‹ Souvenirs de l'Assemblée nationale, 1871-1875Chapitre 3 sur 9 · LA SALLE DES SÉANCES · texte numérisé non relu

LA SALLE DES SÉANCES

Le lundi 20 mars 1871, T Assemblée nationale se réunit pour la première fois dans la salle de l'Opéra.

Entièrement construite en menuiserie, cette salle, commencée en 1753 par T architecte Gabriel, terminée en 1770 par Tinspecteur Leroy, inaugurée le 17 mai de la même année pour le mariage du dauphin avec Marie-Antoinette, était, à l'origine, peinte en marbre vert antique (1). Sous la Révolution, la « Société populaire de Versailles » en fit son quartier général et y laissa des traces de son séjour qui nécessitèrent d'importantes réparations. Louis-Philippe la remit en état, en substituant, à la décoration primitive, une autre rouge et or; mais il conserva les trophées de violons, de tambours de basque et de flageolets, les galantes figures mythologiques, les amours potelés et les glaces de la galerie.

(i) Ce fut dans cette salle que, le i" octobre 1789, les officiers des gardes du corps donnèrent aux officiers des régiments de Flandre et des Trois-Evèchés un banquet dont les conséquences ne sont ignorées de personne : Paris se rua sur Versailles et ramena prisonniers aux Tuileries « le boulanger, la boulangère et le petit mitron » .

Lorsque M. de Joly transforma F ancien théâtre de la cour en salle des séances, il n'eut qu'à imiter ses prédécesseurs du dix-huitième siècle qui, pour les fêtes, banquets ou bals, jetaient, sur ce que nous appellerions aujourd'hui les fauteuils d'orchestre, un plancher mobile. La scène devenait alors une prolongation de la salle. Sur ce parquet, il disposa des banquettes et des pupitres; là où était la rampe, entre les énormes colonnes où voltigeaient des amours, au-dessous de l'écusson fleurdelisé soutenu par deux anges, il dressa, dans un décor qui représentait im salon, la tribune et le bureau.

Le plafond de Durameau, où l'on voyait Apollon préparant des couronnes aux hommes illustres, fut remplacé par un vitrage ovale par où la salle s'éclairait. Il ne resta des peintures de Durameau que les amours portant les attributs des douze dieux. Celui qui planait sur les journalistes ressemblait singulièrement, avec sa bonne figure réjouie, à M. Léon Say.

Des girandoles, un lustre monumental, allumaient, au crépuscule, leurs innombrables bougies. On posait sur la tribune, à gauche et à droite de l'orateur, deux lampes et, un soir, M. Pouycr- Quertier, dans la chaleur de l'improvisation, les envoya sur les sténographes d'un geste large et impétueux.

L'exhaussement du plancher avait mis les premières galeries au niveau du parterre dont une balustrade les séparait. Là, campaient en face les uns des autres, sur une double rangée de banquettes, les chevau-légers et les radicaux.

A Fextrême Gauche, tout contre le manteau d'arlequin, M. Littré venait s'asseoir chaque jour avec une invariable exactitude. Arrivant le premier, il partait le dernier. Coiffé d'une calotte de velours bleu d'où s'échappaient les mèches plates de ses longs cheveux, les yeux, petits et brillants, abrités derrière les limettes, courbé sur son pupitre, on l'aurait pris pour un singe appliqué et silencieux que la correction des épreuves d'imprimerie seule intéressait. Il ne regardait rien, n'écoutait personne et se taisait. En face de lui, à l'extrême Droite, Mgr Dupanloup affectait de ne pas apercevoir ce savant dont il n'avait pas voulu subir le voisinage à l'Académie; mais l'autre, très certaine- ,ment, le nez sur ses grimoires, ne le voyait pas. .^Uant de celui-ci à celui-là sans échanger un seul mot avec eux, un géant arpentait à grands pas la salle dans toute sa largeur et cet Ahasvérus parlementaire ne s'arrêtait un instant, le dos contre quelque colonne, que pour repartir aussitôt, comme s'il éprouvait une incurable impuissance à se fixer

quelque part. C'était M. Hervé de Saisy que ses

collègues tenaient pour un original. Son originalité consistait principalement à voter tour à tour avec tous les partis et il représentait à lui seul ce groupe des Sauvages qui s'illustra plus tard dans une autre Assemblée (1).

Au-dessus de ces galeries ou de ces baignoires, des loges étaient réservées à un public d'élite : ambassadeurs, officiers des armées de terre et de mer, invités du président de la République, du président de la Chambre et des ministres. Elles avaient leurs habituées. La princesse Troubetskoï ne manquait pas un seul discours de M. Thiers. Mme Edmond Adam était non moins assidue et attentive lorsque Gambetta prenait la parole. MMmes de Renneville, d'Harcourt, Lacave- Laplagne assistaient courageusement à toutes les séances. MMmes Jules Ferry et Floquet s'y montraient fréquemment. Mme la maréchale de Mac- Mahon et Mme de Goulard n'en bougeaient pas pendant les semaines qui précédèrent le 24 mai. On y entrevit une ou deux fois Jacques Offenbach.

Un jour, on remarqua, dans la loge de M. Jules Grévy, une jeune femme élégante etjoUe vers qui

(i) On appelle sauvages, dans le jargon parlementaire, ces députés que leur indépendance détermine à ne pas s'enrégimenter et qui votent selon leurs convictions propres, à moins qu'ils ne se déterminent surtout en s*inspirant de leurs intérêts personnels.

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se tournèrent immédiatement tous les regards et dont la présence provoqua des chuchotements qui interrompirent un instant les délibérations. Le bruit se répandit que Gambetta lui-même l'avait conduite à cette place d'honneur. Peu à peu, un certain vide sembla se faire autour de l'inconnue, le mot de scandale fut prononcé, des explications furent demandées à M. Grévy et la dame finit par se retirer d'elle-même en se rendant compte de l'émotion qu'elle causait. On était singulièrement prude alors ; on s'est montré moins difficile depuis. Tout en haut, la loge des journalistes surplombait la tribune diplomatique. M. Germain Casse, qui devait descendre plus tard au rez-de-chaussée, M. Pelletan, qui, à son tour, devint député, puis ministre, s'y faisaient particulièrement remarquer par l'abandon de leurs attitudes, le naturalisme de leurs propos, le débraillé de leurs costumes» C'était parfois Coupeau discutant avec Mes Bottes. Le premier venait aux séances coiffé d'un feutre de mousquetaire, drapé dans une cape espagnole. Le second, détaché ou revenu de toute coquetterie, s'habillait à peine et ne se peignait presque pas. Nul n'avait moins de préjugés que lui sur la toilette. M. Germain Casse en voulait à M. Jules Grévy et le traitait familièrement de tête de veau. Il ne semblait pas tenir

M. Brisson en grande estime et racontait l'histoire de cet homme triste et de son gilet de flanelle. Gela se passait sous TEmpire.

Le lendemain d'une amnistie, on attendait le retour d'un illustre proscrit. Un petit groupe debousingots du Café de Madrid et du Rat mort^ des apprentis hommes d'État qu'éclairaient les feux naissants de leur gloire future, quelques étudiants républicains, avaient résolu d'aller l'attendre à la gare pour lui souhaiter la bienvenue et lui faire escorte. Parmi eux, M. Brisson figurait en bonne place, désigné par sa gravité précoce et cette austérité qu'il afficha dès le berceau. Il y joignait beaucoup de prudence et lorsque ses compagnons parlaient de bousculer un peu les sbires de Bonaparte, il leur prodiguait des conseils pleins de sagesse : « Les grandes joies, disait-il, doivent, comme les grandes douleurs, être muettes ; faisons à notre ami une ovation silencieuse. » On ne l' écoutait pas et même les plus emballés le regardaient de travers.

On arriva enfin à la gare ; on franchit une petite porte que le sésame d'une pièce de quarante sous fit ouvrir et la bande put faire hbrement les cent pas sur le quai. Le train était en retard et, l'attente se prolongeant, les cei'veaux achevèrent de s'échauffer. On se mit d'accord pour faire ime tnanifestation propre à galvaniser le parti répubU-

'Cain, à secouer ces Parisiens qui achevaient de s'abrutir sous la botte du tyran, quelque chose comme une journée. Bref, on se précipitait avec héroïsme au devant des juges et de la Bastille. M. Brisson, qui n'avait rien de Latude, s'efforçait -consciencieusement de sauver malgré eux ces affamés de martyre trop impatients de confesser leur foi. Son visage, habituellement sombre, devenait plus renfrogné de minute en minute et sa voix, ordinairement gémissante, avait des intonations de plus en plus lamentables. Enfin, sur une motion qui acheva de l'épouvanter, il se détacha du groupe et gagna la porte. Un impérieux « où allez-vous, Brisson? w le cloua sur le seuil. Surpris en flagrant délit de désertion, il esquissa un sourire qui avait le tort de ressembler à une grimace : « Je vous quitte un instant, mon cher ami, rien qu'une minute; il faut absolument que j'aille changer de gilet de flanelle. « Et, mettant à profit la stupéfaction du cher ami, il s'éloigna. M. Brisson oublia de revenir.

C'était le temps où, selon ce même M. Germain Casse, il s'exerçait à l'éloquence dans les réunions pubUques et y flagornait les ouvriers : « Quand je songe, disait-ilun jour, aux vertus que la blouse recouvre, ma redingote me pèse. — Ote-Ja », lui <îria quelqu'un.

Lorsque des nègres l'envoyèrent siéger à l'As-

semblée nationale, M. Germain Casse alla tout naturellement s'asseoir sur les banquettes de l'extrême Gauche.

M. Pelletan aimait peu la Droite, n'avait que dédain pour les modérantistes du Centre et mépris pour la soutane. Quand on discuta la pétition des évéques, Mgr Chigi, nonce du pape, que ce débat intéressait tout particulièrement, arriva de bonne heure et prit place sur le devant de la tribime diplomatique. Des éclats de voix qui retentissaient au-dessus de lui attirèrent son attention et des propos particulièrement pittoresques excitèrent sa curiosité. Use retourna, leva la tête, aperçut M. Pelletan, M. Pelletan le vit et s'écria : « Tiens, un otage! »

Fort remuant, un jour qu'il se démenait comme un diable dans un bénitier, il détacha d'un coup de pied vigoureux un balustre qui, obéissant aux lois de la pesanteur, s'en fut tomber dans la tribune diplomatique, effleura deux ambassadeurs et, par miracle, n'en assomma aucun. Avec cet aimable laisser-aller qui le caractérise, il suivait les discussions parlementaires couché sur le rebord delà loge, embusqué derrière les broussailles de sa chevelure et de sa barbe, en prenant des notes pour une revue au jour le jour de l'Assemblée nationale qu'il publiait dans le Rappel.

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Non loin de lui, M. Albert Millaud distribuait ses épigrammes lorsque, par aventure, il ne s'attardait pas dans un café voisin à d'interminables parties de bouillotte. M. Bernard Derosne ciselait un article, tandis que M. Chauvelot, rédacteur à rUnivers et ancien disciple de Proudhon, faisait venir l'eau à la bouche de quelque confrère avec ses réminiscences de plantureux repas bourguignons. M. de Césena racontait ses souvenirs, M. Edmond Texier prenait des croquis pour ses portraits du National^ M. Ulbach sommeillait dans un coin et M. Zola s'attelait en rechignant à sa besogne qu'il déclarait assommante.

Pendant les premières semaines, les joumahstes chargés du compte rendu parlementaire (1) éprou-

(i) II y avait, en outre, le compte rendu in extenso des stëno* graphes et le compte rendu analytique des secrétaires rédacteurs, le premier officiel et le second ofHcieux ; l'un et l'autre placés sous la direction et la garantie du président et du bureau.

A l'Assemblée nationale, comme d'ailleurs dans toutes les Chambres qui la précédèrent et la suivirent, les orateurs relisaient leurs discours et faisaient un bout de toilette à leurs improvisations. M. Thiers revoyait les siens sur le manuscrit et chaque fois qu'il rencontrait à la fin d'une phrase : « mouvements divers » , il biffait et mettait : « rumeurs * . Gambetta confiait généralement l'ennui de cette revision à MM. Challemel-Lacour et Spuller. Mgr Dupanloup ne laissait ce soin à personne. Pendant une partie de la nuit, ses vicaires faisaient la navette entre sa villa de Bon-Repos, à Viroflay, et Versailles pour apporter les épreuves et les remporter après correction. Comme Balzac, il les zébrait de lignes qui, partant du centre, aboutissaient aux marges chargées et surchargées de phrases qu'il improvisait plus à loisir, toutes fenêtres ouvertes, même au fort

vaient une certaine difficulté à mettre un nom en face d'un discours. Il y avait, heureusement pour eux, dans la loge voisine, un gros garçon très renseigné et qui n'en bougeait pas. C'était Foubert, fils d'un député de la Manche, qui se laissait feuilleter, avec une inlassable complaisance, par-dessus la cloison. Il connaissait tout le personnel parlementaire, jusqu'aux huissiers, jusqu'aux garçons. Ce Normand, qui avait l'accent du terroir, adorait ié cidre et ne reculait même pas devant ce terrible « café à la mort « que ses compatriotes confectionnent avec de l'eau-de-vie bouillante. Lorsque les républicains arrivèrent au pouvoir, il devint le secrétaire de tous les ministres qui se succédaient

de l'hiver. M. Pouyer-Quertier rectifiait après coup ses statistiques et ses chiffres. Il arrivait de bonne heure à l'imprinicric, où il faisait le désespoir des typographes, et n'en partait que tard. Dans la saison des cerises, il en apportait un sac énorme et bombardait, avec les noyaux, les murs de la salle. MM. Jules Favre et Jules Simon s'en remettaient aux sténographes et au prote. M. fiertauld supprimait impitoyablement les rires et M. Tolain revit parfois les harangues des autres pour y ajouter quelques interruptions. A Bordeaux, on montrait l'épreuve d'un discours de Victor Hugo où il avait écrit de sa main : « Explosion d'enthousiasme. — Tonnerre de bravos, m On reprochait à M. Laboulaye d'être « un peu arrangeur n .

M. d'Âboville demanda, sans l'obtenir, qu'on rendit obligatoire pour les journaux, comme sous l'Empire^ le compte rendu officiel . Peu conséquent avec lui-même, il protesta le surlendemain contre les inexactitudes et même la mauvaise foi de ce compte rendu. Il ne lui pardonnait pas d'avoir mis, à la suite d'une de ses interruptions : «^ Exclamations et rires » , alors qu'il n'avait entendu qu'une flatteuse rumeur.

à la place Beauvau. Le 16 mai seul se priva de ses services ; aussi le 16 mai ii'a-t-il pas réussi.

M. Foubert fils dut sa fortune politique à son père, qui dut la sienne à un verre de Champagne. Le soir du 24 mai, dans cette séance historique qui fut la troisième de la journée et ne se termina qu'à minuit, M. Foubert le père, encore ému du diner, criait à tue-tête dans Thémicycle, bien qu'il eût promis, à jeun, de voter contre M. Thiers : « Renverser le libérateur du territoire, jamais! >» Il ne le renversa pas et fit bien, car il devint luimême inamovible lorsque l'Assemblée nationale élut les sénateurs à vie, et son fils aussi, dans un autre genre, jusqu'au jour où il commit l'imprudence d'en user avec la caisse des fonds secrets, dont il avait la libre disposition,, comme Bilboquet avec cette malle qu'il supposait devoir être à lui.

On avait relégué au plafond celui qu'on flatte le plus et qu'on aime le moins dans les assemblées : le populaire. Parqué dans des trous à rats, derrière les grilles de larges œils-de-bœuf, il pouvait entendre les éclats de l'éloquence, mais il ne voyait pas les orateurs. Seule, une de ces tribunes publiques était assez recherchée parce qu'un éti'oit boyau la mettait en communication avec le bureau où siégeait la commission des marchés. Les députés

passaient par là pour rendre visite à ses hôtes. Elle formait comme un petit salon. Au 24 mai, elle fut envahie par un essaim de jolies femmes qui suivaient les péripéties d.e la bataille et recevaient à chaque instant des bulletins qui les tenaient au courant de tout ce qui se tramait dans la coulisse.

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