de chenilles et de chrysalides , fermées de fins réseaux, qui étaient confiées à mes soins

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