U TORRE MALADETTA
ou LA FAMINE.
Depuis racquisition que le docteur avait faite de la Torre Maladetta^ elle était occupée par un de ses régisseurs que j*avais vu k Trieste, homme petit de taille et de capacité, fort claudicant de la jambe droite et du jugement , singulièrement exagéré en doctrines politiques, — c*est le propre des sots, — exti'aordinairement méticuleux en exécution, mais plus retors dans les affaires d'intérêt qu'on n'aurait pu l'attendre de son intelligence. Je n'aurai guère d'occasion d'en parler , et il sufGra de savoir qu'il s'appelait Bartololti.
A notre arrivée, M. Bartolotti n'était point au château. La peur l'en avait délogé depuis trois jours.
— La peur, signera Barbarina, dit Solbioski a la vieille et inamovible concierge, en apprenant cette nouvelle de sa bouche, la peur, dites-vous! Et quelle peur peutK>n éprouver à la Torre Maladetta , si ce n'est celle d'être un jour écrasé dans sa chute ? Mais elle dure depuis si longtemps, menaçant de tomber toujours, et tant de générations sont couchées à ses pieds, qu'il faut espérer qu'elle restera debout au moins aussi longtemps que nous.
TBOISIÈHE if ISODB. 97S
— Ce n*est pas tout a fait cela, répondit la vieille après nous avoir fait asseoir dans le vaste parloir du rez-dechaussée : il y a bien d'autres choses à dire sur cette noble habitation a laquelle je suis accoutumée depuis l'enfance ; car mes pères ont toujours vécu ici , et le premier y était Tenu de Rome avec le premier Cinci. Maintenant m'y voilh restée seule, décrépite et penchée comme la tour, et sans laisser personne qui prenne le soin de jeter un pauvre drap de mort sur mes os! Le Tagliamenle nous recouvrira, la tour et moi, et tout sera uni. Que le ciel fasse paix h ceux qui ont, comme nous, une bonne conscience ! Mais je ne me rappelle plus ce que je vous disais tout à l'heure ? Ah ! j'ai vu bien des événements dans la Tojre Maladetta^ si ce n'est de ces derniers temps, que je suis devenue inflrme et cassée, et qu'il me reste h peine la force de marcher du parloir à la porte, et de revenir de la porte au parloir, tant je suis accablée d'âge et d'ennuis. Depuis quelques années, je n'étais plus rien au château; l'Albanais de monseigneur entrait toujours le premier, me prenait brutalement les clefs, car il était impérieux et téméraire comme son maître, et, me soutenant de la main pour hâter ma marche, il me renfermait ici à double tour, en me criant de sa grosse voix : — Bonne nuit, Barbarina ! les femmes de votre âge ne sont plus bonnes qu'à dormir I — Je vous demande, messeigneurs,si c'est ainsi qu'on traite une vieille domestique, née de pur sang romain, qui nous a veillé au berceau, et qui nous a porté si souvent dans ses bras jusque sur les créneaux pour voir les étoiles de plus près. C'était l'idée qui tourmentait le sommeil de monseigneur quand il était petit, et sa mère, la pauvre signora, déjà bien malade au lit , me criait : Que faites-vous donc, Barbarina, que vous ne portez pas Mario sur les créneaux pour voir les étoiles? Voulez-vous le laisser mourir de sa crampe et de sa colère? Alors je l'enveloppais de son drap, et je le recouvrais de ma cape ou du manteau de son père, et je
montais, je montais jusqu'au donjon; mais il y a plus de vingt ans qu'on n'y monte plus. Et c'était un contentement quand il voyait les étoiles I II ne parlait pas encore, mais il avait des cris pour les nommer toutes. Hélas! ce n'est pas de la terre qu'il les voit aujourd'hui , mon malheureux enfant!
— Voila qui est bien, Barbarina ; mais ceci s'éloigne un peu de notre sujet. Nous jugions d'abord, parle commencement de votre récit, que vous aviez eu a vous plaindre des procédés de Mario.
— Me plaindre de monseigneur Mario ! O mon Dieu ! ai-je dit cela! Ce n'est pas sa faute s'il était devenu triste et sauvage! Mais il ne me disait plus ses chagrins^commedu temps qu'il était tout jeune. Il n'avait de confiance que dans son Albanais. Quand je lui en faisais reproche, il s'arrêtait devant moi et croisait les bras en riant, et cela me faisait plaisir de le voir rire. « Brava, brava , Barbarina ! Je n'a- » girai plus sans vous consulter : mais c'est a condition » que vous ne vous laisserez manquer de rien , que vous » vivrez ici comme une châtelaine, et que vous vous cou- » cherez de bonne heure. Quant k vous enfermer chez vous, » c'est une précaution qui regarde votre sûreté et la » mienne. » Et la-dessus il me baisait sur le front en riant encore, et il me prenait sous les deux bras pour m' asseoir dans mon fauteuil.
— Arrivons donc, Barbarina, au sujet de la* peur de M. Bartololti!...
— Eh bien ! répondit Barbarina, ne croyez-vous pas qu'il y ait de quoi , quand on n'en a pas l'habitude? Vraiment, pour moi , je n'y prends plus garde! Mais ces bruits sourds qu'on entend sous les voûtes, comme si on voulait les renverser; mais ces cris plaintifs qui partent de tous les côtés des ruines, tantôt ici, tantôt là; mais ces deux dames noires qui déploient, en signe de désolation, dcsécharpes rouges et blanches sur le balcon de l'ancienne plate-forme ,