LUCRÈCE ET JEANNETTE
La baronne Eugénie de M... n'est plus Jeune, comme on le verra plus apertement par la suite de cçlle histoire; mais ceux qui ont le bonheur de la connaître savent qu'elle a conservé toute la fraîcheur d'esprit, toute la vivacité d'imagination qui la distinguaient autrefois entre les jolies, et qui la faisaient préférer aux belles. C'est encore plaisir pour elle que d'entendre narrer de tendres aventures, et c'est à son intention seulement, il faut bien le dire, que j'avais recueilli ces tristes souvenirs de ma jeunesse , meilleurs à oublier qu'à écrire. Je ne sais rien lui refuser. C'est une habitude que j'ai conservée avec les femmes, vieux que je suis, et même quand elles sont vieilles.
Un soir de cet automne que nous étions tête à tête au coin du feu , car, à Paris, il faut se chauffer en automne , la conversation vint a languir parce que mon portefeuille était épuisé, et puis parce qu'à notre âge la conversation languit nécessairement quelquefois. Elle se tournait impatiemment dans son fauteuil, elle tisonnait avec dépit, elle toussait de cette toux nerveuse qui signifie intelligiblement qu'on s'ennuie; et moi, je la reganlais d'un œil consterné, comme pour lui dire que je n'avais rien à lui dire.
— Savez-vous, Maxime, dit-elle tout à coup, que vos amours sont ce que j'ai entendu de plus lamentable en ma vie , et que je ne m'étonne plus , d'après ce que j'en sais aujourd'hui, de cette humeur morose et chagrine à laquelle je vous vois enclin depuis tant d'années? C'est comme une
17<l SOUVEMIBS D£ JKUNKhSE.
falalilé que ces passions-là, et il 7 a de quoi altacber au sommeil de Thomme le mieux portant tous les démons du cauchemar. La première de vos maîtresses n'aime en tous qu'un enfant aimable; elle est mariée» et meurt. La seconde vous aime un peu , je suppose » mais pas assez pour vous sacrifier ses préjugés; elle se marie et meurt. La troisième vous aime éperdûment et vous épouse, mais en vous épousant elle meurt. L'abbé Prévôt, qu'on} lisait tant dans ma jeunesse, et qui n'avait pas, en vérité, l'imagination hàr dîne, n'a jamais inventé un héros de roman plus maleneenlreux!
— Que voulez- vous, baronne? Vous m'avez demandé rhistoire de ma vie, et moi je n'invente pas.
^ Je vous crois et je vous plains ; mais, s*îl me souvient de si loin, et si j'en crois votre réputation et vos propres discours, car vous étiez passablement avantageux, l'amour n'a pas toujours été si rigoureux pour vous. Le sentiment est une loterie à laquelle vous avez joué trop souvent pour ne pas rencontrer quelques chances heureuses, et vous ne me montrez que des billets perdants !
— 11 est vrai , baronne , dis-je en saisissant sa main avec l'expression la plus passionnée dont je fusse capable , il est vrai qu'une fois l'amour...
— Laissons cela! reprit-elle avec une sorte de colère. Il est probable que vous n'avez rien à m'apprendre sur ce sujet! Mais pourquoi ne m'égayez-vous jamais de quelqu'une de ces anecdotes qui réveillent des idées gracieuses, et qui ne donnent au moins ni spasmes ni mauvais rêves?
— Je puis vous l'avouer, répondis-je en riant. — C'est que l'amour n'a jamais oublié de me rendre très-malheureux qu'il ne m'ait rendu souverainement ridicule.
— Eh bien! voyez le grand mal! je m'amuserai à vos dépens.
-^ Je le veux bien. Ceci ne doit pas aller plus loin, et personne ne nous écoute.
— Ajoutez à cela que vous devez commencer à mettre
LUCBÈCB ET JEANNETTE. f75
ordre a vos prétentions , si vous ne voulez pas être souvc- Fainement ridicule encore une fois!
— La première fois , dis-je après avoir un moment réfiéchi...
— La première fois que vous fûtes amoureux» ou que TOUS fâtes ridicule?
— L*nn et l'autre, si vous voulez. La première fols, c'était une certaine Alexandrine, blonde, un peu langoureuse, mois syelte, élancée, faite à ravir, et charmante, sur ma parole, qui avait la fureur des enlèvements.
— Je TOUS vois d'ici enlever la blonde Alexandrine.
— ^Et le plus^heureux des mortels jnsqu*au premier relais. Nous descendîmes pour cueillir des fleurs pendant qu'on changeait de chevaux. Ce n'était pas tout que des fleurs; il fallait un ruban pour les attacher. A mon retour, plus d'Alexandrine. Elle s'était trompée de voiture, et courait les champs avec un Anglais qui l'attendait depuis deux jours.
— C'était justement l'année de la paix. Je me rappelle cette histoire comme si elle était d*hier.
— Une jolie brune daigna me consoler, et j'avouerai qu'eUe y mit du courage; car il n'y a rien de mortel à l'amour comme un ridicule bien avéré. J'aimai Justine comme le méritait un procédé si généreux. Je me serais fait tuer pour elle, et il ne s'en fallut guère. Un jeune capitaine de hussards, beau comme Adonis, taillé comme Hercule , et avec lequel je vivais dans la plus parfaite intimité, s'étant permis de la lorgner un jour au spectacle d'un air familier qui me déplut, je le provoquai brutalement en duel. Son régiment! partant le lendemain au point du jour pour une autre garnison , la partie ne souffrait point de remise. Il me donna rendez-vous pour minuit dans une petite avenue, sous les fenêtres de ma reine. Un pareil stimulant était de trop pour mon courage; mais j'accédai a la proposition de mon adversaire sans lui demander compte de son caprice. Nous fûmes exacts, et
176 SOUVENIRS DB iEllNBSSR.
nous menions flamberge au vent, quand une averse épouvantable nous força à nous jeter sous une porte cochère qui se trouvait ouverte par hasard. Nous n*en continuâmes pas moins k ferrailler; mais nous croisions nos armes en aveugles, et au bout de quelques passes qui lui avaient donné l'avantage du terrain, la pointe de Tépée du capitaine me coupa la lèvre supérieure et m'enfonça une dent.
— Je me souviens qu'k mon gré cette balafre vous allait en perfection.
— Je me trouve heureux de l'avoir reçue a ce prix , mais ce ne fut pas ce qui m'occupa pour le moment. Je me hâtai de bander ma plaie avec ma cravate, et de courir au domicile du chirurgien le [plus voisin pour m'y soumettre à un appareil mieux entendu. Quelle fut ma surprise, en passant sous la croisée de Justine, de m'entend re apostropher par une voix qui me souhaitait la bonne nuit et un prompt rétablissement 1
— ^Vous dûtes savoir gré a votre maUi:!esse d'une attention si délicate?
— Ce n'était, parbleu, pas elle qui parlait, madame! c'était le hussard !
— Infortuné Maxime! cette brune-la valait bien la blonde, vraiment!
— Quand j'y réfléchis, ma chère Eugénie, je pense qu'elles se valent toutes. Enfin, en 1803...
— Ah ! vous allez y revenir! passons sur 1803, au nom du ciell
— Je le voudrais de toute mon âme , Eugénie , puisque vous le désirez ; mais les compositions les plus frivoles ont des règles impérieuses qui forcent la volonté d'un pauvre auteur, et je ne veux pas laisser de lacune dans mes mémoires.
— Alors je la remplirai. Je vous trompai , mon ami , je vous trompai pour un sot. C'était un mauvais procédé; mais rappelez-vous que nous courions (ous les deux notre vingt-unième année; vous, tendre, exalté, véhément, f^
LUCBÈCE ET JEANNETTE. 177
natique de loutes vos illusions; moi, veuve depuis un an, indiscrète, évaporée, sans expérience, joyeuse d'être libre, avec une tête parfaitement vide , et un cœur plus vide que ma tête. Je puis faire les honneurs de cet âge-là. J'étais une autre. Quand vous me dites que vous m'aimiez, je vous en dis autant, parce qu'il fallait absolument vous aimer, si on n'était décidée à vous haïr à la mort, et je ne m'étais pas trouvé tant de résolution. Un quart d'heure après, j^aurais donné un empire pour avoir à recommencer. Je ne voulais qu'indépendance et repos, et vous ne viviez un peu à l'aise que dans la région des tempêtes. Vos serments étaient des blasphèmes, vos joies des frénésies, vos jalousies des convulsions. Songez œpendantque les passions romantiques n'étaient pas encore inventées, et qu*il n'en était pas plus question dans les Contes moraux qu'a rOpéra-Comique; et peignez-vous mon état quand je contemplai de sang-froid la terrible destinée que vous m'aviez faite I Je me réveillai tremblante d'effroi sous le poignard de Maxime , conmie ;Damoclès sous le glaive du tyran. Je ne savais où me sauver de mon bonheur, quand le sot dont il est question se présenta, si laid, si nul, si maussade, si insolemment sufûsant; si profondément absurde, qu'on n'auf ait pas autrement choisi entre cent mille pour vous venger en vous trahissant, et j'aurais pris alors cent fois pis, si cela eût été possible, pour me soustraire aux épouvantements de votre amour. Un sot, au moins, cela vit en apparence comme un autre homme ; cela parle, agit, existe à la manière de tout le monde , ou a peu près. Cela ennuie souvent , mais cela ne s'en aperçoit jamais. Cela ne préoccupe ni l'âme ni Fesprit. Cela n'est ni incommode ni imposant. Cela est sot, et voilà tout. Vous ne sauriez croire, Maxime, combien les sots sont merveilleusement imaginés pour faire des amants aux coquettes! —Eh bien, ai-je pourvu à cette lacune de façon à vous satisfaire? Qui vous arrête maintenant?
— Rien, madame I je reprends haleine de mon admi-
178 SOUVENIBS DE iEUKfcSSK.
ration, et je rentre dans mon récit à Fendroit où vous venez de le laisser. — Je n*étais pas de caractère a me désister facilement de mes droits, et je dois, à ce compte , vous avoir inspiré de cruelles inquiétudes, puisque vous ne trouvâtes moyen de vous dérober entièrement a ce que vous daignez appeler les épouvantements de mon amour qu'en mettant la France entre vous et moi. Vous prîtes le parti de vous retirer dans vos terres de Touraiae. Tout mon bonheur disparut avec vous. Votre absence fit d'un pays que je chérissais la plus triste des solitudes, et je me décidai d'autant plus volontiers k le quitter aussi , qu'après trois mésaventures aussi criantes , il n'y avait pas, à vingt lieues à la ronde, enfant de bonne maison qui ne se moquât de moi.
-^ Si vous n'étiez encore plus aimable et plus galant que sincère, vous vous en seriez tenu à cette dernière raison. Elle pouvait vous dispenser de l'autre.
—-Je conviens qu'elle eut une bonne part dans ma résolution. Arrivé à Paris , je m'avisai pour la première fois de mettre un certain ordi^ dans ma conduite ; et, pour ne pas laisser d'équivoque sur l'ordre dont j'étais capable, je vous expliquerai en deux mots ce que j'entendais par-là : c'était tout simplement une méthode de désordre, une inconduite systématique, un plan réglé d'irrégularité , une bonne manière de mal vivre. Comme l'amour était ma principale, pour ne pas dire ma seule affaire, ce fut sur um terrain que je transportai toute ma philosophie. « Si les malheurs forment la jeunesse, me dis-je à moi-même, vous voilà , mon cher Maxime, assez formé pour votre âge. Depuis votre brillant avènement dans le monde, vous avez aimé trois femmes, et vous avez été trois fois dupe. C'est une espèce d'avertissement providentiel qui vous est donné de renoncer an sentiment. Puisque la destinée des cœurs tendres et confiants est d'être toujours trompés, la science d'être heureux consiste à ne pas se laisser prendre au dépourvu. Les engagements sincères et les passions éternelles
LUCBÈCE ET JEAfl NETTE. 179
sont du monde d'Astrée et de Céladon ; il n'y a que les en- Tanls qui Tignorent, et vous avez maintenant de bonnes raisons pour n'en pas douter. Que reste-t-il k craindre de la perfidie d'une maîtresse, quand on sait d'avance à quoi s*en tenir sur sa bonne foi? La plus inconstante est la meiUeore pour qui a vériûé que la plus constante ne l'est guère. Traitez donc désormais les affaires de cœur avec rinsottdance qu'elles méritent, et prenez l'amour comme il est fait, si vous ne pouvez vous en passer. On n'en fera pas un autre pour vous. »
—J'admire à mon tour, mon ami, combien vous vous étiez perfectionné depuis notre rupture. Vous voilà tout à fait revenu de vos extravagances romanesques. Voqs parlez principes !
— Ces idées ne me seraient peut-élre pas venues d'ellesmêmes, et la reconnaissance me fait un devoir d'avouer que mon éducation vous doit beaucoup. — Bien convaincu comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, que le moyen le pins sûr de n'être trompé nulle part, c'était de s'attendre k iëtre partout, je ne m'occupai qu'à trouver un digne tliéâtre à mes expéditions galantes, et ce fut au théâtre même que je m'arrêtai. Ce n'est pas là d'habitude qu'on va chercher les fidélités exemplaires et contracter les liens indissolubles de l'école des Amadis. L'intrigue y est légère, le nœud fragile, les péripéties multipliées, et il n'y a pas une scène dans les amours de ce pays-là qui ne coure au dénoûment suivant les règles de l'art. C'était précisément mon affaire. Je m'arrangeais volontiers en perspective d'un commerce où je serais presque aussitôt trahi qu'aimé. Il est aussi amusant qu'un autre, quand il amuse, et il fait perdre moins de temps. J'avais d'ailleurs une sorte de vocation prédestinée pour ce genre de sentiment, et jo tenais cela de la nature ou de mon père. Mon cœur avait battu dès l'enfance dans ma poitrine d'écolier aux roulades d*unc virtuose et aux pirouettes d'une bayadère. Il y a un charme incomparable dans la possession d'une beauté à
180 SOOVBNIBS DE JEU^^BSSE.
mille noms qui prend toutes les flgures, qui revêt et embellit tous les costumes, qui parle tous les langages et interprète toutes 1^ passions , qui change elle-même tous les soirs de passions, de langage et de génie, comme elle change de toilette. En province surtout, où les attributions du comédien sont ordinairement plus étendues, c'est quelque chose de divin. Vous pouvez dans le même tête>à-téte, à la fin d'un joli souper, vous attendrir jusqu'aux larmes avec Aménaîde , bouder avec Hermione, coquetier avec Célimène, ou fondre votre cœur en langueurs pastorales avec une des bergères musquées de Favart et de Marmontel. Si la perfide Eulalie vous a donné hier quelqu'un de ces motifs de misanthropie qui chiffonnent les esprits mal faits, vous aurez bien de la peine à résister demain aux preuves de Tinnocence de Zaïre. Ajoutez à cela les triomphes de la vanité, si flatteurs, si enivrants pour Thomme qui est aimé ou pour celui qui croit l'être , ce qui est absolument la même chose, tant qu'on le croit, et vous conviendrez sans difficultés que l'amant d'une actrice à la mode est un de ces êtres privilégiés pour qui la vie n'est qu'un enchaînement de béatitudes et d'apothéoses!
— Grâce au ciel , vous êtes pour cette fois dans la voie du bonheur parfait, et si quelque démon ne s'en mêle, nous n'aurons plus à parler que de vos triomphes. Je crains comme vous qu'ils ne soient pas durables, mais ils seront nombreux , et vous vous sauverez sur la quantité.
— Je m'en flattais. A dire vrai, l'économie de mon plan de campagne ne laissait presque rien à désirer : j'avais combiné tous mes mouvements, choisi toutes mes positions, marqué d'un regard prévoyant mes campements, mes retranchements et mes forteresses. J'aurais dressé d'avance la carte de mes conquêtes, et je me voyais déjà suivi d'ovation en ovation par un long cortège de captives.
— César, je vous salue. Je vous attends avec impatience a la rédaction de vos Commentaires!
— C'est là malheureusement que le triomphateur s'cra-
LDCBÈCB BT JBA.^NETTB. 181
barrasse. Je n*eus pas mis un pied sur le terrain de l'ennemi, que je m*aperçus qu'il m'était impossible d'y mettre l'autre avant de savoir sa langue, et c'est une étude qui aurait déconcerté Pic de la Mirandole. Je croyais posséder assez bien mou Marivaux, mon Crébillou fils et mes Bijoux indiscrets; mais cet idiome sacré n'était ni plus ni moins tombé en oul>li que les hiéroglyphes. Je m'avisai de retourner au sentimeni, que je regardais encore comme le truchement universel des négociations amoureuses; mais, au premier mot qui m'échappa dans ce style, on me rit au nez en grand chœur, et toutes mes sylphides s'envolèrent. — J'étais près de renoncer à mes magnifiques ambitions et de descendre aux grisettes, peuple naïf, heureux et fidèle aux bonnes traditions antiques, chez lequel ce langage délicat est resté vulgaire, sous les favorables aus picesdu roman, quand un événemcnl imprévu vint me rendre les chances de ma fortune, — Vous n'avez probablement jamais su, madame, qu'il eut existé, rue Saint- Martin, n» 18, une succursale de Thalie, placée sous Tinvocation de Molière?
— Je suis du moins bien certaine de n*avoir jamais eu de loge dans ce quartier-la.
— Aussi n'y allait-on pas, baronne, pour regarder aux loges, ce qui serai! indubitablement arrivé si vous aviez fréquenté le théâtre. On y allait pour voir une actrice enchanteresse, aux traits mignons et gracieux, à la physionomie idéale, à la tournure souple et aérienne, au son de voix frais et pur, aux intentions fines, spirituelles et mordantes. Elle souriait, et tous les cœurs volaient à son sourire ; elle laissait échapper, entre des cils d'or, un regard , ou plutôt un rayon de feu, et l'incendie gagnait partout. Elle parlait enfin, et le plus sage perdait la tôte. Quand je vous dirai que je subis le sort du plus sage, vous me croirez volontiers sur parole. C'était le diamant de la petite comédie, la perle du pays marchand , la Mars de l'arrondis-
183 SOUVENIRS DB JBONBSSS.
sèment et de ses fauboui^. Celait la Jenny Vertpré du consulat!
— C'était ce qu'on voit tons les ans » la divinité de la vogue, et il ne me manque plus que son nom.
— Je vous le dirai» madame» en meilleur style que le mien ; car je ne saurais employer un des tours pompeux et grandioses de M. de Chateaubriand dans une occasion plus solennelle. Cette prodigieuse souveraine des esprits eC des âmes s'appelait Lucrèce.
— Miséricorde ! qui a jamais entendu parler d'une comédienne qui s'appelât Lucrèce?
— Ce n'est pas là cependant le plus extraordinaire. — Le plus extraordinaire» et madame de Sévigné ne se ferait pas faute en pareil cas d'une page de synonymes» c'est qu'elle soutenait la responsabilité de son terrible nom avec une résignation philosophique dont il n'y avait jamais eu d'exemple au théâtre de la rue Saint-Martin» et peutêtre dans quelques autres. On lui connaissait mille adorateurs» et on ne citait pas un heureux.
— Je vous arrête sur le fait et en flagrant délit de menterie. Vous promettez des histoires réelles» et, du premier élan, vous tombez dans le fantastique. On penserait, à vous entendre, que la nature a tenu partout quelque phénomène en réserve pour fournir un texte à vos hyperboles. Que dira le critique ingénieux et malin qui suspend sur toutes vos périodes son point d'interrogation défiant et ricaneur? Croyez-vous que ce terrible douteur» qui hésite a croire que vous ayez eu douze ans une fois en votre vie , que le hasard vous ait donné pour maître d'école un capucin de Cologne» et que la foule vous ait poussé, un jour où vous n'aviez rien de mieux k faire » sur une place de Strasbourg» dans laquelle il ne se trouvait guère que douze ou quinze mille personnes» vous passe l^èrement une Lucrèce decoulisses? Ohl c'est un chapitre sur lequel vous ne nous en ferez pas accroire! Nous souffrons les invraisemblances des histo-
LUCRÈCE BT JEANNETTE. 188
riens, mais nous sommes inlraitables ave« les conteùn.
— Le critique en pensera ce quMl voudra, ma chère baronne; c*est son affaire de critiquer; mais je suis, avec votre permission , beaucoup plus au fait de mes aventures que lui-même, quoiqu'il sache presque tout. Je me flatte, an reste, qu*il rabattra quelque chose de son rigorisme Judaïque, et puisque je lui ai permis de donner a dîner k rabbé d'Olivet chez Marion Delorme, cinquante ans jour pour jour avant la naissance de ce digne académicien, il aurait mauvaise grâce II me contester une vertu presque anonyme au théâtre de la nie Saint-Martin. Remarquez d'ailleurs, s'il vous plaît, que je n'ai pas dit jusqu'ici que j'eusse mis du premier abord l'enchantement à fin, rien qu'en soulevant ma visière, comme un paladin du roi Artus. Il en arriva même tout autrement, et Lucrèce ne me reçut pas mieuiK que la Lucrèce de Rome n'avait reçu Tarquin , quoique la mienne n'eût point de Collatinus. — Les difficultés, et surtout celles de cette nature, enflamment, comme vous savez, un généreux courage. Mon amour avait bien des raisons de se mettre en frais d^empressement et d'obstination. Le théâtre de Molière venait de fermer par ordre supérieur ou a défaut de recettes, malgré l'attrait que Lucrèce prêtait à son répertoire. Lucrèce allait disparaître, et mes parents me rappelaient a tous les courriers pour me faire terminer une sotte affaire en province. Ils s'étaient décidés à me marier, et, après les éclatantes disgrâces de mes trois premières intrigues, je vous demande quelle bonne figure de mari j*aurais faite i C'est précisément comme un homme qui embrasserait le parti de la guerre avant d'avoir tiré vengeance d'un affront public. Il me fallait une réparation.
— De quoi vont se mêler les familles f Vos parents choisissaient bien leur moment!
— Ils n'en font jamais d'autres. — Je m'étais couché vers le matin, suivant mon habitude, moins heureux que le poète Villon , qui n'avait qu'un souci. J'en portais deux en
i84 SOt'VRNIRH DE J Eli N ESSE
croupe, et des plus noirs qu*ou puisse imagioer : uoe femme dont je ne voulais guère, et une maîtresse qui ne me voulait pas.
— Dites-moi en passant quel était le souci du poète Villon?
— Celui de savoir, madame, ce que devenaient les vieilles lunes; et il le préoccupait tellement, qu'il en oublia le jour où il devait être pendu. — Je venais de me réveiller dans le paroxysme de l'amour, qui est, comme l'a très-bien observé Fontenelle , le plus matinal de nos sentiments» quand mon domestique m'apporta une lettre dont le timbre me fit craindre de nouvelles sommations paternelles. Jugez de ma surprise et de mon plaisir quand je m'aperçus qu'elle venait du directeur d'une troupe de comédiens qui exploitaient ma province , et qu'il n'y était question que de Lucrèce. La clôture d'un théâtre de Paris lui fournissait l'occasion de se recruter de quelque sujet précieux, capable de faire fureur dans une petite ville, et mon goût connu pour le spectacle lui avait t^'ii supposer que je pourrais lui servir d'intermédiaire auprès de la magicienne qui avait tourné pendant six mois tant d'excellentes cervelles. C'était Lucrèce qu'appelaient tous les vœux d'un peuple idolâtre du talent et de la beauté. C'était sur moi qu'on se reposait des soins de cette heureuse ambassade 1 folles joies de la jeunesse! Mon premier prix de rhétorique m'avait moins enorgueilli. On m'aurait annoncé la couronne du Tasse au Capitole, ou l'amarante aux jeux floraux, sans me distraire de mon ravissement. Cependant j'avais concouru.
Je ne vous laisserai pas à deviner la première pensée qui m'occupa. Vous ne vous en aviseriez jamais. « Ma foi, dis-je en m'habillant a la hâte, je ne sais pas pourquoi je ne me marierais pas. Une bonne dot en écus sonnants n'est pas à dédaigner dans l'état de délabrement où la bouillotte a mis mes affaires, et la plupart des moralistes disent d'ailleurs qu'il n'y a rien de si doux que Tunion de deux âmes bien assorties. Je renoncerai, coiume lu raison l'exige.
LUCRÈCB ET JE%NNBTTE. 185
aux plaisirs tumultueux d*une vie dissipée; mais Téclat que ceci ne peut manquer de produire suffit de reste à l'ambition d*un jeune homme favorablement traité des femmes , et qui n*a pas mal employé ses belles années. Lucrèce aura du chagrin sans doute; il le faut bien! Elle en aura beaucoup ! Je m'arrangerai môme pour qu'elle fasse manquer deux fois le spectacle par indisposition ; mais elle se consolera 9 j*en suis sûr, car il n'y en a pas une qui ne se console. Le principal , c'est qu'elle ne se console pas avant la cérémonie ; cela nuirait à l'effet. Je me marierai tout en arrivant. »
— Prenez garde» Maxime. Je comprends à merveille que le succès de cette combinaison aurait sauvé les intérêts de votre vanité ; mais vous ne m'ayiez pas dit encore que vos affaires fussent aussi avancées auprès de Lucrèce.
— Vous comptez donc pour rien le chemin qu'elles viennent de faire I Âvez-vous lu l'Œdipe de fiallanche? N'avezvous jamais vu celui d'Ingres ? C'est tout un. £h bien, madame, l'énigme était devinée ! J'avais pénétré, le Sphinx. Elle m'était connue, la phrase talismanique ; elles m'appartenaient, les paroles fées qui devaient dissoudre le charme ! Un engagement superbe et une place dans ma chaise de poste! Il n'y a point de Lucrèce qui résiste à cela!
—O fatalité de nos débiles vertus! Cette rigoureuse héroïne, si habile à jouer tous les rôles , ne put soutenir jusqu'au lK)ut celui de la chaste Romaine dont elle portait le nom !
— Elle le soutint de sou mieux , baronne, à deux légères circonstances près, la résistance et le suicide.
— J'entends, et j'assiste en imagination aux pompes de votre arrivée triomphale !
— Vous allez trop vite. Nous voyagions fort lentement. Lucrèce avait toutes les qualités que vous pourriez désirer dans la figure fantastique d'une amoureuse de roman. Elle idolâtrait les beautés de la nature, et ne trouvait jamais trop long le temps passé à les contempler. Nous nous arrêtâmes k Brie-Comte-Robert.
180 SOUVENIRS DB JEUNESSI?,
"^ I^s beautés de la nature à Brîe^Comte-Boberl! Où renUiousiasme va-t-il se nicher?
— Nous ne faisions que partir, et il faut l'avoir éprouvé pour savoir combien la nature a de charmes pendant vingtquatre heures, quand on voyage avec sa maîtresse. A Nangis, nouvelle station. Cette allée solitaire de vieux arbres, qui circule autour de ses fossés, ferait envie aux jardins d'Armide. Et puis, le clair de lune a quelque chose de si suave et de si velouté k Nangis i Si on peignait un jour ce clair de lune comme je Tai senti, comme je Tai goûté, quand ses rayons d*un pâle azur pleuvaient à travers le feuillage naissant sur les plis de son voile, Tenveloppaienf de leur clarté limpide, etme découvraient en elle mille beautés que je n'avais pas encore aperçues, je vous proteste qu'on ne voudrait plus de Claude Lorrain. Il faudrait plaindre le cœur insensible qui ne palpite pas d'une tendre émotion à la vue de ces plaines délicieuses de Nogent que la Seine embrasse d'une ceinture argentée, sur laquelle tous les astres du ciel sèment des feux étincelants. Tout cela n'est jamais si ravissant que lorsqu'on est deux k le voir! — Quant aux promenades poétiques de la moderne Troyes, elles sont presque aussi classiques dans la mémoire des voyageurs que les bosquets des rives du Simo!s, où il n'est pas suffisamment démontré qu'il y eût des bosquets.
^ Muse, suspends ton vol 1 je ne croyais pas, au train dont nous marchions, que nous aurions le bonheur de gagner sitôt le département de l'Aube ! Votre pégase doit avoir besoin de s'y reposer!
— Vos pressentiments ne vous ont que trop bien avertie. Nous étions k Troyes le quatorzième jour, et le temps commençait k nous presser autant que vous, mais il n'y eut pas moyen d'en partir. Lucrèce était tourmentée d'une fièvre ardente, et le médecin, que je fus obligé de mander, reconnut d'un coup d'œil qu'elle était hors d'état de continuer le voyage. La pauvre fille avait la petite vérole.
•-^ Vous me faites trembler, Maxime. Votre démon vous
LUCBfcCB ET JE%?INETTR. 187
emporte, et nous marcbons tout droit k un dénoûment tragique i
— Rassurez-vous, madame; nous marchoDS tout droit à nu dénoûmeut assez bouffoo. Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne Tabandonnai pas pendant le danger; mais mes affaires m^appelaient, mes parents se mouraient d'in* quiétude , et les intérêts de Lucrèce eux^nômes exigeaient que j'allasse expliquer son retard. Le médecin ne m'avait laissé aucune inquiétude sur les suites de cet accident, et j'avais payé ses soins en raison du succès qu'il me faisait espérer. J'arrivai donc seul au but du voyage ; mais le bruit de mon expédition m'y avait précédé, et je regardais l'accueil qu'il allait me procurer comme une épreuve embarrassante pour ma modestie. Elle en fut quitte k meilleur marché que je ne pensais. L'esprit des provinces est soup» çonneux quand il n'est pas dénigrant. Accessible k toutes les préventions fâcheuses, il se cuirasse contre l'admiration ; il se fortiGe de suspensions « de restrictions et de réticences contre l'invasion des nouvelles gloires. La renommée n'y a de cours que lorsque ses lettres patentes ont été expédiées aux bonnes villes sous la bande d'un journal accrédité, et les journaux de l'an de grâce 1804 ne disaient mot des actrices des petits théâtres. La liste civile des princesses dramatiques de ce temps-là était beaucoup trop exignè pour leur permettre d'entreteiiir k grands frais une meute d'historiographes. L'époque n'était pas arrivée où leurs faits et gestes devaient être immatriculés tous les soirs dans des chroniques ofGcieuses, comme ceux de Tempereur de la Chine. — On ne m'accueillit, par conséquent, que d'un certain : Nous verront bien fort sec , accompagné d'un certain hochement de tête fort dubitatif. •— Nous verrons bien^ madame, entendez-vous? On ne vit que trop tôt, hélas! ce que vous allez voir!
^ Permettez-moi de vous épargner la douleur de rouvrir de vos mains une blessure qui saigne encore. N'esl-il pas vrai que Lucrèce était un peu changée ?
188 SOlIVE!^IBt DE JEUNESSE.
— Un peu changée, madame! ah! je reconnais à ces tendres ménagements la compassion d*iin cœur de femme ! Un peu changée, grand Dieu ! elle était à faire peur !
— Déplorable témoignage de l'instabilité des choses humaines! Yoilà pourtant des tours de la petite vérole I
— Il n*y eut qu'un cri sur son compte, et ce fut un cri d'épouvante 1 r^on , non ! jamais la nature n'a humilié d'un retour plus perfide la vanité d'une jeune fille I...
— Et la suffisance d'un jeune fat...
— J'allais ^vous épargner, madame, la peine de l'apostille, car, dans la circonstance où je me trouvais , il ne pouvait me rester d'autrç oi^eil que celui d'une humble et repentante résignation. Toutefois mes espérances se rattachaient en secret a l'effet infaillible de son talent. « Il faudra bien qu'ils l'admirent, m'écriais-je avec fierté» et leur ivresse me vengera d'eux , et de \h jdestinée contraire. » — Je ne soupirais qu'après le jour du début. L'affiche enfin l'annonça ; l'affluence fut énorme , et, pour ne rien cacher, le public paraissait assez bien disposé. J'allais Je venais, je ne me sentais pas d'impatience. J'avais compté une à une les mesures d'une ouverture qui ne finissait pas, quand la toile se leva. La pièce commençait tout juste par un morceau de Lucrèce. O douleur 1 — les rigueurs que la petite vérole avait exercées sur son épiderme n'étaient rien auprès de celles dont elle avait affligé son larynx. La malheureuse avait perdu deux notes, et ce qu'elle conservait de sa voix de sirène aurait cloué Taumône de la charité dans la main de l'auditeur le plus bénévole d'une chanteuse de place.
— On n'a jamais rien entendu de pareil !
— C'est ce que tout le monde disait. Après deux désappointements aussi contrariants, j'osais a peine entrevoir un dernier moyen de salut dans les ressources incomparables de son jeu , comme un homme qui va se noyer se retient d'une main désespérée aux faibles roseaux du rivage ; et Dieu sait si je fus bien avisé d'y compter médio-
LUCBÈGB ET JËA.NMETTE. 189
crementi Soit que rimpertiiiencedu public cul paralysé ses moyens (style de théâtre $*il eu fui jamais) , soit que la petite vérole ait aussi quelques influences psycliologiques josqu*à ce jour méconnues des savants, Lucrèce dit la comédie juste comme si elle la chantait. Tous ces petits riens délicieux que son visage céleste avait fait valoir tant de fois étaient devenus communs et maussades sur la physionomie d*une laide. Ces subtiles Gnesses de détails, ces traits exquis de naturel et de sentiment , où se pâmaient à Paris Torchestre et la galerie, passèrent pour gauches dans leur naïveté, et pour maniérés dans leur délicatesse. EnGn le mécontentement des spectateurs se manifesta par une explosion si bruyante, que la salle menaçait de crouler au bruit des sifflets , quand le directeur aux abois vint, tout tremblant, promettre une nouvelle débutante a son turbulent auditoire. Lucrèce s'évanouit, et je me sauvai fort à propos, car, si je m'étais trouvé a ses côtés quand elle reprit connaissance, elle m'aurait certainement arraché les yeux.
— Vous m'avez attendrie sur le sort de cette pauvre créature ! je voudrais la savoir établie en bon lieu.
— Vous n'avez qu'à parler, madame, et je la ferai au besoin, comme âippolyte Clairon, président du conseil d'un margrave ; mais , fiction a part, je vais combler vos vœux en deux mots. Sa mésaventure fut pour elle une source inépuisable de prospérités. Elle revint à Paris, où un de ses amants les plus rebutés, homme de peu d'es« prit à ce que l'histoire rapporte, mais doué, selon toute apparence, d'une puissance incroyable de mémoire, se crut trop heureux de la retrouver telle qu'elle était, c'est-à-dire aux changements près qui s'étaient opérés en elle depuis Brie-Comle-Robert jusqu'à Troycs inclusivement. Il lui offrit son cœur et sa main , qu'elle se garda bien de refuser; les voyages l'avaient trop formée pour cela ; et comme Tepouseur était un de ces beaux caractères qui ne font pas les choses à demi, dix mois après il la laissa veuve et douai-
190 SOUYBXinS DB JEUNESSE.
rière avec cinquante mille livres de rente. £lle tient aujourd'hui grande maison , grand train de gens et de chevaux, tahle ouverte et bureau d'esprit.
— Je respire, et j'en avais besoin après de si rudes catastrophes !
— Vous voyez que j*ai seul k réclamer maintenant les sympathies de votre sensibilité, et vous aurez assez à faire. Lucrèce était partie sans me permettre de la revoir, et je lui sus plus de gré de ce procédé que mes lettres ne lui eu témoignèrent de regrets. Elle me laissait cependant à porter tout le poids de la dérision et des malins quolièets, et je vous réponds qu'on n'aurait pas été trop de deux pour le partager. Le pays en retentit; les colonnes en parlèrent, comme s'exprimaient les anciens; et si ma modeste Athènes avait eu un Céramique, vous devinez de quel nom les petits enfants auraient barbouillé ses murailles 1
Mon arrivée dans les salons ne manquait jamais d'exciter un petit murmure qui n'avait rien de triste, bien au contraire, mais qui me paraissait infiniment désobligeant. J'attirais k la vérité dans les promenades les regards des jolies femmes, et beaucoup plus que je n'avais fait par le passé; mais j'avais beau donner k leur curiosité les interprétations les plus favorables, je n'en étais pas autrement flatté. J'allais rarement a la comédie, et seulement quand un spectacle qui attirait la foule me laissait l'espoir de me soustraire a mon effrayante popularité de loges et d'avantscène. Un peu aguerri cependant contre les inconvénients des grandes réputations, je me carrais un jour avec dignité sur le premier banc de la galerie, au cinquième acte d'une tragédie nouvelle dont l'auteur venait de détrôner Racine dans deux ou trois feuilletons. Je me Oais ingénument sur ce nouveau genre de scandale pour, me faire oublier tout a fait, quand je remarquai subitement que la confidente profitait du loisir d'une inutile et mortelle tirade que débitait le jeune premier, pour chuchoter k l'oreille de la princesse un aparté malicieux qui n'avait
LUCAÈCB ET JEANNETTE. 191
vraisemblablement aucun rapport direct k la pièce, et qui n'était pas fait pour le public. Mon cœur se serra, et une soeur froide inonda mon front , car je croyais lire bien distinctement sur les lèvres insolentes de la duègne maudite i'histoire de Lucrèce et la mienne. £n effet, l'œil de la princesse décrivit lentement, une longue parabole qui embrassa presque tout rhémicycle de la salle, et qui finit par s'arrêter intrépidement sur moi comme le regard du basilic. Au même instant, les deux mégères furent saisies d'un accès de gaité si eipansif et si étourdissant, que le drame, qui était parvenu a. l'endroit le plus pathétique, ne fit plus que se traîner, en chancelant jusqu'au dénoûment, à travers les éclats de rire. Je profitai heureusement de la confusion universelle que produisait cette péripétiq inattendue pour gagner le corridor, l'escalier, le vestibule et la rue. Quand je fus dehors ;i ma poitrine se dilata comme celle d'un homme qui échappe à un mauvais rêve : —Je fais vœu, m'écriai-je de toute la force de mes poumons, de ne jamais remettre les pieds dans ce tripudium de saltimbanques, dussé-je être réduit à passer désormais toutes mes soirées au théâtre des marionnettes I
— Tu n*es réellement pas trop dégoûté, interrompit un de mes amis qui s'empara brusquement de mon bras. Il est neuf heures précises, et j'y allais.
— Où allais-tu?
—De quoi parlais-tu? J'allais aux célèbres marionnettes de maître Siméon Balland de Wintertour, le plus habile et le plus ingénieux des nombreux héritiers de Bt'ioché. Qui n'a pas vu les marionnettes de maître Siméon n'a rien vu , et n'a rien vu surtout qui n'a pas vu Jeannette 1 II n'y a que les Suisses pour être aussi adroits en mécanique, et il n'y a que les filles des treize cantons pour être aussi jolies! C'est le rendez-vous de la meilleure compagnie en bambins, en bonnes appétissantes et en fringantes femmes de chambre , une excellente société ! . . .
— Pourquoi pas? répond is-je en riant. Aussi bien le spectacle est détestable, et les actrices...
192 SOUVBNIBS DE 16UNES8K.
— Feraient reculer une compagnie de pandours, reprit mon étourdi. On n'en a pas vu de plus laides depuis...
II s'interrompit par commisération. .Te le compris, je soupirai, et j'allai aux marionnettes.
Ce n'est pas auprès de vous, madame, que j'essayerai de me justifier de mon penchant puérile pour Polichinelle ^ .Te me souviens que vous l'avez autrefois partagé, et qu'un des moments les plus doux et les plus cruels de ma vie, celui où je vous vis pour vous aimer, me fut accordé par le bizarre destin au théâtre des Fantoccini. Je ne me doutais guère alors que je n'étais moi-même dans vos mains qu'un pantin un peu plus industrieusement organisé, dont le fil...
— Reprenez, pour I3ieu, le fil de vos aventures, sans me faire jouer un rôle déplacé dans vos intrigues de marionnettes, où je n'ai que faire, et permettez-moi de jouir paisiblement du l)onheur de m'étre dérobée à propos au funeste ascendant de votre étoile!
— M'y voila, madame. — C'est que les marionnettes de maître Siméon n'étaient pas des marionnettes vulgaires!
1 Ainsi que Bayie « avec qui il a plus d'un rapport comme critique et comme érudit, Nodier avait, à ce qu'il paraît, une -véritable passion pour polichinelle et ses amusants comparses , et il s'en est occupé dans plusieurs de ses livres. Il en parle encore incidemment dans l'Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux , page 203 ; et , de plus , il en a donné une biographie qui a été en dernier lieu réimprimée dans les Nouvelles vieilles et nouvelles. Enfin l'un de ses derniers écrits , véritable chef-d'œuvre de raillerie et d'atticîsme , est une étude philosophique, dramatique et historique sur les marionnettes. Il disait comme l'Anglais Addison , qui , lui aussi a célébré les mari/cmnettes , en vers latins très-élégants :
Admiranda cano levium spectacula rerum;
mais Addison ne faisait que de la poésie descriptive, tandis que Nodier s'élève, comme Rabelais, à la satire morale. Les acteurs de bois des théâtres en plein vent ramènent sa p usée attristée sur les acteurs vivants de la comédie humaine; et, comme conclusion de sa fantaisie charmante, il s'écrie : « J'ai vu passer une révolution , un empire , une restauration qui n'a rien restauré .. et j'ai attendu patiemment, parce que la solution des grandes questions politiques est un secret réservé qui n'appartient pas aux puissances de la terre...
» C'est le secret de polichinelle.
Note de l'cdileur. )
l.UCRÈCB ET JEANNETTE. 103
C'estqucson polichinelle était le Talma de tous les polichinelles passés, présents et futurs! Quel aplomb imperturbable ! quelle merveilleuse entente de la scène ! quelle vérité naïve, et cependant quelle perfection académique de poses et de déclamation ! quelle énergie de débit I quelle magie de diction ! quel jeu surprenant de physionomie! et, dans tout cela , quelle profonde intelligence du cœur humain I Remarquez bien, madame, que je ne parle ici que du polichinelle de maître Siméon ; car tous les polichinelles que j'ai vus depuis étaient de bois. Celui-là seul avait une âme. — Cependant, le croirez-vous? au bout de quelques jours, car je ne manquais pas une représentation, je devins moins exact a ma place accoutumée. A peine Jeannette avait pri^té à la femme ou à la maîtresse du héros le charme de son débit un peu monotone, mais naturel, expressif et mélodieux , je venais la rejoindre au bureau où le directeur Tavait placée, comme ces trafiquants rusés qui mettent k rétalage les richesses du magasin. Immobile, contre un des piliers portatifs de rarchiteclure en toile peinte, je Tadmiraissansme lasser jamais, accueillant les chalants avec un irrésistible sourire, et distribuant les billets ou recevant les coupons d*une main plus blanche, plus agile et plus gracieuse que celle de la jolie changeuse israélite de la galerie de Foy. .l'y passais les heures trop vite écoulées. J'y aurais passé les jours, et surtout les nuits. Il eût été tout simple de me prendre, dans cette posture, pour l'inspecteur à la recette, et je ne serais pas étonné que de bonnes gens qui avaient entendu parler favorablement de mes talents dramatiques, se fussent imaginé en passant que je n'étais si assidu a cette place que pour y régler mes droits d'auteur.
— Je tremble de vous dire ce que j'imagine, moi ; vous me rappelez, Maxime, ce prince des contes orientaux qui avait dédaigné les bonnes grâces de la reine des Péris, et dont elle se vengea en le rendant passionnément amoureux d'une oie de sa basse-cour, qui cherchait fortune en do-
194 SOUTENlBS DB IBUNESSC.
mino rose, comme une oie évaporée qu'elle était, le long des pièces d'eau du palais. J'ai bien voulu vous faire grâce au théâtre de la rue Saint-Martin, mais je vous préviens qu'avec toute la bonne volonté possible, je suis incapable de vous pardonner une extravagance pour la commère de Policbinelle.
— C'est que vous ne l'avez jamais vue , baronne! Je croyais n'avoir rien épargné pour relever sa modeste condition par l'illustration du grand acteur ou de l'automate miraculeux dont elle suivait la fortune ; il y avait dans cet arrangement un certain art de composition sur lequel je comptais pour me justifier ; mais vous êtes inexorable, parce que vous savez que je ne suis pas peintre de portraits , et que vous me déOez secrètement dans votre profonde malice de vous intéresser aux attraits de Jeannette. Oh! si je pouvais vous la montrer droite, menue et souple comme un roseau; la peau un tantet bise, mais nuée de fraîches couleurs ; le nez fin comme une alènc, droit, classique, presque divin , comme celui d'une staUie grecque, et terminé par un petit méplat riant et capricieux... comme le vôtre; la bouche plus vermeille que la grenade ; les dents resplendissantes d'un émail plus diaphane et plus poli que l'albâtre ! Si je savais des paroles pour représenter ses longs yeux taillés en amande, aux prunelles d'un bleu d'indigo, ses longs cils doux conune la soie et brillants comme l'acier bnini, ses longs sourcils noirs tracés en arc sur un front lisse et harjnonieux avec la précision du pinceau , et cependant si voluptueusement mobiles quand ils daignaient exprimer le plaisir et l'amour ! — S'il m'était permis de vous découvrir, avec leur chaussure coquette de jolis bas blancs a coins roses, ses jambes toutes mignonnes dont le ciseau magique de David aurait dévotement respecté le galbe précieux, et auxquelles s'attachaient deux pieds qui auraient fait mourir d'un jaloux dépit la princesse de la Chine ! —Et quand j'y pense, cela n'était pas difficile, car son jupon vert à
luguè«:e et jea:^ .nette. f9&
liséré nacarat était extraonlinairement court. — Si vous l'aviez vue enfin, comme je le désirais tout krheure, dans Tappareil simple et séduisant de son délicieux ajustement helvétique, vous n'auriez pas eu le courage de me blâmer, et mon extravagance changerait de nom.
— Je veux croire à toutes ces merveilles ; mais je suis décidée, Maxime, à ne pas sortir de la. Votre Jeannette, fût-elle Vénus et mieux encore, était la commère de Polichinelle, et TOUS me faites pitié !
— C'était, hélas! comme vous dites, la commère dePolicbinelle. Le vulgaire du moins ne lui connaissait pas alors d'alliances plus relevées. Je vous sauverai donc l'ennui de mes orageuses tribulations; je ne vous dirai ni mes regards passionnés fixés sur elle par une puissance invincible qui tenait de la fascination, ni mes soupirs de flamme incessamment exhalés vers la banquette où elle recevait l'argent et les hommages des curieux, ni mes lettres frénétiques où j'enchérissais sur les hyperboles, encore impirfaitement naturalisées chez nous , des romanciers allemands.
— Vous écriviez à Jeannette!...
— En prose et en vers, et je vous affirme qu'elle lisait assez couramment. Cependant je faisais depuis huit jours (les frais de sentiment en pure perte, et mon intrigue l'tait si péniblement cousue, mon action traînait si nonciialamment en longueur, qu'on l'aurait justement sifilée au théâtre de Polichinelle.— Tout à coup l'affiche indiqua la représentation de clôture, la. dernière, la véritable clôture, la clôture sans appel et sans rémission. C'était l'instant ou jamais de songer au dénoûment ; je résolus de le brusquer. J'avais, loin de la maison paternelle, un petit appartement clandestin, fort galamment décoré, dont je m'étais pourvu, dans un esprit de prévoyance, pour donner libre carrière à des méditations mélancoliques et solitaires qui ont toujours fait mes délices, pour revenir de temps en temps à loisir sur mes études trop
IdG SOliVËMHS DB JEUNESSE.
négligées, pciit-elre aussi pour quelques occasions imprévues qui se présentent quelquefois par hasard dans la vie d'un jeune bomme chargé d'affaires. J'étais bien persuadé que ce domicile auxiliaire n'était connu que de moi, et de cinq ou six personnes tout au plus qui étaient particulièrement intéressées à me garder le secret, .fe l'avais soigneusement désigné à Jeannette au postscriptum de tous mes billets doux. Le postscriptum est la partie positive des correspondances amoureuses; c'est là qu'on traite les intérî^ts matériels d'une grande passion. Aussi ai-je rencontré des femmes qui n'en lisent pas autre chose.
Comme je n'avais pas reçu de Jeannette des marques prononcées d'indifférence, et que je croyais discerner au contraire quelques témoignages d'une tendre condescendance a mes vœux dans les prunelles indigo dont j'ai eu l'honneur de vous parler, toutes les fois qu'elle voulait bien tourner sur moi leur disque éblouissant, je passais ordinairement a l'attendre et à l'espérer dans ma retraite philosophique tout le temps que je ne passais pas a la supplier d'y venir. Le lendemain de la clôture ( je savais qu'elle devait partir le soir) , je rêvais aux moyens de l'y amener le jour môme, avant que la diligence me la ravit pour jamais, et je commençais à entrevoir qu'il faudrait recourir sans doute, pour y parvenir, à des procédés pins ou moins impérieux qui lui laissassent tout entiers les honneurs de la résistance, puisqu'elle était décidément formaliste. J'avais en conséquence formé dix projets plus étourdis les uns que les autres sans m'arrêtera aucun, quand j'entendis la clef de ma porte rouler doucement dans la serrure. La porte s'ouvrit, et Jeannette parut plus belle que jamais, belle d'émotion , de crainte et d'amour! mais si troublée que ses jambes défaillirent à l'instant où je m'élançai au-devant d'elle pour la recevoir; je le suppo sai du moins, car elle tomba dans mes bras. Nous restâmes quelque temps muets; — combien de temps? je ne saurais vous le dire au juste, — ces moments-la sont très-
LUCaEGfi ET JEANNETTR. 197
difficiles a mesurer. ËnGa elle se remit peu a peu, rétablit un léger désordre de sa toilette, que mon empressement ne m*avaU pas permis de ménager beaucoup en Tassistant à rimprévue dans une crise si nouvelle pour son innocence et pour sa timidité, et prit un fauteuil auprès de moi. Depuis qu'elle était dans ma chambre, la pauvre GUe ne s'était pas encore assise.
Je prenais plaisir à la regarder, comme on regarde la femme qu'on aime, la première fois qu'on a quelque bonne raison de croire qu'on en est aimé. 11 n'y a pas de temps à perdre. Quel fut mon étonnement quand son visage, sur lequel je pensais trouver la même expression , vint à se composer graduellement dans je ne sais quel recueillement mystérieux, jusqu'à parvenir au plus imposant caractère de solennité. Je crus d'abord qu*elie m^itait un rôle pour une scène plus éminente que celle sur laquelle oir lui avait appris à exercer ses talents, et il en était bien quelque chose. Je voulus m'emparer de sa main avec la liberté familière que me permettait une rencontre aussi favorable aux développements de la plus parfaite intimité ; mais elle me maintint à ma place d'un geste grave et doux a la fois, et elle prit enfin la parole dans des termes que je rapporterais volontiers , si je n'avais peur que vous n'eussiez déjà trouvé cette histoire trop longue.
— Je ne suis pas fâchée de me faire une idée du degré de dignité auquel peuvent s'élever, en pareille circonstance, les moyens oratoires de la commère de Polichinelle.
— « Je ne chercherai point à excuser, monsieur, dit Jeannette, la démarche qui m'a mise en quelque sorte k la discrétion de votre délicatesse et de votre vertu. L'estime que m'ont inspirée pour vous votre langage, vos lettres, et la réputation de vos nobles sentiments, peut seule la justilier à mes propres yeux. J'avais besoin depuis longtemps d'épancher mon triste cœur dans un cœur généreux,
VJS SOUVEiMftS DE JEllNtSSE.
et je n*ai pas été maîtresse de résister à la couGance que j*ai placée dans ie vôtre, du premier jour où je vous ai vu. Si je me suis trompée dans mes espérances, le sang d*où je sors me donnera heureusement assez de force pour quejen*tiésîte plusàme soumettre aux rigueurs de i'iofortune qui me poursuit. » — Je tressaillis de surprise et d*impatience, mais je n'interrompis point Jeannette.
— £t vous fîtes à merveille, Maxime I Ceci promet, si je ne me trompe, des révélations d'un genre tout à fait nouveau.
Elle continua. — « Je ne suis point, monsieur, Tobscure et misérable créature que ma condition actuelle semble annoncer. Vous pouvez avoir entendu parler du brave comte de C..., ofGcier supérieur des Cent-Suisses, assassiné en défendant la demeure de vos rois dans la fatale journée du 10 août 1792. Je suis sa fille unique, et le dernier rejeton de son illustre famille. Mon père, atteint de six mortelles blessures, parvint à gagner notre maison dans la rue SaintrFlorentin,qui est peu éloignée du château. Je n'avais que six ans alors, et il me reste une idée bien vague de cet horrible événement. Il eut a peine le temps et la force de demander à me voir, et de me confier, baignée de ses larmes et de son sang, aux soins d'un valet de chambre dont il croyait la fidélité a toute épreuve, car je n'avais plus de mère. Quelques minutes après , il avait cessé de vivre. — Permettez-moi d'achever, monsieur, car je n'ai pas tout dit: La fortune de mes parents, qui était toute réalisée en France, ne pouvait échapper à la confiscation. Les faibles ressources que produisirent l'argent comptant et les bijoux de mon père furent bientôt épuisées. Ce fut alors que Siméon Balland (c'est le nom du valet de chambre) se trouva réduit à reprendre pour exister l'ignoble profession qu'il avait pratiquée dans sa première jeunesse , et a me donner un honteux emploi dans son spectacle, pour se payer des frais de mon entretien. Enfant, je subis cette nécessité sans juger de sa
tUGBÈGR ET JE\NNETTR. 109
bmesse et sans apprécier ses conséquences. Arrivée a TAge de penser, jo m'y soumis sans me plaindre , parce que je n'f voyais point de remède. Cependant Je connaissais ma naissance, dont les titres ne sont pas détruits. Je savais qaMIs étaient déposés h Langrcs dans des mains que je crois sûresy et dont j'espère les retirer sans difficulté; mais j'avais eu le bonheur de me faire une résolution conforme k la cruelle extrémité où j'étais réduite, et je ne m'en serais peut-être jamais départie, si mon indigne tyran, devenu veuf il y a deux ans, ne poussait aujourd'hui mon courage aux derniers excès du désespoir, en m'imposant l'affreuse obligation d'accepter sa main et son nom. —Vous frémissez, monsieur, et je sens que je suis comprise. — Vous ne vous étonnerez donc pas de m'enlendre jurer que rien ne peut me décider à reprendre jamais une chaîne que je déteste, et si vous m'aimez comme vous l'avez protesté tant de fois en termes si éloquents, le moment est venu de tenir les serments que vous m'avez faits 1 Épouse, esclave ou pupille, je vous remets le sort de ma vie , et je vous abandonne ma destinée ainsi que mon cœur I »
En achevant ces paroles, elle fit un mouvement pour tomber a mes genoux ; mais j'étais dcjk aux siens.
— Brave Maxime I je vous vois dans la position de Don Quichotte, quand il entreprit de ravir l'infante Mélisandre aux poursuites du farouche Marsile. Malheur aux marionnettes I
<— Mademoiselle, m'écriai-je , dans la position respectueuse qui convenait désormais k mes rapports avec elle, comptez que vous ne serez pas trompée dans la flatteuse espérance que vous avez fondée sur mon caractère et sur mes principes. Les droits que j'ai sur ce modeste appartement sont, grâce au ciel, un mystère pour Ta ville entière, et je me crois assuré qu'il vous soustraira aisément aux recherches de vos persécuteurs. A compter de ce jour, vous pouvez le regarder comme le vôtre; je ne m*y
300' SOUVe.llRS DE JSU.NESikB.
présenterai moi-même qu'avec votre coD$cotement,et si je ne réussis pas k le rendre digne de vous, je suis au moins garant qu'il ne vous y manquera rien de ce qui peut aider une femme jeune et sensible a supporter patiemment la solitude, pendant que je m'occuperai avec un zèle infatigable à vous faire rendre vos droits et votre liberté. ' — Je serais curieuse, mon ami, de savoir si vous lui donnâtes des femmes?
— Je remplis en tout point, madame, les devoirs que me prescrivait une hospitalité consciencieuse. — Je vous avouerai qu'en y réfléchissant, je fus passablement embarrassé de cette affaire , que je ne m'attendais pas à voir tourner au sérieux. Je n'avais pas pensé un moment à épouser Jeannette, et c'était peut-être le seul moyen de dénouer l'intcigue, depuis qu'elle s'était compliquée, en dépit de moi, d'une apparence de séduction et de rapt. Il faut que je sois bien disgracié de la Providence, dis-je d'abord , moi qui ai toujours eu la noblesse en guignon, pour m'utre engagé à corps perdu dans une parentèle aristocratique, en choisissant ma maîtresse aux marionnettes. Qui diable aurait jamais pensé que le patriciat eût passé par la ? Puisque Jeannette est comtesse, je vous demande a qui on osera maintenant se fier? — D'un autre côté, je venais de reconnaître en Jeannette des qualités de plus d'une espèce qui m'en rendaient plus amoureux que jamais. Ses beaux sentiments, qui se ressentaient merveilleusement de sa naissance, m'avaient pénétré aussi d'une profonde admiration ; et j'étais d'ailleurs engagé par l'honneur, règle suprême de la conduite d'un homme bien né. Je craignais peu qu'on pénétrât le secret de sa retraite, où elle pouvait tout au plus, comme je vous l'ai dit, recevoir par hasard la visite de quelques femmes d'assez bonne compagnie , naturellement fort compatissantes pour les peines de l'amour. C'étaient des cœurs éprouvés. Je me livrai donc sans réserve, suivant mon usage, à l'ivresse du bonheur présent, sans trop m'inquiéter de l'avenir, et le
LUCnKCE ET JBANNETIE. 201
matio du cinquième jour je venins sans déOance mMnformer du sommeil de Jeannette , quand je trouvai la porte ouverte et une femme de chambre gémissante, qui pleurait sur sa belle maîtresse, brutalement enlevée par les estafiers de la police.
-^ Je m'y attendais. Les Mores étaient en campagne, et Marsile avait dépisté Mélisaodre.
— Ajoutez, s'il vous plaît, baronne, qu'il venait de dépister Galiféros. Un commissaire du quartier qui traquait le ravisseur, et qui s'était flatté, avec assez de vraisemblance, de le prendre au gîte, me requit poliment de me rendre chez monsieur le maire, juge souverain de toutes les affaires de police occulte qui intéressent l'honneur des ramilles, l'inviolabilité des comédiennes de province, et ie bon ordre moral des marionnettes. Le maire de ma i)onDe ville était alors un excellent et respectable vieillard
dont vous pouvez vous souvenir; M. le baron D , qui
m'aimait d'une façon toute paternelle, jusque dans les égarements oîi m'entraînait souvent la fougue d'une jeunesse irréfléchie, me grondait tout haut dans l'occasion, me pardonnait tout bas en grondant, et se détournait de temps en lemps dans sa plus grande colère contre mes foires , pour rire sous cape de mes folies et de sa colère, car il joignait à une âme parfaitement tolérante un tour d'esprit aimable et un peu facétieux. Près de lui était assis le Vaucanson de Wintertour, l'honorable maître Siméon Balland,qui avait rétrogradé de vingt lieues sur son itinéraire pour venir demander justice, quand il s'était aperçu que sa jeune première, qui devait le rejoindre en diligence, manquait à l'appel de la troupe comique. Je fus ému, mais non troublé, parce que la pureté de mes intentions me rassurait, et qu'a part quelques détails de peu d'imiM)rtance dans la matière , qui échappaient du reste essentiellement aux investigations municipales , je pouvais prendre le ciel à témoin de mon innocence et m'enve-
203 SOUVKKIB» DE 1&UNESSB.
lopcr tie ma vertu. Je me sentais arTermi d'ailleurs par la justice de la cause que je Tcaais défendre. Ah , madame I il est bien doux de plaider pour la beauté , l'innocence et le malheur I
« Quousquejtandem^ Caiilinaj • me dit d'abord M. le maire...-* Mais, craignant probablement que ce magnifique modèle de l'exorde brusque ne fût trop pompeux pour la circonstance, il se reprit aussitôt: — « C'est donc vous, continua-t-il d'un ton moins emphatique, mais aussi gravement burlesque, c'est vous qui, au mépris des excellents principes que vous avez reçus de l'éducation, portez l'insubordination , le désordre et le déshonneur peut-être parmi les sujets nomades de ce galant homme dont vos concitoyens ne conserveront le souvenir qu'avec délectation et reconnaissance ! Il n'y a donc plus d'asile inviolable contre vos déportements, puisque la pudeur ne peut pas môme y échapper dans la loge de Polichinelle ! 11 est difûcile de prévoir d'après cela jusqu'à quels excès vous êtes capable de vous porter, et bien vous en prend, soit dit entre nous, de n'avoir pas vécu à temps pour souiller de pareilles profanations le collège des vestales et les fêtes de la bonne déesse ; vous n'en auriez pas été quitte |i si bon marché. Toutefois, dans l'impossibilité où je me trouve de vous morigéner autrement, ce que je laisse a faire, en désespoir de cause, au temps etàrexpérience, l'honnête et prudent Siméon que voici , voulant bien reprendre l'objet litigieux, sans le soumettre aune expertise que je n'aurais pas pu lui refuser, pour en constater les détériorations, avaries et déchets, il nous reste à régler l'indemnité dont vous lui êtes redevable, à raison de frais de voyage et de relâches forcés depuis que vous êtes en possession de l'actrice nécessaire qui représente k elle seule tout le personnel féminin de sa troupe. C'est a peu près à une centaine de francs que cela monterait à son compte, et c'est sur cette réclamation que j'attends de
LllCBËCE Er JEJmifETTB. 203
VOUS une réponse, en vous prévenant qu*il ne me parait pas possible de donner une meilleure tournure aux suites de votre escapade. »
Je ne m*étais pas déconcerté un seul moment , et pendant qu'on aurait pu me croire occupé k formuler, à part moi, quelque acte de résipiscence, je méditais rincursion la plus audacieuse sur le terrain de Tennemi.
— «Non, monsieur, m*écriai-je aussitôt que Tallocutien du respectable magistrat fut terminée, je ne souscrirai point k rindigne concession qui m'est proposée! Alon devoir est d'éclairer votre justice sur les manœuvres d*un grand coupable, et je me sens la force de le remplir. C'est moi , monsieur, qui viens demander k mon tour, an nom des mœurs publiques dont votre autorité tutélairc est la première sauvegarde , que l'infortunée Jeannette soit remise entre mes mains, parce que c'est k moi seul, comme son conseil et son fonde de pouvoir, d'en répondre devant les lois.
— » Oh ! oh ! dit monsieur le maire , en voila bien d'une autre ! De pareilles procurations et de pareilles cautions, nous n'en manquerions pas, si on les tenait pour valables en justice ! d
Maître Siméon ne dit rien. Il appuya ses deux mains sur ses genoux, comme un homme qui a besoin d'assurer sou équilibre, et fixa sur moi des yeux ébahis.
— « Il Y a ici en effet , monsieur, conlinuai-je sans me troubler, des corps de délit qui impliquent le plus haut degré de criminalité, furt inique de personne, détention arbitraire , et supposition d'état ; et le grand coupable que j'ai promis de vous désigner, c'est maître Siméon Balland deWintertour, se disant mécanicien. »
A ces mots, Siméon se releva de toute sa hauteur, croisa ses mains au-dessous de la ceinture, et regarda mélancoliquement le plafond. Jamais je n'avais vu une physionomie qui portât si naïvement empreint le type cnractéris* tique d'un bon homme.
304 SOUVEIflRS DE iKU?IESSR.
— « Continuez, dit monsieur le maire. »
J'avais assez profile de mes inutiles études pour posséder au moins quelques-uns des secrets du barreau , les apostrophes et les exclamations, les batlologies de remplissage, les redondances verbeuses, les gestes démantibulés et les baift-Ie-corps spasmodiqucs des avocats en crédit. Je débitai donc tout ce que m'avait raconté Jeannette avec do tels effluves d'éloquence, que je me crus assuré du gain <le mon procès, et que je me sentis ému d'un reste de pitié en lançant au mécanicien un coup d'oeil triomphateur, fl était retombé sur sa chaise avant ma péroraison , et, les mains appuyées sur les yeux en signe de confusion, il semblait attendre en sanglotant que j'eusse fini de l'accabler.
— Vengeance impitoyable! il pleurait amèrement!
— Il pleurait, madame, il n'y a rien de plus certain. Amèrement, c'est une autre question. Vous avez peut-eire appris dans vos excellentes lectures que les glandes lacrymales et les muscles zygomatiqucs appartiennent également au rire et au pleurer. Montaigne l'a remarqué quelque part.
— Je tremble maintenant qu'une si belle harangue n'ait pas répondu à vos espérances.
— Précisément comme le premier plaidoyer de Cicéron pour Milon. Siméon eut la parole à son tour, et sans déployer, a mon exemple, les ressources de la rhétorique, dont je présume qu'il avait fait une étude fort superficielle :
— «Tout ceci serait bel et bon, dit-il gaîmeni a monsieur le maire, s'il y avait un mot de vrai dans l'histoire qu'on vient de vous débiter, mais ce sont des bourdes à faire pâmer de rire mes marionnettes. Je ne dis pas que monsieur soit capable de mentir, bien loin de la ! mais c'est que notre Jeannette est une pièce qui en bâillerait a garder à de plus affinés qu'il ne parait être, sauf le respect que je lui dois. Verludicu, quelle espièj^le !0h I c'est une
LUCRÈCE ET JBANNETTR. 205
charmante enfant, et qui aurait fait son chemin si je n*y aTais mis ordre ! La probité avant tout. Le fait est qu'elle est fille légitime de mon pauvre frère Jude Balland, qui mourut il Y a dix ans au pays, sans me laisser d'autre héritage que cette matoise, (hélait deux ans après la malheureuse fin de monsieur le comte de C...... dont nous
étions tous les deux domestiques , ainsi que ma bellesœur Marion, mère de ma nièce Jeannette; car il aimait notre famille, mais pas tout à fait au point de prendre la peine de faire nos enfants , d'autant mieux que cette bonne Marion, dont Dieu veuille avoir l'âme , était laide comme le péché, quoique bien digne femme au demeurant. Vous pouvez voir couramment toute la généalogie de l'histoire de Jeannette dans ces fameux papiers de Langres, que j'y ai repris avant-hier par précaution. • Le maire les étala sur sou bureau.
— Cl Commentées papiers se trouvaient -ils à I^ngres, et par quel hasard sont-ils tombés entre vos mains?» repris*je plus modestement, car mes convictions s'ébranlaient de plus en plus k chacune de ses paroles.
— « C'est tout simple, dit Balland. Je les y avais expédiés pour le prochain mariage de Jeannette, et son futur me les a rendus, quand il a vu qu'elle ne venait pas. Je me doutais bien qu'ils me serviraient a quelque chose.
— » Ce n'est donc pas vous qui deviez l'épouser? ..
— » Épouser ma nièce , monsieur ! Le ciel veuille m'en préserver I Elle a trop d'esprit pour moi; mais elle était sur le point de faire un superbe établissement.
— » Un superbe établissement I
— » Sans doute. Elle allait passer en secondes noces, car, afin que vous le sachiez , elle est veuve de mon trompette, qui était un joli sujet 1 Elle était sur le point, comme je vous le disais, d'épouser un artiste de la plus haute volée, qui joignait sa troupe à la mienne. C'est un affaire d'or; on n'a jamais vu personne qui approchât de celui-là pour le saut du cerceau r Ih danse aux paniers et la voltige ;
206 SOUYENIBS DB JEUNESSE.
un gaillard qui descendrait de la lunqfrau sur un fil do fer. Il n*est pas que vous n*ayez entendu parler de l'incomp ARABLE pÉBUYiKN ! uous sommes nés porte à porte.
— » Malédiction ! Que la foudre écrase les marionnettes et rincomparable Péruvien!
— » Il ne faut pas que monsieur s'afflige, reprit Siméon en patelinant. Les affaires ne sont pas bien avancées, et il m'est avis, entre nous, que l'incomparable Péruvien ne s'en soucie guère. Si monsieur persistait dans ses bonnes intentions pour Jeannette, ce serait une grande satisfaction à la famille. Il est vrai qu'elle n'est pas comtesse ; mais les Balland sont honnêtes!
— » Pensez-vous, maître Siméon, me faire jouer ici une scène de Polichinelle?
— » Non , mon ami , répondit le maire en se penchant à mon oreille avec un sourire d'ironie d'ailleurs affable et caressant; — ce n'est pas une scène de Polichinelle, continua-t-il à basse vois en me tendant les papiers qu'il venait de parcourir, et que je repoussais doucement de la main ; — c'est. Dieu me pardonne, une scène
— » De Gilles, n'est-il pas vrai? »
Il n'ajouta pas un mot. — Je tirai cent francs de ma bourse, je les déposai devant lui, j'enfonçai mon chapeau sur mes yeux, et je m'esquivai sans regarder derrière moi.
C'est là que finissait naturellement mon histoire.
— Pensez-vous que cette anecdote transpira dans le public? me demanda la baronne après un moment de silence.
— Comment, madame! si elle transpira! On en fit une comédie pour les marionnettes, et comme la pièce n'était pas mauvaise dans son genre, je crois qu'elle est devenue classique; de sorte que je n'ai jamais osé mettre le pied* chez Séraphfn , dans la crainte où j'étais de l'y voir représenter,
— Déplorable ami! Subir tant de tribulations pour plaire à une nymphe de Paris qui devient un laideron en
LtICHÈCE ET JE4ÎMNETTF. 207
Champagne, et pour faire un Ménélas de F incomparable Péruvien!
— Le premier projet qui me passa dans Tesprit fut d'aller me jeter k la rivière avec une pierre au cou.
— C'était une résolution extrême. !Ne m'avez-vous pas dit qu'on se proposait de vous marier! — Et h propos, pourquoi ne me parlez-vous pas de votre future?
— Ma foi , baronne , je n'y pensais plus.
— Tant pis! Vous étiez dans les meilleures dispositions du monde pour l'affaire dont il est question. C'était autant de gagné sur l'avenir. Il y a des gens sans prévoyance qui ne s'avisent de cela que le lendemain.
— Quand mon père se fut aperçu que ma douleur commençait h se calmer, et que je me montrais dans les rues de grand jour et le front haut, il fallut me résoudre a faire une visite à la famille d'Henriette. C'était le nom de la jeune personne. Comme je passais pour attendre encore une fortune assez sortable, et que les grands parents avaient compté sans le digne Salomon, sage intendant de mes menus plaisirs et de mes dépenses secrètes, je fus parfaitement accueilli. Après quelques moments d'oiseux propos, entra Henriette. Elle était jolie. Je ne vous parlerai pas desa tournure. Vous avez vu plus d'une jeune fille a sa sortie de pension. Elles se ressemblent toutes. Samèrefit, pendant quelque temps, d'inutiles efforts pour contraindre sa tcte gracieuse et modeste à se soulever verticalement sur la perpendiculaire inflexible de son corps, qu'elle surplombait d'une manière effrayante. Cependant la curiosité s'en mêla , et lorsque Henriette se fut suffisamment exercée a pousser une reconnaissance aventureuse sur le parquet jusqu'à la pointe de mes escarpins ( on ne faisait pas encore de visites en bottes), elle gagna peu à peu du terrain en hauteur, et finit par me regarder presque horizontalement. Je n'ose dissimuler que je comptais beaucoup sur cette impression qui m'a toujours été singulièrement favorable, mais je n'étais pas assez vain pour craindre que les
308 SOIJYERIBS DE JEUNESSE.
résultais en devinssent funestes à une femme qui me voyait pour la première fois. Cependant la contrainte indéfinissable et convulsive qu'exprimait sa physionomie me donna une sérieuse inquiétude quand je vis qu'elle était obligée de s'enfuir dans sa chambre pour me cacher le désordre oîi cette entrevue avait jeté ses esprits.
— On n'a jamais entendu parler d'un effet de sympathie aussi subit!
— Ne vous y trompez pas, Eugénie! La sympathie n'était pour rien la-dedans. L'innocente Henriette avait entendu raconter mes aventures, et tous les souvenirs de mes lamentables amours venaient de lui apparaître à la fois. A peine la porte fut retombée sur elle , qu'elle se mît à son aise et qu'elle éclata sans façon.
— Pauvre petite ! il en était temps ! elle serait morte a la peine I
— Sa mère m'afflrma que ces crises de folle joie auxquelles elle était sujette ne la possédaient pas longtemps ; mais je ne me trouvais pas la moindre envie de savoir positivement à quoi m'en tenir sur leur durée, et je m'évadai comme j'en avais l'habitude en pareille circonstance. — Je vous demande pardon si je me suis répété souvent dans celte circonstance de mon récit. C'est un des inconvénients du sujet.
— Vous n'épousâtes donc pas?
— Non vraiment !
— Pas si ridicule! Supposez que nous venons de jouer un proverbe.
— Et lequel encore?