TROISIÈME ÉPISODE
avec des gémissements a fendre le cœnrl — Vous nVtespas sans savoir, messieurs, le nom de la signora Lucrezia et de la signora Béalrice Cinci ?
— Oui, oui; nous connaissons cette liistoire; mais elles sont mortes depuis plus de deux siècles.
— Mortes en effet, et c'est pour cela qu'elles reviennent 011 ne pourraient venir des vivants ; car aucun être vivant ne parviendrait maintenant, ni du dedans ni du dehors, au balcon de la plate-forme, s'il n'avait les ailes d'un oiseau. Je les avais bien entendues deux fois déjà dans ma trop longue vie , quand Felippino Cinci , le grand-père de Mario, fut (ué à coups de stylet sur la place Saint-Marc, et puis quand son père André eut la tête coupée par arrêt de justice, en face de Tarsenal; mais jamais leurs gémissements n'avaient été plus douloureux , à ce qu'on assure, que depuis la mort de mon très-digne seigneur, le noble Mario , et cela est bien naturel , puisqu'il est le dernier de leur race. Enfin, Dieu soit loué d'avoir épuisé sa colère! Ces pauvres âmes n'auront plus rien à pleurer!
— Il suffit, dis-je à Barbarina; nous savons, ma chère dame, tout ce que nous voulions savoir. Un de ces enfants qui nous ont guidés ira chercher M. Bartolotti au village voisin, où il s'est réfugié. Ton domestique, ajoutai-je en me retournant vers Solbioski, prendra soin de nous préparer des lits, s'il est possible, dans la chambre que celte bonne femme lui indiquera , et de s'assurer aux environs de provisions suffisantes avant l'invasion totale du ïagliamente. Nous enfin, nous profiterons du jour, si tu m'en crois, pour tout parcourir et pour tout voir. Ou je me trompe étrangement, ou ceci en vaut la peine.
La distribution de l'intérieur ne nous offrit rien qui méritât d'être remarqué. De vieilles parois, de vieilles boiseries, des meubles caducs , des tapisseries en lambeaux , tout l'aspect délabré d'une vieille maison qui s'écroule faute de soins ou d'argent; pas un endroit où cacher un crime ou une bonne action! Puck, qui furetait avec plus d*babileté que moi , se coucha en bâillant.
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Quand celle perquisition inutile fut terminée , nous redescendîmes sur le rocher.
— Maintenant fais le tour de celte enceinte , dis-je à Solbioski, pour reconnailre les points les plus accessibles , car c'est de rextérieurque doivent venir les auteurs mystérieux de ces épouvantes, si elles sont fondées sur quelque diose de réel. Pendant ce temps-là, je visiterai soigneusement ces murailles, et je saurai s'il y a effectivement moyen d'y pénétrer.
Leur approche était fort difGcile à la base, à cause des nombreuses dégradations qu'elles avaient souffertes , et des énormes amas de décombres qui s'y étaient accumulés ; mais à l'endroit où leur déclivité ruineuse, augmentée de siècle en siècle , faisait pendre les deux .pans latéraux vers le sol, on les gravissait presque aussi aîsémentqu'une échelle inégale et hasardeuse prolongée entre deux abîmes. C'était un jeu pour mes habitudes de naturaliste , mon pied de montagnard, et mes yeux exercés à sonder les précipices les pins effrayants sans crainte de vertige. Ainsi je m'engageai dans cette route extraordinaire sans regarder derrière moi, et sans prendre garde au croulement, jusqu'au lieu d'où s'élevait le donjon , sur un entablement plus commode et mieux conservé que le reste. Je n'avais pas oublié que cette partie de la tour penchait beaucoup à la vue depuis le Tagliamente, et je profitai de cette inclinaison pour en atteindre le sommet, en introduisant successivement mes mains et mes pieds dans tous les endroits où la chute d*une pierre avait laissé un espace vide. Je fus bientôt debout sur le front chancelant de ce colosse que j'avais mesuré avec effroi le matin.
Le spectacle qu'on embrassait de cette hauteur était si large et si profond, que, malgré toute mon assurance, je sentis ma tcte prête à tourner. Je m'étais trouvé souvent sur des sommets plus élevés, mais solides au pied , et tout au plus perpendiculaires au regard. Celui-ci tremblait presque sous mon poids, et il surplombait d'une manière horrible la vallée du Tagliamente. Je m'assis syr un tas dQ
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pierres formé des débris du parapet , que le temps y avait amassés confusément , et je détournai les épais moellons un a un , dans l'intention d*affermir mes pas sur une surface pliis unie. Quand j'en eus relevé un assez grand nombre a mes côtés , j'essayai de marcher pour découvrir de la dans tout son ensemble immense le tableau qui se développait devant moi. J'entendis résonner sous le fer de mes bottes une sorte de bruit métallique , et je me baissai avec empressement, a8n de savoir d'où il pouvait provenir. J'écartai de la main quelques pierres qui m'embarrassaient encore : c'était une trappe. Je me rassis pour continuer à déblayer et pour dégager entièrement cette trappe dont je voyais déjà deux côtés. Il me semblait important de m' assurer si elle était retenue a l'intérieur, ou seulement arrêtée par sa propre pesanteur dans l'encadrement de dalles où l'ouverture qu'elle fermait avait été ménagée. .Te comprenais cependant que Tinclinaison progressive de la tour, en la surchargeant d'un fardeau énorme sur le côté même où ses charnières devaient se fixer, en avait probablement rendu le jeu impossible ou très-difficile, et le long temps depuis lequel son simple mécanisme était resté sans exercice, au moins selon toutes les apparences, avait nécessairement contribué aussi à la souder dans son champ. Je l'eus bientôt tout k fait découverte , mais je ne portais d'autre outil que le ciseau et le marteau du minéralogiste , qui ne quittaient jamais ma ceinture. J'introduisis mon ciseau dans la fente que je jugeai opposée aux ferrures, et je produisis sans trop d'efforts, a ma grande satisfaction , un déplacement de quelques lignes. Il n'en fallait pas davantage pour me convaincre que la trappe n'était fixée en dedans ni par gonds ni par verrous, et que ce moyen de nous introduire dans la tour serait infaillible, s'il pouvait jamais nous devenir nécessaire. Ensuite je redescendis lentement, en assurant mes pieds avec précaution sur chacun des degrés accidentels de cette ruine , pour contempler d'espace en espace les modifications que le moindre chan-
gement apportait au tableau général, à mesure que je tournais le front du donjon ; suivant quelquefois du regard le long ruban du Tagliamente , qui bouillonnait toujours, bleu, moiré de vagues blanches, rapide et sonore, mais encore éloigné des bases du rocher ; tantôt le reposant sur la tour brune, solitaire et carrée de Saint-Veit , sœur plébéienne de la noble tour de Saint-Marc; tantôt Tégarant au loin sur les lagunes aux canaux d'un vert mat et vitreux, comme ceux dont les bimbelotiers ornent les paysages en relief qu'on donne aux enfants, à travers d'innombrables ilols tout rougissants de bourgeons printaniers.
Mon absence fut assez longue pour donner des inquiétudes , car Solbioski était revenu sur ses pas de son voyage circulaire, en s'arrêtant à l'endroit où il lui devenait impossible de le continuer, et M. Bartolotti rentrait au château. Puck , qui avait retrouvé ma trace, gémissait lamentablement sur la dernière pierre des murailles inférieures, et regardait la tour en pleurant.
J'arrivai. J'échangeairapidementquelquesdétailsavec Solbioski. La découverte de la trappe du donjon le préoccupa sérieusement. Nous convînmes d'envoyer son domestique en observation sur le seul point pénélrable qu'il eût remarqué, pour nous mettre à l'abri d'une incursion inattendue , et nous nous rendîmes dans la salle commune au banquet fort modeste que nous avions fait préparer. La nuit commençait à tomber, mais la lune était superbe.
M. Bartolotti paraissait si Jnquiet,.si gêné, si péniblement altentif sur la chaise longue où nous l'avions placé par honneur, que le commencement du repas se ressentit malgré nous de sa tristesse. Au bout de quelque temps, cependant , nous nous regardâmes , Solbioski et moi , comme pour nous demander si nous sympathisions aux dispositions mélancoliques de son esprit, et nous partîmes d'un éclat de rire. Cette boutade nous détourna des idées noires qu'inspirait assez naturellement ce triste séjour , et auxquelles semblait se conformer l'appareil d'une salle
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incommensurable où nos (roîs lîts étaient disposés de distance en distance comme des couches funèbres , imparfaitement éclairées par les deux minces flambeaux de la table où nous étions assis. Toutefois notre conversation retomba d'elle-même, comme c*est Tusage , sur les idées que nous avions le plus k cœur d'éviter , mais en se souteuant sur ce ton badin qui est la bravoure des esprits forts.
Solbioski se leva enfin, et, me tendant son verre avec solennité pour le choquer contre le mien : o Je bois, » dit-il , a rétemel repos de la famille des Cinci , et de » tous les morts qui ont jamais habité (.*es redoutables 9 murailles ! Que le ciel s'ouvre un jour à leurs mânes » tragiques, et qu'en attendant la terre des tombeaux leur 9 soit légère! »
J'allais répondre è sa provocation , car c'était le moment de nous coucher, et les fatigues de la journée nous en faisaient sentir le besoin, quand un choc violent ébranla les voûtes sous nos pieds. Nous restâmes un instant sans parler.
— Ce n'est rien , reprit Solbioski ; le Tagliamenle monte sans doute, et vient frapper les fondements de la tour par une voie souterraine qu'il s'est faite.
— Cela est probable, répondis-je en me dirigeant du côté de la fenêtre; — mais il était visible que le TagHamente n'avait pas pris le moindre accroissement. Je le vis blanchir à la même distance qu'auparavant contre les mêmes rochers.
Pendant ce temps-la, le même bruit s'était renouvelé plusieurs fois, suivi de gémissements semblables à la plainte d'un agonisant. Puck en arrêt, l'œil en feu, les oreilles dressées, l'accompagnait à chaque reprise d'aboiements douloureux. M. Bartolotti , pâle comme un spectre, se choquait les dents d'épouvante.
— Il y a certainement ici , et non loin de nous , reprisje alors, quelque chose d'extraordinaire qu'il nous im-
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porte de coanaitre. Cette pièce est de toutes parts eûceinte par les murailles, mais sur quoi repose-(-elle ? Si je oe me trompe , le bruit vient d'en bas.
Au même instant, je soulevai le vieux tapis qui couvrait le sol , et je ne découvris sur les quatre coins qu'un enduit de pouzzolane fermement cimenté , dont j*eus peine a faire voler quelques éclats en le frappant de mon ciseau à coups de marteau redoublés. Je le pénétrai enfin dans toute son épaisseur, et je ne m'arrêtai qu*au roc nu.
— Le rocher I m'écriai-je, le rocher I Plus rien que le rocher ! Oh I ce mystère est horrible !
Solbioski se rapprocha de moi, me saisit fortement les bras et m*entraîna dans l'embrasure de la croisée.
— Ce mystère, dit-il, l'humanité nous fait un devoir de l'approfondir; mais nous n'en trouverons l'explication que dans la tour. J'ai remarqué ici tout ce qui peut nous être utile pour tirer parti de la découverte que tu as faite ce matin, et je t'attends à minuit pour cette expédition , au pied des ruines par lesquelles tu es parvenu au donjon. Songe seulement que nous ne pourrions mettre cet homme faible dans le secret de notre entreprise sans achever de le briser de terreur, et qu'il conviendrait mieux de le rassurer par une insouciance affectée!
— Nous sommes bien fous, continua-t-il en venant se remettre à table , de nous laisser émouvoir par de fausses apparences qui s'éclaircissent assez d'elles-mêmes. Le docteur Fabricius , qui fréquente depuis longtemps ce château , et qui en connaît les détours les plus cachés, a jugé à propos d'exercer notre résolution par une épreuve d'un genre nouveau, comme c'est l'usage dans le Tungend- Bwidy parce qu'il nous réserve probablement pour cette nuit les honneurs de la haute initiation a laquelle aucun de nous trois n'est encore parvenu , si M. Bartololti n'est toutefois de la conGdeuce; et je serais assez porté à le croire un des acteurs essentiels de cette scène , au talent
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parfait avec lequel il vient de jouer les émotions de la peur, si difflcile b contrefaire pour un brave tel que lui. Heureusement, des cœurs comme les nôtres ne se laissent pas vaincre a des prestiges de roman , et nous portons déA de ce verre de Sebenico, préparé pour un toast , k tous les périls qui peuvent alarmer une âme d*homme.
Bartolotti, flatté et fier d'être flatté, comme le sont ordinairement les gens de peu de cœur et de peu d'esprit , avait repris en effet assez d'assurance pour présenter son verre sans trembler au flacon de Solbioski , et pour le laisser arroser d'un rouge-bord horizontal dont il ne tomba pas une goutte.
Pavouerai que l'hypothèse rencontrée si à propos par Solbioski n'était pas dépourvue pour moi de toute vraisemblance , et qu'elle me faisait comprendre assez distinctement l'absence extraordinaire du docteur , au moment où la crue du Tagliamente pouvait rendre la Torre Maladetta inaccessible pendant plusieurs jours. Nous arrivâmes donc à rivaliser de bravades , comme si tous les synodes et toutes les vendite de l'Allemagne et de l'Italie nous avaient entendus , au point de couvrir tous les bruits qui se seraient élevés sous nos pieds , et nous nous jetâmes ^u lit plus ou moins tranquilles ; mais avec cette différence que Solbioski et moi , qui ne destinions pas cette nuit au sommeil, nous ne quittâmes point nos vêtements.
Quand le silence se fut rétabli, j'écoutai plus attentivement que je n'avais encore fait. Le choc retentissant avait cessé de se faire entendre ; mais je saisissais de temps k autre une plainte lamentable comme le glas d'une cloche éloignée , et Puck , k demi endormi , traînait sur ce murmure le murmure douloureux d'un chien qui rêve.
Solbioski sortit enfin le premier, ainsi que nous en étions convenus , pour se munir du levier et des autres instruments qu'il jugeait nécessaires k noire investigation noclurue. Peu de temps après, je me.glissai au dehors en retirant doucement la porte sur moi , pour que Puck ne
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86 hasardât pas à me sai?re dans une route interdite a son courage et à sa fldélité. Je gagnai la pente des murailles et je n'attendis qu'un moment. Joseph me rejoignit a?ec tout l'équipage nécessaire a de pareilles aventures » contenu dans un sac de chasseur. Nos ceintures étaieni garnies chacune de deux pistolets, et la mienne d'un bon poignard , outre le ciseau et le marteau accoutumés. Je marchais devant, la lanterne sourde au poing. Joseph, moins aguerri à de tels chemins, s'appuyait derrière moi sur la forte barre de fer qui devait nous servir à soulever la trappe. L'accès du donjon, qui était, en ap* parence, la partie la plus périlleuse de notre voyage, offrait cependant peu de difGcultés sous la lumière pleine et pure de cette nuit resplendissante.
Après quelques efforts, notre marche, enhardie par les premiers obstecles, se ralentit un peu. J'entendais moins distinctement les pas de Joseph k la suite des miens. Je me retournai et je vis qu'il reprenait haleine. J'ai dit que nous étions déjà fatigués par les courses du matin. Je l'encourageai de la voix : il monta ; mais je m'arrêtai bientôt a mon tour. Nous ne gagnions pas trois ou quatre toises sur la hauteur, que l'espace ne s'approfondit en apparence, à droite et a gauche, dans une proportion qui n'avait plus de rapport avec nos progrès réels. Je n'étais pas accoutumé au vague de ces clartés de la nuit qui dérangent tous les calculs de la vue en changeant la forme, la couleur et la distance des objets de comparaison. Les fossés n'avaient plus de fond, et la tour dressée sur nos têtes n'avait plus de sommet. Les moindres renfoncements étaient redoutables k voir, les moindres inégalités périlleuses, et les débris que nous laissions çk et Ik derrière nous avaient l'air de se dresser k notre poursuite comme des têtes menaçantes. A mesure que l'horizon devenait plus large et plus clair, le penchant que nous gravissions semblait devenir plus sombre et plus étroit; la région inférieure que nous venions de quitter.
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inondée du jour lunaire, paraissait infinie et vide comme le ciel; et la voix furieuse du Tagliamente, toujours croissant y qui mordait ses rivages en criant, parvenait seule à nos oreilles de tous les bruits de la terre. C'était affreux comme une vision.
Nous fûmes heureux, je l'avouerai , de nous asseoir sur le petit ressaut du donjon, quoiqu'il n'eût pas plus de saillie qu'il n'en fallait pour nous appuyer commodément contre la tour, à cent cinquante pieds au-dessus du sol. Il était temps; la dernière pierre sur laquelle Joseph eût appuyé son pied s'ébranla , roula , en entraîna cent autres dans sa chute. Elles arrivèrent en bas avec un fracas de tonnerre.
— Voilà notre chemin détruit, me dit-il en se pressant soudainement contre moi.
— Le voila renouvelé, repris-je, et beaucoup plus aisé à parcourir au retour. Tu sais mieux que moi, mon frère, que toutes les constructions coniques ou pyramidales qui s'éboulent sous Faction du temps ou les efforts de l'homme ne font qu'étendre leur pente et qu'élargir leur base. Ce sont des accidents pareils qui nous ont permis de monter jusqu'ici.
— Tu as raison , répondit Solbioski ; mais la tour, cette horrible tour, comprends-tu un moyen de t'y élever ?
J'étais à vingt pieds au-dessus de lui avant de lui avoir répondu , et il me suivait alternativement, de vide en vide ou de degré en degré, selon que la tour présentait des intervalles ou des reliefs à la clarté de ma lanterne tournée sur la muraille, en glissant ses mains dans tous les endroits que mes pieds abandonnaient, ou en les appuyant sur toutes les saillies où ils s'étaient reposés. Parvenu près du sommet, je le débarrassai de son levier et du reste de ses ferrements, et je les jetai dans l'intérieur du donjon , où il arriva presque aussitôt que moi , quoiqu'il ne se fût pas exercé comme moi le malin aux difficultés de celte ascension extravagante.
La retraite n'était peut-être pas aisée, mais nous n'y
M4 MADBMOISBLLS DB M4RSÀN.
pensâmes guère. Nous étions au-dessus de la Torte Mor ladetta , et nous nous embrassâmes en riant sur ce donjon» où il est permis de croire que personne n'avait jamais ri. Nous nous trouvions si bien au milieu de cet air élastique et frais qui jouait dans nos cheveux ! Il faisait si beau ! la nuit était si douce! le serein si suave et si caressant ! et lui, mon Joseph, il ouvrait son cœur à un si bel avenir! Ce fut une courte mais délicieuse causerie entre la terre et le firmament, comme celle de deux enfants du ciel , j*osai le penser, qui se seraient posés en volant sur la Torre Maladetta.
— Pardonne, dit-il, si je t'ai affligé de ma joie; Honorine est la^ continua-t-il en me montrant Saint- Veit, don^ la tour se dessinait à l'horizon sous nos pieds, comme une frôle colonne de basalte noire, et j'oubliais que si Diana était restée au nombre des vivants, elle ne t'appartiendrait pas.
— Viens, lui répondis-je en l'embrassant encore, et laissons la mes faiblesses et mes douleurs. Quelqu'un souffre dans cette tour.
Nous introduisîmes facilement le levier sous la trappe a l'aide de mon ciseau. Bientôt, et qui pourrait exprimer notre joie, nous entendîmes les charnières gémir sous leur axe rouillé. La lourde porte se souleva et s'appuya presque verticalement contre les pierres dont je l'avais débarrassée dans mon premier voyage au donjon. Ma lanterne, plongée dans la crypte, au moyen d'une ficelle à laquelle je me hâtai de la suspendre, s' arrêta sur un terrain solide, à six pieds de profondeur.
Je descendis ; je promenai la lumière sur tous les points, sous tous les côtés rentrants de Tentablement, et je finis par me trouver placé au-dessus d'un escalier en hélice, beaucoup moins dégradé que l'extérieur.
— Attends, attends, criai-je a Solbioski, nous arriverons, ou je me trompe étrangement, a connaître ce que nous avons tant d'intérêt à savoir.
Il aurait inutilement tenté de me suivre, car je dus dis-
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paraître en achevant de parler. La tige de la volute était si serrée dans son tambour, qu'on ne découvrait nulle part plus de deux degrés h, la fois de sa profonde spirale, et qu'a force de tourner sur elle je sentis mon cœur défaillir et mes yeux se troubler. Je me laissai tomber, étourdi à demi , sur le dernier pas, à une espèce de parvis qui surmontait un escalier plus large et parfaitement direct, où trois hommes auraient pu passer de front. Je fus frappé alors, en le suivant de l'œil jusqu'en bas, d'une lueur inattendue, que je regardai d'abord comme un reste d'ébleuissement. Un peu remis, je fis passer ma lanterne derrière la longue colonne de la vis, et je regardai de nouveau. Ce n'était plus une illusion ; c'était le ciel, le ciel avec le bleu velouté de la lune, si magnifique et si doux au milieu des ténèbres de cet affreux édifice!
— La lune et le ciel, dis-je en remontant avec empressement, la lune et le ciel! une issue! une issue! la tour est ouverte I
— Une issue! répondit Joseph; oh! pourrions-nous sortir d'ici sans redescendre ces murailles I
Au même instant il s'élança; mais il était à peine a mes côtés, que la trappe de fer retomba sur nous, en ébranlant de l'épouvantable commotion de sa chute la ruine chancelante du donjon, qui en retentit dans toute sa hauteur.
— Qu'ai-je fait ! dit il , nous voilà prisonniers, et pour jamais , dans la Torre Maladetta; car tous les instruments qui pourraient servir a notre salut, je les ai laissés en dehors.
— Mais ne t'ai-je pas annoncé, Joseph, que j'avais trouvé une issue , une issue facile et sûre que tu n'as pas remarquée ce matin?
— J'ai vu, reprit Solbioski d'un ton soucieux , tout ce que l'homme peut découvrir de l'extérieur de cette tour, et si elle a quelque entrée ruineuse et inaccessible sur les rives du Togliamenle , oses-tu espérer que le Tagliamente ne soit pas débordé?
866 lfADEM0I8BI.LV BB UARSÀN.
—Viens 9 viens , m'écriai~je en Fentralnant, et ne t'abandonne pas à des inquiétudes inutiles. En quelques moments nous serons sortis. Vois plutôt, regarde, regarde...
— Ah ! dit Solbioski , c*est le ciel ! c*est le côté de Saint- Yeitl et la plage était haute encore I
Nous descendîmes une douzaine de degrés du nouvel escalier en nous tenant embrassés, en haletant d'espérance, car il n'y avait plus de crainle. Je voulais arriver plus vite encore; je courais.
— Arrête! cria Joseph , et il me saisit de toute sa force ; ne vois-tu pas, malheureux, que l'escalier est rompu?
Nous nous assîmes alors. Je laissai filer avec précaution deux brasses de la ficelle qui soutenait ma lanterne.
— Bon, bon, repartis-je, rompu ! dis plutôt interrompu à dessein , car le mur de revêtement qui a remplacé les degrés paraît d'une construction bien plus nouvelle que le Teste du bâtiment. Mario s'en est sans doute avisé pour empêcher les communications du dehors avec l'intérieur de son château. C'est au reste une sotte précaution , car un enfant descendrait d'ici sans danger, et tu vois que les degrés ne cessent pas de se prolonger au delà de ce court intervalle. Ils descendent jusqu'à cette porte de lumière qui nous rend a la liberté.
*— Un enfant descendrait d'ici, répondit Solbioski, mais le mur est neuf, comme tu le disais tout a l'heure, et un homme n'y monterait pas. — Reviens, Maxime, reviens.
Quatre bras vigoureux peuvent soulever cette trappe
nous ne l'avons pas essayé. Demain nous nous ferons suivre de Frédéric, que j'ai mal à propos éloigné, et qui est entreprenant et robuste. Nous nous assurerons mieux de nos précautions et de nos ressources; nous indiquerons notre itinéraire à quelques voisins courageux que nous attirerons au château a force d'argent, si le débordement ne nous en a pas encore séparés , et nous n'exposerons pas notre vie a des périls sans remède, et peut-être sans utilité.
Nous n'avions calculé ni l'un ni l'autre l'effet d'une ac-
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tioo prodaîte par les quatre J>ras vigoureux dont parttii Soibioski , a une toise de notre point d*appui commua. La trappe s'ébranlait sous nos efforts, mais il aurait fallu d'autres bras au bout des nôtres pour la soulever et pour la replacer d'aplomb auprès des pierres contre lesquelles nous l'avions d'abord appuyée. Mon ciseau ne nous prêtait qu'un secours de peu de valeur, et nous n'avions pas tenté deux ou trois essais que, brisé près du manche, il tomba inutile à nos pieds. Je me gardai bien de hasarder à cette entreprise impuissante la pointe de mon poignard; elle pouvait nous servir à quelque chose.
Nous redescendîmes sans nous parler, et nous étions un moment après au bas de la muraille qui coupait si brusquement l'escalier. Je m'assurai qu'il serait impossible d'atteindre des mains a cette hauteur, si nous étions forcés à revenir; mais la lune brillait toujours, et sa lumière, plus vive encore et plus étendue a mesure qu'elle approchait de son coucher, inondait tous les bas degrés au point qu'on les aurait comptés facilement. L'espace extérieur était sans bornes.
Il y avait la une vingtaine de pas que nous descendîmes avec une insouciance presque joyeuse. Mais là aussi la roule était fermée, et la hauteur de la coupure aurait été effrayante, si le poids des constructions supérieures ne lui eût donné un peu de penchant.
— Presque rien , mon ami , presque rien , je te le jure I quinze ou dix-huit pieds tout au plus, et nous allons être libres 1 et nous n'avons plus d'autre moyen de sortir vivants de la Torre Maladetta; car le retour est impossible; Vois le ciel ! vois le jour qui va naître! On n'entend pas même d'ici le bruit du Tagliamente , et c'est le côté de Saint- Veit!
Je lui disais déjà cela du pied de la muraille. 11 tomba près de moi eteourut à la lumière.
— O ! mon Dieu! s'écria-l-il , perdus , perdus à jamais I Ceci n'est pas une issue , ou c'est l'issue de la vie à la mort I
3SS HADEMOTSELLB DB MAftSA^T.
c'est le balcon de la plate-forme détruite, ce balcon où apparaissent Lacrèce et Béatrix, et dont Barbarina nous disait ce malin on hier que nul être vivant ne peut y par-
yenir s'il n'a des ailes! Et il faudrait en effet des ailes
pour remonter cette tour ou pour en descendre ! Maxime, nous sommes perdus 1
Je m'avançai , je me penchai sur le balcon : son élévation était immense, parce qu'elle dominait à pic sur le côté le plus profond de la grève. Pour comble de malheur, le Tagliamente ne s'était pas arrêté dans sa crue ; il montait, montait toujours. Je m'assis sur les dalles et je reposai ma tête dans mes mains.
Après un moment de réflexion je revins à moi ; car, si je cède au découragement avec facilité, je ne tarde pas non plus à trouver de bonnes raisons pour reprendre confiance dans ma destinée. Solbioski n'était pas sorti de son abattement.
— Notre position est fâcheuse, rcpris-je; elle est périlleuse, si tu veux; mais il s'en faut de beaucoup qu'elle soit désespérée.
— Et qui pourrait nous en tirer, malheureux que nous sommes! As-tu des ailes?
— Calme-toi, et ne me refuse pas un moment d'attention. Notre disparition presque fantastique de la salle où nous étions couchés portera sans doute au dernier degré les épouvantes de Bartolotti; mais l'imagination de cet homme n'est pas de celles qui accordent un grand empire au merveilleux. J'ai observé que la nature de ses craintes était plus positive, et je suis sûr qu'il attribuera une cause naturelle a notre absence. Il n'agira pas, à la vérité , je n'y compte pas plus que toi , mais il parlera. Les portes ne tarderont pas a s'ouvrir, car le jour va se lever, et l'on ne sortira du château que pour venir à notre recherche. Puck m'a suivi hier, le pauvre animal, autant qu'il a pu me suivre, jusque vers la hase du donjon; il indiquera le chemin que nous avons tenu, et qu'un éboulement récent
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fera aisément reconnaître; car plus d'une de ces pierres noires et moussues , qui ont croulé sous nos pas, présentera au soleil alors une de ses faces qui n'en avait jamais été frappée. M. Fabricius sera probablement arrivé; il a un vif intérêt à nous rejoindre ; et les progrès du torrent qui s'augmente k vue d'oeil le décideront sans doute a partir de bonne heure de Saint-Veit, avant d'être séparé de nous pour plusieurs jours. Tu connais son activité, sa résolution et son courage. D'une autre part, le bon Frédéric, que tu avais placé en observation au delà des parties basses que les eaux menacent d'envahir, n'attendra pas leur irruption pour nous rejoindre; il l'aura calculée avec sa pénétration ordinaire, et il ne sera pas resté en sentinelle perdue à un poste qui n'a plus besoin d'être gardé, quand la Torre Maladetta va être enfermée par l'inondation. Il arrivera au sommet du donjon tout aussi aisément que nous; les degrés y sont marqués si visiblement, que je les ai retrouvés de nuit. La découverte de notre levier, de notre sac et de nos instruments abandonnés près d'une trappe mobile, achèvera de le diriger. Il ne lui manquera pour nous délivrer d'ici, à lui tout seul , que deux ou trois brasses de corde qu'il se procurera sans peine au château, et nous reverrons, a midi, de la grande salle de compagnie, le soleil qui commence a gravir l'horizon , car notre trajet a été plus long que je ne l'avais pensé. Rassure-toi donc, mon ami, et ne crains pas que la Providence nous abandonne.
— Ainsi tu comptes donc, reprit Solbioski en hochant la tête, sur l'arrivée de M. Fabricius, parce que le Tagliamente n'est pas débordé, et sur l'arrivée de Frédéric, parce que le Tagliamente déborde !
Je sentis la portée de celte objection. — Je compte , Joseph , sur l'une , — ou sur l'autre.
Et puis, di&-je en reprenant brusquement ma lanterne, rien ne prouve jusqu'ici que ce reste d'esplanade ne communique pas à quelque chose. Ce n'était pas du haut de
290 HADSMOISSLLB BB MÂBSAir.
la tour qu'on amenait les dames à ce balcon merveilleux que l'art d'un architecte du moyen âge avait ouvert pour le plaisir des yeux, en face d'une des plus belles pages de la nature pittoresque. Je garantis qu'avec un peu
d'attention — Et tiens plutôt! celte embrasure est
étroite comme une meurtrière , mais elle est ouverte et praticable.
Ouverte en effet pour le passage d'un homme de profil , et si étroite dans sa longueur, que je sentis mon cœur battre violemment à la pensée que le moindre tassement des ruines pouvait nous fermer a jamais l'entrée de ce trou y pendant que nous en cherchions la sortie. Nous y avions déjk fait plus de cinquante pas, quand tout li coup les pavés solitaires qui composaient un a un tonte sa lar^ geur descendirent en pente glissante et rapide, où j'avais peine à affermir mes pieds. La lanterne étendue du bras droit, je fixais un regard inquiet et oblique sur le court espace qu'elle éclairait k mon côté. Je m'arrêtai brusquement k une ouverture cylindrique où se terminait cette voie mystérieuse avec ses murailles latérales qui achevaient de se refermer derrière dans un angle impénétrable. C'était une hélice du même genre que celle que nous avions parcourue , mais qui n'était propre qu'a recevoir le corps d'un homme. Il n'y avait pas lieu d'hésiter, et j'y engageai un de mes pieds avec précaution ; il se fixa sur un degré solide, et nous nous plongeâmes dans cet abîme en frémissant de rencontrer un obstacle, car le mouvement de retour aurait été difficile à exécuter.
Nous parvînmes enfin a une vaste salle assez régulièrement bâtie , dont nous nous empressâmes de toucher les parois. Les parties inférieures étaient prises dans le roc vif. Nous étions, a n'en pas douter, dans les souterrains du château, et à peu de toises, suivant nos conjectures, audessous des constructions habitables.
Cette pièce, d'un aspect imposant et sombre, n'offrait de remarquable d'ailleurs qu'un puits creusé dans son
TBOISIÈliB BPiSODB. Mt
centre, et qui avait dû coûter d'incroyables trayaux pour être pr(dongé jusqu'au niveau des eaux de la plaine. Un seau vide , mais humide encore , était appuyé sur le rebord ; la corde qui le soutenait à sa poulie n'était pas entièrement desséchée à l'endroit où elle se renouait a son anse de fer.
— Quelle preuve te faut-il de plus, dis-je 11 Solbio^i , que ce lieu est habité?
— Je n'en doutais pas h mon départ, répondit-il tristement, mais ce n'est pas sans inquiétude que je m'attends à rencontrer ses habitants.
Pendant que nous disions cela, j'avais détourné une vieille portière de drap noir, qui était suspendue à la muraille au moyen d'une tringle appuyée sur des crampons ; elle fermait une salle plus spacieuse encore que celle par laquelle nous avions pénétré dans ces horribles cachots.
La tout annonçait en effet la demeure d'une famille ,
ou le repaire d'une bande qui le négligeait depuis longtemps. Ses quatre côtés étaient garnis de fauteuils a l'antique d'une grande proportion; une cheminée assez difforme, dont le canal paraissait aboutir au-dessus des grèves du Tagliamente, à la base des murailles, était surmontée d'une glace de Venise, dont le reflet m'effraya, tant l'aspect de l'homme est redoutable pour l'homme isolé qui manque de l'appui des institutions et de la société. Une découverte plus rassurante pour moi fut celle des doubles girandoles de brouze qui garnissaient les deux montants, et qui étaient encore chargées de bougies intactes, mais noircies par l'humidité et par le temps. Cet appareil, si extraordinaire dans un tel endroit, me remplit d'une joie d'enfant qui s'augmenta de beaucoup lorsque j'eus regardé la lanterne sourde. Elle n'avait qu'un moment a luire, et tant de troubles différents que nous venions d'éprouver nous avaient fait oublier le plus sérieux de nos dangers, ^'os torches et nos briquets étaient restés
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dans le sac abandonné sur le donjon. I.a mèche, penchée sur un enduit de cire qui s*élait amassé autour de la bobèche , ne jetait plus que de petites aigrettes blanches et bleues , qui dansaient sur elle comme si elles allaient la quitter, et ne la ressaisissaient que par une sorte de fantaisie. Je m'emparai de deux bougies , et avec quel soin je fis rouler sur sa brochette la vitre de cristal bombée qui celait notre trésor, pour que l'agitation de l'air n'achevât pas de nous le ravir! Avec quelle tremblante anxiété je rapprochai le coton de ce faible reste de flamme prêt à s'évanouir! Avec quelle volupté je le vis s'incendier d'une large lumière, et la communiquer de bougie en bougie ! car j'allumai tout pour m'assurer que le jour au moins ne nous manquerait pas. Tout brillait, tout resplendissait autour de moi; mais les coins éloignés de la salle, où la clarté ne se faisait de moins en moins sentir que pour s'éteindre tout à fait dans les ténèbres, en paraissaient encore plus obscurs et plus formidables. J'y plongeais la vue avec horreur, quand un cri déchirant partit derrière moi. Je me retournai, et Solbioski tombale front sur ma poitrine, en liant ses mains tremblantes a mon cou.
— La, là, me dit-il en me montrant du doigt tourné derrière lui la partie de la salle qui nous était opposée, c'est là !
— Eh! quoi encore, mon ami?... Tu ne m'as pas même dit ce que tu crois avoir vu.
— Un cadavre I un cadavre! le corps d'une femme assassinée I —
Je pris une des lumières. — C'était un cadavre en effet, une femme en robe noire , étendue sur une couche basse, et dont les bras traînaient sur la pierre. Je les relevai , je la replaçai dans son lit sanglant, sans remarquer cependant sur elle d'autres blessures que celles de ses poingts mutilés, qu'on aurait crus broyés à demi sous les dents d'une bêle féroce. J'exprimai cette conjecture tout haut.
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— Vois, Maiime, vois, reprit Solbioski en déployant un des rideaux blancs qai tombaient sur elle » et en m*y
montrant l'empreinte de cinq doigts teints de sang
les bétes féroces de la Torre Maladetta ont des mains I
— Joseph , lui dls-je avec autant de calme que pouvait m'en permettre cette scène de terreur , — et pardonnezmoi si je suis forcé d*en prolonger encore les angoisses , — Joseph , ce n'est point ici l'infortunée créature dont nous avons entendu les cris hier au soir, il n'y a guère plus de douze heures. Tout l'aspect du cadavre annonce que la vie n'en est pas retirée depuis moins de trois jours. Il y avait d'ailleurs deux dames noires sur la plate-forme , et il n'y en a qu'une là. Selon toute apparence , nous avons une victime a sauver.
— Mais en quel endroit le promets-tu de la découvrir , puisque toiit est parcouru?
— Tout jusqu'ici. — Elle est derrière cette autre portière qui avoisine la cheminée , et que j'ai remarqué en éclairant cette pièce.
Nous armâmes nos pistolets, nous détournâmes la portière ; nous entrâmes dans une troisième salle. tCelle-ci différait beaucoup des précédentes par sa décoration. Le roc a hauteur d'appui et la muraille qui le surmontait y avaient été revêtus avec soin d'un stuc frais et brillant encore, dont l'application ne pouvait pas être antérieure aux plus belles années de la jeunesse de Mario. D'espace en espace , de longs pans d'étoffes veloutées ou de papiers peints variaient a la manière vénitienne la monotonie du fond. Cinq ou six petits tableaux de bons maîtres, placés entre des porte-flambeaux en bronze agréablement ciselés , relevaient encore l'apparence de ce triste séjour, qu'on avait du moins cherché a rendre aimable. Quelques instruments de musique a l'usage des femnies et un complet mobilier de toilette, chargé de livres d'imagination et de poésie épars au milieu des rubans , des dentelles et des parfums, indiquaient assez sa destination..
M4 HADBM018BLLB DB MARSAN.
L'alcAve était garnie d'an lit élégant qa*on avait négligé de refaire , et dont le froissement annonçait qu'il devait avoir été récemment occupé.
La cheminée était large et haute, suivant l'usage ancien, mais travaillée avec art et assez richement ornée. Le pendule de Thorlogeet Faiguille du cadran étaient immobiles. Déjk , depuis quelques jours sans doute^ on avait oublié , dans ce lieu de douleur, de mesurer le temps. Les quatre candélabres qui garnissaient les deux extrémités de delà tablette ne portaient point de lumières, mais, dans la moitié , les bougies avaient fini de mourir ; dansTautre , elles n'avaient pas été allumées. Cette précaution m'avertit de la nécessité de ménager celles qui restaient a ce souterrain , dans lequel nul rayon du jour ne pouvait jamais pénétrer, et où la nuit absolue devait être horrible. J'allumai deux bougies des candélabres, j'en conservai une dans ma main, et je me hâtai d'éteindre toutes celles que j'avais imprudenunent enflammées en traversant la chambre de la morte. Je revins ensuite prendre part aux explorations inquiètes de Solbioski , dont aucune circonstance rassurante n'avait détourné les funestes pressentiments. 11 était plongé en silence dans un fauteuil au coin du foyer, où les débris de quelques tisons , depuis longtemps refroidis peutêtre, avaient noirci dans les cendres.
— Il n'y a plus rien , me dit-il , plus rien que le cabinet exhaussé où l'on parvient par ces degrés, et que j'ai visité d'un coup d'œil. C'est là probablement que cette malheureuse prisonnière rangeait ses provisions; mais elles sont si complètement épuisées, qu'il ne reste pas une indication qui puisse faire connaître l'endroit où elle déposait son pain. Le bûcher seul est garni.
— Le bûcher I répondis-je en courant a l'escalier. Eh bien I du feu , du feu I Le froid, la fatigue, le sommeil, ont tellement abattu mes sens, que je ne saurais, sans un moment de repos, retrouver ma présence d'esprit et ma fermeté. Du feu , Joseph , un grand feu , et nous révérons
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quelque moycD de salut » câr la nuit m'a toàjours porté eoDseili
J'avais déjk passé dans ses mains je ne sais combien de tronçons d'un pin résineux qui ne demandait qu'à pétiller » quai^ 9 en soulevant brusquement une bûche de plus, je frappai de son extrémité » par mégarde, le plafond de cette soupente; il rendit un son métallique dont le retentissement extraordinaire me surprit, et nous nous regardâmes Solbioski et moi , comme pour nous consulter mutuellement.
-— Oui y oui , me dit-il en répondant k ma pensée ; tu ne t'es pas trompé. Nous avons déjk entendu ce bruit ; c'est celui qui s'est renouvelé hier à plusieurs reprises sous la grande salle du château.
Je m'élançai sur la pile de bois, et je frappai de mon marteau k la même place : le bruit se répéta plus intense et plus facile à reconnaître.
— Ceci est évident t m'écriai-je. Regarde , on n'a pas même pris la peine de déguiser aux yeux l'enchâssement de cette trappe, et c'est par la que cette malheureuse femme est descendue; car il n'y a certainement point d'autre issue au pied de la tour. L'âge qu'elle annonce d'ailleurs , autant que j'ai pu en juger par le regard d'effroi que j'ai jeté sur elle, ne lui aurait pas permis d'escalader les murailles , et si nous ne savions de Barbarina elle-même que, depuis vingt ans, on n'est pas monté au donjon, rétat dans lequel j'ai trouvé les ruines que j'ai visitées le premier ne me laisserait pas la possibilité d'en douter. Seulement, il ne s'agit phis ici d'une trappe mobile comme celle à laquelle nous devons la funeste connaissance de ces mystères. Celle-ci est solidement fermée en dehors sous ce tapis qui couvre un revêtement de pouzzolane, au moyen duquel on est parvenu à la dissimuler habilement. C'est sur ce point qu'il faut agir, car c'est de la que doit arriver notre délivrance, et ne doute pas qu*on nous étendra!
296 MADEMOISELLE DE MABSÀN.
— Qui nous entendra? dit Joseph en me regardaiît douloureusement. Bartolotti qui s'est enfui , Frédéric qui n'est pas revenu, M. Fabriciusk qui le Tagliamente a fermé le passage? Barbarina peut-être? Tu ne t*es pas avisé toi-même de soulever ce tapis dans tonte son étendue, et tu veux qu'on s'en avise!
Pourtant nous attaquâmes la trappe de manière à ébranler la tour jusqu'à son sommet, et rien ne nous répondit.
Nous redescendîmes; nous attisâmes un feu large et ardent; nous nous mîmes à disposer les matelas du lit aux deux côtés du foyer, et cela sans nous parler. Seulement nous remontions de temps à autre pour renouveler nos efforts contre cette voûte sonore , mais inébranlable , où toutes nos percussions inutiles grondaient sur nous comme une menace et comme un arrêt de mort. Dans le silence que nous gardions après chaque tentative, je crus saisir un murmure de plainte ou Une voix d'agonie. Je me baissai, car cela était parti de mes pieds; je vis quelque chose alors qui ressemblait à un second cadavre. J'y touchai en frissonnant : c'était une femme étendue sur la face a l'extrémité du bûcher, avec. une pièce de bois dans ses mains. Je la soulevai, je l'emportai entre mes bras , je la déposai sur une des couches que nous avions préparée , j'écartai les longs cheveux qui recouvraient son visage pour m'assurer ^qu'elle existait encore; mais ses yeux étaient fermés, et le peu de vie qui restait à ses lèvres convulsives était aussi affreux à voir que la mort..... Etquand Solbioski eut rapproché de nous la lumière, je sentis que ma vie elle-même allait s'échapper : mes sens se troublèrent, mes jambes défaillirent, mon âme fut près de s'anéantir. Cette femme mourante ou morte, c'était Diana I
— Diana! Diana! m'écriai-je en tombant à genoux auprès d'elle et en portant sa froide main à ma bouche.
— Tout s'explique maintenant, dit Solbioski : Mario, ustement soupçonné de l'enlèvement de mademoiselle
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de Marsan, n'ayait trouvé d*autre moyen de la soustraire aux recherches que de la cacher jusqu*à nouvel ordre dans ces souterrains avec sa femme de compagnie. Commodes approvisionnements inaccoutumés auraient décelé son secret, il avait multiplie, pour y suppléer, ^es petits voyages a Codroîpo. Il est mort au retour, et ces deux infortunées sont mortes de faim dans cette prison, où nous allons mourir!...
— Mortes! repris-je. Diana n*est pas morte! Elle vit! elle ne mourra pas ! La chaleur de ce foyer commence à la ranimer !
— Tant pis! répondit amèrement Solbioski. Hélas ! il vaudrait mieux qu'elle fût morte; nous ne pouvons que prolonger sa triste agonie par des secours cruels. Avec quoi lanourriras>tu?...
— Malédiction du ciel! dis-je en me relevant et en parcourant la salie à pas précipités dans un accès de frénésie et d*horreur. La Providence est donc sourde comme le néant! Point de salut pour Diana!
— Et point de salut pour nous ! répéta Solbioski, dont la voix lugubre retentissait sur la mienne comme le répons mélancolique du trappiste : Frère, il faut mourir!
Mes mains se crispaient, pendantes sur mon habit; c'était ma redingote de voyage : une des poches repoussa ma main.
— Ah! criai-je avec ivresse, elle ne mourra pas!... J*ai biendit qu'elle ne pouvait pas mourir ! Grâces te soient rendues, Onorina! Pauvre Onorina, que le ciel te protège! Mon Dieu , pardonnez-moi ! — Sainte Honorine , priez pour nous!...
— Que dis tu, mon ami? Le désespoir trouble ta raison! Ta tôle s'égare! Calme-toi!...
— Sainte Honorine, priez pour nous! Diana ne mourra pas! Voilà de l'eau, du feu, des vases — et de lalazagne.
Ce qui suivit immédiatement n'a pas besoin d'être raconté. Notre étonnement religieux et reconnaissant, nos
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élaos d'amour pour la Providence un instant méconnue , qui nous enroyait ce bienfait miraculeux; notre empressement à secourir Diana , nos précautions pour la ramener a la yie par des transitions habilement ménagées et qui n'eussent rien de dangereux , tout cela ise comprend bien mieux que cela ne pourrait jamais s'écrire. — Au bout d'une heure, son pouls battait avec lenteur, mais avec régularité; le sang , ranimé dans ses veines, était remonté à ses lèvres pâles; sa bouche respirait , son cœur palpitait sous ma main , ses yeux s'ouvrirent ; elle les promena vaguement sur toute l'enceinte, les arrêta un moment sur moi sans montrer de surprise, et les referma en soupirant.
Je ne devinais que trop ce qu'elle avait cherché, et je tremblais de deviner ce qu'elle avait compris.
Nos soins se continuèrent autant qu'il le fallait pour nous rassurer sur son existence , et nous oubliâmes alors quelles faibles espérances nous restaient d'entretenir ce souffle fugitif que nous venions de ranimer. L'âme de l'homme se laisse relever dans les circonstances les plus extrêmes par de si trompeuses joies! Elle a si grand besoin de croire a un lendemain, de se ressaisir d*une illusion , et c'est cela qui fait vivre!
Diana, depuis sa résurrection , avait paru cependant incapable d'articuler une parole. Son regard fixe et morne , qui s'était à demi dégagé des ténèbres de la mort sans perdre cette expression, n'avait pas même réfléchi une pensée, une émotion intérieure. Une seule fois elle pressa ma main en détournant sa bouche des] aliments dont elle ne sentait plus le besoin, ferma les yeux de nouveau, mais sans témoigner de douleur, et puis elle s'endormit.
Après avoir regarni le foyer et renouvelé les flambeaux, nous cédâmes aussi au sommeil ; il dura longtemps.
Je m'éveillai le premier, et il le fallait, car tout allait s'éteindre. Diana reposait dans un calme profond et qui
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paraissait doux. 3% m'en approchai autant que cela était nécessaire pour entendre sa respiration et sentir la tiédeur de son haleine. Je plaçai ensuite k sa portée, sur un petit meuble éclairé de deui lumières, ce qui restait de lazagne, et, muni de ma lanterne, je regagnai en silence l'escalier du balcon. Je ne pouvais m'imaginer qu'on n'eût fait aucune démarche pour nous retrouver, et je craignais seulement que les perquisitions ne se fussent arrêtées à cette galerie étroite où il n'était effectivement pas naturel de chercher un passage.
Rien ne répondit a mes coi^ectures. Il n'y avait point de diangement : on n'était pas venu.
Le soleil avait déjà passé le point du ciel qu'il occupe k midi. La journée de la veille, dont nous n'avions vu que l'aube, devait avoir été belle. La fonte des neiges continuait. Le Tagliamente inondait ses rivages; il remontait en vagues blanches et retombait en vapeur contre le pied du rocher. La campagne qui nous séparait de Saînt-Veit disparaissait tout entière sous un lac immense au milieu duquel sa tour se dressait comme un mât immobile. Je pensai que M. Fabricius n'avait pas pu se mettre en chemin.
Solbioski ne s'informa pas des motifs de mon absence , et je ne lui en parlai point. Il avait le temps d'apprendre que notre espoir le mieux fondé s'était évanoui.
— Malheur, malheur! dit-il en s'asseyant sur sa couche. La nuit t'a-t-elle porté conseil, comme tu l'espérais?
Elle m'a conseillé, mon ami, de ne compter que sur nous. La trappe de ce cabinet ne peut s'ouvrir , et, si elle cédait sous nos efforts, elle nous laisserait une nouvelle difflculté k vaincre, car l'ouvrage de maçonnerie qui pèse sur elle cache dans sa construction quelque artifice que nous ne pouvons pénétrer. — Le chemin le plus court, c'est le plus long. — Il faut regravir cet escalier de désespoir, et pour cela il faut une échelle que nous aurons bientôt fabriquée. Il y a dans les dossiers de ces fauteuils que nous
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avons remarqués en entrant, il y a dans leurs traverses des montants et des échelons qui n*ont besoin que d'être ajustés assez solidement pour nous porter tour à tour. Les instruments que Mario a recueillis en désordre dans les coins du bûcher, pour le service de son foyer, sufflsenta ce travail, auquel suffiraient la pointe et le tranchant de mon poignard , le superflu de la Gcelle qui soutient notre lanterne, et peut-être nos bras, nos bras seuls ! Quanta la trappe, nous la soulèverons sans peine. J'ai observé qu'un des barreaux du balcon ne demandait qu'un effort pour être déchâssé de sa soudure, et un trait de cette petite scie à main qui est pendue à la cheminée réduira notre échelle à la proportion nécessaire pour nous élever jusqu'à la porte rebelle qui n'a résisté à nos efforts que parce que nous l'attaquions de trop bas. Du courage seulement, car il n'y a point de temps à perdre.
— En effet , dit-il , cette ressource est la dernière , l'unique ressource qui nous reste, si le Tagliamenle est débordé...
Ensuite il s'assit sur son lit, essuya son front, pâlit et me dit : J'ai faim.
— Ces premières irritations du besoin restent longtemps sans se renouveler quand on les a yaincues la première fois; c'est une grâce d'État pour les prisonniers et les acteurs des guerres civiles. Pense que dans quelques heures nous pouvons être délivrés.
£t je me hâtai de distribuer entre nous les différentes parties de notre travail.
Ohl ce travail fut bien long! Nous étions également inexpérimentés k la besogne, et la rigueur de notre apprentissage s'augmentait de notre affaiblissement toujours croissant. Indépendamment des distractions nécessaires que nous donnaient de temps en temps les légers repas de Diana, dont j'avais divisé en très-petites portions la lazagne presque épuisée , nous étions pris alternativement de langueurs et de défaillances qui faisaient tomber nos outils
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de nos mains. Nous en vînmes enfin h bout, s'il est permis de regarder comme un ouvrage terminé les objets informes et grossiers que nous avions si peu solidement ébauchés. Nous nous trouvâmes heureux cependant I
Après cela y nous disposâmes tout dans Tapparteroent pour le temps que devait , selon nous, durer notre absence , et nous gagnâmes le balcon avec des difficultés que multipliaient a chaque pas les embarras de notre équipage.
Qui le croirait? Les heures qui avaient paru si longues à mon impatience étaient plus nombreuses encore que je ne Taurais pensé. L'ouverture de la plate-forme était éclairée par le jour, par un jour nouveau , par le soleil du troisième midi. Je m*étonnai d'avoir tant souffert et d'avoir mesuré si mal la longueur de mes souffrances. La douleur marche vite.
Solbioski se hâta de courir au balcon. Je n'avais plus rien a y apprendre, et je m'arrôlai derrière lui.
— Le Tagliamente est débordé , dit-il en laissant retomber sa tête sur sa poitrine.
— Qu'importent le Tagliamente et ses débordements! répondis-je. Nous allons an donjon et non au rivage I
£t alors je tentai d!ébranler le barreau que j'avais senti vaciller, que j'aurais probablement détaché la veille, si je l'avais voulu. Il résista. Mon sang se figea dans mes veines; car, sans le secours d'un levier, tous les autres préparatifs de notre entreprise devenaient inutiles. Comme j'en cherchais un qui fiit plus mal affermi , comme je le cherchais sans le trouver, et sans faire connaître à Solbioski le sujet de mon inquiétude, un corps long, dur et arrondi roula sous mes pieds; c'était un barreau qui était tombé de lui-môme aux secousses de l'orage ou a la suite des dégradations du temps. Je m'en emparai et je le traînai après moi de degré en degré, parce qu'il était lourd. Nous montâmes lentement, à pas tardifs, â stations multipliées ; car le courage nous manquait, môme pour nous délivrer. Nous nous reposâmes un moment au-dessous des degrés
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qui aboutissaient à l'escalier à vis, pour scier notre échelle à la hauleur de la trappe. Kous laissâmes le reste, qui en était la plus longue partie, sur le terre-plein de la dernière muraille, et nous arrivâmes au sommet.
Nous nous as^mes encore; nous nous embrassâmes; nous échangeâmes quelques paroles d'encouragement : aous en avions besoin.
£nGn, le dos tourné à une paroi d*où notre levier pouvait agir dans tous les sens avec facilité, nous nous affermîmes de commun sur les bâtons de notre courte échelette, que nous avions eu soin de choisir robustes et solides, parmi les mieux enclavés dans leurs mortaises. Nous courbâmes nos épaules sous la porte de fer qui nous séparait du ciel et de la vie, et, introduisant peu à peu la pointe de notre barre aiguë au point où les rebords de la trappe 8*appuyaient mal hermétiquement sur son cadre, nous fîmes peser a son extrémité opposée Ferrort de nos quatre mains réunies, avec le peu de vigueur que nous prêtatt l'espérance — ou le désespoir.
Les charnières crièrent comme la première fois ; la trappe bâilla et s-ouvrit à laisser passer un homme ; la pleine lumière du matin pénétra dans la tour par gerbes éblouissantes, avec Tair pur et vif de cette région élevée.
— Nous sommes sauvés! m'écriai-je. Un moment encore , et nous sommes sauvés I
Au même instant, toutes les pierres qui entouraient la trappe, ébranlées par son mouvement, se précipitèrent sur elle avec un épouvantable fracas ; elle retomba comme la foudre, et nous chassa violemment au loin sur les dalles.
— Nous ne sommes pas sauvés, répondit Solbioski en m'entourant de ses bras; je te l'avais bien dit : nous sommes perdus I
Nous restâmes quelque temps en silence au bruit des ruines qui continuaient a s'amasser sur notre tête, car l'ébranlement s'était communiqué aux parties les plus chancelantes du parapet du côté ou il sMnclinait sur le
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front penchant du donjon, et les pierres qui le couronnaient tombaient et roulaient toujours.
Je pensai, sans le craindre, qu'il allait crouler tout entier et nous anéantir. — Mais le bruit cessa enfln, pendant que les profondeurs du bâtiment le répétaient encore dans leurs échos. La tour vibra un moment comme un peuplier dont le tonnerre a frappé la cime, ou comme un pendule chassé par le doigt qui rétrécit peu à peu Tare de ses oscillations. Et puis tout fut muet et immobile.
Notre lanterne, heureusement close, n'avait pas été éteinte par la commotion. Je la repris avec une apparence de sécurité sur laquelle j'avais peine a me faire illusion à moi-même, et saisissant la main de Solbioski :
— Viens, lui disje, rien n'est désespéré encore. Cette catastrophe se sera fait ressentir jusque dans la cour du château, où des fragments des murailles seront tombés du sommet. Leur direction naturelle est de ce côté. L'accident qui nous accable fera deviner nos efforts, notre position, I nos dangers. Sois assuré qu'au moment où je te parle, la I trappe inférieure est ouverte. Viens, au nom du ciel qui I ne nous abandonnera pas.
Solbioski arrêta sur moi un regard où se confondaient une incrédulité douloureuse et une triste dérision.
Je détournai les yeux , et je l'entraînai sur mes pas dans l'escalier tournant.
Nous descendîmes sans nous parler. Notre échelle s'ajusta facilement à la première muraille, malgré la diminution que nous lui avions fait subir pour en soustraire l'échelette que nous venions de laisser au sommet. A la seconde coupure de l'escalier direct, elle se trouva beaucoup trop courte. Cétait un inconvénient facile a prévoir, si nous avions prévu que nous devions revenir. Je n'y avais pas pensé. Nous eûmes peine a y atteindre, en nous suspendant a nos mains affaiblies et tremblantes, après de longues et timides précautions. Enfin nous arrivâmes,
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comme k un lieu de refage , au balcon inaccessible du Tagliamente.
Il était nuit. La lune, épnissement voilée, ne jetait qu'une faible clarté sur le torrent, mais il se rapprochait visiblement de son lit; le vent de Bora qui soufflait avait refroidi la température, et tari pour quelques jours l'urne des débordements. Les nuées rapides et sifflantes fouettaient autour de nous un givre piquant. J'osai m'en réjouir avec toute l'expansion qui me restait pour exprimer un sentiment d'espérance.
— 11 fait froid , dis-je ; les neiges ne fondront plus ; le Tagliamente s'éloigne; la grève est libre. Si le docteur Fabricius n'est pas arrivé aujourd'hui à la Torre Matadetta^ il y arrivera certainement demain.
— Et qu'importe a notre salut qu'il y arrive demain ? dit Solbioski en s'évanouissant dans mes bras.
Je fis d'abord des efforts impuissants pour le rappeler à la vie, qui paraissait l'avoir tout à fait quitté. Enfin il se ranima de lui-même un instant, et un instant après défaillit de nouveau. Peu a peu ces deux étals devinrent alternatifs et mesurés par des périodes presque égales. Je compris que le même symptôme menaçait de m'atteindre a mon tour, et qu'il était temps d'arriver à l'appartement encore si éloigné de Diana. J'en calculai la distance avec épouvante. La lumière était d'ailleurs près de sa fin, car je n'avais pas imaginé le matin qu'il fût nécessaire de me précautionner pour le retour, dont je n'aurais pas même compris la possibilité. Des études physiologiques, faites d'ailleurs avec assez de soin sous des maîtres illustres, ne m'avaient laissé, chose étrange, aucune notion positive sur le temps pendant lequel l'homme peut se passer d'aliments. Je m'étonnais de vivre encore.
Hélas I il m'est facile de vous épargner les détails de cet interminable trajet ; mais j'essayerais inutilement de vous soustraire à la douleur de les deviner. Vous vous rappelez
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ee eorridor étranglé qui paraissait plutôt avoir été pratiqué pour des couleuvres que pour des hommes. Vous vous rappelez ce puits étroit et profond, antre spiral qui ne promettait qu'un toml)eau. C'est la que vous suivrez sans moi de la pensée deux mourants qui se traînent a lentes reprises à travers des espaces presque impénétrables k l'agilité» à la force et à la patience. Combien cela dura, qui pourrait le dire! Combien de fois, accablés d'une fatigue sans but et sans espérance, nous répétâmes-nous : • C'est assez. Il est aussi bon de mourir ici !» — Combien de fois, ranimés par je ne sais quelle vigueur de l'âme que donne l'amour de la vie, redoublâmes-nous d'efforts pour atteindre inutilement le seuil d'un autre sépulcre ! Nous étions parvenus, tantôt marchant, tantôt rampant, à la chambre de la morte, quand notre lumière jeta subitement un éclat plus vif, et s'éteignit.
— Sommes-nous arrivés? me dit Solbioski en se couchant sur le rocher. Pourquoi ne vois-je plus rien?
— Nous ne sommes pas arrivés, répondis-je, et nous n'avons plus de feu ; mais la seconde portière sera facile h trouver, si je ne me trompe, en suivant de la main le tour des murailles. Attends-moi, mon frère, attends-moi.
Je me glissai alors en chancelant le long des froides parois , me reposant de temps à autre sur mes genoux pour reprendre haleine.
Un meuble en saillie me détourna. Incapable de le suivre dans toute sa longueursans être appuyé, j'étendis mes mains pour retrouver le mur, qui ne pouvait pas être éloigné ; je le cherchais sans y atteindre. Une idée horrible traversa mon esprit ; le pied me manqua, et je tombai sur le cadavre.
— Est-ce là? cria Solbioski; as-tu laissé retomber la portière? Pourquoi ne vois-je pas?
— Ce n'est pas encore ici , répondis-je en grelottant de terreur ; attends-moi , Joseph , attends-moi.
Je repris mon affreuse route dans cette épouvantable
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obicuritë, doat aucune des nuits de la terre ne peut donner l'idée. Après bien du temps, la portière céda sous mes doigts; je la tirai brusquement. Tous les feux étaient éteints.
•— Pourquoi as-tu fermé la portière sur moi ? dit Solbioski. Tu es arrivé et je ne vois pas. Hélas ! m'abandonnes-tu?
Je ne prononçai pas une parole. Une minute de délai pouvait achever de nous perdre. Je me dirigeai vers le foyer en me soutenant à droite et a gauche sur les couches ou nous avions reposé le second jour ; je le fouillai de mes mains.
-«- O bonheur I m'écriai-je avec une sorte d*extase ; encore, encore cela!...
— La trappe est-elle ouverte ? reprit Solbioski. La trappe est ouverte ! Maxime , ne m'abandonne pas!
— Une étincelle, mon ami , une étincelle et des charbons ! -*- Et la chambre s'éclaira.
Je crus retourner à la vie ; je conduisis ou plutôt je traînai sur son lit mon pauvre Joseph , dont l'agonie était plus hâtive que la mienne.
J'allai ensuite a Diana ; ses yeux étaient ouverts et fixes comme à l'ordinaire , mais plus brillants , plus ardents, plus météoriques ; son teint était enflammé; son pouls battait avec désordre et précipitation.
— • A-t-elle tout mangé? dit Solbioski en se soulevant péniblement sur ses mains.
— Oui, lui répondis-je, tout mangé! mais la fièvre préserve delà faim : le peuple dit qu'elle nourrit.
Il se laissa retomber.
Je voulais tenter un dernier moyen de frapper l'attention des habitants du château , — s'il lui en restait encore. Mais je craignais qu'il ne produisit sur Diana, réveillée h rimproviste, une émotion mortelle, et je lui fis part à haute voix, de manière à être entendu distinctement de Solbioski , de toutes les particularités de notre situation ,
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en lui laissant k deviner le nom des amis absents dont nous attendions notre délivrance , pour qu'elle pût se con« soler au moins dans la pensée que Mario vivait encore. Elle me regardait fixement et immobile à ma voix , comme si elle m'avait écouté avec une attention réfléchie. Je le pensai d'abord. Quand j'eus fini de parler , elle ne me répondit pas du moindre signe ; elle se retourna du côté opposé et parut s*endormir.
Je dégageai de la ceinture de Solbioski les deux pis* tolets dont il était armé. Je remontai sous la trappe sonore du cabinet, et je fis double feu. Après un moment d'interruption , je renouvelai l'explosion des deux miens*, et je prêtai l'oreille aux bruits extérieurs. Il me sembla que j'entendais un murmure confus , comme un bruit de tréplgnemenls et de voix ; mais depuis deux ou trois jours ces bruissements sans cause offusquaient si souvent mon ouie et mon cerveau , que je n'étais plus capable de distinguer de la réalité les illusions de mes sens malades.
Je voulais cependant profiter de cette chance d*étre entendu, — c'était la dernière. — Je soulevai un tronçon de pin pour en frapper la trappe encore une fois ; je l'ex* haussai de quelques pieds au-dessus du sol , et je le laissai retomber. Je me baissai pour le reprendre et le soulever encore , et je ne le soulevai plus.
Je descendis alors à pas incertains vers la cheminée pour ranimer le foyer et renouveler notre luminaire funèbre. J'y employai tout ce qui restait à ma portée de bois et de bougies; je savais qu'il ne nous en fallait pas désormais davantage. Une heure, des heures peut-être se passèrent k ce travail, et j'en mis une encore a me glisser dans le suaire qu'aucune main ne devait recoudre sur moi. — C'était fini pour jamais.
Solbioski se retourna de mon côté, et me dit d'une voix qui s'éteignait : — Quel jour est-il?
Je pensais que ce devait être le commencement du cinquième, mais je ne r^ondis pas.
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Le temps se partagea dès lors entre d'incroyables sonf^ frances et des langueurs anéantissantes où je croyais que ma yie allait m'échapper. Il y avait des moments de prestige où tous les objets prenaient un aspect fantastique et capricieux, comme la décoration d'un spectacle ou les apparitions du sommeil. Les ombres des murailles éloignées se mouvaient, se détachaient, se mêlaient avec des formes étranges et gigantesques, s'embrassaient, se liaient les unes aux autres et tournaient autour de moi , pressées , confuses et hurlantes. Les flammes des bougies bondis* salent si haut sur les flambeaux , que j'avais peine a les suivre. Des voix connues s'introduisaient dans mon oreille comme un souffle, ou . retentissaient au-dessus de ma tête avec un rire moqueur et insultant. Si je fermais les yeux pour me dérober à ces fascinations, la dernière perception qu'une liaison inexplicable d'idées avait portée a mon esprit se prolongeait d'une manière indéfinie dans ma pensée. C'était un chant borné, un refrain monotone» un vers grec ou latin à l'assourdissante mélopée, la reprise d'un virelai ou d'une redondille, dont l'obstination importune semblait s'attacher à moi pour l'éternité, comme cette terrible mouche hippobosque qui revient toujours avec une précision infaillible à l'endroit d'où on l'a chassée.
Quelquefois je passais d'un évanouissement délirant au sommeil , et la scène changeait alors d'une manière étrange. Il y avait dans mes rêves de l'air, du soleil, des femmes et des fleurs. Je me trouvais tout a coup dans des assemblées joyeuses, où l'on ne s'occupait que déplaisirs et de festins. Des tables splendides se chai^eaient de mets délicats, que j'essayais d'atteindre , et qui se convertissaient dans ma bouche en sable insipide ou amer. Onorina revenait partout avec son petit éventaire comblé de lazagne appétissante. —Achetez, monsieur, disait-elle, achetez ma bonne lazagne et mon fin vermicelle de Padoue ! cela peut servir dans l'occasion, et il n'y en a pas
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de meilleure k Codrolpo. — Mais quand je voulais me précipiter sur sa lazagne , mes mains ne pouvaient s'étendre pour la saisir, ni mes dents spongieuses s'affermir pour la broyer...
Puis je sortais en sursaut de mes songes , au bruit d'une plainte déchirante qui se traînait encore longtemps sur mon réveil.
— Qu'est-ce donc que cela l criai-je une fois de toute la force qui me restait.
— Rien, répondit Solbioski. C'est probablement mademoiselle de Marsan qui meurt.
— Mon Dieu, repris-je, prenez pitié de moi ! Sainte Honorine, priez pour nous!
Ce temps-là ne peut pas se calculer; car quelquefois aussi mon sommeil était morne et long. Je me rappelle qu'il arriva un moment où, en ouvrant les yeuz, je n'a^ perçus plus de clarté. C'était cette nuit Gnale, cette nuit éternelle, que j'avais prévue avec tant d'horreur, et retardée avec tant de soin, le jour précédent, ou la veille, ou un autre jour encore auparavant. C'étaient mes dernières ténèbres. — J'entrepris de me lever. — Je ne pus pas!
— Voilà qui est bien, dis-je à part moi. Tout est fini. Ceci est la mort !
Et je me rajustai pour mourir; mais, en essayant d'étendre mon bras pour y reposer ma tête , je l'appuyai sur un bras froid.
— Qui est là? murmurai-je en frissonnant, comme si la rencontre d'un assassin avait pu m'effrayer. Un assassin, hélas! un assassin! 11 n'y en avait point de si cruel qui n'eût rompu son pain avec moi !
— C'est moi, répondit Solbioski, dont la force plus promptement abattue que la mienne s'était plus longtemps conservée. Ne tremble pas! n'aie pas peur ! Je ne veux pas te faire de mal. Je n'ai besoin que de ton poignard.
— Que peut-on faire ici d'un poignard ? Croirais-tu qu'il
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y eût des hommes cachés dans les souterrains de la (our?
— ^Non. Il n'y a que des cadavres ; mais il y en a un dont Tobstination h vivre me fatigue , et dont j*ai le droit de me débarrasser. Donne, donne ton poignard, et bois mon sang ; on dit que cela soutient la vie. Qui sait? Le Tagliamente est peut-être redescendu entre ses rivages. M. Fabricius est peut-être revenu. v
Je jetai mon poignard aussi loin que j'en fus capable. J'étais bien sûr que nous n'irions pas l'y chercher. Cette pensée, je l'avais eue.
— Mon frère, dis-je en pleurant, tu es couché sur le roc; viens, viens jusqu'à moi. Joseph, ne me quitte pas! Mon Dieu! ayez pitié de nous!
Je ne sais si je l'attirai k moi ou si je me rapprochai de lui , mais nous unîmes par nous toucher.
— Honorine^! s'écria-t-il , pauvre Honorine! la jeune fiancée qui prépare ses rubans et ses bouquets ! Honorine qui était si bonne et si belle! Et toi , Maxime, que j'aimais et que je ne verrai pins ! Oh ! si le jour seulement nous avait encore éclairés une fois! Mais il y a trop loin d'ici, et le balcon est trop élevé... Jamais ! jamais!
J'étais frappé d'un vertige accablant. Quand Joseph ne parla plus, je cherchai a me pencher vers lui pour m'assurer qu'il respirait encore. Il se détourna de moi avec un affreux gémissement. J'entendais des bruits vagues; je les perdais comme s'ils n'avaient pas été. J'essayais de les ressaisir. EnGn ma pensée m'échappa tout a fait. Je retombai dans le vague de mes rêves. Je revis ces festins que j'avais quittés, et la petite Onorina criant sa lazagne, et sainte Honorine me tendant des bras consolateurs du fond du tableau fantastique du Pordenone.
Cependant les bruits revenaient toujours. C'était le pic, c'était la sape, c'était le Tagliamente qui passait, en gémissant , sur la tour; c'était la mine qui la faisait sauter ; c'était Onorina tout en larmes, au seuil de l'église, qui ne cessait de répéter : Achetez, monsieur, achetez ma bonne
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lazagoe ! Il n'y en a pas de meilleure k Codrolpo ! — Je dormais.
Lorsque je revenais à moi , je disais a Solbioski : — Dors-tu ? — et il ne me répondait point.
Ma stupeur devint peu k peu plus profonde. Je perdis le souvenir des temps, et des lieux , et de moi-même. Je me demandais vaguement : Où suis-je? et ma mémoire était un abîme où je ne pouvais me retrouver. . Je finis par ne plus penser. L'ouïe seule m'apportait encore des sensations incomplètes et confuses, des cris, des lamentations, un fracas de cataractes et de tempêtes. J'essayais d*y répondre par des lamentations et par des cris , pour me mettre à Tunisson de cette nature souffrante qui allait mourir, et la voix me manquait.
L'horloge de Fcternité ne suffirait pas a mesurer de pareilles heures. Quand elles furent passées, je me retrouvai quelque part, dans un endroit où le jour venait du ciel. C'était peut-être un matin. Je refermai les yeux aussitôt que je les eus ouverts , parce que le soleil les blessa. Ma bouche était moins ardente, mes organes moins languissants. Quelques sucs savoureux récréaient mou palais , et je les goûlais encore. Je sentais au moins mes souffrances. Je m'imaginai que je vivais.
— Ceci vaut mieux, dis-je en moi-même. Il faudrait rester et mourir comme cela.
Je regardai de nouveau, parce qu'un nouveau breuvage doux et substantiel avait encore ranimé ma vie. C'était Ik un spectacle bien étrange! Une salle si vaste et où je ne m'étais jamais éveillé, qui n'était pas de la maison démon père , qui n'était pas de mon auberge, qui n'était pas de ma caserne, qui n'était pas de ma prison ! Le sol surtout m'étonnait. Il était profondément remué et couvert de laves éparses. Il y avait seulement au milieu une large ouverture carrée qui semblait communiquer k un caveau.
tM Torre Maladettal criai-je, la Torre Maladeital la trappe est ouverte ! Diana, Joseph, Anna, venez k moi ,
S13 Mademoiselle de mab»an.
yenez I j*ai trouve un chemin I Oh ! ne tardez pas k Tenir, il y en a déjà tant de morts I
— Personne n*est mort qu*Anna9 me répondit le docteur Fabricius , qui était appuyé sur le chevet de mon lit. Il élait trop tard.
— Fabricius! mon ami , mon père, dis-je en saisissant sa main. -> Et Diana I et Joseph I
— Ils sont vivants I —- Mais te voilk mieux maintenant, continua-t-il , et je puis m'expiiquer avec toi. Il le faul, car le temps nous presse. Tu connaîtras plus tard les obstacles qui ont retardé ta délivrance. Aujourd'hui ce récit nous ferait perdre des instants trop précieux. I«es espérances du monde se sont anéanties en peu de jours. Des succès brillants ont enivré les partisans et les armées de Napoléon. La cause de Tindépendance des peuples n*est pas perdue : elle ne le sera jamais sans doute; mais il n'est peut-être pas réservé à ma vieillesse de jouir de son triomphe. Ma tôte et celle de .Toseph sont menacées — mises à prix. A la première lueur de salut que j'ai reconnue pour lui, je me suis hâté de le faire transporter dans un lieu sûr d'où il regagnera notre Allemagne. Elle n'appartient pas encore tout entière au tyran. La Torre Maladetta ne peut manquer d'être incessamment investie ; je ne devais pas la quitter tant que je ne t'avais pas rappelé k la vie. Le moment de nous séparer aussi est venu. Te sens-tu la force de partir ?
— Joseph ! mon cher Joseph I il m'avait dit que nous ne
nous reverrions jamais ! Diana, mon ami , où est-elle?
—Diana vivra. Le temps, plus puissant que mes secours,
la fera probablement sortir de Tétat de mutisme etd'aliénation où elle est restée plongée jusqu'ici. Aucun mot ne s'est échappé de sa bouche, au<^une émotion ne s'est peinte sur son visage, même quand la nouvelle femme de chambre que je lui ai donnée lui a présenté ce malin la robe de deuil qu'elle doit porter comme veuve et comme orpheline. Je comptais sur cette secousse ; je m'y étais confié en déses«
troisièmb épisode. sis
poir de tous les remèdes. Seulement, sur la proposition que je lui ai faite de se retirer jusqu'k nouvel ordre à V^nnunziata de Venise, où elle a des compatriotes, et , je crois, des parentes, elle a paru me répondre par un signe de consentement; et, depuis, son agitation inquiète et empressée a manifesté souvent le besoin qu'elle éprouve de quitter cette tour qui doit lui rappeler de si affreux souvenirs. — J'arrive à ce qui te concerne personnellement. Le désir que Mario témoignait de te revoir ici s^explique facilement par un récit que Sofbioski tenait de toi-même, et qu'il m'a communiqué hier. Le spectacle de ce qu'il appelait son bohbeur, l'infortuné jeune homme, était le moindre prix dont il pût reconnaître ta généreuse amitié. Un autre motif était venu se joindre k celui-fô, si j'en juge par cette lettre de Cbastelerqui le charge de te faire savoir que ton mandat d'arrêt est levé en France, et que l'avis a dû en parvenir aux autorités vénitiennes. Aucun fait Houveau n'a pu te compromettre dès lors, et rien ne s'oppose a ce que tu retournes enfin dans les bras de ton père. Ta sûreté l'exige comme ton bonheur; car si tu étais surpris dans la Torre Maladetta, où des circonstances si cruelles ont dissimulé ton séjour, tu ne saurais échapper à la proscription qui frappe ses derniers habitants. — Je sais ce que tu veux me dire, mais cette preuve aveugle d'un dévoûment inutile ne ferait qu'embarrasser notre malheur d'un malheureux de plus. Tu as d'ailleurs une mission plus sacrée k remplir aujourd'hui. L'état de Diana ne permet pas qu'elle soit abandonnée à elle-même pour gagner sa dernière retraite, et où pourrais-je, au milieu des tristes soucis que m'inspire ma propre famille, lui trouver un ami plus fidèle et plus sûr que loi? Cherche donc à reprendre des forces dans un repas plus abondant et plus solide, et dispose-toi a partir ce soir avec elle quand le soleil sera couché, pour que rien n'indique à la vigilance de nos espions l'endroit d'où tu seras sorti. Tu trouveras un bâtiment tout préparé à Porto- Gruaro, et Diana est attendue au couvent.
su HADEHOiSELLB DB HABSAN.
Maintenant» continua-t-il en me pressant dans ses bras , ya, mon fils, et souffre que je m'occupe de mes pressantes dispositions sans attendrir notre séparation par de plus longs adieux. Tout vieux que je sois, je ne renonce pas k te voir encore ; mais , quoi qu'il arrive , conserve ton cœur à tes amis et ta vie à la liberté.
Aussitôt que la nuit fut entièrement tombée , et elle était obscure, car la lune ne brillait plus, un domestique du docteur vint m'avertir que la voiture était prête, et me dirigea vers l'endroit où je devais la prendre. Py montai , et je m'assis en face de deux femmes que je ne vis point. Deux heures après, nous étions h Porto-Gruaro; quelques minutes encore, et nous voguions sur les lagunes. J'avais offert ma main a Diana pour monter sur le bateau ; et sa main, fortement liée à la mienne, ne l'avait point abandonnée. Elle ne parlait pas, mais elle soupirait, rêvait, et se rapprochait quelquefois de moi en tressaillant, comme si elle avait été saisie d'une peur subite. Cette scèoe est vague a ma mémoire, et cependant je ne me la rappelle jamais sans frissonner. Elle avait quelque chose du triyet de deux ombres sur la barque des enfers, mais de deux ombres qu'un arrêt anticipé condamne k deux destinées différentes , et qui vont se séparer pour l'éternité. Je m'étais endormi toutefois enfin au bruit monotone de la rame, qui battait les flots en cadence, et au chant mélancolique des bateliers.
Je ne m'éveillai qu'au mouvement des vagues qui annonçait la pleine mer. Le soleil était plus beau que je ne l'eusse vu jamais, le soleil que j'avais cru ne jamais revoir. L'azur du golfe se déroulait sous lui comme un autre ciel, et Venise, avec ses hauts frontons, ses tours, ses dômes et ses clochers , rayonnait à son aspect comme si elle avait été son palais. La plaine immense des eaux était comme un grand parvis de lapis au-devant de la cité miraculeuse. Je croyais sommeiller encore, car j'avais presque oublié de vivre et de jouir de ma vie, La main de
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Dkinft reposait toujours dans la mienne; je me retournai vers elle pour savoir si elle partageait mon encbantement, et si elle renaissait ainsi que moi à cette brillante résur-reetion de la nature. Son regard sans mouvement n'exprimait que le désespoir silencieux que j'y avais lu dans la Torre Maiadetta, Je me rappelai que , parmi ces faîtes pompeux qui s'éclairaient tour à tour en passant du rose le plis tendre au vermillon le plus vif, et de cette nuance à celle du feu , illuminés comme pour un jour de joie , elle pouvait reconnaître celui de la demeure de son père. Je me rappelai que , moins de trois mois auparavant , le même bâtiment peut-être avait sillé sur les mêmes flots , en la transportant éperdue d'amour sur lé cœur de Cinci. Tout cela se représenta vivement a ma pensée ; je contins ma folle expansion ; je cessai d'être beureux et ravi , je retombai avec une angoisse inexprimable dans les tristesses du monde réel.
Ma main s'était relâchée, car je ne comprenais pas qu'elle eût été si longtemps entrelacée a ses doigts. Je ne sais si Diana m'entendit. Pourquoi pas? Il y a tant de cboses dans ce langage ! Mais elle me retint. Je la regardai , et je crus voir passer un sourire douloureux sur ses lèvres, comme un éclair sur un nuage.
Nous débarquâmes au milieu du peuple agissant et tumultueux des gens de mer.
— Hélas I dit un nicoloito ^ qui était debout sur le rivage en attendant un fardeau , — c'est la galiote du brave Cinci , celle qu'il a donnée de ses deniers aux pauvres mariniers de Gruaro. Mais le brave Cinci n'y est plus I
— Tais-toi, lui dis-je de manière a couvrir sa voix, et en glissant un sequin dans sa main. Prends les paquets qu'on va te donner et porte-les k VAnnunziata^ mais ne parle pas, sur ta tête.
' Oo appelle Nieolotti les habitants d'un quartier de Venise occupé par les gens de peine ; c'est notre faabourg Saint-Marceau.