SÉRAPHINS
d'azur, sous lequel rayonnent des yeux Innombrables comme les astres de la nuit dans un ciel étoile; raaisc*est le roi des pâturages, c*est Àrgns^ qui veille toujours à la garde des troupeaux. Avez-vous franchi d*un pas curieux la lisière des bois, défendue par Silène et les satyrex : voici la bande des sylvaîns^ qui s*^arent au milieu des solitudes , et les nymphes , encore plus légères , qui se jouent de votre poursuite, laissent bientôt un ruisseau entre elles et vous, et disparaissent, comme Lycoris, sans redouter d'être vues, derrière les arbrisseaux du rivage opposé. Tentez-vous le sommet des montagnes les plus élevées : vous n'aurez pas de peine à vous y rappeler TOlympe et le Parnasse ; car vous y trouverez les héliconiens et les dieux: Mars, qui se distingue à sa cuirasse d'acier bruni, frappée par le soleil de glacis transparents et variés; /^u/cain^ flamboyant de lingots d'un rouge ardent comme le fer dans la fournaise , ou bien /Apollon dans son plus superbe appareil, livrant aux airs sa robe d'un blanc de neige, relevée de bandelettes de pourpre. Je jouissais avec un enthousiasme que je ne pourrais plus exprimer de toutes ces ravissantes harmonies ; mais je ne jouissais de rien au monde autant que de ma propre existence. On a peint toutes les voluptés intimes de l'âme ; je regrette qu'on n'ait pas décrit la volupté immense qui saisit un cœur de douze ans , formé par un peu d'instruction et par beaucoup de sensibilité à la connaissance du monde vivant, et s'emparant de lui comme d'un apanage, dans une belle matinée de printemps. C'est ainsi qu'Adam dut voir le monde fait pour lui, quand il s'éveilla d'un sommeil d'enfant au souffle de son Créateur. Oli ! que la terre me paraissait belle! oh ! comme je suspendais mon haleine pour écouter l'air des bois et les bruits du ruisseau I Que j'aimais le pépiement des oiseaux sous la feuillée et le bourdonnement des abeilles autour des fleurs ! et j'étais la , comme une autre abeille, caressant du regard toutes les Heurs qu'elles caressaient, ot je nommais toutes ces fleurs, car
je les connaissais ioules par leur nom, soit qu*elles s'arrondissent en ombelles tremblantes « soit qu*elles s'épanouissent en coupes ou retombassent en grelots, soit qu'elles émaillassent le gazon , comme de petites étoiles tombées du firmament. Les cheveux abandonnés au vent, je courais pour me convaincre de ma vie et de ma liberté ; je perçais les buissons, je franchissais les fossés, j'escaladais les talus, je bondissais, je criais, je riais, je pleurais de joie , et puis je tombais d'une fatigue pleine de délices, je me roulais sur les pelouses élastiques et embaumées, je m'enivrais de leurs émanations, et, couché, j'embrassais l'horizon bleu d'un regard sans envie, en lui disant avec une conviction qui ne se retrouve jamais : « Tu n'es pas plus pur et plus paisible que moi!... « — C'était powrtant moi qui pensais cela!... —
Dieu tout-puissant ! que vous ai-je fait pour ne pas me rendre , au prix de ce qui me reste de vie , une de ces minutes de mon enfance ! Hélas! tout homme qui a éprouvé comme moi l'illusion du premier bonheur et des premières espérances, a subi, sans l'avoir mérité, le châtiment du premier coupable. Nous aussi nous avons perdu un paradis!
Le dimanche, c'était autre chose. Tout en chassant, tout en herborisant, tout en devisant , nous allions visiter nos voisins, causer histoire avec un vieux rentier goutteux qui s'était sagement réfugié au village contre les tempêtes de la ville, et qui savait sur l'ongle toutes les alliances de toutes les familles princières , depuis Robert le Fort et Contran le Biche; causer botanique et matière médicale avec un brave chirurgien qui estropiait intrépidement la langue des sciences naturelles (heureux ses malades s'il n'avait estropié que cela!); causer économie politique avec un gros fermier qui avait fait une fortune considérable aux affaires , et qui était tout lier, dans son patriotisme de publicain , de frayer de temps en temps avec le patriciat tombé en roture. Je me souviens que celui-ci avait une fille
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de vingt ans, d'une beauté remarquable, élevée aux ]>eauxarts et au beau monde, nourrie de toute la belle prose et de toute la belle poésie de Tan II de la république, et si romanesque, si sentimentale, si nerveuse, que je l'ai regardée longtemps comme une exception. Cinq ou six ans après, je m*aperçus que Texception n'était pas là : elle était déjà dans les cœurs naturels et simples qui sentent plus qu'ils ne peuvent exprimer, et qui nç font pas étalage de leurs émotions.
Alais nos visites de prédilection étaient pour un vieux château éloigné tout au plus d'une lieue du village que nous habitions, et qui se trouvait, par un heureux hasard, sur la route de nos excursions familières. Il est vrai qu'au bout de quelque temps ce hasard était devenu si infaillible et si régulier, qu'on aurait pu y voir l'effet d'un plan prémédité. Le voyage en valait la peine. Lk résidaient trois aimables sœurs, exilées, comme M. de C..., pour le crime de leur naissance, et qui composaient, avec un vieux domestique et une petite négresse fort éveillée, toute la population du vénérable manoir. Je ne parlerai pas des deux aînées, qui m'occupaienf très-peu, quoiqu'elles fussent charmantes , et que je n'occupais pas du tout. La plus jeune s'appelait Séraphine; elle avait près de quatorze ans , ce qui suffisait pour lui donner sur moi tout l'ascendant d'une grande Glle sur un petit garçon; mais la nature avait pourvu à la compensation de nos âges par la délicatesse de sa constitution fragile et par le développement prématuré de mon organisation déjà presque adolescente. L'habitude d'un exercice actif et stimulant qui fortifiait tous les jours mon enfance robuste ; la pratique des rudes travaux de la marche, de la course el de l'escalade, par vaux, par monts et paf rochers; l'assiduité des études obstinées, qui imprime à la pensée un caractère viril dont les facultés physiques subissent l'influence, m'avaient donné sur les enfants même de la campagne, ordinairement si supérieurs à nous, un avantage prononcé de vigueur, d'à-
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dresse et d*audace. Je n'étais pas redouté ; cette triste gloire empoisonnerait tous les souvenirs de ma ?ie; mais on s*appuyait volontiers de mon amitié , parce que la faiblesse et la timidité sont portées d'une affection d'instinct vers le courage et la force. Comme je ne manquais pas de vanité, et je m'aperçois à la complaisance avec laquelle je reviens sur ces détails que je ne suis pas complètement guéri de cette honteuse inflrmité de l'esprit , je prenais plaisir k multiplier, surtout devant les femmes, et sans savoir pourquoi, les aventureux exploits de mon habileté gymnastique. Elles aiment la témérité. Quand on les étonne on les intéresse , et quand on les intéresse on est bien près de leur plaire. Tai compris tout cela depuis.
Les liaisons de cet âge sont bientôt faites; il est sans déflance, parce qu'il est sans expérience. Il faut avoir surpris quelque mauvaise pensée dans son cœur pour en soupçonner dans celui des autres. Après nous être vus deux fois, Scraphine et moi , nous aurions voulu ne plus nous quitter. Nos plaisirs étaient si purs , nos entretiens étaient si doux, nous pleurions ensemble avec tant d'abandon, et il est si doux de pleurer! C'est qu'elle avait bien du chagrin ! Sa mère était en prison à dix lieues, son père en prison à cinquante ; de ses quatre frères , il y en avait trois pro. scrits, errants, sans ressources, en trois pays différents de l'Europe; l'autre était détenu a Paris sous le couteau dn tribunal qui avait égorgé dix de ses parents ; et autour d'elle rugissait chaque jour une populace armée de piques et de brandons d'incendie, qui la menaçait elle-mt^me, pauvre jeune fille craintive et sans défense , dont les grâces touchantes auraient apprivoisé des panthères affamées ! — Va, va, lui disais-je , console-toi ! le règne des assassins ne sera pas long. Ma famille est républicaine , mais je me ferai aristocrate pour te venger 1 Je ne suis pas loin du moment de manier, comme un autre , une épée ou un poignard, et puisqu'il faut du sang, je verserai sans pitié le sang de tes ennemis ! — ^Ne parle pas comme cela! me ré-
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pondait Sëraphine ; je serais plus malheureuse encore si je craignais de te voir devenir méchant. Les méchants sont plus h plaindre que nousl Continue à bien acquérir du savoir et de la réputation , et quand tu seras assez grand pour te faire écouter de ces messieurs les patriotes, fais ce que tu pourras pour empêcher qu*on ne nous tue, car si on me tue aussi , quelle est la femme qui t'aimera jamais autant que moi! —
Ce besoin d'être ensemble était devenu si vif, qu'il absorbait toutes nos pensées. C'était l'objet , le but , la vie de notre vie; et jamais l'un de nous deux n'arrivait jusqu'à l'autre sans trouver l'autre qui le cherchât. Quand je descendais de la montagne , j'étais sûr de voir de loin son voile blanc qui flottait à l'air, ou son chapeau de paille qui volait au hasard, sans qu'elle s'arrêtât pour reconnaître l'endroit où il irait tomber, pendant qu'elle courait à ma rencontre. Mais que je lui épargnais des détours en me précipitant au-devant d'elle, fendant les terres labourées, sautant les haies, écartant les broussailles, débusquant d'un taillis au moment où elle me chercliait encore derrière! et je n'aurais pas allongé ma course d'un pas pour éviter un fossé de dix pieds de largeur. La terre élastique obéissait a mon essor comme la raquette au volant, et j'arrivais , si preste et si joyeux, les bras autour de son cou et les lèvres sur sa joue, qu'elle n'avait pas le temps de s'effrayer. I^ temps se passait trop vite, hélas! de mon côté en lutineries innocentes , du sien , en causeries tendres et sérieuses. Mon expansion étourdie se contraignait alors, parce que je me rappelais que Seraphine était triste, et qu'elle ne pouvait s'associer sans effort aux turbulentes saillies de ma joie et de mon bonheur sans souci. Mes idées, si riantes et si frivoles, se façonnaient peu à peu, au contraire, aux habitudes de sa mélancolie, et de ces deux éléments incompatibles en apparence il se formait en moi une combinaison étrange de caractère, qui a tour à tour assombri ma jeunesse de
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syropalliics douloureuses, et égayé mon âge mûr des instincls et des goûts d*un enfant. Tous les développements de mon âme datent de ces jours éloignés. Je n'ai rien acquis ni rien perdu; mais', si j'étais mort en ce tcmps-lh , ma vie n'aurait pas été moins complète. La vie est complète quand on a aimé une fois.
Il faut cependant que je m'explique sur cet amour, auquel le perfectionnement de notre langue et de nos mœurs n'a pas encore donné un nom. Rien ne ressemble moins à l'amour comme les hommes le comprennent, et c'est cependant un sentiment très-distinct des affections de la famille et des amitiés de collège. (>ette différence , je la sentais sans l'expliquer. Je l'avouerai, comme si j'écrivais encore sous l'empire de mes idées de douze ans , je m'étais fait une singulière opinion de l'amour des romanciers et des poètes, que j'avais lus avec avidité, dans la ferme persuasion que les passions qu'ils décrivaient si bien étaient des fictions comme leurs sujets et leurs fables. Je le prenais pour une image fantastique des émotions simplesde deux époux qui s'élaient aimés enfants, comme j'aimais Séraphine, et comme j'en étais aimé, qui se trouvaient heureux de passer leur vie ensemble, et auxquels le mariage accordait le délicieux privilège de prolonger le charme de cette douce intimité jusque dans les mystères de la nuit et la solitude du sommeil. J'admirais commenl, de cette effusion de tendresse qui confondait en un seul deux êtres bien assortis , résultait l'existence d'un être nouveau , eclos sous des caresses et des baisers, fruit d'harmonie et d'amour; et je voyais dans ce phénomène • moral, qui entretenait a jamais la reproduction d'une espèce vierge , le signe le plus évident de la supériorité de l'homme sur les animaux. Je n'ai pas la prétention d'avoir inventé en ce temps-la une conjugatité plus solennelle que celle de Dieu, mais c'est celle que je m'étais faite , et les bonheurs de la jeunesse ne m'ont rien appris qui me consolât d'on avoir perdu l'illusion. Que dis-je? le regret
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démon erreur a survécu aces fiévreuses réalités du plaisir qui enivrent les sens aux dépens de Tivresse de rame, et qui la précipitent des hauteurs du ciel dans les misères de la volupté. Que de fois j'ai redouté d'être heureux comme les autres dans Taccomplissement de mes désirs, heureux que j'étais dans Tencbantement de mes espérances ! Au* jourd'hui même, il n'y a pas une de mes larmes d'amant qui ne m'ait laissé de meilleurs souvenirs que tous ces ravissements d'un bonheur sans lendemain, sur lesquels retombent les tristes convictions de la vie, comme le rideau d*un spectacle fini, comme l'obscurité de la nuit sur un feu d'artifice éteint. C'est probablement dans ce sens qu'on a dit que la première inclination était la meilleure. Son charme est dans son ignorance ^
J'aimais ainsi Séraphine avec la naïveté d'une impression toute idéale, toute poétique, et dont l'innocence devait avoir quelque chose de l'amour des anges. Aussi pure que moi , je suppose que Séraphine était un peu plus savante, et on vient de voir que cela n'était pas difficile. Elle était mon aînée de près de deux ans, elle était femme,' elle vivait depuis le berceau dans le monde que je n'avais fait qu'entrevoir. Sa conversation ingénue me laissait souvent des doutes vagues à travers lesquels j'avais peine à retrouver le fil égaré de ma doctrine. Je méditais seul sur ce que je n'avais pas compris ; mais je ne méditais pas longtemps , parce que je n'étais pas curieux, parce que je croyais fermement dans mes idées, et surtout parce que j'aimais mieux penser à elle que de perdre le temps à me bâtir des systèmes inutiles. Elle était partout avec moi; je savais la faire entrer dans tous mes entretiens, la lier en souvenir ou en projet à toutes mes actions, la rame-
> On peut rapprocher de ce passage , si plein de grâce et de fraîcheur, le remarquable morceau de -Nodier : De l'amour, et de son influence^ comme sentiment , sur la société actuelle. Les sentiments du poète seront de la sorte lucides et complétés par la délicate analyse du penseur.
(Note de l'éditeur.)
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lier dans lous mes songes. Rêver toujours, et ne rêver que creile, c'était un bienfait de mon sommeil , une faculté que j'avais , que j'ai conservée longtemps, et qui m'a dédommagé de bien des douleurs! Tétais parvenu à fixer dans mon esprit une des scènes les plus communes de nos jolies matinées : celle-là m'est aussi présente quesi j'y étais encore. Après m'être fatigué deux heures à la chercher où elle n'était pas, je tombais ordinairement de lassitude sur le canapé du salon, et je feignais de dormir pour la piquer de mon indifférence ou ne pas la contrarier dans sa malice. Elle arrivait alors , légèrement soulevée sur la pointe des pieds, allongeant ses pas suspendus avec précaution, frissonnant att bruit du parquet avant qu'il eût gémi , et une corbeille au bras, ses cheveux s'échappantde toutes parts en ondes dorées sous le chapeau de paille mal attaché qui ne les contenait plus, la tête un peu penchée sur l'épaule, l'œil fixe et craintif, la bouche entr'ouverte , le bras étendu pour gagner de l'espace; elle promenait doucement sur mes lèvres un bouquet de cerises moins vermeilles que les siennes. Je la voyais toujours ainsi , blanche mais animée, charmante de ses grâces et de son émotion d'enfant, arrêtant sur moi ses rondes prunelles d'un bleu transparent comme le cristal, qui plongeaient des regards de feu a travers mes paupières demi-closes pour surprendre à propos le moment de mon réveil , et me caressant tout près de son haleine de fleurs comme pour me défier de l'embrasser : c'était là que je l'attendais, et quand elle pensait à fuir, elle était prise. Alors c'étaient des cris, des gémissements, des bouderies à n'en pas finir; c'étaient les sœurs qui arrivaient au secours ; c'était Lila, sa petite Africaine , qtii m'arrachait les cheveux et qui me menaçait les yeux. Un baiser de plus payait les frais de sa rançon,' mais elle me détestait pendant une heure au moins; et je m'en allais, je revenais, je pleurais , je demandais pardon, je ne l'obtenais pas, je repartais encore en courant vers le canal pour m'y précipiter dans un abime de dix pouces
de profondeur, jusqu'au moment où une petite voix qui vibrait comme un timbre d\irgent daignait enchaîner mon désespoir, et j'avais été malheureux d*un malheur affreux, d'un malheur pire que la mort, d'un malheur qu'on voudrait goûter, aujourd'hui , au prit de Tinceudie d'un royaume! — J'étais loin d'imaginer sous quel aspect m'apparaîtraient avant peu ces angoisses du premier amour. Je n'avais pas vingt ans que je résolus de mettre un clou a ma roue, comme dit Montaigne, et de ne plus vieillir d'un moment. Je m'en suis assez bien trouvé, mais j'aurais mieux fait de m'arréter a douze.
J'ai dit que ma petite amie était d'une santé délicate* Je ne me doutais guère que toutes les jeunes filles fussent plus ou moins malades vers l'âge de quatorze ans. Ce mystère passait la portée de ma science. — Séraphîne était sujette à des maux de tête, à des éblouissements, a des hallucinations subites, à des mouvements de fièvre. Un soir je l'avais laissée souffrante; je souffrais de son mal, que mes craintes exagéraient. Je me couchai tout habillé ; je ne dormis pas; je me tournais sur mon bon lit de paille comme sur les pointes d'acier de Régulus ou les charbons dcGuatimozin. Je me levai pour me promener dans ma chambre; je la trouvai trop étroite : j'ouvris ma fenêtre ; le ciel aussi me parut trop étroit. On ne voyait pas le château. Je mesurai la hauteur de ma croisée : une quinzaine de pieds tout au plus, si je m'en souviens. J'élais bien loin; je ne sais si je courais ou si la terre fuyait derrière moi ; mais, je ne mis peut-être pas un quart d'heure à gagner la grille du parc.
Ce n'était pas tout. Le seul endroit où la ciôlure fut accessible était défendu par un bassin revéUi de larges dalles, où aboutissaient les eaux du canal, après avoir arrosé le jardin. Là elles dormaient à fleilr de terre dans l'abreuvoir, puis se perdaient un moment sous la route, et allaient resurgir à quelques pas, mais libres et capricieuses , entre les saules de la prairie. ISous appelions
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cola \e bassin des salamandres ^ parce qu'oii y en voyait 1111 grand nombre frapper l'eau immobile de leur queue en rame , ou se traîner sur le pavé , en livrant de temps en temps aux caprices de la lumière leurs marbrures d'un jaune brillant; mais on ne les voyait pas a l'beure dont je vous parle ; on ne voyait rien du tout. La nuit était calme ettiède» mais obscure, et je ne pouvais apprécier que de mémoire la largeur du réservoir qu'il fallait franchir. J'étais seulement bien sûr qu'il n'avait pas plus d'un pied de rebord du côté où j'allais tomber, et que je courais risque , selon la portée de mon élan , de me rompre la tête contre le mur, si je m'y abandonnais à l'étourdie, ou , si je le modérais trop, d'épouvanter de la chute d'un nouveau Phaéton le peuple des salamandres endormies. Dieu, l'amour ou l'adresse aidant, je descendis au but comme si j'y avais été porté par les ailes d'un oiseau. J'atteignis d'un bond la hauteur de la muraille, je gagnai d'un saut le niveau du jardin. Il restait encore une haie de troène, forte el serrée comme une palissade, mais sur laquelle j*appuyais facilement la main, en me dressant un peu, et je ne la touchai pas d'une autre partie de mon corps pour la laisser derrière moi. J'étais dans la grande allée de marronniers qui se terminait tout juste au pied de la tourelle oîi couchait Séraphine; mais sa fenêtre , élevée d'un étage au-dessus de la terrasse, m'était cachée par l'épaisseur du feuillage ; et le temps que je fus obligé de mettre a chercher la clarté qui en jaillit enfin par rayons épars , entre les dernières branches, me parut plus long que tout le reste du voyage. Alors je m'arrêtai contre un marronnier pour reprendre haleine, car j'étais déjà tranquille. Cette lumière était celle d'une bougie dont la blanche flamme tremblait contre les vitres, a côté de l'endroit où Séraphine suspendait le petit miroir qui servait a sa toilette de nuit. Elle y était debout, légèrement vêtue , souriant à sa gentillesse, roulant ses cheveux avec une grâce coquette, et puis prenant plaisir a les dérouler pour les voir ondoyer
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encore. Je restai là lant que la bougie ne s'éteignit point, et je ne sais si ce fut une minute ou une heure; mais je sais que cela vaut toute la vie, et qu'il n'y aurait que l'espoir d'y retrouver quelques instants pareils qui pût me décider à la recommencer.
Je mis plus de temps au retour. I^ jour était tout près de se lever, quand je m'aperçus que l'accès de ma chambre était inGniment plus difficile que la descente. L'extérieur de la maison ressemblait a l'intérieur. Il était si propre , si uni , si soigneusement recrépi , que les mouches avaient peine à y fixer leurs crochels. Pas une pierre saillante, pas une fissure dans le plâtre, pas un interslicea glisser les doigts, quipût servir à me bisser jusqu'à la banquette ! et ajoutez a cela que le Biez coulait trop près derrière mes talons pour me permettre de prendre du champ. Un train de charrue au rebut, qu'il fallut amener de loin , me servit enfin d'échelle. J'arrivai , je dormis comme on dort a douze ans, quand on n'a point de chagrin , et je dormais encore quand M. de C... m'avertit pour la troisième] fois qu'il était temps d'aller s'informer de la santé de Séraphine , dont j'étais si inquiet la veille. — Bon, bon! dis-je en me frottant les yeux et en étendant les bras, cela n'est pas dangereux! — M. de C... me refçarda d'un air étonné. C'était la première fois , je m'en flatte, qu'il m'avait trouvé si insoucieux sur mesamiliés; et ma tendresse detroubadour ou de paladin, qui prolait à des plaisanteries de tous les jours, rendait cette indifférence inexplicable. Sa méprise m'égaya; et comme je n'aurais pas osé faire connaître k mon ami les motifs de raa sécurité, je trouvai piquant de l'accompagner, en me divertissant a toutes les bagatelles du chemin, et sans lui parler de Séraphine, jusqu'à l'angle d'un hallier bien fourré, où elle nous attendait d'habitude, pour nous surprendre d'une espièglerie ou nous effrayer d'im cri. Elle y était , et j'avais, comme on sait, mes raisons pour n'en pas douter. Elle tomba dans mes bras, retomba dans
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les siens, revint à moi , (ilsaiiler mon chapeau , se sauva pour être attrapée, et (init par se laisser prendre, en criant de dépit et de joie.
— Vous aviez raison tout à l'heure , quand je vous tirai d'un si bon sommeil, me dit M. de C... en riant. Cela n'était pas dangereux.
Je vous demande si ce fut là un grand sujet de colère , mais de colère morne, silencieuse et méprisante! Séraphinc prit l'avance avec dignité, en se donnant ces manières dédaigneuses que les jeunes filles nobles apprennent, je crois, en naissant; et quand nous fûmes parvenus à Tallée des marronniers, elle s'assit sur notre passage, au bout du long banc de pierre sur lequel nous causions presque tous les jours. J'allai l'y rejoindre , elle courut à l'autre extrémité; je l'y suivis , elle reprit sa première place, et moi aussi ; mais je l'y fixai d'un bras sur lequel je Tavais soulevée cent fois, et dont elle connaissait la puissance !
— Halte-là 9 grondeuse I luidis-je en feignant d'être sérieusement fâché. Mademoiselle , pourquoi boudez-vous?
— Moi, monsieur, bouder? Et à quel propos, s'il vous plaît? On ne boude que ceux qu'on aime et dont on est aimé. Je ne vous boude pas , parce que vous ne n'aimez pas , parce que je ne voMs aime pas. C'est naturel. On n'est pas forcé d'aimer quelqu'un.
— Ah! je ne t'aime pas, et tu ne m'aimes pas, Séraphine? C'est très-joli!...
— Non certainement, je ne vous aime pas, puisque je vous déteste, puisque je vous ai en exécration, monsieur! et je voudrais bien savoir, par exemple, pourquoi vous
prenez la liberté de me tutoyer? Je vous le défends I —
Mais voyez donc, ajouta-t-elle en s'efforçant de rire, ne faudrait-il pas bouder, monsieur, qui dort si bien quand on est malade à la mort, et qui s'excuse en disant que cela rCest pas dangereux ? Si vous aviez été malade, vous, je n'aurais pas été si tranquille! — Mais lâchez-moi, je
SBBAPHINB. S&
¥otis eo priel lâchez-moi tout de suite > ou je ferai du bruit! j'appellerai Liia ;... je vais pleurer!...
— IVon vraiment, lu ne pleureras pas, laide et méchante que tu es ! et je voudrais bien voir qu'on s'avisât de pleurer!...
— Qu'on s'avisât de pleurer! Comme vous dites, c'est fort joli, c'est de très^bon ton! d'ailleurs, je suis une laide maintenant; et qu'est-ce que cela vous fait qu'une laide pleure, quand elle veut pleurer? l^l'empécherez-vous de pleurer et de crier, si cela me fait plaisir? Vous ne me permettrez pas de pleurer, peutrétre , quand vous m'étouffez! Vous êtes bien avantageux I...
Avantageux était un de ces mots de salon qui me déconcertaient toujours. Je passai l'autre bras autour d'elle , et je me hâtai de m'expliquer...
— As-lu pu croire, Séraphine, que j'aurais dormi sans m'assurer que cela frétait pets dangereux , et que tu te portais bien? Mais écoute*moi un instant, et n'essaye pas de te sauver, cela ne te réussirait pas t — Crois-tu que l'état de ma douce et belle Séraphine était bien dangereux ^ quand elle venait à minuit, derrière la fenêtre de la tourelle, tresser autour de ces jolis petits doigts, que je baiserai tout a l'heure , ces longues mèches de blonds cheveux que je baise maintenant malgré toi — ou malgré vous ; — quand elle ouvrait sa croisée et s'appuyait en silence , pour écouter le rossignol, qui n'avait garde de chanter, parce que je l'avais effrayé, et quand elle le déOait des cadences tendres et perlées de sa romance favorite :
Amour, on doit bénir tes chaînes , Quand deux amants ont à souffrir. . .
— Quelle horreur! s'écria Sérapbine; vous m'épiez, monsieur!...
— Tu appelleras cela comme tu voudras; mais, quand tu es malade , j'ai peur, et quand j'ai peur pour toi , je ne sais plus ce que je fais.
36 SOUVENIRS DE JEt}^ESSE■
Elle réfléchit un moment. Je sentis que je n'avais plus ^besoin de la retenir. A quoi devine-l-on cela? Mes bras s'étaient relâchés. Elle dégagea les siens, les étendit un peu pour les dégourdir, et les jeta autour de mon cou.
— Pauvre ami que j'accuse et que j'inquiète, reprit-elle en appuyant son front sur mon épaule!... — Il ne me le pardonnera peut-ôtre pasl — Avec cela que vous êtes bien capable , étourdi comme je vous connais, d*avoir passé par ie trou du hibou ?...
— Le chemin n'est pas beau , mais c'est le plus court, et j'étais trop pressé pour prendre l'autre.
— C'est à faire trembler, à ce que Ton dit! un sentier taillé dans le rocher sur un précipice épouvantable!...
— Un sentier large comme la petite allée du potager sur un précipice profond comme la terrasse, depuis la mansarde de ton pavillon.
— Eh bien ! n'est-ce pas rassurant I il y arrive tous les ans des malheurs en plein jour! et si tu rencontrais le hibou?...
— Je l'emporterais dans ma freloche comme un papillon denuit. Oh! je voudrais bien que ce fût seulement un 7noyert-dyc! ri y a trois mois que je l'aurais empaillé! mais un méchant hibou de son espèce n'est bon qu'à déployer comme un épouvantail sur la porte du château.
— Attendez , attendez , dit-elle en composant tout à coup sa jolie figure pour prendre un air solennel, et en s'éloignant d'un pouce ou deux , avec une admirable dignité. — Ce n'est pas tout, monsieur, ce n'est rien! ce qu'il y a d'inexcusable dans votre conduite, c'est que vous n'avez pas pensé au danger de me compromettre !
Compromettre était bien autre chose qu^acantagevx , ma foi ! compromettre me foudroya.
— T G compromettre y Séraphine 1 Je serais au désespoir de fti compi'omettrcy mais... je ne sais pas au juste ce que c'est.
•Elle laissa tomber sur moi le sourire d'une supériorité iiidulgente.
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— Il suf6t, monsieur, continua-trelle , que je ne veux pas absolument qu*on se permette d*étre de nuit dans le parc. Aujourd*liui je vous fais grâce, ajouta Sérapliine en me tendant sa main a baiser, parce que je sais que votre cœur est pur; mais que cela n'arrive plus jamais ! le monde est si pervers !
Il faut noter que pervers avait un pied et demi dans la bouche de Séraphtne. Cétait le verbum sesquipedale de mon Horace.
•^ Eb ! que m'importe le monde pervers ! qu'a-t-il à dire à ma tendresse et à mes inquiétudes? Il lui siérait bien , au monde pervers , de trouver mauvais que je fusse en peine de Sérapfaine, quand Séraphine est malade ! Craindre pour ta vie , et ne pas tout entreprendre, ne pas tout braver pour te voir! certainement, je ne promettrai pas cela!
— Bien, bien , dit-elle en reprenant ma main , si j'étais vraiment en danger! Crois-tu que je voudrais, moi, mourir sans te revoir? Ce serait pis que la mort!
Au même instant ses sœurs et mon ami nous rejoignaient, et nous nous embrassâmes devant eux pour la première fois de la journée.
Les moments dont je parle étaient si doux, qu'il n'est pas surprenant que je m'abandonne au plaisir de les raconter longuement. Cela dura quatre ou cinq mois, et puis cela finit à toujours.
Au commencement d'octobre, je ne sais plus quel jour c'était de brumaire, nous vîmes arriver Chapuis , un ancien domestique de M. deC..., vieillard honnête, fidèle et môme affectueux , mais dont la figure sévère et rébarbative ne m'avait jamais paru propre qu'à porter de mauvaises nouvelles. Celles qui me concernaient alors étaient accablantes. Mes parents , enchantés de quelques progrès qu'ils croyaient remarquer dans mes éludes, étaient convenus de m'en témoigner leur satisfaction en me faisant passer un hiver à Paris sous les yeux d'un homn^e aimable
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et sage, dont ils avaient éprouvé rattachement. Le neuf thenpidor venait de mettre un terme aux sacriGces san* glants des druides de la révolution. La France , enivrée de son affranchissement , commençait à se reposer des convulsions de la terreur dans une atmosphère plus pure. Elle renaissait aux sciences, aux beaux-arts, aux loisirs des peuples civiliséSi Elle renaissait presque au bonheur ; car tout pouvait sembler bonheur le lendemain de Fanarchie. Je ne connaissais de la terre tout entière que la nature agreste et simple de nos solitudes. Il s'agissait de me faire voir les collections , les bibliothèques, les monuments, les hommes, le monde enfin, dans lequel l'imagination du meilleur des pères m'assignait en espérance une position agréable, et peut-être distinguée. Tout cela m'aurait souri comme à lui dans des circonstances où ce voyage n'aurait rien coûté à mbn cœur ; mais l'exil des nobles subsistait toujours, et je me sentais défaillir à l'idée de quitter pour si longtemps mon ami, caria longueur d'un hiver est quelque chose d'incommensurable aux enfants. Je ne sais s'il vous en souvient. Je ne disais pas tout cependant ; mais la pensée de m'éveiller vingt-cinq fois par une mar tinée de dimanche , sans pouvoir me promettre de voir Séraphine et de finir la journée auprès d'elle , me navrait si cruellement, que je ne m'accoutumais k la supporter que sous la condition d'en] mourir. Vingt-cinq, dimanches , hélas! j'étais bien loin de mon compte!
Il fallait pourtant se soumettre. M. de G..., qui mesurait mieux le temps, et qui savait mieux ce qu'il vaut, me parlait de ces longs mois d'absence comme d'un jour que j'allais passer en plaisirs. Nous devions seulement des visites à tous nos voisins, avant l'époque qui était fixée pour mon départ, et dont je ne m'informais point, parce que je tremblais de la savoir. Ce projet de visites me consolait un peu; il devait me ramener au château, et je me démontrais bien k part moi que cinq heures de l'amitié, des regrets et des caresses de Séraphine, dédommageraient
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asses ma vie de cinq mois de douleurs. Je m*aperçus dès le lendemain que nos lentes promenades m'éloignaient de plus en phis de l'unique objet de mes pensés, mais je ne m'affligeai point. Je sus au contraire un gré inOni à M. de C... d'avoir donné cetle direction k notre cérémonieux itinéraire.
— Tant mieux y disais-je tout bas! C'est par elle que nous finirons I son baiser d'adieu sera le dernier que j'emporterai sur mes lèvres, et je l'y conserverai avec tant de soin , qu'il en sera de ce voyage comme si je ne l'avais pas quittée!...
11 y avait six jours que nous courions ainsi le pays, presque sans nous parler. M. de C... paraissait amèrement triste 9 et si je ramenais , selon mon usage , le nom de Sérapbine au travers de nos courts entretiens, il se hâtait d'en détourner la ccmversation comme d*une idée inquiétante et fâcheuse. Je me perdais à chercher le motif de cette réticence nouvelle entre nous : car il aimait Séraphine presque autant qu'il m'aimait, et j'aurais trouvé tout naturel qu'il l'aimât davantage.
Comme nous occupions le seul logement dont on pût disposer dans la maison, nous avions établi Chapuis dans ma chambre, où il dressait tous les soirs son pliant audevant de ma croisée. Le jour dont il est question , Chapuis me trouva comme à l'ordinaire occupé à tenir note sur mon journal des espèces que j'avais ramassées en chemin , et il se crut obligé de m'interrompre pour m'engagcr à dormir. Cette précaution inaccoutumée me surprit.
— C'est, voyez-vous, dit-il, que nous partons demain, à six heures précises, pour nous trouver au relais de la diligence de Paris, et, quoique j'aie déjà emballé toutes vos petites hardes dans la voiture, il est possible qu'il vous reste quelque chose à faire avant d'y monter. Vous n'avez donc que le temps de vous reposer un peu en attendant que je vous réveille.
— Demain a six heures! m'écriai-je. Cela n'est pas pos-
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sible ! je ne partirai certainemenl point sans avoir vu Séraphinel...
— Il le faut bien cependant, repartit Chapuis, car la diligence n'attend pas ; et , quand vous resteriez, pensezvous que M. de C... vous permette de voir mademoiselle Séraphine dans Tétat où est la pauvre enfant? Il craindrait trop pour vous les effets de la contagion, comme on l'appelle. Il n'a pas eu d'autre raison pour vous éloigner d'ici toute la semaine.
— Séraphine est malade, et je ne le savais pas! -r Expliquez-vous, mon ami, je vous en supplie!
— iMalade, malade ! répondit Chapuis en hochant la tête. On m'avait défendu de vous le dire, mais il faut bien que vous l'appreniez un jour ou l'autre; c'est que les nouvelles d'aujourd'hui n'étaient pas bonnes ! Heureusement, ^a providence de Dieu est grande, surtout pour les jeunes gens, et, si elle le permet, vous retrouverez au printemps mademoiselle Séraphine plus vive et plus gentille que jamais. Et puis, on ne manquera pas de vous écrire sa guérison à Paris , et vous en aurez la consolation sans avoir eu le chagrin de la quitter malade.
Pendant qu'il parlait ainsi, Chapuis tourna la clef, la retira de la serrure , la mit dans sa poche, ferma la fenêtre, et se glissa dans son lit sans se déshabiller, pour être pjus tôt prêt le malin.
— Que faites-vous, Chapuis? Vous fermez cette fenêtre, et vous savez que je ne puis me passer d'air ! Je vous l'ai dit assez souvent.
— Bon, bon, reprit-il en s'enfonçant sous sa couverture, les voyageurs ne doivent-ils pas s'accoutumer à tout. Vous serez bien plus à l'étroit dans la voiture , ma foi ! Vous imaginez-vous, mon cher jeune homme, que vousaurex toujours vos aises? On vous en donnera dans votre pension , des fenêtres ouvertes en octobre ! D'ailleurs monsieur est trop bon pour ne pas avoir égard à mon rhumatisme, par le froid qu'il fait maintenant; c'est une vraie soirée d'hiver !
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Jeii*a?ais point d'objections contre ce dernier raisonne* ment. Ma situation était horrible, réteignis ma lumière ^ et je ne me coucliai pas. J*attendais qu*il dormît pour tenter de tourner Tespagnolette , et sauter d'un bond dans la rue par-dessus le pliant maudit, au risque de me rompre le cou. Le moment que j'espérais ne tarda pas; mais le sommeil de Chapuis était aussi léger que soudain ^ et au moindre mouvement j'étais averti par un qui vive brutal de la vigilance de mon inexorable sentinelle. Je revins dix fois aux approches, et dix fois je fus dépisté. Pendant ce tempsr-là, Séraphine m'appelait peut-être I Ce fut une épouvantable nuit.
EnGn la pendule sonna quatre heures (c'était plus que je ne me croyais capable d'en compter encore) , et lecarillon du réveil m'avertit que Chapuis avait choisi cette heure-là pour aller faire les préparatifs du départ. Je me roulai conmie en sursaut sur ma paille bruyante, pour lui donner acte de ma présence , pendant qu'il battait méthodiquement le briquet, et qu'il éclairait sa lanterne sourde. Je crus qu'il n'en finirait pas. Qu'il me parut long dans ses opérations, et que je maudis la maladresse et les lenteurs de la vieillesse ! Il sortit cependant, et j'entendis la clef retourner sur moi k l'extérieur. Je ne m'en souciais guère. Son dernier cri couvrit fort à propos le bruit de la croisée qui s'ouvrait. Avant que le prudent Chapuis fût à récurie, j'étais, moi, de l'autre côté du village.
Il ne fallait rien moins que mon habitude du pays pour me diriger dans les ténèbres de cette rigoureuse matinée. Il n'y avait pas dans toute la nature un atome de lumière. Les objets les plus opaques et les plus obscurs ne dessinaient pas le plus faible contour sur l'horizon obscur comme eux. Il ne tombait pas de pluie, mais l'atmosphère était inondée d'une brume noire, épaisse, presque palpable, qui pénétrait mes vêtements, et qui enveloppait mes membres comme un bain glacé. Je n'avais rien vu , rien deviné, rien imaginé jusqu'alors qui me donnât une
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idée aussi effrayante de FÉrèbe et du cbaos. Je trébuchais contre tous les obstacles, je tombais, je me relevais, je sondais la route du pied , et la nuit du regard. Je n'étais orienté que par ma mémoire ou par mon cœur; je disais : Ce doit ôtre là , et j'allais toujours.
Quand j'arrivai au trou du hibou ^ je ne le reconnus qu'aux saillies du roc, qui surplombait dans de certains endroits de manière k m'obliger de baisser la tête , et que je suivais en tâtonnant pour ne pas m'exposera perdre un pas hors du sentier ; car il y allait de ma vie. Ce sentier était effectivement assez large , comme je l'avais dit à Séraphine, pour donner place , dans les passages les plus étroits, à deux paires de pieds conmie les miens; mais il était coupé dans la pierre vive, et le suintement des eaux qui l'humectaient sans cesse avait sensiblement incliné sa pente et dégradé son bord extérieur, dont je rencontrais à tout moment les inégalités , quand j'essayais de prendre un peu de terrain pour me délasser de ma contrainte. La bruine se congelait d'aiHeurs en cachant sa surface froide et polie, et le tapissait d'un verglas glissant où je n'assurais ma marche qu'avec dlncroyables efforts , en introduisant mes doigts dans toutes lies anfractuostlés du rocher, et en me cramponnant de temps en temps à celles qui étaient assez profondes pour me soutenir , pendant que je reprenais, a la pensée de Séraphine, quelque force et quelque courage. — Tout a coup j'entendis un bruit singulier, et mes joues furent battues d'un lourd frémissement d'ailes, deux circonstances qui, dans la disposition de mon esprit , n'étaient pas propres à diminuer ma terreur; mais je pensai à Tinstant que ce devait être te hibou, dont mes tracasseries nocturnes avaient troublé la solitude, et bientôt je n'en doutai plus. Il alla s'abattre pesamment k quelques pas de moi, en fixant sur l'usurpateur de ses périlleux domaines des yeux ronds et lumineux.
— Je le remercie, lui dis-je, de venir prêter deux flam-
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beafrx à mon voyage; mais je ne m'y fierai qu'autant qu*il Je fané pour ne pas te donner fimpiloyable joie de m'entrafner dans les fessés de fa maison de plaisance. Je sais que ta es un bôle insidieux , et je cœinais , grâce au ciel , pour les aroir toisées de ToBt! plus d'une fois» les profondeiH9 qui nous séparent.
H me précéda ainsi pendant longtemps encore, voletan#, caracolant* miaulanl comme un chat, sifflant comme nne oouleuvre, s'abaHant d'espace en espace a des intervalles mesurés, avec un gémissement lamentable, qui aurail figé le sang dans les veines d'une femme. — Je ne craignais pHis rien. La roule s'était élargie. Je courais, je sautais, j'espérais, j'étais content, j'allais la revoir. — Et toutefois je me promettais bien de revenir par une route plus sûre. J'arrivai à l'allée des marronniers.
La feuillée s'était éclaircie depuis mon dernier voyage, et je vis de plus loin vaciller entre les rameaux la faible et pâle lueur qui venait d'une certaine croisée de la tourelle. —Du feu chez Séraphine! pensai-je. Elle est donc malade encore! Je ne m'arrêtai point, je parcourus la terrasse, je cherchai, je trouvai la porte qui s'ouvrait de ce côté ; elle céda sous ma main : elle était entr'ouverte; cela m'étonna. Je gagnai le corridor, j'atteignis l'entrée du petit escalier en volute qui conduisait chez Séraphine. Cet escalier était aussi éclairé, contre l'usage. Après deux ou trois tours de spirale, je vis que cette clarté provenait d'une bougie posée sur une marche au-dessus de ma tête, celle de Lila,de la pauvre Lila, qui était assise à côté, les coudes sur ses genoux, la tête dans ses mains noires, et qui paraissait dormir, sans doute parce qu'elle avait veillé, et que la fatigue venait de la surprendre en descendant. Je passai près d'elle à petit bruit pour ne pas la déranger de son sommeil. Une lumière encore blanchissait le palier; elle sortait de la chambre de Séraphine. Les deux battants de la porte étaient appuyés aux murailles. La lampe était par terre; derrière elle, je discernai deux vieilles femmes
que j'avais vues souvent demander Taumôue au château ; elles se tenaient accroupies, muettes, occupées, et au mouvement de leurs bras il me sembla qu'elles cousaient quelque chose. Je m'élançai. Elles ne levèrent pas la tête. j£ courus à l'alcôve ; le lit de Séraphine était défait , l'oreiller renversé, les couvertures pendantes : il était vide.
Assailli d'idées vagues, confuses, impénétrables, je me retournai vers l'endroit où j'avais vu ces vieilles femmes» pour prendre d'elles des informations sur Séraphine* et sur le motif qui l'avait fait changer de lit ; mais il ne me resta plus de forces pour entendre leur réponse. Leur réponse, je la savais déjà. Ce qu'elles cousaient, c'était un drap blanc, et ce qu'elles cousaient dans ce drap, c'était Séraphine.
On m'a souvent demandé depuis pourquoi j'étais triste.
11 fautvousdire que, depuis lachuledes assignats, le Directoire avait senti plus d'une fois la nécessité de mettre une grande masse de métaux en circulation. Comme il touchait à sa fin, et que les vieilles gens croient tout ce qu'on leur dit, le Directoire, qui s'était laissé dire que la France était extraordinairement riche en mines d'argent , dépMia sur toutes les anciennes mines du pays des escouades d'explorateurs grassement payés , et qui , bon gré mal gré, n'ont jamais envoyé une obole à la Monnaie. Je me trouvai colloque dans l'expédition des Vosges, où l'on cherche de l'argent de temps immémorial, et dont les ballons^ coupés de routes splendides, attestent d'immenses et inutiles travaux.
Nous étions tous jeunes , tous gens de bonne humeur et d'espérance , tous amis de notre devoir et impatients de découvertes. Nos travaux furent zélés et consciencieux, et longtemps même ils ne furent pas sans espoir. Je me souviens qu'il n'y avait pas un de nous qui, au premier coup de marteau, n'eût découvert un filon; mais ce filon ne menait malheureusement a rien, et les moindres frais d'exploitation excédaient toujours d'un grand tiers les plus brillants résultats. C'était une succession d'extases et de désappointements pour lesquels je n'avais point alors de termes de comparaison. Je me suis aperçu depuis que cela ressemblait à la vie comme deux gouttes d'eau.
Nous arrivâmes au terme des fausses ambitions , au dé-
courageraeiil absolu. Il fallait alors épargner à FÉlat une dépense ridicule; mais cette défection désintéressée ne pouvait s'appuyer que sur des calculs exprimés avec clarté. Je n'avais pas dix-liuit ans, et toute ma science se réduisait h quelques bribes de latin, et à la connaissance fort mal approfondie de quelques spécialités d'histoire naturelle, parmi lesquelles la minéralogie tenait une toute petite place. Mes camarades, qui auraient distingué à la cassure, a Todeur exhalée par friction, au contact de l'ongle, au happement de la langue, toutes les substances inorganiques alors reconnues en géologie , s'étaient aperçus de bonne heure de mon inaptitude ; mais ils ne me contestaient pas un assez joli mérite de rédaction que je rapportais fraîchement d'une école de rhétorique dirigée par le bon et judicieux Droz; et il est vrai que je traduisais lisiblement leurs pages un peu confuses, quand je parvenais k y comprendre quelque chose. Il fut donc convenu que je résiderais à poste fixe dans un lieu central où me parviendraient tous les documents, et d'où je ferais partir toutes les dépêches. Les employés se répartirent sur les mines ; le chef se réfugia , comme c'est l'usage, dans les délices urbaines d'Épinal, et mon poste fut fixé h Giromagny, près du ballon de ce nom, dont les trésors, trop vite abandonnés peut-être, étaient le principal objet de nos investigations. Par un élan dé dévoûment tout particulier, qui me fut avantageusement pointé sur mes notes de service, je me reportai d'unegrande lieue de rayon vers le centre, dans lin village qu'on appelle le Puy , parce qu'il est exactement h la base de la montagne ou du Podium; mais ce n'était ni cet avantage de position , ni cette heureuse rencontre d'étymologie qui m'avaient déterminé dans le choix de mon domicile ; je le pense du moins aujourd'hui , car alors je savais à peine ce que c'était.
Vous tous qui avez voyagé en tout pays, et qui n'avez pas vu la gorge romantique du Puy y il vous reste un voyage essentiel h faire, et ne craignez pas que j'anticipe sur les
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sensations délicieuses qu*il vous promet par uae de ces descriptions postiches, qui au bout du compte , ne pelgneot rien. En effet je n'ai jamais seoti plus profondément rimpossibilité de peindre. Quand vous serez arrivés de Giromagny au pied du ballon , à travers cette route élroite , et cependant moins opaque d'horizon que d'ombre et de fraîcheur, comme dit le poète latin , qui aboutit toujours à cette coupole si pure, qu'on croirait son hémisphère élégant émondé par le ciseau, ou, selon les aspects du soleil, bruni par le polisseur; quand vous aurez franchi ce dédale d'arbustes en fleurs, jetés au travers d'un lac de verdure fraîche, soyeuse, émaillée, égayée par un ruisseau dont les reflets d'argent rient en bondissant jusqu'à la hauteur de la pelouse qui le cherche — Hélas ! description ,
que me veux-tu ? — Vous tous, disais-je, qui avez voyagé en tout pays, et qui n'avez pas vu la gorge romantiqueduPity, quand vous serez arrivés de Giromagny au pied du ballon, vous conviendrez qu'il vous restait a voir plus que vous n'aviez vu. Mais il aurait mieux valu y aller en 1799. Ce qui m'inspirait pour le Puy, à moi, une prédilection si marquée, c'était l'impression toute récente d'une promenade que j'y avais faite quelques mois auparavant, dans la fer veurde mes recherches entomologiques, à la poursuite de deux magniGques insectes vosgiens, la/am/a ediils etla iamia Schxjferij et dont je n'avais rapporté qu'une amourette, mais une amourette qui avait bien son prix, car c'était la première. Cette émotion ineffable d'un cœur adoles cent a depuis influé sur ma vocation littéraire et peut-être sur les autres. Elle m'a fourni les principaux détails de deux de mes Nouvelles ^ dont vous ne vous souciez guère, ni moi non plus. Jeune, je goûtais le plaisir le plus vif à ramener partout le roman de mon histoire; vieux, je m'amuse encore à retrouver dans mes souvenirs l'histoire de mon roman.
J'avais obtenu un logement au Puy chez l'honnête M. Christ, patriote ardent et sincère, qui figurait depuis
dix ans, selon les intermillences favorables à son opinion, dans les fonctions municipales les plus éminen tes de Tondroit, et qui y était rentré, au grand déplaisir des aristocrates, depuis le 18 fructidor. C'était un homme à vues droites, mais absolues , qui traçait une idée politique c(Hnme un bœuf trace un sillon, et qui marchait hardiment dans ses principes avec Tintrépidité du colin-maillard ; a droite, à gauche, au milieu , n'importe, et le tout en conscience. J'en ai vu dix mille comme cela. Il avait trois maisons au Puy, et il m'établit dans la maison la plus éloignée de celle où il habitait, parce qu'il avait autant de fllles que de maisons , et que ses filles étaient très-jolies. Je le savais fort bien, et, toutefois, il n'y en avait qu'une qui produisit sur moi ces agitations bouleversantes qu'on sent mieux à dix-huit ans qu'on ne peut les exprimer a quarante-cinq. Comme ce prestige opiniâtre et délicieux désordonnait mes facultés d'une manière assez préjudiciable à mon service, j'aurais eu lieu dem'applaudir d'être placé le plus loin possible du sujet habituel de mes distractions, si la pensée ne m'en avait suivi partout.
Ma petite chambre au rez-de-chaussée, que je décrirai volontiers pour me dédommager de n'avoir pas décrit à mon aise' le vallon élysien du Puy, était un parallélogramme étroit, horizontal à la cour, et clos en devant de sa porte vitrée et de sa large croisée à petits carreaux a losanges, comme c'est l'usage en Alsace. Au-dessous de cette croisée régnait une immense table de bois de frêne peinte au noir de fumée, sur laquelle j'étalaîs mes documents et mes copies. Le fond de ma loge était une alcôve à portes de bois bien fermantes, dont une des extrémités communiquait en dedans avec une espèce de cabinet de toilette, et l'autre avec un prie-Dieu. Si jamais on transporte ma chambre sur la scène , dans une de ces compositions à la mode dont tout le monde peut devenir le héros à son tour, je supplie le décorateur de ne pas oublier que son intérieur était à demi tapissé d'un papier
gris de perles, fort boursouflé et fort poudreux , zébré de larges bandes bleu de roi, escortées de pclites bandes bleues jumelles. On ne saurait être assez ponctuel dans des matières de cette importance.
Je me levais ordinairement a six heures du matin (c'était à la fin de mai), pour mettre au net je ne sais combien de belles observations dont Tlnslitut ne se souciait guère, et dont le Directoire ne se souciait plus. A sept heures on m'envoyait ma boite de crème du ballon, tantôt par un domestique, tantôt par une des filles aînées du père Christ , et alors je travaillais jusqu'à midi ; quelquefois par Thérèse, qui était la cadette, et alors je no travaillais plus. A midi , je dînais chez le père Christ, et les femmes n'assistaient point a ce repas. Heureusement il était trèsKîourt. Je rentrais chez moi ; je reprenais Saussure , et Bergmann, et Wallerius, et mes manuscrits , et je copiais, j'analysais , je compilais le reste du jour , non sans voir quelquefois étinceler sous ma plume des traits brillants comme un regard, et dont le jeu éblouissant était bien plus difficile a définir que les iris capricieux de mes métaux. Inutilement je les voulais chasser de la pensée et du geste; ils revenaient toujours et glissaient toujours sur mon papier en sillons de feu. Cela m*arrivait surtout quand Thérèse était venue le matin et qu'elle avait appuyé sa main sur mes livres, ou renversé en jouant ma poudre d*or dans mon encrier. Si mon éducation philosophique n'avait pas été faite , j'aurais cru que cette jeune fille était magicienne; mais je ne croyais pas a la magie, et c'est tout ce que ma philosophie m'avait fait apprendre ou tout ce qu'elle m'avait fait oublier.
J'avais deux ans de moins que Thérèse. Elle était vive et cependant réfléchie. A travers sa mobilité même, on voyait apparaître quelque chose de sérieux et de puissant. Il y avait en elle de quoi faire une femme ravissante et un homme résolu. Enfin , ce regard qui me fascinait manifestait souvent d'ailleurs une pensée empreinte de
hO S0UVEN1BS DE JEUNESSE.
tristesse et de fatalité, rapide, fugitive, inexplicable, et promptement éclaircie par un rayon de gaité, mais qui ne pouvait pas échapper aux miens, car je la regardais toujours. Moi , je n'étais qu'amoureux et timide; et la disproportion relative de notre âge, que la différence de sexe rendait assez considérable, lui donnait sur moi un étrange ascendant. Nous nous aimions beaucoup, nous notis aimions sincèrement, mais elle avait sur moi l'avantage de savoir comment, et je n'en doutais pas du tout. Aussi elle me tutoyait sans façon , usage que les habitudes républicaines de la maison de son père, la simplicité des mœurs du pays, le souvenir surtout de m'avoir vu plus jeune, ou, si l'on veut plus enfant, lui rendait naturel et facile ; et quand elle ne me tutoyait pas, je pensais qu'elle était fâchée, .le la tutoyais de mon côté, mais plus rarement et avec moins de confiance, parce qu'elle m'imposait tellement quand elle était là, que sa présence si désirée, sa présence, qui le croirait! m'en paraissait quelquefois importune. Un matin qu'en jouant derrière ma chaise, et en laissant flotter a dessein sur mes yeux les longues boucles de ses cheveux d'un blond doré, elle avait noué à plusieurs tours entre ses dogtis un ruban de velours noir passé autour de mon cou...
— Qu'est-ce que cela , monsieur? me dit-elle avec le ton de voix le plus sévère qu'elle eût jamais pris ; aurie^-vous déjà , jeune comme vous êtes , des souvenirs d'amour ? Estce un gage? est-ce un portrait?...
— Non ! lui répond is-je en tirant de mon sein une petite croix d'acier qui y était suspendue; c'est une croix bénie à la châsse de saint Claude, et que ma tante Éléonore, la bénédictine, m'a donnée a mon départ, en m'assurant qu'elle me préserverait de tout danger.
— De tout danger! reprit Thérèse en relevant sa tête et
en la laissant retomber sur ses mains. De tout danger!
Et quel danger peux-tu craindre, toi, pauvre et doux jeune homme que personne n'îiura jamais le courage de
hair? De tout danger! le croîs-tu?... M*aimcs4u, Charles? m'aimes- tu? Donne-mol cette croix.
— Elle est à toi! m'écriai-je k ses genoux , et, à
compter d*aujourd*hui , quel danger ne puis-je pas brafer I Elle est à toi» ma croix d'acier, comme mol, comme mon cœur, comme ma vie !... Prends ta croix de fiancée!...
Thérèse comprit alors pour la première fois sans doute que je m'étais trompé sur les sentiments qu'il m'était possible d'attendre d'elle. Cette impression môme dut suspendre quelque temps le cours de ses idées, car elle me tit attendre sa réponse, l'essaya, l'interrompit , et l'articula enfin d'une voix altérée :
— Votre fiancée! mon ami... Comment pourrais-je rêtre, puisque je suis mariée?...
Je n'ai pas besoin de dire que la foudre serait tombée àmes côtés sans m'étonner, sans me consterner davantage. Cest une phrase jetée en moule, et si infaillible en pareille circonstance, qu'il n'y a pas un lecteur qui ne la supplée lorsque l'écrivain l'oublie.
— Mariée! depuis quand?
— Depuis six mois.
— Secrètement?
— Il le fallait.
— A rinsu de votre père?
En prononçant ces dernières paroles, qui conienaicnt moins une question qu'un reproche, et qui me donnaient sur elle une autorité dont le triste besoin de venger mon cœur me faisait goûter amèrement l'avantage, je relevai mes yeux jusqu'à Thérèse, qui était restée debout, et qui baissa les siens. ^
— Il le fallait, répéta-t-elle avec une émotion plus sérieuse, et qui avait déjà changé d'objet. Mon père est patriote, et mon mari est émigré.
— Émigré! et marié depuis six mois! Mon Dieu! le malheureux est-il au moins bien caché? Dites-moi qu'il n'a rien à craindre!
53 S0UVE>'1RS DE JËIK\ESSR.
— Il esl depuis six mois sous la protection du ciel, el depuis un moment sous celle d'une croix d*acier que vous a donnée votre tante, et qui a été bénie à la châsse de saint Claude.
— Cette croix d'acier, en effet, Thérèse!... il faut bien que je compte sur sa puissance, puisque c*est du moment oïl elle a cessé de battre sur ma poitrine que tout mon bonheur a G ni. Puisse- t-elle le préserver de ses ennemis, et les malheurs qui l'attendaient ne tomber que sur moi I...
Je me connaissais à peine...; je sentais à peine la main de Thérèse qui pressait ma main, ses larmes qui l'arrosaient abondamment. Quand je fus entièrement remis, elle était sortie.
Oh ! que j'aurais voulu n'être jamais venu au Puy ! que j'aurais voulu surtout n'y être jamais revenu I
Par bonlieur notre mission tirait a sa Gn. Trois Jours ne se passèrent pas que je ne reçusse l'ordre de mon départ, et j'étais si pressé de partir que rien ne me coûtait pour en avancer le moment. J'avais pour mon travail l'infatigable main, la main diurne, la main nocturne du poêle, et la veille de ce jour, alors aussi impatiemment attendu qu'il aurait été redouté quelques jours auparavant, deux heures après minuit me surprenaient à ma besogne, quand un cri aigu se Gt entendre à ma porte, qui retentit au même instant sous deux ou trois coups brusquement répétés. Je l'ouvris, et je vis Thérèse éperdue se précipiter dans ma chambre, les cheveux épars, les traits renversés^ les pieds nus, le corps a demi vêtu d'un manteau en désordre. Tout ce que je pus remarquer, c'est que c'était celui d'un homme. Mon alcôve était ouverte; elle s'y précipita, et en retira la porte sur elle en me criant : — Sauvez-moi I
Un frisson me saisit, me glaça tous les membres. Je ne comprenais ni le danger de Thérèse, ni ma position avecelle au milieu de cette nuit de terreur dont un orage affreux augmentait encore les épouvantes. La grêle bondissait sur mes vitres ou s'assourdissait sur leurs plombs; la foudre
TUËaÈSE. 53
grondait avec un bruit capable de réveiller les morts; des éclairs, si multipliés qu*OQ en distiaguaità peine les intervalles, jetaient sur tous les objets extérieurs une espèce de transparent enflammé. Ma première pensée fut que la maison du père Cbrist venait d'être incendiée par le tonnerre. Tout cela dura si peu que je n*eus pas le temps de former une autre conjecture. Ma porte se rouvrit. Cette fois-la je n'en avais pas tourné la clef. C'étaient six hommes armés de fourches et de vieilles lames de sabres, qui m'entourèrent presque avant que je les eusse aperçus.
— Où est le feu? m'écriai-je.
— Oîi est l'émigré? répliquèrent-ils. Je devinai.
Le chef de ces perquisiteurs intrépides m'était, de fortune, fort particulièrement connu. C'était un ancien militaire nommé Jean Leblanc, qui cumulait depuis quelques années les importantes fonctions de garde de nuit, de crieur public, de sergent de la garde nationale, et qui y réunissait l'avantage d'être le maître Jacques du père Christ et le factotum de la mairie. Comme les honneurs appellent les honneurs, il m'avait servi de piqueur ou de surveillant des pionniers dans le petit nombre d'opérations locales que je m'étais réservées, et j'exerçais sur lui celte espèce d'ascendant que le peuple accorde volontiers à un certain vernis d'instruction qui n'est pas trop gâté par une sotte suffisance.
— Que diable viens-tu me conter d'émigrés , lui dis-je , et où les cherches-tu ? Il faut, pour oser te permettre chez moi une pareille algarade à cette heure de la nuit, et pour courir les rues par l'abominable temps qu'il fait, que tu aies au moins triplé ton énorme ration de kirsch de Faucogney. Laisse-moi travailler, au nom de Dieu , car je n'ai pas de temps à perdre avec des fous.
— Je ne suis ni fou ni ivre, mon officier, répondit Jean Leblanc en secouant la tête; un émigré était caché dans une maison voisine, c*cst de notoriété publique. INous l'avons débusqué il n'y a pas dix minutes, et mes cama-
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rades n*ont perdu sa trace qu'à quelques pas de votre porte.
— As-tu réfléchi 9 repris-je eu appuyant fortement ma mam sur son épaule» que le môme chemin conduit à la tienne, et que le Ut de Suzanne Leblanc, l'aimable et honorée femme d'un homme de la connaissance , qui ne rentre jamais chez lui qu'au lever du soleil, est un asile plus sûr pour un émigré qui se cache que le cabinet d'un commissaire extraordinaire du Directoire exécutif?
A ces mots, toute la bande partit d'un bruyant éclat de rire, Jean Leblanc excepté.
— D'ailleurs, continua- t-il d'un ton un peu boudeur, mais en évitant de me répondre directement, et comme s'il ne m'avait pas entendu ; d'ailleurs ces lumières que je n'ai, jamais remarquées chez vous a une heure aussi indue prouvent assez qu'il s'y passe quelque chose, et que nous n'y sommes pas venus sans raison.
— Elles prouvent, ami Jean Leblanc, que vous raisonnez comme un étourdi. Quand on veut cacher quelqu'un chez soi, on n'allume pas ses chandelles; on le& éteint
Ici les éclats de rire redoublèrent, et je me crus délivré. L'eseouade inquisitoriale avait déjh passé ta porte , quand un de mes braves s'avisa de dire : -* Pourquoi n'avons^ nous pas visité l'alcôve?
Ils rentrèrent. — L'alcôve ! l'alcôve! cria Jean Leblanc.
— Quoique vous manquiez assez insolemment aux règles de la subordination, Jean Leblanc, et surtout aux lois du pays, qui vous défendent d'entrer de nuit dans mon domicile, pour que je me croie autorisé à vous brûler la cervelle (en ce moment, je me saisis de mes deux pistolets), |e veux bien vous donner satisfaction pour mon alcôve. Il y a quelqu'un dans mon lit. — Ah ! ah ! s'écria la troupe, nous y voilkl
Je m'appuyai contre Talcôve, mes pistolets tournés sur les assaiUants.
— 11 y a quclqu*un dans mon lit , il y a une femme , dont
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ieDom et la vue sont interditebquiconque de vous n'est pas fwessé de mourir à l'heure même. Cependant, pour complaire, de tout mon pouvoir, à Tardeur patriotique de Jean Leblanc, je lui permets d'entrer ici avec moi, et de reconnaître aux Gbeveux et à la main le sexe du prétendu émigré que je dérobe à vos poursuites. Si quelqu'un ose Yj suivre, je le tue.
— Il n'en faut pas davantage, reprit Jean Leblanc intimidé, qui ne désirait guère moins que moi de voir son expédition mise à fin. — Citoyens, restez en deliors.
—-Couvre-toi de ton fichu et de tes cheveux, dis-je en ouvrant Faleôve, et montre ton bras nu h ce héros... — Regarde, Jean Leblanc! est-ce la un émigré?
— Sonté du ciel! reprit -il en riant à son tour à gorge déployée, plût a Dieu qu'ils fussent tous comme celui-ci, ks damnés d'aristocrates et de chouans! la paix serait bientôt faite , au moins de mon côté. Mais n'étes-vous pas, mon officier, nnfier hypocrite, à votre âge, de débaucher amsi la fieur de nos belles, sans avoir l'air d'y toucher? On ne m'y tnmiperait , mordieu , pas , continua-t-il à mon oreille. C'est cette pauvre Jeannette du chemin des Paluds qoe vous avez endoctrinée de vos fines paroles et de vos tons sournois. Je donnerais ma tête à couper que c'est Jeannette la blonde, car il n'y a pas, à dix lieues autour du Puy, femme qui ait le bras si délicat et d'aussi beaux cheveux, si ce n'est mademoiselle Christ!...
A cette réticence, dont la témérité l'épouvantait luimême, il se mordit le doigt.
—Paix, Jean Leblanc I gardez pour vous vos impertinentes conjectures, et allez vous assurer, si vous m'en croyez, que l'alcôve de Suzanne ne vous réserve pas quelque découverte plus importante !
Je pensai qu'il m'était enfin permis de respirer. Ils étaient décidément partis; je mis les verrous. Tout pénible cependiHit que m'eût paru le cruel embarras auquel je venais d'échapper, je ne sais si le premier moment qui le
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suivait ne me parut pas plus intolérable encore. On eoaviendra qu'il y avait dans ce concours de circonstances qui donnait mon lit pour seul refuge k Thérèse, a deux heures d'une nuit si chargée d'émotions et de terreurs de tout genre , que chaque minute semblait nous isoler davantage du reste du monde, plus de sujets de trouble et de saisis^ Sèment qu'il n'en fallait pour renverser la tête d'un amoureux de dix-huit ans. Mon sein palpitait avec une telle violence, que je doute qu'il me fût possible, aujourd'hui même où les impressions de cet âge passionné disparaissent de plus en plus effacées par le temps, d'en exprimer les agitations avec une emphase moins lyrique et par une hyperbole moins extravagante que je ne le fis, une année après, dans le petit roman des Proscrits, « Il y avait une » tempête dans mon cœur comme dans la nature. » Je succombai enfin a cette lutte de pensées violentes mais confuses , a travers lesquelles je ne discernais la possibilité d'aucune résolution fixe, et je m'accoudai sur ma table avec une sorte de stupeur morne et muette , où je cherchai à perdre jusqu'à la faculté de réfléchir ; je ne peux pas dire combien de temps cela dura. Tout à coup mon alcôve s'entr'ouvrit, j'entendis des pas qui se dirigeaient vers moi , je sentis les doigts de Thérèse qui se glissaient entre mes mains et mon front. Je me détournai un peu , et je la vis, vêtue de quelques-uns de mes habits, coiffée de ma toque polonaise, qui ne paraissait pas trop large pour sa tête , parce qu'elle y avait rassemblé sa longue et épaisse chevelure , et plus piquante encore que d'ordinaire sous cet accoutrement improvisé :
— Ne penses-tu pas, me dit-elle de ce ton d'aisance et d'abandon que les femmes seules savent prendre dans les moments décisifs, ne penses-tu pas que j'ai des airs de Théophile?...
Théophile, dont elle me parlait , était un bon petit jeune homme d'Orléans , que d'excellentes études en minéralogie m'avaient fait donner pour collègue dans notre scientifique
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expédition, cl que je vouais «le faire partir pour Béfort, où il (levait prendre la voiture.
— Cela est frappant, lui répond is-je<;n souriant» parce que son intention m'avait saisi d*abord , et vous pouvez rentrer sans danger, avec ce déguisement, dans la maison (le votre père. (Via is l'infortuné contre lequel je changerais si volontiers mon sort est-il aussi a l'abri de tout danger?
— Je le crois, reprit-elle ; je ne me suis évadée qu'après m*etre bien assurée de son départ; il a de bonnes armes , un cheval prêt au chalet où je vous ai vu pour la première fois l'année dernière, et votre croix d'acier passée au cou.
—Dieu soit loué! m'écriai-je, il faut espérer que cet beureux ouragan le protégera; mais il y a encore loin d'ici au pont d'Huningue, et je vous avoue que je me conGe un peu plus , pour le salut de votre mari , à son cheval et à ses armes qu'à la châsse de saint Claude et à ma croix d'iicier
Après m'étre assuré de l'extérieur, je la reconduisis; je rentrai plus tranquille. Je dormis.
Jean Leblanc vint me réveiller à sept heures, pour me prier, d'un air moitié humble et moitié rusé, de vouloir bien attester le beau fait d'armes qu'il avait si glorieusement accompli la nuit précédente, et dont personne, eu eiïet, ne pouvait rendre plus pertinemment témoignage que moi-même. Je compris fort bien , à la gauche sublililé (le ses expressions, qu'il prétendait me faire acheter sa discrétion à ce prix, et quoique la réputation de Jeannette la blonde eût déjà subi assez d'échecs dans le village pour ne pas mériter des ménagements bien scrupuleux , je fus enchanté de la sauver à si bon marché. Je me souviens même que je pris plaisir à faire de mon certificat une de ces magnifiques amplifications historiques dont le secret commençait à se perdre depuis les carma^;zo/^s de Barrère, et ne s'est retrouvé dès lors que dans les bulletins. Si Jean Leblanc a plus tard obtenu quelque décoration
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honorifique pour ses prouesses» et je n'en serais pas trop surpris, a la manière dont on les donne le plus souvent , ce persiflage aura sans doute admirablement Gguré dans son dossier.
Pendant que j'écrivais» mes amis avaient réuni aulour de moi leur petile caravane, et se disposaient galment à gagner pays, avec leurs ustensiles de minéralogistes, leurs boites de fer-blanc pour herboriser, et leurs filets à papillon. Ma chambre était pleine de monde quand Thérèse y entra :
— Voilà, dit-elle en jetant sur ma table un petit paquet proprement enveloppé d'un linge blanc, quelques effets que M. Théophile avait oubliés chez mon père. Nous, continua-t-elle avec un regard significatif, nous n'oublions jamais rien !
— Et moins Théophile que personne, interrompit un de mes camarades; je paris que l'étourdi a mieux oublié que cela chez la belje Thérèse, et qu'il y a laissé aussi son coeur, car il ne parlait d'elle qu'avec l'enthousiasme d'un amant!
— Un amant! s'écria Thérèse en riant, un amant! Oh I mon amant est bien loin, s'il court toujours!
Ces paroles , si heureusement appropriées à la circonstance , et dont le tour populaire déguisait une communication si essentielle et si difficile, soulagèrent mon cœur d'un poids iounense. Je n'avais pas besoin d'en savoir davantage.
Huit jours après, je n'avais perdu de vue ni Thérèse, ni l'humiliant et doux penser du premier amour frustré dans ses illusions ; mais les événements étaient de nature à me distraire pour quelque temps de mon chagrin. Le coup d'État de germinal venait de changer encore une fois l'aspect de la France. Les sociétés populaires se réorganisaient sous le nom de cercles constUntionnels , et sous la présidence d'un régulateur , assisté d'un notateur, La redoutable loi des otages, interprétée conune on interprète
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ordinairement les lots rcdoiiCaiiles c'est-b-^lirc de manière à consterner toutes les classes de la société, quoique, dans la pensée du législateur , elle n'en menaçât qu'une , allait être mise en vigueur. La terreur se réveillait, non pas comme le lion de Billand-Varennes, ce serait lui faire trop d*lionoeur, mais comme le tigre dont parlait Vergniand ; les partisans de Tordre tenaient bon, mais les autres étaient les maîtres. Je tombai k Besançon au milieu d'une bagarre, et j'y fus pris. Je n'étais pas chanceux dans les passions de ma jeunesse. La liberté me traita comme i*amour; et bien que je ne puisse pas dire, même anjourd'hni , ce dont je fus accusé alors , je ne dus la vie , dans le partage des voii, qu'à l'humanité d'un juré, dont la rigueur m'aurait épargné bien des misères. Ce n'était guère le temps de me souvenir du Puy^ de sa vallée enchantée, (le ses ruisseaux , et de ses nymphes !
Il faut convenir que je gagnai quelque chose h celte escapade, où j'avais joué si gros jeu sans savoir pourquoi. Il n*y a rien qui attendrisse l'âme et qui la dispose k la tolérance comme le malheur; mais cette disposition s'accroit dans une proportion incroyable en face de cette craelle légalité des passions politiques où les peines sont si peu en proportion avec les délits. En temps de révolution, et quel que soit le parti qui domine, si vous cherchez gens d'esprit et de cœur, exaltation sincère, sensibilité sympathique et bonne conversation , faites-vous ouvrir les prisons d'État. Depuis quarante ans on y a vu passer tout ce qu'il y a de généreux en France, et je doute qu'on eût beaucoup perdu si on avait constitué un patriciat national surécrous au lieu de le constituer sur brevets et sur parchemins. Disons mieux : les excellents citoyens qui réclament ralK)lition de la peine de mort en matière d'opinion (et plût à Dieu que cet effroyable vestiges des sacrifices barbares de nos aïeux disparût de notre législation pour tous les crimes, ce serait un grand crime de moins! ), ^eux-lb, dis-je, ne sont pas seulement de vrais philan-
CO SOUVENinS DE JEUNESSE.
thropes dignes de la reconnaissance du monde, ce sont encore des philosophes Irès-judicieux cl des politiques très-profonds. Il n'y a rien qui sollicite le dévoûment comme le cri du sang. Tout homme grandit quand il a devant lui la guillotine et le panier. J'ai vu telle des innombrables victimes de nos discordes et de nos réactions qui ne s*est jamais détournée de sa ligne, parce que réchafaud était au bout, et qui aurait rebroussé chemin dès le troisième pas s'il s'était agi de l'admonition d'un commissaire de police ou de l'amende d'un écu. Ce qui nous flattait, nous, ce qui nous entraînait irrésistiblement, et je le sais bien, c'était la possibilité, c'était l'espoir de mourir, c'était l'émotion du peuple qui nous regarderait aller, l'idée vague que nous laisserions dans un cœur de femme le souvenir d'enthousiasme ou du moins d'attendrissement que nous garderait un parti. La représentation de la m6i1, pour une cause que l'on s'est accoutumé à croire bonne, en fait oublier le dénoûment; et puis, quand on a la vanité de son temps ou celle d'un caractère jaloux de célébrité^ qu'importe quelle main vous jettera sous les yeux de l'histoire, fût-ce la main du bourreau! Aussi voyez comme ils meurent, et tuez-les encore, si vous l'osez, les royalistes, les républicains, les impériaux, les carbonari, les proscrits de toutes couleurs! Ils font envie à leurs juges.
La réaction de germinal ne s'exerçait que sur les émigrés et sur une génération d'enfants qui ne voulait point de la terreur, par tradition, ou par raisonnement , ou par instinct. Les émigrés prisonniers furent donc, du premier abord, nos amis naturels; et l'acte d'absolution qui nous rendit a nos parents ne relâcha point cette intimité contractée sous le poids d'une infortune solidaire. Nous continuâmes à les visiter et à les servir de toutes nos forces , quelquefois avec succès. Il n'y avait rien de plus facile en ce temps-la que d'obtenir des certiGcats de domicile pour le premier venu dans les villages de nos montagnes, où
THÉBtSB. Ci
(oui Ip monde était esscntielleinent aristocrate, parce que les agents insensés de la démocratie avaient révolté contre leurs principes la classe du peuple la pins intéressée h les adopter, en violentant la conscience religieuse et en persécutant la pensée. On aurait à peine trouvé un bon chrétien sous le chaume, qui ne faussât très-volontiers le texte exprès des commandements , en prenant le nom de Dieu en vain pour racheter la tête d'un proscrit ; et si c'est Ih un crime devant le Seigneur aux yeux des casuisfes, je ne saurais penser que c'en soit un aux yeux de l'humanité. Les conseils de guerre, qui jugeaient sans appel en matière d*émigration, et qui se composaient d'honorables soldats fort prévenus contre ces cruautés injustes et inutiles , ne demandaient ordinairement pas mieux que de trouver un prétexte pour absoudre, et c'était plaisir de les voir renvoyer chaque jour d'accusation un marquis assez maladroitement déguisé sous le masque d'un paysan. Je me souviens a ce sujet d'une anecdote qui donnera quelque idée de cette immense laxité d'indulgence, heureuse compensation de la férocité des lois. Nous avions un compagnon de périculeuses aventures qui s'appelait Léon de B..., et dont la destinée avait été très-romanesque. Pris à Lyon les armes à la main, parmi les débris de la colonne de Précy, et condamné à mort par la commission militaire d'Orange, un défaut de forme ou d'occurrence tout à fait providentiel le ramenait dans son cachot du pied de la guillotine, avec la seule expectative d'y monter le lendemain, quand arriva le décret de la Convention nationale qui révoquait ce formidable tribunal et qui annulait ses arrêts. Comme une charrette bien escortée le traînait avec vingt aufares a Paris, devant le tribunal révolutionnaire , dont les pratiques expéditives ne lui promettaient guère une meilleure chance , il s'aperçut un matin , au réveil , que son camarade de chaîne était mort, et il parvint à escamoter le passe-port du cadavre^ qui n'en avait plus
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besoin pour se rendre à sou (lertiîer doiuieite. l/individii qui venait de prendre ee parti extrême d'une manière si opportune, et qui était un montagnard du Doubs, nommé Antoine Renaud, détenu sans eause» se trouvait porteur d'un nez tellement démesuré , qu'on n'avait pas imaginé d'autre expression que celle-là pour le décrire dans son signalement, et, par une rencontre fortuite dont le pauvre Léon n'aurait pas été disposé à se flatter dans toute autre circonstance, le nez vraiment extraordinaire qu'il devait aux bontés de la nature justifiait assez amplement celte gnîté bureaucratique pour lui ôter jusqu'aux apparences d'une exagération. C'était, mais trait pour trait, l'homme du Cap des nez^ dont le passage a Strasbourg donna tant d'inquiétude à l'abbesse de Quedieinberg et à ses quatre grandes dignitaires. Le voilà donc transféré à Besançon , et rendu à ce qu'on regardait comme sa juridiction naturelle; il ne s'éleva pas une seule réclamation contre l'identité. Malheureusement notre infortuné Facardin (c'était son nom de guerre) avait vu le jour dansile Quercy, par 44 degrés de latitude , et il n'était jamais parvenu à modtOer si peu que peu dans sa prononciation la mélopée harmonieuse et richement accentuée de ce beau pays. C'était fait de lui s'il s'avisait de proférer un seul mot devant le conseil. Il se contenta de présenter ses papiers à l'appui de cette configuration caractérisée qui lui servait de sauvegarde, et il attendit la décision de ses juges dans un état de silencieux abattement qui ne coûte pas beaucoup à feindre en pareille situation. Mais sa sensibilité méridionale ne résista pas à la joie imprévue de l'acquittement , et il exclama les expressions de sa reconnaissance dans je ne sais quel malencontreux idiome franc-comtois qui nV vait jamais développé tant de souplesse de rhythrae et de modulations, si ce n'es! tout au plus entre Cnhors et Figeac. Nons frémissions de terreur dans l'auditoire , quand nous vîmes les juges pr^tsà se rouler sur leurs banqueUes,
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el le présideal se lever en répétant aussi distiuclcmen^ que pouvait lui permettre une envie immodérée de rire : — L'absolution est prononcé^.
Cette histoire m'en rappelle une autre qui est assez analogue, et j'en dirai tant qu'il en viendra. Celle-ci concerne ua certain graveur de Nantua, nommé Chavan« jeune alors et probablement vivant aujourd'hui, garçon spirituel, industrieux, imperturbable, artiste enfin dans le sens spécial que les Genevois attachent k ce mot, et doué, tout au contraire de Léon , d'une aptitude presque miraculeuse k s'approprier les manières, le langage et l'accent de tipus les pays, espagnol, anglais, italien, normand, provençal , ba»i>reton, suivant que la circonstance le requé- T9}i; une académie des inscriptions et belles-lettres incarnée, une p<^yglotte qui s'était fait honmie. Depuis deux aps qu'il avait été capturé avec partie d'un régiment allemand, personne n'était parvenu a lui apprendre un mot de français, à lui faire oublier un instant son rôle inamovible de Kayseriich, Le froid, le chaud, la faim, là soif, et il était fort altéré, ne se manifestaient en lui, dans ses besoins les plus extrêmes , que par le langage du geste ou quelques^ articulations incompréhensibles, contre l'impuissancct desquelles il manifestait lui-même son indignation par les scènes les plus comiques de désespoir. On le surprenait dans une rêverie, on, l'éveillait en sursaut , on le frappait à l'improviste, et son premier cri ne trahissait lamais le secret duquel dépendait sa vie. Ce n'était que le soir, <|uand les verrous étaient tournés, et au milieu de Qos i^mmunications les plus particulières, qu'il dépouillait la lourde et brutale stupidité du pandour pour nous égayer de folies charmantes , et développer devant nous toutes les richesses de sa gibecière encyclopédique. Le jour du jugement arriva. Chavan, les faces plombées, l'œîl morne ei nostalgique, Tair abruti d'un troupier à demi crétin, s'assit à côté de son défenseur sans lui adresser ni une parole ni un regard. Chavan était dans son identité
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un accusé important. 11 avait été condamné trois fois h mort, comme déserteur à rcnnemi, comme réacteur du Midi, et comme émigré. Vingt témoins le reconnaissaient sous son nom, et Tautorité de leurs dépositions unanimes pouvait être conGrmée jusqu'à l'évidence la plus absolue par le moindre indice de la plus légère émotion qui eût altéré son inaltérable sang-froid. Il les entendit sans sourciller. Son seul moyen de salut était la possibilité de l'existence d'un menechme parfait né au village de Kircbebei^, dans le grand-duché du Bas-Rhin, et dont il avait pris le nom et composé l'individualité avec une supériorité de talent mimique propre à faire envie aux plus grands comédiens. Tout à coup le capitaine rapporteur annonça qu'un heureux hasard venait de faire découvrir, parmi les interprètes du conseil, un bourgeois de Kirçhebei^. Il n'y eut pas un regard qui ne se tournât sur Chavfli ; mais Chavan n'avait rien entendu : il puisait une pincée de tabac dans sa boîte d'étain, la transportait avec une lenteur solennelle au-dessus de sa large moustache, et la savourait méthodiquement. A peine l'interprète eut pris la parole pour entrer en conférence avec l'accusé, que la physionomie de celui-ci parut s'épanouir; une hilarité subite anima ces traits si longtemps abattus, en s'accroissant graduellement jusqu'à l'exaltation, et les paroles se précipitèrent si abondamment sur ses lèvres, que l'oreille la plus exercée à son jargon tudesque aurait eu peine à le suivre. Ce flux de mots menaçait de ne pas s'arrêter, quand Ae truchement se retourna vers le tribunal , pour attester que ce soldat était son compatriote, et qu*à moins d'être né à Kircheberg, il n'y avait honune en Allemagne qui pût en parler aussi correctement le patois. Ghavan fut mis en liberté avec une feuille de route. Comme il descendait l'es • calier, il aperçut son interprète, lui saisit affectueusement la main, et lui souffla bas à l'oreille, en français fort net et fort coulant :
— Quand vous écrirez à Kircheberg, mon cher cama-
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rade, je vous prie de ne pas m'oublicr auprès de voire respectable famille.
Tous nos prisonniers n*eurent pas la môme adresse ou le même bonheur. 11 en est un dont le souvenir a laissé dans mon cœur une profonde impression de regret. Cétait im capitaine de cavalerie, nommé Scheyck, qui avait émigré au commencement de la révolution aVec son régiment, et que les sots dédains de Coblentz, Tennui de Tinactivité , l'amour de la patrie sans doute, et peut-être aussi quelque changement de principes déterminé par rage et par la réfleiion, avaient décidé plus tard , mais trop tard, deux ou trois mois après les délais de rigueur, à revoir son pays, étourdiment abandonné dans la confusion d'une équipée militaire. Comme il n'avait point de ressources, il s'était refait soldat, et comme il était brave cotre tous les braves, il était redevenu capitaine. Depuis son premier galon jusqu'à sa dernière épauiette, il n'était pas un des degrés de son avancement qu'il n'eût franchi au prix de son sang, et qui ne rappelât dans ses états de service un acte brillant de valeur. Sa mauvaise fortune le fit passer a Besançon, et le hasard voiflut qu'il y fût reconnu au spectacle par un de ses anciens subordonnés qui avait fait plus de chemin et qui exerçait un emploi supérieur dans l'état-major de la place. La loyauté de Scheyck était trop sincère pour qu'il pût essayer de se soustraire à l'explication. Les lois étaient inexorables; il s'y soumit. Au bout de quatre ou cinq jours qu'avait duré sa captivité, nous nous réunîmes dans sa chambre , comme la veille, à rbeure de communication dont jouissaient les prisonniers, pour y viderquelques verres de Champagne. On fut gai, suivant l'usage, de cette gaîté exaltée dont il semble que les murs mêmes du cachot protègent l'expansion. 11 y eut a l'ordinaire des toasts, et des chants, et du délire. A quatre heures , un ofGcier entra et demanda si le capitaine Scheyck était prêt.
— Il est prêt, répondit Scheyck en lui tendant un verre.
(iO SôllYJ.ISIj;s LK JhUM'SSE.
(.0 malheureux ofûcier venait te cliercUer pour movriiv el ou ue se doutait guère parmi oous que Scheyck eût élé jiig4 i6 matin. Le capitaine nous embrassai oiarcha au Portail, en fumant Sia pipe, mesura du r^ard sa place sur la terre, comme s*U avait voulu Isk m^aEquar dans un bivou^ac à la iete de sa compagnie ^ commanda le feu eoo^me il aurait coçimandé un exercice en blanc, et tomba, du seul poids de son corps, la main sur le cœur et la face au ^ieil. Je ne crains pas d*affirmer que la république n*a jamais perdu de plus dign^ défenseur sur le champ de baille.
Je a'ai pas encore parlé d'un de ces émigrés dont les prévenances et les témoignages^ d'affection me touchèreni d*autant pius^ qu'il y avait entre nous moins de cette Sipij^atble qui rési^lte de (^harmonie des caractère et du rapport des âgçs. l\ annonçait une trentaine d'années, et nous avions entendu assurer qu'il figurait déjà comme garde d4^, corps dan$ cet assaut factice du château de VeraaUles quJL prépara les sanglantes journées d'octobre. Ce (document, de pcison, coiufirmé par une tenue et des manièi:çsid^'anci^n ijégi^e, que servaient fort bien d'ailleurs la» tournée la plussveUe et la physi(momie la plus distinguée que j'aie remarquées de ma vie, l'avait fait surnon^ner à la geôle le danseur de la reine. Uippolyie Daio , plein d'effusion pour moi seul, était avec le reste di^ prisonniers réservé jusqu'à l'austérité., ou poli à ce point d^ délicatesse formaliste qui exclut l'intimité même du^Qialheur. Son front blanc, couronné de petites boucles de cheveux châtains rudes et serrés, n'avait jamais fait un pli. On ne le voyait jamais sourire.
Aucun de nos amis ne s'était trouvé muni plus prompti^ent qu'Uippolyte des pièces indispensables pour se ^u^aire à la mort, et depuis que la diminution progressive des rigueurs légales rendait les exécutions extrêmement rares ^ son sort avait entièrement cessé de m'inqi^iéter. J'étffirlibce, et je n'allais presque plus en prison.
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Le tour le plus avantageux que pusseat prendre d'ailleurs alors lesalTalffes d*ua proscrit , c'était de traîner en Ion' guenr. Bmiaparte n'avait fait qu'un pas de Fréjus aux Tuileries, et la France, fatiguée de vengeances et d^assassinats , embrassait avec confiance l'espoir d'une amnistie universelle. Je fus donc fort étonné d'apprendre qu'tlippolyte insistât tout à ^up, en dépit du conseil lui-même, sur la solution de son affaire; mais cette impatience ne me fit concevoir d'autre idée que celle de sa sécurité. Je ne m'&' larmai, point , parce que je n'imaginai pas qu'il eût été aussi pressé si les résultats de sa démarche avaient présenté (|Eielque incertitude, et je m'étais couché fort tranquille sur lui le jour de son jugement. Il était six heures du matin le lendemain, quand la sœur Marthe me réveilla « Vous vous rappelez tous cette bonne sœur Marthe Biget , la providence des malades, la consolatrice des affligés, la protectrice des prisonniers, l'ange gardien des proscrits, qui joignait, dans sa virile stature, k l'énergie inflexible d'un héros la tendresse compatissante d'une femme et les vertus d'une sainte. Vous l'aveu encore vue, si je ne me trompe, ctomarrée par les souverains de l'Europe de ni" ban», de croix, de médailles, comme une image symbolique de la charité personnifiée, et fléchissant humblement sous le poids de ces magnificences pieuses, en rêvant ad parti qu'elle pourrait en tirer pour le soulagement de ses pauvres. Elle n'«tait pas alors si superbement décorée. C'était tout bonnement la sœur Marthe en coiffe blanche et ea béguin noir, en noir jupon de serge avec le juste pareil , en tablier de toile d'Orange bleue k pois blancs, un petit mouchoir de percale sur le cou, et parée pour toute richesse d'une grosse jeannette d'argent, dont le cœur énorme avait été souvent engagé pour procurer quelque secoure k un indigent ou quelque douceur k un condamné. Je n'avais point de meilleure amie que la sœur Marthe Biget, comme elle n'avait point de meilleur ami que moi, et sa prol«qttou, si j'en avais voulu, ne m'aurait pas plus failli en 1814, auprès des rois et des empereurs, qu'elle
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n'eût fait, quinze ans auparavant, près des gendarmes et des guiclieliers. Étrange vicissitude des choses! — Sa visite m'était si coutumière, quand elle avait besoin de faire improviser un plaidoyer gratuit pour un accusé insolvable , que je ne fus pas surpris, à Fouverlure de mes volets, de la voir assise et immobile au pied de mon lit.
— Eh bien, sœur Marthe! lui dis-je, qu'avons-nous à faire aujourd'hui? S'il s'agit de vos émigrés, vous savez que mon nom n'est pas une bonne recommandation pour eux. S'il s'agit de vos déserteurs, je vous ai déjà dit que j'avais juré de ne jamais porter la parole devant le conseil qui a condamné entre mes mains Alleyme et Stevenard , contre le texte formel de la loi.
— Ce n'est pas cela, dit sœur Marthe en essuyant une larme d'un de ses gros doigts ; c'est une commission d'Hippolyte.
— Hippolyte ! m'écriai-je ; et que veut-il?...
— Hippolyte ! reprit sœur Marthe avec un regard étonné ; lu ne sais donc pas qu'il a été fusillé hier au soir?
— Fusillé!... '
— A quatre heures un quart. Il a refusé de faire usage de son passe-port et de ses certilicats. Il s'est nommé. M. de Maiche l'a bien exhorté. L'abbé Artaud est venu le voir. Il est mort chrétiennement.
Et en même temps elle me tendait une boîtelette de sapin , dont je faisais sauter le couvercle en grinçant les dents.
J'en tirai un flocon de coton qui enveloppait une croix d'acier, et dessous il y avait ce billet :
« Je vous adresse par une voie sûre, mon pauvre Charles, une croix que vous aviez donnée à Thérèse. De tout ce que nous avons aimé , Thérèse et moi, cette croix ne peut plus protéger que vous. Thérèse est morte il y a dix jours, et je vais mourir tout à l'heure. Souvenez-vous de nous deux.
» HiPPOLYTB. »
J*avais alors Yingt-trois ans, et je ne connaissais de l*aniour que cette fièvre turbulente qu'on appelait de Tamour dans cette génération de malheur dont la destinée était de se méprendre sur tous ses sentiments; maladie âpre, aiguë, dévorante, sans compensations, sans adoucissements, sans espérances, dont les émotions étaient des crises ^i les élans des convulsions; frénésie pleine de visions tragiques,, parmi lesquelles apparaissait une image de femme , comme Psyché aux enfers , fantôme inaccessible, insaisissable, qu*entouraient tous les démons de rimagination, toutes les furies du cœur. Si une circonstance que je ne cherchais plus, parce que j*en connaissais les conséquences toujours semblables, si le caprice du hasard me lii^rait réelle et vivante l'illusion dont j'étais follement épris, si je parvenais à m'en faire une conquête — ou une proie, — je n'avais pas arraché son dernier voile, qu'il ne restait dessous qu'un marbre insensible. Ma main se refroidissait sur une main froide qui ne savait pas la presser; mes baisers s'éteignaient sur des lèvres glacées qui n'avaient jamais exhalé un soupir du cœur. Cette divinité n'était qu'une femme tout au plus; je me disais : Ce n'est pas elle ; et je me replongeais impatiemment dans le vague de mes songes, pour leur demander un autre amour et d'autres douleurs.
Ce délire où ma vie se consumait n'était pas Taccident
70 SOUVENIRS l>K JEUNESSE.
individuel, l*inrorlunc d'exception d'une organisation maibeureuse. C'était l'horrible symptôme d'une passion inconnue, innommée, et cependant commune à la plupart des âmes que la nature avait empreintes, en ce temps-là » d'un certain caractère d'énergie et d'exaltation; c'était un besoin profond et douloureux d'épreuves, d'agitations, de souffrances, et surtout de changement, la révélation d'un mvincible instinct de destruction , d'anéantissement social, réprimé au sein d'un peuple dompté par des institutions de fer, ou distrait dans les camps par des ambitions sanglantes, mais qui rugissait du fond des âmes oisives c^nune ces feux souterrains qui annonceal par un long grondement, avant de s'ouvrir un passage, les désastres dont tk vont épouvanter le monde. Toute cette puissance effrayante d'éléments confus, discords, irrités, qui se heurtent , se combattent , se conflagrent , et finissent par rouler sur ^ leri*^ en éclatant, la tempête des révolutions, toutes ces fureurs trpn^pée^ daas leur objet, et dont noi^ne savionsîpjus ({^e, faire, noMS, tUs orphelins de la liberté, déS|bérltés par NapoléoA» çlles nous suivirent dans l'étroite carrière qui nous était laissée, au milieu des affections les plu& naturelles, des sentimenU les plu3 dk)ux au cœur de î'hompié. £ncorç une comparaison poétique pour débarjçasseor ma plume d^ quelque^ phrases de luxe qui empochent i'çncre de couler» et, je n'en ferai plus. Quand un cuisseau de (ave en fusioya se trouve interrompu dans son cours par v^a ^luraille dâ rochers insurmontablei, vous ^ voyez SQ i^évoUeir» QVUiler en bouiUonnant comme le flux contre la l^ri^ière qui l'emprisionne., bondir et retomber en hurbu^U e( ^ détourner eçûn, s'épancher au loin, rouler, répandre ses flots eaflanunés k travers les vallées pacifique^ et les vergers^ ehargés de fleurs. Sous ces métaphores, il y a une bistpire. C'^t ainsi que nous avons
goûté le$ féUeiljés du M âge
Je sens que j'ai de la peine aujourd'hui a me rendre compte de ces impressions que j'éprouvais si distincte-
CLBMEKT1NB. 71
ment alors. Des mots, des mots, et rien de plus. La pensée n'est plus là pour vivifier la parole. Le foyer de l'incendie subsiste encore, mais il n'y a que de la cendre.
Le changement qui s'opéra dans mes idées fut soudain ;' il fat étrange, il fut longtemps un mystère incompréhensible pour moi-même. Le désordre de mes passions métaphysiques m'éloignait a Paris de ce monde méthodique et circonspect où la fougue sauvage que mes amis prenaient pour de l'enthousiasme ne m'avait donné que la réputation d'an enfant maussade a cerveau dérangé. Les principes (l'opposition hostile et violente dans lesquels je m'étais précipité en aveugle, probablement pour jeter dans ma roale aventureuse quelques dangers de plus, m'auraient ouvert aisànent deux ou trois salons d'aristocrates de la vieille rociie » fort infatués de leur noblesse , mais fort accoutumés à descendre au besoin de ses sublimes hauteurs, quand il s'agissait de lier aux întérôts de la bonne cause le dévoument d'un jeune courage; mais je n'en fréquentais qu'un, parce que j'y portais des affections plus intimes, le penchant qui nous entraîne vers des compatriotes dont le nom a souvent retenti auttonr de notre berceau ; l'habitude du respect qu'inspire en province plus qu'ailleurs rillustration d'une maison historique dont le collège et la tradition nous ont appris les services et signalé les monuments ; le souvenir surtout d'une bienveillance particulière dont les miens avaient ressenti les effets depuis plusieurs générations , et qui s'était en dernier lieu étendue jusqu'à moi. Bientôt je n'allai plus que là. Je fis plus, je portai la condescendance au point de m'y dépouiller, apparemment d'abord, et peu à peu fort réellement, de ma mélancolie ombrageuse et de mon dévergondage sentimental. Ce qui m'en est resté n'est vraiment rien. Que ne ferait-on pas pour plaire davantage à ceux dont on se croit aimé?
Il y a des gens qui penseront que ce sacrifice eut peutêtre encore quelque autre motif secret que j'oublie , et je l'ai cru depuis comme eux; mais je ne m'en doutais pas.
Qaoi qu'il en soit, je devins à peu près sage, et je m'aperçus que j'étais devenu sage parce que je devenais heureux. «
Mes nobles patrons n'avaient pas d^enfants ; mais l'amitié leur avait donné une pupille charmante dans une jeune personne de notre pays commun , sortie depuis quelque temps d'un des brillants pensionnats de la capitale, et que sa mère avait Jugé à propos de laisser passer une année entière au milieu d'une société parfaitement choisie , pour y contracter des habitudes élégantes que Téducalion n'enseigne pas, et qui embellissent, dit-on, les plus heureux naturels. (Embellir le naturel, entendez-vous? ) Elle était très-noble aussi , d'une de ces noblesses chevaleresques el féodales, à bannières et à créneaux, qui menaient, il y a cinq ou six cents ans , grandes fanfares dans les tournois , et qui remplissent de leurs prouesses les chroniques et les romans. C'était cependant la première chose que l'on oubliât auprès d'elle , tant elle était simple, modeste et gracieuse en son accueil ; car la fantaisie même ne se composerait pas dans ces rêveries merveilleuses qui passent do bien haut l'œuvre de l'art, et quelquefois celui de Dieu , un assemblage plus achevé de charmes et de vertus, de naïveté et d'esprit, d'innocence et de sensibilité. Un autre oserait la peindre; et moi, si je savais que Lawrence eût conçu cette insolente présomption ; si l'on parvenait à me persuader que le tableau sacrilège est suspendu là, derrière moi, à ce panneau vide et triste au regard , qui fait face a mon alcôve , et où quelque ornement moins précieux no siérait pas mal, je ne me détournerais certainement pas qu'un ami ne l'eût voilé par pitié. Non, je ne me détournerais pas, de peur d'altérer l'idée si vive et si pure encore que j'ai conservée du modèle. — J'ai les portraits en horreur I
Clémentine avait dix-huit ans.
Il m'était facile de me méprendre sur l'attrait nouvenii pour moi qui nous portait l'un vers l'autre. Ces calmes on-
CLÉUEIHTINB. 73
tretiens qui remplissent le cœur sans le bouleverser, ces teodres effusions où deux pensées amies se confondent, ce plaisir ingénu de se voir et d'être ensemble je ne les connaissais pas. Je n'avais éprouvé des rapports des âmes que ceux qui les froissent, qui les torturent, qui les poussent au désespoir. Je n'avais jamais imaginé d'amour sans hallucinations et sans fièvre ; et ce que je sentais auprès de Clémentine, c'était un bien-être universel, qui tenait de l'extase; une fête perpétuelle du cœur, qui se réfléchissait sur toutes mes sensations; la préoccupation d'un esprit fasciné par des illusions délicieuses, qui s'y plonge avec ravissement, sans s'informer de leur réalité, et qui n'est pas même troublé dans leur possession par la crainte de les perdre. Il y avait autour de Clémentine une atmosphère, une lumière, une nature, un ciel, qui n'étaient pas ailleurs. Sa voix avait une autre mélodie que la musique ; son regard était d'un autre élément que le feu. J'aurais distingué entre mille femmes le bruit léger de ses pas et le frôlement de sa robe ; et si j'arrivais avant elle a l'endroit où j'étais sûr de la rencontrer tous les jours, il était un moment où mes artères gonflées, où ma respiration suspendue, où mes yeux éblouis d'une lueur fantastique, m'avertissaient de son approche. Je disais comme la prêtresse qui reçoit les communications de sa divinilé : — La voilà qui vient ! £t elle venait; car il y avait des courants dans l'air, qui étaient insensibles pour les autres, et dans lesquels je puisais k une source de vie et de bonheur, quand le souffle de Clémentine s'y élait mêlé. Je ne me chargerais pas d'expliquer ce phénomène.
De quel coup m'eût frappé alors l'homme cruellement sincère qui m'aurait dit, avec celte apathie d'égoïste qu'on . appelle de la réflexion et du sang-froid : — Ce que t'inspire celte jeune fille , insensé que tu es, c'est de l'amour! -— De Famour pour Clémentine ! et a quel' titre? et ppur quel avenir? et sous les auspices de quelle religion, sur les degrés de quel autel pouvais-je recevoir ses serments? —
74 S0UVEN1BS OE JEUNESSE.
Damoation I Les spectres de vingt tyraos héréditaires dont elle portait le nom se seraient plutôt levés de leurs tombes de marbre, en» faisant siffler Tair, au brandissement de leurs épées si longtemps immobiles ; les givres et les dragons d'armoiries, animés tout à coup par la fée prolectrice de ses aïeux, seraient plutôt descendus des donjons en ruines , où ils embrassent encore un reste d'écu caché sous la mousse, pour venir se placer entre elle et moi sur le chemin du sanctuaire! Que dis-je?... Sa mère, qu'elle aimait tant, et dont elle était si aimée, ne devait-elle pas auparavant mourir de douleur, en la maudissant peutêtre ! J^aurais cent fois brisé mon ccdur, si je Favais jugé capable de s'ouvrir à une pareille frénésie I — Ce n'est pas tout. Clémentine était riche, beaucoup plus riche que je n'avais l'espérance de i'élre jamais; et là-dessus ma résolution était prise irrévocablement. A ce genre d'incompatibilité je ne connais point de transaction possible. L'amour comptant des pièces d'or au seuil de la chambre nuptiale!... quelle ignominie! Du plomb fondu versé goutte à goutte dans mes veines pour lui épargner une larme, à la bonne -heure!
Je n'avais aucune idée de ces dangers; ris ne m'ont jamais coûté une veille. Ce n'était pas de Tamour, à mon avis , c'était bien autre chose ; je ne sais quoi cependant, et je n'aurais pas cherché à le dire. Qui aurait pu. s'aviser avant moi de nommer un tel sentiment? Les gens qui font les mots savent- ils le secret de toutes les pensées qui s'éveilleront d'ici à la fin des temps au fond d'une âme d'homme? Les bons pédants, avec leurs noms et leurs définitions iJe renferme-là, rien n'est plus sûr, une langue entière pour laquelle la voix humaine n'a pas une parole ; et cette langue, je la sais pourtant, quoique je ne puisse pas l'écrire. — Mais, si je l'écrivais un jour, l'entendraient-ils?
Je m'aperçus au bout de quelques mois que mes visites, de plus en plus fréquentes, étaient reçues un peu plus
froidement. Clémentine elle*mérae témoignait à mon égard une réserve presque cérémonieuse, qui paraissait plutôt imposée que naturelle h. son caractère ex^ansif. Un élan franchement tendre, un mot insignifiant que je savais comprendre , un regard sans objet apparent que je savais saisir, un de ces riens qui sont tout, suffisait à me consoler. Cette position équivoque dura trop peu d'ailleurs pour me donner le temps de concevoir des inquiétudes séri<^ises. Mon séjour à Paris, avait im terme déjà franchi , malgré les instances démon père, et Je ne sais comment je me serais résolu a partir, si Clémentine ne s'était disposée a revenir bientôt habiter notre province. Le jour des adieux vint enfin avec toutes ses tristesses , mais encore embelli, en espérance, d'une minute de bonheur. — Je me trompais. Clémentine n'y était pas.
A l'instant où je traversais, pour sortir, une petite pièce qui précède l'appartement, je la rencontrai. J'ai oublié ce que je kii dis, ce que j'essayai de hii dire; mais je me souviens qu'elle ne me répondit pas. Nous étions assez éloignés l'un de l'autre; car du moment où nous nous étions vus, nous étions restés immobiles chacun à notre place. J*o$ai la regarder fixement, parce qu'elle ne me regardait point, et cependant son attention ne paraissait occupée par aucun autre objet. Sa physionomie avait une expression vague, mystérieuse, extraordinaire, que je n'avais pas encore remarquée dans ses traits. Elle était pâle; elle avait l'air de souffrir ou d'avoir souffert. Je n'insistai point en paroles inutiles; mon imagination ne me les aurait pas fournies; ma bouche aurait tenté vainement de les articuler. Soit que ma tête s'égarât, soit que j'eusse mal jugé des droits que me donnait l'amitié, cette amitié passionnée dont je parlais toutà l'heure, je m'élançai vers elle avec une impétuosité extravagante; je saisis sa main; j'allais la porter a mes lèvres, quand elle la retira brusquement , d'une manière qui annonçait de la colère et de l'effroi. — Clémentine I m'écriai-je en re-
76 SOIJTBNIBS DB JEUNESSE.
levant subitement les yeux sur lessiens!J*y trouvai le môme mélange d*indignatiott et de terreur; mais j'eus à peine le temps de la voir, et Je me persuadai assez facilement depuis que je pouvais m*étre abusé sur la nature el la cause de son émotion. ¥À\e avait disparu en poussant une plainte indéfinissable, un gémissement sourd et profond dont Taccent me déchira. Il me semblait que ce n'était point ainsi que nous devions nous séparer. Je partis cependant.
Tout cela n^avait rempli qu'une minute. Cette minute remplit sii mois de ma vie. Je la vis pendant six mois dans cette attitude , avec ce regard , et je ne vis pas autre chose. Pendant six mois, je sentis sa main s'arracher de la mienne, de ma main qui s'efforçait convulsivement de la retenir. Ce cri douloureux qui pouvait se traduire en tant de sentiments divers, et dont l'interprétation toujours nouvelle me faisait passer dans le même instant de la volupté la plus pure au délire de la douleur, je l'enteodis pendant six mois. Une étude grave, un péril pressant, une fôte, un duel, rien ne pouvait m'en distraire, et je n'aurais voulu à aucun prix en être' distrait. Quand le monde m'entraînait malgré moi dans le torrent de ses affaires et de ses dissipations, je ne cessais de répéter tout bas le nom de Clémentine , pour m'isoler de la multitude ; je le faisais retentir comme un écho perpétuel de l'âme à travers toutes mes pensées. Je savais combien il fallait de temps pour le prononcer, pour l'écrire mille fois, et c'était le seul emploi de mes heures, la seule joie de ma solitude. J'étais parvenu à m'imaginer que la distance et le temps ne nous tenaient éloignés qu'en apparence; que je ne Pavais pas réellement quittée; qu'un autre moi-môme, plus constant, plus assidu , avec lequel je communiquais sans effort, vivait a ses côtés de sa vie et de sa présence , et que j'assistais par lui aux scènes peu variés de ses jours, comme un spectateur invisible. — Cette robe lui sied , disais-je; elle Ta mise aujourd'hui parce qu'elle devine que
CLEMENTINE. 77
je la Vois, et ((u'elle se rappelle qu'elle n*en a point dont la couleur me soit plus agréable.Quel souci fait passer une ombre légère sur son front? Je ne saurais m'y méprendre ; car c'est son habitude alors de rouler ainsi ses doigts dans les boucles de ses cheveux. On lui parle d'une idée qui Tirrite et qui la contraint ; j'en suis sûr au pli imperceptible qui vient de se dessiner sur son sourcil à peine relevé. Peutrétre est-elle menacée de quelque retard à son voyage 1 Grâce au ciel, l'obstacle est levé; le sourcil redescend; le pli s'efface; elle sourit. Elle est donc heureuse de revenir!... Et mor aussi j'étais heureux !
Un jour, on dit qu'elle arrivait » et quelques jours après qu'elle était arrivée. Je doute que ce changement dans ma situation ne m'ait pas causé plus de trouble que de plaisir. Je comprenais peu le nouvel ordre de relations qui allaient s'établir entre nous. Je n'en prévoyais pas clairement la portée et les conséquences. Il me semblait que je n'avais pas eu le temps de m'y préparer, et qu'il était trop tôt pour la voir ; j'aurais voulu quelquefois rester comme j'étais, sous un prestige doux, qui ne dépendait que de moi seul, et dont aucune volonté étrangère à la mienne ne pouvait rompre l'enchantement. Quand on me dit qu'elle allait passer, ma poitrine se souleva comme si elle avait dû éclater; mes jambes défaillirent, mes yeux se voilèrent; je ne la vis pas. C'était dans une promenade. Au retour, je me décidai à maîtriser mon âme, a l'affermir, a subir ce bonheur accablant qui m'effrayait, parce qu'il n'y manquait presque rien pour qu'il fût mortel. Nous la saluâmes. Elle répondit avec grâce, mais sans nous donner lieu de croire qu'elle eût remarqué entre nous personne en particulier. .Te voulus renouveler cette épreuve. Elle regarda cette fois, mais ses yeux distraits se détournèrent quand ils allaient rencontrer les miens. Les jeunes gens qui m'accompagnaient grossirent bientôt un à un le groupe où elle s'était assise. Alors elle ne regarda plus. A son départ, le mouvement de la foule m'avait poussé si
près d'elle, qu'elle fut presque obligée de m'effleurer pour la traverser; elle ne m'accorda qu'autant d'attention qu'il en faut pour éviter l'embarras qu'on trouve dans son chemin. C'était elle cependant; je l'avais vue d'assez près pour la reconnaître. Je l'avais même entendue ; elle riait.
Il y a d'affreuses nuits I
Le lendemain, le surlendemain, souvent, Je la rencontrai seule. Elle me saluait encore, comme k regret, sans me regarder, ou tout au plus en laissant tomber sur moi un regard de plomb. Je crus deviner.
— Rien de plus naturel, dis-je amèrement. C'est en effet Clémentine ; mais ce n'est plus celle que j'ai vue : ce n'est plus le monde où nous étions placés tous les deux ; et le monde c'est l'élément par lequel elle vit, c'est la source où elle puise sa pensée. Dans cet immense chaos de Paris, toutes les inégalités disparaissent, toutes les conditions se confondent. On n'a pas inv(ïité jusqu'ici l'art de blasonner la figure humaine. L'homme qui fréquente la noblesse en reçoit quelque reflet aux yeux du vulgaire. IN'ai-je pas entendu dix fois des domestiques imbéciles m'affubler en m'annonçant de leur sotte particule? c'était le passe-port, la lettre de crédit du roturier présomptueux, l'insolente explication de l'accueil des maîtres, un sceau d'emprunt qui falsifiait ma valeur sociale dans l'intérêt de leur orgueil. Ici, je ne suis que moi, le bourgeois obscur dont ces murailles attesteraient au besoin l'honorable mais simple origine, le ver méprisable qui Ole un cocon grossier aux branches des arbustes , et dont cet essaim de papillons étourdis ne prévoit pas Tessor radieux ! Cette humiliation n'est au fond que la conséquence nécessaire de mon erreur. — J'ai rêvé! —
Non, repris-je aussitôt; non, cela n'est pas possible. Une faiblesse aussi vulgaire se comprend facilement dans cette populace de nobles , qui est à peine capable de distinguer les choses de leur apparence ; mais elle est incom-
patible avec les sentimenls généreux d'une âme tendre, élevée, puissante, le chef-d*œuvre et l'honneur de la création. Quelques mois suffisent pour bouleverser des empires, pour niveler des montagnes, pour déplacer des fieaves de leur lit. L'éternité ne sufflrait pas k produire une telle métamorphose dans celte organisation d'élite où Dieu a déposé le germe de tant de sagesse et de vertus; où un naturel sublime a protégé ce germe précieux contre l'influence de l'éducation et des préjugés; où je i'ai vu se développer , se fortifier , grandir à une hauteur inaccessible au vol de l'enthousiasme! Il faut chercher ailleurs les motifs de mon infortune. Qui sait de quelles couleurs je puis avoir été peint devant elle? Qui sait, iiélas! quel prétexte n'ont pas fourni aux mauvais offices delà haine les agitations, les violences, les excès de ces deux ou trois années d'épilepsie et de démence qui ont précédé le Jour où je la vis pour la première fois? C'est sous ce rapport qu'elle me connaît aujourd'hui, si différent de ce qu'elle avait imaginé, et mon caractère véritable , celui que je dois a la nature ou à Clémentine, n'est autre chose à ses yeux que le masque odieux d'un hypocrite. Elle croit m'avoir deviné. Elle me méprise, elle m'abhorre. Voilà tout !
Je m'arrêtai à cette idée , toute affreuse qu'elle fût. Je m'y arrêtai peut-être parce qu'elle était affreuse. Le hasard me procura bientôt l'occasion de l'éclaircir.
Je ne sais plus quelle obligation m'avait livré aux ennuis d'une de ces soirées d'apparat et de fête qui sont insupportables partout, mais qui ne le sont nulle part autant que dans la bonne compagnie. Clémentine y arrtva tard , en s'excnsant sur une migraine dont elle avait été tourmentée, et qui laissait des traces trop sensibles sur son visage abattu. Je n'avais pu me soustraire k sa vue et h rhumiliante expression de sa politesse dédaigneuse; mais, quand tout le monde fut assis , je restai debout, et j'affectai de me diriger vers la porte du salon , pour lui faire
80 SOUVENIRS UR ikUiXESSR.
comprendre que ce n*était pas Tespérance de la renoontrer qui m*avait conduit dans cette cohue. Mon intention était en effet de me retirer, mais la force me manqua. Je tombai dans un fauteuil heureusement assez éloigné du cercle des conversations et des jeux pour que je pusse me croire seul , et m'abandonner sans contrainte aux idées pénibles qui m'oppressaient. I/espèce d'anéantissement où j'étais plongé me permit à peine de remarquer que le bruit diminuait de plus en plus autour de moi, et que la société, attirée par des symphonies qui s'exécutaient dans un pavillon du jardin, s'y était jetée tout entière au milieu d'une avenue illuminée. Clémentine avait sans doute allégué sa maladie pour se dispenser de prendre part a ces plaisirs, et» la tête appuyée dans sa main d'où ruisselaient les ondes de ses blonds cheveux, elle était encore là , penchée sur le bras d'un canapé. Je tressaillis et je me levai. Elle poussa un faible cri en m'apercevant, et s'élança pour sortir. J'étais déjà sur son passage.
— Pardonnez-moi avant tout, mademoiselle, dis-je en lui opposant mon bras étendu ; mais n'allez pas plus loin sans me répondre. Le repos, le bonheur, l'honneur de ma vie, exigent que j'obtienne de vous une explication.
— Une explication I s'écria Clémentine élonnée.
— Mon impatience et mon trouble ne me permettent pas le choix des mots. Il y va pour moi d'intérêts plus graves qu'une vaine observation des bienséances. Pardonnez, je le répète, et oubliez bientôt, s'il est possible, ce qu'il y a d'irrégulier, d'inconvenant, de téméraire dans ma démarche, mais écoutez d'abord. Vous le devez à vous-même! Quels infâmes rapports, quels mensonges artificieux ont fait tomber sur moi la colère et le mépris de la seule personne dont l'estime me soit chère au monde?
— J'aurais singulièrement jugé, répondit-elle avec quelque hauteur, de l'impression que votre vue me fait éprouver, si elle se manifestait sur ma physionomie d'une
CLBMEiSTliXE. 81
manière offeiisanie. Je n'ai aucune raison de vous mépriser. La colère , la froideur môme supposent une habitude de relations intimes qui n'a jamais pu nous rapprocher. Personne ne s'est permis de me tenir sur votre compte un langage que je n'aurais pas pris la peine d'entendre , ou que j'aurais certainement oublié. Votre repos, votre bonheur, votre honneur, n'ont donc été sérieusement compromis que dans votre imagination, dont je n'ai ni le droit nîTcnvie de réprimer les mouvements, mais qui m'obligera fort, à l'avenir, de m'épargner le rôle désobligeant qu*elleme fait jouer dans ses... lubies. Mon impatience et mon trouble ne me permettent pas non plus le choix des mots!...
Elle fit un pas vers l'avenu e,
—J'accepte sans difficulté cet éclaircissement rigoureux, repris-je en l'arrêtant , et je le tiens pour une satisfaction complète ; mais il m'importe de vous dire encore que vous avez fait tort à mon caractère en le taxant d'une présomption tro^ hardie pour la foi que j'avais mise dans votre amitié. Une imagination moins sujette aux lubies que vous reprochez à la mienne s'y serait peut-être trompée comme moi; la mémoire des sentiments ne s'efface pas si vite dans tous les cœurs, et si mon cœiir pouvait s'ouvrir a vos yeux, si je pouvais, Clémentine, vous faire juger de la profondeur de sa blessure...
—J'espère qu'alors, monsieur, dit-elle en relevant la ttle d'un . air impérieux et décidé , vous auriez assez de sens et de délicatesse pour me dispenser de recevoir vos confidences!
Elle sortit, car je ne la retenais plus. Il ne me restait pas une idée , pas une volonté. Elle avait tué mon âme.
— Cela est bien, pensai-je quand je fus libre. Celle-là aussi n'est qu'une femme, et une femme noble encore, c'cst-a-dire ce qu'il y a de plus pauvre et de plus petit dans l'ébauche d'un être avorté, multiplié par toutes les petitesses et toutes les pauvretés d'un préjugé stupide.
8) SOUVENIRS DE JEUr^ESSB.
Orgueilleuse petite fille! ne semble-t-il pas qu'elle tient mon existence dans ses mains, comme un jouet qui n'est bon qu'à jeter ou à rompre ? et de quoi dépend la sienne, pour justifier tant de morgue et d'insolence? Les torches qui ont brûlé le château de son père sont-elles si bien éteintesy que la vengeance et le désespoir ne puissent les rallumer? ma voix n'a-t-elle pas un pouvoir assez éprouvé sur ces hommes de carnage et de désolation , qui boivent le sang et que le sang ne désaltère pas , pour les convoquer un jour à quelque festin de cannibales? Les révolutions ne sont pas toutes dans le passé , et je n'y ai marqué jusqu'ici défmitivement ni mon drapeau ni ma place. Roturiers! nous le serons pour retourner, puisque vous le voulez , au travail de la terre. Nous la creuserons des doigts comme des hyènes, et nous y ouvrirons une fosse qui vous dévorera tous! Oh! qu'il ferait beau la voir s'échapper demi-nue k travers la meute de mes dogues affamés, chercher un refuge dans ces bras qu'elle repousse, presser son sein palpitant d'horreur sur le sein qu'elle déchire , et, le front renversé, crier grâce et pitié, en cillant les yeux épouvantés aux lueurs du poignard ! Pitié pour toi , vipère I et que peux-tu redouter? N'es-tu pas noble, Clémentine, et la peur a-t-elle troublé ton cœur d'enfant au point de te faire oublier que le fer du peuple se brise ou se rebrousse contre le flanc d'une ûlle noble? Où serait autrement le privilège de ta race? Ton cœur! as-tu ménagé le mien? Rien ne pouvait nous rapprocher, selon toi ! qu'en dis-tu? C'est que tu ne pensais pas à l'étreinte de la victime et de l'assassin ! Regarde ! elle est aussi complète, aussi passionnée, elle est mille fois plus voluptueuse que celle de l'amour! — Comme tu es pâle! Gomme tu crains de mourir! Comme tu m'implores lâchement! Va, il n'y a pas dans tes veines une seule goutte de sang noble ! tu n'es pas plus courageuse que tu n'étais bonne et belle quand je croyais t'aimerl Que parles-tu de sensibilité , d'humanité, de pardon ! Ah ! j'ai une idée confuse des sentiments que
CLBHENTINE. 83
(u me demandes, mais je les ai désappris tout d*iine fois, je De sais plus où , un soir de printemps , dans un salon de bal , au bruit d'une sympbonie qui allait à Fâme. Je m*en souviendrais peutrétre pour un enfant, pour un TJeillard , pour un homme, quel qu'il fût, qui me dirait : Ne me tue pasi et qui me presserait la main. Pour une jeuoe fille noble , jamais I ... il faut qu'elle meure I —
Je disais ceci à haute voix en courant dans la promenade, déjà abandonnée de tout le monde, où le hasard m'avait amené par des chemins que j'ignore. Ces derniers mots frappèrent mon oreille, comme s'ils avaient été articulés près de moi par un démon. — Ah ! mon Dieu ! mon Diea ! dis-je avec effroi, effacez du livre étemel ces blaspbèmes exécrables ! ce n'est pas moi qui les ai proférés ! ceae peut pas être moi. Je n'ai point d'armes ; je ne veux point d'armes ; Je n'ai point de sang sur les mains I je n'ai Uié personnel
Et je me précipitai an pied de l'arbre auprès duquel elle avait coutume de s'asseoir. Le sable que frappa ma tête, elle l'avait foulé la veille. Je le parcourus, je le pressai avidement de mes lèvres ardentes , et je le broyai entre mes dents.
J'avais compris tous mes malheurs à la fois. Je savais , a n'en plus douter, que cette fièvre qu'elle avait allumée dans mon sang, c'était l'amour effréné, l'amour malade et furieux, une passion absurde, sans espérance et sans excuse , dont l'extravagance ne pouvait se mesurer qu'à ma misère. Je pleurai de rage et d'indignation contre moimême; je craignis de devenir fou , et puis je le désirai. Un fou, il aime ce qui lui plaît; il ne voit pas d'obstacle à ses vœux ; il souffre d'un malheur dont il attend la fin , et il ne souffre pas seul , car il est sûr d'être aimé. 11 épousera cette femme sensible et fidèle dont le sépare la haine d'un rival qu'elle déteste, ou la malice d'un enchanteur qui la persécute aussi. C'est bientôt qu'il doit Tépouser; quand les galions de l'Inde lui auront rapporté ses trésors, ou quand
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ses vassaux révoltés viendront le prier à genoux de reprendre ses droits et sa couronne. Il croit en l'avenir; — et je ne connaissais point de bonheur possible qui valût son illusion, moi dont nul événement ne pouvait changer la des tinée, moi qui n'aurais pas accepté la main de Clémentine si elle m'avait été offerte. — Affreuse tyrannie de la société , qui jette un homme dans un paradis de délices, et qui lui dit comme le Dieu jaloux : Tu ne toucheras point a ce fruit d'élite et de prédilection, parce que je me le suis réservé ! — Et pensez-y bien ! quand vous n'existerez plus q ue , par le sentiment qui vous est interdit , on vous permettra, quedis-je?on vous prescrira ^e vivre. On rivera la chaîne de votre âme a cette odieuse prison de chair dont tout le monde porte la clef sous la monture de son canif ou dans le fourreau de son épée! Vraiment, l'imagination la plus riche en malfaisance, la plus ingénieuse en supplices, ne s'aviserait pas d'une pareille recherche de cruauté I Méconnaisse la qui pourra une œuvre de vengeance divine ! Le bonheur du maniaque ou le repos du dadavre, un cabanon à Bicôtre ou un lit de pierre a la Morgue, c'est tout. Si vous ne savez pas choisir, résignez-vous de bonne grâce a tous les raffinements d'une torture qui n'expirera que de votre dernier soupir, qui ne mourra que de votre mort, et qui recommencera peut-être! Recommencer, revivre, se rappeler, et savoir que c'est pour toujours ! Il n'y a tien à comparer à cette idée dans tous les épouvantements de l'agonie.
Je ne paraissais plus. Pavais brisé tous ces fragiles liens qu'on prend pour des attachements, le filet de l'oiseleur sur un tigre blessé. Rien ne me souriait. Rien n'était capable de dérober mon attention à ce chaos de rêves douloureux où rien ne la fixait, .le ne me serais pas détourné pour voir crouler le soleil. On le remarqua, parce qu'on remarque tout dans le cercle étroit de^ petites villes. Deux ou trois femmes vaporeuses, deux ou trois jeunes gens harassés d'ennui , qui venaient d'épuiser le texte ordinaire
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de la conversation, la pluie, le beau temps, le début d'uno chanteuse, la toilette d'une amie absente, Fintrigue tri^diaphane d'une étourdie et d'un sot, daignèrent se communiquer complaisamment leurs conjectures sur l'origine et les symptômes de la maladie morale qui m'éloignait du monde, depuis l'époque solennellement mémorable où j'avais figuré pour la dernière fois parmi les acteurs d'une esclandre politique, les dupes d'une coquette, ou les victimes du brelan. On déplora le malheur inconnu qui causait mon aliénation. H fallait cela pour la constater.
Ces bruits parvinrent à mes compagnons d'école, que j'avais perdus de vue près de dix ans auparavant, entre le Selectœ è profanis et les Fables de PhèdrCy à la clôture des anciens collèges. Ferdinand était du nombre de ces honnêtes gentilshommes des champs dont le colombier représente assez bien un donjon du moyen âge, quand on le regarde de loin et avec toutes les dispositions requises pour adopter cette illusion ; qui ont un grand salon garni de tapisserie délabrée et de vieux meubles, autrefois fort galants; qui se promènent après leur dîner dans une galerie revêtue ou masquée jusqu'aux frises de portraits de famille inégaux de dimension et de bordures, mais vénérables de cuirasses, d'hermines, de barbes effilées ou d'amples perruques, d'inscriptions héraldiques et de gothique poussière, et qui passent le reste de leur temps entre la chasse aux cbiens courants et le billard domestique , par respect pour les traditions des nobles exercices; digne et vertueux jeune homme d'ailleurs, sans procès, parce que son père lui avait laissé une fortune claire et solide qu'il 4^'inquiétait peu d'augmenter; sans emplois publics, parce qu'il ne connaissait ni orgueil ni ambition; et sans ennemis, parce qu'il était serviable pour tous, et qu'il ne portait ombrage à personne. La nature l'avait comblé de bonheur comme elle l'avait pourvu de sagesse, et elle avait bien fait. Il aurait aimé sa retraite par instinct ; il la chérissait par habitude et par philosophie. Un excellente petite femme
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du même rang, mais du même caractère, était Venue depuis quatre ans Fembellir en la partageant. Deux enfants, jolis comme des anges, et bien portants comme des paysans, avaient dès lors doublé cette heureuse famille, à laquelle il faut ajouter quelques gens de service qu'on traitait comme d'autres enfants. A quatre lieues de la ville, au revers d'un coteau délicieux, tout près d'une forêt immense qui versait jusque sur le château la fraîcheur de ses ombrages et la grâce de ses murmures, sous un toit bien spacieux et bien confortable, entre de bonnes murailles bien épaisses et bien cimentées, mais d'un aspect riant, qu'embrassait un superbe clos de dix-sept arpents dont la rivière baignait l'enceinte blanche et entretenait de» viviers, il y avait là un tableau à faire pleurer de joie.
Ferdinand vint me voir; il s'assit à côté de moi, me pressa cordialement la main, et, après un moment de silence expressif pendant lequel nous nous rappelâmes plu» de doux souvenirs d'enfance que nous n'aurionseu le temp» d'en raconter en deux jours :
— Tu souffres , me dit-il , et je ne t'en demanderai pa» la cause : il y a des chagrins qui se soulagent à s'épancher, mais il y en a aussi qu'on aggrave en les montrant aux autres, comme ces blessures que l'air envenime, et donl le moindre contact irrite la douleur. Nous passerons donc là-dessus pour ne pas te contrarier, quoiqu'il y ait peutêtre plus de remède que tu ne penses à ton affliction.
Je lui témoignai qu'il se trompait.
— Soit, continua-t-il; je n'y reviendrai plus. Ne teguéni» pas, si telle est ta destinée, ou si telleest ton envie; mai» ne repousse pas du moins les soulagements qui peuvent rendre ta peine plus tolérable, en te domiantla force de la supporter. Tu n'en connais point... Je m'en doutais. C'esl comme cela que l'on raisonne quand on est malheureux ou qu'on croit l'être, ce qui revient à peu près au môme. Il y en a trois cependant dont l'effet n'a jamais manqué.
ramilic, rélude et \e temps. S'ils n'aboutissent à rien cette foi&-ci, c*est que hi es placé dans une exception de malheur dont il ne s*est présenté aucun exemple, et je veux bien te complaire en cette idée ; mais tu te rendrais coupable d'injustice et d'ingratitude envers ma tendresse en te refusant a l'essai que je te propose. Écoute-moi ; tu ne renoncerais probablement pas h la solitude; et je le comprends. La solitude est une amie triste et sévère pour un cœur à plaindre ; mais enûn c'en est une, et n'en trouve p:isqui veut. Ce que je te demande, c'est d'en changer. Pars avec moi maintenant. Tu n'as pas besoin d*ôtre annoncé. Gabrielle te connaît, elle t'aime. PTa-t-elle pas pris part à nos jeux d'enfants? N'est-ce pas elle, s'il t'en souvient, qui jouait Clorinde au château, dans cette belle pantomime de la Jérusalem délivrée ^ où tu étais déjà si rêveur et si mélancolique sous l'armet du farouche Argant? Tu reconnaîtras ton bouclier de carton, magniGquement couvert de papier d'or. Il est encore appendu au clou auquel tu confias son poids précieux , quand la fin des vacances nous força de quitter Solyme et l'armure des paladins pour retourner au collège et reprendre le dictionnaire. Tu reconnaîtras ta petite chambre au pavillon gauche de la façade, et dans la pièce qui précède, et qui n*est jamais habitée que dans les occasions extraordinaires où nous recevons des visites , une bibliothèque assez nombreuse de ton temps , que je n'ai pas mal augmentée.
— Je me souviens de tout cela comme si je le voyais , interrompis-je en reprenant la main de Ferdinand. As-tu coupé cette jolie pièce de bois qui faisait un si joli rideau de verdure devant ma fenêtre?
— Le temps y a changé quelque chose , et non pas moi. Elle a grandi. C'est maintenant une futaie admirable , et je pense qu'il faudra peut-être te loger autre part, si tu crains une ombre trop épaisse pendant le jour, et le chant du roâsignol pendant la nuit.
S8 SOUVBMins DE JEUMBSSE.
— L'ombre et le rossignol! m'écriaî-je. Oh! certaine-t ment, c'est là que je logerai!
— Tu viendras donc? reprit Ferdinand d'uiie voix atlendrie.
Un embrassemeut fut ma réponse, et nous partîmes.
La douceur passagère que ce petit voyage mêlait aux amertumes de ma vie devait avoir un charme bien puissant, à en juger par la place qu'il tient encore dans mes souvenirs. Si j'écrivais une nouvelle, une histoire, un livre, j'effacerais ces détails, qui n'ont que faire ici ; mais j'écris , j'écris ce que je me rappelle, ce que j'éprouvais, ce que j'éprouve ; et ces détails, les voilà.
Quelques semaines étaient passées. Mon esprit se ressentit du calme de ce séjour de paix où il n'y avait pas une pensée qui n'eût pour objet de suspendre mes ennuis , ou de les effacer entièrement de ma mémoire.
— Nous y parviendrons , n'en doute pas , me dit un jour Ferdinand , en te réconciliant avec la société que je recherche peu, mais qui n'est pas si haïssable quand on sait ne prendre d'elle que ce qu'elle a de bon , et lui prêter le concours d'une bienveillance qui est naturelle à tous les cœurs honnêtes, sans lui engager sa liberté. Le commerce des femmes surtout est une source inépuisable de consolations ; mais tu les as jusqu'ici aimées avec la véhémence de ton caractère, et je ne concevrais pas que cette manière de sentir t'eût procuré auprès d'elles un seul moment de félicité complète et pure. Les sensibilités romanesques sont toujours dupes, et c'est la faute de leur exigence. Pour tirer parti de la fréquentation du monde, il faut le prendre tel qu'il est. En t'accommodant à ton espèce, tu aurais trouvé qu'elle a son prix; je veux te voir entreprendre cette élude, sauf à y renoncer quand elle t'importunera. Nous allons recevoir une société charmante !
— Ne va pas plus loin ! Je crois tout ce que tu m'as dit; mais je n'en suis pas à ce point de ma guérison. Jouis d'un
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bien que lu comprends, il n*y a rien de plus naturel. Laissemoi éviter un supplice qui me fait horreur; nos conventions m'en donnent le droit. Je reviendrai quand il n'y aara plus ici de société charmante que celle de ta femme et de les enfants. Ne me parle pas de l'autre !
^ Sous cette condition, reprit Ferdinand , je ne générai pas ta liberté ; je te l'ai promis. Cependant j'espère encore que tu ne t'obstineras pas dans une résolution trop subite* Il est un tel nom qui pourrait l'inspirer plus d'indulgence pour les visites que j'attends, celui d'Estelle de B..., par exemple, dont tu faisais l'autre jour un éloge assez vif, et qui serait enchantée, j'en suis sûr, de te rencontrer ici.
— J'y reviendrai quand elle sera partie.
— A ton aise. — Ai-je oublié de te dire que sa fortune et celle de sa cousine étaient fort changées ?
— De sa cousine? Est-il possible? Clémentine serait-elle pauvre?
— Voilà qui est élra.DgeI tu as dit cela comme si tu étais capable de le désirer !
— Quelle foilie I personne ne fait des vœux plus ardents que moi pour le bonheur d'Estelle... et de Clémentine.
— Elles n'étaient que riches. Elles le sont bien davantage. Un parent éloigné leur a laissé par testament un héritage considérable , et comme le plus beau domaine de la contrée en fait partie, je suis surpris de ne pas les avoir encore reçues , depuis qu'elles en ont pris possession. Il n'est qu'à deux lieues de ma terre.
— Clémentine aussi, murmurais-je machinalement, sans prendre garde à l'expression que ce nom pouvait avoir dans ma bouche.
~ Clémentine aussi! répondit Ferdinand qui me regardait alors avec une attention pensive. Sans doute! — Clémentine aussi I Rassure-toi ! je ne cherche pas à pénétrer ce mystère, quoiqu'il excite assez vivement ma curiosité. Quelle foi faut-il ajouter aux propos qui ont couru sur voire antipathie, sur votre haine, et dont le souvenir
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m'écliappait? Je n'y voyais co vérité qu'une fable extravagaole !
— Et tu avais raison I mille fois extravagante ! Dieu préserve de tomber sous ma main le misérable qui a compromis le nom de Clémentine dans ses impertinentes conjectures! L*antipatbie est un sentiment, et Clémentine me doit-elle un sentiment, je te le demande? Où m'a-t-elle vu? Où m*a-t-elle parlé? Me connaît-elle seulement? Et tu ne permets pas qu'on s'enfuie dans un désert pour y maudire librement les hommes I
— Calme-toi. Tu oublies que cette conjecture, c'est ton émotion qui vient de me la rappeler, et que dans une autre occasion elle peut l'avoir fait naître.
— J'y pensais, continuai-je du ton plus réfléchi que cette minute d'interruption m'avait donné le temps d'affecter. 11 est trop vrai que ce nom fatal réveille dans mon âme une pensée douloureuse, qui doit se trahir sur mon visage quand je l'entends prononcer, mais qui se rapporte a une autre femme , à une Clémentine que j'ai connue autrefois , qui. m'a été chère ailleurs, et que la terre ne possède plus. Cette circonstance explique tout. Fais-en l'usage que tu voudras, et laisse-moi partir.
Le soleil était déjà couché quand nous rentrâmes au salon par Tescalier de la terrasse, au moment où la porte opposée s'ouvrait pour laisser entrer trois femmes, la maîtresse de la maison et deux autres dont la voiture venait de s'arrêter a la grille. La première passa devant moi en me souriant. C'était Estelle. La seconde, c'était Clémentine. Elle recula , comme si elle avait marché sur une couleuvre.
Dans le trouble que j'essayais de contenir , je saisissais a peine de loin à loin quelques traits de la conversation. La voix de Clémentine me parvint plus distinctement.
— Nous espérions, en effet, dit-elle, passer quelques jours avec vous; mais une distraction d'Estelle nous force de retourner à la ville, et ce n'est pas sans regret que
nous nous sommes aperçu qu*il était trop tard pour y arriver aujourd'hui. Elle a eu Fétourderie d'oublier chez soD notaire les titres les plus essentiels de notre propriété.
Cette phrase-la » prononcée d'un accent ému et vibrant, avait une tout autre signiGcation que celle qui lui reste sous la plume. Pour Ferdinand et sa fenmie, c'était une défaite; pour Estelle, c'était un caprice ; pour moi , c'était une insulte.
— Je ne te comprends pas, reprit vivement Estelle. N'avions-notts pas pensé que nos amis trouveraient aisément, panni les gens du village , tin homme exact et sûr qui nous épargnerait cette démarche? Il ne s'agit en effet que de remettre ce billet a son adresse, et de rapporter soigneusement le griffonnage de l'homme de loi.
— Je m'en charge, s'écria Ferdinand, qui se disposait a s'emparer de la lettre.
— Et moi , ajoutai-Je en faisant le même mouvement, si madame veut bien m'accorder assez de conûance pour ne pas chercher un autre émissaire , je me charge d'exécuter demain ses intentions de si bonne heure , et de lui envoyer la réponse qu'elle attend par un domestique si expéditif, qu'elle n'aura peut-être pas le temps de la désirer a son réveil.
— Vous nous quittez? me dit Estelle avec un son de voix et un regard qui donnaient à ces mots l'expression d'un reproche aimable et triste.
— Avant le jour, et j'en prévenais mon ami quand vous êtes arrivée. Un malaise pénible, mais que la nuit dissipera, m'a seul empêché de partir aujourd'hui.
Je reçus la lettre de ses mains, et je pus me retirer à la faveur du prétexte que le hasard m'avait fourni. Je sortis sans regarder Clémentine ; mais je supposais qu'elle était contente.
La nuit était tout à fait tombée quand j'entrai , sans flambeau , dans ma chambre. J'ouvris la croisée qui dontiait sur le petit bois ; j'aspirai Tair extérieur, comme s'il
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avait pu me soulager de ToppressioD qui m'étouffait; je calculai stupidement combien il me restait d'heures à compter encore avant de me mettre en route , de manière h me trouver a l'ouverture des portes. 11 y a des émotions qui suspendent l'exercice de la pensée, ainsi qu'il y a des douleurs physiques dont la violence, parvenue à un degré intolérable, tient l'action de la sensibilité quelque temps interrompue. On ne sent plus, on ne souffre plus, on n'est pas mal.
Cet état de répit fînit vite; le cœur reprend son élasticité pour soulever, pour peser encore le fardeau qui Taccable , pour s'épuiser en nouveaux efforts, et pour succomber toujours, toujours, tant qu'il se brise tout k fait.
— C'en est trop, dis-je enfin en marchant précipitamment dans cette obscurité, dont ma honte aurait voulu épaissir les ténèbres. C'est trop compter aussi sur la patience d'une âme énergique et fière, qui sait ce que vaut en désespoir une passion insensée, mais qui ne transige pas avec le mépris. Tue-moi , s'il le faut ; tu en as le droit, puisque je t'ai lâchement livré ma vie; mais flétrir mon caractère, je le le défends I et prends-y garde, crois-moi ! Je déchirerais plutôt ton cœur de ma main que d*y laisser vivre un sentiment qui m'outrage I Une tache a l'honneur, c'est affreux ; une tache de sang , ce n'est rien.— Sa haine I je la comprends sans me l'expliquer. Qui peut expliquer les misérables mouvements de cet organe imparfait qui palpite dans le sein d'une femme ? Ce dédain offensant , je ne le subirai pas ! Je le mériterais peut-être si je lui avais parlé de mon funeste amour, si j'avais eu l'infamie
do solliciter le sien, l'amour d'une noble héritière
Mais l'inexorable frénésie qui me consume, je l'ai cachée avec plus de soin qu'un trésor honteux, conquis par meurtre et par rapine. C'est mon mal et mon secret. £t son amour k elle, qui en veut? — M'at-elle assez avili cependant! A-t-elle porté assez loin le raffinementde l'injure!
CLBSIBRTINE. 93
A-l-elle assez envenimé lederniercoup qu'elle me résenrait! Venir jusqu'ici, dans le sanctuaire de mes seules amitiés, pour me forcer à rougir d'un affront qui ne me promet ui réparation ni vengeance; pour me signaler à cette famille, où je reçois un accueil de frère , comme un homme à repousser de l'air qu'elle respire I — Oh ! je suis bien malheureux I —
L'excitation passionnée de mon esprit avait usé mes forces. Un spasme douloureux tordait mes nerfs ; un nuage brûlant flottait sur mes yeux, et dévorait mes paupières; mes oreilles sifflaient ; je respirais avec effort ; je me soutenais à peine. Je me jetai tout vêtu sur mon lit, et j'y fus surpris aussitôt par ce sommeil confus , orageux, turbulent , qui , loin d'endormir la faculté de penser, la tourmente de fatigues sans nombre , en la ballottant avec une sorte de malice amère entre les songes et la réalité. Je ne sais combien il y avait d'heures que cet état durait, quand je m'imaginai voir Estelle et Clémentine , et les entendre parler de moi. Je ne discernais pas le jeu de leur physionomie, Je ne suivais qu'a demi le cours de leur conversation; mais mon nom y tombait k intervalles égaux, comme un refrain qui rappelait de temps en temps mon attention, au moment où elle était près de se laisser distraire par un autre rêve. Contre l'ordinaire des illusions de la nuit, celle-ci devenait de plus en plus lucide, et tout à coup elle fut assez distincte pour me réveiller. Je regardai en sursaut dans ma chambre pour y chercher l'objet de mon étrange vision. J'étais seul ; mais un jet de lumière qui la partageait dans son étroite longueur, et la conversation qui continuait sur le môme ton et sur le même sujet qu'auparavant, m'avertirent subitement qu'il n'y avait qu'un de mes sens qui eut été trompé. Si je ne les avais vues qu'à la merci des caprices du sommeil , je les entendais certainement encore. Mes idées se débrouillèrent promptement. La pièce voisine était destinée aux étrangers : je le savais de Ferdinand. Une des cousines, qui
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devait Tbabiter, y était reconduite par l'autre , et rinatlention d'un domestique maladroit , qui avait laissé la perle de communication ouverte, me rendait le confident involontaire de leur entretien. Je m'assis brusquement en appuyant avec force mes pieds sur le parquet, dans le dessein de l'interrompre ; mais il était si vivement engagé , que l'on ne m'entendit pas. — Que faire? paraître ou parler, c'était une scène de terreur et de fantasmagorie digne des romans anglais, si fort a la mode alors dans les salons ; c'était probablement pis encore : un guet-apens d'étourdi, que les extravagances de ma vie passée me permettaient a peine de justiGer en le rendant tout entier au hasard; et il fallait, pour me croire, qu'on prît, contre toute apparence, la peine de m'écouter; c'était enfin une action loyale sans doute, mais qui pouvait me perdre, et ne profiterait à personne. Il avait été question de moi , d'ailleurs, j'enétaissûr ; et, si j'en croyais les notions vagues démon dernier songe, il n'avait été question que de moi. Comment expliquer, comment rendre sensible k un esprit irrité dont je ne me dissimulais pas les préventions et l'inimitié, l'idée que j'eusse tout entendu sans rien comprendre ? Ces propos n'étaient-ils pas de nature peut-être à inquiéter deux faibles âmes sur leurs résultats? Ne valaitril pas cent fois mieux en garder dans mon sein le triste mystère que d'en aggraver les conséquences par un scandale dangereux ou du moins inutile, dont ma générosité indiscrète recueillerait pour unique fruit le soupçon d'une lâcheté et d'un mensonge? Elles allaient se séparer, et pendant que leurs pas s'éloigneraient assez pour qu'il me fût possible, avec un peu de précaution, de leur dérober le bruit des miens, j'arriverais k cette fenêtre ouverte , qui ne s'élevait pas de plus de quinze pieds au-dessus de la terrasse, et j'en descendrais facilement pour gagner le petit bois et môme la route. Je connaissais assez d'issues pour cela. Cotte suite de raisonnements parait longue à parcourir. J'aurais eu , je crois, le temps de les embrasser
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toits à la lueur d*ua éclair. Je restai immobile; et comme on n'avait pas cessé de parler, j'entendis malgré moi , en appelant impatiemment de mes vœux Toccasion de sortir de cette contrainte insupportable , et d'exécnler mon projet.
— Je te le répète , poursuivait Estelle , ces déraites indignes de ton esprit, comme ce procédé injuste et mortifiant est indigne de ton caractère, ne peuvent me Taire changer d'opinion sur son véritable motif. Personne ne s'y est trompé. A ce cbangement bizarre et soudain de résolution, à la gaucherie de ton prétexte, à l'amertume intérieure qu'annonçaient malgré toi ton maintien et tes paroles, ce jeune homme, qu'on dit affligé de peines profondes, s'est empressé de renoncer aux consolations qu'il trouvait chez ses amis. J'ai vu Ferdinand près d'essuyer une larme. Et toi, Clémentine, si ton miroir avait pu te montrer ce qu'il y avait alors de joie insultante et cruelle dans tes regards, je suis persuadée que tu en aurais rougi.
— Assez! assez I interrompit Clémentine. Croisée que tu voudras. II est possible que tu aies deviné.
— Achève donc de te faire comprendre ! mon cœur en a besoin pour te pardonner cette fantaisie impitoyable, et tu sais s*il doit désirer de te revoir toute parfaite , comme il fa vue jusqu'ici! Qui te force k navrer un étranger presque inconnu pour nous, mais d'une condition honnête et d'une vie estimable , un homme dont la société est recherchée par des gens qui nous valent, d'humiliations que tu ne voudrais pas faire subir au dernier des misérables ! Quelques égarements de jeunesse, fort amplifiés par la soUe chronique des salons de province, et qui ne prouvent, à les bien considérer, que l'exaltation d'une âme trop sensible dont le temps et l'expérience n'ont pas encore r^lé les mouvements? Ne les a-t-il pas réparés par une conduite sans reproche , qui lui concilie l'indulgence et môme l'intérêt des juges les plus froids^ les plus exigeants, les plus sévères, après une épreuve d'un siècle?... — Ce n'es» pas trop dire, puisqu'elle dure depuis près d'un an.
96 SOUVENIRS BB IBURESSC.
— Depuis son retour de Paris? dit Clémentine en laissant tomber ses paroles , du ton d*une question sans conséquence.
— Je ne sais , — mais je pense que c'est depuis son retour de Paris. — Est-ce la différence de nos conditions? Je conviens qu'il n*est pas de notre rang , mais tout le monde n*en est pas; et la société , qui nous défend de certaines alliances, tolère pourtant des rapports de politesse, de bienveillance , d'amitié quelquefois , entre nous et nos inférieurs. Elle les rend souvent nécessaires.
— N'insiste pas à ma honte sur cette odieuse supposition; tu n'es pas heureuse aujourd'hui dans tes conjectures. — La noblesse I que m^mporte? Qu'ai-je fait pour être noble, et que dois-je à la noblesse pour me soumettre à ses lois, quand elles révoltent la nature et la raison? Ces lois cependant nous dominent, malheureuses que nous sommes! Elles sont la règle de notre destinée, elles font le supplice de notre viel — La noblesse! veux-tu que je la maudisse?
— Je ne t'en demandais pas tant ; — mais comment concevoir d'après cela...
— Pauvre Estelle!... tu m'as interrompue trop vile, car mon âme allait s'ouvrir. — Ëcoute! — Et si ce jeune homme, presque inconnu pour nous, dont tu parlais tout à l'heure , aimait la jeune Glle noble à qui la société défend de certaines alliances?.,.
— Je le plaindrais , — mais cela est impossible ? — Son expansion inconsidérée , son caractère extrême , auraient depuis longtemps laissé échapper un pareil secret.
— Attends encore ! Et s'il l'aimait autrement qu'il n'a jamais aimé ! s'il le lui avait fait comprendre sans le lui dire! — si enfin!... — Mais tu ne m'interromps plus!
— Je le plaindrais , te dis-je , et ne te blâmerais pas moins. Sa passion serait un malheur et non pas une offense. Elle te prescrirait la réserve, la froideur peut-être, et lu devrais l'éviter pour lui-même. Le repousser avec in-
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dignité... NoB, Clémentine! cette inhumanité agouterait a sa misère, et je serais désespérée de trouver en toi cet affreux courage I
— Hélas! s'écria Clémentine , sait-on ce que Ton fait quand on lutte contre son cœur !
—Que dis-tu?... Mais tu pâlis, tu pleures, tu n'achèves pas... — L'aimerais-tu ?
— Ah ! si je l'aime!...
— Clémentine!...
Ce dernier cri fut proféré par deux voix , mais le cri d'Estelle couvrit le mien , qui mourait sur mes lèvres. J'étais debout, car il y avait une minute que je commençais à craindre de ne pas veiller et que je cherchais a m' assurer de l'exactitude de mes sens par la liberté de mes actions. En ce moment, je cédai au sentiment inexprimable qui m'accablait, mélange de délices et d'épouvante, d'extase et de désespoir, où ma pensée anéantie cherchait en vain à se retrouver elle-même. Rien ne me parvenait plus qu'un bruit de sanglots; rien ne m'apparaissait plus que les traits de Clémentine en larmes, et malheureuse de m'aimer. Cet aveu , qui n'était pas fait pour moi , cet arrêt de grâce , impuissant pour me sauver, cet amour du ciel, qui ne me délivrait pas de l'enfer, et dont l'accent profond se propageait dans tous mes organes, ne m'en laissa pas longtemps le libre usage ; mes doigts, inutilement liés a la colonne de mon lit, se roidirent encore, et puis glissèrent. Je fléchis enûn, et je tombai sans force et presque sans connaissance. Je crus goûter le bonheur de mourir ainsi, mais le retentissement de ma chute me ranima , en me rendant la crainte d'être surpris. Il y eut quelque temps de silence.
-7 As-tu entendu? dit Clémentine... Ta, dans ce cabinet?
— Rien, répondit Estelle. — Le vent peut-être, qui souffle à travers ces croisées ouvertes.
Elle ferma la porte, et je n'entendis plus qu'un murmure
98 SOtJVBNIBS DE JEUNESSE.
vague, bientôt suivi du bruit d*une autre porte qui se fermait aussi, et du grincement d'une clef qui tournait dans sa serrure. Je respirais I Je m*élançai, je courus ; j'atteignais ma fenêtre , quand ma porte se rouvrit.
— Ah ! s'écria Clémentine en se jetant dans un fauteuil , la tête renversée, et en couvrant ses yeux de ses mains pour ne pas me voir, — vous m'avez écoutée ! vous savez tout ! malheur k moi ! Je ne vous aurais jamais cru capable d'une si basse perGdie I
J'étais couché à ses pieds, je palpitais, je balbutiais, je fondais en larmes, je me justifiais en termes confus , en protestations, en serments; et, sans la voir, sans l'interroger, sans l'entendre, je compris qu'elle ne me soupçonnait plus. J'ignore comment cela se fit, mais une joie si vive et si achevée combla mon sein , une vie si nouvelle remplaça la mienne, qu'il me sembla qu'une autre âme m'était donnée ; j'élevai mes mains frémissantes vers elle ; je trouvai un^ de ses mains qu'elle avait laissée retomber. Je la saisis, et elle ne la retira point. Le feu qui en descendait se répandit par torrents dans toutes mes veines; je le sentis envelopper mon cœur; je changeai tout à fait de nature. Je devins dieu I
— Ne parle pas, ne parle pas! dis-je avec transport.^ Que me dirais-tu? qu'ai-je besoin de savoir? Ce mot : Je t'aime!... tu l'as prononcé tout à l'heure..., c'est le dernier que je veux recueillir de ta bouche. Le dernier I C'est assez, c'est trop pour une seule existence, pour une seule éternité... Ce que tu essayerais de m'apprendre sur mon bonheur impossible, sur mon avenir sans espérance, je le sais. Je n'aspire a rien, je n'espère rien. Mon bonheur, je le possède ! mon avenir , je l'emporte ! Il ne manque rien à mes jours : ils sont pleins. La société, le malheur, la mort n'y peuvent rien. Tout mon être est dans un souvenir, dans une pensée, dans une parole qu'aucune puis^ sance n'est capable de me ravir. Le reste, je le rêverai ! — Ne crains pas, ne tremble pas! sois tranquille et heureuse!
CLEMBiNTIfliF.. 09
Va ! lu ne me verras plus, tu ne m'entendras plus nommer, lu n'auras plus peur de ma rencontre ; et si le hasard me ramenait sous tes yeux.. ., ton indifférence, tes mépris, ton indignation, je subirai tout. J'aimerai tout, Je t'adorerai d'autant plus que tu me relniteras davantage, parce que je mesurerai ta tendresse aux efforts que tu feras pour la cacher. Ne m'aimes-tu pas? que me faut-il ? Et l'opinion, que me fait-elle? Ne tremble pas, ne crains pas I ne regrette pas ton secret. S'il est tombé dans mon cœur, c'est pour y mourir avec moi, maintenant, cette nuit, quand lu voudras I Ici , partout, au bout du monde , ma volonté, c'est la tienne ! Dois-je m'éloigner , revenir, partir pour toujours? Je ne te demande ni un mot, ni un signe, ni un regard ! Pense, et je devine ; désire, et j'obéis.
— Partez, partez, je vous prie, dit Clémentine; et , quoi qu'il arrive, pardonnez-moi!
J'abandonnai sa main humide de mes baisers, de mes larmes, et, sans me détourner pour la voir encore une fois, je m'élançai par la fenêtre. J'entendis une exclamation d'effroi , et je ne m'arrêtai pas. Je traversai le bois, je franchis les fossés. J'escaladai la muraille, Je marchai droit devant moi, parles broussailles, par les ravins, par les rochers, sans chercher un chemin, sans éviter un obstacle, sans réfléchir, presque sans penser. J'arrivai ainsi aux glacis de la ville, qui était encore fermée. Je trouvai que cela était bien. J'avais besoin de marcher plus longtemps, de respirer à mon aise, de me sentir vivre. Le ciel était si beau, l'aube si fraîche et si pure, la nature si riante \ C'était une matinée de fête ! il y avait des merveilles et des ravissements à tout ce que je voyais, à tout ce que J'entendais , k tout ce que je touchais. Je Jouissais de tout comme si j'avais appris à exister, je remarquais tout comme si je m'étais trouvé des sens et une âme pour la première fois, les aspects, les bruits, les parfums, le miracle étemel de la création qui reconmience tous les jours.
100 SOUVENIRS DB IBUIIBSSE.
£t moi, plus heureux à moi seul que la création tout entière, si elle pouvait s'admirer dans sa pompe et dans sa beauté ; moi , qui renaissais comme elle à des voluptés qu'aucune voix ne saurait exprimer; moi, ce jour-là, chéri , prédestiné, comblé de biens entre tous les enfants de Dieu I moi qu'aimait Clémentine !
Le bonheur passe vite au cœur de l'homme. Il se prolongea dans le mien comme une idée fixe, comme cettd folie que j'avais un jour désirée. Il en différait peu par sa réalité présente. Le fou et moi nous étions à peu près condamnés a la même contrainte. Il en différait peu par sa perspective imaginaire. Le fou et moi nous devions nous rencontrer à peu près au même but. Le seul avantage qui fit pencher la balance en ma faveur consistait dans uq seul mot de Clémentine, dans une syllabe, dans un cri que le hasard m'avait livré ; mais cette différence imperceptible, — il faut avoir aimé pour le savoir, — c'était le bonheur, c'était quelque chose de plus! Un bonheur qui l'emportait en ivresse comme en pureté sur toutes les joies qui ont jamais assouvi l'espérance la plus avide, sur toutes les illusions qui ont jamais fasciné l'imagination la plus féconde en rêves magiques ! Notre amour n'avait rien à attendre du temps, mais il n'avait rien a en redouter. Il n'avait point de terme heureux à trouver dans l'avenir, mais il n'avait point de terme. Il n'était pas de notre vie , il était de notre âme. Il laissait bien loin tous les açiours de la terre qui savent leur destinée. Il savait, lui^ qu'il était sans destinée, et par conséquent sans vicissitudes , sans changements et sans fin !
Ma tristesse était dissipée, mon expansion revenue. Mes études me plaisaient ; je reportais sur mes affections familières toute cette surabondance de sentiments heureux qui débordaient de mon âme. Paimais plus que jamais la solitude, parce que c'était là que j'habitais avec elle, que j'osais l'aimer et lui parler comme si elle avait été pré-
(:LÉ3J£.1TIXE. 101
sente; mais j^en sortais plus content, plus transporté que d*un tendez-vous mystérieux où tout m'aurait été accordé ou promis. Je savais en prolonger les délices dans des nuits d'enchantement que j'étais parvenu a dérober au sommeil, lit nous conversions en amants, en époui, avec un abandon réciproque qui me trompait moi-même, car ce qu'elle me disait, elle me l'aurait dit. A force d'appeler son âme vers moi , je crois que je m'en étais emparé. Je lui faisais répéter : Ah ! si Je l'aime /,.. et il me semblait l'entendre encore. Je me persuadais, et je ne pouvais pas me tromper, qu'elle était occupée de la môme idée; qu'elle soutenait le même entretien ; que ses expressions s'accordaient avec les miennes aussi bien que si elle y avait répondu. J'en saisissais jusqu'à l'harmonie accoutumée, jusqu'à l'inflexion agitée et nerveuse, jusqu'au soupir long et un peu haletant qui les suivait, quand elle avait parlé avec émotion. Combien de fois j'ai étendu le bras sur mon oreiller vide pour y appuyer sa tête fatiguée! Combien de fols je l'ai senti s'engourdir sous son cou, sous ses épaules, au point de meconGrmer dans mon erreur, et de ne pas me laisser douter qu*elle y reposait réellement ! -«- Elle dort, disais-je, il ne faut pas la réveiller. — Et ma bouche perdait sans le savoir le baiser qu'elle essayait d'attacher a ses cheveux. Le jour venu, je concevais qu'elle n'y fût pas. Sa mère et le monde auraient-ils consenti k me la donner, et ne devait-elle pas obéira sa mère? Je l'avais obtenue d'elle et de Dieu : c'était assez.
J'avais d'autres plaisirs encore, des trésors dont je savais seul tout le prix ; un morceau de ruban bleu qui était tombé à Pari^ sous ses ciseaux , une corde de sa harpe qui s'était brisée sous ses doigts, un brin de plume qui s'était détaché de sa coiffure, une romance qu'elle avait écrite et notée, et dont j'ai baisé si souvent tous les caractères un a un! — Une ancolie surtout qu'elle avait portée sur son sein, qui avait senti battre son cœur et palpité avec lui et dont je m'emparai sous ses yeux et de son aveu, un
jour qu'elle la remplaçait par une ancoHc plus fraîche ^ Nous aimions tous les deux cette triste fleur, qui ne se plait que dans les lieux écartés, sons des ombrages mélancofiquesy et dont le front sombre et meurtri semble se pencher vers une tombe. Elle ne m'a jamais quitté depuis. La voilà!
Et quand elle était à la ville, que de soins pour éviter sa rencontre, que de regards jetés au loin pour medétoumerk temps de âon passage, que d'attention à obscurcir, à cacher ma vie, pour lui épai^er jusqu'au souci de m'entendre ncHnmer! Non ! jamais amant ne mit plus d'artifice et de sollicitude à épier les démarches d^une maîtresse adorée , pour ne perdre aucune occasion de la voir, que moi pour n^en être pas vu. — Je la revis cependant.
Ferdinand ne venait à la ville que pour les affaires qui exigeaient absolument sa présence, et dont je ne pouvais pas me charger à sa place ; mais il avait pris un de ces logements que les propriétaires campagnards appellent en province leur pied^terre y et où je n'allais que de nuit « quand ses intérêts le demandaient, parce qu'il était précisément en face de la ciiambre que Clémentine occupait dans l'appartement de sa mère. Lorsque Ferdinand retour-
* L'mcoUe est k fleur liyurile de Nodier, comme la p^nreuche était la fieur de Rousseau. Il en a parlé à plusieurs reprises dans ses livres. — Il y a , dit-41 au chap. X des Protcrits , il y a dans la montagne une grande fleur qui ae croit guère que dans les endroits escarpés et parmi les sables : c'est l'ancolie , dont la coupe bleue, suspendue à une tige frêle et élancée, retombe tout à coup vers la terre , comme si elle était fatiguée de son poids ; cette plante est l'emblèroe d'une vie qui a cessé d'être heureuse. — Il est encore question de l'ancoUe aa chapitre XIV de cette même nouvelle , dans Âdéit et damïeBmgaU:
Qtti me rendra Taspect des plantes familières ,
Mes antiques f()rèt8 aux coupoles allières ^
Des bouquets du printemps mon parterre épaissi.
Le houx aux lances meurtrières ,
L'ancolie au front obscurci
Qui se penche sur les bruyères « etc.
{ Noie de l'éditeur, ) .
CLÉUEKTIIME. 103
nait a la campagne, j'en conservais la clef. Un jour, au coucher du soleil, un orage qui commençait k gronder, et qui parcourait le ciel avec une impétuosité effrayante, m'obligea de prendre, pour abréger mon chemin, cette me que je m'étais sévèrement interdite. Des gouttes de pluie, tièdes, larges et pesantes, marbraient déjà les pavés. L'ouragan mugissait d'une manière horrible. Toutes les portes se fermaient, tous les passants avaient disparu. Il aurait fallu chercher le premier refuge venu. J'entrai dans la chambre de Ferdinand. La tempête éclata tout li fait avec ttu Aracas a boulcTerser les cœurs les plus résolus, mais qui transportait le mien. Je ne soupçonnais pas que personne au monde partageât mon enthousiasme pour ce genre de spectacle qui fait rêver l'anéantissement de l'univers, et i'avénement prochain d'une éternité de repos. J'ouvris la fenêtre. Quel tableau ! il n'y avait plus rien d'animé que les éléments. La nuit tombait. La lumière ne provenait plus de l'occident ; elle était partout dans l'atmosphère brûlante. La droite et longue rue ressemblait an lit de ces rivières infernales qui roulent des ondes enflammées. Les faites des toits, les pointes des paratonnerres, les flèches des clochers s'illuminaient d'étincelles, de rayons, d'auréoles, de météores. Les vitres, rouges et ardentes, brillaient comme des bouches d'incendie. Celles de Clémentine ne brillaient pas. Sa croisée venait de s^ouvrir aussi. Elle y était debout, immobile, ses regards fixés sur moi. Ce n'était pas une illusion. Je la voyais distinctement; mais le nuage grossit, descendit devant elle, s'étendit noir et impénétrable comme un mur de fer. Un éclair le traversa; elle reparut. L'obscurité recommença plus profonde, et s'éclaircit encore un moment pour me la rendre. Heureusement les éclairs devinrent si fréquents que j'avais à peine le temps de la perdre de vue, et que cela ne m'inquiétait plus. Je les comptais comme les pulsations d*unc artère, comme les battements de mon cœur; et à chaque fois que leur lueur me la ramenait, Peffet fantastique de celte
t04 SOUVSNIBS DE JEUlMBSSfi.
alternative de jour et de ntiil la rapprochait tellement de moi, qu'on eût dit qu'il ne fallait qu'étendre les bras pour la saisir et pour l'emporter, et pour me livrer avec elle à ce tourbillon confus de ténèbres et de feux. Alors rien ne m'échappait. C'étaient ses mains qui me cherchaient , son sein qui se soulevait comme pour venir toucher le mien , ses yeux humides et passionnés, plus resplendissants de ses larmes; sa bouche, qui articulait des sons impuissants que couvraient les grondements du tonnerre. Je parlais aussi ; j'échangeais aussi mes cris , mes vœux, mes serments contre les siens. Je remerciais, je bénissais, j'invoquais la foudre. Je souhaitais qu'elle nous frappât tous les deux ensemble ; que le môme glas chantât sur nos fosses voisines, que l'histoire de ce phénomène bienfaisant mariât au moins notre nom dans la mémoire des hommes ! La foudre ne m'exauça point. Elle tomba près de nous au moment où , le corps a demi élancé , nous n'aspirions qu'à nous unir dans un embrassement de mort; car elle avait eu certainement la même pensée. Ce fut là notre flambeau nuptial.
Bientôt après, l'intérieur de la chambre de Clémentine s'éclaira. On y était entré. Elle n'était plus seule. Les croisées se fermèrent. L'enchantemei^t était Gni.
Je restai toute la nuit à la môme place , et j'aurais voulu que cette nuit durât toujours. Il faisait si bon I L'air s'était épuré , le calme le plus parfait régnait sur la terre et dans le ciel , la lune nageait sans obstacles dans son océan bleu , que sillonnaient à peine quelques bancs étroits de nuages , éblouissants de blancheur comme de la neige, et roulés à flocons comme des toisons. Elle inondait de clarté la pierre sur laquelle Clémentine s'était appuyée peu de moments auparavant, et que personne n'avait ni vue ni touchée depuis. C'était un bien à moi! — Vers minuit je vis reparaître une bougie , je vis une robe blanche flotter, un bras qui s'enlaçait au rideau blanc et qui le laissait retomber. Et puis la bougie ^'éteignit subitement, et je n'aperçus plus rien.
CLÉMENT ihb. 105
Tespérai qu'elle reviendrait , et le re^te du temps s'écoula ainsi à Fattendre. Quaud le jour parut, une ombre se leva au-devant du rideau , qui s*entr*ouvrit et se referma sur ses pas : c'était Clémentine , qui avait passé les mêmes heures assise entre lui et moi , et dont j'avais cru rêver à plusieurs reprises la forme vague et les faibles mouvements... Clémentine ou une ombre en effet I — - Ce fut pour jamais I —
Huit jours après elle était partie, mais je savais mieux encore que son âme était avec moi. J'avais fait graver nos initiales dans une bague d'alliance, à la date de l'orage , et je m'imaginais follement que ma femme voyageait. Je con* tinuais donc à goûter le charme ineffable de mes promenades solitaires, quand le soir, à l'endroit le moins fréquenté, qui m'était par conséquent le plus familier, je fus surpris au détour d'une allée par cette aimable et douce Estelle, dont la curiosité obligeante m'avait vafai le bonheur de lire dans le cœur de Clémentine. C'était, selon toute apparence, la première fois qu'elle s'y montrait.
— J'étais impatiente de vous voir, de vous parler, me dit-elle en s'appuyant sur mon bras, et, k dire vrai, je vous cherchais pour vous adresser une question, mais une question singulière 1 Vous proposez-vous de descendre à Paris, cette fois, dans le même hôtel que les années précé* dentés?
— Sans aucun doute, répondi$<je en souriant, puisque mon logement y reste a ma disposition ; mais je vous proteste que je ne me sens pas la moindre envie d'y retourner de longtemps.
— Vous n'y avez pas encore assez réfléchi , reprit-elle avec une expression vive et sérieuse k la fois. — Encore une question avant de vous donner le temps d'y penser. Connaissez-vous cette écriture?
Il m'était impossible de me méprendre un moment aux traits qu'elle fit passer sous mes yeux.
— Je ne crois pas , dis-je tout tremblant.
106 SOUVBNms DK JKUMBSSE.
£t mon émotion devait me démentir.
— Je soupçonnais que vous auriez pu la voir... dans une romance. Alors devinez donc, car ce billet n'est pas signé; mais lisez sans scrupule : il ne concerne que vous.
Je lus, et je n'ai pas oublié :
« Il n'y a pas un moment k perdre ; il faut le voir, il faut lui dire de s'éloigner, d'aller & Paris ; il faut lui dire que je le veux y et que j'espère qu'il se rappellera mes dernières paroles. »
— * Vous entendez , poursuivit Estelle , et cela se passe d'explication. Lui, c'est vous. Elle, c'est... Qu'avez-vous donc? Quant à ses dernières paroles, elles auront peutêtre laissé plus de traces dans votre mémoire que sa romance.
Je me les rappelais ses dernières paroles» — Quoi quHl arrive y pardonnez-mai ; — mais îi quoi bon? je ne coiapris pas.
La semaine n'était pas finie que j'arrivais à Paris. Je m'étonnai de trouver mon appartement préparé.
— Ob ! c'est que monsieur était attendu, me dit le domestique de la maison. Yoilh une lettre qui l'a précédé de deux jours.
Elle était d'Estelle, et je ne perdis pas de temps avant d'en rompre le cachet. Les' premières lignes me glacèrent le sang. H était évident qu'elles avaient été écrites pour me préparer à un malheur. Je courus aux derniers mots, et mes yeux se fermèrent en les cherchant encore h travers un nuage. Clémentine était mariée!
Je ne sais de ce qui survint que ce qu'on m'en a dit. Je tombai, je me blessai dangereusement à la tête contre un meuble ; on appela des médecins , on me saigna. Quand je donnai des signes de vie, j'étais en délire. Je me souviens qu'il ne me restait du passé qu'un sentiment confus et dou* teux comme un songe, mais que dominait une résolution fixe qui m'occupa six mois. J'avais entendu parler d'une
CLSMENTllIE. 107
chartreuse établie en Suisse, selon la rigoureuse obsenrance de Tabbé de Rancé. Je m'exerçai à ce genre de vie, k cette habitude de privations. J*y trouvai je ne sais quelle satisfaction amèr^ qui ressemblait à du bonheur, k mon bonheur a moi, k celui que je pouvais encore concevoir. Les pratiques pieuses, les méditations, les prières calmèrent peu a peu mon sang, et je passai pour guéri.
Quoi qu'il en fût, mon projet s'affermissait de jour en jour, et une seconde lettre d'I^telle acheva de me décider à l'exécuter sans délai. Je partis pour les Alpes.
Cette seconde lettre contenait aussi une affreuse nouvelle, — moins affreuse que la première , cependant! — Clémen- Une était morte.
Quand j'arrivai à Genève, j'étais déjà détrompé sur la possibilité d'exécuter le projetx]ui me conduisait en Suisse. L'obscur et modeste établissement de la chartreuse avait excité, non sans cause, la déûance de la police française , qui le croyait fort propre à donner un asile aux ennemis désappointés du gouvernement de Napoléon, et qui ne pouvait tolérer nulle part l'existence inoffensive du proscrit navré de désespoir et de misère. L'Europe n'avait pas plus d'abri alors contre la tyrannie incarnée dans un homme qu'elle n'en aura désormais contre la tyrannie diffuse des masses. C'était Python, ce sera l'hydre.
Les moines venaient de fermer leurs portes au malheur pour la première fois, et de s'enclore, avec plus de sévérité que la tègle du fondateur n'en imposait, dans leur rigou reu?: manoir du Val-Saint.
J'avais à Genève un de ces amis que donnent les sympathies de l'étude, et puis une de ces amies que Ton ne doit qu'aux sympathies de l'âme , le docteur Juri^e et madame P... — Je leur parlai de mes chagrins irréparables ; de tout ce que Ton croit avoir de profond désabusement et d'incurable amertume dans le cœur, quand on n'a pas longtemps vécu ; de cette vocation d'éternelle solitude qu'uu contre-temps inattendu venait de trahir. Le philosophe me plaignit, et me conseilla de chercher l'oubli des maux dans la pratique assidue de quelques douces sciences qu'il aimait et qu'il m'avait appris à aimer. La femme pleura , me laissa pleurer, et s'occupa secrètement
de me pourvoir d*un emploi fixe et laborieux » qui pût distraire mon esprit de ses peines par l'habitude d'un de- Toir. Les relations de la librairie de son mari lui avaient fait savoir qu'il existait a Berne un vieux savant anglais , nommé le chevalier Robert Grove, qui s'était fait toute sa vie une grande affaire de petites recherches philologiques sur les bons auteurs grecs et latins , et que la perte d'un collaborateur très-instruit forçait à réclamer les soins d'un jeune homme doué de quelque aptitude à ce travail , ou capable au moins de lui en alléger le fardeau. Elle ne me fit part de ces détails qu'en me remettant une lettre de sir Robert* qui me prenait pour secrétaire aux appointe mentsde deux cents francs par mois, et qui se chargeait de me défrayer au surplus de toutes les dépenses essentielles. Détourné par les principes religieux qui me dominaient en ce temps-là, et qui ne m'ont jamais entièrement abandonné, d'une résolution extrême dont la pensée^ m'était venue souvent; retenu peut-être aussi par le vague instinct d'un avenir que mon imagination active et romanesque peuplait encore d'émotions et de mystères, je n'avais pas d'autre parti à prendre dans l'état de ma fortune. Pouvai&-je ne pas vouloir d'ailleurs ce qu'elle avait voulu pour moi ? — Bonne , charmante et digne femme ! son nom seul serait un éloge , et si je ne le laisse pas échapper ici tout entier, c'est que j'ai craint d'en altérer la pureté en le mêlant à la déplorable histoire de mes passions. Il reste heureusement assez de cœurs sur la terre qui n*au* ront pas de peine a le deviner.
C'était un homme singulier que sir Robert. Sorti d'une famille déjà chevaleresque et illustre du temps de Camdeuy il avait fait d'excellentes études à Oxford. Ses débuts littéraires annonçaient une âme ardente et passionnée que l'amour et l'enthousiasme pouvaient mener loin, et qui obéissait sans le savoir à cette impulsion de renouvellement dont le monde ignorait encore le nom. Personne n'a su me dire ce qui lui arriva , mais vers l'âge de vingt-cinq
ans il panil s*adonncr à une piété d*abord mystique et contemplative, qui ne tarda pas à devenir scolaslique et militante , parce que l'impétuosité de son tempérament et de son esprit ne lui permettait pas de s'accommoder d es partis moyens. Le troisième et le dernier de ses irrésistibles penchants le dévoua pour toujours à l'éclaircissement et à l'illustration des lettres classiques, dont il était plus nourri qu'aucun homme de son époque; mais celuilà se fondit si naturellement avec les deux autres , qu'on aurait juré que les trois n'en faisaient qu'un, et qu'il y avait dans ce phénomène, pour un théologien de sa force, un argument très-péremptoire contre les ergotismes de Servet ; en sorte que si l'on parvenait à se représenter distinctement un type composé du fougueux Luther, du pointilleux Saumaise, et d'un Werther sentimental et sophiste, comme son modèle, on connaîtrait à peu près dans sa triple unité le chevalier Robert Grove. Sa nouvelle passion l'entraîna sur le continent à la recherche des manuscrits d'Allemagne, de France et d'Italie. Un beau jour il s'arrêta en Suisse, où il demeurait à mon arrivée depuis près de vingt ans, et où il avait réalisé en viager une fortune honnête, quoique assez médiocre pour un Anglais. Il aimait a dire que ce fut la crainte du mal de mer, dont il faillit mourir à sa première traversée , qui lui fit prendre le parti de ne jamais repasser la Manche; mais on supposait que des chagrins cachés pouvaient avoir influé sur cette résolution , et que la rencontre d'une de ces amitiés complètes dont la nature ne gratifie pas tous ceux qui en ont besoin, acheva de le décider. Il l'avait trouvée a Berne en JacobusTh... , plus jeune que lui de quelques années, animé comme lui d'une sensibilité mélancolique et rêveuse, pénétré comme lui de l'instruction la plus vaste et la plus exercée, mais supérieur à sir Robert même, au jugement de celui-ci , par le tact imperturbable de sa critique. C'est cet ami^e la mort lui avait enlevé deux ans auparavant; le chevalier était alors enchaîné dans son
lii par une goulle opiniâtre qui ne Ta jamais quille depuis, mais il s*était fait transporter au clicvcl de l'agonisant pour recevoir ses derniers soupirs. A compter de ce moment, il semblait avoir abandonné des travaux diéris, et le besoin seul d'occuper ses ennuis de quelque distraction utile aux sciences venait de le décider a reprendre leurs cours. C'était pour le seconder dans ce louable dessein qu'il avait appelé le premier venu, et le premier venu , c'était moi.
Ce récit m'intéressa; je ne sais quelle puissance étrangère a ma volonté m'entraînait vers ce vieillard , si cruellement privé de son frère d'adoption ; mais j'imaginais, dans mon orgueil déjeune liomme,quc ces destinées sérieuses, méditatives et solitaires, n'étaient pas sans rapports avec celles que l'avenir me préparait, et je croyais découvrir dans le hasard apparent qui m'ouvrait une carrière si austère pour mon âge une de ces préméditations providentielles qu'on ne finit «de rêver que lorsqu'on est réveillé de tout. Cette superstition intime a joué un grand rôle dans toutes mes entreprises, et je sens que je m'y livrerais encore, si j'étais assez malheureux pour avoir h recommencer.
Mes conjectures ne m'avaient pas trompé sur sir Robert. Dans cette complication unique de caractères bizarrement contrastés, je trouvai seulement un homme de plus auquel je ne pensais pas, un homme bon, facile, expansif, abondant dans ses idées avec la naïveté d'un enfant content de lui , heureux de croire en lui et d'inspirer sa confiance aux autres ; mais tolérant et même docile pour les opinions les plus opposées aux siennes, quand elles ne se présentaient pas sous une apparence tracassière et hostile ; exigeant d'ailleurs pour ces formes de l'esprit, comme il l'était en amitié ; plus boudeur au moindre nuage qu*unc petite fille dont on a brisé la poupée ; revenu à la moindre marque de déférence ou de tendresse , et faisant toujours les frais du raccommodement, en accordant puisqu'on ne
112 SOUVENIBS OB JEUNESSE.
lut demandait; hyperbolique de paroles et de sentiments, d'éloges et de reproches, dans ses affections, dans ses haines, dans ses mépris, dans ses admirations, et ne connaissant point de nuances d'expression entre les superlatifs extrêmes, parce qu*i] était lui-même un superlatif, une hyperbole morale, le plus excellent homme que la bonté divine ait jamais produit K
Je le vois encore d'ici dans sa petite chambre, quand j'y entrai une heure après mon arrivée à Berne. Je le vois couché a demi dans un fauteuil large et profond qu'il avait invenlé, et qui se mouvait sur quatre roulettes par ua mécanisme ingénieux et commode qu'il avait inventé; les pieds étendus sur un tabouret flexible qui se haussait, s'abaissait, s'éloignait, se rapprochait a volonté, et qu'il avait inventé ; le coude appuyé sur une grande table pivotante à cinquante compartiments, qu'il avait inventée aussi , car le chevalier ne se servait de rien qu'il n'eût in-
* Cette hyperbole morale , cet homme excellent , désigné ici sous le nom de sir Bobert , est sir Herbert Croft , baronnet anglais , dont Nodier fut le secrétaire. On doit, entre autres ouvrages, à sir Herbert, qui vécut longtemps en France , un Dictionnaire critique des difficultés de la langue française , un Horace éclairci par la ponctttation ^ et un Commentaire sur le Petit Carême de Massillon. Nodier, qui resta toujours fidèle aux amitiés de sa jeunesse , a consacré , dans les Débats , une notice nécrologique au savant et fantasque baronnet , notice qui est reproduite dans les Mélanges de littérature et de critique i mis en ordre et publiés par A, Barginet. Paris, 1S20, t. II, p. 429. On y lit que c'est le chevalier Croft qui a tiré de Toubli le Der~ nier homme de GrainviUe , et qui a sauvé de la destruction le manuscrit du Parrain magnifique de Gresset. M. Francis Wey, dans son excellente Fie de Nodier^ rapporte que le chevalier Croft demeurait avec lady Mary Hamilton , et il ajoute : n Lady Mary Hamilton , bas-bleu dont l'érudition linguistique se bornait à la langue anglaise , et qui avait la prétention de prendre rang parmi les auteurs français , écrivait, avec Taide de sa femme de chambre, des romans inintelligibles , et , sous prétexte d'en revoir les épreuves , Charles Nodier, qui ne pouvait comprendre le texte original écrit entre deux langues, refaisait tranquillement un autre livre, dans lequel lady Hamilton avait la bonté de se reconnaître. Elle publia de la sorte un volume profondément inconnu , que Nodier m'a dit se nommer la Famille Popoli. »
( Note de l'éditeur. )
AMBLIB. 118
Tenté. Il avait inventé sa boite a thé et sa boite à tabac. I| avait inventé son lit et son somno. Il avait inventé son écritoire et ses tablettes. Il avait inventé le bateau de voyage avec lequel il échoua sur les bords de TEscaut en sortant de Valenciennes. Il avait inventé la voiture de sûreté qui le versa au beau milieu de la plus belle route de France dans Tavenue de Nevers. Je le vois, dis-je, frappant des mains k mon entrée , et m'accueillant d'un regard aussi bienveillant, d*un sourire aussi doux que celui de mon père. Je vois sa noble figure, plus que sexagénaire, mm fraîcbe, épanouie, vermeille, adolescente d'imagination et de pensées, et son vaste front chauve, blanc et poli comme l'ivoire , autour duquel se roulaient en boucles des cheveux d'un blond doré qui auraient fait honneur à un bachelier; car la nature avait pris plaisir k laisser a son vieil âge des vestiges de jeunesse, comme elle en avait laissé k son âme.
J'ai dit que sa chambre était fort petite, et je n'ai pas eu besoin de dire qu'elle avait toute l'élégance de la propreté, tout l'aspect de cette aisance confortable qui rend la vie si douce en Angleterre et en Hollande, et sur laquelle les heureux Bernois ont peut-être encore enchéri. Ce que je n'ai pas dit, c'est qu'elle s'ouvrait sur une belle galerie qui contenait la précieuse bibliothèque du chevalier, précieuse par le choix des auteurs, par l'antiquité des éditions, par l'exquise perfection des exemplaires. Je crois pouvoir répondre qu'on y trouvait tous les classiques anciens, et tous leurs commentateurs, dans les plus magnifiques reliures qui aient jamais réjoui les yeux d'un bibliomane. Le fauteuil mécanique se promenait souvent parmi ces rares merveilles, mais le chevalier n'avait pas encore inventé le moyen de l'élever et de le soutenir a la hauteur des tablettes supérieures. Depuis longtemps même, il ne pensait plus k ce perfectionnement digne du génie d'un Stévinus, parce que la Providence y avait heureusement pourvu, en lui donnant un domestique gallois, géant massif et perpcndi-
culaire de sii pieds quatre pouces de hauteur, morne , épais, iadégrossi comme les dolmens de ses aïeux, joignant a peine à la connaissance de sa langue celtique une douzaine de mauvaises locutions de Fanglais du peuple, mais doué d'une mémoire de noms et de lieux qui tenait véritablement du prodige. Il n'était pas un volume indiqué par son titre et par sa date qui, ne vint se placer comme de lui-même sous la main du colosse obéissant. A droite, a gauche, en haut, en bas, de jour, de nuit, son instinct ne se trompait jamais. Du temps de Cardan et d'Agrippa, on aurait fait de Jonathas, ou de Thomme longue-échelle (master greatlctdder), comme l'appelait gaiment le chevalier, un gnome soumis par la magie; et si Walter-Scott l'avait connu , il ne l'aurait pas oublié dans sa galerie fantastique.
Ma chambre était située à la partie opposée de la biblia thèque , et c'était à travers le savant domaine de .lonathas que je venais chercher, à dix heures du matin, ma besogne quotidienne. Alors sir Robert travaillait déjà depuis quatre ou cinq heures , et ses notes, jetées sur des feuillets volant:» dont, par bonheur, elles n'usurpaient jamais le verso, étaient ordinairement parvenues avant mon lever au centième chiffre de pagination. C'est ce travail énorme qu'il s'agissait de réduire a sa plus simple expression pendant le reste de la journée , que le chevalier employait de son côté a grossir de quelques centaines de vers son ingénieux et interminable poème sur une fleur de violette trouvée dans du thé suisse, ou à rêver quelque invention utile qu'il n'avait pas encore amenée à Gn. Hélas! ce serait bien malgré moi qu'une légère ombre de ridicule obscurcirait ces détails d'intérieur philosophique ! Il n'est point de supériorité morale qui ne trahisse l'homme par quelque faiblesse, et si l'homme était parfait, il ne serait plus question de le peindre : il sufGrait de le nommer. Ce qui faisait sourire l'esprit dans les innocentes manies du chevalier faisait en même temps pleurer Fâme. On se disait : Voilà pourtant
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ce que nous sommes, quand nous sommes tout ce qu*it nous est permis d^être au-dessus de notre espèce !
L'aspect de Teffrayant manuscrit m'accahja d'abord , et puis je me sentis allégé d'un poids énorme en le feuilletant. Nos deux premières éditions critiques devaient être Horace et Tacite, parce que sir Robert avait compris en deux ou trois mots d'entretien que je n'étais pas assez fort en grec pour le seconder de quelques mois dans la publication de Pindare, son classique favori. Cette découverte lui coûta un soupir. Elle devait m'en coûter de plus profonds , de plus déchirants; et si quelque jeune femme a l'œil doux et au cœur tendre était un jour tentée, après ma mort, de déchiffrer jusqu'ici ces pages barbouillées de pédantisme , elle ne se douterait guère de la liaison intime que Pindare peut avoir dans le cœur d'un vieil écolier avec un souvenir d'amour. Eu s'aidantd'un peu de patience, elle arriverait à la solution de ce problème, si j'avais la cruauté de l'y encourager; mais je m'en garderais bien. J'écris pour moi mille riens qui me charment, parce qu'ils me font revivre des jours pleins de douceur et d'illusions. Les géomètres disent : Qu'est-ce que cela prouve? I^es femmes le disent aussi. Je retourne donc un moment h mes paperasses.
C'était, je le répète, une chose terrible à voir, mais qui ne m'épouvanta qu'un instant. Quand sir Robert avait sous la main une phrase de Tacite ou un vers d'Horace, il dépouillait tous ses éditeurs, tousses annotateurs, tous ses commentateurs, tous ses glossateurs. Toutes les explications, toutes les interprétations , toutes les variantes lui étaient bonnes; il n'aurait pas omis une hypothèse; il n'aurait pas dédaigné une faute dMmpression. Le texte se noyait ainsi dans une encyclopédie de mots et d'idées, d'où il ne me restait qu'a dégager la leçon la plus vraisemblable et la glose la plus sensée. I^ premier collaborateur du chevalier avait eu cet heureux instinct d'élection, qui est plus commun qu'on ne pense , ou aussi commun qu'on le dit , car C'est tout bonnement le sens commun. Le mé-
U6 SOUYENIBS DE JEUNESSE.
rite essentiel de ce labeur immense n'en appartenait pas moins au cbercheur infatigable qui avait préparé et mis en ordre ce chaos de matériaux, et la plupart de nos gros livres classiques ne se sont guère enflés de pages sans nombre qu'aux dépens des veilles d'un érudit patient , qui s'était donné le temps de tout savoir et qui n'avait pas pris celui de choisir. L'exiguïté de mes résultats parut tourmenter d'abord sir Robert, quoique j'y procédasse d'une manière plus prolixe encore que son mémorable ami Jacobus. Comme je m'attendais à cette impression , je lui rappelai l'adage latin qui dit que le moissonneur ne doit pas être jaloux du crible, et il me tendit la main en gage de consentement. Je continuai a travailler depuis en conscience , mais selon ma fantaisie ; et si je surprenais en lui un regret mal déguisé k quelque anecdote piquante mais intempestive, à quelque belle observation philologique, tirée de trop loin, qu'il était parvenu a faire entrer dans son commentaire, en vertu d'une propriété élastique d'imagination que ne déconcertaient ni les transitions les plus subtiles, ni les écarts les plus lyriques, je le consolais en lui montrant dans un album soigneusement tenu toutes les curiosités épisodiques rédigées d'avance pour une occasion plus opportune. Alors ses mécontentements mutins se changeaient en expansions de joie et de reconnaissance; j'étais son autre Jacobus, l'Aristarque de son sommeil homérique, le Phocion de son éloquence, la hache de ses discours, le suzerain adoptif de ses livres et de ses manuscrits , le Paulo-post-futurum de sa renommée. C'était là le nec plus ultra de son affection démonstrative. Maxime n'avait que les droits d'un secrétaire passif, mais Paulopost aurait bâtonné impunément un volume d'érudition fait pour détrôner Scaliger.
Ce concours de zèle et de bon vouloir avait accéléré la besogne. Nous venions de terminer en quatre mois toutes les odes d'Horace depuis Msscenas atavis jusqu'à Dicere lavdes. Tacite n'était guère moins avancé, et nous roce-
vions déjà des épreuves de Leipsîck, où nos deui pre* miers volumes étaient sous presse , quand je crus remarquer un soir, vers la fin du diner, que sir Robert était travaillé de quelque souci intérieur. Il ne fallait pas pour cela un grand effort de discernement, car cette disposition d*esprit se révélait en lui par trois symptômes invariables, un regard triste et vertical qui s'attachait pensivement au plafond, un soupir a peine entendu qui s*élevait lentement en suivant la même ligne ascensionnelle, et un léger sifflement, ou plutôt une modulation presque insaisissable du souffle qu'aurait cent fois couvert le liia hurello de mon oncle Tobie. .Te fis part de mon observation au chevalier.
— Cela ne te concerne qu'indirectement , répondit sir Robert avec douceur, en ramenant sur moi ses yeux paternels ; mais je pense à ma fin qui peut s'approcher ; et si la postérité ne me connaît que par ces deux incomparables éditions d'Horace et de Tacite, mirum opus et in^ tegrum , les mirmidons de la science me contesteront dans quelques siècles mes études d'helléniste. Pourquoi faut-il qu'on s'occupe si peu du grec dans le système d'éducation de votre drôle de France, et qu*avais-je à faire aussi de te surcharger de travaux , au lieu de t'amener d'abord , et par des chemins de fleurs , cher Pauto-post , a lire plus couramment Pindare, sous ma direction, que le Carmen sxculare ! Quel événement pour ton Institut, et pour tout le monde savant, que l'apparition simultanée du Pindare et de l'Horace de sir Robert, éditions modèles, éditions prototypes, éditions monumentales, dont le succès toujours croissant imposerait silence à l'avenir envieux, et me sauverait l'affront d'avoir été l'homme d'une langue et d'un livre!...
— Je vous avais prévenu, monsieur le chevalier, de ma malheureuse insuffisance...
— 11 ne s'agit pas de ton insuffisance , répliqua brusquement sir Robert, et je n'ai que trop de moyens d'y remé-
118 SOUVENIB^r DE JEUNESSE.
dierl — Mais, ajouta-Mi en frappant fortement sur la table, j'hésite a Jouer si gros jeu I — Hola, Jonathas! ma pipe, une bouteille de Porto, et le Pindare de Calliergi.
— Si gros jeu, mon noble ami, et qu'avez vous a ménager ?
— Ton bonheur, enfant, Ion bonheur, dit le chevalier. Écoute-moi avec attention , et ne m'interromps pas. Je t*ai souvent parlé de Jacobus, qui était mon crible, mon Aristarque , mou Phocion avant toi ; je ne t'ai peutêtre pas dit qu'il possédait imperturbablement toutes les bonnes leçons de Pindare; mais ce diable d'homme n'écrivait pas, et ma vieille mémoire a perdu jusqu'aux moindres vestiges de ces riches traditions orales que je ne voyais aucune nécessité a fixer alors, puisqu'il était plus jeune que moi.
— Comment serait-il possible de les retrouver maintenant? murmurai-jc a demi- voix.
— Voilà la question; mais je t'avais dit de n'en point faire. — Le digne Jacobus n'avait commis qu'une faute en sa vie, faute grave et irréparable : il s'était inarié ! Jacobus avait épousé, avant mon établissement a Berne, une damnée de païenne française, belle et bonne créature, si l'on veut, mais infatuée de toutes les superstitions du papisme. — £1 je te demande pardon , mon fils, si je te parle ainsi de ta foi. Tu sais que je ne Tai jamais contrariée , et que mes entrailles ne se révoltent point contre l'innocent infidèle qui a eu le malheur de naître hors de la voie du Seigneur. Je dirai plus : si la pitié manquait à mon cœur, ce serait plutôt a l'égard de l'apostat qui a renié la foi de ses parents, et auquel je me crois incapable de faire grâce. — Il avait eu deux enfants, un garçon et une fille, pieusement élevés dans la profession du saint Évangile, qui est l'éternelle alliance des vrais chrétiens; et il avait nommé le premier Mithridate, parce qu'il avait rêvé sur le berceau du nouveau-né, mon pauvre frère Jacobus, l'idéal d'un homme
polyglotte qui apprendrait sans effort près de lui toutes les langues de Babel. La fille fut appelée Amélie , du nom de sa mère , et tu conçois bien qu'a mesure qu'ils grandirent, tous les soins de l'éducation se distribuèrent selon leur destination présumée, à la fille les maîtres des arts frivoles, au fils les leçons des savants. Mais la Providence , qui se joue de nos projets, en avait ordonné autrement. Mithridate était h seize ans un musicien agréable et un joli danseur ; quant au grec, je n'avais jamais pu faire entrer dans sa tête les premières lignes d'Ésope. Il aurait vainement pâli pendant une semaine sur un monostique de Théognis. Soit que le travail eût brisé cette jeune organisation, soil qu'il eût porté en lui dès sa naissance le germe de la maladie funeste qui avait enlevé sa mère, a dix-sept ans il mourut. Le désespoir de Jacobus fut inexprimable; mais celle âme forte ne s'y abandonnait que par secousses, et quand le trait poignant de la douleur venait rouvrir sa blessure sans être attendu. Un jour qu'on aurait cru qu'elle avait parcouru jusqu'à les rompre, avec ses doigts de fer, toutes les touches du clavier sur lequel le souvenir d'un enfant, mort retentit, elle en trouva une qui n'avait pas encore vibré. J'y étais, et nous avions ouvert devant nous ce Pindare que tu vois. — Frère, me dit Jacobus en me serrant la main, je crois que je ne sais plus le grec; ma mémoire s'est fondue comtne la cire des tablettes au feu de cette lampe qui a gardé une nuit son cercueil. S'il avait vécu, avec son heureux naturel qui n'avait pas encore répondu à toutes mes espérances, mais qui devait les combler un jour, il me rappellerait aujourd'hui toutes ces scolies de Pindare que je lui ai si souvent répétées... — Je les sais, moi , mon père , s'écria tout h coup Amélie en se jetant au cou de Jacobus , en couvrant de baisers ses yeux prêts a pleurer, et en me le cachant a demi sous ses longs cheveux. — Ces leçons me plaisaient, continua-t-elle. Je les ai écoutées; je les ai retenues : je n'en perdrais pas un mot. — Elle les savait en effet. Le grec, un jeu pour elle, comme
toutes les sciences auxquelles le génie peut s*élcver ! Une autre Olympia Morata, une autre Maria Schurman! un ange, une muse, une divinité descendue du ciel, avec une lyre que la pudeur et la modestie tenaient muette. Peu de mois après , Jacobus n'existait plus.
— Amélie existe au moins, repris-je avec vivacité.
— Amélie existe, me répondit gravement le cbevalier, — et eUe sait toutes les leçons de Pindare! Aussitôt après la mort de son père, elle recueillit les faibles débris de celte fortune de savant qui ne suffisait pas à une vie oisive , et elle se retira dans une maison de campagne à peu de distance de la ville , parmi quelques dames respectables qui s*y occupent de l'éducation des jeunes Bernoises.
Promptement distinguée entre elles par la pureté de son caractère et la perfection de ses connaissances, elle est maintenant a la tête de l'établissement.
— Il me paraît, d'après cela, dis-je en souriant, que les leçons de Pindare ne sont pas perdues. Je comprends que votre infirmité passagère vous empêche aujourd'hui d'aller les recueillir; je comprends qu'il puisse paraître mal séant qu'elle viole les engagements volontaires de sa solitude pour vous les apporter; mais, s'il est indispensable de les entendre de sa bouche, ne me croyez-vous pas assez savant, du moins, pour vous servir d'intermédiaire , et pour vous rendre les paroles mêmes d'Amélie avec une intelligence aussi bornée, mais aussi fidèle, que celle dont Jonathas vient de faire preuve en déposant devant vous le Pindare de Calliergi?
— Je crois tout ce que lu dis là, mais je crois que la brute furieuse qui roulerait des barriques de poudre vers le foyer d'un incendie, et le barbon mal appris qui enverrait son Pmito'post bien aimé recevoir quelques miettes de grec des lèvres d'une fille de dix-huit ans, capable de faire tourner la tête a Zenon, mériteraient d'être tenus pour également extravagants.
— Attendez, mon ami, et que ce ne soit pas cela qui vous
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arrête I Ob ! mon cœur est prémuni contre tous les amours» et votre Amélie serait pourvue des attraits fantastiques de cette princesse des Mille et une nuits dont le regard faisait meorir, que je pourrais lire impunéçient dans ses yeux de femme. Cependant » qu'en résulterait-il , au pis aller, qu'une émotion naturelle pour laquelle vous éprouvez encore de tendres et éloquentes sympathies, et qui, entre deux êtres que vous daignez aimer, parce qu'ils vous inspirent tous deux de l'estime et de la confiance, resterait à jamais sans danger?
— Sans danger, malheureux enfant ! sans danger, l'amour d'une protestante et d'un catholique romain, unis par leur frénésie pendant des mois de délire , séf^arés par leur foi pendant l'éternité ! Sans danger, la réputation et le bonheur de l'unique fille de Jacobus, qui sont plus chers au vieux Robert Grove que la prunelle de ses yeux! Sans danger, la malédiction des parents riches et avares dont elle attend le pain de ses vieux jours ! Sans danger, grand Dieu I sans danger I
— Vous venez de me le faire comprendre , et non de me le faire redouter. C'est tout au plus dans les romans qu'on voit le destin de la vie dépendre d'une impression subite que trois jours effaceraient, si l'âme ne prenait plaisir à l'entretenir. Quel homme assez insensé nourrirait un moment l'illusion qu'un acte de sa volonté peut détruire, quand il est sûr d'en mourir s'il la laisse vivre? Encore une fois, je ne crois pas à ces miracles de fascination dignes des contes arabes ; mais si un mouvement imprévu de mon eœur me forçait à y croire malgré moi , je me garderais bien d'y céder I Monsieur le chevalier, vous dirais-je le soir même, renoncez à votre négociation ou à votre ambassadeur! ma raison s'embrouille k mesure que Pindare s'éclaircit, et vous n'aurez pas plus tôt gagné deux ou trois va~ Hantes, que j'aurai perdu la tête. Restons-en la , s'il vous plait.
122 SOrVEMRS DE JEUNESSE.
—- Et voilà ce que lu me dirais? reprit le clievalier en me regardant Gxement.
— Je le jure sur Thomieur !
— Halte-là, digne jeune homme! ceci demande, entre nous, plus de solennité! A moi, master Greatladder! à moi , fidèle Jonathas ! Dans quelle crypte inconnue de notre bibliollièquc avez-vous caché votre belle stature in-folio et votre embonpoint atlantique? mon Jonathas, où êtesvous?
Jonathas ne répondait jamais; il s'avançait seulement d*un pas méthodique , et se plaçait, immobile et perpendiculaire, précisément en face de son maître.
— Voilà qui est bien, continua sir Robert. Remettez a sa tablette, cher Jonathas, ce noble Pindare deCalliergi, et rapportez-moi le Nouveau-Testament grec du brave Froben , editio prhiceps in membranls. — C'est un beau livre, ajouta-t-il avec une expression exaltée d'admiration dans laquelle on ne discernait pas aisément ce qui avait le plus de part à son enthousiasme, de la beauté de l'Évangile ou de celle de l'édition.
Le volume parut, avec son splendide maroquin et ses riches fermoirs ; il s'ouvrit par le milieu, en déployant à droite et à gauche ses pages fastueuses, et le chevalier poursuivit :
— Vous jurez donc sur ce livre sacré, mon enfant, sur ce livre qui contient la foi de nos pères et la nôtre, sur ce livre d'un Dieu qui a le mensonge et la perfidie en hor reur,que si vous vous sentiez entraîné à une passion dont les conséquences seraient mortelles pour votre vieux camarade, vous viendriez déposer dans son cœur cette faiblesse de la chair et du sang, et que vous n'hésiteriez pas à vous soumettre à tout ce qu'il exigerait de vous! — Attendez, Maxime, attendez encore! ne vous livrez pas en aveugle à la présomption de votre jeunesse! ne prenez pas le nom du Seigneur en vain !
— Je le jure, monsieur le chevalier ! — et jamais engagement ne m'a paru plus facile et plus doux h remplir.
— Alors, dit le chevalier après avoir rendu TÉvangile à Jonathas, va donc voir demain ce diamant, cette marguerite du monde, et tâche d'en obtenir ces diables de leçons de Pindare, qui sont la pure fleur de toutes les scolies passées, présentes et futures; nous les introduirons dans les miennes aux dépens des miennes, et nous publierons Pindare |cette année, sous les noms jumeaux de Jacobus et de Robert. Ce travail achèvera , s*i1 plait à Dieu, ton initiation aux bonnes lettres grecques, et nous serons en mesure de lancer. Tannée prochaine, Hésiode avec Tacite. Monumentum exegi.
Là-dessus, il me serra la main, et nous nous retirâmes également tranquilles, sir Robert sur le snccès de ses éditions, et moi sur les résultats de Tentrevue la plus innocente dont il ait jamais été parlé dans les compositions des romanciers.
Quoique je n*aime pas les portraits, il faut cependant que je donne une idée d'Amélie. £lle était assise dans son jardin sous un cerisier en fleurs, que le soleil pénétrait de toutes parts d'une pluie de rayons mobiles qui tremblaient autour d'elle au moindre souffle de l'air. Elle se leva en m'apercevant. Moi, je m'exerçais a la voir. J'avais déjà remarqué sa taille svel te, élancée, harmonieusement souple, comme celle dont mes poètes gratifiaient leurs nymphes, sa robe blanche flottante, ses beaux cheveux noirs rattachés négligemment sur sa tête ; et je ne l'avais pas vue encore. Elle parla. Je m'enhardis. Le charme incomparable de ses traits me frappa moins d'abord que son éclatante blancheur. Leur ensemble avait cependant un défaut, si c'en est un. Ses yeux étaient trop grands, trop longs surtout ; mais ils avaient une expression qu'aucune parole ne peul faire comprendre, qui ne passerait pas tout entière, qui s'évanouirait peut-être sous le pinceau d'un ange. Ils étaient d'un bleu plus foncé que celui du
ciel profond et saus vapeur que j'ai contemplé si souvent ,du haut des Alpes, et le reflet qui en descendait sur son visage avait quelque chose de cette clarté veloutée que la lune verse à la surface des lacs et des prairies. C'était comme deux sources de lumière divine dont les flots subtils s'épandaient autour d'elle , et Tenveloppaient d'une sorte de vêtement. Oh ! je n'accuse point le matérialiste disgracié de la Providence qui a cherché le secret de l'âme sans le trouver, mais je ne le comprendrais pas s'il avait plongé une seule fois sa vue dans le regard d'Amélie !
J'ai dit qu'elle était pâle. Elle l'était souvent. Il semblait que le sang ne circulât qu'à regret sous ce tissu délicat qu'un effort léger pouvait rompre ; mais la plus faible émotion l'y rappelait, .l'essayai d'expliquer en balbutiant le message assez bizarre que sir Robert m'avait imposé la veille. Elle rougit alors, et je n'avais pas imaginé jusque-là qu'elle fût si belle I
— Je suppose, dit-elle, que M. le chevalier ne vous a pas laissé ignorer le concours douloureux de circonstances qui me rappela ce que je savais du grec et de Pindare, et qu'il m'a épargné à vos yeux le ridicule d'une prétention si déplacée dans les femmes. — Je pris en effet plaisir à ces études, parce qu'elles procuraient un peu de consolation à mon père. Depuis notre séparation , j'ai oublié ce que j'avais retenu et ce que j'avais appris ; mais le désir de faire quelque chose pour sa mémoire et pour son ami peut m'inspirer plus heureusement que je n'ose aujourd'hui le penser; il faut que je rouvre ce livre si négligé pendant deux ans, et que je lui redemande des souvenirs qui me fuient...
En parlant ainsi, elle avait porté la main à son front.
— Écoutez , reprit-elle tout à coup, en l'imposant doucement sur mon bras; — mais cet attouchement m'incendia comme si la foudre m'avait frappé. Je ne sais par quel sens j'entendis le reste. — Écoutez : je serais plus sûre de
ce qiie je puis — demain — après-demain, — n'importe, et, d'ici Ta , le travail auquel sir Robert prend un si Tif intérêt serait peut-ôtre commencé.
n est probable que je m'engageai machinalement à retourner. J'entrevis encore Amélie comme un éclair dans la nuit; sa voix me parvint encore comme une mélodie passagère dans le silence. Je revins à moi du réveil d'un somnambule qui se demande longtemps s'il a rêvé. J'étais sorti: de la route. Je ne savais plus où était Berne. Mes jambes défaillaient; mes yeux étaient offusqués de ces lueurs vagues, capricieuses, informes, violettes, cramoisies, orangées, taches éblouissantes enlevées au prisme céleste par un regard trop longtemps fixé sur le soleil. Je m'assis sur le rocher. Je couchai ma tôte sur mes mains. Je pleurais. Je ne savais pas pourquoi je pleurais.
Infortuné ! m'écrîai-je enfin, ton cœur n'était pas éteint ! tu n'avais pas usé tout ce que Dieu t'a départi de misère et de douleur ! voila ton sang qui vit, qui fermente, qui bouillonne encore ! Te voilà rejeté, comme une âme en peine, sur les limbes d'un paradis qui est à jamais fermé pour toi ! te voilà condamné une fois encore à l'humiliation dévorante d'aimer sans espérance I — Bien plus I à l'horrible malheur de ne pouvoir aimer sans crime! — Aimer! répétai-je en me levant avec violence, et en reprenant d'un pas assuré la route que j'avais perdue ; aimer Amélie, peut-ôtre !. . .
Amélie ! Amélie ! — et ce nom vibrait dans toute mon âme, et je ne comprenais plus que cela de ma pensée.
Aimer Amélie protestante, continuai-je en marchant toujours, et renoncer à la religion de mon père, à l'estime de mes amis d'enfance, de mes frères selon le baptême et selon l'eucharistie ; à celle de sir Robert même, qui me chérit catholique, et me maudirait apostat! ou bien la perdre dans sa foi, la perdre dans sa réputation, la perdre dans sa fortune, et tuer d*unc main d'assassin
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ce vieillard dont la bienfaisance m'a sauvé de la détresse et du désespoir, cet autre père d'adoption auquel m'enchaînent la reconnaissance et le serment I — Et le serment ! mon Dieu ! je l'oubliais!... Allons, allons, le serment, je le tiendrai, et j'en subirai les conséquences!
Quand je fus arrivé dans la chambre du chevalier, je tombai d'accablement à ma place accoutumée.
— A moi , s'écria sir Robert, k moi .Tonathas ! A moi , de l'eau, des liqueurs, du vin de Porto! C'est mon fils excède de fatigue, mon fils qui ne se soutient plus, mon fils qui se meurt! Ame de bronze! ingrat Robert! tu veux donc faire mourir ton Paulo-post !
— Non, mon ami, lui dis-je en saisissant sa main, je ne suis pas fatigué, je ne suis pas malade; mais j'étais pressé de vous voir et de vous parler.^...
— Quelle nouvelle donc? reprit-il en rentrant dans la pensée où ma brusque apparition l'avait sans doute surpris. N'imprimerons-nous pas Pindare?
— ^Nous l'imprimerons, monsieur le chevalier, répondisje en souriant amèrement de sa méprise. Amélie a seulement besoin de quelques heures pour recueillir ses idées. Elle m'a, je crois, promis le commencement pour aprèsdemain , — ou pour demain
— Demain , dit-il après avoir un moment réfléchi , cela serait indiscret. — Et si après-demain tu n'étais pas remis de ta fatigue?... Te voilà pâle comme un mort maintenant , et tu brûlais tout a l'heure.
— En vérité, je ne suis ni malade ni fatigué! J'irai après-demain , je vous le jure !
— Tu me le jures! A propos, quel effet a produit sur toi la vue de ma Calliopc, de mon Uranie, de ma Mnémosyne, de ma déesse?
— L'effet que produit une déesse , la surprise, l'admiration, le respect
— Bien, bien, mon enfant! je ne m'attendais pas à moins! Une Calliopc, une Uranie, cher Maxime! Une
jeune fille qui sait mieui les leçons de Pindare que le chevalier Grove! Ce qui m'effrayail hier, c'était de pensera tant de déesses qui se sont humanisées , comme de simples mortelles , pour des yeux bleus et expressifs, ou pour une chevelure blonde ou bouclée. Je t'en citerais, dans les mythographes, une douzaine d'exemples que nous lirions avec plaisir s'ils étaient en meilleur style, et si Munckerus et Staveren les avaient mieux entendus. Apporlc-nous cependant les mythographes , Jonathas , toutes les collections des mythographes! Cela nous amusera en dînant.
Je respirai. Je savais bien qu*il ne serait plus question d'Amélie y et que son souvenir allait disparaître au milieu des digressions doctes ou riantes dans lesquelles Fimagination du chevalier aimait à s'égarer. Quelle nécessité d'ailleurs de brusquer inutilement le secret insigniûant d'une première impression dont je me rendais à peine compte à moi-même, sur laquelle je pouvais m'êlre mépris, et que j'avais encore le temps de vaincre? Et puis, désabuser si vite mon vieil ami de la possession de ce Pindare, en qui reposait une partie de sa gloire, cela était aussi trop cruel! — On ne saurait croire combien la conscience la plus droite a de moyens de se faire illusion sur ses devoirs.
Le surlendemain me parut bien long à venir.
Amélie avait déjà rassemblé en effet tout ce que sa mémoire lui rappelait de ces leçons précieuses sur les premières Olympiques, EWe les avait écrites avec soin, el, pour me les rendre plus intelligibles encore , elle daignait me les relire ou me les chanter; car à tout le charme de cette mélopée grecque dont nous n'avons que des idées confuses, sa voix sonore, émue, pénétrante, ajoutait le charme d'une mélopée qui n'était qu'à elle. La puissance de cet organe enchanteur (enait aussi a un de ces mystères qui découragent la parole. Pour Texprinier aujourd'hui dans une comparaison digne de la réalité, il faudrait faire comprendre ce que peut exercer d'empire sur Tame une
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pensée de Lamartine proférée par la harpe éolienne ou par riiarmonica.
Quand elle eut fini sa lecture, et qu'elle se fut assurée que je ne laisserais rien échapper de ces nuances fugitives de la pensée poétique dont elle avait le secret mieux que Pindare, elle abandonna le volume. Nous étions dans le jardin comme la première fois ; les rayons du soleil jail* lissaient comme la première fois entre les blancs bouquets du cerisier, se brisaient sur sa tête en faisceaux légers et frémissants, ou Fentouraient en auréoles. Des fleurs qui commençaient a tomber, quelques-unes avaient Jonché ses cheveux; Je ciel mythologique n'aurait pas fait plus de fêtes à la muse elle-même, s'il l'avait reconnue, recueillie et pensive, dans la plus chère de ses solitudes. — Et moi , je me taisais pour ne pas troubler cette solennité. Je ne suis pas sûr d'ailleurs que j'aurais pu parler si je l'avais voulu.
— Non , dit-elle, ce ne sont pas la des poètes! cette magniGcence d'images et cette pompe accablante d'harmonie et ce ffiste éblouissant de mots , ce n'est pas la poésie ! Qu'importent les vaines gloires des peuples et l'orgueil de leurs triomphes et l'ivresse de leurs jeux? La poésie n'est que dans la foi et dans le sentiment, dans une croyance soumise ou dans une vive émotion du cœur. Elle n'a pas prêté ses véritables inspirations a l'extravagante vanité de ces nations antiques ; elle ne les prêtera pas k cette fausse raison des nations modernes , qui n'est qu'une autre espèce de vanité. La poésie de l'âme, c'est le christianisme qui nous l'a faite , c'est la réforme et la philosophie qui l'ont tuée. Il faut croire pour entendre la poésie et pour la sentir. Qu'auraient produit nos Milton et nos Klopstock, oh ! c'étaient de sublimes génies I... s'ils n'avaient remonté au berceau de la religion pour lui redemander ses mystères ? Je m'étonne que les anciens, qui étaient si heureux et si riches en emblèmes matériels, n'aient pas représenté la poésie avec un bandeau comme l'amour.
AMELTK. 139
Je la regardai ; ses Joues s'élaienl vivemenl colorées , ses lèvres tremblaient , ses yeux jetaient du feu
— Cependant , dis-je en tremblant
Elle tressaillit.
\ —Pardonnez, monsieur, interrompit Amélie :ie suis
f sujette à céder ainsi à une impression qui m'a saisie, et je n'observe pas alors qu'on m'entend. C'est une étrange infirmité, mais je vis ordinairement si loin du monde ! Pardonne»-moi , je vous supplie, si j'ai laissé échapper une seule parole qui vous offensât dans vos opinions. Vous
I êtes protestant, sans doute...
— Je suis catholique romain.
I —Catholique romain! s'écria-t-ellc en se rapprochant demoid'un élan. — C'est aussi, ajouta- t-elle en se retirant un peu , la religion dans laquelle j'ai été élevée, quoique je fusse née dans une autre.
— Ceci me confond, repris-je avant d'avoir pu démôler les idées qui m'assaillaient confusément. Ce n'est pas ce
I que j'avais appris du chevalier.
—Votre étonnement est tout naturel, dit Amélie.— Mais rien n'oblige deux jeunes étudiants en grec à renfermer leurs confidences dans le cercle étroit d'une version. Ma Dïère était catholique.
—Sir Robert me l'avait dit.
— Mon père ne l'était point; il croyait sa religion Meilleure, et cependant il était persuadé que toutes les manières d'adorer le vrai Dieu lui étaient agréables, quand elles étaient naïves I...
— J'en suis persuadé comme votre digne père, Amélie; J en suis sûrILeDieu souverainement bon, qui se trouvera peut-être de l'indulgence pour le crime , serait-il inexorable pour une erreur pieuse et sincère? je ne saurais le croire ; et Dieu ne peut pas avoir permis que la pensée de sa faible créature fût plus bienveillante que lui.
—Je fus instruite sous ses yeux dans la religion de ma mère. Ce fut sa fille catholique qu'il bénit en moi au rao
130 SOUVENIRS DIÇ JBUNESSB.
ment de me quitler pour cette longue absence de la mort; et, en m'embrassant tendrement , il me dit ceci : Écoute seulement ta conscience ; évite , si tu le peui , le bruit inutile et souvent scandaleux de Tabjuration. Le Seigneur connaît les siens. Mais, quoi qu'il arrive, rappelle-toi toujours que le sanctuaire de la vérité , c'est une âme pure. Si tu te souviens de cela, nous nous retrouverons avec celle que j'ai tant aimée, dans le sein du même Dieu ; car il n'y en a qu'un, et son nom soit gloriGé sur la terre et dans le ciel ! — Après cela il sourit, et je venais d'entendre sa voix pour la dernière fois. — Voila tout.
— Les parents qui vous restent sont-ils instruits de vos dispositions?
— La crainte de les affliger m'obligeait a les tenir cachées. La crainte de tromper leur confiance m'obligeait à les découvrir. J'aimai mieux leur donner un chagrin que de leur dérober une affection.^ Aucun de ceux dont j'avais quelque fortune à attendre n'ignore mes sentiments. Je n'eus pas même dans cet aveu l'honneur d'un sacrifice. Le peu que je possède suffit a mon ambition ; la loi ni' accorde encore quelques avantages que mes économies rendent déjà superflus, et l'expérience m'a d'ailleurs appris qu'il n'y a point d'indépendance plus douce et plus assurée que celle qui résulte du travail.
Notre conversation dura longtemps peutrétre, mais il me serait aussi difficile d'en mesurer la durée que d'en rappeler l'objet. Cet abandon d'un moment nous avait conduits a l'intimité de l'âme; alors tous les discours, tous les mots, toutes les inflexions de la voix, ont une signification que la parole ne peut traduire ; mais cela est ravissant dans la mémoire. Il faut l'avoir éprouvé ; il ne faut ni le raconter ni le lire.
Il y avait deux existences dans Amélie; il y avait deux âmes : une âme de génie qui planait au-dessus de toutes les idées de l'humanité, une âme de jeune fille qui compatissait à toutes les faiblesses, à toutes les ignorances des
AMBLIE. 131
créatures inférieures. Son exaltation était sublime, et sa simplicité charmante ; elle avait des tristesses solennelles comme une reine céleste exilée de son empire; elle avait des joies d*enfant. Je l'ai surprise h. s*amuser d*un papillon,
} d'ime fleur, k se parer d'une plume ou d'un ruban, à cau-
r ser et à rire comme une simple femme, et cependant ce n'était pas une femme.
Ce que c'était , je ne le sais pas; une apparition sans doute; une de ces communications du monde imaginaire que l'on croit avoir eues , qu'on se représente sous une
j forme idéale, qu'on se souvient 'd'avoir perdues en peu de temps, et qui laissent une trace éternelle dans la pensée. Si je n'avais pas la ses lettres, ses cheveux, sa bague d'écaillé, son portrait , je serais plus certain d'avoir rêvé. J'ai beaucoup lu depuis; j'ai lu Julie^ la création d'un iiomme sensible qui sait quelque cbose de l'amour par ouidire. J'ai lu Corinne, Tinspiration d'un poète qui a beaucoup de tendresse dans l'imagination. £n vérité, ces mer-
I veilles de style et de talent ne sont quede froides merveilles, parce qu'elles excèdent la portée habituelle de notre nature
I imparfaite. Amélie s'en éloignait bien davantage encore; car Dieu est plus puissant que le génie, et c'était Dieu qui l'avait faite. On ne me reprochera pas de l'avoir inventée; et qui inventerait Amélie? Comment la ferais-je comprendre, moi qui n'ai pas le secret magique de ces gens-là ? comment oserais-je dire : Voici quelle était Amélie, moi dont l'âme^s 'étonne et succombe encore, après tantd'années, au seul retentissement de son souvenir ? A moi et pour moi ces réminiscences inexprimables sans nom , sans forme , sans couleur ! — Cela ne peut parler qu'à moi , comme le signe qu'un voyageur a laissé sur le chemin parcouru , comme la pierre blanche qu'un avare a cimentée dans la
! terre sur son trésor enfoui. Un jour, peut-être, il faudra bien que je me condamne à écrire des romans ou des nouvelles, puisqu'on ne m'a trouvé bon à rien de plus utile dans la meilleure des sociétés possibles ; mais je me garde-
132 SOL'VENIRS D£ JEUNESSE.
rai bien de leur donner Amélie pour héroïne. Je connais trop les règles de l'art.
Je la quittai plus tranquille. Les capitulations de ma , conscience me coûtaient moins. Ce danger que sir Robert redoutait pour sa pupille, c'était un événement échu qui n'avait pas dépendu de moi. Le serment que je lui avais fait, c'était un engagement dont l'objet n'avait rien que d'imaginaire. Je ne pouvais le tenir sans violer un nouveau mystère plus important pour le bonheur d'Amélie, et pour celui du chevalier lui-même. Ses deux illusions les plus chères en dépendaient, la constance d'Amélie dans sa foi , et l'accomplissement d'une édition de Pindare immortelle comme Pindare. J'aurais été, je n'en doutais pas, délié de ma parole par un prêtre, et surtout par un avocat. Les confidences que je venais d'obtenir, sans le vouloir, me rendaient aussi libre que je Tétais avant de contracter une obligation téméraire. Si j'avais pu lui répondre, quand il m'exprima ses inquiétudes : Amélie est catholique , et ses parents le savent, — que lui restait^ii h me demander? Le serment de l'aimer avec pureté, avec une fidélité inaltérable, avec une résignation soumise aux volontés d'Amélie et de la Providence? £t qui l'aurait aimée autrement I Élais-je arrivé d'ailleurs au point qui rendrait un pareil aveu si nécessaire? Aimer 'Amélie , grand Dieu! Espérer qu'on serait aimé d'elle ! Ah ! je n'avais pas tant d'orgueil ! Au reste, le chevalier ne s'en informa pas. Il n'interrojgea pas une fois d'un regard mes regards, qui m'auraient trahi. Il était trop absorbé dans la contemplation de ces scolies que Pindare paraissait avoir inspirées de son génie, et de cette glose plus poétique , plus élégante , plus harmonieuse que le texte. Combien de livres compulsés! Combien d'auteurs appelés en témoignage ! Combien de savantes illustrations dédaigneusement confrontées avec les simples notes d'Amélie! Que de voyages pour Jonathas ! Mais Jonathas était impassible, et, les bras chargés d'in- /o/io, il classait tout devant son maître avec une obéis-
sance mécanique dont la précision aurait déconcerté le bibliothécaire le plus habile. — Phénomène du siècle I s'écriait sir Robert. Incomparable enfant qui a vu en Pindaretant de beautés celées à Schmidius, k Bénédictus, à Sudorius, à mon ami Heyne, et, je pense, à mon frère Ja-> cobus, car je trouve ici telle découverte plus précieuse que l'or et les diamants, dont je ne lui ai jamais oui parler ! Jacobus , où êtes-vous pour mouiller de larmes paternelles ce généreux rejeton, cette fleur prédestinée de votre tige glorieuse, cette vierge animée d'un esprit divin k laquelle j'élèverai un temple dans ma préface! Où étes-vous, Jacobus I car mon cher Paulo-post est préoccupé de trop de pensées sérieuses pour prendre part k mon enthousiasme I
Je frémis. J*eus besoin de me remettre un peu pour concevoir que le chevalier me reprochât de ne pas sentir le prix d'Amélie, et d'en parler froidement. Hélas I...
Ce n'était pas heureusement l'ouvrage d'un jour que cette édition de Pindare. Après les Olympiques , les Pyihiqves. Après les PyiÂiques , les Néméennes. Après les Néméefines^ les Isthmiennes, Tout le monde sait cela ; mais la moindre difficulté exigeait une visite a l'oracle , et j'aurais quelquefois pleuré comme Chapelle, que le chantre thébain n'eût pas assez vécu pour remplir un volume de la taille de Jonathas. Sir Robert, qui jouissait presque autant de mes progrès que de ses acquisitions, était le premier k me presser de multiplier mes démarches. II ne se plaignait jamais que je partisse trop tôt et que je revinsse trop tard. Il pensait que celte alternative d'exercice et d'étude était favorable k ma santé, k mon instruction, k mon bonheur. Il s'en informait k Jonathas, en l'accablant de surnoms que lui fournissait en foule son érudition mythologique , et d'épithètes caressantes qu'il ne trouvait que dans son cœur ; mon doux Typhon, mon aimable Encelade, mon gracieux Prométbée. Jonathas, qui ne parlait, ainsi que je crois l'avoir
134 SOUVENIBS DS JEUNESSE.
dit, qu*autaut qu'il y était contraint par une nécessité ir-: résistible, se contentait d'exprimer son approbation par une légère inclinaison de tôte et par un étrange sourire. Quanta moi , je n'ai pas besoin de dire que j'étais de l'avis de Jonathas.
Le livre du chevalier nous occupait toujours Amélie et moi, mais il ne nous occupait pas longtemps. Je ne sais pourquoi je me trouvais de jour en jour plus d'aptitude a comprendre le travail, et moins d'Impatience à le terminer. Il en fallait si peu d'ailleurs pour fournir a sir Robert des recherches sans nombre et des amplifications sans fm! Aussi, au bout de quelques minutes, le poète grec était abandonné, et il s'écoulait au jardin d'Amélie des heures délicieuses , pendant lesquelles on n'en parlait plus. Ce n'était pas qu'on fût distrait comme la première fois par quelque digression subite et saisissante qui absorbait toute la pensée. On n'en parlait plus, parce qu'on cessait de parler. Plus l'âme est remplie alors, si je m'en souviens bien, plus la conversation devient insignifiante, et quand le hasard fait qu'on a échangé quelques mots, on rougit de n'avoir trouvé que si peu de choses à dire. On a honte, on a pitié de soi-même, et on se tait. C'est beaucoup quand on ose s'exposer a la rencontre d'un regard que l'on cherche, — et que l'on évite. Oh! quand elle est près de vous, doucement pensive, colorée par une légère émotion , les lèvres entr'ouverles par un souffle a peine entendu, les yeux fixés sur un objet qui n'est pas vous, mais qui ne la distrait point, car elle le regarde sans le voir, quelle agitation turbulente vient bouleverser le cœur au moment où elle les ramène sur les vôtres sans s'attendre à les truuvcr, et quelle existence ne se sent pas près de s'anéantir dans cette volupté peu mesurée k nos forces! On se recueille, on se réfugie en soi-même, on a besoin de lutter contre son bonheur pour n'en être pas accablé! Comme le sentiment de la vie est pur et complet ! Comme le sein se gonfle h contenir, a posséder le présent! Et ce-
pendant, comme le temps vole, comme il s'en va! Vous avez beau vous imaginer que les soirées d*élé sont longues ; le son de l'heure n'a pas expiré sur la cloche que voilà la cloche qui en appelle une autre. L'ombre des arbres gran- I (lit pendant qu'on la mesure. Il faudra partir quand elle se plongera dans cette pelouse qui borde l'allée, et lorsque vous vous réjouissez qu'elle en soit encore si loin , elle y est déjà.
Le hasard ou un moment d'expansion avait un jour rapproché sa main de la mienne. Je ne saurais expliquer par quelle heureuse adresse j'y liai mes doigts de manière à ne pas la quitter. Cette communication, plus intime et plus douce que toutes celles que l'amour a inventées, devint pour les jours suivants un droit ou une habitude; cela, par exemple, rendait tous les entretiens inutiles. Que diraient les paroles qui valût la correspondance muette de deux âmes unies par la surface d'un épiderme inlelligent et sensible, parle frémissement sympathique des nerfs entrelacés, par le bouillonnement des artères, par la transfusion d'une moiteur tiède et pénétrante qui circule pour ainsi dire d'un cœur a l'autre? La possession d'une femme aimée, je sais bien ce que c'est : mais cela, tout le monde le sait-il? IV'est-il pas pour quelques organisations tendres et passionnées quelque sens incoimu au vulgaire, quelque organe plus délicat, plus pur, plus exquis en perceptions, qui transforme, qui éjève, qui spiritualise notre essence, et qui la fait participer par moments a la nature divine? Je l'avais jeune, cette faculté d'aimer autrement, d'aimer mieux que Von n' aime I Je la conserve toute vivante au milieu des ruines de ma vie, et je plains sincèrement les hommes qui n'ont été qu'heureux comme les hommes le sont.
Quand on se séparait, c'était autre chose. Là commençait une nouvelle espèce de bonheur. Cette félicité profonde qui ne s'était pas comprise restait tout a coup en face d'elle-même. Elle se contemplait avec surprise, elle
136 SOUVKNIhS DB JEUNESSE.
se goûtait avec ravissement. Ces calmes et silencieuses voluptés faisaient place a Texallation, au délire; toutes les sensations ressuscitaient, et avec quelle vivacité! Toutes les idées se développaient, et aTec quelle éloquence I On ne se contraignait plus; on parlait, on criait, on versait des larmes à sangloter de joiel On prenait le ciel et l'univers à témoin de son extase, et il n*y avait pas un atome dans la création qui ne s'animât pour sentir et pour répondre. Comment n'y aurait-il pas répondu? Quand on a un amour immense dans le cœur, on referait un monde! On pourrait dire klajumière d'être, et la lumière serait ! Je recomposais tout. Je remettais tout à sa place, elle, moi , la nature ; je revoyais Amélie ; je la revoyais peu distinctement , comme je pouvais la voir, comme je l'avais vue. L'ensemble de ses traits m'échappait, mais qu'en avais-je besoin? Qui a jamais vu dans leur ensemble les traits de la femme qu'il aime? qui s'en est jamais souvenu? Mais, comme j'entendais sa voix, son parler franc, brusque, sonore, un peu cuivré, qui vibrait longtemps comme une. flèche de métal émue, comme un cristal vide que le fer a frappé, qui retentissait de plus en plus har-« monieux dans mon oreille! Il y vibre, il y retentit encore !
£t puis , ma propre pensée se prenait subitement pour moi d'un amour naïf, d'un enthousiasme d'enfant! C'était moi, moi seul qui avais passé quatre heures auprès d'Amélie, dans l'air qu'elle avait respiré, dans le parfum de son haleine, dans les rayons de ses yeux. Je connaissais bien le côté de mon corps qui avait pu l'effleurer. Je m'asseyais toujours à sa droite, parce qu'il y avait k l'autre extrémité du banc un petit socle sur lequel elle était accoutumée à s'appuyer. Je me serais dérobé de ce côté a l'attouchement sacrilège d'un papillon d'or ou d'une touffe de roses, avec plus d'empressement que n'en met un naïre à éviter celui du paria. !Ma main qui avait pressé sa main, je la regardais, je l'aimais, je la trouvais heureuse, je la caressais de mes
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lèvres, je la cacliats sur mon cœur; il me semblait que j*é(ais la pierre de Bologne d'Amélie, que je réfléeliissais qnelque chose d'elle, que ceux qui m'apercevaient de loin se disaient tout bas entre eux : Vovcz I
Le lendemain du jour fatal où j'avais rapporté à noire laboratoire classique la dernière note d'Amélie, le chevalier exigea que j'allasse passer quelques jours à visiter les merveilles de TOberl and , pour me remettre des fatigues d'une si longue assiduité au travail. Il ignorait qu'elles ne me fussent sensibles que depuis qu'elles étaient finies. J'^acceptai cependant avec reconnaissance, parce qu'Amélie était sur le chemin. Je pourrai la voir, disais-je, et , si je ne la vois pas , je passerai si près d'elle !
Je la trouvai sur notre banc de gazon. Elle y avait pris ma place. Elle la quitta, comme si elle était honteuse de l'avoir prise : je m'assis, .le ne la regardai pas, car j'avais à lui parler. Je lui parlai en effet de ma courte promenade dans l'Oberland, et du désir que j'avais éproiivé de la revoir pour la dernière fois.
—Pour la dernière fois ! répondit- elle en se rapprochant de moi et en m'abandonnant sa main, que je n'aurais pas osé prendre si vite. Pour la dernière fois! continua-t-elle en souriant. Les voyages de l'Oberland sont-ils si dangereux?
— Vous n'ignorez pas que je n'ai plus de prétexte a l'égard du monde pour revenir auprès de vous?
— A l'égard du monde ! s'écria-t-elle avec étonnement.
— Il m'en reste moins encore aux yeux du chevalier.
— De sir Robert! reprit-elle. Ahl ahî cela est vrai! je n'y avais pas pensé. — Pour la dernière fois !
Nous ne dîmes plus rien. Elle ne s'était pas éloignée. Elle était Ik, près de mon sein; elle me touchait. Elle ne m'avait pas retiré sa main. Sa main tremblait.
Il fallait qu'elle souffrît , car elle laissa tomber sa têle contre mon épaule. Cette fois-là, je sentis, j'aspirai son souffle. Ses cheveux s'étaient détachés; ils se mêlaient
138 SOUVEMBS DE JEUNESSE.
avec les miens; ils flottaienlsur mon visage. Un de leurs anneaux vint jusqu'à ma bouche, et je le retins avec mes lèvres.
Quelque temps après, je crus sentir que son corps fléchissait. Je passai mon bras autour d'elle pour la soutenir. Il est difficile de s'expliquer comment on ne meurt pas alors , et cela serait si bien !
Ce fut elle qui s'aperçut que le soleil était couché.
— Voilà la nuit , me dit-elle en s'élançant de quelques pas au-devant de moi. — Pourquoi n'êtes-vous pas parti?. . .
— Je vais à TOberland , Amélie, et que m'importe quel sera mon gîte ce soir? une cabane, une bruyère, un rocher, tout est bon ! — Je la suivis cependant.
Nous fûmes si longtemps à gagner la vieille et sombre galerie qui conduisait à la porte, que les ténèbres finirent de s'épaissir. Amélie prit une lampe pour m'accompagner dans ce passage, qui était long , ruineux, difficile, et qui avait appartenu à d'anciennes constructions monastiques. Des parties de la voûte, qui s'en étaient séparées çà et là, jonchaient le sol humide et mouvant, auquel le temps les avait incorporées comme des roches naturelles. Dans tous les endroits où était parvenue la lumière du soleil , on voyait jaillir de leurs joints béants des poignées de mauvaises herbes, et surtout de la grande éclaire à fleurs jaunes.
Amélie me précédait en se tournant de mon côté presque à chaque pas, surtout quand le chemin offrait quelque obstacle dangereux. Cette clarté livide qui projetait en haut , les ombres de son visage , que je n'avais jamais vu éclairé autrement que par le ciel, lui donnait quelque chose de l'aspect d*un fantôme. Elle me paraissait plus triste , plus grande et plus pâle. Une idée de mort s'arrêta sur mon cœur. Je chancelai. La clef avait tourné dans la serrure: le gond avait crié. L'air était devenu moins froid , i'obscu. rite moins sombre. C'était déjà l'extérieur, le monde de ceux qui croient vivre. Déjà cela ! —
Je retrouvai la main d'Amélie. Je ne savais plus ce que c'était qu'une main de femme. Je la saisis à la briser. Je la portai a mon front, à mes yeux, à ma bouche. Je la couvris, je rimprégnai de baisers dans lesquels j'aurais voulu laisser mon âme. £hl qu'avais-je besoin d'une âme à moi, d'ane âme qui n'était bonne qu'à souffrir ! La porte se referma. Je ne compris pas qu'Amélie ne fût pas sortie aussi, qu'elle m'eût laissé seul, tout seul! Il me semblait qu'elle , c'était nous deux.
Tout à coup j'entendis un cri. Je me précipitai vers cette porte, comme si elle n'avait pas dû m'arrêter. Il y avait la m de ces petits treillis de fer qu'on voit aux maisons des reclus , par lesquels on regarde , on parle , on interroge. Amélie était immobile à la place oîTje l'avais laissée , absorbée par une pensée fixe, et les yeux cloués sur la terre. Sa lampe tomba.
Je m'attachai à la porte ; j'enfonçai mes doigts entre ses moulures. J'essayai de crier aussi ; je criai sans doute. On avait entendu. L'extrémité de la galerie s'éclaira , et je vis la robe d'Amélie flotter, se cacher et reparaître tour a tour entre les débris. Elle arriva.
Je ne me soutenais plus. Je défaillis sur le seuil , je l'inondai de mes pleurs, je le frappai de ma tête; je ne l'aurais pas quitté, si une idée ineffable, comme celle qui doit s'éveiller h la résurrection dans l'âme d'un élu , ne m'avait rendu la force et la vie.
Je me levai, je me tins debout, je marchai sans effort. Je m'étais dit : Elle m'aime peut-être!
Je passai huit jours a parcourir l'Oberland, a errer, k gravir, a méditer, a jouir du bonheur d'être libre et de vivre avec ma pensée. Amélie n'était pas près de moi, mais je croyais sentir que son cœur me suivait. Depuis que je l'aimais, je n'avais jamais été aussi loin d'elle, et jamais je n'en avais été moins réellement séparé. Ce qui nous sëjparait, c'était ce qu'on peut parcourir de la terre dans un
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demi-jour de marche ; un peu d'air, un peu de ciel, pas un sentiment, pas une distraction. Sa voix était la dernière qui eût vibré dans mon cœur; sa main , la dernière que j'eusse touchée ; son regard , le dernier qui se fût rencontré avec le mien. Je lui parlais, je la voyais, je la touchais encore. Une éternité heureuse, un vrai paradis pour l'âme, ce serait une émotion pareille, ainsi prolongée, ainsi entretenue, sans altérations, sans vicissitudes, sans défiance de l'avenir, et toujours, toujours vivante!
Le jour de mon retour a Berne, il était grand matia quand je passai au-dessous de la maison. Je n'avais pas dormi . Je m'étais levé dix fois pour savoir si l'aube paraissa it . Ne devais-je pas voir cette maison , et pouvais-je la voir trop tôt? Enfin elle se détacha, blanche et frappée du soleil levant, au milieu de ses massifs d'ombrages, d'où elle s'appuyait jusqu'à la route sur cette vieille aile de bâtiments délabrés qui probablement n'existent plus. Tant d'autres choses ont disparu depuis !
Il n'y avait qu'une croisée ouverte : c'était celle d'Amélie. Je supposai qu'elle avait voulu jouir de cette heure délicieuse ou la nature s'éveille avec tant de grâce. Je me flattai que ses premiers regards s'y étaient tournés du côté de roberland. J'espérai qu'elle y reviendrait. Elle ne parut pas. Rien n'était moins extraordinaire, et cependant je ne pus me défendre d'une étrange tristesse.
Cela m'étonna. Que manquait-il au charme de cette matinée? L'horizon était si pur, l'air si doux, l'automne si beau avec' ses magnifiques feuillages qui commençaient à peine à se marbrer de couleurs resplendissantes, comme si chaque arbre avait porté des grappes d'or et de pourpre ! 11 manquait Amélie ; Amélie n'y était pas.
Je fus fôté du chevalier comme un enfant chéri qu'on n'a pas vu depuis des. années , et qui arrive de loin. Cependant après quelque temps son visage se rembrunit, et sa tête, lentement renversée en arrière jusqu'à devenir hortx
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lODtale au plafond, le frappa d'uQ de ces regarda verlicaux sur la signification desquels je ne pouvais plus me méprendre.
Je conçus qu'il étail survenu quelque mallieur. Mon cœur se serra.
" Es-tu entré chez Amélie k ton retour? me dit sir Hobert.
— Chez Amélie? répondis-je. El comment? A quelle occasion? A quelle heure? Pourquoi? Pindare est fini.
— Elle est malade, reprit-il en ramenant sa tôle sur sa main aussi lentement qu'il l'en avait éloignée.
— Malade ! m'écriai-je. En danger, peul-étre ! Expliquezvous, monsieur le chevalier I
Il était trop ému pour prendre garde à mon émotion. Il continua :
— En danger, — c'est selon. Les médecins ne le pensent pas. Ils parlent d'une indisposition, d'une espèce d'inlirmité nerveuse qui ne compromet pas la vie; mais ils disaient cela aussi de... quelqu'un, d'une autre femme, d'un aatre enfant, qui sont morts à la suite d'un mal qui avait les mêmes symptômes. Oh I ceci , Paulo-posf , m'est plus à cœur que les leçons de Pindare,plus à cœur que ma propre existence 1 Amélie est tout ce qui reste de mon Jacobus !
Je n'entendais qu'à peine ; je rassemblais mes idées. Je réfléchissais. J'avais entendu parler de celte maladie extraordinaire par Amélie elle-même; j*en savais les caractères : son cœur palpitait tout a coup avec violence ; ses oreilles bruissaient comme assourdies-par la chute d'une cataracte; ses yeux s'obscurcissaient, s'éteignaient, et puis son sang ne circulait plus, son pouls ne battait plus. Elle cessait d'être un moment , car la crise , arrivée à ce point, ne durait jamais qu'un moment; elle n'en rapportait d'autre souvenir que celui d'un songe confus, d'une excursion passagère dans les ténèbres de la mort; mais elle s'en inquiétait si peu, qu'elle avait presque réussi h me faire partager son insouciance.
142 SOUVENIRS DE JEUiSESSE.
— Malheureusement, ajouta le chevalier, tu es trop fatigué pour aller f informer aujourd'hui de son état , dont tu jugerais mieux que Jonathas...
J*étais parti.
— IMademoiselle a expressément exigé de rester seule, me dit une des filles de service qui vint m'ouvrir, mais elle a excepté les personnes qui se présenteraient de la part de sir Robert. .
Je volai vers la chambre d* Amélie. Je m'étonnai , quand je fus entré, qu'on en refermât la porte sur moi ; mais je me souvins qu'elle avait expressément exigé de rester seule.
Elle était seule en effet , — assise sur un fauteuil , la tête appuyée au dossier, les yeux fermés , le teint plus pâle que de coutume. — Je m'élançai vers elle, elle ne fit pas un mouvement; — je saisis sa main, elle était froide.^ — Je poussai un cri, je tombai à genoux, je pressai cette main de mes deux mains, j'y collai mon visage; je criai encore, je priai , je pleurai. — .Te ne savais pas si c'était un des accès qu'elle m'avait décrits ou si c'était la mort même. Cela dura un temps impossible a calculer : — une minute, — une éternité. — Je ne criais plus, je ne pleurais plus , je mourais.
Sa main s'était réchauffée sous mon haleine, sous mes larmQ3 , sous mes baisers. Mes doigts crurent y retrouver en s'élcvant jusqu'à fartère le jeu de la vie et du sang; elle palpita enfin, elle se déroba a mes lèvres, et j'osai reporter mes regards sur Amélie , dont les yeux ouverts et iixes étaient attachés sur mo4 avec un étonnement inquiet.
— Maxime ! s'écria-t-elle en jetant ses bras sur mes épaules; Maxime! C'est lui! c'est toi!... c'est bien toi!... Tu m'aimes donc!...
— T'aimer, Amélie ! Oh ! t'aimer, t' adorer, vivre ou mourir de t'aimer, sentir mon âme s'anéantir dans cette pensée. — Mourir la... Maintenant... maintenant.
— Bien, bien, dil-elle, en passant ses doigts sur ma lêle, sur mon cou, en essuyant la sueur de mon front et les pleurs de mes yeux ! — Le voilà donc revenu de l'Obcrland ! C'est toi , c'est Maxime ! et je sais qu'il m'aime ! Heureuse Amélie! je pou vais mourir un moment trop tôt I...
— Mourir 1 ah ! tu ne mourras pas ! je te le défends ! j'ai de la vie , j'ai de l'avenir pour nous deux.
Et pendant que je lui parlais, je la regardais plus fixement que je ne l'avais fait jamais. Je m'étonnais de voir ses joues animées de couleurs si vives, et sa prunelle s'épanouir en rayons de feu. Je craignis de m'étre trompé sur sa résurrection , et que ce qui me restait d'Amélie ne fût plus qu'une âme qui achevait de se transfigurer pour le ciel.
— Attends, attends ! repris-je. Calme-toi I calme ton cœur pour me le conserver ! Pense qu'une émotion trop forte peut mettre en péril ta vie et la mienne , puisqu'elles n'en font plus qu'une ! Pense que je ne résisterais plus k la douleur de te voir conmie je t'ai vue^ tout à l'heure; que lu as depuis ce temps-là toute ma destinée de plus à sauver !... Calme-toi , mon Amélie I repose-toi! Éloigne-moi! éloigne ma pensée ! Je veillerai tout près 1... A un signe parti de ta croisée, au moindre cri, au moindre appel, je serai à tes genoux, et tu te réveilleras encore !
— Mourir! mourir ! quelle frénésie insensée ! dit-elle. Amélie mourir! quelle crainte d'enfant! mourir est bon pour la faiblesse et pour le malheur, mais je ne mourrai point! Regarde, n'es-tu pas là ? ne me touches-tu pas? aije encore la main glacée, les joues pâles? mon sang se fige-t-il encore dans mes veines? mon cœur se crispe-t-ij encore comme sous la dent d'un serpent ? Il est si joyeux, mon cœur 1 II danse , il bondit dans mon sein ! Ah ! ce n'est pas ainsi que l'on meurt, ou la mort vaut mieux que la vie ! —
Son exaltation m'enivrait et m'effrayait en même temps. Elle s'en aperçut. Elle appuya sa tête sur mon bras , car
14 4 SOUVKMItS UB JEUNESSE.
je m'étais assis auprès d*elle ; et souriant , Tœil plein d'une joie douce et reposée, les mains nouées nonchalamment autour de moi , elle me dit à basse voix :
— N'aie pas peur I... ne t'inquiète pas !... Je suis tranquille ! je suis guérie I je suis heureuse ! tu me retrouveras heureuse... — Vois-tu! je suis la première encore à m'a percevoir que le soleil se couche; et ce soir, tu ne vas plus a roherland !... —
Le soleil se couchait en effet, et depuis longtemps le chevalier attendait avec impatience des renseignements circonstanciés sur la position d'Amélie. C'est que ce jour- Ih les minutes avaient passé mille fois plus vite qu'à Tordinaire; c'est que cet entretien, qui s'écrit en si peu de lignes, était, comme le savent ceux qui ont aimé, inépuisable en détails toujours semblables et toujours nouveaux. Qui dira jamais ce qu'il y a de nuances de la pensée dans l'expression d'un regard , dans l'accent d'une syllabe, dans la modulation d'un souffle, dans le silence même qui succède plus éloquent encore aux paroles et aux soupirs ? Qui dira combien un mol répété h l'inûni pourrait signifler de choses différentes, s'il s'échangeait éternellement entre deux âmes passionnées qui se le renvoient comme un défi fantastique d'en saisir la dernière pensée I qui comprendrait l'incompréhensible moment où deux amants qui viennent de s'avouer qu'ils s'aiment, s'apercevraient qu'ils se le sont dit assez !
Je partis cependant. Il le fallait bien. J'étais tranquille d'ailleurs. Amélie ne souffrait plus. Elle me l'avait juré ! Quand je fus parvenu au dehors de la vieille partie des bâtiments, et que le circuit de la route m'eut ramené sous sa fenêtre, elle y était pour me jeter un signe d'adieu, et pour me suivre des yeux jusqu'au premier coude du chemin. Alors elle y était encore, et le signe se renouvela entre nous deux, avec un abandon que l'espace qui nous séparait rendait innocent comme son cœur et comme le mien. C'était un baiser peut-être !
AMÉLIE. I4â
Sir Robert D*avait pas couverl un feuillcl, — que dis-je ! il n'a?ait pas ouvert uq livre depuis mon départ. Jonathas» immobile, debout et perpendiculaire, suivant sa cou tume , épiait depuis trois heures sur le front soucieux de son maître cette velléité de Tédition princeps^ ou de Texemplaire in membranis , qui amusait ordinairement sa solitude de distractions si douces. Je sentis que c'était l'inquiétude où je le laissais depuis trop longtemps sur la santé d'Amélie, qui avait absorbé toutes les facultés de celte âme tendre , accoutumée b vivre par les autres beaucoup plus que par elle-même ; et je regrettai d'avoir été si longtemps heureux.
— L'état d'Amélie est meilleur, dis-je en m'appuyant sur le fauteuil du chevalier, et j'espère qu'en peu de jours il ne nous laissera plus de craintes.
Les traits de sir Robert se dégagèrent du nuage qui les couvrait. Sa bouche reprit le sourire qui lui était habituel, el il me pressa la main...
— Alors, reprit-il, tu retourneras demain de bonne heure, et je serai plus tôt rassuré.
Je ne savais pas positivement si c'était la un reproche, mais je me promis de ne pas m'y exposer davantage.
Quand j'arrivai , Amélie n'était pas seule comme Ta veille. Son rétablissement avait fait assez de progrès pour qu'elle pût recevoir ses amies, devant lesquelles elle aurait craint de paraître dans l'état d'anéantissement où je l'avais surprise. Mes visites n'excitaient d'ailleurs aucune déGance dans la maison, et personne ne soupçonnait que j'y fusse attiré par un autre amour que celui du grec. On ne tarda pas à nous laisser.
C'est une étrange position que celle de deux amants qui se retrouvent pour la première fois, quelques heures après la première expansion d'un sentiment qui s'est trahi de part et d'autre , et qui a, pour la première fois , confondu leurs âmes en une seule âme. Il se passe alors quelque chose d'extraordinaire dans Tesprit-Lc bonheur qui l'avait
146 SOUV£NlfiS DE JEUNESSE.
préoccupé d*une conviction si profonde el si délicieuse devient presque un objet de doute. On se demande avec effroi si Ton n'a pas rdvé, ou bien si cette lueur passagère de félicité qui suffirait à toute la vie doit se refléter sans altération sur un seul lendemain. Il semble que l'avenir entier a été dévoré dans une minute de délire. On n'ose ni se regarder ni se parler, parce qu'on sait tout ce qu'on perdrait h échanger contre une émotion présente, refroidie par la réflexion ou par le caprice , l'émotion brûlante du passé. Une fois que je fus assuré qu'elle était mieux , j'aurais voulu n'être pas venu. J'aurais voulu, du moins , être sorti avant les étrangers, avant les indifférents. J'aurais moins redouté d'être confondu avec eux...
— J'annoncerai donc à sir Robert qu'Amélie ne souffre plus, disrje en me levant sans tourner les yeux sur elle, et en me disposant à partir sans attendre sa réponse.
Deux ou trois minutes de méditations ne m'avaient rien suggéré de plus adroit pour me soustraire a l'inexplicable embarras de mes pensées et de mon cœur.
— Oui , Maxime , vous pouvez le lui annoncer, en le remerciant de son intérêt et de ses bontés.
Fous pouvez le lui annoncer /m'écriai-je à ses genoux. Ah! parle-moi comme hier, une fois, une fois seulement, ou n'espère pas que je vive assez longtemps pour le revoir et pour te nonuner a lui !...
Elle remit ses bras autour de mon cou , elle me rapprocha d'elle, elle laissa retomber sa tête près de la mienne , elle couvrit ma tête de ses cheveux, comme la veille.
— Pauvre ami ! dit Amélie, que l'ai-je fait pour douter de moi ? Hier, c'est toujours I. . .
— J'en étais sûr, repris-je en pleurant de joie, mais j'avais besoin de te l'entendre dire encore!
Depuis ce jour-lh nous ne fûmes plus en peine, et nous n'oubliâmes plus de nous tutoyer.
Ces entrevues se renouvelèrent souvent; elles durèrent quelques semaines, soit que la parfaite gucrison d'Amélie
me laissât quelques iaquiétudcs réelles, soil que Tintérôt de ma passion et de mon bonheur m'eût réduit à la vile nécessité de prolonger celles du chevalier. On va si loin , sans le savoir , une fois qu*on a capitulé avec sa conscience, une fois qu'on a menti 1
La fausseté de cette position morale finit cependant par mMnquiéter, au point de troubler mon sonmieil , d'empoisonner mes rêveries solitaires, jusqu'alors si douces et si pures. Je me surprenais de temps en temps dans ces promenades, si remplies de la pensée d'Amélie, à me frapper le front avec colère, et a me dire tout haut : Cela n*est cependant pas bien !
Je n'avais eu de mystère pour Amélie que celui-là. Je me décidai à le lui livrer un jour tout entier. Je lui racontai les premières craintes de sir Robert , et le serment que je lui avais fait, et les excellentes raisons dont je m*étais avisé pour ne pas le tçnir. Elle resta quelque temps à me répondre.
— Mon ami , me dit-elle enfin, nous sommes libres tous les deux, et rien ne peut nous empêcher de nous aimer toujours, car je ne douterai jamais de ton cœur; mais ne plaçons pas notre bonheur sous les auspices du parjure I 'liens les engagements que tu as pris. Dis tout ; dis que tu m'aimes! dis surtout que je t'aime, et que ma vie dépend de toi ! Un devoir accompli est le premier de tous les biens. L'événement qui nous priverait du bonheur présent n'est rien au prix de l'avenir que Dieu peut nous donner.
Je disputai comme un enfant, mais je partis résigné k lui obéir. Je me répétais encore en entrant chez sir Robert : Elle le veuti — C'était une autorité plus puissante pour ma faible raison qu'un serment prêté sur l'Ëvangile et dont j'avais pris Dieu même h témoin I
Le chevalier m'attendait , et , à mon grand étonnement , le livre sacré était ouvert devant lui comme la première fois. Je ne l'avais pas revu depuis, mais je l'eus bientôt reconnu. i^^.^
148 SOUVKINIBS DE JEUNESSE.
. Je tremblai de tous mes membres. Une sueur froide coula de mon front. Je me demandai si je veillais.
— Vous souvientril de ceci? me dit sir Robert ; quelque chose de pareil s'est déjà trouvé entre nous.
— Pardonnez, dis-je en m'asseyant , car je me soutenais a peine. Un moment , au nom du ciel , pour que je n'expire pas devant vous ; mais auparavant ne croyez-vous pas nécessaire d'éloigner Jonathas ?
— Jonathas ne vous entend pas, Maxime. Il ne sait que ce que son intelligence mécanique lui a enseigné, pas davantage ; et il faut que les affaires de votre âme soient en mauvais ordre, mon malheureux ami , pour que vous redoutiez une conversation française devant un Gallois qui ne sait pas môme l'anglais.
— Je suis remis, monsieur le chevalier. Je n'ai plus peur. En me rappelant à mon âme, vous m'avez rendu ma sécurité. Vous êtes instruit , mais je peux tout dire. L'aveu que vous alliez me demander, je jure que je venais le faire !
— Et sur quoi jureras-tu cette fois-ci ? répondit le chevalier, cm laissant tomber sa tête sur le dos de son fauteuil.
— Arrêtez, sir Robert! Vous abusez de vos avantages. Vous me condamnez à mort avant de m'avoir entendu.
— Maxime, je vous écoute !
— Je vous ai promis mon secret ; et le jour où je l'ai appris, ce secret funeste, il était déjà celui d'une autre, le secret de la vie d'Amélie I Elle vient de me dégager I
— Elle vient de te permettre d'être Adèle à ton serment, sans doute !
— Elle vient de me le prescrire. Depuis notre seconde entrevue , je savais qu'elle était dans le cœur catholique romaine.
— Catholique romaine ! s'écria sir Robert éperdu; où as-tu pris ce blasphème, calomniateur impie?...
— Dans ses paroles, dans ses aveux, monsieur le chevalier> un jour qu'elle me croyait protestant.
.4IIÉL1Ë« HO
— Catholique romaine! Apostasie! parjure 1 sacrilège ! profanation des profanations! La flUe de Jacobus catholique ! et il ne s*est pas levé de son tombeau pour la maudire!
— Il y est descendu en la bénissant. Le père d*Amélie savait qu'elle était catholique romaine.
Ici la consternation de sir Robert fut à son comble. Son esprit paraissait égaré dans un chaos d'idées confuses et de résolutions contradictoires. Ses yeux flxcs exprimaient la terreur d*un homme frappé par une horrible apparition. Il répétait en balbutiant : Catholique romaine, et son père le savait ! Apostasie, apostasie et parjure !
—Et quand cela serait aussi vrai que cela est faux, re* prit-il au bout de quelques minutes d'agitation, mais d'une voix forte et assurée ; — quand elle aurait trahi son Dieu , devais-tu le trahir aussi ? Sont-ce la les enseignements que \ous recevez de votre Église? Ou, si tu ne crois pas même à la religion que tu attestais, les simples règles de la probité humaine ne t'engageaient-elles pas envers moi ? Qui t'avait permis de tromper la crédulité d'un ami, dupe de sa folle conflance en tes promesses, d'un vieillard qui s'était livré a toi ! faut-il que je te le rappelle, avec l'aveugle tendresse d'un père?
— J'ai eu le malheur de croire que je comprenais mieux les intérêts de votre bonheur, en vous épargnant une peine irréparable. Mon erreur est grave sans doute, mais ce molif l'excuserait , si elle pouvait être excusée.
— Le parjure ne s'excuse point. Il porte toujours son châtiment, et le ciel veuille te l'épargner! Irréparable, distu ! Il n'y a rien d'irréparable ici que ta fatale passion , peut-être! Tu m'as ditqu'eileélaitcatholique romaine dans le cœur. Hélas ! cela n'est que trop possible ! N'es-tu pas catholique romain? .l'ai connu aussi le cœur des jeunes filles ; et leur foi, c'est la foi de ce qu'elles aiment ; leur religion , c'est leur amour. Mais elle n'a pas abjuré. Si elle avait abjuré, ses ressources n'existeraient plus ; l'opinion l'aurait repoussée, l'aurait flétrie ! Elle serait obligée d'al-
îiO SOUVENIBS OB JEUNESSE.
1er cacher ailleurs l'opprobre qui s^attache aux renégats ! Le penchant insensé qui Tentraine au papisme s'évanouira aussi vite que rillusionqui t'a dévoué son âme pour quelques mois. — Tu te révoltes contre cette idée» je le conçois; mais l'avenir te conflrmera mes paroles, car raffection des femmes est encore plus passagère que leur croyance » et une femme qui a délaissé Dieu peut bien oublier un amant. — C'est pourtant h cette courte jouissance de la vanité, à l'accès de délire d'une fièvre de jeune homme que tu as sacrifié la paix de mes vieux jours et l'honneur de tes engagements 1 Justifie- toi, si tu le peux!
— Je crois que je le pourrais, mais je n'en ai pas besoin. La pureté d'Amélie est sans reproches. Notre amour mutuel n'a été deviné que par vous. Il ne laissera ni rougeur à son front, ni remords a son cœur, ni tache k sa réputation. Quant a mes obligations, elles sont intactes et sacrées, comme le jour où je m'en suis lié volontairement. Je n'ai que mon bonheur de plus à immoler h mon devoir; mais cette considération ne m'arrêtera point. Ma vie vous appartient, monsieur le chevalier, et vous pouvez être sûr que je ne vous la disputerai point.
— Qui te demande ta viej, que j'ai plus h cœur que la mienne? répondit le chevalier en me tendant la main. Suis-je assez fort maintenant pour te retenir sur le bord de l'abîme où je vous ai poussés tous les deux , moi , le plus oupable de nous trois? Oh! que la foudre anéantisse tout ce qui reste de Pindare, sans en excepter mon bel exemplaire de l'édition de Calliergi I. .. I^lalédiction sur Pindare, sur Calliergi et sur moi !
— Le Pindare de Calliergi? dit Jonathas en se penchant a l'oreille de son maître.
— Je n'en ai pas besoin , tendre et obéissant Goliath , répliqua le chevalier, qui tournait en même temps un regard affectueux sur le Gallois attentif. — Je n'ai pas besoin du Pindare de Calliergi. Je ne veux jamais le revoir. Et, cependant, il ferait encore le bonheur de mes yeux, si
AMBLIF. 161
j'avais trouvé dans Tâme cl*un fils de mon choix, rnnique objet de mes espérances, la soumission résignée de ton âme de sauvage.
Alors Jonathas avait compris qu*il ne s'agissait plus du Pindare de Calliergi , et il n*avait compris que cela.
Le chevalier nous regarda tous les deux, et il se mit à pleurer. — Il pleurait sur moi. — J'étais h ses pieds.
— Mon maître, mon ami , mon père, lui dis-je en sanglotant, disposez de Tobéissance de Maxime comme de celle de Jonathas ! Ordonnez! La journée n'est pas avancée ! — J'ai le temps de partir de Berne.
— Et de prendre la route de TOberland , dit sir Robert en pressant ma télé de ses mains.
— La route que vous voudrez ! celle qui m'éloignera le plus d'Amélie, celle au terme de laquelle je ne pourrai jamais retrouver ni elle ni vous ! Je la prendrai , s'il le Tant , pourvu que vous me conserviez , elle et vous, un souvenir d'estime et d'amitié!...
— As-tu réfléchi au moins à la portée de cette promesse?
— Elle sera accomplie dans une heure ; je ne vous demande que le temps de lui écrire, de lui expliquer en quelques mots la résolution que vous exigez de moi , de lui dire une seule fois encore que mon cœur ne vivra jamais que pour elle ! Je ne lui parlerai pas de mes projets, je ne lui indiquerai pas l'asile que je vais chercher. Je n'ai point
de projets, point d'asile. Je ne sais où je vais. Tout ce que je sais, c'est que je vais où elle n'est pas, et que
j'y vais parce que vous l'avez voulu. — Après cela, c'est
fini , et Maxime sera pour vous deux comme s'il n'avait
jamais été.
— Comme s'il n'avait jamais été ! interrompit le chevalier avec exaltation. — Mon fils, mon cher fils, mon Pauiopost bien- aimé! Comme s'il n'avait jamais été! Est-ce donc une âme insensible au dévoûment le plus généreux, sans compassion pour les erreurs de la sensibilité, san^ admiration pour le courage de la vertu ; est-ce un homme
1522 SOUVENIBS DE JEUNESSI*.
aux entrailles de fer que le vieil ami de Maxime?... Ah! condescends toi môme aux inquiétudes mortelles du pauvre chevalier Grove ; prends pitié de sa rigueur, et tâche, s'il est possible, de ne pas Taccnser I Oui , mon ami , j'espère, j'espère encore que cette abjuration criminelle n'aura pas lieu, quand son premier, quand son unique motif aura disparu. J*espère que ce scandale effrayant, dans une personne d'une si rare élévation de caractère et de talents, n'affligera pas le peuple qui suit la loi de vérité. J'espère que l'impression de ce déplorable amour qui vous perdait Tun et l'autre s*effacera en quelque temps quand vous serez séparés. Je ne compte pas sur Timpossible pour vous guérir; je compte sur ce qu'il y a de plus essentiel dans notre nature, de plus inévitable dans notre destinée, sur l'instabilité de deux cœurs d'enfant qui ont cru s'aimer parce que le hasard et Tétourderie d'un vieux fou les ont rapprochés par malheur. Je compte sur ce besoin insatiable d'amour dont tu te croyais affranchi à jamais, quand tu voulus te faire moine, et qui te tourmentera peut-être encore sous des cheveux blancs. Il ne manque pas de belles filles papistes qui aimeront mon Maxime , et qui seront flères d'en être aimées. — Et s'il en arrivait autrement 1... si la fatalité de ma vie m'avait fait tomber sur une de ces passions de roman qui résistent à l'épreuve de l'absence et du temps, nous verrions alors ! Et tu sais, si tu ne m'as pas mal jugé, que tu trouverais dans mon sein un port assuré contre le désespoir. — Va-t'en donc , si tu en as le courage ; mais ne t'en va pas comme Tami oublieux qui veut qu'on l'oublie. Écris-moi... tous les jours, et ne va pas loin f...
Pendant que le chevalier répétait tout cela sous dix formes différentes, mais plus bienveillantes et plus expansives les unes que les autres, je laissais tomber sur le papier mes tristes adieux a Amélie.
— Voila cette lettre, dis-je en la lui présentant tout ouverte. — Et, maintenant , je suis prêt.
Il la ferma sans la lire.
Quelques dispositions uécessaires m'appelaient un moment dans ma chambre. A mon retour , je trouvai sir Robert plongé dans le plus profond abattement. Je pris sa main pour la porter à mes lèvres , mais il m'attira dans ses bras...
— Et moi anssi, dit-il, moi dont le cœur s*est toujours amolli aux souffrances des antres, je fais preuve de courage! d'an courage, hélas! sans compensation et sans espérance! Tout mon avenir, h moi, c'étaient les jours, le peu de jours que j'avais encore à t'aimer présent et heureux, et à me croire aimé de toi! Qui m'aimera demain?
J'avais été calme jusqu'alors comiùe un homme ferme qui entend prononcer sa sentence ; mais je commençais a céder sous le poids de sa propre douleur. Je l'embrassai et je m'enfuis. Je parcourus Berne sans rien voir. J'en sortis avec l'impression confuse et horrible de l'infortuné qui se précipite dans un abîme obscur, et qui n'a pas même reconnu du regard l'endroit où il va se briser. Au bout de tmis heures de marche sans but , j'arrivai je ne sais où, dans un village dont je n'ai jamais pu retenir le nom. J'étais sûr seulement de n'avoir pas suivi la route de rOberland.
Je marchai quelques jours, m'arrêtant partout, ne me fixant] nulle part , du canton de Berneau val d'Orbe. Ces sites romantiques et solitaires convenaient k l'état de mon âme. J'aurais voulu ne pas les quitter. J'y pensais couché sur le roc , par une belle après-midi de la fin de l'automne, quand des explosions d'armes à feu , répétées à peu de distance , me tirèrent de ma rêverie : je supposai qu'il y avait là des chasseurs. Un instant après, des balles rebondirent a mes côtés Je me levai ; je portai les yeux autour de moi. Je m'étais reposé sous une cible. Voila ce que la société a fait des magnificences de la nature.
Si j'avais été tué ainsi cependant, je mourais si pur et si heureux, je mourais dans la contemplation de Dieu et de ses ouvrages, dans cette pensée d'Amélie qui se mêlait a
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toutes mes pensées , qui était la source de tout ce qu'elles avaient de noble, de touchant et de passionnel Ma vie était si complète! Le bonheur de choisir, de marquer l'instant et le genre de la mort serait trop achevé pour notre misérable destination de la terre. 11 n'y a que le suicide d'heureux; il n'y a que lui qui puisse disposer de ses jours k heure fixe, et je n'y songeais plus au suicidé. — Les suicides n'entreront pas dans le paradis d'Amélie.
Il était tard quand j'arrivai à Yverdon, dans cette auberge qui est la première a droite en venant du pays de Vaud; Yverdon» ville douce et paisible, mais dont la position, les aspects, les harmonies pittoresques, les calmes et sérieuses beautés sont frappées de je ne sais quelle fatalité de mélancolie qui saisit le cœur. Le len* demain , j'avais devancé le lever du soleil sur les bords de son lac, noir encore, immobile et sans bruit, parce que l'atmosphère humide et reposée comme lui n'était pas agitée du moindre vent. Je m'assis , j'attendis , j'épiai , je suivis du regard , a travers l'horizon qui s'élargissait peu a peu, les progrès du jour naissant. 11 survint un instant où les brumes, balancées par un mouvement qui leur était propre , commencèrent a blanchir , a relâcher leur réseau pénétré de rayons pâles, à s'éparpiller en folles toisons, k se rouler plus vagues et plus légères à la pointe des promontoires, à se pelotonner au loin sur les eaux comme des bancs d'écume, à s'écheveler à la cime des arbres à demi défeuillés, comme ces brins de soie flottants qu'un souffle égare dans l'air. La lumière croissait de toutes parts; le lac bleuit. Je distinguai à sa surface l'entrelacement de ses rides frémissantes , mais trop peu émues pour être sonores. On aurait entendu d'une lieue le sursaut d'un poisson réveillé par la tiédeur de l'air matinal ou le battement périodique d'une rame. Et, alors, Granson dessina sur la côte opposée la blanche silhouette de ses maisons en amphithéâtre et les clôtures inégales de ses vergers. Ce spectacle triste et paciGquc a la fois convenait à l'état de mon cœur;
ii soulageait ses perplexités en le pénétrant d'une langueur pleine de charme. J'aimais déjà Yverdon comme on aime une longue impression de regret et de douleur qui s*est identifiée avec la vie, et je ne savais pas encore pourquoi.
Le sentiment inexplicable que je venais d'éprouver se fortifiait k chaque pas que je faisais dans une promenade unique au monde, qui me ramenait à la ville par des allées d'arbres immenses, dont la pompe magnifique et solitaire imposerait aux cœurs les plus vulgaires un sublime recueillement. J'y pensais h TÉlysée de Dante , a cette grave et rêveuse immortalité des enfants morts sans baptême et des sages morts sans révélation. Un doute amer et profond m'avertissait depuis longtemps que l'éternité ne me réservait pas d^autres joies et d'autres récompenses. Il y a des âmes, longuement prédestinées h souffrir, pour qui le seul souvenir de la vie empoisonnerait à jamais la félicité des élus. Je pleural , mais je ne pleurai pas sans douceur, et je compris que cet avenir sans fin était assez bon pour moi. Je m'arrêtai, avec une angoisse de tristesse et de volupté qu'on ne saurait définir, a l'endroit le plus écarté, le plus sauvage, sur une pelouse épaisse et profonde qui ne paraissait pas avoir été foulée. Je la sondai d'un regard prévoyant et altéré de repos; je lui demandai un refuge, et une de ces convictions lucides qui s'emparent on ne sait comment de la pensée m'annonça tout a'eoup que je l'y trouverais. Pen suis cependant bien loin aujourd'hui I
Je passai le reste de la matinée a rouler sur cette place un gros bloc de pierre blanche, et à le regarder avec l'extase d'un marinier démâté par la tempête , qui voit enfin le moment de s'échouer sur un joli rivage, garni d'ombrages, de fleurs et de fruits. — Dieu soit loué , dis-je, voila qui est bien ! — Je ne sortirai plus d' Yverdon.
J'arrangeai là toute ma vie entre quelques études sédentaires dont mon séjour chez sir Robert m'avait fait contracter l'habitude , et ces promenades pensives que la chute du jour terminait toujours trop tôt. Le bruit des
feuilles sèches que le vent tiède encore d*un bel automne chasse dans l'air par volves , ou qui roulent en criant sous le pied, est si agréable à un homme qui souffre ! — Pour moi aussi, disais-je, Tautomne est venu faner toutes ces fleurs de la vie qui ne devaient m'apparaitrc que dans une courte matinée de printemps ; moi aussi, je vais tomber sur la terre comme ces feuilles desséchées que fait pleuvoir de leur tige une bise matinale. Adieu mes rêves de bonheur, adieu mes espérances d'amour, adieu les hochets brisés de l'imagination, adieu Amélie et l'avenir l... Tomber où le premier orage me poussera , tomber et finir. . . c'est la destinée de toutes choses !
Et j'embrassais avec résignation cette nécessité de l'existence , parce que tout m'annonçait que la nature entière y était soumise. Qui aurait pu me distraire de cette pensée, dans l'abandon déjà semblable a la mort où mon âme était descendue? — Une fois , une seule fois , j'entendis bruire à mes côtés une créature vivante, si l'état de cet être misérable peut s'appeler encore le vie. — Je m'arrêtai. C'était une vieille femme, horriblement décrépite, qui s'était accroupie sur le sol pour y chercher entre les herbes fauves quelques petits fragments de bois sec, que la dernière tempête avait rompus aux branches, et qui les amassait précieusement devant elle dans un vieux pan de haillons rapiécé de lambeaux de toutes les couleurs. Avec quel soin elle fouillait à travers les touffes mortes, pour en arracher ces débris morts^ de ses doigta presque morts qui se resserraient machinalement sur euxl Avec quelle volupté elle semblait les entendre cliqueter dans sa guenille, et quel étrange regard de satisfaction elle plongeait de temps en temps dans son trésor, quand elle l'avait accru d'une pauvre poignée !
— Que cherchez-vous la, ma bonne mère? lui dis-je en m'efforçant de me pencher jusqu'à elle.
— Oh! oh! monsieur, répondit-elle, en redressant autant qu'elle le pouvait son échine courbée en cerceau pour
me regarder de plus près, je oe fais lort a personne. Cest ma petite provision de bois pour l'tiiver.
— Tenear, repris-je, brave femme, ceci vous servira pour autre chose ; et je glissai une pièce d*or dans sa main.
Elle la regarda d'un air étonné, et la laissa tomber dans son tablier avec le bois qu'elle tenait. Elle n'en avait pas perdu un morceau.
C'est un singulier mystère que l'affection qui nous retient à la vie. Elle comptait encore sur un hiver!
J'avais écrit au chevalier. Notre correspondance se suivait avec une régularité si active, qu'elle me tenait presque lien de la douceur de nos entretiens. Quelques semaines à peine écoulées, Amélie était allée le voir, et il me le disait. Elle voulut m'écrire une fois, et il le permit. Je lui répondis, et il lui rendit ma réponse. Je n'ai pas besoin de dire ce que nous nous promettions l'un à l'autre : on s'en doute bien.
Enfin , il arriva une lettre de sir Robert, qui m'apprit qu'Amélie était malade, plus sérieusement malade qu'elle ne l'avait été jusqu'alors. Il me défendait de partir, au nom d'Amélie; ei^ son nom à lui , il me suppliait de rester. C'étaient ses expressions. Il avait réfléchi sur notre position à tous deux, sur la nature des convictions d'Amélie, sur l'impossibilité d'en triompher, quoi qu'il arrivât de nos relations et de nos sentiments. Il disait qu'il n'avait en vue que notre bonheur, et je n'en doutais pas. Il ajoutait que le seul obstacle qui pouvait s'y opposer ne viendrait pas de lui. Je le croyais : sir Bobert était un si excellent homme !
Et cependant jamais la lettre d'un ami n'a pénétré l'âme d'un ami d'un plus cruel désespoir. Cet obstacle qu'il redoutait, je craignais de le deviner. J'avais beau me répéter que cette maladie n'était rien, que la science n'y avait vu qu'un accident léger et sans conséquence; que l'amour même, si crédule à ses inquiétudes, s'était accoutumé à
158 SOUVENIBS DE JEUNESSE.
n*y pas voir autre chose; que Tobstacle dont il pariait provenait plus probablement des parents d* Amélie : cette réticence me confondait, me faisait mourir. J'allais sonner pour demander des chevaux, quand un petit billet, tombé de cette lettre déjà trois fois relue , vint changer ma résolution. Il était donc de la main d'Amélie, et ne contenait que quatre mots : « Ne viens pas, j'irai I »
Trois jours passèrent sur cette anxiété, sans que je m'arrêtasse a former un projet , sans que je parvinsse k démêler une idée. Je n'en avais que deux pourtant, deux idées obstinées qui s'étaient emparées de moi avec une égale puissance, et qui subjuguaient tour k tour toutes les forces de mon cœur.
— Un obstacle qui ne viendrait pas de lui. — Un obstacle étranger k la volonté d'Amélie, et qui nous séparerait pour jamais! Ohl qui me dira cet obstaclel... — Infortuné! tu le demandes ! Malheur k toi I
Et bientôt mon agitation se calmait. — Amélie, re^renais-je, elle a dit qu'elle viendrait!... Je la verrai, nous serons ensemble, et nous n'aurons plus rien h craindre alors !... Cependant j'osais accuser la Providence !...
Un soir enfln, — c'était le 25 novembre 1806, —j'étais assis sur cette pierre d'attente qui marquait ma fosse. Il était tombé un peu de neige. Il faisait froid dans l'air, et mes veines roulaient du feu. Mille pensées confuses affluaient dans mon esprit comme les chimères des rêves ; mille voix contradictoires , écho tumultueux et discordant de mes terreurs et de mes espérances, hurlaient autour de moi d'insaisissables paroles; mes yeux ne voyaient pas; mes oreilles bruissaient. — Tout à coup je sentis un papier s'introduire dans ma main ; je le reçus, je le froissai, je l'ouvris sans regarder qui me l'avait donné; j'avais reconnu l'écriture du chevalier; il restait assez de jour pour me permettre de le lire. Je n'essayerai pas d'exprimer dans leur ordre les émotions qui m'assaillirent pendant que je lisais. Je copie :
AMÉLIE. t59
« Amélie veut partir, et j'y consens. Un homme dont le dévoôment m'est connu l'accompagne auprès de toi. L'irrégularité de cette démarche a son excuse dans l'opinion que je me suis formée d'Amélie et de toi. Je t'en impose la responsabilité devant ta conscience et devant le ciel.
» J'ai pensé qu'elle aurait moins de scandale et de danger que l'abjuration publique d'Amélie dans une ville où elle est née , et sous les yeux de sa famille. Je n'aurais pu moimême en être le témoin , et j'espère de ta tendresse qu'elle m'épargnera cette douleur, en prenant l'avance pour la cérémonie sur le moment qui doit nous réunir. Mariez-vous sans moi, puisque tu es autorisé par tes parents. Les papiers d'Amélie sont en bon état, et je me suis chargé de régler ici tons ses intérêts.
» Je n'ai pu la revoir. J'ose croire encore que l'amour et le bonheur la guériront, s'il y a quelque chose de réel dans Titmour et dans le bonheur. Le Dieu qui lui a permis d'abjurer peut permettre beaucoup.
» Yoila les dernières paroles rigoureuses que vous entendrez de moi. N'y pense plus.
» Pense à moi. Ma vie est en vous et avec vous, et, puisque le Seigneur l'a voulu, je me soumettrai k la finir au roîtieu d'une colonie de papistes qui respecteront ma foi.
» Toute ma fortune est transportée depuis quinze jours entre les mains de M. Frédéric H... , d'Yverdon ; vous en disposerez. J'ai besoin de ne plus m'occuper de rien que de mes éditions. Je ne me réserve d'autorité que pour la direction des travaux. En tout le reste, il me convient de TÎTre eomme votre enfant.
n Cherche-nous une retraite où tu voudras, car il ne faut pas songer a Berne. Achète une petite maison en bon état, avec une petite terre en plein rapport , comme l'eût aimée notre Horace ; mais ne t'éloigne d'Yverdon , dans tes informations à ce sujet, que pour le rapprocher d*ici. Tu sais que mon infirmité ne me permet pas un long voyage, et je n*aurais jamais pensé a le toulcr si vous n*élicz au bout.
160 S0UVEN1BS DE JEUNESSE.
» Tout ira bien si j'arrive ; en attendant» fais ce que tu jugeras à propos , comme s'il était sûr que j'arriverai.
n Le chevalier Grote.
» P.-S. Assure-toi d'un emplacement commode pour mes livres, et d'un logement bienséant pour le digne Jonatbas. »
Je me levai. Je cherchai l'émissaire, il n'y était plus ; a peine vi&-je une grande figure disparaître au loin à travers les grands arbres des allées voisines.
Ma situation était bien changée. Cinq minutes auparavant, mon cœur était brisé entre deux impressions extrêmes qui s'excluaient mutuellement : l'espérance de voir bientôt Amélie comme j'en avais la promesse, et la crainte d'en être b jamais éloigné par cet obstacle inconnu dont je frémissais d'approfondir le mystère. Un pareil état de perplexité n'est pas le malheur absolu , mais il vient tout de suite après. Il n'accable pas l'âme , il la mine sourdement, il use ses ressources avec lenteur, il l'affaiblit pour la tuer. C'est le réseau captieux de l'araignée , c'est la salive empoisonnée que la vipère distille sur sa proie vivante. Un vaisseau chassé du port a i'écueil et de recueil au port , à la merci du vent qui le pousse et de la lame qui le renvoie, chaque fois , plus près de l'endroit où il doit périr, c'est à se coucher sur le pont et à jouer sa vie aux dés contre la destinée, sans songer k la défendre. — J'en étais là.
Maintenant tout prenait un autre aspect. — Il ne l'avait pas vue, mais il ne me disait qu'un mot de cette maladie passagère, et c'était pour m'en faire pressentir la guérison. il comptait sur l'amour, il comptait sur le bonheur ; l'obstacle n'existait donc plus, puisque Tamour et le bonheur pouvaient en triompher. De l'amour et du bonheur, nous en avions pour notre vie I Et cet avenir, ce n'était plus un prestige de mon imagination , puisqu'il y fondait luimême , dans le calme et dans le repos de sa raison , de si prochaines espérances ! Que dis-jc? c'était déjà le présent I
AMELIE. 161
— Ëtai(-il assez beau , assez complet de joies pures , d'inépuisables voluptés I On n'aurait jamais osé en souhaiter un pareil pour soi. — On l'aurait tout au plus inventé pour un frère ! — L'indépendance assurée, le travail favori qui la paye largement en se jouant dans ses plaisirs , l'amitié sans laquelle il n'y a point de félicité achevée , et l'amour qui comble tout, l'amour d'Amélie qui surpassait tous les amours!... — Je ne me possédais pas, je ne me sentais pas d'enthousiasme et de ravissement. Je ne marchais pas , je volais. J'appelais Amélie tout haut , comme si elle avait dû se trouver à ma rencontre , et que j'eusse ambitionné le prix d-une tendre émulation d'impatience en me faisant reconnaître d'elle avant d'en être aperçu. Et j'allais encore comme cela dans la ville, écartant doucement du bras deux oa trois passants étonnés, pour ne pas perdre de temps en allongeant mon chemin d'un pas inutile ; et tout ce que j'entrevoyais me paraissait elle : un chapeau de femme , un voile flottant, une robe déployée qui blanchissait au premier reflet des étoiles ; et , quand je ne voyais plus rien , Je m'arrêtais , essoufflé , pour m'assurer que je ne l'avais pas entendue. C'est ainsi que j'arrivai. Je faillis renverser Henriette, — Henriette, une bonne fllle, intelligente, zélée , affectueuse, qui était chargée des petits soins de la maison, et qui allumait en ce moment-là le réverbère de l'escalier.
— M'a-t-on demandé, Henriette?
— On a demandé deux fois monsieur.
— Où est-elle?...
— Un jeune homme bien triste et bien défait , qui est sorti pour vous chercher , et qui couchera au numéro 9.
— Qu'il cherche, qu'il se couche, ou qu'il s'en aille, — qu'importe?
— Et puis une jeune dame bien malade. ,
— Bien malade, Henriette! cela n'est pas vrai!... Oîi allez-vous prendre tout ce que vous dites? — Et qu'attendez-vous de monter? ..
IGSr SOUVENIRS DB JEUNESSE.
— - Une Jeune dame qui parait malade , et qui a un domestique muet 9 plus haut que monsieur de toute la tête. La jeune dame a demandé la chambre voisine de celle de monsieur, et comme elle ne pouvait plus se soutenir, je crois qu'elle y dort tout habillée sur ce grand fauteuil à pliants et à ressorts, où monsieur a dit quelquefois qu'il serait commode pour y mourir. lorsque je lui ai répété cela : — Très-bien , très-bien , ma chère amie, m'a-t-elle dit avec un charmant sourire, je ne veux pas d'autre lit.
-^ Qu'aviez-vous donc a m'arrôter avec tout ce verbiage déjeune homme triste et défait, dont vous êtes préoccupée comme une jeune Glle? Venezrvous m'ouvrir enCn?
— Ah, monsieur! répondit-elle en montant et en m'éclairant de sa lampe, j'avais commencé par lui , parce qu'il m'a dit que vous n'auriez jamais plus grand besoin de le voir, et que la manière dont il l'a dit m'a fait peur.
— Vous avez peur de tout, extravagante que vous êtes ! Vous disiez tout k l'heure que cette dame était bien malade; et si elle était malade a ce point, elle n'aurait pas pu entreprendre le voyage de Berne a Yverdon. — Hésiterezvous longtemps a ouvrir cette porte? Je ne vous ai jamais vue aussi gauche.
— C'est que si cette jeune dame n'était pas bien portante en effet, et qu'un moment de sonmieil fût nécessaire à réparer ses fatigues, dit Henriette en hasardant la clef dans la serrure, et en me regardant d'un air inquiet...
— Arrêtez, Henriette, arrêtez. — Pardonnez-moi... C'est moi qui ai tort. — Gardez-vous bien d'ouvriri Attendez qu'elle sonne, chère Henriette, et, quand elle aura sonné, dites-lui que je suis revenu.
— J'attendrai à la porte, dit Henriette un peu rassurée sur mes emportements. — Pauvre fille 1
Au même instant Amélie sonna.
Elle était à demi couchée sur le fauteuil pliant. Elle me tendait les bras, je courais à elle. Je baisais son front, ses yeux, ses mains. Je ne parlais pas. J'avais été surpris d'un
AMl&UB. I6S
saisissement soudain qui m'dtait presque Jusqu*à la force de sentir. Amélie était changée d*une manière incompré* hoisible. Ce n'était plus que son âme. La lampe d'Henriette me la montrait comme je Favais vue une fois, quand eOe me reconduisait sous les arceaux rompus de la vieille galerie, à la porte qui donne sur la route de l'Ol)erland. Je me rappelai en tressaillant cette cruelle vision. Je restai quelque temps muet et immobile. —
— Des flambeaux, Henriette, des flambeaux ! m'écriai-je; éclairez cette chambre lugubre dont les ténèbres attristent le front de mon Amélie. C'est ma sœur, Henriette, c*est ma bien-aimée, celle qui est tout pour moil C'est Amélie, mon Amélie, qui sera demain ma femme, et que vous aurez pour maîtresse, pour protectrice, pour mère, si vous vouiez ne pas nous quitter I...
I..es lumières arrivèrent enfln. Amélie n'avait pas détourné de moi ses regards. Ils étaient pleins encore d*amour et de vie, mais sa pâleur ne s'était pas dissipée.
— - Cela est bon, dit Amélie. Je t'ai revu. Celte main que je touche, c'est ta main. Cette voix que j'entends, c'est ta Toix. Maintenant j'existe et je veille. Tous les objets sont distincts autour de moi , et si je les discerne mal , c'est que tu es là, et que toute la puissance de mon âme est occupée à t'entendre, à te toucher, à te voir. Je n'en peux plus douter, continua-t-elle avec expansion, je suis près de toi ; je craignais tant de ne pas venir jusqu'ici , de ne jamais dire : Je suis près de toi I — Cela est bon, cela est fini. Je suis bien. Que me fallait-Il davantage?— Où est ton cœur? • donne... approche... reste... — Ohlje le sens qui baf! — Tu ne me quitteras pasi tu ne t'en iras plus!... ni à l'Oberland, ni ailleurs?... Reste encore! c'est ainsi que je veux mourir.
— Non, mon Amélie, je ne te quitterai jamais! Aujourd'hui c'est toujours, comme tu le disais I Sois tranquille a présent. Ne te fais point de chagrins. Il n'y en a plus de possibles entre nous deux. Laisse-là ces idées de mort.
1G4 SOUVENIBS DE JEUNESSE.
C*est de mariage et de bonheur qu'il s* agit. Crois-moi l une nuit paisible que doit suivre un jour sans nuages te rendra la force et la santé.
— Une nuit paisible que doit suivre un jour sans nuages. — C'est toi qui Tas dit. — Tu as raison. — Une longue nuit peut-être, mais que fait sa durée? T'avoir vu, te revoir, dormir ou mourir sur cette pensée, c'est égal. — Une nuit paisible, Maxime, une nuit heureuse ! je rêverai.
— Oui , rôve, lui dis-je en affectant de prendre le change, rêve au doux avenir qui nous est promis. Tu connais les intentions du chevalier.
— A peu près. Je connais le chevalier, et ce que je n'ai pas encore appris de la bonté de son cœur, je le devine. Sais-tu, continua-t-elle d'un ton mystérieux , que je neTai pas vu à mon départ, et sais-tu pourquoi? C'est qu'il me semble que, s'il m'avait vue — comme je suis,— il ne m'aurait plus permis de venir. —
Elle me déchirait. Je me détournais a tout moment pour lui cacher mon trouble, pour étouffer un soupir, pour dévorer une larme.
— Tu es distrait, reprenait-elle. Tu regardes où je ne suis pas. Ce n'est pas bien. Qu'as-tu à regarder qui ne soit pas moi? J'ai peur que tu me trouves moins belle*; car j'étais belle , puisque tu le disais. Henriette m'a demandé tantôt, après m'avoir aidée à me coucher, si je ne voulais pas faire un peu de toilette. — C'est que madame, a-t-elle ajouté, a quelque chose de singulier dans la figure, je ne sais quoi de terreux. — J'ai ri : — de la terre, tu comprends bien ? Je pensais que ce n'était guère la peine de l'ôler.
— Hélas I c'est que je souffre de te voir souffrir, et de t'entendre parler ainsi I je me flattais de te trouver mieux que tu ne crois être.
— Oh l je suis mille fois mieux que tu ne pourrais le croire toi-même ! Depuis que je respire, il n'y a pas un instant où le sentiment de l'existence m'ait paru plus
agréable à goûter. Enfant , qui crains que je ne sois mal« quand je n'échangerais pas une de mes minutes contre des siècles de délices! — Ton premier aveu , Maxime, ou le mien, car je ne me rappelle plus qui de nous a commencé, —ce fut une extase enivrante,* une volupté suprême sans doute! mais qu'elle était loin de valoir ceci ! — Entre le bonheur de ce jour-là et celui que j'éprouve ma intenant , il y a une différence qu'on ne payerait pas trop cher de sa vie ! — Cependant, qui le dirait ? La misère de notre cœur est si grande qu'il manque une chose, mais une seule chose, à mon contentement, et tu vas t'en effrayer encore. " Parle, Amélie, parle, au nom du ciel!
— Écoute, continua-t-elle à basse voix, parce qu'Henriette ne s'était pas éloignée, — écoute, je n'ai pas abjuré ! pas abjuré, entends-tu ? et le ciel que tu viens de prendre à témoin , le ciel , Maxime , il est encore tout entier entre Amélie et toi...— Jamais il ne nous réunirait, si demain...
— Je ne veux pas te dire cela.— Va me chercher un prêtre ce soir !
— Le ciel est dans ton cœur, ange de foi, d'innocence et de vertu! Si le ciel te répudiait, il faudrait renoncer au ciel!... D'ailleurs, ce soin peut se remettre, et une émotion aussi grave, aussi imposante, serait peut-être dangereuse dans l'état d'accablement où la fatigue t'a réduite...
—Ne blasphème plus, répondit-elle en imposant son doigt sur ses lèvres, et va chercher un prêtre, pour que Ten obtienne le droit de demander ta grâce a notre juge.
— Et puis, l'abjuration ne doit-elle pas précéder notre mariage, et ce soin peut-il aussi se remettre? L'impatience que tu attribues à un pressentiment qui t'inquiète, pourquoi ne l'as-tu pas attribuée a l'amour? IN'as-tu pas dit loi-même que je serais demain ta femme, où l'as-tu si vite oublié!... — Ah ! j'ai tort.— Va chercher un prêtre, va !...
— Je te promets après cela de ne plus t'affliger de toute ma vie... qu'une fois.
Je laissai Henriette auprès d* Amélie, et je sortis presque
au hasard. J'avais donné des ordres pour qu*on appelât un médecin, mais un prêtre romain me paraissait plus difficile à trouver à Yverdon.
La première personne qui se présenta sur mon passage était le jeune homme qui m'avait demandé dans la journée. Je poussai un cri et je tombai dans ses bras. C'était Ferdinand.
J'ai parlé autrefois de Ferdinand, mon ami d'enfance, mon camarade de collège, mon frère d'affection ; de Ferdinand dont la maison devint ma maison, dont la famille devint ma famille, à une époque où j'étais tourmenté d'autres douleurs. J'ai cherché alors a décrire sa douce retraite, son intérieur plein de charmes, son bonheur si parfait de calme et de sécurité. Il n'en était plus ainsi. Tout cela n'existait plus. Sa femme était morte. Une maladie contagieuse lui avait enlevé ses deux enfants dans le môme mois. Il était resté seul de tout ce qui avait composé son heureuse vie. Il avait eu la force de survivre à tout : il était chrétien. Depuis il s'était départi de sa fortune, pour une moitié en faveur de ses parents les moins opulents ; pour la moitié du reste, au profit des pauvres de son village. Ce qu'il conservait, il le disstinait a une œuvre de bienfaisance et de piété. Il avait embrassé les ordres. Il se consacrait au saint ministère des missions étrangères. Cette vocation exigeait des connaissances variées qu'il s'était empressé d'acquérir. Il revenait en ce temps-là d'un voyage en Allemagne et en Italie, où il avait passé près d'un an à se perfectionner dans l'étude de la médecine , si utile a Fapôtre de la foi qui porte à des peuples sans lumières le bienfait de la vérité. Il était sur le point de se diriger vers le port d'où il devait quitter l'Europe, quand l'envie de me dire un dernier adieu le conduisit a Berne.
Je savais tous ces détails; ses lettres m'en avaient instruit. Je m'étais attendu à cette entrevue môléé de tant d'amertume. Je l'avais désirée. — Je l'avais oubliée. Je n'y songeais plus.
A Berne, Ferdinand s'était informe de moi. Il avait vu
AMELIE. 167
sir Robert. Il s*ctait entretenu avec les médecins d'Amélie. On Tavalt instruit de son départ assez à temps pour qu*il pût la devancer de quelques heures. C'était pour cela qu'il me cherchait. Nous eûmes peu de paroles à échanger. H ne lui restait rien a apprendre, pas même mon trouble, mes angoisses, mon désespoir. — Il s'y attendait.
— Prêtre et médecin ! m'écriai-je en l'embrassant; c'est la Providence qui t'envoie !
— C'est mon devoir qui m'amène, répondit-il.— Mais, avant de voir Amélie, j'ai besoin de m'assurer tout à fait de l'état de ton cœur. £s-tu bien certain d'en avoir fixé enfin la perpétuelle mobilité? — Ton parti est-il pris? — Crois-tu fermement dans ton amour?
— Ah ! si tu Tavais vue, si tu la connaissais, (u ne me le demanderais pas I
— J'interroge ta conscience. Je ne dispute pas. Je ne contredis rien. Ta conviction sera la mienne. —Ainsi tu persistes à croire que les déterminations dont tu as fait partasirBobert...
— Sont inviolables !
— J'y souscris. Encore une question. Suis-lu qu'il n'y a d'inaltérable et d'éternel dans les affections de l'homme, que ce qu'il en a placé hors de cette vie passagère ? Saistu que les joies de la terre n*ont qu'un temps, et que la félicité la mieux affermie en apparence est souvent la moins durable? Sais-tu que la plus essentielle des vertus de notre nature , c'est la résignation aux volontés de Dieu ?
— Si je ne l'avais su d'avance, malheureux ami, (on exemple ne m'aurait pas permis d'en douter !
— Assez, assez, reprit-il d'une voix austère. L'Église m'a donné tous les pouvoirs dont vous avez besoin ; — conduis-moi près de cette jeune fille. —
Amélie n'attendait pas sitôt mon retour. Je lui avais souvent parlé de Ferdinand. Elle n'ignorait rien de ses vertus, de ses infortunes, de ses résolutions, du double
ministère auquel il s'était voué. Son nom, sa vue, ses paroles, rappelèrent à son front une lueur d'espérance. Kt moi aussi, je pensai que le ciel commençait un miracle. Quelle âme tendre n'en a pas attendu pour ce qu'elle aime ?
Je les laissai seuls.— Une demi-heure après, la porte se rouvrit.
Ferdinand me regardait avec une tristesse calme qui ne m'effraya point. Ce devait être l'expression habituelle de sa physionomie.
Celle d'Amélie rayonnait d'une satisfaction pure et reposée qui avait quelque chose de céleste.
— Baisela main de ta fiancée, médit Ferdinand , et laisselui prepdre le repos dont elle a besoin. Henriette veillera auprès d'elle. Je vais lui donner les instructions nécessaires. Demain, nous nous reverrons ensemble. Je te ferai appeler de bonne heure.
La main d'Amélie me parut moins froide, sa respiration plus égale, son teint plus animé ; elle sourit en me disant ; — A demain.
Ferdinand me quitta sur le seuil de ma chambre. — Sois homme, murmura-t-il a mon oreille en me pressant contre son cœur. La vie est courte , mais l'éternité est infinie 1 — Et il disparut.
Quelle nuit que celle-là ! Je n'étais séparé d'Amélie que par une légère cloison , et le moindre bruit qui se faisait chez elle ne pouvait échapper h mon attention inquiète. Alors je m'arrêtais dans ma marche précipitée, mais mystérieuse. — J'étaisa pieds nus. — Je suspendais ma respiration , j'écoutais , je tremblais d'entendre une plainte ou un cri. Je tremblais surtout de ne rien entendre. Quand le silence avait été long, il me semblait qu'Henriette s'était endormie , et qu'Amélie, souffrant sans ôtre secourue, avait perdu la force de l'appeler. J'aurais voulu , dans ces moments-là, être encore assuré de sa vie au prix d'un gémissement. — Quelquefois j'étais frappé d'une voix, et je
AMÉLIB. 1C9
restais en suspens. — Quelquefois j'en distinguais deux, et puis plus rien, et j'étaisquelque temps plus tranquille. —Souvent j'ouvrais doucement ma porte. A celle d'Amélie, j'entendais mieux. Les trous de la serrure et les joints mal unis des panneaux me laissaient apercevoir un peu de lumière. Quand la lumière se mouvait, je sentais un frisson mortel parcourir tous mes membres. Quand elle avait repris sa place, je respirais. — Henriette veille avec soin , disais-je, et Amélie dort. Il n'y a point de danger. — Je rentrais chez moi, je m'asseyais, et, la tête appuyée sur mes mains, je restais plongé dans une rêverie vague assez semblable au sommeil ,.jusqu'à ce qu'un nouveau bruit vint me rendre ma terreur ou mon anxiété. Que je me serais trouvé heureux si j'avais pu passer ces heures interminables, la main appliquée sur son cœur, ou l'oreille attachée à son souffle ! Que le jour me parut long k venir ! avec quelle imt)atience je cherchais les premières clartés du ciel ! je n'avais pas trois fois parcouru la longueur de ma chambre, que jcTCvenais me coller à ma croisée pour savoir si l'orient ne blanchissait pas. Le soleil se leva cnGn. Je crus que le danger était passé, qu'Amélie était sauvée. Je me trouvai plus calme, plus heureux que je ne l'avais été depuis son arrivée. Je m'aperçus que j'avais froid.
Un instant après , je reconnus le pas de Ferdinand. Il frappa faiblement. Il entra chez Amélie. Henriette ne tarda pas beaucoup à se retirer. Elle me dit qu'Amélie avait eu quelques étouffements , quelques évanouissements de peu de durée; mais qu'elle ne semblait pas plus mal que la veille. Je vins me mettre à genoux à sa porte. Il se passa ainsi plus d'une heure et demie ; mais je priais avec confiance, j'étais presque tranquille.
Ferdinand me trouva dans cette position. 11 me releva et m'embrassa. Je remarquai qu'il ét^it un peu plus ému ; mais cette impression fut si rapide, que je pensai m'être trompé.
— Amélie est entrée dans la voie dn salut, me dit-il,
170 SOUVBNIBS DE JEUNESSE.
SCS devoirs sont remplis. Il te reste à remplir les tiens. J^allais répondre, il m'arrêta d*un signe, et il continua :
— Ne m'allègue pas des sentiments auxquels je ne puis compatir, tant que les sacrements du Seigneur ne les ont pas légitimés. Ce n'est pas la foi de l'amant que je réclame; c'est celle du chrétien. La tendresse que te porte cette âme d'ange deviendrait à mes yeux un motif de condamnation contre elle, si tu n'étais résolu à la sanctifier par le mariage. La démarche qui l'a conduite dans tes bras est un crime qui pèse sur sa tôte, et qui retomberait sur la tienne dans le cas où lu hésiterais à la réparer ; c'est à titre de devoir que je t'impose l'obligation dans l'accomplissement de laquelle tu ne vois que du bonheur. — Maxime, prenez-vous Amélie pour épouse ?
— Oui ! m'écriai-je d'une voix étouffée de sanglots; oui , mon père I
Il m'introduisit dans la chambre d'Amélie. Les volets étaient restés fermés ; quatre bougies brûlaient auprès d'elle, sur une table placée a côté du fauteuil pliant qu'elle n'avait pas quitté, parce que Ferdinand avait jugé, comme médecin , qu'elle y serait mieux que partout ailleurs. Tous les préparatifs de la cérémonie étaient faits.
Mon premier mouvement fut de me précipiter vers Amélie. Ferdinand me retint.
Je m'arrêtai alors a la regarder. — - Elle était tournée vers moi , et elle me souriait comme elle avait fait en me disant : A demain. — Son teint présentait quelque chose d'extraordinaire que je n'avais jamais remarqué. Il passait avec une étrange rapidité de la plus effrayante pâleur au rouge le plus vif, et puis il redevenait plus pâle qu'auparavant ; et cette alternative , qui faisait courir sur sa figure je ne sais quelle expression d'effort etde douleur, répondait presque aux battements de mon cœur. Je la pris pour une illusion de mes propres organes, fatigués par la veille et par les larmes. Ses yeux avaient aussi quelque chose de vague et d'indécis que j'attribuai à la même cause. Je
pensai d'ailleurs qu'elle pouvait ôtre éblouie par réclat des flambeaux qui nous séparaient, et li travers lequel ses regards cherchaient k percer.
j— Détourne ta vue de ces lumières , lui dis-je; elles doivent te faire mal , car elles troublent la mienne et m'empêchent de te voir.
— Moi aussi, répondit-elle ; mais elle ne changea pas de position.
En ce moment-12i , Ferdinand vint me chercher à ma phce, et il me conduisit auprès d'elle. Il prit ma main et la plaça dans celle d'Amélie.
Les prières continuèrent.
Il s'interrompit pour me demander si j'avais un anneau. On concevra que cette idée ne me fût pas venue.
— Tiens celui-là, reprit-il, et passe-le dans son doigt. — n venait de le tirer du sien.
— Prends, prends, continua- t-il. C'est celui d'Adèle. — Je frissonnai.
Il nous donna ensuite sa bénédiction , s'agenouilla près de moi, se releva et m'aida à me relever. Je m'appuyai sur lui pour me soutenir.
— Suisrje sa femme? esMl li moi? son nom m'appartient-il? dit Amélie.
— Les formalités qui manquent à votre union dépendent des hommes, répliqua Ferdinand. Elle est sainte et indissoluble devant Dieu.
Amélie poussa un cri de joie.
Je m'élançai vers elle. Ferdinand m'entraîna jusqu'à la porte; il m'enveloppa de son manteau, et, pressant ma tête contre son sein de manière à étouffer ma réponse , il appliqua sa bouche à mon oreille , et me dit à basse voix : — Maintenant, souviens-toi de ta promesse! Élève ton ftme k Dieu , qui t'a donné ce que tu aimes , et qui ne te t'a donné que pour un moment dans cette vie de misère. — L'anévrisme touche k son dernier période. Va recevoir le dernier soupir de ta femme , en homme digne de la retrouver.
173 fSOUVSmBS DB JEUNESSE.
Après cela , il sortit.
Je me rapprochai d'Amélie en chancelant. Je m'assis, je saisis ses deux mains , je me rapprochai d'elle autant que je le pouvais sans la forcer à se mouvoir; je glissai un de mes bras sous ses épaules nues ; elle palpita comme si elle avait eu peur.
— Ne crains rien, Amélie! tu es ma sœur, tu es ma femme.
— Je sais bien, répondit-elle en roulant mes cheveux autour de ses doigts. — C'est que je ne te vois pas, je ne sais pas pourquoi je ne te vois pas. Pourquoi ces lumières n'y sont-elles plus? — Mais tu es là , toi , rien que toi ! Oh ! je suis heureuse ! — Attends, couche ta tête ici , tout près de moi. — Je suis ta femme! il n'y a point de mal, n'est-ce pas? — Viens plus près encore, que je sente ton souffle sur ma joue. — Heureuse ! heureuse! je n'imaginais pas qu'on pût être si heureuse !
Elle releva un peu son cou sur mon bras qui l'appuyait, et pencha sa tête sur la mienne , et nos lèvres s'unirent pour la première fois.
— Ah I mon Dieu I s'écria-t-elle.
Ma raison s'était anéantie dans ce baiser. Tout ce que je me rappelle , c'est qu'elle cessa de me le rendre... et je fus quelque temps à en comprendre la raison. — Mes sens m'abandonnèrent, je tombai; je ne conservai de mon existence que la sensation d'un tumulte confus de pas et de voix , et de l'étreinte vigoureuse de deux bras de fer qui se croisaient sur ma poitrine pour m'emporter.
Quand je revins à moi, j'étais dans la chambre de Ferdinand.
Je jetai les yeux de tous côtés; je vis Jonathas. — Ferdinand, debout en face de moi, me regardait fixement sans parler.
— Et Amélie, Amélie! où est-elle?
— Au ciel, répondit- Ferdinand.