DE MARSAN
LES CARBONARl '
Le vif intérêt que je prenais aux nobles résistances des peuples contre les envahissements de Napoléon, et qui m'avait conduit à Venise k la fin de 1808, ne me faisait point oublier que j'étais Français, et que la terrible conflagration k laquelle une partie de l'Europe se préparait alors coûterait du sang a mes compatriotes. En admirant la ligue armée qui se formait dans le silence au nord de l'Italie, je m*étais promis de n'y prendre aucune part active, et je ne pensais le plus souvent qu'à poursuivre mes explorations de voyageur naturaliste sur les longues grèves de riUyrie , dans des contrées a peine connues des savants
' La vhe imagination de Nodier était comme attirée par les mystères des sociétés secrètes , et il y reirient sou'vent dans ses liyres. On peut rapprocher, ne fût-ce que par curiosité littéraire , les Carbonari et le Tunçend-Bund de Mademoiselle de Marsan, des morceaux suivants qui se trouvent dans les SinamUfS . épisodes et portraits de la révolution et de l'empire y à savoir : — les compagnies de Jéhu , — les Maçons et les Carbonari , — le.* Philadelpkes, histoire des Sociétés secrètes dans V armée, ^ les Sociétés secrètes du Tgrol et de l'Italie sous l'empire. Nous ajouterons que si Nodier s'est fût l'historien ou même le nimancier des associations politiques les plus célèbres de notre époque , il s'est plu également , comme simple éditeur, à reproduire la Cor^uratUm de Flesque dans la « Collection des petits classiques français, dédiée à madame la duchesse de Berry. » Et de plus il a annoté , avec M. Laurentie, a Us trois Conjurations. v
CNote de l'éditeur.)
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ol des poôles. Celait, jivec le besoin de me dérober enfin aux poursuii^s obstinées de la police impériale, moins vigilante et moins rigoureuse dans les pays conquis que sous les yeux de son maître, le seul objet de ma récente émigration. Je ne pouvais cependant m'arraclier de Venise, et on comprendra aisément pourquoi : j'étais encore une fois amoureux, quoique Amélie n'eût pas cessé d'être présente a ma mémoire depuis le jour qui nous avait séparés à jamais. Il y a des mystères incompatibles en apparence dans le faible cœur de l'homme.
Parmi les anciens émigrés qui m'avaient accueilli avec bienveillance, en considération de ma qualité de Français, de mes opinions et de mes malheurs, il en était un qui m'inspirait le plus profond sentiment de respect et d'affection, et je puis le nommer sans inconvénient, contre mon habitude , sa famille , entièrement étrangère à ceile qui porte encore le même nom , étant depuis longtemps éteinte, il l'exception d'une personne qui ne me lira jamais, et qui n'entendra plus parler de moi. C'était M. de Marsan.
M. de Marsan, dont quelques vieux courtisans se souviennent peut-être, avait été un des plus brillants officiers de la maison militaire de Louis XVI. Sa belle figure, ses belles manières, son esprit, son courage, Tavaient fait remarquer dans un temps et dans une cour où ces heureuses recommandations personnelles n'étaient pas fort rares. Il leur dut un avancement rapide qui n'excita aucune réclamation, et un établissement considérable que tout le monde approuva. Sa fille, née en 1788, fut tenue sur les fonts de baptême, au nom de la reine de France, par celle des amies de cette auguste et infortunée souveraine qui jouissait du crédit le mieux affermi à Versailles. La fille de M. de Marsan s'appelait Diane.
M. de Marsan, cassé d'ailleurs par les fatigues de la guerre,, était vieux en 1808 ; il s'était marié à trente-cinq ans, et avait perdu trois enfants avant que le ciel lui accordât la fille unique dans laquelle s'étaient enCm concen-
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trées toutes ses affections. Madame de Marsan » attachée au service de Mesdames, sœurs du roi* avait peu survécu k leur établissement a Trieste. Elle les précéda au tombeau. Le vieil émigré retirait au moins quelque profit de ses longues infortunes : il était devenu philosophe. Assez riche a son gré d'une aisance modeste, sagement préservée par des précautions prises à propos de la catastrophe universelle, il passait; paisiblement le reste de sa vie entre d'agréables études et des distractions sédentaires. Le goût de l'histoire naturelle nous avait subitement rapprochés *, et j'étais fidèle a son piquet de chaque soir. Aussi sa prédilection pour moi, entre tous les jeunes gens dont il aimait l'entretien , avait pris en peu de temps quelque chose de paternel dont Diane iiurait eu le droit d'être jalouse. Je ne me suis jamab aperçu qu'il attaichât beaucoup d'importance à cette vanité, réellement assez puérile, qu'on appelle le préjugé de la noblesse, et cependant je suis bien convaincu qu'il regrettait quelquefois que je ne fusse pas noble, au point de faire sur luirmême un certain effort pour l'oublier.
* Nodier a d^à parié a diverses reprises , dans ce volume , de son gont poor Thistoine nalureiie. C'est que dans sa jeunesse ce goût avait été très-vif en lui; et, s'il abandonna complètement les sciences pour la littérature, il garda toujours de ses premières études un souvenir attendri , parce qu'elles lui rappelaient de douces émotions et son premier succès. On sait en effet qu'il débuta, en 1798, par un mémoire intitulé : Dlstertatlon tur i'vsage des anUnnetdaru let insectes, et sur l'organe de l'ouie dans ces mêmes animaux. Besançon, an VII, in-4'*, tiré à 50 exemplaires. «Ce mémoire, dit M. Mérimée, eut assez de succès pour trouver dans la suite de doctes usurpateurs; Nodier fut contraint de réclamer la priorité de sa découverte, et d'en donner des preuves irrécusables. « Nodier a publié en outre : Bibliographie entomolO' gique, ou catalogue raisonné des otwra§es relatifs d l'entomologie et aux insectes 1 avec des notes critiques et l'exposition des méthodes, Paris , Moutardier, an (X, 1 vol. pet. in-8o de 64 pag. — Oq peut voir, aux Souvenirs de la révolution j dans le chapitre consacré à Pichegru , t. i, p. 60, ce qu'il dit de la collection des papillons du ministre de Vindenheim , qui l'initia aux premières révélations de la science.
( Note de réditcur.)
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—A VOUS , monsieur le chevalier, me disait-il un jour en me donnant des cartes.
Et Je ne sais dans quelle crypte de mes souvenirs , close depuis vingt ans, je vais retrouver cette historiette frivole.
— Je ne suis pas chevalier, m'écriai-je en riant, avant de ies avoir déployées.
— Sur ma foi de chrétien , reprit M. de Marsan , les gentilshommes de ma maison en ont armé plus d'un qui était moins digne de cet honneur.
— Je suppose , répondis-je en me levant pour aller a lui , que ce n'était pas sans leur donner Taccolade ! —
Et je l'embrassai de grand cœur, car j'ai toujours attaché un prix extrême a raffection des vieillards.
Il fallait pourtant lui passer un entêtement violent et passionné sur une question qui revenait souvent dans les conversations de ce temps-là. Le nom seul de révolution lui causait une révolution véritable, et, quoiqu'il regardât le prochain rétablissement des Bourbons sur le trône de leurs pères comme un événement infaillible, il s'était promis de ne jamais retourner à Paria, dont toutes les pierres lui semblaient baignées encore dans le sang des proscriptions. Cette antipathie contre tous les mouvements politiques du même genre n'épargnait pas les conspirateurs de son propre parti, et, dans sa résignation aux décrets équitables et assurés de la Providence, il blâmait amèrement les insensés qui cherchent à en précipiter l'accomplissement, sans égard aux sages temporisations de la prudence de Dieu. L'idée dont je parle se manifestait si vite et si fréquemment dans ses discours, qu'elle m'avait détourné de bonne heure de lui communiquer tous les secrets de ma turbulente jeunesse , et bien plus encore les rapports que j'avais noués , à mon arrivée k Venise , avec les Carbonari et les émissaires de la Tungend-Bund, dont le nom ne lui inspirait pas moins d'horreur que celui des jacobins. Il faut convenir, au reste , que je commençais à
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me sentir qaelque tendance pour son opinion, avant même de la connaître, et que Je n'étais plus guère retenu dans le périlleux réseau des sociétés secrètes que par l'impossibilité de le rompre sans violence. Pavais vingtrsix ans, éprouvés par des adversités presque sans exemple k mon âge, et le goût des occupations douces et des loisirs stndieuxme rappelait incessammentà un autre genre de vie queje n'aurais jamais dû quitter; mais il arrivait de temps en temps aussi que mes passions orageuses reprenaient le dessus, et me replongeaient dans un nouveau chaos d'agitations et de misères dont mon cœur ne pouvait se délivrer qu'en s'attachant fermement à l'espérance de quelque bonheur durable.
C'était ce bonheur que mon imagination insensée s'obsti. oait à chercher dans l'amour.
Diana de Marsan avait vingt ans, et ne paraissait pas moins, car son teint, vif et brillant d'ailleurs, mais un peu tiàlé, comme l'est en général celui des Vénitiennes, manquait de cette fraîcheur qui est k la peau d'une femme ce qu'est aux fruits recueillis sur l'arbre le duvet fugitif qui les colore. Sa taille , grande et assez robuste, donnait à son aspect quelque chose d'imposant que relevait encore l'expression ordinaire de sa physionomie. On ne savait ce qui remportait dans son regard triste et 6er, dans le frémissement inquiet et hautain de ses sourcils, dans le mouvement méprisant et amer de sa bouche, de l'habitude d'un chagrin caché ou d'un désabusement dédaigneux. C'est ainsi que la statuaire antique a représenté cette Diane vraiment divine, que le ciseau du sculpteur a fait la digne sœur d'Apollon, comme la mythologie ; et cette impression ne m'était pas toute personnelle auprès de Diana; car le plus accrédité des poètes de l'époque lui reprochait, à la fin d'un de ses sonnets, d'être formée d'un marbre aussi froid que celui de Velletri. Diana était d'ailleurs, de l'aveu de tout le monde, la plus belle des jeunes filles de Venise. Le cœur de l'homme, et surtout celui des amants, s'ir-
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rilc par les difficultés. Taîmai Diana avec d*aatant plus d'ardeur peul-ôtre que tout me disait eu elle qu'elle ne voulait pas m'aimer. Quant aux suites de ce sentiment , elles n'avaient rien qui fût capable de m'effrayer. La fortune de Diana était trop médiocre pour tenter d«s prétendants redoutables, et la condition d*un vieux genliibomme français exilé au bord des lagunes ne promettait pas plus de chances a Tambition d'un gendre qu'à sa cupidité. Ma position a venir devait au contraire s'agrandir, selon toute apparence, par le triomphe de mon parti, dont M. de Marsan ne doutait pas. J'avais tant hasardé, j'avais tant souffert, et les rois heureux sont si reconnaissants!
Diana ne se méprit pas sur la passion qu'elle m'inspirait : les femmes ne s'y méprennent jamais. Je ne m'aperçus cependant de sa découverte qu'au rembrunissement sinistre de son regard et à la mesure de plus en plus sévère qu'elle gardait envers moi dans ses paroles. Je me serais expliqué cette rigueur toujours croissante de procédés par la différence de nos conditions , car je savais déjà ce que c'est que l'orgueil de la noblesse, et comment il peut affecter les formes de la haine, si Diana eût été informée de cette circonstance; mais j'ai déjà dit que M. de Marsan tenait avec opiniâtreté à m'anoblir, et depuis le jour mémorable où j'avais reçu de lui l'ordre de chevalerie, d'un côté à l'autre d'une table de jeu, le titre de chevalier s'était tellement identifié avec le nom honorable, mais obscur, que j'ai reçu de mes ancêtres, que les Chérin et les d'Hozier n'auraient osé me le contester. Il suffit de connaître le génie hyperbolique des Vénitiens, surtout dans la classe du peuple, pour ^tre sûr d'avance que la politesse des domestiques ne s'était pas arrêtée à si peu de chose. J'étais comte au moins a l'antichambre, et comte illustrissime, si je n'étais que tout juste aussi bon gentilhomme qu'il le fallait au salon. J'avais fini par n'y prendre plus garde, et je subissais sans façon une métamorphose qui humiliait un peu ma franchise et ma modestie, pour ne pas blesser la vanité capri-
cieuse, mais innocente, d'un grand seigneur dans lequel j'avais trouvé un ami.
Je m'étais bien promis de commencer avec Diana par celte explication , quand elle m'aurait donné le moindre signe de condescendance à mes sentiments ; mais elle m'en épargna l'embarras. Sa frv.lJeur passa ra()idement jusqu'à la rudesse, son indifférence jusqu'au dédain. Au bout de quelques jours il n'y eut plus moyen de s'y tromper, et un homme plus convaincu que je ne le fus jamais de son ascendant sur le cœur des femmes n'aurait pas hésité à renoncer comme moi a des prétentions sans espérance. Quelques jeunes gens de Venise, mieux fondés dans leurs démarches, m'avaient déjà montré d'ailleurs l'exemple de ce sacrifice.
Je ne boudai pas. Il ne m'aurait manqué que cela pour être complètement ridicule. Je ne pleurai pas non plus. On ne pleure que lorsqu'il faut perdre l'espoir d'être uni à la femme dont on est aimé. Je m'indignai, je me révoltai contre moi-même, je me rongeai les poings de colère; je prétextai des indispositions, des occupations, des voyages, pour expliquer la rareté de mes visites ; je jouai gros jeu, je me battis en duel , et puis je me rejetai avec frénésie dans les complots téméraires dont j'avais cru un mois plus tôt me séparer à jamais. Je me réjouis de l'idée de mourir d'une manière tragique et glorieuse, pour qu'elle eût honte dem'avoir méprisé. Je me berçai dans cette fantaisie furieuse de conspirations, de proscriptions et de supplices, comme dans un rêve d'amour et de volupté. En un mot, je redevins fou.
Nos assemblées se tenaient aux environs de Ri alto, dans l'appartement le plus délabré d'un vieux palais qui était lui-même abandonné depuis longtemps, et dont je ne désignerai pas le propriétaire, que sa haute position actuelle dans une cour d'Allemagne a probablement désabusé de nos folles théories populaires. Il n'y paraissait point, mais il en avait laissé la disposition à un de nos chefs, en se
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retirant dans la campagne de Venise, et peut-être un peu plus loin du danger. Il est presque inutile de dire de quelle espèce d'hommes se composaient ces réunions clandestines. On peut le deviner sans avoir une grande habitude des trames politiques, et même sans s'être livré h une étude approfondie de l'histoire. Cinq ou six jeunes gens sensibles et généreux, mais aigris par les malheurs de l'humanité et par les excès des tyrans, y tenaient tout au plus une place imperceptible , et, peu à peu détrompés comme moi» ils l'occupaient de jour en jour plus rarement; le reste, c'était ce qu'est partout la foule des ennemis de l'ordre établi, quel qu'il soit; une cohue d'ambitieux sans talents dont les prétentions s'accroissent et s'irritent en raison de leur nullité; des hommes perdus de dettes, de m<eurs et de réputation, vils rebuts du pharaon et de la débauche; et quelques misérables cent fois plus vils encore, qui n'attendent que l'occasion de vendre au premier pouvoir venu la liste de leurs complices ou de leurs victimes, au prix d'un or infâme et d'une ignominieuse impunité. Ce jugement est celui que je conmiençais à en porter dès lors, mais il était moins général , et surtout moins arrêté dans mon esprit. Il faut avoir revu cela partout pendant le cours d'une trop longue vie pour être arrivé à y croire.
On conviendra que mon ambition de mort n'était pas tout a fait aussi vainement présomptueuse dans une pareille assemblée que mes projets d'amour auprès de Diana. J'avais des chances, et peu d'hommes, en vérité, auraient consenti k les courir à ma place ; car le succès, presque étranger aux destinées de mon pays et à la mienne, ne devait pas même me procurer la faible satisfaction que nous donne un coup de partie dans la main d'un inconnu au jeu duquel nous nous sommes intéressés par hasard. Dans le cas contraire, c'était différent; le bourreau emportait mon enjeu. Cette prodigalité insensée de la vie est l'effet d'une pasùoa sans nom, qui ne peut so faire comprendro
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^06 de ceux qui Font éproa^ée, et il n*y a pas de mal.
Les associations de l'espèce de la nôtre marchaient ^ déomvertdans tous les pays où Napoléon n'avait pas daigné laisser en passant son administration et ses soldats. £lles y agissaient avec liberté, non publiquement avouées par les cabinets, qui n'avaient pas ce courage, mais flattées, enhardies et protégées sous main, avec plus d'astuce que d'habileté, moyennant une certaine réserve mentale dont il serait à souhaiter que le secret fût connu de tous les hommes sincères et dévoués qui engagent leur vie a la défense des couronnes , c'est-h-dire sauf Fintentionlâchem^t préméditée de les sacrifler au besoin à une combinaison de paix. Cette organisation, cependant, aurait été incomplète si elle n'avait pas pénétré jusqu'au cœur des Etats déjà soumis au grand empereur par les victoires et les traités, et il n'était pas une ville où l'on ne trouvât les él^ents nécessaires a son développement. Tel était le but de ces audacieuses propagandes de la liberté européenne qui soulevaient çà et Ik des barrières d'hommes contre l'oppresseur du monde; postes aventureux d'éclaireurs jetés au-devant de la sainte coalition des peuples dans le camp de l'ennemi, et qui auraient été si puissants s'ils avaient été plus purs. J'abuse jusqu'à un certain point des privilèges du conteur en introduisant cette page d'histoire dans un petit écrit dont la forme n'annonce qu'un roman, mais elle ne sera comptée que pour une page de roman par quiconque n'a pas vu l'histoire de près; et de tous les jugements qu'on en peut porter, c'est celui qui m'inquiète le moins.
Le but primitif du carbonarisme de ce temps-là , qui n'avait rien de commun avec celui dont nous voyons aujourd'hui se manifester l'œuvre informe , comme ces monstres gigantesques et hideux qui jaillirent du chaos dans les premières journées de la création, était donc certainement le plus noble qu'une conspiration pût se proposer. Il n'avait pour objet que la pieuse fédération des
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patriotes de tous les pays contre les progrès d'un insatiable despotisme qui aspirait sans déguisement a la monarchie universelle, et cadastrait FEurope en préfectures pour la donner à ses capitaines. Cette pensée magnanime avait remué profondément les esprits partout où Tindépendance et le bonheur de la terre natale étaient encore tenus pour quelque chose, mais plus particulièrement Fllalie et T Allemagne. Je ne parle pas de la vertueuse et chrétienne Pologne, que l'ascendant d'une déplorable fortune avait donnée pour auxiliaire au conquérant, et qu'une irrésistible fatalité de position réduisait au choix d'un tyran.
Le mouvement imprimé à la pensée des peuples par ces graves questions en avait soulevé d'autres. A force de s'occuper des garanties de l'équilibre universel, on exhumait tous les jours quelques débris des libertés anciennes que les usurpations progressives du pouvoir détruisent lentement, et qui sont une propriété imprescriptible pour les nations. L'occasion était belle pour les réclamer; et c'est alors qu'arriva ce qui n'était jamais arrivé au monde, et ce qui n'arrivera peut-être plus: une stipulation amiable, solennellement promise entre les populations et les rois, jurée dans les palais, gardée dans les chaumières, et dont les termes synallagmatiques étaient, d'une part : Résistance vnanime aux armées de Napoléon;ei^de l'autre : Franche et entière reconnaissance des droits politiques anciennement écrits dans tous les États de l'alliance. Il est possible que ce contrat ne se retrouve pas dans les documents officiels de la diplomatie; et je ne vois pas que l'histoire en ait beaucoup parlé jusqu'ici: mais l'histoire ne sait rien en France, et ne dit ailleurs que ce qu'on lui fait dire, quand on lui permet de parler. Cette combinaison accidentelle d'intérêts si cruellement trahis par l'événement fui, du reste, beaucoup trop passagère pour être saisie dans tous ses délails par les observateurs les p!us soudains et les plus^avantageusement placés.
On comprend qu'elle avait donné une grande impoc-
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lance a la position des sociétés secrètes, devenues, pour la première fois, dans le vieux système européen , une autorité légitime, et qui n'aspiraient pas encore à remplacer toutes les autorités légitimes pour essayer de la tyrannie à leur tour.
Elles n'en profilèrent pas alors. La diffusion des égoïsmes, des ambitions et des vanités se fait sentir trop vite pour cela dans ces tristes conciliabules, empreints de tous les vices de la société mère dont ils se séparent. Deux mois ne s'étaient pas écoulés que l'unité première était brisée en quatre ou cinq fractions dans la vendita suprême et dans toutes celles qui en dépendaient. L'une avait pris les termes du traité dans une acception si large , qu'elle n'entendait faire servir la victoire qu'à l'émancipation absolue du peuple el au rétablissement de cette funeste démocratie dont Venise conservait un sanglant souvenir. L'autre, qui ne pouvait manquer de réunir la majorité en recrutant au moment décisif, par l'ascendant de l'intérêt, les hommes indécis et les hommes corrompus, avait fait bon marché à l'Autriche, par un pacte secret, de ces libertés du pays si vainement réservées. Quelques-uns passaient pour entretenir des intelligences mystérieuses avec le gouvernement de Napoléon, et se ménager ainsi une transaction dorée en cas de défaite. Le parti le moins nombreux, mais certainement le plus énergique et le plus pur, n'avait engagé sa coopération intrépide et sincère que sous la condition expresse de l'indépendance des États vénitiens et de la restauration de leur ancienne république. Il s'appuyait au dehors sur l'imposante coalition des montagnards, et il avait pour chef un de ces hommes résolus, à longues vues et a puissante exécution, dont le nom seul vaut tout un parti.
Ce chef s'appelait Mario Cinci, surnommé le Doge^ et c'est k ce parti que des sympathies particulières m'avaient rattaché.
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Mark) Cinci descendait de cette malheureuse famille ro* maine dont le crime exécrable n'a cependant pas tari pour elle toutes les sources de la pitié , et qui a fourni Teiemple unique d'un supplice de parricides arrosé des larmes de la religion , de la justice et du peuple. Le frère cadet de Béatrice, banni à perpétuité des Etats de TÉglise, s'était réfugié dans un vieux château des bords du Tagliamente, où la tradition rapporte qu'il mourut frappé de la foudre dans un âge assez avancé. Une fatalité vengeresse s'était appesantie depuis de génération en génération sur chacun de ses descendants, dont l'histoire chronologique compose une tragédie k plusieurs! actes, comme celle des Pélopides. Le dernier était mort sur l'échafaud de la révolution italienne, et, de ce sang proscrit par les lois et par le ciel , il ne restait sur toute la terre que Mario Cinci.
La jeunesse de Mario, commencée sous de si funèbres auspices et privée de tout appui dans la société des hommes, avait été violente et redoutée; il semblait même qu^aucun sentiment doux n'en eût tempéré les emportements, car la seule pensée d'être aimées de lui était un sujet de terreur pour les Vénitiennes, qui n'en parlaient qu'avec un mouvement de frisson. Il ne paraissait jamais dans les lieux publics ; mais lorsqu'il parcourait une des rues étroites de la ville, ou seul, ou tout au plus accompagné de quelques amis presque aussi mystérieux que lui-môme, les hommes les plus aguerris se retiraient de son passage, comme pour se dérober a l'influence de ses regards. Cependant , et ceci était propre à ce caractère étrange, ou à je ne sais quelle sombre impression d'effroi qu'il produisait sans le savoir, on le craignait sans le haïr, ainsi qu'on craint des lions ; et il n'y a pas loin de ce sentiment a ces admirations exaltées qui deviennent quelquefois un culte. Personne ne pouvait lui reprocher un acte injuste ou une cruauté réfléchie , et on en racontait au contraire une multitude d'actions généreuses, mais exé-
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culées sans tendresse et sans sympathie. Souvent il atait sauvé des enfants de la mort en les retirant des lots» et Jamais il ne les avait embrassés.
Depuis rage de vingt ans » et il en avait alors vingtliuit, sa fortune, épuisée en prodigalités aveugles et en dissipations bizarres et solitaires, l'avait réduit à se retirer dans son triste château de la terre-ferme, avec un seul domestique albanais qui n'avait pas voulu le quitter. Dès lors il ne rentrait de temps en temps à Venise que depuis qu'on voyait reprendre un nouvel aspect, au moins en espérance, aux affaires de l'Italie. On remarquait qu'il y avait passé jusqu'à deux mois de suite , mais on ne con* naissait pas sa demeure.
Quoique Mario Cinci fût le chef réel de la vendUa^ oh son empire s'accroissait même de son absence. Je ne Tavais jamais vu , ni à la vendita ni ailleurs; mais Je connaissais ces détails par la voix du peuple, qui est plus communi* catif a Venise qu'en aucun autre pays.
£n effet, Mario Cinci n'avait pas débarqué aux environs de la Piazeitay que le peuple en était instruit de tous côtés, le peuple amoureux de l'extraordinaire et qui se prévient volontiers en faveur des caractères qui le dominent et qui l'épouvantent : et il s'élevait alors dans les groupes du port et de la place Saint-Marc des conversations presque aussi étranges que l'homme qui en était l'objet.
— Que vient faire ici, disait l'un, ce démon de malheur qui porte les calamités après lui partout où il se présente, et qui n'aborde à Venise que sous le vent de la tempôte ? Annonce* t-il quelque peste qui a éclaté en Orient, ou une nouvelle guerre sur la mer? Je croyais qu'il avait été foudroyé dans sa tourelle au dernier orage, comme le bruit en a couru , car jamais un Cinci n'a échappé depuis trois cents ans aux fléaux du ciel, au poignard ou h récbafaud !
— £n vérité, reprenait un autre, je n'en serais pas fâché, quoiqu'il m'a4t fait plus de bien que de mal quand
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il en avait le moyen, mais parce que je n'en aurais plus le souci , et qu*il faut bien que cela lui arrive tôt ou tard , puisque c'est sa malheureuse desHnée. Dieu lui fasse miséricorde en l'autre monde !
— Eh quoi ! s'écriait un troisième qui paraissait plus instruit, et autour duquel le groupe se resserrait pour mieux entendre , ne savez-vous pas encore ce qui l'amène î Tout enfant, le noble Mario ne pensait qu'a ressusciter notre vieille république avec son indépendance et son commerce, et ses vaisseaux rois des mers et du inonde , et sa foi abandonnée par les mécréants, et la bieniieureuse assistance de saint Marc ! Et comme il a plus de courage et de génie dans son petit doigt que tout le peuple d'Italie, c'est lui qui nous délivrera des Allemands et des Français, et qui sera notre doge. Vous savez que je né l'aime point, et je n'ai jamais entendu dire que Mario fût aimé de personne; mais j'atteste Dieu que Mario Cincisera doge de Venise et rétablira sa prospérité !
Ces propos se répétaient tous les jours; et la populace 9 qui se tenait avec soin éloignée de Mario, de crainte d'exciter sa colère ,j criait à son retour : Five Mario Cinci l vive le doge de yenisel
Voila pourquoi on l'avait surnommé le Doge y sans que le gouvernement en prît beaucoup d'inquiétude, car Mario ne passait que pour un misanthrope atrabilaire qui méprisait trop l'opinion pour consentir h lui devoir la moindre importance, et il est possible que ce jugement se trouvât vrai.
Le jour de ma rentrée a la vendita^ l'assemblée était peu nombreuse, quoique la convocation, qui s'exécutait par un moyen fort ingénieux et tout a fait impénétrable aux investigations de la police, eût été exprimée dans cette circonstance sous ses formules les plus rigoureuses. Je m'étonnai que tant de monde y eût manqué , et que tout le parti de Mario y fût cependant réuni, en présence de ses adversaires les plus implacables; mais je ne tardai pas
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a comprendre qu'on avait écarlé a dessein les indifférents, parce qu'il s'agissait sans doute d'une lutte décisive dont nous pressentions depuis longtemps la nécessité. Il n'était en effet question dans nos débats ordinaires que des griefs imputés a Mario par les hommes de l'association que nous avions le plus de motifs de mépriser, et que j'ai assez caractérisés tout à l'heure. Alors rien n'était oublié de ce qui pouvait nous le faire regarder comme un ambitieux animé par des intérêts personnels , qui n'aspirait à une nouvelle forme de gouvernement que pour rétablir Féciat de sa maison et venger la mort de son père, et qui couvrait d'un égal dédain ses instruments et ses ennemis. Nous ne répondions d'habitude a ces déclamations odieuses que par le cri du peuple : PI ce Mario Cinci ! et nos àiscn^ sions n'allaient pas plus loin. Ce qui ne s'expliquait pas pour moi dans cette dernière occasion, c'était la confiance que le parti contraire pouvait fonder dans ses forces contre ce groupe déterminé de jeunes enthousiastes dont l'héroïsme fanatique m'avait seul soutenu dans la foi de nos entreprises. Il est probable que la même idée nous frappa tous à la fois, car, au même instant, tous nos poignards sortirent d'un tiers hors du fourreau; mais nous les laissâmes retomber en criant : P'ive Mario Cinciî parce que nous étions en nombre presque égal avec ses accusateurs, que notre jeunesse, notre force et notre courage nous donnaient sur eux des avantages certains, et que nqtre opposition prononcée avec cette énergie menaçante suffisait pour rendre la délibération impossible.
— C'est ïMario Cinci que vous voulez! répondit avec fureur le chef de l'accusation. Eh bien ! vous aurez sa tête!
— Viens la prendre, dit une voix qui s'éleva au même instant a la porte d'entrée, pendant que l'homme qui prononçait ces paroles se hâtait de la refermer soigneusement, et d'en retirer la clef pour la glisser dans les plis (le sa ceinture.
Five Mario Cinci! répétèrent mes camarades; et nous nous pressâmes a ses côtés pour lui former un rempart si
2SB MADS1E0I8ELLB DS MÀBSàN.
on osait Vattaquer. Je le vis alors pour la première fois,, mais je ne pourrais le peindre que bien imparfaitement pour ceux qui ne le connaissent pas , et surtout pour ceax qui Font connu. I/écrivain qui Ta représenté sous les traits d'un ange de lumière incarné avec toute sa beauté dans le corps d'un Titan a fait une phrase ambitieuse et rien de plus. Il y avait en lui un autre type^que je ne saurais exprimer , celui d'un dompteur de monstres des temps fabuleux, ou d'un géant paladin du nM)yen^âge. Un moment je le crus coiffé, comme Hercule, de la crinière d'un lioa noir ; c'étaient ses cheveux.
Il parcourut lentement la salle en se balançant sur ses hanches avec une nonchalance sauvage , s'accouda sur la table des dignitaires en poussant un rire farouche , et répéta : — Viens la prendre! — La voûte en retentit.
Il se retourna ensuite de notre côté, secoua la tête et croisa les bras.
— C'est que les victimaires ont tout amené, dit-il. Où sont préparées les guirlandes? Cela ferait certainement un sacriiice agréable a l'enfer, si les pourvoyeurs des démons en étaient où ils pensent ! Donne-moi la main , cher Paolo. Bonjour, Annibal, mon Patrocle et mon Cassiusl Tout à toi, Félice ! à toi , Lucio, dignes et intrépides enfants! Courage, mon petit Pétrovich ! ta moustache martiale s'épaissit; la poudre la noircira. Qui est celui-ci, €(^tinua-t-ii en s' arrêtant d'un pas au-devant de moi? Je dois le reconnaître a sa grande taille , presque aussi élevée que la mienne, ainsi qu'on me l'avait dit. C'est le voyageur français que notre ami Chasteler nous a si vivement recommandé. — Quel dessein vous proposez-vous , jeune homme , dans les événements qui se préparent?
— Devons servir contre toutes les tyrannies, et de mourir avec vous si vous êtes surpris avant l'accomplissement de votre vertueuse entreprise; mais je dois déclarer que je briserai mon épée sur le champ de bataille le jour où les Français y seront.
— Bien, bien, reprit Mario en me regardant fixement.
P&EUIBR éPtSODE. 227
Le lien qui nous unit n'aurait pas été de longue durée , si vous m'aviez répondu d'une autre manière. Nous aviserons à vous rendre utile au salut des nations, sans vous commettre avec les gens de votre pays, qui ont d'ailleurs, en résultat, le même intérêt que nous a raffranchissement général , puisque nous ne voulons pour tous que Tindépendance de tous , et pour nous que les vieilles libertés de Venise. Mais il faudrait quitter Venise , dont les dalles brûlantes couvrent un volcan sous v^s pieds , et les Français de votre âge ne passent pas quelques jours dans les murs d'une ville voluptueuse sans s'y livrer à quelques folles amours; car cette distraction de jeunes filles est votre plus grande affaire , après la gloire et les conquêtes.
— Vous me jugez mal» seigneur Mario. Je n'aspire qu'a m'éloigner de Venise pour toujours, et j'en partirais demain si je le pouvais sans lâcheté, au milieu des dangers qui vous menacent.
— Est- il vrai?... répondit-il avec un mouvement de joie. Nous en reparlerons tout à l'heure ; mais il faut d'abord que je vous rassure en imposant silence au bourdonnement de ces guêpes qui m'importunent sans m'effrayer, insectes chétifs dont le venin ne fait pas de mal quand on les écrase sur la blessure.
La tempête, que l'arrivée de Mario avait un moment interrompue, venait en effet de reprendre son cours, et il paraissait jusque-là le seul'qui ne s'en fût pas aperçu.
— Assez, cria-t-il, et qu'on se taise. Je me suis rendu à voire appel, parce que cela me convenait ainsi; mais ce n'est pas aujourd'hui qu'on méjuge. Il me reste auparavant quelque récusation a exercer, et c'est un droit dont je ne ferai usage qu'k la face des Vénitiens, au milieu de la place Saint-Marc.
— Le jour, répliqua le plus acharné de ses ennemis, où tu monteras sur le Bucentaure, et où tu jetteras ton anneau à la mer?
— Pourquoi paS| dit Mario i si j'étais le plus di^ne , et si
22S MADEMOISELLE DE MARSAPC.
c'est le vœu de Venise ? Mais tu t'abuses sur mon ambition, ïadeo, comme sur mon imprévoyance! Je crains trop les rigueurs de ma justice pour Texposer a l'épreuve du pouvoir dans une république habitée par des hommes tels que toi. Quant à épouser la mer, c'est une destinée trop illuMre pour un Cinci. Le prophète de Ravenne a prédit que le dernier de tons mourrait au passage d'un torrent. La rumeur s'était accrue aux extrémités de la salle, et nous nous mettions en défense contre une de ces attaques inopinées qui terminent a Venise toutes les altercations violentes, quand Mario éleva la voix encore une fois.
— Paix ! de par Saint-Marc et son lion , si vous ne voulez nous forcer à vous imposer un silence qui ne sera plus troublé que par la trompette du jugement dernier! Je n'ai pas fini de parler! — En ma qualité de grand maître de toutes les vendite d'Italie , je dissous la vendita de Venise, je romps l'alliance de ses membres comme je romps la bûchette de coudrier taillée de biseau qui nous servait de ralliement', et je vous interdis la communauté du toit et du pain, de l'eau et du sel de mes frères, comme a des apostats et à des parjures. — Que murmurez-vous de mes droits? J'use de ceux que nos règlements m'ont conférés pour l'occasion maudite où la majorité d'une vendita se trouverait saisie en flagrant délit de trahison , et la preuve de vos trahisons est enlre mes mains. La contesterez- vous?
Au même instant, Mario déploya devant eux un papier chargé du sceau de la vendita , et il poursuivit :
— Regarde, Tadeo, regarde a ce cadran, où l'aiguille va marquer la vingt-quatrième heure. C'est quand elle
1 II est aisé de comprendre pourquoi je ne me suis servi d'aucun des mots consacrés du carbonarisme. Le petit instrument dont Mario parle ici est cependant si connu, que je l'aurais désigné par son nom , qui n'est pas un mystère, si ce nom ne m'avait pas échappé, par une rencontre assez singulière , en italien, en allemand et en français. Je ne sais si l'emblème dont c.e signe est l'expression est connu dans le carbonarisme moderne ; mais 1q gigne lui-même ne s'y est peut-être pas conservé.
sonnera que nous devons éire livrés ici aux soldais que tuas mandés, et qui t'apportent, en écbs^nge de noire sang, les vils deniers auxquels tu as taxé ta lâche perGdic. Ce sont les conventions écrites de ton marché de Judas !... Ce marché, le voici en original. Le pacha du grand empereur n*en a que la copie, et les noms que tu signalais a «os tyrans y sont remplacés par ceux de ces deux lâches que je vois à tes côtés , et qui ont eu la bassesse d'y souscrire. J'ai eu pitié du reste de tes fauteurs ordinaires, qui s'éloignent déjà de toi en rougissant, et dont la complicité aveugle ne mérite pas d'autre sentiment. — Ne t'alarme pas , Tadeo ! Tu n'as pas perdu les infâmes honneurs de cette négociation ; elle porte ta signature , et ton accusation pourra conserver un certain crédit si tu parviens k m'arracher avec la vie une pièce tout aussi importance, l'acte par lequel tu t'es engagé, il y a trois mois, à faire massacrer les Français dans Venise, au moment où la guerre éclatera. Cet autre marché d'assassin, le voici en original comme le dernier. Tu t'es étonné , n'est-il pas vrai, qu'une proposition si avantageuse restât sans réponse ; mais c'est que tu ne savais pas qu'elle eût passé d'abord dans mes mains, et que je l'avais dérobée à tous les yeux, par respect pour ce titre de Vénitien, dont je m'enorgueillirais davantage si je n'avais le malheur de le partager avec toi. 11 ne te reste donc pour témoin que ton honnête émissaire, le secrétaire fidèle de tes commandements , un homme de bien qui s'était fait courtier de délations et entremetteur de calomnies pour se dédommager de n'être plus bourreau , un des iniques bandits qui se travestirent en juges pour égorger le vieil André Cinci I Celuilà, tu pourras l'attester dans la vallée des morts, si les abîmes du golfe daignent te le rendre I
Tadeo avait fait un mouvement de rage, mais il s'était contenu en se voyant abandonné.
— La vengeance que je prétends tirer de vous, continua Mario, ne sera pas proportionnée a votre crime. Tadeo
230 MADKMOISBLLB DE M411SAN.
sera cru sans doute sur la justification de ses compHces, puisqu'on a pu croire Tadeo sur quelque chose ; et personne ici n*est tenté de vous arracher a l'ennui d'une i»'' digne et honteuse vie. Si mes bras se plongent encore dans le sang un jour de bataille, c'est parce qu'il sera noble el pur comme le mien, et qu'il ne les salira pas. Allez donc en paix, vivez, jouissez demain comme aujourd'hui de l'air et du soleil , et que le ciel fasse une large part dans sa miséricorde à ceux qui deviendront meilleurs.
En parlant ainsi, Mario flt rentrer la clef dans laser^ rure , ouvrit la porte qu'ils franchirent en se précipitant les uns sur les autres , et, à leur grand étonnement sans doute, il la referma sur eux. Minuit sonnait. Nous n'avions pas fait un pas.
— Que dites-vous, amis, reprit Mario, de cette bande d'aventuriers écervelés qui s'imaginent follement que je les ai introduits dans ce vieux palais sans m'y ménager une sortie inconnue? Il appartenait à mes pères; j'y suis né, et je ne m'occupais qu'à en étudier les détours pendant mes heures de récréation, a l'âge où les autres écoliers s'extasient devant les marionnettes de Girolamo^ou se disputent sur la grande place une tranche de zucca. Je l'ai perdu d'un coup de dé , s'il m'en souvient , mais je n'avais pas joué mon secret.
Il appuya sa main sur un ressort caché entre les refends de la boiserie gothique , et une porte invisible s'ouvrit.
L'impression que cette scène avait produite en moi enchaînait mes mouvements, comme un de ces rêves fan* tastiques dont le sommeil est quelquefois fasciné ; et je cherchais dans mon esprit si ce n'était pas la l'occasion de mourir que j'avais désirée tant de fois. Soit résignation , soit stupeur, le bruit des coups de crosse qui ébranlaient la porte un moment plus tard ne m'avait pas fait sortir de la méditation où j'étais absorbé, quand Mario revint su* bitement sur ses pas, me saisit d'une main de fer, et m'eu«
PBBMISa ÉPISOfiS. S31
Maa après lui dans le passage qu'il referma de nouveau avec précautioBi. Je le suivis sans résistance à travers de longs corridors qu'éclairait à peine devant nous la lampe de son domestique albanais. Nous descendîmes des marches d*escaliers tortueux, nous en remontâmes d'autres , nous parcourûmes des espaces plus larges et plus aérés , mais toujours couverts ; nous suivîmes a plusieurs reprises des galeries autrefois somptueuses et encore chargées de noires dorures, mais depuis longtemps solitaires, et nous arrivâmes en quelques minutes de marche a une poterne basse comme un guichet, qui donnait sur un canal. J'entendis encore au loin de l'un et de l'autre côté la rame de nos amis et le cri d'avertissement des gondoliers. Je montai sur la gondole de Mario, et, sur sa demande, je lui répondis a voix basse : A l'auberge de la Reinend' Angleterre. C'était mon logement. Quand nous fûmes à l'instant de nous quitter, il se leva près de moi à la proue de la barque, et me prit les mains avec une émotion affectueuse qui m'étonnait dans un homme de ce caractère, au moins selon l'idée que je m'en faisais jusqu'alors sur la foi de la multitude.
— Si vous ne changez pas de sentiments , dit-il , et que rien en effet ne vous retienne a Venise, où votre liberté et votre vie ne sont pas en sûreté, nous nous reverrons bientôt. Vous me trouverez avant deux mois, le propre jour de sainte Honorine , à la chapelle qui lui est consacrée dans l'église paroissiale de Codroïpo, quand le prêtre d<mnera la bénédiction de la première messe.
— Il ne me faut que vingt-quatre heures pour préparer mon départ, qui ne peut être trop rapproché au gré de mes souhaits , répond is-je , et comme l'emploi de ces deux mois dépend tout à fait de ma volonté, je vous jure de me trouver fidèlement au jour, à l'heure et au lieu que vous désignez, pour y recevoir vos ordres suprêmes, si la mort ne porte empêchement à l'exécution de ma promesse.
•— Je puis mourir aussi , reprit Mario avec une sorte
de gaité, mais cet accident n'annulerait pas nos engagements. Prenez ce morceau de la bûchette de coudrier que j'ai rompue à la veiidita, et suivez où elle le voudra, et quelle qu'elle soit, la personne qui vous présentera l'autre.
Ensuite il m'embrassa; je descendis sur le perron de l'hôtel, et la gondole fila sur le canal , comme une chauvesouris.
La lumière qui descendait de mes croisées m'annonça que j'étais attendu dans ma chambre. J'y montai précipitamment, et j'éprouvai une surprise qui ne le cédait à aucune de celles de ma journée , quand j'y trouvai M. de Marsan; non que cette heure avancée de la nuit fût indue à Venise, mais parce qu'il n'y avait aucune raison pour qu'un homme de cet âge et de cette qualité me fît une pareille visite.
— Assieds-toi, me dit-il pendant que je balbutiais quelques mots, et prends le temps de me répondre d'une manière calme et posée. La démarche que je fais auprès de toi, Maxime, doit t'annoncer assez que j'ai besoin de ton attention; et, si tu rends justice h mon amitié, je pense avoir aussi quelques droits k ta sincérité. Je t'ai cru occupé ou absent, parce que j'ai l'habitude de te croire, et je sais cependant que tu n'as pas quitté Venise. Apprendsmoi sans hésiter quels motifs t'ont éloigné de ma maison ?
Je sentis que je me troublais; je penchai ma tête sur mes mains, et je ne répondis point.
— Ne crains-tu pas, continua-t-il, que j'interprète mal ton silence ? On ne cache a l'amitié que des secrets honteux.
Je tressaillis ! — Non, non, m'écriai-je, rien de honteux n'a flétri mon cœur! Mais il y a une autre pudeur que celle de la vertu, et l'aveu d'une témérité absurde que j'ai dérobée a tous les yeux, et que j'aurais voulu me dérober à moi-même , peut couler un effort pénible à ma vanité. Vous l'exigez pourtant, conlinuai-je sans relever
PB* HIER ÉPTSOUB. 233
les yeux vers lui. Prenez du moins pitié des illusions d*un insensé !
J'aimais Diana !
— Diana est assez belle pour être aimée, et il n*y a point de femme dont Tamour te soit interdit. Ta seule faute, Maxime, est d'avoir tenté d'intéresser son cœur dans ta passion sans que je fusse prévenu de les vues. l^Ies rapports paternels avee toi demandaient peut-être plus de confiance , et je croyais avoir assez fait pour m'en rendre digne. Celte distance qui nous sépare au jugement de la société, penses-tu que j'aie épargné quelque chose pour l'effacer?...
Dès le commencement de cette phrase, mon courage m'était revenu. J'osai regarder M. de Marsan.
— Intéresser son cœur sans vous prévenir de mes vues !.. . ah ! cela pouvait m'arriver auprès d'une jeune fille que le monde aurait regardée comme mon égale, avec une femme née pour moi, et dont la main serait tombée dans la mienne a la joie de ses parents 1 IMais loin de moi la pensée d'émouvoir un cœur que la raison des convenances ou l'orgueil des rangs peut me refuser I Jamais ma bouche n'a inquiété Diana d'une déclaration, d'un aveu, d'un soupir, et si elle se plaint des ennuis que lui a donnés mon amour, c'est qu'elle l'a deviné. A dire vrai , cela n'était peut-être pas difficile.
— Tu ne lui as pas dit que tu l'aimais I Tu ne sais pas si elle aime, et si c'est toi qu'elle aime ! Oh ! si elle t'aimait! — Écoute-moi cependant, car c'est a moi maintenant à te rendre franchise pour franchise, et je te dirai tout comme lu m'as tout dit. N'insiste pas ! j'en suis sûr! — Diana est mon seul enfant; je l'aime, comme mon seul enfant, de toute l'affection que le cœur d'un homme peut contenir, quoique son caractère noble et bienveillant, mais sombre elaustère,m'ail procuré peu de'ccs douces joies dont le bon heur des pères se compose. Toute ma vie s'est passée, depuis sa naissance, à rêver pour elle un établissement ho-
234 HADBHOKSILLB DE H4BSÀN.
Dorable; et, malgré la médiocrité de ma fortune et l'abaissement passager de ma condition , il s'en est présenté on grand nombre qui auraient fait envie aux familles les plus illustres de l'Italie. Diana les a tous repoussés. Les qualités les plus brillantes, les vertus les plus signalées, les assiduités les plus tendres, ont échoué contre l'opiniâtreté de ce caprice farouche que je ne peux m'expliqucr, et qui me condamne à voir mourir en elle les espérances de ma vieillesse. Il y a la dedans, je te l'avoue, un mystère qui m'épouvante et me confond.
— Permettez, mon père, dis-je, et pardonnez-moi de vous interroger à nM)n tour, car il le faut absolument pour que je parvienne a éclaircir vos doutes et k dissiper vos inquiétudes : êtes-vous bien sûr que sa tendresse n'appartient pas secrètement à un homme qui a eu des raisons de ne point se faire connaître, ou dont vous avez peut-être vous-même rebuté les prétentions?
— L'idée qui te frappe n'est pas tout à fait nouvelle k mon esprit, répondit M. de Marsan d'un air soucieux; mais la circonstance que tu supposes ne s'est présentée qu'une fois, et si j'ai cru devoir la dissimuler à Diana, c'était pour lui épargner un mouvement d'indignation et d'horreur qui aurait pu devenir fatal k son repos. Tu en jugeras par le nom seul de celui qui osait prétendre...
— Je n'ai pas besoin de savoir son nom , et je sens au ' bouillonnement de mon sang que je ne l'apprendrais pas
sans danger pour l'un de nous deux ! Que diriez-vous cependant, mon noble ami, car le cœur des femmes est rempli d'énigmes impénétrables , que diriez-vous si l'indigne amant que vous avez rejeté avec tant de dédain était précisément celui qu'elle aurait choisi?
— Ce que je dirais! s'écria M. de Marsan en se devant de sa chaise avec emportement, je dirais : Fille indigne de moi, sois maudite k jamais, et que la colère et les ven« geances de Dieu s'attachent k toi comme le vautour k sa proie 1 que le reste de tes jours s'écoule dans la solitude
PABKIBR ÉPI80DS. 938
et dans le rmnords I que le pain quotidien de tous les hommes se change en gravier sous tes dents !...
Il allait continuer. J'imposai ma raain sur sa bouche, et je le pressai contre moi de l'autre bras.
—Que le ciel 9 mon ami , intercepte cette horrible malédiction entre vous et Diana , et la fasse plutôt retoml)er sur ma tête, qui est dévouée dès l'enfance à toutes les épreuves et a toutes les misères. Mais il parait que ma supposition était complètement dénuée de vraisemblance, et je regrette de l'avoir hasardée , puisqu'elle pouvait développer en vous une si vive irritation. — Il ne me reste qu*à savoir, repris-je en souriant pour le distraire de plus en plus de son émotion, quelle part vous m'avez donnée k supporter dans vos chagrins domestiques, et ce qui a pu vous résoudre à exiger d'un cœur faible, mais sans reproche, l'aveu humiliant que je vous ai fait?
M. de Marsan se rassit. — Je croyais avoir remarqué que tu aimais Diana , et tu conviens que je ne me trompais pas. Je pensais qu'elle devait t'aimer ; je le pense encore, peut-être parce que je le désire, et que mon propre bonheur est intéressé dans le tien. J'attribuais ses refus au sentiment que tu lui avais inspiré; ton silence, je l'attribuais k une timidité délicate et déûante , et c'était ce vain obstacle que je me flattais de rompre d'un mot. Sois mon 'ils par le sang, t'aurais-jedit, comme tu l'es, ou peu s'en faut, par l'amitié queje te porte. Voilk tout ce que je voulais. Nos affaires ne me paraissent plus aussi avancées, mais je n'en désespère pas encore. Tu me parlais dans ta dernière lettre d'un projet arrêté de partir après-demain. Il n'y aura pas de mal, si je me trompe sur les dispositions de Diana, car tes peines s'aggraveraient de la déception de nos espérances ; et , d'un autre côté, la société où tu vis d'habitude, au moins depuis que tu t'es éloigné de moi , n'est pas bonne par le temps qui court pour un jeune homme déjà suspect au pouvoir. Viens donc dîner demain avec moi, avec Diana. Tu lui feras cet aveu que j'autorise,
236 MADEMOISELLE DE MABSAN.
Cl duquel dépend notre avenir a lous trois. Qui sait si nous ne devons pas nous réveiller le jour suivant sous un soleil plus favorable que celui qui m'éclaire depuis quelques mois?
— Hélas ! répond is-je, pendant qu'il prenait mon bras pour regagner sa gondole, je n'augure pas tout a fait aussi favorablement que vous de cette démarche; mais si elle ne sert qu'a me convaincre de mon infortune, j'espère au moins inspirer assez d'estime et de confiance à mademoiselle de Marsan pour obtenir d'elle le secret qui vous touche, et voir se rétablir en vous quittant la tranquillité que vous avez perdue. Quanta ma propre destinée, il y a longtemps que je n'y fonde plus d'aussi douces espérances, et que d'autres épreuves m'ont accoutumé à la résignation. Mais quel que soit mon sort , il ne changera rien à ma reconnaissance envers vous, et le titre de fils que vous m'avez donné, je le garde pour toujours.
' Je n'ai pas besoin de dire que cette nuit se passa dans d'étranges agitations; mais l'espérance eut si peu de part à mes rêves, que j'achevais d'arrêter au point du jour fous les arrangements de mon départ pour le jour suivant, et que j'employai la matinée a les régler avec le calme impassible d'un homme dont les résolutions n'ont plus de vicissitudes a subir. J'arrivai enfin chez M. de Marsan , où tout avait un air de fête , car l'excellent vieillard ne voyait dans cette solennité d'adieux que les approches d'un heureux événement qui allait me fixera Venise, et l'assurance de son contentement crédule éclatait dans ses regards de manière à m'enliardir a la fois et a me désespérer. Je cherchai ceux de Diana ; ils n'avaient pas changé d'expression, et je me connaissais aux symptômes de l'amour, car j'avais été aimé. Il n'est pas nécessaire d'être bien des fois malheureux pour savoir lire dans le cœui* d'une femme, et la plus habile ne m'aurait pas trompé sur ses impressions secrètes; mais l'antipathie ingénue de Diana avait quelque chose de plus cruel, je ne sais quoi d'accablant et de froid
PfiEmKR ÉPISODE. 337
qui me pesait sur le sein comme du plomb. — On me plaça cependant auprès d'elle a table. Je frissonnai d'une émotion mêlée de crainle, et je ne la regardai plus.
Les convives étaient nombreux. La conversation fut longtemps ce qu'elle est a Venise, ce qu'elle est partout , un frivole échange de nouvelles sans importance. Le vin de Chypre l'anima.
— Qu'est-ce donc, dit un des sîgnoriy que cette nouvelle tentative qui a failli troubler hier la tranquillité de la ville! On dit que la garnison et les sbires ont été sur pied toute la nuit.
— Eh quoi! répondit un autre, ne le savez-vous pas ? Un complot d'aventuriers, pour la plupart étrangers, qui se proposaient d'égorger les Français et de changer le gouvernement.
— En vérité, interrompit M. de Marsan, il n'y a qu'a les laisser faire; leur sagesse est éprouvée, et les nations ne peuvent pas choisir de plus dignes législateurs I Cette ivresse des peuples durera-t-elle encore longtemps?
— Heureusement, reprit le second , cela est si misérable, qu'une poignée de soldats a suffl pour les disperser, et le bruit de leur conspiration ne parviendra peut-être pas à la Judecque.
— Mais que veulent-ils encore, les malheureux ? leur projet échoué ne pourrait-il pas servir de prétexte à quelque nouvelle persécution contre les serviteurs de la vieille dynastie française ?
— Nullement! il ne s'agissait que de Venise et de sa république. Savez-vous que, s'ils avaient réussi, nous vivrions aujourd'hui sous le gracieux gouvernement de Mario Cinci , doge de Venise ?
-— Mario Cinci ! dirent tous les assistants.
— Mario Cinci! répéta M. de Marsan, le poing fermé sur le manche de son couteau.
— C'est le dieu de la populace, ajouta un vieillard, et cela fait trembler pour l'avenir !
^88 MADBMOISELLB DE MARS4N.
— Rassurez-Yous , au nom du ciel ! les bandits s'étaient assurés de précautions si prudentes qu'on n*a pas pu en arrêter un seul ; mais on sait par des rapports certains que Mario ne se trouvait point parmi eux, car il se commet rarement aux dangers qu*il fait courir h ces misérables, dont la vie n*est dans ses mains qu'un jouet de peu de valeur. Il se renferme, pendant qu'on agit pour lui , dans sa Torre Maladetta du Tagliamente, à la grande épouvante des voyageurs, pour s'y livrer sans doute a la fabrication de la fausse monnaie et des poisons, comme toute sa famille de parricides.
— Malédiction ! m'écriai-je en me levant, tout cela est horriblement fauxl Quiconque vous Ta dit est un calomniateur infâme, plus coupable que l'assassin mercenaire qui vend à la haine des lâches son âme et son stylet ! Le projet de ces horribles vêpres vénitiennes dont vous parlez, c'est Mario Cinci qui l'a déjoué, ce sont ses ennemis qui l'avaient conçu. Il n'en a pas coûté de grands efforts aux soldats pour dissiper les conspirateurs ; car personne n'ignore maintenant qu'ils ont parcouru un palais désert, et comme ils sont Français , je vous jure que le bruit de leurs pas répété par im écho n'était pas capable de les épouvanter. Le gouverneur de Venise , que j'ai visité ce malin pour le prévenir de mon départ, ne voit dans ce prétendu complot que ce qui était réellement, la basse spéculation de quelques espions, qui se flattaient d'attirer sur eux des faveurs et des recompenses, la prime du mensonge et l'aumône honteuse de la police, en supposant des crimes pour faire valoir des services. Ceci est la vérité, messieurs ! — Quant à Mario Cinci , je ne sais quels torts de sa jeunesse ont pu attirer sur lui la réprobation universelle ; mais j*avoue que je ne crois pas aux folles haines de la multitude, et que je ne crois guère davantage aux aveugles colères de la fatalité. Tout ce que je connais de lui me l'a montré comme le plus généreux des hommes. L'injustice de l'opinion qui le poursuit le grandit encore a mes yeux
PBEMIEB ÉPISODE. 239
et je dois vous prévenir, messieurs, au moment de vous quitter pour toujours, que cette conversation ne se prolongerait pas sans porter mon cœur à des mouvements que je voudrais éviter. La cause de Mario Cinci est la mienne ; et quel ami subirait sans transport et sans vengeance les injures faites h son ami absent? Vénitiens, je vous le demande!...
— - Ton ami? dit M. de Marsan. Connaissais-tu Mario ?
—Je ne Tai vu qu'une fois; sa voix n'a pas frappé mon oreille pendant cinq minutes, mais je suis plus prompt à me saisir d'une affection , et mes affections ne se démentent jamais.
— Je ne t'avais jamais vu celte exaltation , continua-t-il en se rapprochant de moi ; car la conversation générale avait fini, et les invités s'étaient distribués deux à deux dans la grande salle, sans témoigner l'envie de s'entretenir davantage. — Et cependant je ne peux te savoir mauvais gré, ajouta M. de Marsan, des erreurs d'un coeur follement affectueux, qui prend part sans réflexion k la querelle des absents. L'expérience t'apprendra trop tôt qu'il ne faut pas se fier à des apparences imposantes dans le jugement qu'on porte du premier venu , quand il aurait, comme Mario, la taille cl'Anthée , qui lutta contre Hercule , mais qui ne reprenait de forces qu'en embrassant la boue dont il était sorti. L'imagination dupe le cœur. Je ne l'en parlerai donc pas , quoique cette explosion passionnée ait cruellement tourmenté le mien. 11 est question d'autre chose entre nous, et l'intérêt si vif que Diana te témoigne aujourd'hui semble m'annoncer que jamais l'occasion n'a été plus favorable et mes prévisions plus justes. Accompagne-la chez elle , et songe que j'attends mon arrêt du tien !
En effet, et, je l'avouerai , je m'en étais à peine aperçu, tant je me croyais désintéressé dans celle espérance, Diana, qui avait quitté sa place aussitôt que moi, venait de lier sa main à ma main, et, autant que j'en pouvais juger sans
240 MADEMOISELLE DE MAll^IAN.
l'avoir revue, sa tête se penchait vers mon épaule, presque de manière a la toucher. Je me retournai vers elle, el je vis qu'elle était pâle. Je pressai celte main qui tremblait ; je reconduisis Diana, et je la fis asseoir, plus disposé à la quitter qu'à la troubler d'une émotion inutile. J'allais m'éloigner quand elle me retint. Je m'assis. Nous gardâmes quelque temps le silence ; mais ses doigts , que tant de fois j'aurais voulu presser au prix de ma vie, s'étaient unis plus étroitement aux miens ; ils étaient humides et tièdes. Elle palpitait d'une émotion que je ne comprenais pas : je ne savais si c'était là un sujet de joie ou de désespoir, et cela dura plusieurs minutes ; ces longues minutes que vous savez, et que durent les troubles et les inquiétudes de l'amour. Elle parla enfin, -r Maxime, dit-elle, combien je vous aime I
— Prenez garde! m'écriai-je, les mots que vous avez prononcés là sont affreux pour moi , si vous n'en prévoyez pas les conséquences. Vous ne savez peut-être pas, Diana , que je viens vous demander votre main , parce que votre père me l'a promise!
Elle se leva , marcha , passa devant moi les bras croisés, le front penché, le sein haletant. Elle s'arrôta; elle appuya ses mains sur mes épaules, les croisa derrière mon cou , et me dit d'une voix qui s'éteignait sur ma joue : — Pauvre Maxime! L'ami de Mario Cinci ne savait donc pas son secret quand il le défendait tout à l'heure ?...
Je ne répondis point: un voile se déchirait devant mes yeux ; mais je ne devinais pas tout.
— Pourquoi, sans cela, continua-t-elle , aurais-je insulté à ta tendresse de bon et digne jeune homme? Ah! cela serait odieux si l'on n'avait pas aimé ! mais je l'aimais, vois-tu !... mais il était mon âme et ma vie ! il en disposait à jamais, et ton amour me remplit de douleur en s'égarant vers moi, qui ne pouvais le payer de retour. Le caractère et l'aspect que je me fis pour te (rebuter devaient
6 rendre haïssable. Je m'en flattais amèrement, parce
PEEMIEB ÉPISODE. 241
gu^jl fallait pour ton lionlieur que je fusse haïe de toi ; et comprends ce qu*il m'en coûtait, a moi, Maxime, qui t'aimai du premier jour comme un frère, et qui t'aurais donné volontiers tout un cœur si j'en avais deux !... Me pardonneras- tu ?
Je restai quelque temps sans parler et sans voir; ensuite je la regardai.
Elle pleurait. Je baisai ses bras palpitants, et puis ses joues , ses yeux humectés de larmes , et je mêlai mes larmes aux siennes.
—Vous aimez Mario, Diana ! c'est un digne choix I Que le ciel vous favorise!
— Je l'aime, dis-tu!... reprit-elle avec force. Mon existence est plus complète que tu ne le crois : je suis sa femme!...
— Sa femme! Et votre père, mademoiselle, avez-vous pensé à lui?...
Elle abaissa ses paupières, comme si elle avait été honteuse de me laisser lire dans son âme.
— Mon père!... mon excellent père!... Ohl qu'aux dépens de mes jours la nature prolonge les siens! qu'aux dépens de mon bonheur, elle les embellisse !... Mais quand Mario, prosterné devant lui, cherchait à vaincre son cœur : — Votre femme! dit mon père; j'aimerais mieux qu'elle fût morte! — Ill'a dit. Mon père m'aura morte comme il l'a souhaité, et Mario m'emmènera vivante.
— Votre raison se trouble, Diana!... Que dites-vous?
— Ce que je dis, l'avenir l'expliquera ; mais n'accusez pas ma volonté ; elle ne m'appartient.plus. Conservez-moi un souvenir, un souvenir rigoureux si vous le voulez, pourvu qu'un peu d'amitié, cher Maxime, en adoucisse la sévérité... Et si ma vie vous intéresse encore, ne craignez pas que j'en dispose sans votre aveu. — Maintenant l'heure s'approche où il faut... Ètes-vous prête, Anna?...
Sa femme de chambre entra et vint se placer a côté d'elle.
2<<9 MADEMOISELLE DE MABSAN.
— Mon père VOUS attend, Maxime; allez lui dire que vous m'accompagnez à ma gondole.
Il n'y avait qu'une porte a ouvrir. Il m'attendait les yeux fixes et ardents d'impatience ; je tombai à ses pieds.
— Au nom du bonheur de Diana et du vôtre , mon ami , revenez sur vos injustes préventions contre le noble Mario Cinci 1 C'est l'époux que vous devez à Diana pour sauver sa vie...
— Mario Cinci I cria le vieillard en me repoussant avec dureté... Qu'elle l'épouse et qu'elle meurel... Une parricide de plus dans la famille des Cinci I... Béatrice et Dianal...
Il marchait précipitamment et il m'entraînait sur ses pas, parce que mes mains s'étaient attachées à ses genoux.
Il s'arrêta en me disant : — Va^t'en, traître!... Et ensuite il me regarda en pitié. — Va-t'en, dit-il plus doucement en passant ses deux mains sous mes bras pour m'aider a me relever, va-t'en, pauvre enfant, et que je n'entende plus parler de tout ce que j'ai aimé , car le reste de mes vieux jours a besoin de solitude et de repos.
Je me retrouvai près de Diana, je lui offris la main sans prononcer un mot, et elle ne m'interrogea pas, car j'avais laissé la porte entr'ouverte , dans le trouble de ma démarche, et il était impossible qu'elle n'eût pas entendu.
Quand je la quittai a sa gondole, j'approchai ses doigts de mes lèvres ; elle les retira et se jeta dans mes bras. Un moment après , j'étais seul.
Je suivis longtemps du regard la gondole de Diana entre toutes les autres, et je la reconnaissais de loin, parce qu'elle était ce jour-là, contre l'usage, marquée d'un nœud flottant de rubans cramoisis.
Je me présentai inutilement le même soir chez M. de Marsan. Sa maison était interdite a tout le monde.
Au lever du soleil, par un jour triste et froid de janvier 1809, le petit bâtiment qui me conduisait à Trieste débou* cba des lagunes dans la grande mer, qui était haute et hou-
PBBMIER ÉPISODE. 943
lense, car la nuit avait été fort mauvaise. Notre patron héla quelques barques de mariniers, qui paraissaient occupés k relever sur la pointe d'un îlot une gondole échouée.
— Quelqu'un a-t-il péri?s'écria-t-on de notre bord...
— Selon toute apparence, répondit le maître; mais il est probable que les cadavres ont été emportés par la lame , puisqu'on ne les a pas trouvés sur les acores. Cette gondole sans chiffre et sans nom ne se distinguait d'ailleurs des autres que par ce chiffon de rubans.
Je m'en saisis, je l'attachai a ma chemin, et je défaillis. Je fus longtemps à revenir a moi.
Le lendemain j'étais à Trieste.
LE TUNGEND-BIJND
Ce que je redoute le plus dans mes frivoles compositions, c'est de passer pour avoir la prétention d'inventer, et la raison en est toute simple : ce n'est pas du tout mon talent, et je m'en aperçois aussi bien que personne quand je suis obligé de travailler d'imagination. Quant a mes souvenirs , il n'en est pas de même. Ils peuvent être plus ou moins romanesques dans l'aspect, plus ou moins emphatiques dans l'expression , tenir de l'hyperbole par la parole , et du drame par l'arrangement ; mais c'est la faute de mon organisation, et non pas celle de ma sincérité. Je ne saurais trop répéter qu'il faut s'en prendre au malheur de l'artiste, qui voit noir, qui voit jaune , qui voit vert, qui voit le ciel plomb, la mer ardoise, la verdure velours, et qui copie ce qu'il voit. Ce n'est pas « bien écrire » qui est le plus beau de tous les dons de la nature, comme l'a dit Pope; c'est « bien voir, » et je ne m'en suis jamais flatté. Du reste, il ne faut pas trop s'en rapporter au lecteur insouciant, quoique ingénieux et sensible, qui vous dit du coin de son feu : Foici du vrai, du v>rais€niblabl€ et du faux , en parlant d'un événement éloigné ou d'une époque d'exception , qu'il aurait vue autrement lui-même a vingt-cinq ans, avec l'intérêt de sa vie et les passions de son âge. Au commencement de 1809, les hommes de ma façon n'étaient pas des spectateurs à moitié endormis sur des banquettes, qui
regardent froidement la pièce en clignant de Toeil jusqu'à la chute du rideau. C/élaient, et le malheur en est à la nécessité des temps et des caractères, ou des acteurs trèspréoccupés de leur importance dramatique, ou des comédiens très-habiles à calculer les chances de la recelte. Les acteurs que j'aimais ont disparu; les comédiens sont là : Plaudite j cives!
Jamais je n'ai été moins intéressé à cette explication qu*à la tête de ce chapitre, dont mon pauvre barbet noir, rhonnôte Puck, pourrait vous rendre aussi bon compte que moi , s'il avait joint à ses dignes facultés de chien celle d'exprimer la pensée, et surtout s'il n'était pas mort trois ans après sur mon oreiller, dans un petit bourg du Valais. Pauvre Puck , que j'ai appelé dix ans mon dernier ami avant de trouver un homme qui méritât de le remplacer
dans mon cœur! Je vous réponds que la plus grande
preuve des justes vengeances de Dieu contre notre folle espèce , c'est la brièveté de la vie du chien. Il ne faut aimer que lorsqu'on est vieux ; on a moins à regretter quand on s'en va.
Mais ce n'était pas cela que je voulais dire; c'est que cet épisode n'est guère plus attrayant que ce que vous venez de lire jusqu'ici. Ce sont des faits assez vulgaires qui ne lient les deux extrêmes de ma trilogie que par des rapports peu visibles, mais fort essentiels, et qui ne manqueraient pas d'un certain mérite d'artiflce et âe combinaison, s'il y avait de l'artlûce et de la combinaison dans ce que j'écris. Il n'y sera plus question de mon amour extravagant dont vous savez que l'issue n'a pas été heureuse. Les personnages avec lesquels vous aviez fait connaissance n'y reparaîtront pas, et vous en verrez d'autres que vous connaissez tout au plus de nom, mais dont le portrait n'est pas indigne de l'histoire, qui ne leur a jusqu'ici accordé que de courtes et froides notices peu satisfaisantes pour un esprit curieux. C'est dans cette galerie que je vous introduis, et je n'y ferai que l'offlce d'uncice-
246 MADBllOISliLLE DE MÀBSÀN.
rone exact ; le rôle fort îusignifiaDt auquel j'ai été réduit parmi eux ne me permet pas d'autre emploi.
La seule particularité de mon premier récit qu'il soit essentiel de vous rappeler maintenant, c'est que j'avais lieu de croire, en arrivant a Trieste, que Diana de Marsan était morte victime d'un naufrage ou d'un suicide. Ua billet noué d'un ruban cramoisi comme celui de sa gon^ dole, et que le patron me remit au débarquement, me tira de cette cruelle angoisse. Il n'était pas signé, et je ne connaissais point l'écriture de Diana ; mais il ne pouvait venir que d'elle. J*en ^apporterai sans peine les propres expressions, car on doit imaginer que je ne l'ai pas perdu: a Ne vous alarmez pas, Maxime, des bruits qui pourront » vous parvenir : un cœur que vous avez pénétré de recon- » naissance et d'amitié palpite encore pour vous. Un cœur ! » il fallait dire deux. On vous engage à n'oublier ni le » rendez-vous, ni l'église, ni le signal, et je sens que je » suis intéressée aussi à l'accomplissement de votre [pro- » messe par un sincère désir de vous revoir. »
Tout s'expliquait ainsi. Le rendez-vous dont il m'était parlé , c'était certainement celui qui devait me réunir à Mario Cinci, dans l'église de Codroïpo, à la chapelle de Sainte-Honorine. Mes inquiétudes s'évanouirent, et je ne songeai plus qu'à me reposer des agitations passées dans les douces émotions de l'étude, qui devenait déjà le premier de mes plaisirs.
Cela n'était pas facile à Trieste, où le parti allemand et le parti de la conquête divisaient tous les esprits et toutes les conversations; mais, par un hasard qui vaut la peine d'être remarqué, l'émigration française n'y était pas suspecte. Les hommes de cette classe qu'un heureux choix avait fixés dans ces contrées charmantes s'y naturalisaient si facilement , qu'on oubliait de jour en jour leurs titres d'origine en les voyant se livrer a d'utiles et laborieuses industries. Un de nos plus brillants marquis y avait fondé une vaste maison de commerce dont la réputa-
DSUXIÈMB BPISODB. 947
fioD est européenne. La meilleure auberge du pays était tenue par un chanoine , l'aimable et savant abbé Maurioe- Tropbime Reyre , et il en était à peu près de même pour tout le reste. Les opinions s'étaient identiflées comme les mœurs, suivant les positions et les caractères ; mais les séductions de la gloire ont tant d'empire sur notre vanité nationale, que le parti de Bonaparte dominait un peu. Il faut l'avoir vu pour le croire. Ainsi , je le répète, il n'y avait point de prévention exclusive contre les Français, parce qu'il n'y avait point de simultanéité entre eux : chacun comptait les siens.
J'arrivais déjà dans mes moments lucides k cet âge d'éclectisme qui est celui de la raison ; mais les moments lucides étaient rares dans ma vie déjeune homme, et le vieux levain de la ligue, comme avait dit Henri IV, fermentait quelquefois dans mon coeur au seul nom de Napoléon : belle et savante inimitié qui nous a menés loin , le monde et moi — grâce pour le rapprochement! — J'en étais d'ailleurs venu au point de regarder la part obscure que je prenais à celte opposition impuissante comme une condition imposée par la fatalité qui me dominait. Je ne croyais plus à la possibilité de cette république du genre humain, pour laquelle une poignée d'écoliers ingénieux, passionnés et absurdes, avaient fait une langue, des institutions et des lois; mais j'étais retenu à leur cause par le souvenir même de leurs inutiles et malheureux sacrifices. Leur sang criait dans mes oreilles et me reprochait de n'être pas mort avec eux, si je n'étais capable de servir leur mémoire et leurs projets , au moins par le concours des forces qu'ils m'avaient connues et auxquelles ils s'étaient si tendrement confiés. Je pensais souvent que nous avions eu tort; mais aucune réflexion ne pouvait me détourner du devoir de les suivre et de finir comme eux.
Pour le peu de temps que j'avais à passer à Trieste, il fallait cependant me décider, parmi mes compatriotes, entre deux sociétés bien distinctes , et que le peuple luimême Qvait signalées , celle des Nasoni et celle des Gobbi.
248 MADEMOISELLE DE MÀBSÀN.
Ces appellations insultantes, déterminées probablement par quelque défaut physique des deux personnages les plus imposants de Tune et de l'autre opinion , séparaient d'une manière insurmontable nos voyageurs , nos réfugiés et jusqu'à nos proscrits, tant il est vrai que les hommes les plus faits pour se rapprocher trouvent partout d'excellentes raisons de se haïr. Comme je ne voulais haïr personne, je pris un parti non pas moyen, mais excentrique avec les deux opinions, et je me sauvai, sans qu'on y prît garde , a la plus simple auberge du quartier des juifs, qui n'était fréquentée ordinairement que par les petits marchands et les paysans des montagnes. Cette solitude très- réelle que l'on trouve au milieu d'une multitude indifférente m'agréait fort. Il n'y a rien de moins importun que la foule quand on n'y est pas connu.
Mon premier objet avait été de commencer de là mes excursions, si belles en espérance, aux villages poétiques des Morlaqués, aux tribus toutes primitives du Monténègre, aux ruines de Salone, d'Épidaure, de Tragurium et de Macaria. Mes engagements avec Mario ne me permettaient plus ce long voyage, et d'ailleurs la petite mais brillante armée du général Marmont se répandait déjà sur le pays intermédiaire, pour aller exécuter , sous les ordres de ce brave capitaine, cette fameuse jonction de Brug, qui est une des plus belles opérations militaires des temps modernes, et qui sembla fixer éternellement à Wagram les destinées du nouvel empire. Je me bornai donc à parcourir des lieux plus rapprochés de ma station de banni, les restes d'Aquilée, les grands débris de Pola, les merveilles naturelles de Zirchnitz, les mines fantastiques d'Idria, et ces antiquités nominales qui n'ont que la tradition pour monument, le bord de la Save où restent imprimés, à ce qu'on dit, les pieds de Castor et Pollux, l'endroit où Jason fit sceller la première pierre de sa jeune ville d'Emona, le rocher d'où parlait Japix, et le cirque de Diomède.
Je passais mes jours de résidence à errer dans le Far-
nedo^ vaste bosquet qui tenait lieu de promenade alrieste avant que son spirituel et habile intendant, Lucien Arnault, en eût ouvert de nouvelles, plus régulières, plus élégantes, plus françaises, plus rapprochées de la ville et du port, mais qui ne me rappelleront jamais autant de douces rêveries et d'impressions délicieuses. Le Farnedo^ c'est la foret du naturaliste, du poète et de Tamant. La saison n'était pas favorable k en jouir au commencement de mon séjour ; mais dès la fin elle commençait à s'embellir. Le printemps prêtait a peine au Farnedo ses premières grâces; mais c'était le printemps du Farmdo y qui a tout en naissant, des femmes, des fleurs , des papillons; qui avait celte fois-là, pour qu'il ne manquât rien à son attrait romanesque, des brigands et des dangers. Je ne sais si j'y ai été plus heureux sous la protection de nos gouverneurs , de nos régiments et de nos canons.
La table d'hôte à laquelle je m'asseyais tous les soirs, au retour , offrait peu de ressources à la conversation , et j'en étais enchanté. Les convives étaient ordinairement de Irès-d ignés gens, fort préoccupés de leurs affaires, qui me laissaient jouir en paix du bonheur de n'en point avoir, et qui avaient d'ailleurs la complaisance, pour me mettre tout a fait à mon aise , de s'expliquer dans un des cinquante dialectes de l'esclavon, ou dans un des cinquante patois plus impénétrables k mon intelligence, du Frioul, du ïyrol et de la Bavière. Cependant le renouvellement journalier de ces rapports devait finir par établir entre quelques-uns de mes commensaux et moi une espèce d'intimité. 11 s'en trouvait deux parmi eux qui parlaient d'ailleurs français avec une grande élégance, et qui étaient plus versés que moi-môme dans la technologie des sciences physiques, mon principal objet d'étude et d'affection. Nous fîmes bientôt connaissance.
Le premier était connu a Trieste sous le nom du docteur Fabriclus, et c'est ainsi que je le désignerai k l'avenir, quoique j'aie entendu dire qu'il s'appelait autrement.
S60 MÀDBM0I8SLLB DE MÀBSÀN.
Dans sa vie eitérieure, il s'était fait une haute réputation médicale fondée sur des théories singulières , mais extrêmement contestées par les gens qui prétendaient s'entendre à cet artdMiypothèses dont il ne faisait pas fort grand cas.
Le second était un jeune Polonais , nommé Joseph Solbioskiy et non Solbieski, comme disent les biographes. Joseph avait tout ce qu'il faut d'esprit et de cœur pour entraîner une âme moins attirable q«e la mienne, qui ne demandait qu'à aimer quelqu'un. Je l'aimai tout de suite. Il était à peu près de mon âge; ce que j'aimais, il l'aimait aussi ; ce que je savais, il le savait mieux. J'étais plus fort et plus grand; il était plus doux ,*plu$ sage et plus beau. On fait avec cela des sympathies indissolubles. Je ne le croyais pas éloigné de mes opinions; mais une opinioaest si peu de chose auprès d'une affection !
Nous nous tenions tous les deux, de crainte de nous contrarier réciproquement , dans une réserve si étroite sur les questions politiques dont le monde était occupé , et j'attachais, de mon côté, si peu d'importance à m'assurer d'une harmonie de plus dans nos sentiments, tant il suffisait des autres pouf nous unir inséparablement à jamais, que je n'essayais pas d'en savoir davantage. Comme celui-ci a obtenu depuis en Allemagne une réputation historique dont le bruit n'est probablement pas venu jusqu'à vous, vous me pardonnerez de vous le faire cohnattre avec plus de détails au commencement d'un récit où il ne me quittera presque plus. Nous commencerons cependant par l'autre.
Le docteur Fabricius avait près de soixante-dix ans; mais c'était un de ces septuagénaires, adolescents d'âme et d'imagination, qui imposent à l'esprit des jeunes par leur verve et leur vivacité. Ce qui frappait le plus dans sa singulière physionomie, c'est un type fort prononcé qui n'avait rien d'allemand, et dont le galbe mince, efûlé, saillant, tenait plutôt quelque chose de l'Andaloux ou du Maure. Sa maigreur brune c( osseuse, quilaissaitpresque à nu le jeu actif et passionné de ses muscles ; Vacutesse pénétrante de ses
yeoi ardents et mobiles, dont le disque était un charbon et le regard une flèche ; Tétrange propriété de ses cheyeux encore noirs, qui se hérissaient comme spontanément au moindre pli de son front, tout cet ensemble extraordinaire lui donnait quelque chose de l'aspect d*un aigle. J'ai entendu peu d'hommes plus abondants en paroles; mais son abondance, pleine, soutenue, éloquente, même quand elle était diffuse , ne se répandait en épisodes et en figures que par excès de richesses, et s'y complaisait sans s'y perdre. Un homme ainsi organisé ne pouvait pas être entièrement étranger aux grandes pensées qui émouvaient alors l'Europe; mais il s'abstenait avec une sorte d'affectation de tous les entretiens dans lesquels le mouvement naturel des esprits faisait rentrer ces idées en dépit de nous. La préoccupation qui le dominait semblait être un spiritualisme exalté , une théorie spéculative combinée des principes de Swedenborg , de Saint-Martin et peutrêtre de Weissaupt ; mais son enthousiasme très-expansif pour les livres d'Arndt, et de quelques autres philosophes tungend-hundistesy révélait en lui un profond sentiment de la liberté.
Le docteur ne s'était arrêté a Trieste que pour y régler quelques affaires d'intérêt avec des régisseurs chargés de l'administration de ses biens dans un rayon assez étendu , car on le disait fort riche, ce qu'on n'aurait deviné d'ailleurs ni à la modestie de ses dépenses, ni à la simplicité de ses mœurs. 11 n'y avait donc rien de surprenant a le voir souvent en rapport avec des voyageurs venus pour lui , et qui ne résidaient pas. Si je les avais devinés alors , j'aurais eu cependant assez de temps pour les observer, et j'en conserverais un souvenir assez présent pour les peindre ; mais j'ai déjà dit qu'il n'existait aucune espèce de contact politique entre mes nouveaux amis et moi. Ces étrangers qui se succédaient chaque jour, c'était Kolb, c'était Marberg, les Pélopidas, les Trasybules du Tyrol; c'étaient les braves frères Woodel, fusillés depuis à Wesel, le 18 septembre do la même année; c'était l'aubergiste André
Hofer, que je remarquai davantage, parce que je l'avais entendu nommer souvent chez le marquis de Chasteler, à l'occasion des événements de 1808; et celui-là est si connu, que les impressions qu'il m'a laissées n'apprendraient rien à personne, si elles ne différaient un peu de celles que mes lecteurs ont pu prendre dans l'histoire. La célébrité des uns et des autres n'atteignit d'ailleurs à son apogée qu'un mois après le passage d'André Hofer a Trieste, c'est-à-dire à celle mémorable victoire des paysans , dont le Tyrol marque le glorieux anniversaire au 29 février.
J'avais bien formé quelques conjectures sur l'apparition du Samson de Passeyer dans notre méchante hôtellerie de l'Ours^ mais sans y donner de suite. Il était tout nature] qu'André Hofer , qui , en vertu de sa profession, exerçait une agence d'affaires fort étendue , suivant l'usage du Tyrol, eût des intérêts à démêler avec un propriétaire opulent comme le docteur Fabricius. Quant à la part très-active que Joseph Solbioski prenait à leurs négociations secrètes, elle n'était pas plus difficile à expliquer, Joseph étant destiné à devenir le gendre du docteur à une époque assez rapprochée, car on attendait la future. J'ai compris depuis que cette expression, qui couvrait un sens mystique dans notre zergo des sociétés secrètes , pouvait bien m'avoir caché quelque double sens ; mais je suis si peu curieux , et j'étais déjà si porté d'ailleurs à me déprendre de ces mystères, qu'il ne m'est pas arrivé une seule fois d'y saisir autre chose que sa valeur littérale.
Il n'y a guère d'hommes de ces derniers temps dont les Allemands se soient plus passionnément occupés que d'André Hofer , et il n'y a certainement point d'homme qui ait plus dignement justifié leur enthousiasme : les vertus et la piété d'André Hofer l'avaient fait surnommer le Saint du Tyrol , comme Cathelineau avait été surnommé, quinze ans auparavant, le Saint de /'^nJott;etnul liomme n'a mieux répondu qu'André Hofer, parmi tous
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ceux que j'ai vus , à Tidée que je m'étais faite de Cathelineau. Il faut cependant que j'accorde d'abord un point important à la critique ; c'est que cette opinion ne s'est composée que depuis sur des impressions très-légères et très-fugitives; car je n'ai vu André Hofer que pendant deux jours, et je ne lui ai pas adressé la parole, par Texcellente raison qu'il savait infiniment peu d'italien, et qu'il ne savait pas un mot de français. L'impression récente de son premier rôle historique m'intéressait cependant a le voir , et celui qu'il joua quelque temps après dans les événements de l'Allemagne força mon esprit à s*en refaire le type physique et moral avec autant de vivacité peut-être que si je n'avais pas perdu un moment de vue le modèle, de sorte que je crois le connaître aussi bien que ceux qui l'ont peint; mais comme je ne me sens pas doué de l'aptitude assez rare qu'exige Yappréhension d'un personnage complet , je ne m'exposerai point au reproche que m'attirerait ma présomption, si j'essayais de reproduire encore une fois, après tant d'autres, cette forte et naïve figure. Je ne ferai donc que rectifier trèshumblement ce que l'on a dit de lui , d'après mes propres sensations et mes intimes souvenirs.
Il est presque convenu entre les Allemands de la génération actuelle qu'André Hofer avait la taille démesurée d'un demi-dieu. C'est le propre des peuples poètes de figurer ainsi les héros, et l'Allemagne a encore toute la poésie d'un peuple primitif, comme elle en a toute la grandeur. Oh! c'est une sublime nation! — André Hofer était grand, mais sans excéder de beaucoup la taille ordinaire des montagnards. Seulement l'extrême développement de ses muscles et de ses os lui donnait , comme on l'a dit, quelque chose d'athlétique. Toute sa constitution physique était prise dans dos proportions si fortes , qu'elle en pouvait paraître immense. Il touchait alors tout au plus à l'âgé culminant de la vigueur dans les hommes sobres, chastes et bien organisés, s'il n'avait en effet qu'une qua«
351 MADEMOISELLE DB MABSaN.
rantainc d*années ; mais il paraissait plus vieux » et ce n*était pas i*efret de cette lassitude que produit la continuité des émotions passionnées et des violentes contentions d*espril; car il ne s'est peut-être jamais vu de physionomie plus calme et plus reposée que la sienne. On a écrit dans nos dictionnaires historiques et dans nos Revues qu'il était très-courbé , ce qu'on y attribue à l'habitude des Tyroliens de porter péniblement de lourds fardeaux dansdes montées ardues et rapides. André Hofer, dont le père était assez riche, et qui avait augmenté lui-même sa fortune par d'honnêtes industries, ne devait avoir porté en sa vie qu'autant de fardeaux qu'il lui plaisait d'en charger sur ses vastes et robustes épaules. Courbé est, selon toute apparence, une petite faute de traduction. 11 était roi^e a la manière des paysans alpins, et laissait retomber, ainsi qu'eux, son énorme tête sur la poitrine, sans égard à la noble perpendicularité qui caractérise notre espèce. On a remarqué que ce genre de conformation était propre aux races belliqueuses et aux grands hommes de guerre. Alexandre, Charlemagne, Henri IV, le maréchal de Saxe, Napoléon, Pichegru, étaient voûtés, Cathelineau, le ménechme moral d'André Hofer, était voûté comme lui.
André Hofer n'avait pas non plus, quand je le vis , cette longue barbe dont on le gratiûe, et qu'il avait conservée par défi, pour contrarier au moins en quelque chose la volonté de sa femme, dont l'empire était d'ailleurs absolu sur lui , circonstance ingénue et touchante qu'on a eu tort d'oublier dans son histoire. S'il l'a reprise depuis, c'est à l'abri des rochers et au milieu des précipices qui lui servirent quelque temps d'asile, jusqu'au jour où il en fut arraché, en 1810, pour aller mourirà la porte Cesena de Mantoue, une vingtaine de pas au-dessous du bastion.
Ce qui l'a distingué dans la guerre comme dans d'administration, c'est un profond sentiment moral, poussé, au dire des hommes d'Etat, jusqu'à la puérilité. C'est une {>hilanthropie si douce, qu'il n'avait pas à se reprocher
BKtJXlàMB iVlSODB. S5&
une goutte de sang répandu dsms les batailles, ob il se por* Uit toujours le premier. Personne ne lui avait vu manier une arme offensive. Dans le monde , c'était une créature simple, bienveillante, riante, aussi affectueuse que peut rétre un géant qui caresse des nains, un vieillaixi qui se fait enfant avec les enfants. Pour la multitude , André Hofer n'était réellement qu'un bon homme, et il ne serait encore que cela pour moi s'il n'avait été André Hofer.
J'arrive à Joseph Solbîoski, dont le nom me rappelle, ainsi que je l'ai dit, des sentiments plus personnels, et qu'un mois de rapports affectueux m'avait presque donné pour frère. Fils d'un des nobles et malheureux guerriers qui tombèrent dans les guerres de la liberté de Pologne, en 1794, sous les drapeaux de Rosciusko, il avait été adopté, à dix ans, par le docteur Fabricius, et cette alliance, probablement fondée sur quelque sympathie politique entre les pères, sufGtpour expliquer la forte direction qui avait été imprimée à ses études, sous les yeux d'un des hommes les plus éclairés de l'Allemagne. Solbioski s'exprimait avec une facilité souvent éloquente dans la plupart des langues de l'Europe, et possédait h un degré rare, môme parmi les savants de profession , la doctrine et les nomenclatures des sciences physiques et philosophiques, auxquelles l'analyse et la méthode venaient de faire faire de si grandes conquêtes, dans ce pays d'invention et de perfectionnement qui a seul le droit de croire eocore a la marche progressive de l'esprit humain. Il était certainement redevable de ces richesses d'instruction à l'heureuse tutelle sous laquelle le hasard l'avait placé, et il en rapportait religieusement les résultats à^on père d'adoption ; car la tendresse de son âme ne cédait en rien a l'élévation de son esprit. Ce dévoûment reconnaissant et pieux contient sans doute le principal secret de sa vie. Son amour pour une des filles du docteur, qui en avait trois, devait faire le reste ; mais on sait déjà que je n'étais entré que par hasard dans ces confidences. Le temps seul m'a depuis appris que Joseph
d5d MABBIIOISBLIB DB ItABSAlf.
Soibioski avait été, dans la campagne de ISOS, Tâme des généreuses entreprises d'André Hofer, dont l'intelligence droite et saine, mais peu développée , n'aurait pu suffire à la complication des affaires dans lesquelles l'engageait sa nouvelle forlime, quand il devint, par la force des événements , le chef militaire et politique , le commandant et le législateur du Tyrol ; époque presque unique entre toutes les époques, où un homme du peuple, sans lettres et sans ambition , se trouva dépositaire de Tautorité sans l'avoir voulue, et enusa^ns en abuser. On n'ignore pas que l'administration d'André Hofer fut comparée alors à celle de Sancho dans l'Ile de Barataria , et je doute qu'on puisse en faire un éloge plus magnifique et plus complet , car les peuples ne peuvent avoir de meilleur arbitre que le bon sens d'un homme naturel et moral. La pensée sourit sans doute à quelques-unes de ces lois de circonstance, improvisées par un pauvre aubergiste de village qui a été investi par la guerre, et au milieu d'une ceinture de bataillons ennemis, des droits du suprême pouvoir ; mais il se mêle des larmes d'attendrissement h ce sourire, quand on a lu comme nous le texte de ces proclamations paternelles inspirées par un si profond amour de l'humanité. Ce qu'il recommande à ses frères, k ses enfants , traqués dans leurs rochers comme des bêtes fauves, ce qu'il les supplie d'accorder a son amour, car il n'ordonne jamais qu'au nom de l'affection, c'est d'épargner l'effusion du sang étranger hors du cas légitime de leur défense personnelle; et puis, c'est de sanctifier leurs armes par la prière , par les bonnes oeuvres et par les bonnes mœurs. Il y en a une , datée d'Inspruck, où il venait d'entrer vainqueur des Bavarois , à la tête de vingt mille paysans , dans laquelle ce géant de quarante ans, que la nature avait organisé comme un autre pour les passions , s'adresse à la piété des femmes, les rappelle à la pudeur antique, et les conjure de cacher leur sein et leurs bras, suivant le chaste usage de leurs mères. Cela est fort
DBUXlim iPISOD£. 157
ridieole peulrêtre; mais cela serait sablime dans Plu* tarque, à la yie de Sciplon, d'Aratus ou de Philopœmen.
Je n'ai pas perdu de vue Solbioski dans celte digression , puisqu'il était, à l'époque où j'ai remonté, secrétaire d'André Hofer. Il y avait entre ces deux nobles créatures une sorte d'identité. C'était un corps et une âme. Qu'on juge par la de Joseph î... Au premier aspect, son teint frais et pur, son regard plein de douceur, son rire tou« jours affable, quoique souvent amer et mélancolique, ses cheveux longs, blonds et bouclés, n'annonçaient pas le héros des temps difGciles ; et cependant l'effet singulier de ses cils, de ses sourcils et de ses moustaches branes , lui permettait d'animer quelquefois sa physionomie d'une manière imposante. Il acquérait alors cet air de résolution et de fierté qui révèle un grand caractère; mais il aurait fallu plus d'expérience et de perspicacité que je ne me suis jamais piqué d'en avoir, pour deviner un conspirateur dans cet ange aux yeux bleus.
Nous ne parlions donc entre nous qu'amitié , amour, poésie, beautés de la nature réveillée, Charmes de la campagne printanière, et tout ce qui enchante un cœur jeune que le malheur n'a pas encore entièrement desséché. Cela ne dura pas longtemps. Les affaires du docteur, qui paraissaient se compliquer tous les jours , le forçaient h s^absenter souvent. L'acquisition d'un vieux château dans le voisinage du Tagliamente le retint éloigné près d'une semaine, et il s'en fallait d'autant que le terme de mon rendez-vous fût échu, quand il arriva pour repartir avec Joseph ; car il était cette fois accompagné de sa fille, qui descendit avec lui chez un ami. Nos adieux furent tristes» et cependant je cherchais à les prolonger. Il m'en souvient, Joseph et moi nous avions peine à nous quitter, quoiqu'il sourit avec une sorte de malice à l'idée de notre séparation éternelle, et nous marchions encore bien tard, les bras entrelacés , à la lueur des fiambeaux qui éclairaient la place et le péristyle du théâtre , parce que c'était pour le peuple
358 MADBMOISSLLE DE MABSÀN.
un jour dUvresse joyeuse et de bruyante gaîté, ce jour du carnaval qui a conservé longtemps tout son attrait dans les États vénitiens. Je me doutais k peine de ce spectacle , moi , pauvre jeune homme que dix verrous tenaient reclus )t Paris pendant ces fêtes éblouissantes des riches et des heureux delà cour impériale, que madame la duchesse d'Abrantès a décrites avec tant de naturel et de grâces; mais il devait avoir un aspect particulier à Trieste , où il faisait foisonner sous les colonnades et à travers les illuminations cette partie casanière de la population qui est aussi un spectacle : les Grecs, les Albanois, les Turcs, dans leurs vêtements si variés et si pittoresques; les jolies filles juives qui percent d'oeillades si ardentes et si acérées les anneaux coquets de leur noire chevelure ; celles d'Istrie qui s'enveloppent presque tout entières dans leurs longs voiles blancs, et le paysan du littoral lui-môme, avec ses rubans flottants et sa toilette d'opéra, que la saison permettait ce jour-lb, carlasoirée était aussi tiède qu'une des plus belles du mois de mai. Je n'ai pas besoin de le dire à ceux qui se souviennent comme moi du carnaval de Trieste en 1809, si quelqu'un s'en s'ou vient : c'était une féerie.
Une femme en domino s'était emparée de ma main, et c'était une femme , car j'avais touché la sienne. J'oserais dire qu'elle devait être fort jolie: on sait si bien celai Joseph, qui s'était entretenu un*moment avec nous, avait profité de ce moment de préoccupation pour s'éloigner, et je n'en étais véritablement pas fâché, car le dernier mot de cette dernière entrevue me coûtait beaucoup k lui dire. La conversation de cette inconnue absorba bientôt d'ailleurs toutes mes pensées. Un mystère incompréhensible l'avait fait lire dans ma vie. Le moi qu'elle connaissait ne pouvait être connu que d'elle dans ce pays, où j'étais presque étranger à tout le monde , et mon cœur palpita de plus d'étonnement que de frayeur quand elle me dit adieu sous mon nom, qui ne pouvait être arrivé, même à Venise^ que par la correspondance de mes amis les plus secrets. J'étais
DBUXIÈMB ÉPISODE. 969
sûr que Diana ne Tavait jamais entendu prononeer, — à moins que ce ne fût par... — mais Diana était plus grande.
£He s'échappait; je la relins. La fascination du masque, de la tournure, de la voix, s'était augmentée en un moment de tout ce qu'il y a de saisissant et d'extraordinaire dans une apparition , dans un rêve !
—Je vous suivrai partout, m'écriai-je, ou bien je vous retrouverai si vous essayez de me fuir !
Elle s'arrêta.
— Pourquoi pas, dit-elle en riant; mais ce serait un peu loin peut-être, et ce ne serait qu'un seul jour. Êtes-
vous décidé a me rejoindre partout où je serai le jour
de Sainte-Honorine?
— Attendez, attendez, madame I le jour de Sainte- Honorine? Oh ! cela n'est pas possible! mon honneur y est engagé !
— Adieu donc, rcprit-elle en dégageant ses doigts des miens ; allez où votre hoAneur vous appelle I...
— J'irai! mais ne pourrais*je savoir au moins où je vous reverrais ce jour-là, s'il m'était permis de vous y chercher?
— Où vous me reverriez? je le veux bien. Dans la
chapelle placée sous l'invocation de ma sainte patronne, à l'église de Codroîpo, quand le prêtre aura donné la béné* diction de la première messe.
Lorsque je revins à moi , elle s'était cachée dans la foule. Ce rendez-vous, c'était celui que j'avais reçu de Mario Cinci.
Quelques jours s'écoulèrent en nouvelles et solitaires promenades ; mais , le jour de Sainte-Honorine, j'étais déjà depuis longtemps arrêté devant la façade de l'église de Codroîpo, quand les portes s'ouvrirent.
Le soleil se levait à peine; la nef était-^encore humide et noire; quelques lampes qui avaient veillé toute la nuit indiquaient seules la chapelle de la sainte; le sacristain achevait de l'illuminer.
360 MADBM0I8BIXB ]>B MABSAN.
Je n'étais pas dévot, mais j'étais pieux, et jamais one aventure de galanterie, nn caprice de volupté, ne m'aurait distrait dans un temple de la profonde émotion que m'inspire la maison de Dieu, surtout quand elle est vide, et que rame s*y trouve recueillie en présence de son Créateur et de son maître. Pavais d'ailleurs interprété d'une autre manière qu'on n'est porté à le faire en Italie ce second ajournement. J'étais placé sous l'empire d'une association immense, qui pouvait compter des femmes au nombre de ses affidés les plus intelligents et les plus actifs, et ressaisir à propos un adepte tiède ou découragé par les illusions les mieux appropriées a son âge et k son caractère. Je dois dire à mon honneur que je n'en avais pas douté un moment.
J'entrai donc dans la chapelle sans y porter d'autre dessein que de prier et d'y offrir au ciel le sacrifice de mon aveugle dévoùment pour je ne sais quelle parole qui m'avait lié par des sentiments généreux à la cause de la vieille foi et des vieilles libertés. Mes yeux eurent bientôt parcouru l'étroite enceinte. J'étais seul ; le sacristain était sorti , le prêtre n'était pas venu, mais le tableau de l'autel resplendissait déjà de son éclat de fête; c'était une heure imposante, un lieu solennel, un beau spectacle pour un chrétien ; et toutes les fois que le malheur s'est appesanti sur moi , ou que la solitude m'a rendu a moi-même, je me suis retrouvé aussi sincèrement chrétien que dans les bras de ma mère, quand elle me passait avec orgueil une longue veste de toile d'argent, à compartiments de verroterie rouge et bleue, pour aller recevoir la première fois le bienfait de l'eucharistie, k la paroisse de Saint-Marcellin. — Cette effusion finie, je regardai le tableau ; sainte Honorine condamnée k mourir de faim dans un cachot, pâle, échevelée, palpitante, offrant dans ses traits le mélange de la douleur humaine et d'une divine résignation, mais tendant vers moi des bras suppliants, comme pour implorer un secours. Ses yeux avaient des regards, ses lèvres des mouyementsl Qu'elle était touchante et sublimel.. .
BBUXIJBIIB iPISODB. Ml
Ceqttime frappa davantage cependant, c*est une de ces ressemblances qu'on est si porté h trouver quand on aimey une ressemblance poignante et mortelle dans la situation où elle avait été saisie, le portrait de Diana ! Heureusement cette image merveilleuse n'était que le cbef-d*œuvre de Pordenone.
J'avais froid ; je souffrais de cette émotion, vive comme la réalité. Je me levai ; je marchai sans projet dans la chapelle, dans l'église, où les rayons du jour commençaient k percer les vitraux et à tremblotter sur les murailles. Personne ne se mouvait ni en dedans ni en dehors. Le seul bruit qui troublât le silence des voûtes , c'était celui de mes pas qui retentissaient sur les pavés. Je cherchai à gagner la porte; je m'appuyai en grelottant sur un baptistairequi est placé à l'entrée. J'écoutai, je crus ^entendre, j'entendis des gémissements, sans savoir s'ils venaient de la chapelle ou du parvis ; mais je crus un instant que c'était encore la sainte qui pleurait d'angoisse et de faim. Impatient de m'affrancbir de ce prestige qui troublait ma raison, je franchis les degrés d'un élan. Les pleurs, les gémissements me poursuivirent dans la rue, déjk entièrement éclairée par le soleil ; je me retournai vers le portail , où j'avais été devancé par mon fidèle Puck, qu'un sentiment de compassion plus qu'humain appelait, caressant et consolant, partout où il entendait des plaintes. Je vous ai parlé de Puck.
Je vis alors une petite fille de treize à quatorze ans, fraîche et jolie comme une rose , et dont les yeux devaient avoir un charme incomparable, quand ils n'étaient pas noyés- par des larmes. Elle était assise au haut du grand escalier, près de la porte où je venais de passer,' et, le menton appuyé sur sa main , le coude sur son genou , ses cheveux blonds abandonnés a Tair, la pauvre enfant sanglotait amèrement en regardant un petit éventaire déposé devant elle, et que recouvrait un linge plus blanc que la neige.
— Pauvre Onorina I disait-elle...
sot MADEMOISELLE DE MABSAir.
An brait qae flt mon chien en s'élançant à son côté, elle changea d*attitade, et, la vue arrêtée sur moi , elle s*écrià subitement :
—Achetez, monsieur, achetez ma belle lazagne! ctrennez, étrennez la petite marchande.
Je remontai deux ou trois degrés , et je m'assis un peu audessus d'elle.
— Qu'avez- vous donc a pleurer, chère petite, puisque votre corbeille est pleine, et qu'il ne paraît pas qu'il lui soit arrivé d'accident?
— Achetez, monsieur, achetez ma belle lazagne? Il n'y a pas de meilleure lazagne a Venise !
Et elle essuyait ses yeux du bout de ses jolis doigts, pour paraître plus engageante.
— Je vous demandais, mon enfant, la cause de votre , chagrin , et ce qui pourrait le soulager? Répondez-moi avec conOance.
— Ohl du chagrin, monsieur, j'en ai beaucoup! — Achetez, monsieur, achetez ma belle lazagne! — 11 faut vous dire que c'est aujourd'hui la fête de sainte Honorine, ma patronne , et que toutes les jeunes filles de Codroîpo, dans leurs plus beaux habits de fêle, vont accompagner sa châsse à la procession... une châsse superbe, garnie de longs nibans , et chacune d'elles en tient un qui est assorti par sa couleur aux rubans de sa parure. Ah ! cela est bien beau à voir! — Achetez, monsieur, achetez ma belle lazagne ! — Ensuite il y en a quatre qui portent deux a deux de grands paniers pleins jusqu'au bord de violettes, de primevères , et de toutes les fleurs de la saison, et qui s'arrêtent de loin en loin pour en jeter par poignées sur la châsse de sainte Honorine. — Et ce sont les plus sages, les plus >olies , et celles qu'on regarde le plus. J'étais une des quatre l'année passée , et je n'ai mis que ce jour-là ma belle robe de toile de Perse à bouquets. — Achetez, monsieur, achetez ma bonne lazagne I
— Mais la cérémonie va commencer, Onorina ! Et pour-
DEt'XlÈHB ÉPISODE. 363
quoi ne mettez-vous pas aujourd'hui votre belle robe de toile de Perse à bouquets?
— Pourquoi , monsieur, pourquoi ? C'est pour cela que je pleure. Mon père s*est remarié, et ma belle-mère m'a dit ce matin , quand je lui ai demandé ma robe : « Il vous sied 9 bien, petite effrontée, de vouloir vous parer comme la » châsse de sainte Honorine avant d'avoir commencé » votre journée ! On vous donnera la robe que vous de- » mandez, si vous avez vendu votre lazagne à l'heure de la » procession. » — Achetez, monsieur, achetez ma bonne lazagne.
Et elle recommença de pleurer.
— Calmez-vous, mon enfant, il y a des remèdes a tout, et vous avez encore le temps d'aller prendre votre place de Tannée passée auprès d'un de ces grands paniers qui sont pleins jusqu'au bord de violettes, de primevères et de toutes les fleurs de la saison. Je vous jure que vous y serez.
— Ah! vraiment, je n'en aurais pas été en peine, reprit-elle, du temps du seigneur Mario Cinci. Il venait tous les mois depuis longtemps s'approvisionner à Codroipo pour sa maison et pour ses pauvres, et depuis deux mois il y venait jusqu'à deux fois par semaine ; il emportait toute ma lazagne, et ne s'en allait jamais sans me laisser quelque bague, quelque épingle, quelque petit bijou, et sans me dire , en me frappant doucement la joue : « Sois 9 sage, Nina , sois sage, ma belle, et tu feras un jour quel- » que bon mariage, car tu es vraiment aussi gentille que ta » pauvre mère. »
— Eh bien 1 chère Onorina, vous avez maintenant deux raisons de vous consoler et de vous réjouir, puisque Mario Cinci va arriver.
— Comment arriverail-il, s'écria-t-elle, puisqu'il est mort?...
— Mario est mort !
— Vous le connaissez et vous ne le savez pas? Il y a quinze jours, il était là où y&m ê^les, et, contre son ordi-
264 MADBMOISCLLB ]>S MABSAX.
naire, il avait passe la nuit à Codrolpo chez son ami le riche doclear Fabricias, pour faire ses dévotioDS le mafia. Je lai Teodis toute ma lazagae. -- Achetez , monsieur, achetez ma bonne lazagne.
— Elle est achetée.— Continuez, Nina , je vous en prie, et je ne vous retiendrai plus.
Ses yeux s'éclaircirent; ils rayonnèrent. Le contraste que faisait avec la nature de son récit cette innocente joie déjeune fille, si heureuse de remettre une robe de toile de Perse à bouquets, me serra vivement le cœur. Je déposai un sequin sur son éventaire, et je l'écoutai depuis sans la regarder.
— Vous me' donnez beaucoup trop , monsieur, et je ne saurais comment changer
— Je vous donne trop peu,Onorina, mais continuez, continuez seulement!...
— La nuit avait été bien mauvaise; qu'importel Rien ne pouvait arrêter le seigneur Mario quand il avait mis quelque chose dans son esprit. « Il faut que je traverse le » torrentquelque temps qu*il fasse, dit-il au docteur, j'ai » des raisons pour cela ; d'ailleurs je reviendrai bientôt, et, » sij'étaisretenu, les renseignements que je vous ai don- » nés vous permettent de vous passer de moi. » Hélas! il ne revint pas , et il ne reviendra jamais!
— Et encore, apprenez-moi du moins, Onorina, comment cela est arrivé
— Je vous dirai , monsieur, ce que j*en ai entendu dire. Tous les jours avaient été très-doux jusqu'à cet orage; il faisait si beau dans le carnaval ! les neiges s'étaient fondues aux montagnes; les rivières s'étaient grossies, de manière que le Tagliamente, augmenté par la pluie de la veille, était large et houleux comme un bras de mer. Le batelier ne voulut pas s'exposer à passer, mais le seigneur Mario se mit a la rame avec son albanais, je ne sais si vous le connaissez, et ils allèrent longtemps, longtemps, bien loin, bien loin, sans malheur; mais ils ne furent pas plutôt ar-
I DBUXifcMB ÉPiSOOB. 26JS
ri?68 au milieu du couranl, ou est Teodroit dangereux, que Yoilà la Yague qui monte tout à coup à perte de vue, etqui passe sur k bateau, et le bateau qui disparaît. Le seigneur Mario, qui nageait ooBune un poisson, ne s'en inquiétait guère; mais l'Albanais, qui était un homme vieux de près de quarante ans, se débattait inutilement contre le flot. Les gens qui regardaient de la rive droite disent que c'était une chose terrible; car le seigneur Mario avait à peine fendu l'eau de quelques brasses, qu'il était forcé a retourner pour ressaisir son domestique et pour le ramener avec lui , parce qu*il était si bon et si courageux, le brave homme, qu'il aurait hasardé cent fois sa vie pour celle d'un paysan 1 — Il y avait une heure que cela durait, et toutes les barques s'étaient avancées aussi près que possible du courant sans y entrer pour leur porter du secours. Alors on vit distinctement TAlbanais s'arracher des bras de son maître , et plonger dans le gouffre )t dessein de mourir seul. Ohl le noble Mario était bien capable de gagner le rivage, s*il l'avait voulu, mais il plongeait toujours après l'Albanais, qui s'obstinait à se renoyer toujours, en lui criant des choses qu'on n'entendait pas. II le ramenaiksur le fleuve, il redescendait avec lui , remontait et reparaissait encore, — et enGn on ne les vit plus ni l'un ni l'autre, et jamais leurs cadavres ne se sont retrouvés. On assure dans le pays que cela avait été prédit par le prophète de Ravenne, ou par un autre.
Je laissai pendre ma tête sur mes genoux, et je ne parlai pas, je ne pensai pas.
Onorina me tira doucement par le pan de mon habit : — Yoiia l'heure de la procession qui sonne. — Achetez, monsieur, achetez ma- belle lazagne ; il n'y a pas de meilleure lazagne à Venise!...
— Es-tu encore là, petite, et ne t'ai-je pas payée? Va mettre ta robe de toile de Perse et tes rubans avant qu'on ait pris ta place.
<^AI<Hrs, dit-elle, prenez votre lazagne', monseigneur; car
'M6 MADEMOISELLE DE MAHSAN.
si je reparaissais devant ma belle-mère avec la corbeille et Targent, elle supposerait, tant elle est méchante^ que j'ai gagné ma journée à quelque œuvre de péché.
Et pendant ce temps-la elle introduisait dans la longue poche de ma redingote de voyage un Stic copieux de lazagne.
— Que veux-lu que je fasse de ta lazagne? lui dis-je en riant malgré moi ; je n*en ai pas besoin.
— El les pauvres, répondit-elle , et les affamés ?... Madame sainte Honorine mourut a défaut d un sac de la* zagnc I
Cette Idée me frappa : le tableau du Pordenone se représenta devant mes yeux comme je venais de le voir» J'éprouvai un invincible désir de le revoir encore : je me levai. Onorina n'y était plus.
La première messe était assez avancée ; je m'agenouillai au fond de la chapelle. Après quelques instants de recueillement, je promenai mes yeux sur les Gdèles : une poignée de pauvres gens du peuple qui venaient là implorer l'intercession de la sainte et les grâces de Dieu, avant de reprendre leurs labeurs quotidiens ; dignes et pieuses familles de l'indigent qui travaille, qui croit, qui prie et qui aime, et auquel le royaume des cieux est assuré, selon mon cœur comme selon l'Evangile. Une seule femme, qui se confondait avec la foule par sa ferveur et son humilité , s'en distinguait par une sorte d'élégance d'ajustement : une cape de soie noire à petites dentelles d*argent. Elle passa devant moi quand l'ofûce fut fini , en soulevant négligemment un coin de son voile, et s'arrêta vers la porte après avoir laissé tomber dans chaque tronc une aumône qu'elle cachait de la main.
— Honorine? dis je à basse voix en. m'approchant d'elle pour l'accompagner, comme l'autorise la politesse italienne.
—Honorine Fabricius, répondit-elle gaîment quand nous eûmes arrivés au parvis j et pour mieux me recommander
BEUXIÈAIB ÉPISODE. 2G7
an tendre et tonchant intérêt que vous portez h toutes les dames, la fiancée de votre ami Joseph Solbioski. Je vous laisse a deviner les occupations qui le retiennent ce matin aux environs de Codroïpo; mais il vous attend demain matin aux bateaux du Tagliamentc, une heure avant le jour, et ce signe singulier qu'il ma chargé de vous remettre ne vous permettra aucun doute, suivant lui , sur Fautorité de ma mission. Promettez donc, et ne me suivez pas!
Le signe, c'était le fragment de la bûchette mystique que Mario avait rompue h la vendita; il était lié, comme la lettre de Diana, d'un petit ruban cramoisi , a la livrée de sa gondole.
Je protestai de mon exactitude par une inclination respectueuse, et Honorine disparut sans peine au milieu de la multitude qui couvrait l'escalier et qui encombrait les rues; car la procession arrivait avec toutes ses magnificences pour venir prendre la châsse. Je cherchai autour des paniers de fleurs la petite Onorina. Elle y était déjà, et superbement vêtue de sa belle robe de toile de Perse a bouquets, et si préoccupée , l'Iieureuse fille , de sa parure et de sa beauté, que je ne fus pas étonné du tout qu'elle ne prît pas garde à moi ; elle avait bien d'autres pensées!...
Je n'étais pas encore arrivé, la nuit suivante, à l'endroit du. rendez-vous, que je m'entendis nommer dans l'obscurité par une voix connue. Je m'arrêtai aussitôt et j'embrassai Solbioski.
— Tu ne verras personne ce matin de la famille du docteur, me dit-il ; elle est partie hier pour Sainl-Veit, sur la rive où nous allons aborder, et M. Fabricius doit seul nous rejoindre demain au château de notre malheureux ami Mario, dont tu ne peux ignorer la destinée. 11 a cru devoir faire l'acquisition de ces ruines, dont le séjour serait, diton, trop sévère pour des femmes. N'impute donc pas notre séparation a quelques insultantes précautions delà jalousie, quoique tu m'aies donné lieu d'en concevoir un peu. Dans peu de jours, mon Honorine recevra de toi un
M8 MADEKOISBLLB DB MAlSilT.
baiser de frère , et la mobilité de ton eoear me promet que tu oublieras facilement un amour contracté sous le masque.
J'allais me justlGer. Il m'embrassa de nouveau en riant. — Écoute des explications plus essentielles, reprit-il, et commence par me pardonner de ne t'avoir pas ouvert toute mon âme dans nos entretiens. iJvré par le malheur de ma destinée a ces idées qui ont failli perdre irréparablement la tienne , je te voyais avec plaisir t'en distraire et t'en éloigner pour des études pleines de charmes auxquelles tu es appelé par tous les souvenirs de ton éduca* tion et par tous les penchants de ton caractère. Mon père apprit cependant de Mario que tu lui appartenais par un serment; il l'apprit dans une occasion solennelle. C'était la veille du tragique accident qui a ravi à la liberté son épée d'Italie. Ce dernier malheur nous aurait détournés plus que jamais de t'entrainer avec nous dans nos travaux et dans nos dangers, si quelques mots échappés à Mario ne nous portaient à croire que la Torre Maladetta cache quelques secrets qui ne sont connus que de toi. Les signaux qu'il t'envoyait, ce bâton rompu, ce ruban, ces couleurs, tout cela est un mystère qui nous reste celé si tu ne nous le découvres, et qui compromettrait peut-être la vie d'une multitude de nos frères, si les recherches auxquelles nous allons nous livrer n'étaient éclairées que par le hasard. C'est ce qui a décidé M. Fabricius à prendre possession du vieux castel des Cinci, où tu ne resteras d'ailleurs qu'autant qu'il le faut pour nous diriger, dans le cas où tu ne répugnerais pas à m'y suivre.
— Te suivre en enfer, s'il le faut, répondis-je ; mais ce mystère est impénétrable à ma pensée comme a la tienne. Mario l'a emporté dans le torrent. Il ne me reste, comme à toi , qu'à le deviner. — Auparavant je te dirai tout ce que je sais.
Et je lui dis tout ce que je savais.
— J'ai entendu parler de cet événement, dit Solbioski
BlUXinB iPiSODB. 369
après un moment de réflexion. Une femme enlevée 1 On n'a jamais enlevé femme à Venise depuis dix ans, qu'on ne soit venu la chercher a la Torre Ma/adetta^ mais toujours sans succès. Mario devait ce tributà sa réputation roma» nesque, et, je pense, un peu fantastique. On y a cherché Diana, qui n'y était point, et on a profité de cette occasion pour visiter les recoins les plus cachés d'une retraite si justement suspecte à nos ennemis. Il n*y a pas deux opinions aujourd'hui sur celte déplorable histoire. I.a commémoration même des couleurs de Diana dans le dernier message de Mario ne prouve rien. Ce n'était qu'un appel de plus h ton souvenir. Mademoiselle de Marsan périt en effet le jour de son départ de Venise, après avoir écrit le billet que tu en as reçu a Trieste, et je suis persuadé que son père en avait acquis de tristes preuves, puisqu'il lui a survécu si peu de jours.
—Son père aussi, m'écriai-je, le père de Diana aussi ! M. de Marsan serait mort !...
— ' Eh bien ! que fais-tu donc? reprit Solbioski en passant son bras autour de mon corps. Tout doit mourir autour de nous, et avant nous les vieillards, si nous ne dérobons au temps une généreuse mort. Retourne à Codroïpo, mon frère, ou viens avec moi à la Torre Maladetta^ et crois que nous serons bien malheureux s'il lui reste ce soir un secret pour nous. Il en est peut-être quelques-uns qui intéressent le sort de nos amis et celui du genre humain.
Je lui répondis en m'élançant sur le bateau ; car nous étions parvenus, en causant, jusqu^à la grève roulante et penchée que l'aube blanchissait déjà.
— Bon courage! cria le batelier. La passe sera forte ce soir, et monseigneur Mario ne serait pas mort s'il s'y était pris, comme ces nobles seigneurs, avant l'heure où le soleil échauffe et fond les glaçons. Ah ! que c'est une saison dangereuse pour le pauvre voyageur! Mais il s'en souciait bien, lui qui se serait colleté avec le démon, si le démon avait osé se trouver en face de lui sur la terre ! Aussi le
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démon n*avatt garde. H Tattendait au piège où il l'a pris pour le malheur des pauvres gens de la contrée. — Voyez, voyez, comme te courant donne déjb ! Ces gros bouillons sont d*un mauvais présage a la soirée. En avant, batelier, en avant!
Et il chanta. Les vagues commençaient en effet à se rouler autour de la rame en flocons écumants. Les nuages se débrouillaient de plus en plus, et, quand nous fûmes sortis du courant pour rentrer dans les eaux mortes , le soleil luisait déjà gaîment à leur surface, en les marbrant devant nous de larges losanges d*un vert foncé , encadrés de filets tremblants d*un jaune d'or. Quelques oiseaux de mer, qui remontent jusque-là au temps des grandes eaux , les rasaient de leurs ailes , et le lieu du débarquement se déployait triste, sévère, profond, sous la lumière horizontale qui gagnait graduellement le rivage. Solbioski, accablé de veilles, s'était assoupi contre moi, et j'étais seul à jouir de ce spectacle, quand un nouvel incident le changea. La barque tourna subitement sa proue sur un point que je n'avais pas encore remarqué. L'horizon y était fermé par un roc immense en forme de cube, que surmontait un donjon très-élevé, mais dont le sommet ruineux s'inclinait comme la tête d'un géant blessé à mort. Les vastes murailles qui l'avaient appuyé autrefois, dégradées par le temps, par la foudre et par le canon, ne se soudaient plus que par quelques pierres à ses épaules inégales, et s'étendaient de part et d'autre comme des bras fatigués qui allaient reposer leurs larges mains sur les angles de la montagne. Ce qui me frappa le plus, c'est qu'un balcon arrondi , seul vestige de sa plate-forme qui fût resté suspendu sur l'abîme, paraissait avoir été adapté à ce se* jour de terreur dans des années de paix et de joie. J'en étais assez près alors pour distinguer tous ces détails, et pour comprendre que ces bâtiments et leur base devaient s'isoler du monde entier, à toutes les crues du Taglia- ^mente. Nous débarquions alors , et nous n'avions pas plu^
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de vingt toises à parcourir avant de gagner les degrés taillés dans le roc qui conduisaient au château. Le batelier reprit brusquement le large, après nous avoir quittés.
Le sol se composait d*énormes galets roulés, ovales ou ronds, qui noircissent là depuis des siècles sous Taelion alternative de Tair et des eaux, mais dont un grand nombre sont relevés de taches hideuses par des lichens couleur de sang. Le pied a peine à s'y affermir, car il n*y a point de route tracée, et la crainte des invasions quelquefois subites du Tagliamente dans ce long défilé entre la rivière et la montagne en éloigne moins les paysans riverains que d'anciennes et formidables superstitions. Le domestique de Solbioski, chargé de notre mince bagage, ne s'y engageait qu'avec une sorte de terreur. Puck ne m'y précédait pas à son ordinaire ; il m'y suivait en hurlant.
Le silence de Solbioski me Ht penser qu'il n'était pas tout à fait dégage de ce sommeil du matin qui venait de le ressaisir, a la suite, sans doute, de bien des jours de fatigues et d'émotions.
— Où allons-nous, mon ami, dis-je en le prenant par le bras pour assurer mutuellement notre marche?
— Me le demandes-tu? dit-il en tournant sur moi un regard abattu, car il n'avait pas tardé à partager mon impression. Nous allons a la Torre Maladetta^ et la Torre Maladetta^ la voilai