‹ Souvenirs de l'Amérique EspagnoleChapitre 8 sur 16 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

LES TBBATRES. — LBS FÊTBS POPULAIRES. — LB8 MŒURS RBLIGIBUSBS BT POLITIQUES.

Tivaneo.«-El Acho." Programme. — La Silla.— La Lanxada.— Cataitroph* — Uà taoïMu wUé. — Gua de Gallos. — Coliseo.

A la suite de ces tristes équipées anarchiques si communes an Pérou^ — Lima, semblable aux buissons mornes qui se remplissent tout à coup de battements d'ailes et de cbansons joyeuses , sous un rayon de soleil, entre deux ondées, — Lima la turbulente, mettant à profit l'éclaircie qui sépare deux révolutions, se livre avec emportement à ses fêtes et à ses spectacles préférés. — Alors, dans un nuage d'encens, sur une litière de fleurs, au bruit des carillons, des laofares et du tonnerre de l'artillerie, le ûot d'or et d*émail des processions roule à travers la ville; l'enthousiasme gronde au cirque des taureaux pour VespcLda en renom, ou au Golisée pour la prima donna en faveur; et de folles cavalcades se portent à ces fêtes champêtres, où les filles du soleil, éclair à l'œil, perles et rubis au sourire, chevelure au vent, épanchent leur fougue en samacutcas et en prouesses hippiques. — Je me trouvais à Lima durant l'une de ces périodes de calme, où la population se repose complaisamment des agitations politiques au milieu des fêtes populaires. Le directeur suprême de la république, le général Yivanco, personnifiait en lui la civilisation de son pays dans ce qu'elle a de plus aimable. — Jeune, élégant et de manières distin-

guées^ il ne négligeait aucune occasion de se produire en public et de prendre sa part des solennités ou des divertissements de toute espèce auxquels sont conviés si fréquemment' les Liméniens. J'avais à peina passé quelques jours dans la capitale du Pérou^ que je compris l'intérêt qui s'attachait à ces fêtes populaires. C'était là surtout que le caractère national se révélait dans la pleine indépendance de ses allures, et cette vie exceptionnelle devait m'en apprendre plus sur la société péruvienne que la vie de chaque jour.

Une grande fête se préparait en llionneur de dona Gypriana Latorre de Vivanco, femme du directeur suprême, qui venait d'arriver à Lima. On annonçait pour cette occasion un combat de taureaux au cirque del Acho. Le cirque est situé sur la rive droite du Rimac, près d*une flraîohe akmeda côtoyée par la rivière, et c'est là que tous les lundis, pendant la saison des courses de taureaux, se presse une foule avide. Je me promis de ne pas manquer à un si curieux rendezvous de toutes les classes de la société liménienne. Quelques jours avant la (ête, un cortège à la fois éclatant et grotesque avait parcouru les rues de Lima : c'était des taureaux chargés de guirlandes et de clinquant, des mannequins à figure étrange revêtus d'étincelants oripeaux, des cavaliers enfin suivis d'une bande de muchacfios en guenilles. Les notabilités du cirque paradaient ainsi devant les badauds et préludaient à leurs exercices par une cavalcade qui rappelait l'appareil des sacrifices païens avec leurs idoles, leurs holocaustes parés et leurs victimaires. Jamais le cirque del Acho n'avait

eoouru à un déploiement plus complet de tous les artifices propres à piquer la curiosité publique. Le programme, galamment imprimé sur papier rose et répandu à profusion par les asentistas (entrepreneurs), promettait des merveilles, et en regard des principaux exercices on pouvait lire, suivant l'usage pumvlcu, une foule de petits vers qui m manquaient

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d'origina^té dans leur entrain pittoresque. On en jugera le sonnel suiTant^ où l'opéra italien^ alors «n yggue à Uma^ était opposé spirituellement au cirqpoe des taureaift.

c Que d'autres chantent Norma et Juliette^ — qu'ils chantent Bélisaire et Roméo^ — je me soucie de leur roucoulement comme â*un radis, — et je ne dépense pas une piécette pour les entendre.

9 Moi^ je suis un poète canaillocrate. Je chante les taureaux^ je me complais en eux^ — et c'est avec orgueil et en^ thousiasme que je vois — - un spectacle aussi philanthropique et aussi convenahle.

» Et ils l'appdlent atroce!... quelle sottise! — Mais que Mortuné Roméo en finisse^ — que Ton atconunode Marino^ - et que sa femme^ pauvre enfant! — soit aussi victime de sa destinée, •— çn ne trouve à cela rien d'atroce, et la chose paraît iîréprochahle. » *

Le même programme contenaitpkisieurs strophes de vingtquatre vers chacune, où respirait le plus vif enthousiasme pour le général Yivanco et dona Gyprjiaaa. Le préamhule, destiné à amener l'éloge du directeur suprême, donnera une idée de ce que sont à Lima ces poèmes de circonstance, qui, sous le voile de l'anonyme, cachent souvent des écrivains distingués du pays.

« Plaise à Dieu que je puisse — en vers pleins de miel — déposer sur le papier — des sentiments comme il faut, — et sur un mode harmonieux, — avec im esprit élégant, — don-

^ Catften otros a Norma y a Jnlietta,

CanteB^4 Belisario y a Romeo^ Un rabano me importa su gorgeo, Y no gasto en su canto una peseta.

Yo que soy canallocrata poeta^ Canto toros, en eUos me recrao, etc.

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ner l'essor à ma roix — pour chanter comme chante — le chardonneret ou le serin I — Mais moi qui jette un cri — qui excède en extravagance — le premier que Ton pousse^ — moi pour qui le do, ré, mi ne dififère pas plus du sol, fa — que le sol, fa — du do, ré, mi; — moi qui^ bien que poête^ — sois un homme aventureux et résolu^ — qui marche toujours la yeste sur le dos — et la navaja à la main ; — moi qui... mais chut! — l'imprésario me persécute. — Je dois écrire quelque chose. Ce qui importe^ c'est l'intention.

V Invoquer les muses est passé de mode.-^Le dieu Apollon^ le Parnasse — et le bouillant Pégase même — sentent le moisi. — Au dix-neuvième siècle^ — nul ne s'émeut — aux récita mythologiques. — Aujourd'hui la véritable logique — est le cum quibm métallique. •— Le poète est proscrit^ -— parce que dans ce siècle positif — on ne vend guère d'autres ouvrages — que le gui(iB de l'année ou le calendrier. — (Hélas I cette idée me dévore^ — si personne ne me lisait I) — Malgré tout> Vimpresario-^ fait auprès de moi^la grimace « et s'écrie le regard en feu : — Qu'importe tout cela à notre programme ? — Vous avez mille fois raison. — J'écrirai quelque chose. — Ce qui importe^ c'est l'intention. »

Le grand jour célébré d'avance par ces boutades poétiques se leva enfin^ et la population se rua tout entière vers Valor m£da qui conduit au cirque des taureaux. Il ne resta dans la ville que les gallinasos, paciûques gardiens des maisons désertes. La course ne devait commencer qu'à deux heures, et dès midi, la foule encombrait de ses flots pressés toutes les issues du faubourg. Dans Valam^da, oîi l'on respirait un peu plus à l'aise, tous les bancs étaient envahis par des tapadas, blasées sans doute sur les émotions du cirque, et venues là pour assister seulement à l'entrée des spectateurs. De cette longue guirlande rieuse^ turbulente et fleurie, s'échappaient

ioor à tour^ à l'adresse des cayaliers qui traversaient les allées> des interpellations, des saints^ de bruyants éclats de rire, des épigramines, ou de gracieux compliments accompagnés du don de quelque fleur significative dans le Sélam. Vers le m\]ïe\i de Valameda, en débouchait enfin sur la place del Acho^ devant un immense pâté de maçonnerie qui servait d'enceinte au cirque, et dont la foule obstruait les portes. C'était là le but commun ; c'est là que je dus pénétrer, non sans force coups de coude donnés et reçus, pour aller m'asseoir dans la loge où quelques amis exacts et prudents avaient bien voulu me garder une place.

L'étrange spectacle auquel j'allais assister devait se distinguer par une physionomie toute péruvienne des combats de taureaux tels qu'on les a mille fois décrits. On jugera par quelques incidents caractéristiques, les seuls que je veuille noter ici, de la fête donnée au cirque del Acho. Le cirque, plus remarquable par ses dimensions que par son architecture, peut contenir plus de vingt mille personnes. On connaît l'ordonnance de ces théâtres populaires de TEspagne et des pays espagnols. Autour de Tarène, un rang de sombres baignoires; au-dessus, un cordon de maçonnerie, sur lequel les fspadas ou les capeadores de a pie peuvent, en cas de poursuite trop périlleuse, s*élancer pour se soustraire au taureau furieux ; plus haut, des gradins qui s*élèvent en amphithéâtre jusqu*aux loges; au milieu de l'arène, un groupe de colonnettes supportant un pavillon mauresque nommé templador, refuge des utilités du combat; enfin, du côté du toril, trois portes, — l'une destinée aux taureaux, l'autre au gardien, celle du milieu, la plus grande, aux acteurs de la lutte, — Toflà quelle était la disposition du cirque del Acho, disposition dont le principal mérite était de grouper le public dans un ordre des plus pittoresques. Rien ne peut donner une idée du spectacle éblouissant qu'offrait ce vaste amphithéâtre le

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jour où le président Vivanco et sa femme devaient Tenir assister à la représentation itolennelle si pompeusement annoncée dans les rues de lima. Dès notre entrée, nous fûmes éblouis par l'édat du soleil^ par le mouTement de cette multitude dont les orbes multicobres et mobiles allaient en s'élargissant des gradins contigus à l'arène jusqu'aux hauteurs du cirque^ semblables aux fantastiques créations d'un kaléidoscope gigantesque. Comment donner une idée de cette cohue turbulente où se pressaient tous les costumes du Pérou, depuis Télégante taya des fâméniennes jusqu'au simple yêtement des femmes de la campagne ou des petites villes voisines, dont un ample chapeau de paiUe fleuri et enrubanné ombrageait le visage bruni par le soleil ? Gomment donner une idée surtout de la confuse rumeur qui arrivait à nos oreilles, mêlant dans un contraste étrange les plaintes aux éclats de rire, les jurons aux sifflets, et dominée de temps à autre par le cri bizarre des marchands de didces ou de cigarros ? Mais tout à coup an grand silence succède à tout ce bruit; des fanfares ont annoncé l'arrivée du directeur suprême. Le président Vivanco est entré avec sa femme et les officiers de sa suite en grande tenue dans une loge magnifiquement tendue de velours cramoisi. Une détonation a retenti sur le templador, dont la girouette est mise en mouvement par une fusée qui pousse des sifflements de couleuvre effarouchée sous la lumière sans rivale du soleil. Cest le signal de la fcte. La porte de l'arène s'ouvre, et alors se succèdent dans l'ordre accoutumé tous les épisodes sanglants ou bouffons promis à la curiosité des aficionados liméniens. D'abord, c'est tout le personnel du cirque qui défile en bon ordre ; six chevaux pomponnés, aux jambes grêles, à la brusque et vive allure, sont attelés à un ch&ssis garni de courroies et de crochets destiné à entraîner les victimes. Derrière eux viennent quatre capeadores à cheval, deux capeadores à pied, trois rejoneadores, trois espa-

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das, trois puntas^ : le cortège est complet. Presque tous ces personnages portent la veste et le pantalon de velours vertbouteille, la ceinture sang de bœuf etle chapeau noir à larges bords, comme les bouchers de certaines provinces de France. Os s'inclinent devant le directeur suprême et se retirent; puis, comme lever du rideau, un bataillon de chasseurs (el glorioso bcUallon de caiddores, dit le programme) vient exécuter une série d'innocentes manœuvres dont Tordre et la précision ne rachètent malheureusement pas Fennui souverain. Aussi le public impatienté demande à grands cris les taureaux, et le glorieuiX bataillon, sur un signe de l'intendant de police, fait sa retraite au milieu de huées assourdissantes, La comédie terminée, le drame commença.

Les premières courses reproduisirent sans grande originalité tous les incidents ordinaires. Des mannequins terrassés et faisant partir entre les cornes du sauvage agresseur des pièces d'artifice dont les ardentes morsures l'exaspèrent, des chevaux éyentrés, des cavaliers poursuivis et déroutant l'animal furieux à force d'adresse et de légèreté, enfin le coup mortel donné à la bête par le denjafretador au bruit des fanfares, la distribution des récompenses faite séance tenante \ tout cela eût pu se passer en Espagne aussi bien qu'au Pérou. Ce qui nous parut plus essentiellement marqué d'un cachet national, c'étaient les raffinements étranges qui vinrent çà et là varier la monotonie un peu classique du combat. Je cite au hasard quelques-uns de ces épisodes caractéristiques.

1 On sait que la fonction des ca^adores à cfaeTal ou à pied est d'exciter le taureau en agitant leur manteau; celle des rejoneadorea est de lui lancer le javelot; les espadas le frappent de Tépée; les yvnîai lui décochent de loin des jaVelines.

^ Les capeadores viennent, après chaque course, se ranger devant la loge des juges, qui leur jettent des rouleaux de piastres. Le public témoigne alors sa saliafaction en demandant par le cri otrol otrof <ia'on double, triple ou quadruple la récompense.

Pendant la première distribution des piastres^ un nègre était Tenu déposer une chaise dans Tarène. Un etpada mexicain devait s'y asseoir à vingt pas de la loge du taureau^ attendre l'animal à sa sortie et le frapper sans quitter son siège. Quelques instants se passèrent sans que le Mexicain parût, et un mouvement général annonçait l'impatience mêlée d'anxiété avec laquelle la foule attendait sa venue. Enûn, il se présenta fièrement dans l'arène comme un premier sujet devant la rampe. Il se fit un profond silence. Une cape rouge s'enroulait autour de son bras gauche, qui, semblable à l'anse d'une urne, s'appuyait solidement à sa hanche; un petit chapeau noir à ix)rds ronds, orné d*un ruban de velours et de quelques houppes de soie, onjbrageait son visage jaune comme le santal, et où brillaient des regards d'aigle. Le Mexicain semblait dans la force de l'âge ; svelte et cambré,il s'avança en se dandinant avec insouciance, comme un homme sûr de lui. Après avoir salué la loge d'honneur, il prit une large épée, en appuya la pointe contre une des colonnettes du templador, la fit ployer dans l'un et Tautre sens, conmie pour en essayer la trempe, puis il vint à la chaise, l'examina et l'assura avec un soin méticuleux sur le sol. Cette précaution prise, il s'assit, le pied droit avancé, l'autre sous lui et en dehors des montants antérieurs de la chaise. 11 porta le buste en avant, empoigna de la main gauche placée derrière son dos l'un des barreaux du dossier, posa sur son genou sa main droite armée, et, l'œil fixe, inmiobile, il attendit. Gomme lui, tous les spectateurs semblaient pétrifiés. Le seul homme peutêtre qui fût tranquille était celui-là même qui causait une si douloureuse inquiétude dans le cirque del Acho. L'impassibilité du Mexicain ne se démentit pas, quand le taureau, d'un terrible coup de tête, chassa violemment contre le mur la porte qu'on venait d'entr'ouvrir. 11 vit fondre au grand galop sur lui son farouche adversaire, sans paraître plus ému que

le joneur qui s'apprête à enfiler la bague; seulement^ son regard aTait une fixité effrayante au moment où, abaissant la poiiite de son épëe, il tendit le bras en renversant le poignet. Lé taureau, dans son élan furieux, emporta le fer dont on ne voyait plus que la garde, ornée d*une dragonne rouge. La main qui tenait la chaise lui avait à peiae fait décrire un quart de conversion. L'homme ne se releva que pour éviter une nouvelle attaque; mais l'animal était si grièvement blessé, qu'il trébuchait à chaque pas; aussi s'agenouilla-t-il au second coup d'épée pour attendre le coup de grâce du desjarretador. -^ Un immense hourra avait salué cette audacieuse et briïlante estocade, le cirque tremblait encore sous les trépignements, et les mouchoirs 'flottaient au-dessus des têtes comme l'écume sur une mer furieuse, quand le Mexicain s'avança pour toucher la récompense, cette fois bien méritée; aussi la fit-on doubler et tripler d'une voix unanime. Cependant, deux hommes armés de lourdes masses frap« paient déjà à coups redoublés sur un pieu carré, dont, les trois quarts disparurent bientôt dans le sol. Dès qu'on jugea que le pieu pouvait offrir un point d'appui d'une grande résistance, on cessa de frapper. Un sambo vint alors, et déposa sar le sable un arbre équarri qui, long de douze à quinze pieds, allait s'amincissant comme un cierge de sa large extrémité à son autre bout, qui s*emmanchait dans un fer acéré. Cette pique énorme et pesante était ce que le programme appelait la lanzada. Le sambo la coucha sur l'arène, la base appuyée contre le pieu, la pointe tournée vers la porte du toril; puis, s'agenouillant et prenant la hampe à deux mains, il en souleva l'extrémité aiguë de façon à ouvrir avec la terre un angle dont il élevait ou abaissait à volonté le côté mobile, comme il eût fait de la branche d'un compas. Après s'être ainsi familiarisé avec son instrument, il se releva, quitta son ponehOf lança son chapeau de paille à dix pas derrière lui, et

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dlspoM sur son épaule et autour de son bra> droit, de fagon à ne gSner en rien ses mouvenients, la cape rouge du matador. Nous fluivioDs aTec intérêt ces préparatife : il était (adle de comprendre ce qui allait se passer, et noos Irânissions pour le taureau ; mais un de nos voisins nous expliqua que si, par malheur, la lanzada était mal dirigée, c'en étaitTait de l'homme.

Le moment était venu, les cuivres se turent; un silence inquiet et solennel plana de nouveau sur l'enceinte. Le sanbo mit un genou en terre, fit un signedecrofx, souleva la pointe de la lantada à peu près à la hauteur du fannn'd'un taureau urdinalre, et fit signe d'ouvrir le torU. Soudain un coup do lète fit toKter la porte, et le taureau, tourmenté, alguillomié. Curieux jusqu'à k rage, courut avec mie rapidité folle vers l'homme au manteau rouge; mais il fut arrêté dans cette coune foudrojante par le fer de la lantada, qni, lui pénctrant à la hauteur de l'aisselle avec im bruit sinistre que nous ne pâmes entendre sons frémissement, vinti déchirant le coir, rompant les nerfs et les os sur son passage, sortir vers les rehis. Le choc fut si terrible, que l'anihial, reculant de jdutieurs pas, entraîna avec Ini cet arbre, qui le traversait comme une broche. Son arrière-train se soutenait à peine sur ses jarrets chancelants. Il resta quelques secondes stiqtidc, inonda de sueur et grelottant; l'on voyait passer sur ses ■jeax, couleur de lapi»Janili, de vagues teintes d'opale; il ouvrit la bouche pour beugler, mais il ne fit entendre qu'un •'■"•'ent suprême, en vomissant un flot de sang noir ; pois il i pesamment sur l'arène et ne se releva plus. te fois, l'enlboutiasme de l'assemblée ne connut pins de s; on trépignait, on vociférait; les mondioirs et les ma. fouettaient l'air. Je n'étais pas encore remis de >esslen pénible que m'avait camée ce dtrnier dterdce, 1 une autre émt^on vint succéder à celle quiiA'Bsitail:

un groupe d'imprudents curieux, parmi lesquels figuraient les pauvres chasseurs dont les manœuvres avaient servi de prélude aux courses, avait escaladé la toiture qui abritait une partie du cirque, fragile rempart de plâtre qui n'avait pu résister longtemps à la pression de cette masse humaine, et venait de s'abîmer, entraînant dans sa chute les malheureuses victimes d'un excès ie curiosité. Le cri temblor s'éleva aussitôt : la crainte des tremblements de terre pèse toujours comme une triste menace sur les divertissements des Liméniens. L'alarme heureusement n*avait rien de bien sérieux. La première surprise dissipée, on commença à se reconnaître; le calme se rétablit dans la partie du chaque restée intacte ; seul, le théâtre du sinistre conservait une physionomie pleine de douloureuse agitation. — Le mal, pour grand qu'il fût, était pourtccnt loin d'être au niveau de l'impression ressentie : — vingt ou trente pieds de la toiture s'étaient affaissés, d'abord avec lenteur, laissant rouler sur le mur une avalanche humaine. Parmi les curieux ainsi précipités, un petit nombre avaient reçu de cruelles blessures : la plupart^ cramponnés aux roseaux et aux lattes, étaient descendus plutôt que tombés sur les spectateurs des gradins, qui, se croyant à peu près étouffés, avaient poussé des cris lamentables. — Grâce à la promptitude des secours. Ton parvint à rétablir l'ordre ; les blessés furent transportés hors de l'arène ; les spectateurs ef&ayés se rassurèrent; des milliers de voix se mirent bientôt à hurler : Signa la fiestat sigua la fiestal en accompagnant ce choeur formidable d*un tonnerre de trépignements. 11 eût peut-être été imprudent de résister à la volonté de cette foule exaltée jusqu'à la fureur : le président, qui allait se retirer, céda donc au vœu général ; il sortit, mais en donnant l'ordre de continuer la fête. On oublia vite le déplorable intermède, et la course reprit tout son entrain. Quelques prouesses d'uu nouveau genre destinées à soutenir et à raviver l'intcrct s'y

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prodidsireiit. On ylt,par exemple^ un enfantée sept ans manœuvrer un cheTsl plein d'ardeur et/ avec le savoir-faire et le sang-froid d'un capeador consommé, éviter à plusieurs reprises un taureau furieux. — Il fut remplacé par un jeune Colombien qui s'élança sur un taureau sellé à l'avance et lâché dans l'arène. Le visage de l'étranger, au moment où il se mit en selle, était couleur de cuivre ; mais les fantaisies gymnastiques auxquelles se livra incontinent sa sauvage et farouche monture, les bonds terribles et les brusques écarts qui le repoussaient comme s'il eût été assis sur des ressorts violents, l'eurent bientôt fait passer de l'orange à Técarlate et de récarlate au pourpre. Quand surtout il mit le feu à un artifice fixé aux cornes de l'animal, celui-ci, effrayé par les fusées, se démena avec tant de rage, que, poor résister à cette équitation fougueuse, brusque, inégale, désordonnée, il fallait assurément que le Colombien eût des muscles d'acier dans un corps de caoutchouc. Au plus fort de cet exercice endiablé, comme il lançait à pleine main des fleurs qu'il puisait dans une corbeille, il se tourna vers nous, et nous crûmes qu'il vomissait du sang : c'était un énorme dahlia qu'il venait de se mettre entre les lèvres. Sa corbeille une fois vidée^ il la changea contre ime guitare dont il faisait vibrer les cordes, et couronna ses excentricités en piquant avec adresse, malgré les diffici:dtés de la situation, une banderille enflammée à un second taureau qui faisait son entrée en scène. Deux hommes furent grièvement blessés, plusieurs chevaux furent encore mis hors de combat ; treize taureaux agonisèrent sous nos yeux. Quand nous quittâmes le cirque, le jour touchait à son déclin; il manquait encore pourtant trois victimes à l'hécatombe de seize taureaux promise par le progiamme ^ Je m'en revins par les rues, brisé de fatigue et en

1 Le nombre des taureaux tenui en réserve pour chaque fvMtMi

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proie à mille émotions ; tout semblait rouge à mon regard &Aoui, mes oreilles étaient pleines de rumeurs. Je croyais Toir des lueurs sanglantes errer sur les façades dorées par le soleil coucbant ; il me semblait que le Rimac n'avait jamais secoué avec plus de rage les cailloux de son lit ; mais, rentré dans ma cbambre^ sous le coup d'une névralgie violente^ je sentis que les éblouissements et le vacarme de la journée étaient en moi. Toute la nuit j'entendis gronder sans relâche les formidables bruits du cii'que, avec des fracas de foudre et de torrent.

Les combats de coqs partagent^ avec les combats de taureaux^ le privilège d'attirer la population liménienne. Toutefois la casa de gallos (théâtre de coqs) nous a paru plus particulièrement fréquentée par les dernières classes de la société. Ses aficionados sont des cholos, des sanibos et des nègres^ qui viennent y chercher surtout les émotions du jeu^ car on est vite blasé sur celles du combat. Un public où l'on compte trois ponchos pour un habit et dix faces de couleur pour un visage blanc remplit le plus souvent l'enceinte^ charmant petit cirque avec gradins et galeries. Quelques tapadas de sang mêlé se montrent çà et là sur les banquettes supérieures. — Un arbitre impartial comme Minos règle les paris et juge les cas difficiles. Tout individu a le droit de produire le coq sur lequel il fonde des espérances. Les aserUistax lui opposent un adversaire âevé dans l'établissement. Les parieurs sont en présence. Dès qu'on a mis une couple des futurs athlètes sous les yeux de l'assemblée, chacun s'évertue à désigner le champion à qui il confie sa fortune. Dui'ant ces étourdissants préliminaires, il n'est pas rare de voir dès nègres sordides tirer de la poche

(on nomme ainû tout spectacle) ne varie jamais que de seize à dixbnit^et le programme a soin d'amaoncer que les motadorei s'arrangeront de manière à les âéféehtr (despachar) tous aveè leur dextérité aocou-

tumée.

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d'un pfttiftalon en guenilles une brillante poignée d'onees qtfû est fort permis de regarder comme le produit de quelque crolsiëre sur la route de Gallao. Bnfin les paris sont fermés : deux hommes tiennent les coqs armés en guerre^ c'est-à-dire la lancette chevillée a Tergot; on les fait se becqueter réciproquement^ ce qui ne tarde pas à les mettre en fureur. A peine ont-ils pris pied sur Tarène^ qu'ils s*abordent avec rage^ griffant le soly la plume hérissée^ Toeil sanglant comme le rubis^ l'aile traînant en bouclier jusqu'à terre. Le premier choc est terrible : chaque coup de bec fait voler un nuage de plumes^ le sang jaillit sous les poignards d'aéier. Parfois^ exténués, fls s'arrêteht, les poumoqs en mouvement et fouillant du bec la poussière; puis ils revienn»it à la charge avec* une furie que semblent exciter encore les épithètes et les exhortations de la galerie. Un des coqs tombe enfin sur le flanc : le vainqueur s'approche alors, pose la griffé sur le cadavre, dresse fièrement la tête, jette sur l'assemblée un insolent regard, et, superbe comme un héros de llliade, il pousse un cri de victoire.

C'est un singulier contraste que celai des spectacles fkvoris des Liméniens avec la douceur qui fait le fond de leur caractère. BAEdgré l'absence presque* complète de police, rien n'est plus rare qu'un assassinat dans la capitale du Pérou. Les vols à main armée sur les grandes routes et les filouteries dans les villes sont les seuls délits qu'on ait à y réprimer fréquemment. Les terriblies spectacles du cirque sont donc bien moins pour le Péruvien un enseignement d'insensibilité qu'une école d'audace, de sang-froid et d'adresse. Nos théâtres, où souvent se produisent sous une forme attrayante les plus coupables théories, ont réveillé des instincts criminels qui longten^ encore resteront inconnus aux aficionddos du cirque del Acho et de la casa de (faUos.

La population de Lima n'est pas étrangère d'ailleurs à des jouissances plus raffinées que celles de ces représentations

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fiévreuses. Suivons-la au CoUseo. C'est un édifice qui n'a ancime apparence extérieure. On y entre par une petite porte percée dans un mur de craie et surmontée le soir d'un falot^ . puis l'on traverse une cour^ l'on gravit un perron qui aboutit à quelques ouvertures pratiquées dans une lourde maçonnerie en forme de four à chaux. L'on traverse un couloir assez mal éclairé^ mais assez large pour préserver un habit noir des frictions farineuses des murailles, et l'on se trouve dans la salle. Elle est de forme ovoïde^ et la scène dans son plus grand diamètre est parfaitement en vue des coins les plus extrêmes; son ordonnance est fort bien entendue, sa décoration assez convenable. Le parterre était divisé en staUes un demisiècle avant qu'on eût introduit cette innovation dans nos théâtres de. France. Les deux rangs de loges, dont chacune peut contenir huit personnes, sont placés sur un même plan vertical, et par conséquent en pleine lumière. La loge du président, voisine dé la scène, occupe le tiers du côté droit delà première galerie; elle est tendue de velours cramoisi frangé d'or. L'écusson dé la ville, qui est d'azur, à trois couronnes d'or surmontées d'une étoile rayonnante, éclate au front du rideau; puis, à droite et à gauche, on lit en grosses majuscules noires, sur des cartouches : No se fuma aqui; mais celte inscription ne semble placée là que pour rappeler les spectateurs, durant les entr'actes, à leurs habitudes favorites. Aussi, dès que la toile baisse, chacun se hâte-t-il d'allumer son mechero. Une troupe nationale et une troupe italienne figurent tour à tour sur la scène du Colisée. Nos drames et nos vaudevilles français ne s'y produisent que doublement travestis par Tinûdélité des traducteurs et l'inintelligence des acteurs. Quant aux sainetes, qui servent d'intermèdes à des œuvres plus sérieuses, elles n'ont jamais eu pour nous de charme bien attrayant. Ce sont presque toujours des farces saupoudrées de gros sel et pleines de situations surannées, de

lourdes bouffonneries dont le personnel hétérodoxe se compose de maris dupés^ battus et contents, de vieillards stupides^ libertins et ladres, d*Escalantes et de Gananciosas dévotes et rouées, de Ûls prodigues et chenapans, s'ingéniant de mille laçons à forcer la cassette paternelle. Ces burlesques héros se meuvent avec force grimaces et éclats de rire qui trouvent un écho dans la partie medio pelo ^ de l'auditoire. En assistant à ces parades qui sont tout au plus dignes d'occuper les badauds à la bouche béante devant les tréteaux d*une baraque de la foire, nous nous prenions à regretter tout cet esprit argent comptant, qui, dépensé en pure perte chaque jour par des écrivains pleins de verve dans les journaux^ assaisonnerait convenablement des sainetes dont les mœurs péruviennes pourraient, certes, offrir les thèmes piquants et originaux. Las Uricas (c'est ainsi qu'on nomme à Lima les cantatrices italiennes) ont seules le don de faire afûuer au Coliseo une foule choisie qui vient de bonne foi pour écouter Topera de toutes ses oreilles. Un orchestre passable, des chœurs médiocres où une douzaine de muchachos (cet âge est sans pitié) déchirent à qui mieux mieux les plus suaves conceptions, deux habiles cantatrices, quelques chanteurs zélés, tels sont les principaux éléments de succès de l'opéra italien. — L'installation de ce spectacle, aujourd'hui en pleine vogue, mit dans le principe en émoi toute les consciences timorées de la capitale du Pérou. Leurs hésitations ne tinrent pas contre le succès de la première audition. La curiosité, cette magicienne toutepuissante sur l'esprit féminin, ouvrit à deux battants les portes du théâtre; dès lors la foule élégante y afflua, et pendant notre séjour à Lima, l'engouement était dans toute son ardeur. Nous passâmes plus d'une soirée agréable au Coliseo. Si notre dilettantisme eut parfois à souffrir, nous trouvâmes quelques

1 Sang mêlé.

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dédommagements dans les distractions que nous causait le personnel de la salle. L'élite de la société occupait les loges^ et les femmes se montraient le visage découvert et costumées à la française avec une recherche pleine de goût et de distinction. Dans chaque compartiment s'épanouissait un riant bouquet de gracieux visages qui empruntaient parfois un charme particulier à l'arrangement original et bizarre d'une chevelure blonde ou brune torturée de mille manières^ chaque Uménienne se coifiGuit à peu près à sa guise et consultant bien plus en cela l'avantage de sa physionomie que les exigences de la mode. Dans la salle du Coliseo, aux représentationsde las liricas, on ne remarquait pas une femme sur douze à laquelle on pût refuser sans sévérité l'épithète de bonUa Qolie).

Le Goliseo est surtout le rendez*vous de l'aristocratie: les Liméniens d'origine espagnole. C'est dans les fêtes populaires que l'on rencontre les Indiens^ les métis et les noirs^ dont il nous reste à parler pour compléter autant qu'il est en notre pouvdir cette étude de la société péruvienne*

Im geng de medio pélo. — Balsas. — Soldats et xabonas.— Les AmancaSs.

Par une de ces anomalies communes à certains États démocratiques du nouveau monde^ il existe au Pérou, en dépit des constitutions égalitaires, de fortes démarcations entre les races qui composent la société. Le mépris du créole blanc pour la peau rouge, et la haine de Tlndien pour l'homme au sang d'azur (de sangre clsuI), étaient la tradition fondamentale de la conquête; plus tard, les nègres importas dans le pays pour être disséminés sur les haciendas des grands propriétaires, tinrent ajouter de nouveaux et plus solides ferments de mé-

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pris et de haine à ceux préexistants^ et la fusion de ces trois races donna lieu à une foule de classes et de castes^ toutes animées entre elles d'une Antipathie Tirulente, qui n'est pas le moindre élément du désordre auquel semble vouée la ré* publique péruvienne.

Ce sont ces différentes catégories de gens de couleur que les fils des conquérants enveloppent avec dédain de cette qualification : gente de medio pelo.

Je ne prétends pas décrire les mœurs des gens de medio pelo, ni celles des noirs^ n'ayant point été à même d'étudier assez sérieusement leur vie intime; mais j'essayerai de faire partager au lecteur l'impression que j'ai reçue de leurs étranges habitudes^ lorsqu'il m'a été donné de les rencontrer sur différents théâtres de leurs travaux ou de leurs ébats.

Parmi les gens de medio pelOy on distingue surtout le cholOy fils de l'Indien et du blanc^ et le sambo, fils de l'Indien et du noir^ à différents degrés. Le premier est de peti^ taille^ sa face est quelquefois jaune comme le santal^ ou vermeille comme l'orange. Des yeux posés en virgules^ un front étroit^ des pommettes trës-saillsmtes^ des cheveux roides et noirs^ composent un ensemble assez peu agréable; mais la physionomie du cholo est empreinte d'une sorte de mélancolie mystérieuse^ qui^ chez les femmes surtout^ devient une séduction. Ces dernières sont loin d'avoir la véhémence et la fierté des créoles blanches; leur physionomie couleur dé santal^ où s'épanouisr sent deux yeux d'un noir de jais légèrement relevés aux coins, reflète la timidité, la résignation, et cette étrange expression vaguement inquiète qui trahit des souvenirs douloureux ou des pressentiments funestes. La douceur et l'indolence sont les principaux traits du caractère cholo. — Le sambo est souvent vigoureux et de haute taille; ses cheveux crépus descendent sur un front bas où brillent des yeux vifs et intelligents, entie ses lèvres épaisses, toujours entr'ouvertes, éclatent des dents

blanches et bien rangées; sa physionomie n'a rien de sympathique^ elle est expressive et animée^ souvent aussi elle est dore et railleuse. Quant aux femmes sanibaSy leur front rétréci que couvre unp chevelure rebella en dépit de la sollicitude de leur mère qui la tresse en mille cordelettes faute de pouvoir l'assujettir à d'autres formes élégantes^ et qui depuis leur tendre jeunesse la relève avec effort dans la vaine espérance d'augmenter d'une ligne le front étroit qui accuse le ^ang africain; leur regard provocateur ; leur bouche sensuelle; leurs narines aux ailes mobiles: tout chez ces femmes respire ta passion dans ce qu'elle a d'impétueux et de farouche.

Depuis la conquête du Pérou^ la race blanche ne s'est guère écartée des côtes^ c'est elle qui peuple les villes du littoral. Les gens de couleur habitent la montagne^ où ils sont mineurs, bergers^ cultivateurs et quelquefois tisserands. Les cholos s*occapent plus Spécialement de la conduite des mules et des Hamas qui transportent les marchandises étrangères et les denrées à travers le pays. Il existe poiu'tant aussi^ çà et là^ au fond de quelques criques perdues de la côte^ quelques pauvres hameaux dont le misérable personnel vit de la pêche> s'occupe^ sil y a lieu^ de l'embarquement et du débarquement des marchandises^ et se prête volontiers le reste du temps à certaines opérations de contrebande. Mais le batelage est la condition indispensable de ces diverses industries, et l'on ne trouverait pas sur une grande partie du littoral péruvien le bois nécessaire à la construction d'une simple pirogue. Les Indiens ont donc été forcés d'avoir recours à un mode de navigation fort primitif, et qui serai encore longtemps en usage dans le pays : c'est Celui des balsas. — Plusieurs peaux de veaux marins^ cousues ensemble, forment de vastes outres que l'on gonfle en y insufflant l'air au moyen d'un boyau tordu ensuite pour empêcher la sortie de l'air introduit. Chacune de ces outres devient alors semblable à un cône brusquement ter-

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miné en pointe à ses extrémités. Une balsa est faite de denx de ces cdnes rapprochés à leur sommet pour ouvrir plus facilement le flot; ils supportent une sorte de plancher triangulaire en lattes, recouvert de peaux ou de nattes grossières. Lindien qui conduit est armé d'une pagaie k deux pelles; assis à l'angle aigu du plancher, il frappe vivement Teau à droite et à gauche, et imprime à la balaa un rapide élan en sens contraire. Les balsas supportent des poids assez considérables, et leur peu de tirant d'eau leur permet de traverser lu ressac sans difQculté. Cest mélancoliquement accroupis sur ces embarcations couleur de cuivre rouge, que m'apparurent pour la première fois les cholos du Pérou. Notre navire avait jeté l'ancre à quelques encablures dlquique, où nous devions passer un jour; aussi, dans mon impatience de descendre à terre, me conûai-je à ces étranges bateliers qui me déposèrent sur le rivage, plus sec que je ne l'espérais.

Iquique est un petit port péruvien; situé dans le sud de Lima; la ville, assise dans un sable gris et fin, se détachait à peine sur le fond cendré des hautes montagnes qui bornent riiorizon à l'est. 11 faisait une chaleur torride, et tout ce morne paysage paraissait trembler conmie si j'en avais été séparé par un voile incandescent; aussi le gtuino, qui couvre de son manteau de neige les rochers noirs du rivage, formait-il avec ces terres calcinées un singulier contraste. Ce spécimen des villes du littoral dit assez ce que doivent être les hameaux indiens à moitié enfouis dans le sable, à la base des marches arides de la Cordillère, et séparés des terres fertiles par vingt ou quarante lieues de désert.

La ville d'Iquique était dans la stupeur, un mouvement militaire venait d'avoir lieu et la presse avait enlevé tous les hommes en état de porter les armes. Une demi-douzaine de choloSy qu'un chef de parti débarqué de la veille avait achetés à sa cause, y tenaient garnison.

L'armée péruvienne est presque entièrement composée de gens de couleqr^ qu'à défaut d'une noble vocation^ la presse^ mode de recrutement militaire en usage dans le pays^ rassemble à l'improviste sous les drapeaux. Là, ils reçoivent une paye, sinon fantastique, au moins fort irrégulière, un équipement misérable, et sont soumis à un régime alimentaire que leur sobriété peut seule endurer. Les femmes des nou« veaux enrôlés, emportant leurs enfants et leurs ustensiles de ménage, les suivent alors dans leurs garnisons, et même dans leurs campagnes de guerre. Aussi la marche d'une armée péruvienne a-t-elle tout Faspect de ces tribus primitives en quête d'un nouveau territoire. Ces femmes de régiment, ces ro&o- 9U», coDune on les nomme au Pérou^ tiennent au soldat par un lien qui, bien qu'ill^time souvent, n'en est pas moins solide; elles supportent ses brutalités et partagent ses fatigues et ses misères, sans partager toujours le repas qu'elles ont préparé, après se l'être procuré à grand'peine. — L'escorte des Tobonas est déjà une garantie contre la désertion. Un soldat qui peut emmener avec lui la fenune qui lui est chère n'est point tourmenté par le désir d'aller la rejoindre. Malheureu- Feiient les douceurs qu'apporte à la vie des camps la compagnie des ramonas ne tempèrent pas toujours le dégoût du soldat pour le triste métier qu*on lui impose. Aussi une armée péruvienne compte-t-elle dans ses rangs bon nombre d*individus prêts à déserter à la première occasion. Un jour de bataiUe est surtout favorable à leurs desseins. Dès que la fusillade s'engage, — à portée de canon conune de coutume, — le désordre se jette dans ces bandes indisciplinées. Les partis ennemis se rapprochent, le tumulte et la confusion augmentent, et servent à merveille les fuyards, qui se débarrassent de leurs armes et de leurs munitions, et retournent à leurs anciennes habitudes. Dans ces rencontres de guerre civile particulièrement, on voit l'esprit militaire se conformer aux pacifiques

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allures du caractère national. L'odeur de la poudre n'enfièvre guëfQ les Péruiriens, et l'hëroique ivresse dont parlent leurs bulletins re les emporte jamais bien loin. Fort différents des peuples plus avancés, ils se soucient médiocrement d'abreuver leurs sillons avec le sang de leurs ennemis, le guano leur semble un engrais infiniment préférable. Le champ de bataille appartient d'ordinaire au parti qui a l'audacieuse curiosité de s'avancer pour voir si d*aventure les coups n'auraient pas porté dans le vide. L'animosité des combattants n'est guère sérieuse. Ils savent trop bien qu'ils servent d'instruments à des ambitions mesquines ou à des colères d*éto^rdis> pour risquer leur vie dans ces folles équipées. L'action n'est donc presque jamais meurtrière. Une bataille durant laquelle une douzaine de guerriers mordent la poussière fait au parti victorieux entonner les fanfares les plus triomphalei; puis il fraternise avec les vaincus, qui toijyours viennent grossir ses rangs, n est ici question, je le répète, des rencontres de guerre civile si fréquentes au Pérou. Les gens de couleur qui se sont montrés durant les glorieuses luttes de l'indépendance courageux, infatigables et sobres, retrouveront ces vertus du soldat pour les mettre au service d'une cause vraiment nationale. - *

Si l'on veut saisir sous un plus curieux aspect le caractère des gens de média pelo, il faut les suivre dans les fêtes chan^pêtres. La nonchalance et l'apathie qui leur sont habituelles ne résistent pas aux mets épicés, aux boissons fennentées ou spiriiueuses et à l'entraînement des danses péruviennes. Sous Tempire de ces divers excitants, leur physionomie triste et résignée prend une expression de gaieté presque sauvage.— Une fête célèbre à Lima, celle des Âmancaës, le Longchamps des gens de couleur en quelque sorte> peut surtout faire apprécier cette transformation.

Comme notre Longchamps, le lieu oii l'on se réunit a aussi sa légende : un ermite y mourut en odeur de sainteté, et.

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dans le principe^ ce fut à son tombeau que la foule se porta en pèlerinage. Aujourd'hui l'on ne songe guère à l'ermite^ et le prétexte pieux de la réunion est remplacé par un prétexte pastoral plus spécieux encore. — Vers la Saint- Jean^ une riche moisson de fleurs d*un jaune d'or couvre presque à l'improTiste les montagnes arides qui avoisinent Lima^ comme si les trésors de la terre surgissaient à sa surface. Cette fleur, que l'on nomme amancaës, a donné son nom à la fêtç. La foule se porte pour la cueillir vers un point de la montagne où d'ordinaire elle croit en plus grande abondance. Mais^ pour y arriver, il faut traverser une plaine couvertes de tentes et de ranchos d'où s'échappe^ mêlé au concert grésillant des poêles et des casseroles^ le son des guitares et des tambours. Cholos, sambos et nègres s'arrêtent dans la plaine. Là ^ ils donnent carrière à de robustes appétits et se livrent aux chorégraphies les plus extravagantes. Les nègres surtout travestissent les danses gracieuses et passionnées du Pérou^ en y introduisant les postures grotesques et les élans désordonnés^ de leurs bamboulas africains. Plus tard, la turbulente cohue se disperse sur les collines pour cueilhr l'amancaês ; puis, au coucher du soleil, toute cette population enfiévrée par les excès de la journée remonte à cheval; les fenmies, jambe de ci, jambe de là, 0/ uso del pais, découvrant jusqu'au genou le moule irréprochable de leur bas de soie miroitante. 11 faut voir alors sambas et cholitas, ivres de samacueca et d'eau-de-vie de Pisco, le iront baigné de sueur, les cheveux épars, les narines dilatées, enfoncer l'éperon aux flancs de leurs chevaux, les faire cabrer ou tourner brusquement sur eux-mêmes pour épargner un piéton maladroit, puis les lancer de nouveau et passer comme le vertige à travers une mêlée où cent chevaux, obéissant à des volontés différentes, témoignent par leurs manœuvres inoffensives de Thabileté de ceux qui les dirigent. Quand, au coucher du soleil, les cavaliers des deux sexes

rentrent en yï&e, luttant à l'envi de prouesses d'équitation^ ces joyeux pèlerins tiennent h honneur de montrer le butin qu'ils ont récolté sur les cerros.

Les amancaês décorent les boutonnières^ s'enlacent aux chapeaux en couronnes^ s'épanouissent à toutes les mains en gerbes d'or^ et la bruyante cohorte^ qui semble porter la livrée du printemps^ se déroule et défile^ la chanson ou Téclat de rire iùsjl lèvres, sur Vàlameda, entre deux haies de curieux accourus pour assister à son pittoresque défilé.

lU

L'alâin«4a Vl^jo. — Lt Panicholi. — Lei eofrtdias d'eteUvet. » Une leataa

de U Qenèie.

L'Âlameda Vicjo, que les gens de couleur remplissent ainsi d'animation joyeuse le jour des Amancaês, est encore palpitante des souvenirs d'une cholita, qui fut comédienne de ta* lent, favorite d'un vice-roi, et qui est restée célèbre à Lima sous le nom de Perricholi. La maison qu'elle habitait, placée à l'entrée de la promenade, se distingue par une charmante galerie mauresque, fenestrée dans sa partie supérieure comme ces branches d'éventail découpées ^ Temporte-pièce. Près de cette maison, et dominant la muraille élégamment dentelée d'un vaste enclos, on aperçoit, semblable à un arc de Iriom* phe, une sorte de portique chargé d'ornements en stuc et accosté d'une série d'arcades. Ce monument, construit sous la vice-royauté d'Amat, devait être affecté à un vaste bain de femmes. Des tuyaux disposés avec art devaient conduire un cours d'eau voisin vers différents point de Tarchitecture, d'où, retombant en cascade, il serait venu remplir un vaste réservoir. Ce bel onvrage, connu sous le nom de Bains de la Perricholi, ne put être achevé sous la vice-royauté d'Amat, et son

successeur^ suivant une coutume fort répandue parmi les Ticerois du Pérou, se garda bien de terminer une œuvre dont il n'avait pas eu l'idée^ et qui eût pu contribuera la gloii*e d*un de ses prédécesseurs.

Quelques mots de cette Perrichoii^ la Péruvienne la plus popul^e après sainte Rose^ trouvent naturellement leur place dans une esquisse des gens de medio pelo, '

L'enfance de Mariquita Villegas, — c'est son nom chrétien^ — est perdue dans les brouillards qui enveloppent d'ordinaire les débuts d'une vie de bohème. On sait seulement qu'eUe apparut sur la scène du Ck)liseo vers 1760, dans le radieux éclat de la jeunesse, de la beauté et du talent, et que le public l'entoura de sa plus enivrante idolâtrie. Le vice-n)i de cette époque, l'un de ceux qui ont le plus contribué à la magnificence de Lima, don Antonio Amat, qui, malgré sa maturité avancée, avait une de ces âmes d'artistes fatalement dévolues à une impérissable jeunesse, vit la belle Mariquita, sentit fondre aux ardeurs tropicales de sa prunelle les glaces de son âge, et déposa à ses pieds son cœur, ses trésors et sa fierté d*hidalgo. Mariquita prit en Traie Liménienne tout ce qu'on lui efifrait, et remplit la ville des rois de son faste insolent et de ses folles prodigalités. Jalouse de venger sur la personne du plus grand dignitaire de l'État le mépris et les insultes dont l'orgueil espagnol abreuvait ceux de sa caste, chacune de ses faveurs devenait le prix des plus capricieuses exigences. — Une nuit, elle obligea son royal amant à descendre dans un négligé des plus simples (de camisa] vers la plaza Mayor pour puiser à la fontaine un verre d'eau, la seule qri pouvait en ce moment étaiicher sa soif. — Une autre fois, soupçonnant, entre deux baisers, que ses mules favorites n'avaient point eu leur provende accoutumée, elle se hérissa des farouches résistances de la vertu, et, cette fois encore, Amat dut se rendre aux écuries du palais pour contrôler le

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lervice des palefreniers... — Ce fut sans doute à la suite d'une fastidieuse promenade nocturne de ce genre que le Tice-ix>i formula son dépit sous cette brève et injurieuse épithète : Perra^t

Mais Fenchanteresse eût converti le fer en or; en l'approchant, l'injure se modifia d'un diminutif^ et fut prononcée avec une tendre euphonie qui lui enleva toute son aigreur; il n'en resta plus dès lors qu*une de ces caressantes niaiseries métaphoriques de Tamoureux tète-à-tête. Fréquemment employée par Amat^ elle transpira de l'alcôve dans l'antichambre qui la mit en circulation^ la ville l'adopta^ et c'est sous le sobriquet de PerrichoU que Mariquita conserve encore aujourd'hui sa popularité. — Les fantaisies toutes-puissantes de la favorite eurent cependant aussi de nobles et généreux mobUes : elle soulagea un grand nombre d'infbriunes, guida la clémence de son amant vers des condamnés dignes d'intérêt^ et obtint même la grâce d'un patient au moment où^ sur le lieu de l'exécution^ il allait subir sa peine. Puis, le démon de l'orgueil lui remettant au cœur cet insatiable besoin d*éclat et d'ostaitatlon communs à ses pareilles, elle se signalait par de nouvdles excentricités dont se rendait complice celui qu'elle enveloppait d'un réseau de séductions. ^ Aux approches d'une solennité où le vice-roi^ les grands de l'État, et toute la no* blesse espagnole devaient se produire dans un cortège et y étaler les splendeurs de leur luxe, une triomphante idée traversa le cerveau de la PerrichoU. L'occasion s'offrait encore de faire saigner l'amour-propre chatouilleux des conquérants de son pays en prenant le pas sur eux durant la cérémonie prochaine. Elle mit donc incontinent en pratique auprès du vice-roi ses cajoleries les plus irrésistibles pour obtenir la fa-

1 Perra, cbienBe; j)ern(a, petite chienne, d'où pem-<AWt, petite cbieune indienne.

veor de monter dans son carrosse. Mais le caprice ëtait cette fois gros de tempêtes. Il s'ébruita^ et ce fut chez la noblesse un toile général. Une peau rouge^ une cholita, une fîUe de ce peuple mortaillable, allait avoir la préséance sur la noble race an soDg d'azur. Plutôt que de subir un pareil affront, on se fût bcûlé sur un auto-da-fé de blasons et de parchemins. Tout conspira contre la Perricholi. L'inquisition même, on l'assure^ s'émut dans son antre, et s'occupa de l'affaire; de telle sorte qoe le vice-roi, inquiet, dut composer avec sa volontaire mai* tresse. Celle-ci voulut bien se décider à transiger, toutefois h cette condition qu'elle assisterait à la cérémonie dans un élégant carrosse dont on lui ferait présent pour la circonstance. L'afi^re conclue, elle reçut le carrosse, et quand vint le grand jour, elle se pavana, arrogante de luxe et de beauté, dans les rangs aristocratiques; mais conmie elle regagnait sa demeure, tout entière encore aux diverses émotions de la fête, elle fut arrêtée au tournant d'une rue par un prêtre qui, précédé d'une clochette et suivi d'une foule recueillie, s'en allait por* ter le viatique à un moribond. Une résolution soudaine s'empare de cette âme versatile : elle renvoie sa voiture, suit à pied le lugubre cortège, s'agenouille avec lui sur le seuil de Tagonisant, et, toute honteuse du contraste que cette humble scène religieuse vient d'opposer à son luxe de pécheresse, elle offre le lendemain son carrosse à l'église pour y être utilisé aux sorties du saint sacrement. Le sentiment chrétien qui de temps à autre se réveillait, comme on le voit, dans l'âme de la Perricholi, devait bientôt l'envahir entièrement. Futelle, à l'improviste, touchée de la grâce? On ne sait, mais il lui restait à égrener au sein des voluptés profanes bon nombre d'années encore dans leur fleur, quand on la vit abdiquer ses triomphes, vivre pieusement dans la retraite, et consacrer une fortune, fruit de ses coupables faiblesses, à des œuvres de charité. Cette fin exemplabre atténua les erreurs de sa vie;

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elle moiinit en 4812 dans la petite maison de l'Alameda Yiejo^ couTerte de bénédictions, emportant des regrets unanimes, et laissant des souvenirs chers au peuple liménien.

Pour en finir avec les dernières catégories de la population au Pérou, il nous reste à parler de la race africaine, qui se multiplie d'une façon considérable. Ici, comme partout, la nature semble avoir traité les nègres en véritable marâtre, en leur refusant ses dons physiques, et en ne leur accordant ceux de Tintelligence qu'avec une extrême parcimonie. Ce sont toujours les mêmes cheveliu^ laineuses, les mêmes nez écrasés, les mêmes bouches lippues et avancées en museaux. Pourtant, loin de s'être abâtardie, tout annonce que leur race s'est fortifiée sur la terre d'esclavage. Presque toujours les nègres créoles sont plus robustes que leurs parents africains. Au point de vue moral, la somme de leurs vertus n'équilibre point celle de leurs vices. Plus ils sont libres, plus ils se montrent cruels, vindicatifs, voleurs et paresseux. Au contraire, ceux qui habitent les villes et vivent sous Tœil du maître deviennent presque toujours afifables, honnêtes et dévoués. Ces conversions tiennent sans doute à la mansuétude avec laquelle les Péruviens en généi^ traitent leurs esclaves. A cet égard, leurs ancêtres andalous leur ont légué les tradi* tions de douceur et d'humanité qu'ils puisèrent eux-mêmes au long séjour des Maures dans le sud de l'Espagne; elles se sont si bien perpétuées jusqu'à la génération actuelle, qu'on est tout surpris de rencontrer, dans la vie intérieure de certaines familles, des rapports de maître à esclave qui remontent, par les Arabes, aux temps primitifs de la Genèse. Une maison liménienne n'est en quelque sorte que la tente d'Abraham ou de Jacob solidifiée. L'on y voit les fils de Bilha et de Zilpa, servantes de Lia et de Racbel, recevoir à peu près la même éducation que les enfants légitimes. — La loi n'est pas non plus restée en arrière des mœi^rs, elle protège le servi*

tcur contre la tyrannie du maître^ et lui donne le droit, soit de se racheter directement, soit de chercher un acquéreur de sa personne. Le délai dans lequel il doit se pourvoir est de trois jours; passé ce délai, il subit de nouveau l'autorité de son maître légai. — Cette loi si sage a donné lieu à des assemblées d'esclaves dites cofradias. Ce sont des sortes de clubs où les nègres s'assemblent le plus souvent par groupes de la même nation, et forment, au moyen de cotisations volontaires, un pécule destiné à supporter l'association et à assurer à chacun de ses membres le libre exercice de la faculté que lui reconnaît la loi. — Un nègre se révolte-t-il contre d'iniques traitements, il se présente à la cofradia, où il étale ses grieis, et s'il n'est pas assez heureux pour trouver par ses propres moyens, ou par les démarches de ses coassociés, un nouveau maître, il est rare que le trésor commun ne puisse lui fournir la somme nécessaire à son rachat. Il devient alors l'esclave de la cofradia jusqu'à ce qu'il puisse se libérer envers elle.

Si la société blanche au Pérou a conservé l'empreinte des moeurs de la mère patrie, celles des Africains y sont aussi fort originales. On peut s'en convaincre en visitant les cofradias le dimanche. Durant ce jour, consacré au repos par la religion, les esclaves profitent des heures de loisir que leur laisse le maître pour bannir de leur pensée les tristesses et les ennuis de la vie réelle et la livrer tout entière aux souvenirs et aux rôves illusoires. Reprenant alors le rang qu'ils occupaient dans leur patrie avant que, trahis par le sort des armes ou victimes de quelque drame où l'amour a joué un rôle terrible, ils fussent venus expier sur une terre étrangère, l'un sa défaite, l'autre ses doux larcins; ils deviennent, qui empereur, qui roi, qui prince ou grand de telle ou telle classe* '- Des fresques grossières peintes sur les murailles des paiios attestent seules pendant six jours de la semaine les gloires du

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monarque. Ses batailles^ ses chasses, ses aventures galantes y sonl reproduites avec un pinceau qui, à la yérité, n'a rien de la touche des Vouvermans, des Vander-Meulen ou des Vemety mais qui atteste suffisamment combien la fortune est capricieuse dans la répartition de ses faveurs, et combien surtout cont vaines et éphémères les grandeurs humaines. «— Dans ces confréries, qui recèlent des membres des diverses sociétés africaines, l'intérêt est souvent enchaîné par des récits étranges, merveilleux, originaux. Le savant Mandingue, voyageur, rhonune caucasique de l'Afrique, par exemple, vous révélera des versions oul^ées ou inédites du Coran ou de la Bible. — Un jour que je m'étais laissé aller à cet esprit de curiosité, un yieux marabout, sans doute, me raconta de cette façon la dispersion des fils de Noé, dont il faisait un homme de race noire et le père du genre humain : — Donc le premier homm.e naquit noir. Au nombre de trois furent ses fils, qui noirs étaient comme leur père. Le patriarche, tirant vers sa fin, assembla sa progéniture, et dit : « Enfants, ma vie touche à son terme, et bientôt nous serons séparés; l'heure est donc venue de vous révéler la merveilleuse puissance d'une citerne que je viens d'ouvrir. Celui de vous qui s'y plongera doit en sortir avec une complète transformation. Vous êtes dès ce moment libres d'en faire l'expérience. » Il dit; lès trois frères se consultèrent, et l'aîné, Cham probablement, se décida à vivre sous la même forme et avec la même robe que son père. — Sem imita l'exemple de son aîné; mais Japhet, qui déjà sentait fermenter dans son sein l'audace qu'il a transmise à ses descendants, plongea résolument dans la citerne miraculeuse. La métamorphose fut immédiate; û reparut aux yeux étonnés de ses frères sous la forme d'un bel adolescent caucasien. Un duo de récriminations s'éleva aussitôt contre Noé, durant lequel Tonde se mit à décroître avec une étrange rapidité. Sein alors, se ravisa, et, laissant Cham fairt

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toat seul sa partie, il descendit à son tour Ters Teau presque tarie, prit à poignée le limon humide, et s'en frotta tout le corps. Cette simple lotion suffît à changer en ocre le noir d'ébène de sa peau. A cette Yue, Gham, interrompant sa plainte, se précipita d'un bond sur les pieds et sur les mains au fond de la citerne, et s'épuisa en efforts pour boire une goutte de Teau mirifique. Douleur! la terre sécha sous ses étreintes, et, seules, la plante de ses pieds, la paume de ses mains et ses grosses lèvres retinrent la couleur si enviée de Japhet. « Père barbare! s'écria-t-il en son patois, ne pouvais-tu me dire, à moi ton premier-né, quelle vertu recelait cette onde et quels avantages résulteraient pour moi de son contact? Gonmient vivrat-je maintenant à côté de mes frères pour qui je vais être un objet de dédain? » — Ainsi Gham exhalait sa douleur, qui semblait prendre une nouvelle recrudescence chaque fois que son regard piteux s'arrêtait sur le peu de surface que l'humidité de la terre venait de blanchir. Les entrailles paternelles furent émues, et Noé dit encore : «Tu vas une autre fois être l'arbitre de ta destinée; Dieu m'a donné le pouvoir de distribuer entre vous trois dons, savoir : la richesse, Tindépendance et le génie, je te laisse le choix conune à mon premier-né. » — Hélas! qui s'égara de nouveau? ce fut le pauvre Gham; il choisit l'or, Sem l'indépendance, et Japhet joignit à ses belles formes le génie qjù. lui permit de dominer ses aînés. — N'est-ce pas là une originale paraphrase de ce verset de l'Écriture, qui, après la malédiction de Gham, dit : — « Que Dieu attire en dpuceur Japhet, qu'il loge dans le tabernacle de Sem, et que Ghanaan leur soit serviteur. »

Let coavents. — San-Franeitco. — El Hilagro. — > La madone do Gnajmlo. - 8an-Pedro. — Le musée. — Tombeaux indiens. — La huaca do Troxiilo.

Depuis les joutes sanglantes du cirque del Acho jusqu'aux danses joueuses de la fête des jimancaës, les fêtes populaires de Lima nous avaient permis d'observer la société péruvienne dans toute la bizarre mobilité de ses goûts ; mais si d'aventure on s'est activement mêlé à ces tumultueux ébats au grand soleil^ en pleine poussière^ surtout à l'époque où le vent du sud, rasant de l'aile les sables brûlants du désert, passe dans Tair conmie une haleine de fournaise, un joiur arrive enfin où l'on se sent un irrésistible besoin de repos, et où l'on recherche le charme voluptueux de l'ombre, du silence et de la fraîcheur dans les seuls endroits qu'il ne déserte jamais, dans les vastes couvents de la ville.

Que de fois j'ai demandé aux cloîtres de San-Francisco un refuge contre les agitations populaires, un abri contre les dévorantes ardeurs du soleil, et l'oubli de cette existence vagabonde qui m'apparaît aujourd'hui si pleine d'enchantements! Là, ma rêverie a souvent revêtu d*un attrait indicible les souvenirs heureux du pays natal que j'évoquais alors, et que j'ai retrouvés depuis insipides et décolorés, tant il est vrai que notre esprit inquiet aspire sans cesse aux lointains horizons, et que le rayon d'or de l'idéal n'éclaire de ses magiques lueurs que les souvenirs du passé ou les espérances de l'avenir. — Tout entier à cette ineffable mélancolie, qu'un illustre écrivain appelle — la tristesse du bonheur, — j'ai passé bien dés heures charmantes dans ce dédale de galeries, dans ces enceintes où les eaux jaillissent des fontaines de bronze, où les arbres et les fleurs des deux hémisphères croissent pêle-mêle, et jettent

anxenyirons leur ombrage et leurs parfums. — Je n'essayerai pas de faire partager des impressions qui tenaient sans doute à une disposition d'esprit particulière ; je ne veux pas non plus conduire le lecteur dans les cent maisons religieuses de la Tille : je terai donc un choix parmi mes notes et je me bornerai à lui faire connaître les églises et les monastères qui plus particulièrement témoignent de l'ancienne splendeur de la capitale du Pérou.

Les édifices religieux de Uma furent bâtis dans les différents genres de la renaissance; mais le style mauresque se mêlait toujours plus 01^ moins à leur composition, et cette architecture hybride fut encore altérée plus tard par les travaux de réparations qui suiTÎrent les tremblements de terre. Les églises ont presque toutes deux clochers, reliés par une façade, dont un fronton en segment de cercle couronne l'entrée principale. La cathédrale la Caridad et rancienne Inquisition offrent le spécimen le plus ordinaire des monuments religieux de l'Amérique espagnole. Souvent un badigeon multicolore, aux violentes nuances, les couvre entièrement. — D'autres conservent leur couleur naturelle^ et leur aspect ne diffère point alors de nos constructions. La pierre n'est pourtant employée parmi les matériaux que là où elle est indispensable. Des charpentes et des claies de roseaux forment la carcasse de ces hautes murailles, qui peuvent, grâce à leur extrême légèreté et à Tintime liaison de toutes leurs parties, supporter victorieusement quelquefois les terribles secousses du sol. L'ornementation des façades est souvent compliquée, le stuc dont elles sont revêtues se prêtant plus volontiers que la pierre aux capricieuses fantaisies du décorateur : ainsi ce sont des moulures imitées de l'antique, des guirlandes, des fleurons, des têtes ailées, des statuettes ; par places, le stuc est fouillé comme certains madrépores, et de larges anneaux Termiculés alourdissent les colonnes, toutes choses qui consti-

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tuent un ensemble plus chargé que grandiose et imposant.

Le couvent de San-Francisco possède une église», deux chapelles et plusieurs cloîtres bâtis les uns dans le style mauresque; les autres dans celui de la renaissance. On bâtirait une yille dans son enceinte, tant il est spacieux. La façade de l'église principale est un assemblage de statuettes et de moulures d'un aspect général assez lourd sans être pourtant désagréable à l'œil. L'intérieur ne contient en fait d'œuTres pré* cieuses que les boiseries du chœur placé au-dessus de la porte d'entrée. L'un des autels a ceci de particulier, «que toutes les figures du retablo sont noires. Les nègres tiennent cet autel en grande Ténération, parce que, disent-ils, agenouillés sur ses marches, ils n'ont point à craindre^ la partialité du saint chargé de transmettre leurs prières à l'Étemel. La plus riche des chapelles, si l'on tient compte de la quantité des ornements et non de la qualité, est ceUe qu'on nomme del Mir lagro {du Miracle). Ce ne sont partout que cristaux suspendus aux voûtes, fleurs, rubans, ornements clinquantes, cages de filigrane d'argent pleines de serins et autres oiseaux chanteurs, tous objets sans valeur sérieuse, mais qui pourtant causent à première vue im certain éblouissement. Cette chapelle fut nommée del Milagro, parce que la madone de pierre qui ornait sa façade et qui, les mains jointes, priait depuis un siècle pour les vivants, pivota sur elle-même durant le tremblement de terre du 16 novembre 1630, tenditvers l'autel des mains suppliantes, et parut conjurer la colère du Seigneur en appelant sa miséricorde sur la ville. Un pays aussi fécond en tremblements de terre que le Pérou, devait être un champ inépuisable dé miracles et de légendes merveilleuses. Parmi ces traditions populaires, il en est une qui est consacrée par une singulière coutume. Quito,i'une des villes les plus considérables de la vice-royauté, ayant été ruiné par un tremble-

DE l'AMËRIQOE ESPAGNOLE ' 148

ment de terre sans que le Tillage voisin de Guapulo eût souffert de la secousse, on se perdit en conjectures sur les causes de cette préservation miraculeuse. Tout à coup, avec cette spontanéité électrique qui se révèle soulrent chez Jfes masses et dont on ciierche en vain le secret^ la voix populaire attribue le salut de Guapulo à l'influence d'une madone de ce village. Pèlerins^ prières et offrandes abondent aussitôt dans son église; des fêtes cent instituées en son nom, l'on décida qu'elles se célébreront à Quito, qu'elles dureront huit jours par année, et que la madone, conduite proccssionnellement jusqu'à la cathédrale de la ville, y restera exposée pendant les huit jours désignés pour la fête aux honmiages des fîdèles. Ce n'est pas tout. 11 fallait que le cortège déployât une pompe^ une magnificence inaccoutumée. Pour atteindre ce but, on songea à la garnison de la ville, à son attirail militaire et aux moyens qu'elle tenait à sa disposition; mais une permission spéciale du roi devenait nécessaire, k fête du Corpus ayant eu seule jusqu'à ce jour le privilège d'augmenter son édat du concours de la force armée. Une requête fut donc adressée à l'Ëscurial par les habitants de Quito. La concession royale fut immédiate et complète : non-seulement le roi catholique accorda aux QuiteSos ce qu'ils sollicitaient, mais il conféra à la vierge de Guapulo le grade de capitaine généraLde ses armées. Ce titre, qu'elle partageait avec le vice-roi, lui donnait la faculté de jouir des honneurs, des privilèges et du traitement attachés à son grade durant les huit jours qu'elle passerait à Quito. A répoque des fêtes, la vierge, qui se trouvait naturellement de service, portait l'uniforme de capitaine général; elle se montrait en public vêtue de l'habit chamarré, les talons battus par une rapière, le front ombragé d'un tricorne galonné d'or avec la cocarde aux couleurs espagndes. L'enfant Jésus participait aux honneurs décernés à sa mère : il revêtait à peu près le même uniforme, et, la tête couverte

du chapeau militaire^ il se tenait à ses côtés, l'épée àlamain, dorant la procession, remplissant Toftice de son aide de camp. Je prenais volontiers le couvent de San-Franciscopour but de mes promenades matinales; j'y cherchais un refuge contre les agitations de la ville et un abri contre les tropicales ardeurs du soleil. Que d'heures charmantes j'ai passées dans ce dédale de galeries, dans ces immenses cloîtres qui recèlent des ombrages remplis de fraîcheur, de parfums et de murmures! Ce qui m'attirait surtout au couvent de San-Francisco, c'était une des enceintes intérieures qui conserve presque intact le caractère de son ancienne magnificence. Deux rangées de galeries superposées encadrent cette cour transformée en jardin anglais et dominée par les deux lourds clochers jumeaux de l'église. L'intérieur du cloître est lambrissé de. carreaux de faïence; les plus ingénieuses arabesques 7 entrelacent leurs méandres multicolores, et les plafonds se composent d'une infinité de compartiments séparés par des moulures ;.le tout est agencé avec un goût parfait. Une série de tableaux empruntés à la vie de saint François décore la partie supérieure des galeries qui s'ouvrent sur des corridors bizarrement éclairés, ou se perdent dans de mystérieuses profondeurs. Une grille de bois tourné ferme les arcades de la partie inférieure et met le jardin à l'abri des déprédations des jeunes novices et du vandalisme des employés subalternes. — Au centre de cette émeraude de verdure, s'élance de son chandelier de bronze à triple étage un jet d*eau qui, fier encore dans sa décadence comme un hidalgo du bon temps, cherche à dépasser du front quatre grands cyprès géants, ses voisins. Aux angles du jardin, quatre jets d'eau plus petits sanglotent tristement sous les ombrages. Le génie familier de ce petit monde était, à l'époque de mon séjour à Lima, un vieillard aussi doux et aussi inofifensif qu'on peut l'être, quand on a vécu toute sa vie parmi d'aussi innocentes choses. Ce

brave homme s'appelait Martin^ il s'était pris d'afiection pour moi^ parce que je peignais des images, et je devais à cette affection mes libres entrées dans le parterre. Je profitais largement de la permission qui m'était accordée. Le bon vieillard se plaisait à me monti*er toutes les richesses de son humble empire : le smhé aux fleurs jaunes ou aux fleurs roses^ le mîocoion, Varoma aux parfums pénétrants^ le floripondio dont les larges calices blancs versent des torrents de senteurs. Les noms espagnols dont il baptisait les fleurs^ ses filles bien-aimées^ ne m'empêchaient pas de reconnaître^ dans leurs larges vases de terre rouge^ les œillets^ les balsamines, le tbym^ la citronnelle, les mauves odorantes, la flor del sol chère aux Incas, les roses surtout qui font songer à la douloureuse exclamation du poète Quintana :

Ay! inféliz de la que nace hermosal

C'est auprès du jet d'eau de San-Francisco, sons un berceau de jasmin dont les étoiles blanches remplissaient l'air de suaves émanations, que j'aimais à m'asseoir dans un vieux fauteuil où s'étaient assis à la fleur de la vie des moines qui, plus tai'd, y avaient reposé leur décrépitude centenaire. Le bruissement des eaux se mêlait, autour de moi, au chant des oiseaux, et quelquefois aux harmonies lointaines de l'orgue, pendant que ma pensée se reportait avec un charme mélancolique vers le pays natal et vers les chers absents.

La première fois que jç visitai le couvent de San-Francisco; m'étant presque égaré dans le dédale des galeries, j'étais en train de monter un escalier sombre, quand j'aperçus, debout sur les marches supérieures, et posté conmîe pour me barrer le passage, un grand moine encapuchonné et vêtu d'un froc bleu. Une lucarne jetait un vif rayon de lumière sur son visage osseux et livide, et réclairait d'une façon tellement se*

pulcralc, qu*on pouvait le soupçonner d'avoir déserté une toile de Zurbaran. J'allais néanmoins poursuivre n^n ascension, quand tout à coup le franciscain se mit à m\^' faire des ^csles pt des grimaces. A chacun d'eux^ je redescendis une marche^ croyant avoir affaire sinon à un fou, du moins à un maniaque^ Il n'en était rien : ce bizarre personnage était tout simplement un franc-maçon, qui, espérant trouver en mpi un frère, essayait en gesticulant de prow)quer une reconnaissance. Bien que trompé dans son espoir, il m'offrit de diriger ma promenade à travers les cloîtres, ce que je m'enh pressai d'accepter. — 11 me fit visiter, tout au fond du couvent, une chapelle sombre et sévère; des toiles d'assez grande dimension, et médiocres pour la plupart, occupent son pourtour. On nomme cette chapelle, de los Ejercicios^ parce qu'elle avoisine un endroit spécialement afiecté aux Liméniens qui veulent pendant l'année consacrer un temps de retraite à des e^cercices de piété. Les cellulcp mises à la disposition des pénitents volontaires ont un mobilier uniforme qui se compose d'un lit de sangle, d'une table et d'une chaise. A la tête du lit, se trouve un crucifix de bois; sur la table, une tête de mort couverte d'inscriptions, chaque reclus y déposant le cri de douleur ou l'action de grâce de sa plus constante pensée. Durant le carême, ces cellules sont ordinairement hantées; alors, à certaines heures, ont lieu des prières suivies de flagellations, qui, remplissant les cloîtres de gémissements et de clameurs, autoriseraient presque à prendre au sérieux le rôle des lanières et des disciplines*

Nous entrâmes ensuite dans un enclos bien ombragé, dont les murailles sont couvertes de fresques grossières qui représentent des moines à la face terreuse et décharnée; la plupait

i Ce mot sert à désigner à Lima un état maladif voisin lie ]|i démence, ou les maladies du genre de la danse de Saint-Guy.

tiennent entre leurs doigts roidis une tfite de mort qui senil)lc, tant ils paraissent terrifiés^ leur révéler, avec Texpression railleose qui I^iv fi9t particulière^ les terribles mystères de l'autre vie.

Cet endos conduit au Panthéon du couvent. — Nous dûmes, pour y pénétrer, traverser un poulailler, où tout uii essaim de poules, de pigeons et de pintades elTarouehés s'en- Tqlèrent à tort et à travers, égratignant les murailles et nous fouettant de Taile. — Le Panthéon est un rectangle dont le milieu est occupé par un élégant pavillon octogone qui est Tossuaire. Ses murs, épais comme ceux d'une citadelle, sont percés d'une foule de petits casiers uniformes et symétriques où l'on introduisait, la tête la première et comme dans une gaine, le moine défunt revêtu des habits de Tordre. Plusieurs de ces casiers avaient été ouverts je ne sais trop dans quel but. L*on y pouvait voir, sortant d'une étoffe en lambeaux et grise comme d'épaisses toiles.d'araignées, des jambes de squelettes qui conservaient encore une enveloppe de peau desséchée.

Les franciscains avaient le privilège exdju^if de vendre rhabit de leur ordre aux moribonds de Lima. Ceux-ci espéraient, à l'aide de ce saint travestissement, tromper la vigilance du portier céleste et conquérir par ruse, à défaut de moyens plus légitimes, une place au paradis. Cette vente constituait pour le couvent, il y a quelques années, une source de revenus d'autant plus sérieuse, que l'habit mortuaire était toujours payé en raison de la fortime de l'acquéreur. Or, celui-ci n'hésitait jamais à être magnifique dès qu'il s'agissait de faire Mriter son âme. C'était l'expression consacrée.— Il faut dire à la louange des ordres religieux que si les abus auxquels ils devaient leur prospérité s'éteignent de jour en jour, les bonnes traditions s'y maintiennent encore en dépit de la misère. Ici^ par exemple, on distribue plusieurs fois par lemaîne <îôs vivres aux indigents^ et certains pauvres honteux

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lont souvent admis au réfectoire, oîi ils partagent le modeste repas des moines.

San-Pedro est surtout remarquable par ses autels : ils sont splendidement dorés et chargés de sculptures. Leur retablo se compose de colonnes torses géminées, autour desquelles serpentent, s'enroulent, s'entre-croisent des pampres, deslierresi des festons qui laissent pendre, semblables à des stalactites d'or, des vrilles, des fleurs, des grappes de fruits et de clochettes épanouies. L'un de ces autels a conservé la couleur de son bois; on le considère comme un chef-d'œuvre de menuiserie. Les murailles et les piliers de cette église disparaissent sous une foule de cadres dorés et sculptés de toutes les dimensions, et renfermant des toiles médiocres en général, mais qui du reste ne peuvent être sérieusement appréciées, les unes faute de jour, les autres à cause de la sombre épaisseur du vernis écaillé qui les couvre. Dans la longueur de la nef, des banderoles d'étoffes légères et de différentes couleurs, suspendues à la voûte, entre-croisent symétriquement leurs festons, et s'élèvent ou s'abaissent au moindre souffle d'air. A l'entrée de la sacristie, on remarque un tableau d'Annibal Carrache, représentant saint Philippe de Néri en extase devant la Trinité, le saint est soutenu par un ange laissé dans un clair-obscur du plus merveilleux effet. Plus loin, un évêque coupé à une toile de l'école vénitienne attribuée à Yéronèse; une sainte Gertrude et ime sainte Thérèse, en assez mauvais état, mais remarquables surtout par la façon dont a été comprise et rendue l'individualité des deux saintes, nous semblent des œuvres de valeur.

Cette église appartient au couvent de San-Felipe de Neri, et communique avec son principal cloître. Celui-ci est petit, ses arcades sont à plein cintre', et ses murailles sont revêtues de la chemise de chaux, dont l'épaisseur constate le degré de sollicitude accordée aux monuments. Des jarres de terre rouge,

pleines d'œillets et de basilics, séparent les arcades de la galerie inférieure. Le centre de la cour est occupé par un bouqaet de verdure, d'où s'élancent les pistils de cristal d'une gerbe d'eau, qui répand sa bruine aux environs.

Le couvent, devenu trop vaste, a été séparé en deux parties, dont l'une, actuellement affectée au musée et à la bibliothèque de la ville, s'ouvre sur la rue. lie los Esttuiios. Le musée ne contient en fait de tableaux que les portraits en pied des vice-rois du Pérou et ceux des généraux marquants de la guerre de l'Indépendance. Les vice-rois forment une série de quarante -quatre toiles de même dimension, qui n'ont aucune valeur artistique. Le portrait d'Abascal est pourtant supérieur aux autres; tout porte à croire qu'il est dû au pinceau d'un artiste attaché à Texpédition de la Condamine. Si les premiers gouverneurs du Pérou avaient jposé deyant un pein(re aborigène, témoin des terribles scènes de la conquête, assurément son pinceau consterné n'aurait rien ajouté à l'expression farouche et inflexible de leur physionomie. Ces teints olivâtres ou blêmes, ces regards sévères ou soucieux, ces nez en becs d'oiseaux de proie, ces lèvres tranchantes, ces vêtements noirs, donnent à la plupart d'entre eux tout Finquiétant aspect du tyran ou de l'inquisiteur de mélodrame. La tête de Pizarre surtout est l'idéal du genre. Quelle énergie et quels sinistres mystères devait renfermer l'âme d'une pareille tête ! — Les trente-trois premiers vice-rois sont presque uniformément vêtus dé noir. Le prince d*Esquilache en costume de guerre, deux ou trois évêques en rochet et en camail, rompent seuls cette monotonie; mais le marquis de ViDa-Garcia, arrivé d*Espagne avec les modes de la cour de Louis XIY, qui sous Philippe V venaient de franchir les Pyrénées, étale dans son cadre im splendide vêtement chamarré de broderies. Ses successeurs, rivalisant avec lui de luxe et d'élégance, semblent avoir déposé, en même temps que le

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costume^ la mine rébarbative de leurs devanciers; ils ont des figures fleuries et débonnaires^ qui révèlent des mœurs pla^ paisibles et plus civilisées. Un Ghristopbe Colomb, beau et honnête visage imberbe, où s'épanouissent les roses de la prospérité, ce qui n'est guère en rapport avec l'idée que nous nous étions faite du célèbre Génois; deux portraits peu agréables, l'un de Bolivar, l'autre de San-Martin, complètent cette galerie de tableaux, consacrée aux hommes qui ont joué un: rôle au Pérou.

L*unique intérêt du musée appartient à une réunion d'objets recueillis dans les huacas (tombeaux indiens) : ce sont des figurines d'or et d'argent, des ustensiles souvent des mêmes métaux, des ornements et des bijoux, tels que colliers et bracelets, anneaux et minces coupas d'or, qui servaient de pendants d'oreilles; monnaies et médailles, que l'on plaçait dans la bouche des cadavres, sans doute aussi pour acquitter certains droits perçus dans l'autre vie. Les vases de terre, d'une forme étrange et d^un usage mystérieux, y sont en grand nombre, et donnent une idée complète de la cérsimique indienne. Quelques-uns de ces vases, d'un vert noir cotnme le bronze, représentent un animal de l'espèce du sarigue; d'autres ne diffèrent point pour la couleur de nos poteries; mais leur forme est celle d'une corbeille close, dont le couvercle serait orné d'arabesques rouges; ils sont ordinairement munis d'un tuyau long et pointu qui peut servir de sîfQet. Un personnage grotesque ou indécent est parfois appliqué contre le corps du vase. On voit encore des pots sphériqùes ornés de relief grossiers, et mis en conununication par un petit tube. Ces différents modèles ont une étroite ouverture, et l'introduction d'un liquide y est presque toujours accompagnée d'un bruit qui -i^ie a'vec la formé du vase : les uns sont disposés de façon à imiter de joyeux éclats de rire; les autres une lanfientation ][mrticulière, en usage, assnre-t-on, durant les funérailles in-

dieones. 1 en est enfin où Ton ne saurait introduire une seule goutte de liquide^ ce qui rend leur usage complètement énigmatique. Près de ces différents objets^ on voit sous des verrières les corps de leurs anciens possesseurs^ tels qu*ils furent inhumés^ c'est-à-dire accroupis, appuyant leurs coudes sur leurs genoux, et tenant entre leurs mains crispées, semblables à des serres, une tête que les siècles n'ont pas encore dépouillée de sa chevelure épaisse et rude, qui, rebelle à son bandeau, retombe et s'éparpille sur ime face grimaçante et hideuse. Ces cadavres conservent une peau jaunâtre, ridée en mille plis, trouée, déchirée comme un vêtement en loques; ils sont drapés d'une étoffe teinte en écarlate, qui a résisté au séjour destructeur du sépulcre. Parfois on trouve encore dans les hvacas des objets de valeur et des vases remplis de parcelles d'or, ce qui autorise à croire que des fouilles dirigées avec habileté ne demeureraient pas stériles. C'est à de pareilles trouvailles que les traditions de trésors enfouis avec les morts empruntent tout leur charme : elles sont sans nombre; mais l'une des plus curieuses remonte à la fin du seizième siècle,la voici. Un Espagnol sans sou ni maille, qui s'expatriait pour venhr chercher fortune au Pérou, débarqua dans un petit port voisoin de Truxillo, où il dut à une circonstance dont Thistoire ne fait pas mention, d'être accueilli par un cacique indien, père d'une fiUé unique. Cette hospitalité cordiale, encore enracinée dans les mœurs du pays, fut le principe d'une amitié que vinrent resserrer chaque j our davantage des soins affectueux et dés services réciproquement rendus. Bref, TEspagnol s'éprit de la fille du chef, l'épousa et vécut près de son beau-père durant plusieurs années sans qu'un nuage vînt altérer leurs relations. L'Indien un jour tomba malade, et fit approcher son gendre : « Mon fils, lui dit-il, tii m'as fait fe plus grand honneur que puisse faire à uii Indien un homme au ^âng d*azur : tu as épouse ma lillc chérie; tu t'es montré

en outre pour elle plein de sollicitude et de dévouement^ et je t'ai dû la joie de mes dernières années. L'heure de la récompense a sonné : ma fille va te donner une dot digne de toi. » Puis^ appelant sa fille, il prononça à voix basse quelques paroles. Celle-ci vint alors à son mari, le prit par la main, le conduisit sur un monticule du voisinage, et lui indiqua le point du sol qu'il devrait fouiller. 11 se mit incontinent à l'œuvre, et rencontra une huaca qui renfermait une assez grande quantité d'or pour faire monter à dix mille onces environ le cinquième que la loi lui enjoignait de déposer au trésor royal de Truxillo. Le premier soin de l'Espagnol devenu riche fut d'affranchir de la taxe royale, moyennant une forte somme, les habitants du pauvre bourg qu'il habitait : généreux début, qui remplit de joie le cœur du ^eux cacique, en lui faisant connaître qu'un aussi brusque changement de fortune n'aurait aucune influence pernicieuse sur les qualités de son gendre. Le temps justifia cette opinion. L'Espagnol semait autour de lui les bienfaits, et prodiguait à son bienfaiteur les soins de la plus vive reconnaissance. Une seconde fois le cacique tomba malade, et sentant approcher la froide mort, il appela de nouveau son gendre et lui fit d*une voix presque éteinte cette confidence des MiUe et une Nuits : « Un homme tel que toi pourrait sans inconvénient posséder les trésors de la terre; aussi vais-je, avant de mourir, te rendre plus riche que le roi d'Espagne : je t'ai déjà indiqué une précieuse huaca; mais j'en sais une autre qui surpasse en valeur la rançon d'Atahualpa. Mon père, qui travailla, sous nos aiyiiens rois, à l'enfouir, m'a révélé le secret du lieu où elle se trouve, et j'ai reconnu à des signes certains que jamais un grain du sable qui la recouvre n'a été dérangé par la main des hommes. Tu la trouveras...»

La grandeur de la révélation qu'il allait faire impressionna si vivement le vieux chef, que sa langue se paralysa; son vp

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sage prit alors Texpression du désespoir; en vain il fit pour continuer un effort suprême^ la voix expira sur ses lèvres en sons confus; il retomba sur sa couche et rendit Tâme. — Nul depuis n*a découvert la huaca dont il voulait parler; on s'est perdu en conjectures de toutes sortes; des fouilles ont été même tentées dans une colline de sable, qui^ voisine de Truxillo^ parait être l'œuvre des hommes; mais les travaux dirigés sans entente ont été entravés par des éboulements. — Un jour viendra peut-être où quelque obscur citoyen de k république découvrira d'un coup la fortune d'un empire.

Smto-DomiDgo. — La madone du Rosaire. — La lainte Bot» da Biaisa. — Le voyageur Rugendas. — L'escalier de la vie.

Un autre couvent de Lima^ Santo-Domingo^ m'ofiDrait aussi un curieux sujet d'études. La vie religieuse au Pérou s'y montre sous sa face la moins connue peut-être, dans rmfluenoe qu'elle a exercée sur l'art national. Ce couvent possède plusieurs patios, dont une fontaine de bronze occupe le centre, et qui tous sont entourés de deux rangs superposés de cloîtres à arcades cintrées. Seul, le premier de ces cloîtres, c'est-à-dire le plus voisin de l'église, est entretenu avec soin. Ses murailles sont lambrissées de carreaux de faïence coloriée représentant des sujets de piété et des arabesques, et son plafond de bois de cèdre est composé de compartiments symétriques, où des rosaces élégamment sculptées scintillent encore, radieuses dans leur robe d'or, sur un firmament d'outremer qui a moins bien résisté aux attaques du temps. Quelques fresques grossières et symboliques sont éparses 5ur les murailles, ou placées au-dessus des portes pour indi-

qner le genre d'occupation an<)ud on se Uwaii dans lés diverses salles. Ainsi un livre dévoré par les flammes rappelle que Tordre religieux de Sainf-Dominique était spécialement chargé d'épier .l'hétérodoxie des ouvrages introduits dans la vice-royauté^ afin de les détruire^ et que Tinquisition frappait de châtiments sévères^ non-seulement les détenteurs de livres prohibés, mai9 encore les personnes qui, soupçonnant leur existence chez des particuliers, reculaient devant une délation. On trouve aussi d'autres fresques d*un sens énigmatique comme celle-ci : un chien aboie à une chandelle allumée près d'un vase renversé au-dessus duquel s'envole un dragon vert en forme de raquette. -~ Cette chandelle ne figureraitelle point la foi se dressant sereine et victorieuse, en dépit des efforts de ses ennemis?

L'église de Santo-Domingo, appartenant à l'ordre le plus riche de la ville, est ornée avec prpfusion. L'autel de Notre- Dame du Rosaire en était, il y a peu d'années, la merveille; lés^ niétiitix précieux y retnpiîssàient Vàîfke dû Marbre ti du bois. Des candélabres d'argeht dis M pieds de hauteur, déé l8(]!npes suspendues à des chaînes massives ef des urnes du irtêmé métdl, où brûlaient des essences précieuses, des fleurs è foison, clés cierges et des lustrés; forêt def cire et de cristal où daxiÉdes cages de filigranes rossignolaîent i^riiis et chardonnerets; chérubins d'argent portant au poing des torches eibbàuihées V tels étaient les riches accessoire^ dé cet autel. A fit partie àu]^érîeùre, dans une sorte dé chapelle rhystérieusetaetA éôlatirée par le demi-jour que tamise un transparent, a'^pàraissâit la madone, vêtue comme une princesse des contes orientaux, traînant des flots de brocart et de dentelles dlnqnsantés, portant au front une couronne dé brillants et tenant à la main un rosaire de perfes du plus bel orient. Cette image de la sainte Vierge était chiaqué jour revêtue d'un costumé particulier; mais pour la: fêté de l'Assomption on étalait

DE L'AMÉRIQOË JiiSPAGNOLE 1!5

toutes les richesses de son vestiaire et de son écriiv: abrsles lumières qiie l'on pouvait compter par milliers^ les pastilles d'encens^ d'aloès, les gommes parfumées du Pérou^ sans cesse incandescentes^ remplissaient l'espace d'une vapeur à travers laquelle cette orfèvrerie et ces joyaux^ entrevus^ semblaient prendre des proportions fabuleuses. Mais la splendeur des olennités religieuses va s'éteignant avec les revenus des couvents^ et Notre-Dame du Rosaire^ qui pendant toute l'année ne portait jamais deux jours de suite le même habita se montre avec des costumes dont un long usage a terni réclat — Les autres images de saints sont aussi revêtues ^'étoffes surannées brochées d'or. Leur laideur désagréable s'augmente encore de l'application d'une barbe hirsutée et d'une chevelure postiche dont les mèches longues et roides pleuvent en désordre. Toutes sont douées de physionomies qui fatiguent le regard tant elles reproduisent cette expression grimaçante, particulière aux masques de carton peint et verni en usage durant le carnaval. Si le saint a subi le martyre, il devient hideux, car son supplice ne saurait manquer .d'être reproduit avec cette vérité brutale qui caractérise l'art espagnol. — Ainsi, l'on voit à droite du maitre-autel, appuyé contre un pilastre de la nef, un san Pedro, dsms le crâne du* quel une hache est enfoncée comme dans le billot d'un étal un large glaive, en outre, lui traverse la poitrine et semble repoussé par le sang, qui jaillit avec fureur et descend à tort et à traver» en cascade de cinabre. -^ On oublie heureusement bien vite ces divers épouvantails, devant un groupe dé norbre blanc d'une grâce exquise, placé dans une néf latérale sur un autel dédié à sainte Rosé, la seule femme qtâ dans les colonies hispano-américaûtes ait été canonisée; ce qui donne tonte la couleur d'un paradoxe è cette parole de Montàtvo : Time traia êl Para, de dàr maa êmtos at eieH&y que a dadff pkaa a la tierra. - dénient IX était loin dé partager cette

ImaiJ;

iB6 SOUVENIRS

confiance, si Ton peut ajouter foi à la parole qu'on lui prête : — c Sainte et liménienne ! » se serait écrié le pape au sujet de cette première fleur de sainteté éclose dans les Indes; « sainte et Liménienne ! j'y croirai quand il pleuvra des roses ! » — Rose s*étàit de son vivant vouée à santo Domingo^ et portait l'habit de l'ordre; c'est ce qui explique la préisence, dans cette église, du coffret ciselé et orné de pierres précieuses qui contient ses reliques, conune aussi celle du groupe dont nous allons parler.

La sainte est couchée sur le roc; ses lèvres entr'ouvertes exhalent leur dernier soupir; sa main droite pendante semble chercher encore le rosaire qu'elle a laissé choir, n y a tout à la fois en elle de Textase de l'ange et du sommeil de la femme; son visage resplendit d'une double beauté : beauté plastique et précise, que détermine une adorable pureté de lignes; beauté idéale, reflet de toutes les divines perfections d'une nature aussi exceptionnelle. A son côté se tient, les ailes ouvertes, la chevelure légèrement soulevée par l'air, le pied effleurant à peine le sol, un chérubin dans une attitude pleine de douce mélancolie; sa main soulève, avec une hésitation pieuse, délicate, craintive, un pan de draperie qui lui voilait le visage de la vierge : tant de calme et de sérénité semble le tromper lui-même, il méconnaît la mort, et il hésite à guider vers Dieu la belle âme qui s'envole. Sur une aspérité du roc et à la hauteur du visage, gît un rameau brisé où s*épanouit une rose irréprochable. L'Ame immaculée de la sainte et le doux parfum de la fleur montent ensemble vers le ciel au midideleur existence; elles ont toutes deux vécu leur vie, la vie des roses! — Bien des fois je m'étaSs arrêté devant cette œuvre suave; je brûlais de l'apprécier dans tous ses détails, et surtout d'en connaître l'auteur; mais la verrière qui la couvre, la tient dans un demi-jour assombri encore pfo* la disposition de l'auteL

Une fois pourtant, semblable à ce rayon, qui dans un temple égyptien descendait une fois par an caresser les .lèvres du grand S^rapis^ une échappée de soleil^ reflétée par je ne sais quelle glace de Venise, vint entourer d'un pAle nimbe de lumière la tète de la sainte. L'église était déserte, Toccasion fayorable. Je m*aidai d'une banquette, et je parvins à contempler de près cette délicieuse composition. Sous un pli du ca* puchon dérangé par l'ange, j'aperçus alors une couronne d'épines qui, avec une cruauté inouïe, enfonçait mille dards acérés dans ce front délicat, dans ces tempes où les veines croisaient leurs fils d'azur; — mais l'expression de béatitude ineffable répandue sur les traits de la mourante dit assez qu'elle entrevoit déjà les cieux. — Toute la draperie est fouil lée avec une vérité parfaite, on dirait d'un& étoffe pétrifiée i Timproviste. J'ose à peine remarquer que la main qui a laissa échapper le rosaire me semble un peu longue, tant le galb« en est correct et élégant; j'ose encore moins reprocher au chérabin sa pose un peu maniérée, tant elle est gracieuse. — Au milieu de mes observations je me sentis toucher au bras, et j'entendis en même temps une voix me dire: — Ce groupe charmant est d'un sculpteur italien noouné Mazza, élève de Bemini, ou, si vous l'aimez mieux, du chevalier Bernin : le nom du statuaire se trouve sur le c6ié du socle. -* Je me retournai et je me trouvai eu présence d'un personnage trèsgrand et drapé à l'espagnole dans un ample manteau noir, qui me tendait un album tout ouvert. — Tenez, monsieur, continua-t-il , voici un croquis de ce groupe , et ce n'est pas sans peine, je vous le jure, que je suis parvenu à le faire. — Je pris le croquis, j'y jetai les yeux; il révélait un crayon plein d'énergie et d'habileté.

On ne saurait en pays étranger se tenir trop sur ses gardes avec des compatriotes inconnus; mais quand il s^en présente on sous des au&pices tels que la politesse, la distinction et le

talent, on peut sans courir trop de risques modifier ses principes de circonspection, le sautai donc à terre^ j'entrai en conversation avec cdui-ci, et Je n'eus certes pas lieu de m'en repentir. -* Ma nouvelle connaissance avait un de ces. visages qui commandent l'attention et inspirent la confiance. Son front chauve, large et bombé^ était sittonné au-dessus du sourcil par une cicatrice blanche qui lui donnait un caractère martial, augmenté oicore par une contraction presque constante des niusdefl de la face. Il avait le l'égard spirituel et légèrement ironique, il était sveite, mais un peu voûté comme les gens qui vivent à cheval> et on l'eût certes bien plutôt pris à premiëre vue pour un officier de cavalerie que pour un artiste. — Ha casquette à galons et l'ancre couronnée de la marine royde*Iui avaient indiqué la position sociale que d'aventure j'occupais alors ; l'album que je portais ausaî, et lUon examen obstiné de la statue de sainte Rose, ne lui laissant en outre au6un doute sur la conformité de nài goûts, it devait au moins établir l'équilibre en montant tûsl confiance au niveau de la sienne; tt n'eut pour cela qu'à me dire un seul mot, son nom: Maurice Rugendas.*

A parfir de cô montent, j'eus l'avantage. En effet, an ChiU déjà, plusieurs de ses tableaux m'avaient permis d'apprécier son ttdent de peintre; des amis communs' m'avaient souvent renseigné sur son caractère et sur sa vie aventureuse, enâd nos noms s'étaient d^à plus d'une fois rencontrés sur des albums. Aussf, qustnd 11 mé tendit la main, il me sembla que je serrais celle ^un vieil àni. .;

De retour à Lima depuis le matin, c'était aux cduventë qu'il venait demander ses premières impressions. Nottu^ continuâmes ensemble la promenade conunencée.

< M. Rngendas a, pendant quinze ans, exploré rAmériquc du Sud, il en a rapporté des albums d'un puissant intérêt.

En tinTeisant une galerie^ nous nous arrêtâmes devant deux toiles jumelles^ œuvres honnêtes et patientes ^ où quelque Péruvien zélé raconte les différentes phases de k vie humaine. — Dans ceUe de Thomme, les costumes appartiennent au dernier siècle; dans celle de la femmcj aux modes liméniennes de notre époque^ couleur locale qui naturellement lui donne assez de titres à nos sympathies pour BOUS autoriser à dire un mot de sa composition. •— Une grande arcade^ qu'un arbre divise en deux parties égales^ s'ouvre au milieu du tableau : Tarbre porte à son sommet une sorte de Janus femelle dont un des profils est florissant de jeunesse» et f autre, maussade^ rechigné comme celui d'une méchante vieille. D'un côté la nature étale, sons un ciel bleu, sa robe couleur d'espérance, les ai-bres poussent des rameaux droits et feuillus, et sur une pekmse émaillée de fleurs une femme enceintey escortée d'un caniéhe, se promène au bord d'une mer agitée : rapprochement qui, s'il fait songer aux tempêtes de la vie, rappeUe un peu aussi ce mot de Shakespeare : — Perfide comme l'onde î — Le paysage voisin est sombre, aride, désolé. Des branches mortes jonchent le chemin, et deux hommes portant un cercueil traversent une eau dormante. Un profil d'escalier monte du côté de la vie, atteint au sixième degré le point culminant de l'arcade, d'où ses marches redescendent en nombre égal du côté de la vieiUesse et dé ht niori. Sur Chacune des mdrchesf, on retrouve la! lAêâie fenhbé ivéc Ms transformations sue*'' cessives que Y&^é opète dans/sa fermé él dHn^ ses penchants. Ainsi, à peine débarrassée'des làâgéfi dé la noux'-> rice, elle cômoiience son ascènsAbn, et nous apparaît tswt la première marëhe joiiàÀt avec un ofôeàu; à dii ans elle fient une guitare, qu'elle retiôptaée, k vifïgt atis, pttr iés arniëà de son sexe et de sA pifofessîon, ^ soM Un costume coquet, un bouquet de rosei et un éventail; à treufte aâs nous la troûVôd^

en parure de mariée, à quarante aiis sa jeunesse lance, mus la fornûe d'une œillade, son dernier ëclair, puis elle gravit h dernière marche pour redescendre le versant opposé, celui de la morne saison de la vie, triste, sévèrement vêtue, le missel à la main d'abord, plus tard la bourse, plus tard les béquilles, enfin le corps plié en deux, la face parcheminée, Fœil éraillé et sanglant; elle met le pied dans un cercueil qui, placé au bas de la dernière marche, porte le numéro 100. — L'artiste, conune on le voit, fixe à un siècle la durée de la vie humaine : ce chiffre paraîtrait fort raisonnable à notre espèce dégénérée, surtout s'il ne Mlait pas descendre le versant des misères, des laideurs et 4es infirmités, si semblable à la fusée qui s'envole droite et pure jusqu'au terme de son ascension, où elle éclate en gerbe étincelante pour 8*évanouir dans toute sa gloire; la vie pouvait aussi toucher à sa limite dans toute sa richesse d'illusions^ de force et d'inteUigence> et finir enfin par le bouquet!

Le sanctuaire de sainte Rose. — Sainte Rose patronne de toutes les Amâ-

riques.

En quittant les dottres, mon compagnon m'offrit de visiter le sanctuaire de sainte Rose, qui dépend de l'ordre de Santo^ Doniingo. Nous descendîmes donc deux cuadras de la même rue, et nous touchâmes à la porte du sanctuaire. Un grand mulâtre, portant une dalmatique de bure noire sur une robe de laine blanche, nous reçut, et nous fit traverser une galerie. J'y heurtai du pied une plaque de fonte scellée dans le ca^ reau, et je m'arrêtai pour la lire. Elle raconte que des ou* vriers, occupés à creuser les fondations du sanctuaire, furent

suffoqués par une violente odeur d'essence de roses qu'exhalait ce point du sol^ où^ le jour de la naissance de la sainte^ comme cela fut constaté depuis^ Ton avait enterré ses premiers langes. Au bout de la galerie^ notre guide nous intro« duisit dans une cellule où se trouvaient déjà quatre personnes qui formaient un groupe plein d'intérêt. — ('/était d*abord le maître de ce modeste réduit^ un vieillard plus qu'octogénaire^ qui disparaissait^ tant il était cassée entre les bras d'un grand fauteuil de chêne garni de cuir fauve ; son crâne lisse^ brillant et vigoureusement tourmenté^ conservait à peine une légère couronne de cheveux blancs; ses sourcils sortaient droits du front^ se recourbaient comme une moustache^ et voilaient presque deux yeux intelligents^ qui seuls accusaient la vie sur ce visage émacié et couleur de buis. Ce vieillard était le P. Zéa, chapelain du sanctuahre. — Devant lui se tenaient debout^ dans tout l'éclat de la vingtième année^ deux jeunes filles^ deux sœurs sans doute^ vêtues de satin noir^ et portant sur la tête> suivant la mode espagnole^ une mantille de dentelle qui laissait scintiller le corail d'une fleur de grenadier. Leur dievelure descendait en longues spirales noires dans l'ombre^ bleues dans la lumière^ et encadrait un visage de cette pâleur mate qui n'a rien de maladif^ et qui est particulière aux Liméniennes. Des sourcils noirs d'un arc vaste et régulier^ un regard de velours^ un nez d'une courbure élégante^ donnaient au visage de l'aînée un grand caractère de fierté. La plus jeune entourait d'un bras la taille de sa sœur, et cette pose penchée imprimait aux lignes de son corps desondulationspleinesde mollesse et de grâce. Son visage n'aurait rien eu de remarquable sans deux grands yeux noirs qui^ dans leur étonnante mobilité^ semblaient lancer à tort et à travers de fugitives lueurs. — Une duègne en costume de saya y manio, voilée^ heureusement^ car elle avait sans doute le physique de l'emploi^ était assise près d'une fenêtre qui éclai*

16t SOUVENIRS

rait vivement les deux jeunes filles; le dossier élevé du fauteuil jetait son ombre sur le moine. — Nous étions restés à récart pour ne pas troubler ^entretien. Le vieillard ne paraissait pas, du reste, nous apercevoir ; il tenait la main de Taînée des deux femmes, et lui donnait des instructions relatives à une œuvre de charité quelconque. —Cette scène n'avait assurément rien que de fort ordinaire; mais notre esprit, encore sous le coup de l'impression produite par le drame de la vie humaine, s'étonnait d'en retrouver aussi promptement les plus violentes antithèses. — C'était encore ici, d'un côté, lumière, élégance mondaine, jeunesse florissante, beauté enchanteresse, les marches les plus triomphales de l'escalier de la vie; de l'autre, ténèbres, austérité, décrépitude, affaissement inquiet de l'homme qui descend les derniers degrâ, rœil fixé sur le sombre but. — Le vieillard cessa de parler, les jeunes filles baisèrent avec respect la manche de sa robe, nous jetèrent, avec un. sourire de rubis et de nacre, ce gracieux salut liménien : Qm la Firgen le ampare a ustedi caressèrent les dalles de leur petit soulier de satin blanc, et disparurent.— La cellule s'assombrit. Le chapelain nous demanda paternellement alors à quoi il pouvait nous être utile. Je restai interdit, car j'avais, en vérité, oublié le motif de notre visite; heureusement mon compagnon se souvint, et le P. Zéa donna aussitôt des ordres pour qu'un frère nous guidât vers les précieuses reliques dont il était le dépositaire. Le sanctuaire et une partie du cloître sont bâtis sur le terrain occupé autrefois par la maison de la sainte. On montre encore l'endroit oii>le 30 avril 1586, naquit l'enfant dont les vertus sans nombre devaient éblouir durant des siècles l'Amérique espagnole, sans qu'une autre créature élue du ciel dût venir atténuer l'unique et radieuse apparition. «- Son père se nommait Florès, et sa mère 011 va. Il lui fallait un nom qui pût figurer avec avantage dans ce ?x)uquet de famille. La volonté

DE L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE iC*'

dîTine se sigàjalai en cette circonstance. Cliva, s'apprôdianf un matin du berceau de sa fille, aperçut avec sftupéfat^tfon 6at roreiller ttne rose magnifique, dont les feuilles, par un merveilleux agencement, reproduisaient les traits de Tenfant. A partir de ce jour, le nom de Rose Ini lût donné; mais elle comprit bientôt qu'un pareil nom devait attirer sui' elle les regards dangereux du monde; aussi, le cœur plein de scrupules et d'alarmes, elle alla sç jeter aux pieds de la madone da Rosaire, au couvent de Santo-Domîngo, la suppliant de dissiper ses inquiétudes. La madoite lui enjoignit de vive voix de porter non-seulement le nonor de Rose, maitr encore celui- (fe &nta-Marîa'. — Ce nom ide fleur permit plus tard à ndtrtf sainte d'improviser, en s'accompagnant sur la tihitela, cetf innocent" jeu- de mots :

Ayl Jésôfe^deiitialiM Que bien pareces Entre fiores y toêm ^ Y olim Verdies!

L'amour divin avàît, à Tftge de cinq ans, illt»nit)§ s<m es* prit et incendié son cœur de telle sorte, que, méprisant letf plaisirs de son é^e. Rose de Santa-Maria se livra entièrement à la prière, à la pénitence et aux macérations; puis, consacrant ses pensées les plus tendres à Jésus comme à un épomt chéri, elle fit vœu de virginité perpétuelle, et marcba résoi^ lûment dans les voies du salut, en dépit de sa famille, qui mit en œuvré les injures, les menaces et les coups pour' la forcer à produire dans le monde les grâces et les séductions dont le ciel l'avait comblée. Ce furent les premières épines ds sa vie. La sainte eu supporta les déchirements avec résignràtion, et s'obstina à fleurir dans la solitude, en vue des félicités étemelles. Dès qu'elle eut aecoiâpli sai vingtième année, l'idée fui vint depronotrcer des vœux ; mais, n'ayant de pré-

iw soimoins

Hrence marqua pour uicim des diffârenti eoipa monutlqntf, die riwlnl de vivre solitaire et retirée, nuls libre, en prenant, OHOune l'sTeit tait sainte Catherine de Sienne, ta robe d'un ordre rel^enx. Ici se présentait enoore l'embarras du cboii pooT cette conscience pleine de niaceptibilitës. Un éTénemeat inatlenda mit un tenne à ses hésitations.— Un jour que lasunle était en prière, un papillon noir et blanc entra dam sa chamhn, se posa sur son sein, et la jeta dans une extase âtnnge dont elle sortit la poitrine ornée d'un cœur parraitement dessiné. Quant au papillon, elle le chercha en vain, il avait disparu. Ce miracle, qui lui sembla une manifestalioD de la volonté divine relative an costume qu'elle n'avait osé choiàr, h fit M diicider pour l'habit noir et blanc de saint Dominique, KUi couleurs dum jstérieux phalbne. — H serait superflu d'éauméier toutes les preuves que sainte Hose donna de ses relatiODi avec le ciel : sa vie fouimille de miracles; ses prédiction), qui sont aussi fort curieuses, se sont réalisées jusqu'à la de^ nlère, qui fixait le terme de la domination espagnole au Pérou. Mais ses titres les plus paissants k la vénération dans ud ■lècle trop souvent, hélas I scq>tique et railleur, sont des œuvres de charité et de dévouement sans nombre durant ia épidémies désastreuses; trente années, consacrées avec une entière abnégation au scmlagcment des pauvres, à la codsolatlon dot arOigés et k la conversion des méchants; c'est enSn une existence marquée au cachet de la plus pure morale de Jénii-Christ.

La sanctuaire est une petite chapelle construite en rectan- ^. Au milieu, du c6të opposé à l'entrée, s'élève un autel do- ~'-ié par un tableau de la sainte Vierge tenant entre ses bru ihnt Ji'sus. On a eu la biiarre idée de percer cette toile, heurausement asseï médiocre, -- pour orner les oreilles, nu et les mabis de la madone, de pendants d'oreilles, de llMv et de bagues en brillants. Notre guide nous raconti

DE L'AMËRIOUE ËSlPAGNOLB itô

en nous montrant ce tableau^ qui jadis appartint à sainte Rose, l'histoire suivante : — Un jour que dona Maria Usategui, grande dame de Lima et protectrice de Rose^ lui vantait dans son oratoire les hautes perfections de Notre-Dame d'Atodût, le divin Enfant du tableau, qui était suspendu au sein de sa mère, détourna la tête pour écouter cette litanie en l'honneur de la sainte Vierge. Rose ât remarquer ce prodige à sa compagne, qui, au comble de la surprise, cessa de parler. Jésus reprit aussitôt sa première position; mais dès que la noble dame, cédant aux prières de son amie, continua la phrase interrompue, le même prodige se renouvela; seulement le Tisage de TEnfant-Dieu resta tourné vers le public. —Le narrateur ajouta naïvement que Ton avait, depuis, cru devoir, par chasteté, ne laisser à découvert qu'une partie du sein de la madone. En effet, la peinture de la draperie Ajoutée est d'une époque bien postérieure à celle du miraculeux tableau. — Aux deux côtés de l'autel on voit les péronés de sainte Rose qui forment les tiges de deux fleurs d'or épanouies. — Deux ou trois cadres enchâssés dans la boiserie contiennent aussi : — une lettre de remerdments de la sainte à dofia Maria Usategui pour un service qu'elle en a reçu ; — une boucle de sa chevelure noire; — son anneau de fiançailles avec le divin Sauveur, sur le pourtour duquel on peut lire : R09a de mi JHS. H mi uposa; — la couronne et la croix hérissées de pointes acérées qu'elle portait ordinairement sur le front et sur la poitrine; — le clou qui, fixé à une certaine hauteur dans la muraille de sa cellule, lui servait à nouer sa chevelure, afin de punhr par la douleur sa nature débile, si, durant ses longues oraisons nocturnes, elle s'affaissait vaincue par le sommeil et la fatigue. Ces différentes reliques sont profondé* ment enchâssées dans ]^ bois de Tautel et défendues par des glaces. On a pris cette précaution contre les dévotes filouteries qui menaçaient de dévaliser le sanctuaire.

IM SOUVENIBS

N^re guide nous fit tiûter epcoce we ^lie de logette^ut Alt habitée par la sainte^ et qui renfecme sa chai3e et la grande ccoix de bois qu'elle portait durant des heurep entières en sou- Yenir du Christ au Golgotha^ et nous passâmes dans un petit jardin attenant à la chapelle et laissé aujourd'hui dans le plus complet abandon. Un magnifique rosier blanc^ le seul arl)re au reste qui s'y trouvât^ y fleurissait parmi toutes sortes de ;;.Iantes parasites. Sur une des murailles^ nous remarquâmes une fresque représentant la sainte en prière^ et près d'elle un élégant cavalier à la tournure conquérante et portant le coutume du temps de Philippe II. Us sont séparés par une armoire étroite et longue qui se trouvait ouverte, et dans laquelle on apercevait un tronc d'arbre desséché; )a fresque étalait au-dessus de rarmoire, pour continuer l'arbre^ un bouquet de fi^oilles vertes tout parseipé de p^w^^ d'or. Nous demandâmes à i^tre guid^ TexpUcalion de cçtt^ p^ure, et la voici telle qu'il nous la donna :

Si les ax^es du ciel manifest^urent souvent leiors sympathies potur la sfdnte^ les esprits d^ ténèbcçs i^jaikfeai 9^, k différentes reprises^ 4^ l'intinûder. T^tôt ils fie piéçentaient à elle dans leur ^deuae laidenr^ ^t^t ;^us la fonne (de quelque b^te féroce «aJU^rée de sang^ .ou d'^autres fois encore > Hfk pre^^^iient 1^ ^t^sytHriiç des géants et menaçaient 4e Fenlever 4guis leurs bias rpbui^s^ Tîntes ces simaçié^ échouaient devaixt la ijorçie d'esprit de Ro^, qui flagellait de ^lépri9lmte^ raillericifs la h^es^ et 1^ couardiçp i^ ses mortels ieuQVBniis. 143 dviUe alors^ reçpmw^saftt Timpui^ssa^ce des inpyeRis ma en (mvTe, ^ut riçcours à4'^tre3janni9S : il prit la loivne d'WiÇavaUer^ beau^ ^piritii^l et ficbe, trois (orpes ordiiMâffiTiK»tiffésistiblesjet;i'}ntix4^ xiu Seigneur pendant qu'elle y pciaijt. jQ^Uerci dissimi# sa stupéfaction, et, n'évei&tant pas dans le principe 1^ nmiveUie embûcbe du malin, elle se prit à considérer l'intrus en s'ef-

DE VAMffffiffii, ESPAGNOLE i^t

forçant de deviner le motif qui ramenait. L'inconnu ne la laissa pas longtemps dans le doute : ses paroles, ses gestes, ses attitudes, l'eurent bientôt flairée sur ses ténébreux desseins. Elle reconnut encore Toreille du loup; aussi tournat-elle vite les talons, bien convaincue que la victoire, en semblable occurrence, tient surtout à la promptitude de la fuite. Mais, cette retraite ne lui paraissant pas de nature à confondre le tentateur autant qu'elle le désirait, çUe s'arrêta à la porte de son oratoire, saisit une chaîne de fer et s'en frappa si cruellement^ que leçliaUe lui-même en fut constarné. Furieux de 36 voir encore vaincu, il recula jusqu'au pied d'un citronnier qui se trouvait au milieu du jardin, et s'appuya contre le tronc, où il disparut, le laissant brûlé dans toute sa hauteur. Cet arbre, néanmoins, se couvrit chaque année de fleui» et de fruits, et devint un sujet d'dtonnen^nt pour tout la monde. Le chapelain du sanctuaire a{]^mMt l'avoir vu d^ bout encore et en pleine fertilité; mais renversé par je ne sais ^el accident depuis cette époque, son h(^ fut ^eoch^ssé dai^si Tannoire et co^s^rvé comme une relique. -^ Kotr^ ;C^riip;»ité satisfaite^ nous quittâmes ce musée pieux, ^i mvs T^nirAmc^ dans la cellule du P. Zéa. Celui-ci nous conQrjç^a les dep? mvs récits que je viens d'eaiposer avec une li^élité scrupuleuse, en m'absteniSLnt de toute rénexiop; puis U npus oflrit uneyi^4e §aiu|te Upse, dont il était l'auteur^ et unfs f^^fogi't^ j^^vée h Cadix, çt représentant )^ saii^^e içn e^t^çe. Nous sQrtifxies .du cloître un instant après, emport^ut li^

souhaits 4e bo^^^ur et Içs l^énédictioigus du vénérable vietflaj'd.

IM SOUnERIM

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Lft ctthfldnli. ^» Lm T^iininian im à réoliM. ^ El Carau. ^ Lu tihlniirr

D me reste à parler da plus ancien monument de la ville, de la cathédrale fondée par Plzarre. J'ai déjà dit quel était extérieurement son aspect général A Tintérieur, son ensemble offire peu d'intérêt, il est du reste assez difficile de Tapprécier d'un coup d'œil à cause de la situation du choeur^ qui, placé en ayant du maltre-autel et fermé par des boiseries et des grilles dorées, occupe à lui seul toute la nef principale et ne laisse au public que Tusage des deux nefs latérales. La voûte est divisée en élégants caissons symétriques, et ses arches surbaissées reposent sur deux rangs de piliers et sur des pilastres. Le maltre-autel, entièrement couvert de bas-relieCs et d'ornements en argent, est dominé par un diadème céleste en vermeil que soutiennent des colonnes corintiiiennes plaquées d'argent. Les autels latéraux sont placés dans les ailes des transepts, derrière des grilles de fer doré d'élégante serrurerie; ils sont pour la plupart ornés avec plus de profosion que de goût. Le saint, qui d'ordinaire occupe dans un buisson de fleurs le milieu du reiablo, ne se recoiHmande que par son costume tout constellé de paiUettes et lamé d'or et d'argent. On remarque aussi sur les autels ou dans leur voisinage, des pupitres, des cassettes et des reliquaires micacés d'incrustations de nacre de diverses nuances, et d'un fini précieux.

Les candélabres, les lampes, les. vases sacrés de la cathédrale étaient d'argent et d'or et enrichis d'une profusion de pie^ reries, quand elle fut obligée d'apporter à la cause de l'indépendance une partie de ses richesses, aussi le poids de l'aiigeat

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recueilli par le gouvernement dans les différentes églises du« rant les seules années 1819» 1820> 1821^ dépasse^ assure-t-on, trois mille livres pesant.

La seule œuvre artistique vraiment digne d'admiration dans la cathédrale est la merveilleuse boiserie sculptée du chœur. Ce fut certes un ciseau savant et plein de verve, celui qui^ fouillant le cëdre^ en fit sui-gir ces gracieuses statuettes et tous ces ornements agencés avec une parfaite liarmonie ; les guir* landes qui encadrent les panneaux, les crosses végétales et les chimères qui ornent les stalles sont disposées avec une régularité d'ensemble pleine de goût, et ciselées avec une précision de détails vraiment extraordinaire. Ce qui frappe surtout dans les statuettes, c'est un dessin correct, un modelé suave, une élégance de poses, qui semblent peu en rapport avQc l'immense étendue du travail et le peu de valeur de la matière employée.

Pizarre fut inhumé le premier dans cette église, on 7 peut voir encore ses ossements, qu'une grille de fer protège contre h rapacité des collectionneurs de raretés; malgré tout, il est notoire que depuis des siècles, les bedeaux de la cathédrale vendent aux voyageurs naïfs les reliques du fondateur de Lima, et que, par un phénomène dont je laisse au lecteur le soin d'imaginer la cause, loin de diminuer elles augmentent.

Les confessionnaux liméniens ne sont point fermés, le prêtre et la pénitente sont en vue du public, et c'est au travers d'une étoffe de soie sombre et fixée sur un guichet que cette der^ nière peut converser avec son directeur spirituel. Je m'arrêtai un jour devant un confessionnal. — Une Liménienne à taille de guêpe remplissait la stalle d'un flot de satin bleu, où brillait, conune un joyau de nacre, son petit soulier blanc. La bouche collée à la frêle étoffe, elle murmurait un aveu ({u'elle semblait arracher péniblement de son àme. Le visage du dominicain reflétait les impressions d'une conscience qui

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hésite à transiger avec le péché. C'était pourtant te cas ou jamais de dispenser des trésors d'indulgence, car cette adorable pécheresse devait assurément être de celles qui trouvent sans cesse sur leur chemin ces fatales pommes d'or que se plaît à y jeter le diable, comme s'il voulait de temps en temps se prouver à lui-même qu'il n'a pas vieilli. Près du confessionnal, une autre jeune femme, complètement affaissée sur les dalles, attendait son tour, et se traçait des quantités de signes de croix sur le visage. Un peu plus loin, un laquais dont la tête de nègre surgissait, comme une boule de laine noire> d'un cornet blanc formé par un vaste col, semblait tout fier de sa livrée, bien qu'elle dût dater au moins des vice-rois, et se tenait aux ordres de l'une des pénitentes.

Les églises de Uma présentent le dimanche, à l'heure de la messe, un curieux et ravissant coup d'œil. L'absence de chaises dans le lieu saint oblige chaque fenune à apporter avec elle un carré de tapisserie, ou un petit tapis brodé qui lui sert à s'agenouiller ouà s'asseoir. Mais hientôt la fatigue résultaotdu contact presque immédiat de la dalle les force à chercber la pose la moins hostile à la délicatesse de leurs niembres; de là naissent des attitudes délicieuses et que nous croyons naturelles, car, il faut le dire, la piété des Liménienues nous a pw exempte de coquetterie.

A les voir ainsi, recueillies, immobiles, appuyées contre les murs ou sur le socle d'une colonne, les paupières baissées on le regard perdu vers les voûtes, on les prendrait pour des stjitues de la Méditation. Le signe de la croix, qu'elles se tracent rapidement avec le pouce sur le visage, vient seul prouver leur existence. — Dans le sanctuaire, nul bruit étranger te trouble rharmonie du divm sacrifice : point de chaises lemuantes^ point de promeneurs indiscrets. L'encens, tes hymnes sacrées, les soupirs de l'orgue montent avec la prière vers le Seigneur, et dans plusieurs églises, dans la chapelle du

oonvent de San-Francisco surtout^ les serins et les chardonnerets perdus dans la forêt de cristal des lustres^ unissent leurs gazouillements au chant grave des moines.

L'office terminé^ la vie s'empare de tous ces corps immobiles ; un éclair illumine ces regards atones ^ le bruit remplace le silence. A la sortie de Tëglise^ souvent des virtuoses nègres battent leur caisse avec furie, et arrachent des cris désespérés à kur flûte et à leur clarinette; un prêtre assis près d'une table qui supporte une tête de mort et un crucifix flanqué de lanternes, reçoit dans un plat d*argent les offrandes des fidèles ; des membres de la confrérie de la Suena muerte-, quêtent polir ensevelir les trépassés; des religieux à la chevelure coupée en couronne et couvrant le sourdl, vendent l'image de quelque saint influent; des courtiers de loterie vendent la iuerte; des jeunes gens qui stationnent sous le portique, prodiguent grtt^ leurs Mes louanges; redevenue elle-même, la Liménienne, radieuse et pimpante comme le colibri au milieu d'une bande d'oiseftox funèbres^ répond par une œillade à un itoadrigal, achète d'une main un biUet de loterie, de Fantre l'indulgence qui doit lui rendre le sort favorable, puis a?ec ces voluptueuses inflexions, ces mouvements empreints de fantaisie musquée, de grâce mignarde et féline dont elle a seule le secret, elle reprend son essor vers sa demeure.

Les processions de Lima offrent aussi plus d'un genre d'in* tér&t. Ces solennités n'ont plus, à vrai dire, la magnificence qni impressionnait si vivement les navigateurs d'une époque où ks marchands de Lima fi^isaient paver de barres d'argent sur le passage d'un vice-roi les deux r^es de los Mercaderes et de la Mercy. Mais, en perdant avec le progrès des lumières et une foi plus dégagée de superstitions tout ce grotesque attirail de farasques et de géants automates, blancs, indiens, mnlâtres et nègres, elles n'en ont pas moins conservé un caractère fort original, et l'avide concours du peuple montre

assez qne les fastueuses manifestations dn culte doivent longtemps encore garder leur prestige. A part la procession de Santa-Rosa suivie d'ordinaire par des femmes qui^ festonnant leurs sayas avec des guirlandes de roses blanches et rouges^ paraissent célébrer la fête du printemps, la fête du Corpus résume toutes les autres cérémonies du même genre. Voici quel est sur la plaza Mayor l'ensemble de ce spectacle : d'abord, comme partout, les ouvertures des balcons sont garnies de radieux visages aux chevelures fleuries, et le sol dispai'alt sous une multitude diaprée où des haies de soldats peuvent à grand'peine conserver un passage libre pour le cortège. L'éclatante volée des 'carillons, les tintements bizarres qu'exécutent dans les clochers des enfants frappant sur les clodiés, le tonnerre de l'artillerie, les fanfares militaires, saluent l'apparition du saint sacrement au porche prmcipal de la cathédrale. Des moines et des pénitents de tous les ordres, blancs» bleus, gris et noirs, ouvrent la marche la torche en nudn, puis viennent des bannières dinquantées aux franges d'or, des saints de taille colossale vêtus de brocart et de dentelles, toujours portés par des individus cachés sous de longues draperies; des reliquaires enrichis de pierres priécieuses, des croix, des lanternes, des dalmatiques, des chasubles, toute l'orfèvrerie sacrée, toutes les étoffes lamées, fleuries, pailletées, étoilées de cannetille, resplendissantes à la grande lumière du ciel. Semblables aux canéphores antiques, des cholUas et des sambas de vingt ans, binmes ou dorées comme la Sulamite du chant de Salomon par les regards du soleil^ chevelure fleurie et tressée en mille cordelettes, épaules et bras nus,* s'en vont portant des corbeilles; d'autres lancent à pleine mains des fleurs effeuillées comme si elles donnaient l'essor à des nuées de papillons, et les encensoirs de vermeil, s'élevant en cadence au-dessus des têtes, soufQent des bouffées odorantes vers les dais aux blancs panaches.—

DE L'AMËRIQUE ESPAGNOLE 17S

Sons le plus splendide s'avançait alors, dans toul Tédat de la pompe archiépiscopale, Francisco de Luna Pizarro, vieillard maladif qiii pouvait à peine élever pour bénir le peuple le vaste soleil d*or rayonnant autour de reucharisUe. Immédia- ^oment à sa suite marchait, au milieu de son brillant étatmajor, suivi des différents corps de TËtat, le directeur suprême, Vivanco, tête nue et le cierge en main. Des épaulettes dont les larges torsades flottantes lui descendaient presque jusqu'au coude, un large ruban rouge traversé dans le sens de la longueur par un liséré blanc, qui se porte en sautou* comme le grand cordon de la Légion d'honneur et qu'on nomme la banda, étaient les insignes de son grade et de sa dignité accidentelle. Dans le voisinage du dais, se pressaient aussi les vierges folles et les Madeleines les plus connues de la ville, celles-ci en saya y marUo, celles-là vêtues à l'europcenne avec la mantille espagnole. L'une de ces pécheresses se distinguait surtout des autres par son air superbe et arrogant, c'était une magnifique créature à l'expression impérieuse, au regard plein d'orages et à la bouche méprisante; on eût dit une impératrice romaine sortant toute pâle à l'aurore de quelque orgie clandestine. — Elle repoussait fièrement du coude celles qui tentaient de lui enlever la première place et s'avançait à peu près sur la même ligne que le chef de l'État. Puis venaient à flots pressés les différentes catégories de nègres et dlndiens, et les cofradias d'esclaves portant leurs étendards et leurs bannières, chargés d'emblèmes, de figures, de légendes bizarres et mystérieuses. Plusieurs de leurs membres chantent et dansent en faisant ronfler des tambours, frissonner des grelots, babiller des castagnettes. Gertames Uxpadas d'humeur joviale vont et viennent, interpellant avec familiarité les moines, qui chacun suivant son âge ou sa disposition d'esprit, les gourmandent ou ripostent à leurs quolibets, entre deux versets d'une litanie; le cortège se déroule et ondoie

174 SOUVKKins

conline un serpent d'or et d'email^ et jonchant sa trace de fleurs, il s'avance au milieu d'un nuage embaumé dans des rues toutes pavoisées de riches tentures, tandis que sur son passage s'éveillent de nouveaux carillons qui marquent les progrès de sa marche à travers la ville.

En terminaint cette esquisse de la vie religieuse, je veux^ pour compléter' autant qu'il est en moi la série de mes observations dans les divers monuments de la ville, donner un aperçu des œuvres d'art qui furent employées à les orner durant une période prospère de la domination espagnole.

Ce sont les tableaux qui, surtout, faisaient le luxe des maisons consacrées au culte.

Le nombre des tableaux exportés au ï^érou, sous le régime espagnol, passe toute croyance. Aujourd'hui encore, les murs de certahies églises en sont presque entièrement revêtus, les galeries des cloîtres en fourmillent, et plusieurs particuliers de Lima possèdent, sans trop paraître en tirer vanité, des collections dont feraient certainement parade nos banquiers millionnaires. Si l'on songe en outre aux toiles détruites par les tremblements de terre, lacérées durant les discordes civiles, à celles que la négligence a laissées tomber en poussière, à celles surtout qui ont été vendues aux étrangers (celles-là n'étaient sans doute pas les plus mauvaises), on comprendra quel débouché fut pour les ateliers des dix-septième et dix-huitième siècles le riche et florissant Pérou des vice-rois.

Parmi les oeuvres de valeur que l'on peut encore admirera Lima, nous noterons un saint Joseph conduisant par la main l'enfant Jésus; cette toile aUout le caractère d'un original de Murillo; elle se trouve dans^le couvent de tos DesccUsos. Une autre toile, représentant la fuite en Egypte, nous semble trop sévère de style pour être de lui. La même chapelle renferme deux Ribeira d'une verve admirable, quelques grandes pages de Zurbaran et une Madone de Raphaël Mengs. L'église de

lo8 Desemparados possède aussi un Murillo : c'est le portrait noble et fier d'un vice -roi, dont nous avons en vain cherché le sosie au musée de San-Pedro. Des preuves irrécusahles que diverses commandîes furent faites à Murillo par les grands dignitaires de l'État et du clergé, jointes à l'engouement général pour les œuvres de ce maître, semblent autoriser les Péruviensr à lui attribuer un gtand nombre de toiles exécutée^ seulement soùs sa direction ; mais les tableaux des autres peintres ont une authenticité moins suspecte. Ceux deZurbaran et de son école, pài' ei^emplJGi, abondent au Pérou. On en trouve dans presque tou^ les monastères et chez dififérentes familles liméniennes^ Les tableaux: des( maîtres italiens du second ordre y sont aussi fort nombreux, particulièrement c6ux de Bassano et de Lucais Giordano, exécutés sans doute durant le séjour qu'ils firent en Espagne, où ils travaillaient pour l'Escurial. L'Italie en a même exporté directement. Nous avons déjà signalé dans le couvent de Samt-Philippe de Néri, à l'entrée de la sacristie de San-Pedro, une toile d'Annibal Garraché représentant saint Philippe de Néri en extase devant la Trinité. Dans son' voisinage, quatre' charmantes figures de femmes attirent l'attention : ce sont les archanges Michaêl, Raphaël, Gabriel et Une), travestie sous le costume de Louis XIV, c'est-à-dire

< Le marquis de Santa-Maria possède ène collection de tableaux qni pourrait sauiB désavantage Rendre une place dans nos grands musées; toutes les nuances de l'art espagnol y sont dignement représentées : l'école de Sévllle qui tient à celle de Flandre; celle de Valence, qui suivait l'école romaine; celle do Tolède, enfin, qui procédait plutôt de l'école nopoUtainé. — L'école flamande originaire même s'y est introduite sous les auspices de ses noms les plus estimés; ainsi nous croyons volontiers avec leurs propriétaires qu'ils possèdent des toiles de Van D^ck, de Gaspard Greeyers et de Rùbens, en faisant toutefois cette restriction qu'elles sont loin d'appartenir à la partie capitale de l'œuvre de ces artistes. On imagine facilement, au reste, le laisser aller qui dut présider à Texécution de comtfiandes au'ssi lointaines.

portant pemiques à longs anneaux bouclés^ robes courtes semées d'étoiles et bottes à bourrelets relevés par un nœud de ruban. — L'on ne peut guère juger les toiles qui, posées à plat, garnissent jusqu'à une grande hauteur les pilastres et les murs de cette même église de San-Pedro : le manque de jour, Tabus du vernis, leur élévation suffisent amplement à les soustraire à toute espèce d*examen; l'on ne peut alors que regretter tant de magnifiques cadres en bois sculpté qui semblent enchâsser des panneaux d'ébène.

La règle des couvents multipliait pour les peintres, — d'ao cord avec le goût national, — les occasions de se produire. Les monastères étalaient ordinairement sur les murailles de leur principal cloître l'histoire de leurs patrons conventuels. Parmi ces toiles, dont l'exécution remonte de la fin du dixseptième siècle au milieu du dix-huitième, il ne s'en trouve guère qui soient dignes d'être admirées; néanmoins on pourrait, en dépit de la dépravation du goût et de l'incorrection du dessin, noter un certain talent de mise en scène dans la série de tableaux qui reproduisent la vie de san Francisco, santo Domingo, mn Pedro Nolasco et san Felipe de Neri. — Les guerres de l'émancipation et depuis cette époque les discordes civiles ont détourné les esprits de la culture des arts, et ont privé de toute espèce de protection les artistes qu'on aimait et qu'on encourageait dans les dernières années même du régime espagnol, conune le témoignent les peintures assez récentes du chanoine Maêstre, qui décora plusieurs pans de muraille de la cathédrale. Les peintures de Maêstre révèlent un talent facile et élégant; la couleur en est agréable et le dessin assez correct; ajoutons qu'elles rappellent cette incomplète tentative de l'Allemand Raphaël Mengs, qui voulut ramener le goût rococo du dernier siècle à des conceptions moins compliquées.

Ce n'était pas Lima seule, c'était le Pérou tout entier qui

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encourageait les artistes nationaux ou achetait les ouvrages des maîlres étrangers.

Des voyageurs compétents nous assurent avoir rencontré dans les endroits reculés du haut Pérou^ même dans les misérables bourgades du lac Titicaca^ des toiles fort remarquables. Maurice Rugendas citait^ entre autres, deux tableaux du couvent de Santa-Gatalina de Gusco qui^ s'il faut Ten croire^ émanent des glorieux pinceaux du Dominiquin et de l'Albane.

L'indifférence des moines pour ces intéressants débris^ leur apathie^ leur ignorance et leur pauvreté actuelle font qu'ils ne songent d'aucune manière à pi'évenir la détérioration des tableaux exposés dans les cloîtres. Les tableaux conservés chez les particuliers sont tout aussi négligés; leurs propriétaires y tiennent seulement par orgueil de caste^ ou par tradition^ ou quelquefois parce qu'ils sont les derniers vestiges de leur fortune. Il serait fort à désirer qu'on réunit dans un musée ces œuvres éparses; malgré leur mmce mérite^ restaurées et convenablement exposées^ elles pourraient peut-être concourir à diriger les ^sais des jeunes artistes.

Les peintres du pays ne reçoivent aucun encouragement et n'ont aucun moyen de se former à Lima. Nous n'y connaissons qu'une senle classe de dessin élémentaire, dirigée par M. Ignacio Menno, él^ve de M. Monvoisin. — Quito^ devenue la capitale de l'Equateur, est aigourd'hui la seule ville de l'ancienne vice-royauté qui soit restée fidèle aux artistes. Elle possède une école de peinture qu'il ne faut peut-être pas trop prendre au sérieux, mais enfin il y existe, on ne saurait le nier, une bonne volonté de devenir peintre ; malheureusement c'est tout, car le dessin et l'imagination, ces deux qualités essentielles, paraissent manquer ai|x Quitenos,^qui presque toujours copient leurs tableaux sur des gravures. Le coloris nous semble le mérite le moins contesté de leurs productions

f78 SOUVENIRS

La vue constante de ces nombreux tableaux ne pouvait demeurer stérile^ chez un peuple dont le goûl et Taptitude pour différents travaux d'art pleins de délicatesse^ étaient manifestes à Tépoque de la conquête. C'est sans doute à l'examen de ces modèles que puisèrent un vif sentiment de la peinture nombre de braves ouvriers de Gusco et de Ghuquisaca^ sans cesse mélancoliquement occupés à reproduire l'image de leurs anciens chefs incas. Toujours une douzaine die figures disposées sur une même toile avec l'ordonnance irréprochable d'un échiquier : elles sont uniformément revêtues d'une sorte de dalmatique, portent au front le gland rouge et ht frange^ marque distinctive du pouvoir souverain^ et tien* nent à la main le bâton de commandement commun à presque tcrus les caciques de l'océan Indien. Nous avons eu sous les yeux phisieprd de ces flgureâ;, dles sont convenablement conçues et a^i^éablement peintes; mais ce qui surtout les caraotéi^se^ c'est une expMaLcia de tiistessef et de découragement qui serre le cœur.

Ces Indiens zéléfi^et patients sont en quelque sorte aujourfhùi les représentants de la peinture nationale. L'art de l'ornementation a été très*cultivé à Lima^ et plus encore dans lès villes de l'intérieur; quant à celui de la statuaire^ rien n'indique qu'il ait eu des adeptes. — • Un saint JeanrBaptiste ef un Christ flagellé qui rappellent la manière de Benvenuto Gellini^ sont^ avec la sainte Rose de Mazza^ les seuls bons modèles que Ton rencontre dans la ville. En revanche^ les églises sont pleines d'admirables sculptures sur bois. Nous ne savons à qui attrilmer les boiseries de la cathédrale^ celles dé San-Francisco et les autres ouvrages du même genre répandus dans les diverses églises. Ont-ils été exécutés à Lima? On l'assure^ et nôtis savons reconnu^ en effets dans presque toutes les statuettes un caractère de physionomie particulier au pays. Malheureusement, le clergé péruvien

s'achaïQe trop souvent ici à faire disparaitjre flous d'épaisses couches de vernis tout le fini du travail.

Tel est le triste état des ai*ts au Pérou. Ëiïfants de ]a paix, ils devient cruellement ressentir Tinfluence des agitations révolutionnaires. Pourtant, Tamour de la peinture ne s'éteindra pas de sitôt dans la société péruvienne^ si l'on en juge par la quantité de fresques qui décorent les murailles et les portiques des maisons particuHëres. Quand ces fresques ne sont pas la reproduction de certaines gravures médiocres^ l'esprit et Toriginalité qu'on y rencontre» autorisent à croire que des études sérieuses métamorphoseraient en artistes plus d'un obscur barbouilleur. Vienne donc un pouvoir solide qui fasse aux peintres péruviens les loisirs que nous leur souhaitons ! Nous verrons alors, n'en doutons pas, plusieurs jeunes Liméniens, qui aujourd'hui étudient en France, regagner leur ville natale et y renouer la chaîne des traditions qui semblent désigner Lima comme le berceau de l'art américain ^ En effet, comment l'inspiration périrait-èUe faute d'aliments? Comment l'étude manqueralt*elle de modèles sous ce climat favo-. risé du soleil, sur cette terre qui varie h l'infini ses aspects, qui déroule les plus imposantes perspectives, et où s'agite, accusant à peu près toutes les races et tous les degrés de la civilisation, cette bizarre société péruvienne dont les fenomea de lima sont la fleur? Cêst dans le groupe radieux de ces dernières que l'on rencontre ce profil pur et suave des vierges, ce type noble et fier des souveraines, cette expression ardente et impétueuse des bacchantes. C'est là enfin que l'élégante

rement

tout, a peint un potier des Gordilières d*un aspect peut-être un peu Molptural; mais cette figure, sombre^ mystérieuse, qui semble porter en elle toutes les souffrances de sa race, réTèle des qualités qui f«'>nt bonneur à M. Loso.

souplesie de la démarche, la grâce sans pareille du port^ des attitudes, des gestes, s'unissent à tout ce que le regard renferme de tendre magnétisme , et la parole de caressante euphonie, pour perpétuer ce charmant dicton péruvien qui caractérise les Liméniennes : — £im««ki, cariiiosa!

vm

Uns «zteation militaire. — Un pronimciimieiito.'

En présence des chefe-d'œuvre dus à une époque d'ordre et de paix, notre pensée se reportait Involontairement vers les tristes émotions dont le Pérou semble aujourd'hui délivré. Pendant notre séjour dans la capitale péruvienne, nous fûmes témoin, sur la plaza Mayor, de quelques étranges scènes qui nous montrèrent sous un jour peu favorable la vie politique du pays. C'est là vpie s'exécutent les sentences capitales, c'est là aussi que se sont dénoués la plupart des drames ou des comédies militaires dont la république fondée par Bolivar a été le théâtre. Quelque temps encore avant notre arrivée, le Pérou était en pleine guerre civile. Depuis l'époque où le président Gamarra avait expié sur le champ de bataille dlngavi sa malencontreuse tentative contre la Bolivie, Menendez, Torrico, Lafuente, Vidal, s'étaient disputé le pouvoir, qui avait fini par tomber aux mains du général Yivanco. Celui-ci, plus sage que ses prédécesseurs, avait compris que le seul moyen d'opérer les grandes réformes attendues par le pays était de soumettre le Pérou à l'épreuve d'une dictature momentanée. U avait pris le titre de directeur mprême, et il commençait à réaliser avec courage ses intentioifs patriotiques, lorsqu'une redoutable conspiration, qui s'était ouidie

en faveur du général Lafuente^ livra de nouveau le Pérou aux réactions et aux violences. Vivanco^ décidé à étouffer par une répression énergique les trames qui le menaçaient, fit arrêter toutes les personnes qui lui furent signalées comme hostiles à son gouvernement. L'effet de cet acte dictatorial fut malheureusement affaibli par Tindécision qui en dénatura le caractère. Des influences puissantes firent abandonner quelquesuns des conspirateurs; la crainte de révélations compromettantes obtint grâce pour les autres. Bref^ au bout de quelque temps^ la justice ne garda qu'un pauvre colporteur qui^ plus coupable ou plus maladroit que ses complices^ ne put repousser l'accusation, et fut condamné à être passé par les armes. L'exécution de ce malheureux est restée dans ma mémoire comme un trait de ces mœurs si étrangement mêlées de douceur et de cruauté que j'avais déjà pu observer dans toute leur fougueuse indépendance au cirque del Acho.

C'était le hasard qui nous avait conduits sur la plaza Mayor le jour où devait être exécutée la sentence rendue contre le colporteur si tristement abandonné par ceux qui l'avaient compromis. Le peuple y affluait d'une façon inaccoutumée^ et se formait de toutes parts en groupes compactes. La démarche des femmes^ qui se trouvaient là^ comme toigours^ en imposante majorité, trahissait l'inquiétude, l'indécision, la contrainte; elles croisaient plus hermétiquement qu'à l'ordinaire le noir tissu de leur manto, et allaient d'un groupe à l'autre, Toreille au guet. On devinait à mille nuances que les esprits étaient ce jour-là sous le coup d'une préoccupation sérieuse et pénible, et que l'attente d'un événement grave rassemblait en ce lieu la foule sans cesse grossissante. Malgré la circonspection que nous commandait notre uniforme, dans cette ville toujours en travafi de quelque nouveau bouleversement révolutionnaire, nous allions, cédant à l'aiguillon de la curiosité, nous mêler aux conciliabules improvisés, quand un

18S 60UVENIBS

Péruvien s'approcha pour nous demander la Janmr d^anmner sa cigarette à notre cigare. Je lui présentai, suivant la coutume, mon panatella par le bout incendié : il le prit délicatement entre l'index et le pouce, s'en senrit et me le rendit avec ce geste gracieux qui, dans l'Amérique espagnole, est tout à la fois un salut et un remercîment. Service pour service: nous l'interroge&mes sur la cause de ce rassemblement extraordinaire.

— Gomment! tous ne savez donc p^s, fit-il, que l'on va fusiller un conspirateur?

— Où donc cela?

— Ici même, sur ia place, à deux pas de v6iis.

— Quoi! au milieu de la foule?

— Commono?

— Mais les accidents?

— Dame! cela s'est vu; mais c'est bien la faute de ceux qui en sont victimes, car personne n'ignore que l'on tire toujours du côté de l'archevêché, voyei plutôt.

11 fit queues pas, et nous montra «ne misraille dont le plâtre portait, en effet, les traces irrécusables des exécutions précédentes. Tout cela nous rassurait d'une médiocre façon à rtmdroit de la Sécurité publique; car dans cette foule, que le besoin d'émotions poussait à expérimenter la terrible volupté de l'effroi, il devait, certes, y avoir plus d'un imprudent. Cependant un régiment, au front duquel éclatait la fanfkre, vint nous distraire; tout le monde se porta au-devant de lui, et chacun parut délivré du sentiment pénible qui l'opprimait. Les pelotons se déployèrent devant le palais national en formant un rectangle allongé, les enseignes passaient saluées par les armais et les roulements de tambour; le retentissement des fusils^ le cuivre et l'acier que pailletait un radieux soleil, l'empressement des fenomes, la tournure conquérante des jeunes officiers créés par Yivanco, qui échangeaient des saints

DE L'AMÉBIQtJE CSPâGNOLR ièS

et des interpenations familières avec lès tapadas, tout ce mou- Yement^ tout ce bruit avait si brusquement donné à la place nn air de joie et de fête^ que nous commencions à oublier à quel lugubre drame le basard nous avait conviés. Tout à coup^ dans un groupe voisin où la conversation semblait fort animée^ un homme s'interrompit en entendant sonner l'horloge de la cathédrale.

— Onze heures moins mi quarts dit-il; encore un quart d'heure> et il sortira de prison.

— Oui> dit un autre; mais il y atrois églises sur sa route; ainsi nous ne le verrons guère qu'à midi.

La conversation reprit alors comme si lien ne l'avait interrompue. Cependant ce peu de mots, ramenant notre pensée vers le malheureux qui allait mourir, nous engagèrent à prendre le chemin de la prison^ puisqu'il semblait que le drame auquel nous nous décidions à assister en attentifs observateurs devait avoir différentes péripéties. Nous y arrivâmes au coup de onze heures. Le cortège, ouvert et fermé par un piquet de cavalerie, était déjà en mouvement; de chaque côté du condamné, une haie de soldats contenait la foule empressée et curieuse. Un tambour, couvert de drap noir, battait une marche lugubre et lente qu'accompagnait par intervalle un fifre aux sons criards et ironiques; les glas tintaient à l'église la plus voisine, vers laquelle on paraissait se diriger. Accompagné de son confesseur qui lui lisait à demi-voix les prières de Tagonie, le patient inarchait les yeux couverts et les mains liées. Il était en manches de chemise et portait un mauvais pantalon rayé; un vieux feutre noir lui couvrait la tête; sa taille éiait élevée^ sa démarche était sûre, et, fidèle jusqu'à la fin à ses goûts nationaux, cet homme, qui allait mourir, fumait un énorme cigare. A quelque distance de lui venait un groupe à'hermanos de la buena muerte qui, après l'exécution, devaient se succéder pour veiller le corps et lui rendre

i«4 SOtJVENIttS

l68 derniers deyoirB. On s'arançidt avec une lenteur extrême, qui bisait sans doute partie du cérémonial obligé; à chaque église située sur la route, le funèbre conYoi s'arrêtait; le condamné, conduit devant le portail, s'agenouillait sur les marches et priait, tandis que les sombres versets du De profundU, psalmodiés par des voix creuses qui nous donnaient le frisson, sortaient des entrailles de la nef. Les prières terminées, les glas cessaient aussitôt de tinter à cette église pour recommencer i y église suivante, et le cortège reprenait sa marche à travers la foule morne des curieux, qui affluait par toutes les rues et encombrait les portiques, s'agenomllant et priant avec le condamné, mais nulle part ne le suivant, car chacun s'empressait, — dès qu'il avait tm, — de regagner par les rues environnantes le lieu de Texécutlon. Nous aussi nous éprouvâmes le besoin de ftdr ce triste spectacle, qui n'avait plus rien à nous apprendre, et nous revînmes à la plaza Mayor, où régnaient le même mouvement et les mêmes émotions, bien que les bans battus de temps à autre par les tambours des divers r^;iment8 annonçassent qu'on lisait successivement à diaque colonne la sentence du condamné. Cette formalité durait encore, lorsqu'à l'entrée de la place s'éleva une rumeur soudaine : die annonçait le patient.

Un courant magnétique sembla pénétrer l'assistance, qui fri^nna comme une moisson sous une rafale. Tous les visages exprimèrent la stupeur, toutes les voix se turent, et le cortège que nous venions de quitter fit son entrée au milieu d'un silence de mort Pour lui donner passage, un côté du rectangle des troupes s'ouvrit en se rabattant sur les colonnes voisines, et nous découvrit la fatale sellette où, assis et attaché, le condanmé devait subir sa peine. On allait donc le fu* siller au milieu de la foule, sans trop se préoccuper de ceui qui passeraient derrière lui. Habitués à cette manœuvre, les spectateurs qui se trouvaient compromis s*empressèrent de

fiiir; mais ni la police ni rautorité militaire ne parurent songer à interrompre la circulation du côté de rarchevèché. Cependant le condamné venait d'être conduit près de la sellette de bois ; dès lors^ il concentra toute notre attention; il jeta son dgare^ pria ceux qui l'escortaient de lui enlever son bandeaUj et adressa à l'assemblée une allocution où il protestait de son innocence; son regard se tournait surtout vers une galerie du palais de la présidence où brillaient les uniformes d'un grand nombre d'officiers^ panni lesquels se trouyait^ nous dit-ouj Vivanco lui-même. On parut espérer un instant que la clé^ mence du pouvoir interviendrait^ et nos regards interrogèrent la galerie durant une minute d'attente douloureuse. Ce malheureux devait être bien coupable^ car on ne put deviner la moindre parole^ le moindre geste, la plus vague manifestatioa de sympathie dans le groupe d'où pouvait tomber le mot de grâce. — Tout étaitdit ; nous comprîmes que la loi suivrait son cours, et nos regards se tournèrent de nouveau vers le condamné, dont les fiévreuses alternatives d'espoir et de découragement n'avaient en rien altéré la calme et fière attitude. On lui remit le bandeau qui anticipait sur les ténèbres éternelles, on le fit asseoir en l'attachant au poteau qui, formant le dossier de la sellette, la tenait en même temps fixée contre le sol, et douze hommes s'avancèrent prêts à faire feu. — Nous détournâmes alors les yeux de ces tristes apprêts et nous les portâmes sur la foule environnante. Le col tendu, l'oeil ha^rd, les lèvres tremblantes et sans voix, bien des tapadas, dont la petite main blanche n'avait sans doute plus la force de tordre le marUo, laissaient à découvert mi jeune visage où se peignait un singulier mélange de curiosité et de terreur.— Une décharge de mousqueterie, qui nous fit bondir le cœur à tous, nous apprit que la sentence venait d'être exécutée. Aussitôt les tambours résonnèrent, les fanfares retentirent, et les troupes, rompant leurs colonnes, défilèrent devant la galerie

^ ft^ft*% *ff f^' ^^^f^^j A TfwJwwwt If I f fffffpigifff^ te> A^fr dm aloiot de rédafar ife Pépée a poQMnt te Vint Déjà cebniity cemoaTanentyCOQUiieDçaiait à dnsaer tlminresHOii donloorecse «N» laquelle touf les fin»ts s'étaient courbés, et k respiratioo nous retenait eomme à la soite d'un cauchemar^ quand nne indicible éponrante tint atec une rapidité ékcirique s'emparer de la muliitude, qni, pâle et haletante, m mit à fuir dans toutes les duections atec une agilité folle. Emportés malgré nous par le flot déchaîné, nous demandâmes en nous débattant de notre mieux la cause de cette terreur. Mlmueriol el muertoi telle était la seule réponse qu*(»i pat noue tadre. «— Cependant le bruit d'une seconde décharge de mousquelerie tint brusquement arrêter les lii|ards, et nous pûmes regagner le Ueu de rezécution. Nous ttmes alors le malheureux supplidé frappé de plusieurs balles, mais si maladroitement que, même après cette noutdle ftisiUade, il respirait encore et se démenait comme galtanisé. ce qui faillit de nouteau mettre le publie en fuite. Des soldats s'approchèrent enfin du mutilé et lui donnèrent le coup de giîee. Dans une de ces décharges à tolonté, un inditidu, qui noos pirut être un officier et qui sans doute atait oublié qu'on ne passe pas du côté de l'archetêdié, tenait d'être griètemeut Meué; les soldats qui l'emportaient tout sanglant lui repro^ chaient atec téhémenee de s'être fourtoyé de ce côté-là. — Les pénitents s*approchèrent du cadatre, qu'ils adossèrent et reUnrent par des liens au poteau de la selleito, et, eomme il datait séijoumer jusqu'au soir en cet endroit, une croix et un bénitier furent placés auprès de lui. Puis ces religieux se pam tagèrent la teilla fimèbre, afin qu'il y en eût toujours un eu prière juequ'è Theure où la tombe reoetrait la dépouille mertelle. Los fidèles purent alors tenir jeter l'eau sainte sur le supplicié et déposer une offrande dans son chapeau, eh l'on pouttlt lire une inscription préalablement écrite, soliieitant

des aumuoes qu'il affirmait devoir servir à payer des prières pour le repos de son âme. — Après Yoracion du soir^ le corps fut relevé^ les portale$ se peuplèrent comme d'habitude d'élégants promeneurs^ le bruit et la gaieté revinrent^ et tout semblait nous dire que la scène tragique dont cette place avait été le théâtre dans la matinée était déjà un vieux souvenir. Nous nous demandions comment on oubliait si vite des impressions qu'on avait paru ressentir si vivement. Quelques semaines plus tard, une singulière circonstance vint nous prouver que Foubli n'était pas aussi profond qu*il semblait lêtre. Assistant au tirage de la loterie nationale, nous fûmes tout surpris de trouver parmi les devises qui accompagnaient les numéros choisis par les joueurs, la suivante, répétée un grand nombre de fois : El aima del hombre fimlla^o. Était-ce le remords d'un complice égoïste? était-ce lé sou<venir d'un ami ? Youlait-on doter quelque chapelle ou fonder une messe si lé sort se montrait favorable, ou bien le gagnant, entrant en compte réglé avec le défunt, devait-il lui donner ses prières et garder la somme ? Cette dernière supposition BOUS sembla la plus rationnelle, car il faut bien avouer que si, à Lima, on croit à la messe, on croit aussi beaucoup à Taisent.

Les événements politiques devaient nous offrir bientôt au même endroit de moins terribles épisodes. Un calme de quelques mois avait suivi l'exécution du colporteur. Lima commençait à espérer que le pouvoir établi allait enûn prendre des racines sérieuses. Quelques réformes utiles, avant-courrières des bonnes intentions de Yivanco, se produisirent alors et portèrent d'abord sur l'année, dont on licencia en partie le nombreux et inutile état-major. L'administration eut aussi son tour; des magistrats improbes ou mcapables furent révoqués, et dé sévères remontrances vinrent inquiéter différents fonctionnaires suspects. La partie saine de la société applaudissait

ISS SOUVENIRS

à ces sages mesares da directeur suprême^ qui put se croire un moment soutenu par Topinion. Malheureusement les réformea accomplies froissèrent quelques intérêts^ firent saigner quelques amours-propres; quelques chefs de parti influents avaient été condamnés à Texil; parmi ceux-ci se trouvait le général Gastilla^ qui résolut de faire servir la situation à la cause du principe constitutionnel. 11 fomenta dans le sud une insurrection et marcha sur la capitale avec un noyau d'armée qui se grossissait de jour en jour de nouveaux enrôlés. Dès que ces événements furent connus à Lima^ il s'y manifesta une agitation extrême, et l'on ne put douter, à l'enthousiasme ayec lequel on se préparait à repousser l'ennemi, de la clialeur des sympathies Youées à Yivanco.

La yille revêtit en cette circonstance un caractère tout particulier qui ne manquait pas d'intérêt Les citoyens couraient s'inscrire aux registres d'enrôlements volontaires; on orgar nisait la résistance sur les points menaça et faibles, et l'on dressait aux issues principales de la ville des barricades défendues par de l'artillerie, des derniers ouvrages, exécuta sans la moindre entente, né pouvaient être pour la plupart d'aucun secours ; la barricade du pont de Montes-Glaros su> tout, composée de charpentes massives et fixes qui rendaient impossible le pointage d'une lourde pièce de campagne placée derrière, nous sembla destinée à jouer un rôle fort médiocre, si la tentative avait lieu de ce côté. Néanmoins c'était plaisir de voir quelle importance on paraissait attacher à ces moyens illusoires. Les officiers supérieurs, les aides de camp affairés, les ordonnances, galopaient dans toutes les directions, visitant les postes, examinant les différents travaux et portant des ordres. Des patrouilles circulaient par la ville; tout le monde jouait au soldat, et-le plus pacifique tiendero, enrôlé dans la milice bourgeoise, faisait retentir le pav^ sous quelque apière innocenta.

DE L'AMÉRIQnE ESPAGNOLE 18»

Cette ardeur guerrière assez burlesque^ ces préparatifs assez insignlLants tus de près^ eurent pourtant ce bon résultat^ qu'Us parvinrent au camp ennemi avec des proportions gigantesq'oes. Aussi ^ tandis que les bruits les- plus contradictoires circulaient à Lima toucbant l'approche de Tarmée révolutionnaire^ celle-ci^ ne se trouvant pas assez forte pour tenter l'attaque d'une ville en aussi martiale attitude, rebroussait chemin, décidée à attendre de nouveaux renforts. Nous devons ajouter, pour être juste, que cette retraite fut attribuée à un motif louable. Le général répugnait, disait-on^ à ensanglanter par un combat les rues de la capitale.

Cependant le parti dé CastiUa, pour avoir différé son attaque décisive, n'en devint que plus redoutable. Le dhrecteur suprême recevait sur ses progrès des communications tellement inquiétantes, qu'il se décida à lui opposer une division dont il confia le commandement à l'un de ses généraux. Celui-ci, s'étant mis en campagne, joignit l'ennemi; mais, dans un moment où il avait eu l'imprudence de laisser ses hommes rompre leurs rangs et déposer leurs armes pour aller se désaltérer à un ravin, ceux-ci furent enveloppés à l'improviste et faits prisonniers presque en masse. A la nouvelle de cet échec, Vi« vanco résolut d'aller en personne combattre l'insurrection : îi quitta donc Lima en laissant, pour l'y remplacer, le préfet Domingo Ëlias^ riche propriétaire de vignobles de la province de Gaiiete. La saison humide retarda outre mesure un engagement définitif entre les partis hostiles, si bien que le rididule s'empara de la situation et que l'on accusa pkisanmicnt les deux chefs de s'épuiser en marches et en contre-marches ingénieuses pour éviter de se rencontrer. Plusieurs mois s'écoulèrent sans amener de résultat, les affaires publiques et les transactions commerciales languissaient, et la crise semblait devohr se prolonger, quand un homme se décida à lui fixer une limite. Nous assistâmes alors à la mise en scène d'une

IM SOVTENIBS

bhle Iriocgume. Cette prëùdence que Vin&Go Tonlait garder, qoe Caitilla «oblait prendre, fut un bean joor confisquée it la lÀçDia niinnte par un Iroiâème peisonnage, qui n'était autre que le préEet Domingo ËUas.

Rim, à coup lûr, ne Usait présager ce jour-là un éténe- Dttit d'une telle importance. La TîUe semblait dans l'atooiei lei docben étaient siloicienz ; U p<^inlatioD, Taule du moindre pmétezte pour aŒronter le soleil de midi, se rt!sîgnait à paner 4 l'omise le* heuret torrides, qui dans les contrées tn^ealei M grillent, à l'on en croit un impertinent diclm, qne let dùcns, les nègres et les Toy^nis franfais. Quelques latm iroiMBean passaient dans l'ombre bleue des Portons, où les tteaderM, bras croisés et cigare en bouche, attendaient wilancoliqoement les chalands, qui de jour en jour devenaléat lias rares. Au milieu de la grande place, des aguaderot !»■ lAUTdaient à la Toiitaine la char^ liquide de leurs nuiks, et l'en allaient bitant tinter leur sonnette. Les gaUinoiot lemklaiat plus immobiles et ytui ennuyés que de coatume, et ri l'on entaadait par hasard braire un flae et ja[^r un cbieiv Bvl autre bruit ne troubhut la ville sikocieuse. L'ulmosphËre était chargée de fluides éoerTSats qui conviaient à l'oirimet tua calmes loiàrs de la fie orienlale. Aussi nous allims nom diriger yen va toit ho^ilalier, où nous avions eu perspective «aliaiaac, des cigares, des swbcts et des guitares, et oii nous élioDs toujours cordialement accueillis, quand, à l'angle de la (OfS municipal, dous vîmes apparaître un gn»qw composé 4e cinquante persoanes environ, an mllien duquel marrJiait •a indiTldu vêtu de neir ^ tenant i. b main im roulean de t. Vingt à trente soldats suivaient en détwdre, eu guise rte. Nous demandâmes ce que ce raasemUemrat signi- Bt Von noua apprit que le ^fet Owùngo Elias se reo- A p«laU pour s'y d&larer, par un pnnunoiamiento, «Dt 4s la répuUiqne. Si quelque chose avait pa noia

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étonner dans cette étrange ville^ c'eût été assurément une aussi brusque nouvelle jaillissant tout à coup de ce calme profond; maîs^ comme le sage^ nous étions préparés à tout^ et nous nous joignîmes d*abord au cortège, quitte à nous étonner ensuite. Les sentinelles du palais, le menton appuyé sur le canon de leur fusil, nous regardèrent passer avec un étonnement stupide. Nous traversâmes une cour, nous grimpâmes un escalier, et nous entrâmes dans une gsderie à l'extrémité de laquelle se trouvait une estrade. Elias y prit place; autour de lui se tenaient quelques individus, des fonctionnaires importants sans douté. — Il nous parut alors âgé de quarante ans au plus; c'était un homme de moyenne taille, au visage rond, plein et régulier; il avait le teint coloré conune un ekoîo: sa physionomie grave et sérieuse nous sembla, quand il prit la parole^ pleine de douceur et de bienveillance. Au moment où Elias s'apprêtait à lire son factum^ un refoulement eut lieu dans la galerie et nous porta jusqu'au pied de l'estrade. Nous luttâmes aussitôt pour nous dégager de la foule, et nous réussîmes à trouver une place sur le marchepied d'une banquette qui garnissait le pourtour de l'appartement. Nous pûmes de cette hauteur dominer Tassistance, qui tout à coup avait rempli Tenceinte. Trois cents personnes environ se pressaient dans la galerie; les tapadas, qui dans ce nombre comptaient au moins pour les deux tiers, discutaient révénement avec une telle animation, qu'à plusieurs Tqtrises on dut rédamer le silence. Enfin Elias prit la parole, tous les regards se tournèrent vers l'estrade, et le silence se rétablit peu à peu. — Son pronunciamiento ne différait pas sensiblement de ceux que les années turbulentes de l'émancipation ont fait édore en si grand nombre. H exposa les difficultés de la situation, l'embarras des finances, la misère du pays, la stagnation du mouvement coounercial, tous les désordres qu'entraînent d'ordinaire les guerres dvilcs^

19t SOm'EMRS

el montra axnbien il ^Uit nécessaire qu'an citojeD toulût bien essayer de rendre à la patrie le calme dont elle avùt si grand beacdn ; pois, faisant à l'auditoire nn appel qui demeura sans réponse, il déclara d'une voix énme que, Biole d'an iudivlda disposé à prendre la direction des aflaîres, il se sentait ampt de déTooement pour remplir cette tftche épineuse jusqu'au jour où la volonté nationale, en Ini désignant on succeseenr, lui permettrait de rentrer dans la ne tranquille dont il ne sortait qu'à son grand regret.

Le discours d'Elias ne souleTa pas le moindre mnnnnre, la moindre protestation dans cette ville qui, pende moisaor parafant, nous paraissait si dévodée à Vinnco. Quand le nouTeaa président, poor sortir du palais, passa dorant les tambours rangés sons le péristyle, on battit aux champs, et le r^iment qui gardait la ville se mit aussitôt en mûche, mnsique en t£te, parcourant les rues et faisant des baltes à tons les carrefours, pendant qu'une sorte de héraut lisait & hante voix un décret qni amnistiât tons les détenus poliliqnes. Aind s'accomplit cette révolution, qui ouvrit au Péroa une nouvelle ère, en y assurant, après quelques mois de lattes dviles, l'avènement du général CastOla. Personne ne paraissait s'en occuper. La viDe continua de jouir d'une tranquillité parbite ; les tapadai effleuraient comme à l'ordinaire le pavé des Portait» ; les gal^inasos, perchés sur les terrasses, regardaient impassiblement défiler ^les guerriers; le pei^ continuait avec indifférence son rude labcnr. Quant aux esprit* \t%ei9, ils se répétaient à l'enri : — CaramfraAje vouai v(dr la curieuse figure que fera Vivanco dès qu'il nouvelle!

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